fanfictions

 

INSURRECTION11

Page history last edited by Anonymous 1 yr ago

INSURRECTION

 

De Sword'n'Quill (Susanne Beck)

 

SwordnQuil@aol.com

 

écrit avec T Novan et Okasha

 

 

Traduction : Kaktus et Fryda

 

 

Table des matières

 

 

 

 

 

 

''Les vierges ont-elles meilleur goût que les autres ?

Sont-elles plus salées, sucrées ou juteuses ?

Peut-on les savourer lentement ou les avaler plutôt d’un seul coup ?

Les vierges ont-elles meilleur goût que les autres ? »

(NDLT : ancienne chanson d’origine celtique, qui parle d’un dragon mangeur de vierges.)

 

 

 

 

CHAPITRE ONZE

 

 

 

En garant son nouveau véhicule sur la place de parc de Maggie, Koda se rend compte qu’elle est en train de chantonner. Cela faisait combien de temps que ça ne m’était pas arrivé ? se demande-t-elle. La camionnette dont elle a hérité, et avec elle une collection de cassettes celtiques, appartenait au vétérinaire de la base, qui apparemment a été capturé ou tué lors de la dernière attaque sur Ellsworth. Le cabinet du docteur LeFleur est aussi devenu le sien, du moins temporairement. Koda a passé la matinée à vacciner et traiter les blessures mineures et les infections des animaux survivants et a aussi examiné le contingent canin de la base. C’est la première fois depuis l’insurrection qu’elle a travaillé presque normalement.

 

 

 

Lorsque la chanson se termine avec « Nous devons juste nous assurer qu’il n’y ait plus de vierges du tout. » et un dragon désappointé, Koda éteint le moteur et se saisit des seringues qu’elle a ramenées depuis la clinique. Elle ne sait pas quand Asi a été vacciné pour la dernière fois mais encore moins quand elle aura une prochaine occasion de lui faire des rappels. Autant s’en charger quand elle le peut encore.

 

 

 

Il la salue à la porte avec un jappement, tout en battant frénétiquement de la queue, puis se dresse sur ses pattes arrière pour étudier les odeurs étrangères qu’il trouve sur sa chemise, ses chaussures et son jean. Il la suit dans la cuisine, reniflