INSURRECTION
SwordnQuil@aol.com
Traduction : Kaktus et Fryda
CHAPITRE DIX
Alors qu’elle se tient debout avec les autres, écartant ses cheveux de devant ses yeux et regardant vers les hélicoptères qui s’approchent, Kirsten tente de se prouver que les raisons de sa présence ici sont purement scientifiques. Si les battements de son cœur sont plus rapides que d’habitude, c’est parce qu’elle va obtenir un androïde qu’elle pourra examiner. La sensation qui la réchauffe n’est certainement rien d’autre que l’attente de cette opportunité scientifique.
Et si elle cherche à apercevoir une tête aux cheveux noirs au milieu de toutes les autres, si elle imagine qu’elle peut distinguer, même à cette distance, une paire d’yeux perçants qui rivalisent avec le ciel hivernal, eh bien, c’est sans importance. C’est une scientifique et les scientifiques sont entraînés à voir ce genre de choses.
C’est du moins ce dont elle tente de se convaincre.
Les blessés sont les premiers à descendre des hélicoptères, des jeunes hommes et femmes souvent ensanglantés, soutenus et portés par des soldats résolus qui les emmènent rapidement vers l’hôpital. Suivent les morts, dont les visages sont recouverts d’un tissu blanc. Leur entrée dans la base est digne et respectueuse de leur sacrifice héroïque.
Trois hommes descendent ensuite, surveillés de près et enchaînés. Deux d’entre eux sont extrêmement pâles, et cette pâleur va très bien avec leurs yeux agités et leurs tatouages. Le troisième arbore sa honte comme un linceul. Il avance, les épaules affaissées et la tête baissée, fixant le sol boueux sous ses pieds, et sursautant à chaque nouveau bruit. Kirsten ressent un soupçon de pitié pour lui, même si ce qu’il a fait est évident, étant donné les chaînes et les soldats qui le surveillent.
Puis les victimes débarquent à leur tour, leurs visages affichant un large éventail d’émotions, allant des yeux vides de survivante d’Auschwitz à une sorte d’expression de joie tranquille. Certaines posent un regard curieux et surpris sur leur nouvel environnement, avec peut-être aussi un début d’espoir sur leur sort futur.
Un groupe d’une dizaine de femmes, d’anciennes captives pour la plupart, s’approchent des survivantes récemment libérées, offrant des mots de réconfort, tout en emmenant le groupe vers l’hôpital de la base et l’espoir d’un prompt rétablissement.
Les derniers à descendre des hélicoptères forment un groupe d’hommes et de femmes armés. Dakota et Allen en font partie. Ils entourent ce que Kirsten reconnaît tout de suite : un androïde actif, attaché par des chaînes et des menottes en titane.
Elle ne peut s’empêcher de grimacer. Ils auraient pu tout aussi bien l’attacher avec des chaînes en papier confectionnées par des enfants de maternelle. Même le titane ne pourrait rien contre la force sans pareille d’un droïde déterminé. S’il s’est laissé capturé et enchaîné et qu’il ne fait aucun effort pour s’échapper, c’est que sa mission première, qui était certainement de les tuer, a échoué.
Kirsten est confiante en ses capacités, elle devrait pouvoir au moins obtenir ce renseignement du droïde lui-même.
Elle rencontre le groupe à mi-chemin, salue Allen et Rivers d’un signe de tête avant d’examiner le droïde avec précaution. A travers le récepteur placé dans son oreille, elle entend le flot presque désespéré des messages qu’il tente d’envoyer à ses homonymes. C’est suffisant pour qu’elle puisse dire qu’il est endommagé et qu’il ne peut donc pas remplir sa mission première. Si elle peut trouver la source et la cause de cette « avarie », ce sera le premier pas pour comprendre comment tous les désactiver.
Pour la première fois depuis le désastre de Minot, Kirsten permet à un brin d’espoir de pousser dans le paysage obscur de ses pensées.
« Le Général Hart a aimablement mis à ma disposition une salle d’interrogatoire dans la prison. Si vous voulez bien me suivre. »
Allen lui adresse un rapide signe de tête. Dakota et Manny continuent à encadrer l’androïde, leurs armes prêtes s’il le faut. Les autres soldats s’en vont profiter d’un repos bien mérité. La Colonel reste avec le petit groupe et les suit en direction de la prison.
2.
« Ne vous embêtez pas avec ça. » commente Kirsten, en désignant les chaînes que Dakota et Manny préparent afin d’attacher le droïde sur la chaise placée derrière une simple table mise en place pour elle. Un léger sourire étire ses lèvres alors qu’elle fixe l’androïde droit dans ses capteurs optiques. « S’il voulait nous tuer, nous serions déjà morts. » Après une pause. « N’est-ce pas, RJ-252711-RTLL-2199-RC ? »
Elle constate à nouveau ce regard presque choqué qu’elle a vu à Minot. Une indication ou une diversion volontaire ? Rien d’assez évident pour qu’elle puisse établir une hypothèse crédible. Elle enregistre cette information pour plus tard et continue d’inspecter l’androïde sous toutes ses coutures. Elle se lève, fait le tour du bureau, et remarque du coin de l'œil que les autres reculent un peu. Face au droïde sans défense, un sourire carnassier sur les lèvres, elle a l'impression de jouer le méchant flic dans une de ces séries télé qu'elle regardait peu dans sa jeunesse si studieuse.
« Je te perturbe, n’est-ce pas ? » remarque-t-elle sur le ton de la conversation, en touchant brièvement son épaule. « Je reçois toutes tes transmissions mais tu ne captes aucune des miennes. Que suis-je pour toi ? » Son sourire est presque séducteur alors qu’elle se place devant lui, un doigt posé sur sa lèvre inférieure, comme si elle était en pleine contemplation. « Une des tiennes ? » Son sourire s’élargit. « Une des leurs ? » Sa main désigne négligemment Dakota qui la fixe, les sourcils levés et les bras croisés sur sa poitrine. « Tu ne sais pas ce qui est vrai et cela rend les choses… difficiles pour toi, n’est-ce pas ? »
L’androïde ne répond pas, mais ses doigts se crispent sur l’accoudoir de sa chaise, comme le ferait un suspect nerveux que l’on a emmené au poste pour être interrogé. Il continue à envoyer compulsivement des données, un SOS que Kirsten peut lire aussi clairement que s’il défilait sur un écran géant au centre de Times Square. Elle sourit et retourne s’asseoir derrière la table, posant ses mains sur le bois rugueux.
Elle reprend après un long moment de silence, « Dis-moi pourquoi vous voulez faire naître des humains. Qu’espérez-vous obtenir de cette façon ? »
Les doigts se crispent à nouveau. « Cette unité n’est pas programmée pour répondre à ça. »
« Ah, tu es juste un drone, alors. Si tu ne peux pas me dire pourquoi, tu peux me dire qui te donne des ordres ? »
« Cette unité n’est pas… »
« …programmée pour répondre à ça. Oui, j’ai compris. » Elle se redresse sur sa chaise et fixe le droïde. « Je ne peux pas t’aider, RJ-252711, si tu ne m’aides pas. Certains de tes circuits doivent être réparés. J’ai besoin de réponses. A toi de voir… »
Les transmissions sont de plus en plus frénétiques maintenant, et Kirsten dissimule son sursaut quand une sorte de cri aigu passe dans son implant et s’engouffre dans son cerveau.
« Je peux t’aider, tu sais. Tu le sens. Tu as envie de me faire confiance, n’est-ce pas ? » Sa voix se fait douce et séduisante.
Une réponse brutale vient la frapper et elle ferme les yeux pendant un long moment, tentant d’évacuer la douleur. Il y a quelque chose de… contraignant et urgent… dans les messages qui lui parviennent. Elle combat la léthargie qui s’insinue dans ses os, un chant de sirènes qu’elle est sûre de ne pas vouloir connaître.
Dakota se rend compte de quelque chose et fait un pas en avant, mais Kirsten la retient d’un geste de la main et se redresse. « Réponds à mes questions, RJ-252711. Réponds à mes questions et je t’apporterai l’aide dont tu as besoin.”
« Je… ne… suis…. pas…. programmé pour… pour…pour…pour… »
« Réponds-moi RJ-252711 ! »
« …pas programmé… »
« Réponds-moi ! »
L’androïde se fige, au moment où une sorte de gémissement sort de son capteur vocal. Il devient de plus en plus aigu, jusqu’à ce que les humains présents dans la pièce reculent instinctivement et pressent leurs mains sur leurs oreilles dans une tentative désespérée d’arrêter le son.
Kirsten sent passer le code le long de ses nerfs, tel un électrochoc. Elle essaie de lever les mains pour déloger ses implants, mais ses muscles ne lui obéissent plus. Elle ne peut pas parler, seulement rester immobile, alors que la transmission passe dans ses poumons, son cœur, son cerveau. Koda s’est penchée sur la table pour lui saisir le poignet, mais elle ne sent rien et n’entend aucun des mots dessinés sur les lèvres de l’autre femme. Presque distraitement, elle remarque que les improbables yeux bleus semblent emplis de quelque chose ressemblant à de la peur. Non. Sûrement pas. Et sûrement pas pour elle. Cela l’amuse pour une raison inconnue, mais elle ne peut pas rire, juste plonger dans ce regard et fixer les pupilles noires qui grandissent comme les vagues d’un étang, et elle est emportée vers leur obscurité, tombant encore et encore dans le noir et le silence, dans l’infini de l’espace.
Elle ne peut dire combien de temps elle tombe. L’obscurité l’enveloppe pendant sa chute, accompagnée par le vent qui murmure à son oreille avec les voix des morts qu’elle a connus. Si précoce… C’est ma petite fille… Je m’inquiète parfois… Puis elle entend d’autres sons : le crépitement des armes à feu, des appareils électroniques qui parlent entre eux dans des langues inconnues, formant une étrange musique, tel le chant du sang dans ses veines quand il grossit, puis ralentit, puis s’arrête. Ces sons sont poussés par le vent qui l’emporte vers une étoile pâle et minuscule, qui semble étrangement située au-dessus d’elle, alors qu’elle continue de tomber. Elle se demande comment cela peut être possible alors que des cloches et des voix se mélangent maintenant pour former leur propre chanson. Une chanson qui vient transpercer sa peau et pénétrer sous ses os. Pourtant elle ne parvient pas à recouvrir l’espèce d’aboiement qui semble venir d’une silhouette au-dessous d’elle. Le clair de lune révèle peu à peu une boule de muscles sous une fourrure grise d’où finit par émerger un petit visage pointu aux yeux dorés. Son museau s’agite et la créature se met à parler d’une voix qui ferait taire le tonnerre, un long doigt pointé vers elle pour lui barrer le passage.
Retourne d’où tu viens. Ce n’est pas encore le moment.
Mais elle passe devant lui, alors que la lumière réapparaît enfin, plus brillante qu’un millier de soleils. De la pensée pure qui ne lui donne aucune envie de retourner en arrière. Elle se dirige vers son centre incandescent d’où jaillit une femme qui brandit une lance et un bouclier rond en bronze. Son corps nu est peint de spirales bleues et de runes de pouvoir, alors que ses cheveux flottent derrière elle comme une flamme. De quelque part derrière elle se fait entendre le rythme lent d’un tambour. Mais son cri en couvre le son.
Retourne d’où tu viens. Ce n’est pas encore le moment.
La guerrière disparaît, pour laisser apparaître une autre femme, vêtue d’une tunique de soie pourpre qui flotte autour d’elle comme une langue de feu. Son visage est serein mais les profondes rides creusées autour de ses yeux et sa bouche sont les preuves de sa sagesse. Le battement du tambour se raffermit, pourtant sa voix douce le recouvre facilement.
Retourne d’où tu viens. Ce n’est pas encore le moment.
Une autre guerrière se présente, revêtue d’une sorte d’armure de cuir noir. Dans une main, elle porte une épée à double tranchant. Dans l’autre, une sphère à l’aspect meurtrier. Ses yeux sont pénétrants et sa beauté est porteuse d’une émotion presque écrasante.
Retourne d’où tu viens. Ce n’est pas encore le moment
Pourtant, Kirsten continue d’avancer, incapable d’empêcher sa progression régulière vers le soleil.
Du cœur même de ce soleil surgit une troisième femme, vêtue d’une tunique en peau de daim ornée d’épines de porc-épic tressées en forme d'oiseau mouche sur la poitrine. Des coquillages or et turquoise ornent ses poignets et son cou délicat, et brillent telles des étoiles dans le nuage de sa chevelure. Elle marche au même rythme que le tambour, mais ses mocassins ne touchent pas terre.
Tu t’es égarée, ma fille. Retourne d’où tu viens.
Mère. J’ai échoué. Kirsten se désole sans bruit.
Tu as connu un échec, c’est vrai. Reconnaît la femme. Mais vas-tu abandonner, et tous mes enfants avec toi ?
Je ne suis pas assez forte. Pas assez expérimentée.
Tu ne peux rien faire seule. Je t’ai donné des compagnons, pour t’aider et te réconforter. La femme sourit. Et pour plus encore, si tu as le courage d’accepter le cadeau. Vas-tu le refuser ? Regarde.
Un remous prend forme dans la lumière, tournoyant comme l’eau d’un tourbillon. Une ouverture y apparaît et Kirsten a l’impression d’y regarder depuis une énorme distance. Une silhouette au visage fragile, entouré de cheveux pâles est allongée sur le sol, son visage déjà cireux et cadavérique. Une grande femme aux cheveux sombres, est agenouillée près d’elle, son poing frappant encore et encore sur sa poitrine, au même rythme que le tambour. Kirsten a l’impression soudaine que son propre corps est le tambour qui la rappelle. Il y a des mots dans cet appel mais ils sont noyés dans son subconscient et se perdent dans la lumière.
Il n’y a pas d’autre choix.
Je veux y retourner. Dit-elle.
Le sourire de la femme devient aussi radieux que le soleil. Une main douce se pose sur elle et une bénédiction s’écoule dans son âme. C’est une sensation de fraîcheur et de paix, comme le printemps, comme le matin, comme la rosée qui se dépose sur ses chevilles alors qu’elle se voit courir dans un pré au côté d’un animal à la fourrure grise qui accompagne chacun de ses pas.
La tête de l’animal se tourne et elle se noie dans le bleu perçant de ses yeux, bleu comme le printemps, comme le matin, comme la rosée qui glisse sur son corps nu alors qu’elle tombe, tombe encore, jusqu’à ce que le monde disparaisse.
Elle atterrit avec douceur mais se réveille avec un hoquet, une main crispée sur sa poitrine brûlante à l’intérieur de laquelle son cœur bat la chamade.
Désorientée, elle appelle à l’aide.
« Dakota ! »
Son cri enroué interrompt Maggie Allen en train de parler avec un médecin. Elle s’approche du lit et pose une main délicate sur l’épaule de Kirsten en souriant. « Bon retour dans le monde des vivants, Docteur. »
Le silence soudain et absolu est quelque chose qu’elle peut contrôler et Kirsten tente d’atteindre le point derrière son oreille, mais est stoppée par Allen.
« Hé, attendez une minute, Doc. Vous vous rappelez ce qui s’est passé, non ? »
Lisant facilement sur les lèvres de la Colonel, un talent qu’elle possède depuis longtemps, Kirsten hoche la tête. « J’ai été prise dans un code d’autodestruction. »
« Exactement. Plus besoin de s'inquiéter de la tête de métal mais l'audiologiste de la base s'est fait descendre lors de la première attaque des droïdes. Nous ne savons pas si vos implants fonctionnent toujours et si oui, si le code est encore actif. Si vous les utilisez, vous risquez de vous court circuiter à nouveau. »
Kirsten connaît assez bien le jargon militaire pour comprendre ce qu’Allen essaie de lui dire. Elle hoche à nouveau la tête. « Mon ordinateur ? »
Maggie se dirige vers le côté du lit, saisit l’ordinateur de Kirsten et le lui tend. « Peut-être que vous devriez me dire ce qu’il faut faire, non ? Vous avez traversé un sale moment. »
Le regard qu’elle envoie à Maggie la fait reculer d’un pas, les mains levées. « C’est vous le doc, Doc. »
Kirsten allume rapidement l’ordinateur, contente de voir qu’il n’est pas endommagé, du moins pas en rapport avec ce qu’elle nomme maintenant « l’événement ». Elle retire d’une des pochettes de la sacoche une petite électrode qu’elle fixe dans un des ports de l’ordinateur. Elle place ensuite une autre électrode derrière son oreille gauche, appuyant doucement jusqu’à ce qu’elle adhère à sa peau. D’un doigt pâle, elle enfonce la touche ‘enter’ et elle surveille avec attention le flot de transmissions qui s’en suit.
Avec un grognement satisfait, elle met fin au programme et retire l’électrode avant de remettre en route ses implants. Le son réapparaît dans son monde. Elle sourit brièvement, avant de s’appuyer contre le mur, soudain plus fatiguée que jamais. La douleur est de retour dans sa poitrine et elle se met à tousser violemment comme si une main géante avait pénétré dans sa gorge et tentait maintenant de déchirer ses poumons. Elle parvient très difficilement à respirer.
Elle se sent repoussée sur le lit par des mains fermes et un masque à oxygène est pressé contre son visage. Des mots, aussi inintelligibles qu’un bourdonnement d’insectes, tournoient dans sa tête, mais elle ne gaspille pas son énergie à tenter de déchiffrer leur signification. Elle sait bien qu'on est en train de la réprimander.
Après un moment, de l’oxygène frais et agréable s’insinue dans ses poumons et son halètement rauque se transforme en respiration rapide alors qu’elle a l’impression que l’étroit passage dans sa poitrine fait place à une large autoroute jusqu’à ce qu’elle respire à nouveau de façon normale.
Debout près d’elle, les épaules de Maggie s’affaissent de soulagement. « Un petit avertissement sera apprécié la prochaine fois que vous jouerez à Superwoman, Docteur King. »
« Désolée. » répond Kirsten, sa voix rauque étouffée par le masque à oxygène.
Maggie cligne des paupières, légèrement choquée par les excuses et la rougeur d’embarras qui est apparue sur les joues de la jeune femme. « Oui, bien… » Elle s’éclaircit la gorge. « Je vais vous laisser maintenant. S’il vous plaît, Docteur, ayez le bon sens de garder un peu le lit, d’accord ? »
Retirant le masque de son visage, Kirsten hoche la tête. « Je resterai couchée. D’ailleurs, j’ai besoin de dormir un peu. »
« Je peux l’imaginer. » Le ton de Maggie est légèrement ironique, accompagné d’un petit sourire qui relève un coin de sa bouche. « Je vous verrai plus tard, alors. »
Elle est presque arrivée à la porte de la petite chambre d’hôpital quand la voix de Kirsten l’arrête.
« Colonel ? »
« Oui ? »
« Dakota… Le Docteur Rivers… C’est elle qui m’a sauvée, n’est-ce pas ? »
Maggie se retourne pour lui faire face. « C’était l’œuvre de toute une équipe, mais oui, c’est elle qui a compris ce qui n’allait pas et a commencé la réanimation. Elle a aussi retiré vos implants. Comment le saviez-vous ? »
Son voyage dans l’au-delà s’est déjà presque totalement évanoui, mais certaines choses sont encore très claires dans son esprit. Mais elle sait aussi que c’est une expérience qu’elle n’a pas envie de partager. « Je… C’est juste une sensation. »
Maggie hoche la tête, consciente qu’il y plus que cela, mais qu’elle ne saura rien d’autre. Oter une dent à un loup enragé serait plus facile que d’obtenir des renseignements de cette jeune femme. « Je lui dirai que vous êtes réveillée et que vous allez bien quand je la verrai. »
« Merci. »
« Pas de problème. » Avec un dernier sourire, elle quitte la chambre, fermant doucement la porte derrière elle.
Une fois seule, Kirsten s’enfonce dans le confort de son lit et se perd dans la contemplation du plafond. Les mots de la Mère – ou de quiconque représente cette image – lui reviennent comme s’ils étaient encore murmurés à son oreille.
Et pour plus encore, si tu as le courage d’accepter le cadeau. Vas-tu le refuser ?
« Quel cadeau ? » demande-t-elle frustrée. « Comment puis-je refuser quelque chose si je ne sais pas ce que c’est ? »
Mais une voix qu’elle reconnaît surgit des profondeurs de son âme et lui dit qu’elle connaît déjà la réponse à cette question, et qu’il ne lui faut rien d’autre que le courage d’écouter et comprendre.
Elle plonge finalement dans un sommeil troublé et agité.
3.
Koda s’étire langoureusement, appuyant ses pieds contre le bord de la baignoire. Ses épaules, plus en hauteur qu’elle ne le souhaiterait étant donné ses 1m80, sont pressées contre le mur. Un parfum de lavande l’entoure, apaisant son corps endolori et soulageant un peu le chagrin qui s’attarde dans son esprit. Pour la première fois, depuis que son monde familier s’est transformé, Koda a la nostalgie de sa maison. Son lit lui manque, sa cheminée lui manque, et sa baignoire, plus grande que la normale lui manque. Ça a été l’une des premières choses qu’elle a achetée lorsqu’elle a rénové la vieille bâtisse centenaire, même avant qu’elle et Tali décident de se marier.
Aussi doux que la lavande, les souvenirs remontent en elle.
Il est tard dans la nuit. Elle a emmené Tali avec elle dans le bain après qu’elles aient fait l’amour. Elles se sont plongées dans l’eau chaude, entourées de bougies. Il flotte autour d’elles un parfum de roses et de lis. Tali rit alors qu’elles se chamaillent et s’éclaboussent comme des loutres et elle déclare que Koda a dû être Cléopâtre dans une vie passée. « Si je l’avais été, je n’aurais pas perdu mon royaume à cause des hommes. J’aurais gouverné seule, avec ma domestique favorite. » répond Koda.
« Moi ? » demande Tali.
« Qui d’autre ? » Elle attire Tali contre elle,éteignant avec ses doigts les bougies, une à une,n’en laissant qu’une seule qui projette leur ombre contre le mur et illumine leurs corps mouillés d’une teinte dorée.
C’était il y a très longtemps, dans un monde différent. Aussi sûrement qu’aucun ange brandissant une épée de feu n’est le maître du temps, Koda sait que revenir en arrière est impossible. Ce n’est pas seulement parce que le monde a changé. Elle aussi a changé, devenant quelqu’un d’autre, une personne qui ne pourra plus vivre dans l’environnement où elle est née. Il est temps de reconnaître qu’elle ne peut plus se dissimuler, se dit-elle presque ironiquement Et qu’elle doit sortir de l’eau.
Au sens figuré, du moins. Elle estime qu’elle a encore 15 minutes devant elle avant que l’eau ne soit trop froide. Pendant les dix premières minutes, elle s’est douchée pour enlever la saleté, le sang et l’odeur acre de la poudre restée accrochée à ses vêtements et imprégnée sur sa peau. Puis elle s’est coulée dans l’eau du bain, la tête appuyée contre le bord de la baignoire. Quand l’eau a refroidi, elle l’a remplie à nouveau, au mépris de toute préservation de cette ressource primordiale.
Elle profite maintenant de se masser doucement un point douloureux entre les épaules où ses muscles sont encore contractés. Peut-être Maggie pourra-t-elle l’aider à s’en débarrasser plus tard. Maggie aux longues mains agiles et aux multiples talents.
Maggie a compris tout de suite ce qu’il fallait faire quand Kirsten s’est arrêtée de respirer tandis qu’elle sondait le droïde capturé. Elle a saisi le téléphone et demandé à la fois un médecin et un défibrillateur. Koda n’est toujours pas sûre de savoir ce qui s’est passé, mais elle se souvient dans chaque cellule de son corps et de son cerveau de l’horreur qu’elle a ressentie lorsque la scientifique si pleine d’assurance- ok sois honnête, si arrogante- a pâli, ses lèvres et ses paupières devenant soudain bleues alors qu’elle s’affaissait, ses poumons se vidant dans un dernier soupir tandis que sa poitrine s’immobilisait et son pouls stoppait.
Les muscles de Koda ont répondu plus vite que son cerveau. Elle a immédiatement commencé les pressions sur le sternum afin que le cœur ne s’arrête pas. Un-deux. Un-deux. Un-deux. A un certain moment, les chiffres se sont transformés en Hey-ah, Hey-ah, Hey-ah, et lui est parvenue de quelque part la résonance particulière du tambour de son grand-père quand il frappait le rythme de la chanson du sang. Ses mains et ses épaules ont continué le geste avec une harmonieuse précision, aussi nette que les pas de son frère Phoenix quand il exécute la danse de l’herbe.
Ses gestes sont restés réguliers et calmes même quand elle a senti son propre esprit s’enfuir de son corps à la poursuite de celui de la jeune femme mourante. Elle l’a poursuivie dans un grand tourbillon noir, en hurlant, sentant l’épine dorsale de son esprit s’échapper en se déroulant. Mais le chemin lui a été interdit, barré par une autre forme animale presque semblable à la sienne. Pourtant Kirsten a continué de plonger en direction de la pointe de lumière éclairant le Chemin Bleu. Koda a le pouvoir d’emprunter ce Chemin et de revenir, mais pour quelqu’un d’inexpérimenté, il conduit irrévocablement à la mort. Paniquée et indécise, elle s’est jetée en avant pour bloquer le passage de Kirsten et l’avertir du danger. Par deux fois, elle a été tout près et par deux fois, elle n’a pas réussi à saisir l’esprit de l’autre femme.
Puis une lumière aveuglante a explosé en elle au moment où quelqu’un l’attrapait violemment par les épaules et la poussait de côté, faisant de la place aux médecins et au défibrillateur. Le regard écarquillé et aveugle, elle a senti son esprit regagner son corps qui s’est effondré sur le carrelage. Elle a entendu le juron de Maggie « Merde ! » parmi les cris des médecins et a presque senti l’impact de son esprit se réunissant à son corps avec le choc d’un météore entrant en contact avec l’atmosphère.
Maggie s’est précipitée pour la soutenir. Son visage était pâle et effrayé, mais elle a parlé fermement : « Tu vas bien ? »
« Ouais. Atterrissage un peu rude, c’est tout. »
« Tu parles. » a grogné Maggie. « Je me suis mieux posée que ça après qu'un des copains de Ben Laden ait essayé de me coller un missile SAM (NDLT : Surface to Air Missile, Missile sol-air) dans les fesses. »
Les muscles endoloris, Koda s’est assise, et a posé sa tête entre ses mains avec un gémissement. Le rythme du tambour résonnait toujours en elle, maintenant juste derrière ses yeux.
« Docteur Rivers ? Vous allez bien ? » a redemandé Maggie, cette fois avec la forme qu’elle utilise toujours en présence de subordonnés.
« Oui. » a murmuré Koda, afin de ne pas augmenter le tonnerre dans sa tête. « Règle de chamanisme 101. Ne jamais toucher un corps dont le propriétaire est temporairement absent. De mauvaises choses peuvent arriver. »
« J’ai pensé pendant un moment que nous avions deux patientes ici. » a dit un médecin en s’approchant pour l’ausculter, pendant que deux infirmiers emmenaient une Kirsten hors de danger vers l’infirmerie. Koda lui a laissé prendre sa tension et sa température parce que ça aurait pris encore plus de temps de refuser et de lui expliquer pourquoi.
Puis elle s’est dirigée directement ici pour s’enfoncer dans l’eau du bain.
Avec précaution, elle saisit le bord de la baignoire et se redresse, attrapant la paire de serviettes chaudes posées sur l’étagère toute proche. Elle se sent infiniment mieux, son mal de tête réduit maintenant à une douleur sourde, pas pire que celle due à la fatigue. Elle a besoin de manger, puis de dormir.
Elle a aussi besoin de savoir pourquoi la pseudo mort de Kirsten l’a remplie d’une terreur plus forte qu’elle n’en ait jamais connue.
Et elle a besoin de savoir pourquoi cette terreur lui paraît si familière, comme un mal enraciné dans son cœur.
Mitakuye oyasin. Nous sommes tous reliés. Mais il y plus que ça. D’une manière ou d’une autre, cette femme semble faire partie du cercle de sa propre vie.
Elle ne sait pas encore comment, ni pourquoi. Mais elle le saura.
4.
A travers ses cils à moitié baissés, Koda regarde les doux globes bruns juste devant elle. Elle passe sa langue sur ses lèvres, se souvenant de leur douceur de velours et de leur fermeté entre ses dents. Ses mains bougent en leur direction, hésitent, reculent. Je ne devrais pas. Vraiment. Ce serait trop.
Maggie se penche vers elle en riant doucement. « Allez, vas-y ! »
« Non, je ne dois pas… »
Maggie rit à nouveau. « Tu sais bien que tu les veux. Allez. »
Koda rencontre le regard de l’autre femme, sentant une rougeur couvrir ses joues. « Tu es sûre ? »
« Bien sûr que je suis sûre. » Maggie pousse la corbeille d’osier vers elle. « Je ne t’ai jamais vue aussi affamée. Prends-les. »
Koda sait qu’elle rougit et une fois de plus, elle est contente que le teint mat de sa peau masque son embarras. Mais elle prend un des petits pains entre ses doigts et l’utilise pour nettoyer la sauce présente encore dans son assiette. De sa place, sous la table, Asi gémit pitoyablement, donnant un coup de patte sur son genou. Koda s’arrête et dépose ses restes dans la gamelle du chien. « Désolée, mon gars, je ne t’ai pas laissé grand-chose. »
« Effectivement. » Maggie se lève et commence à rassembler les ustensiles de cuisine et les casseroles et les dépose dans le lave-vaisselle.
« Je sais que je me débrouille en cuisine, mais pas à ce point. Tu sais, la guerre te va bien. »
Moment de silence. Puis Koda dit : « Je le sais. »
Sa voix est très basse, à peine audible.
Maggie rencontre son regard par-dessus la table. «Tu veux en parler une fois que j’aurai mis en route la vaisselle ? On s’installera plus confortablement. »
Koda hésite puis hoche la tête. Son assiette est si propre qu’elle a déjà l’air nettoyée. Sans avertissement, son estomac gronde à nouveau.
« Un dessert ? » propose Maggie. « Je pense qu’il doit rester quelques fruits dans le réfrigérateur. »
Koda envoie promener son embarras. « Oui, volontiers. Je suis désolée… Ça n’a rien à voir avec ce qui est arrivé. Je crois que cette faim exagérée est juste une réponse mécanique. »
Maggie range les derniers services dans le lave-vaisselle et le met en marche. L’appareil émet un grincement anormal. La Colonel jure, lui donne un coup sec et avec un bruit rassurant de jet d’eau, le lave-vaisselle démarre. « Je ne sais pas ce que je ferais si ce foutu engin lâchait maintenant. » Elle retourne son attention vers Koda et hausse un sourcil. « Une réponse mécanique. Comme l’abaissement de ta température et de ta pression qui ont inquiété les médecins ? »
« Exactement. »
« Tu sais, je pense que je ne l’aurais pas cru si je ne l’avais vu de mes propres yeux. Bon sang, si j’avais vu ça arriver à n’importe qui, je n’y aurais pas cru. »
« Tu aurais dû voir mon grand-père conduire un yuwipi. Ce que j’ai fait n’est rien en comparaison. »
« Yuwipi ? » Maggie s’arrête, une main tenant ouverte la porte du réfrigérateur, l’autre saisissant un paquet de myrtilles.
« Une cérémonie pour appeler les esprits. »
« Bon.. » Maggie reprend. « Je tenterai de croire ce que je vois. Mais la prochaine fois que tu fais quelque chose d’aussi extravagant que d’aller faire un petit tour dans le monde des esprits ou sur un autre plan astral, essaie de m’avertir cinq minutes avant. »
Koda rit et accepte un bol de myrtilles avant qu’elles aillent s’installer dans la salle à manger. « Compte sur moi, mais encore faudrait-il que j’en sois avertie avant. »
Un quart d’heure plus tard, Koda dépose son bol sur le coffre vide qui sert de table entre le sofa et la cheminée. Asimov s’est étendu devant l’âtre, sa langue sort de sa bouche, comme si dans son rêve il était en train de lécher un os succulent. Ses légers ronflements se mêlent aux craquements des branches de pin dans la cheminée. Le sommeil du juste, se dit Koda. Elle se tourne vers Maggie. Les flammes du feu noient son visage dans des ombres cuivrées, seulement éclairées par le scintillement de ses yeux et celui du chat sauvage qui brille à son oreille. Elle ressemble à une ancienne déesse de la guerre, pense Koda, africaine ou égyptienne.
Sekhmet, à tête de lion, aimée de Ra son père, celle qui retient l’obscurité, vêtue de pourpre, honorée pendant des temps immémoriaux. Parvenant d’une très longue distance, presque au-delà de sa perception auditive, retentit le son doux d’un tambourin accompagné du tintement argenté de sistrums (NDLT : instruments de l’Egypte ancienne). Des voix, aussi, mais Koda ne peut comprendre les mots prononcés. Puis la musique s’estompe et il n’y a plus que Maggie, le chien endormi et la lueur du feu.
Et, pour l’amour de tous les dieux, d’où ça venait encore ça ? Elle se penche en avant et place délibérément ses deux mains sur les charnières métalliques du coffre.
Maggie ne dit rien jusqu’à ce que Koda se réinstalle contre le dossier du sofa avec un soupir.
« Des effets résiduels. Parfois, ça reste sensible pendant un moment. »
« Depuis quand ? » Maggie accompagne sa phrase d’un geste de la main englobant une myriade de questions.
Depuis quand vois-tu des choses ?
Ça fait combien de temps que tu es en train de devenir dingue ?
Dans combien de temps tu auras complètement perdu les pédales ?
Mais c’est injuste. Après tout, Maggie a été bien plus tolérante qu'aucune autre personne, à l'exception de son propre peuple.
Elle essaie d’imaginer ce que donnerait cette conversation avec Kirsten King, mais n’y parvient pas.
Elle répond doucement. « J’ai commencé à être ‘ouverte’ aux choses que les autres personnes ne pouvaient ni voir ni entendre, quand j’avais six ou sept ans. Mais mon grand-père a commencé à m’instruire, quand j’avais 12 ans, après que j’aie fait mon hanblecheyapi – ma première quête de vision. Ce que j’ai vu m’a poussée à devenir médecin, mais pour les mammifères et les oiseaux. »
Maggie hoche la tête et termine sa tasse de café. « Et tu es extrêmement capable dans ton domaine. Si je n’avais pas vu ta plaque, je n’aurais jamais suspecté que tu n’étais pas médecin. Pas après ce que tu as accompli avec ma troupe le jour où nous nous sommes battus contre les droïdes. »
« Mais ce n’est pas la vision que je voulais. » Koda rencontre le regard de Maggie. « Je voulais devenir une guerrière. Mieux qu’une guerrière. Dakota Rivers, libératrice de la Nation Lakota. » Sa bouche prend un pli amer. « Je sais, je sais. La folie des grandeurs… passe-moi la Thorazine. (NDLT : la thorazine est un médicament utilisé dans le traitement de la schizophrénie.) »
« Non, il n’y a pas de mal à ça. » répond doucement Maggie. « Tu sais, quand j’étais enfant, j’avais deux héroïnes. La première était Sojourner Truth (NDLT : célèbre esclave affranchie devenue abolitionniste et militante émérite de l’émancipation des femmes.). L’autre… » Maggie hésite un moment puis poursuit. « L’autre était Jeanne d’Arc. J’avais vu un film ‘The Messenger’ (NDLT : le film de Luc Besson datant de 1999.) Tout le monde dit que c’est un film terrible et c’est sûrement le cas. Mais moi j’ai compris que cette femme était surtout possédée par son ambition – elle devait devenir une guerrière, parce qu’elle l’était déjà dans son âme. Mais l’époque à laquelle elle vivait ne pouvait le lui permettre. Elle en a trouvé le moyen, même si elle en est morte à la fin. »
« Parce qu’elle l’était dans son âme. » Koda répète lentement les mots. « C’est exactement comme ça que je me sens. Comme si une partie de moi était verrouillée et tentait de s’échapper. »
« Et maintenant, cette partie s’est libérée. Comment te sens-tu ? »
« Soulagée. » Le mot a franchi ses lèvres sans qu’elle y réfléchisse. « Plus légère. Comme si j’avais porté des chaussures trop petites et que soudain, je peux courir pieds nus. »
« Et le fait de tuer ? Tu n’avais éliminé que des droïdes. Qu’est-ce que ça fait quand un être humain te vise avec son M-16 ? »
Koda sent qu’une réponse toute prête serait trop facile. Elle y réfléchit un moment. « Je ne sais pas. J’ai causé une overdose volontaire à cet homme l’autre jour sur le pont, mais il souffrait et ne pouvait pas être sauvé. C’est différent. »
« C’est différent, oui. Si tu as de la chance, la première fois que tu devras tuer un homme ou une femme, ça ira si vite que tu n’auras pas le temps de penser. Tu as l’instinct de la bataille et ça t’aidera. » Elle s’arrête un instant. « Soulève-toi comme le feu et balaie tout devant toi. Ce sont les vers d’un poème. Le plus difficile, c’est d’emmener ta troupe dans une situation à laquelle ils ne survivront pas. Mais tu le sais maintenant. »
Reeves. Johnson. D’autres à venir.
« Je sais. » dit-elle doucement. « Je déteste ça. »
« Et c’est le prix à payer pour ceux qui commandent. Car tu n’es pas seulement une guerrière mais une leader. » Maggie sourit soudainement. « Bon sang, si je t’avais eue entre les mains dix ans plus tôt. Tu serais la plus jeune gradée de l’Air Force. »
Koda sourit en retour, la tension qu’elle avait refusée de reconnaître s’évacuant de ses muscles. « Si tu m’avais eue entre les mains il y a dix ans, on se serait liées d’amitié et on aurait eu toutes les deux des ennuis. »
« Oh que oui. » Le visage de Maggie s’éclaire d’un large sourire. « Mais moi, j’aime les ennuis. » Elle se lève et s’approche du feu pour l’éteindre. « Et toi aussi, ma chère. Toi aussi. »
5.
Alors que Kirsten s’éveille au terme d’un rêve trop vite dissipé, elle se retrouve plongée dans les yeux qui justement étaient omniprésents dans son rêve. La transition est si parfaite qu’elle ne peut rien faire d’autre que sourire ; un sourire rare et radieux qui transforme son visage et le rend simplement beau.
C'est un sourire auquel Dakota, sans s'en rendre compte, ne peut s'empêcher de répondre. Toutefois, cette réponse la rend perplexe, tout comme la réponse encore moins subtile de son corps qui vient de remarquer à quel point la femme allongée dans ce petit lit d'hôpital aime qu'on lui sourie.
Après un long moment, les deux femmes réalisent simultanément qu’elles sont en train de se sourire comme deux idiotes. Elles détournent le regard, leurs sourires s’effaçant et laissant une rougeur d’embarras sur leurs joues.
Kirsten trouve le motif de sa couverture extrêmement fascinant tandis que Koda se frotte la nuque, en bougeant un peu nerveusement.
« Je… »
« Etes-vous ?... »
Koda a un petit rire et recule d’un pas. « Vous d’abord. »
Le regard que lui lance Kirsten est presque timide, et Koda se demande si ce matin de prodiges est le présage d’autre chose à venir.
« Je…. voulais juste vous remercier. Pour m’avoir sauvé la vie. Je, heu… »
« Pas de problème. » répond Koda en souriant. « Je suis contente d’avoir été là pour aider. » Elle s’arrête et regarde la jeune femme avec un œil plus clinique. « Comment vous sentez-vous ? Des effets secondaires ? »
« Eh bien, en fait, je me sens… plutôt bien. »
« Bon, tant mieux. »
Un silence dense et inconfortable s’installe à nouveau entre elles.
« Bien, je crois qu’il vaut mieux que je vous laisse vous reposer. Je vous parlerai plus tard, d’accord ? »
Kirsten sourit. « D’accord. Et, Docteur ? »
« Dakota, s’il vous plaît. Juste… Dakota. »
Avec un autre sourire, Kirsten hoche la tête. « Dakota alors. Merci encore pour m’avoir sauvé la vie. Je sais que ça semble totalement inadéquat, mais… »
« Pas de remerciements. » réplique Dakota, lui donnant une petite tape sur le pied caché sous la couverture. « Je suis contente d’avoir été là. » Un bref sourire. « Reposez-vous et reprenez des forces, d’accord ? »
« Promis. Merci. »
« Pas de problème. »
Quand Koda referme doucement la porte, Kirsten laisse retomber sa tête sur l’oreiller et fixe à nouveau le plafond, tentant de comprendre ce qui l’a poussée à se comporter de façon si inhabituelle. « Doux Jésus. » murmure-t-elle. « Qu’est-ce qui m’arrive, bon sang ? »
Le plafond reste prudemment silencieux.
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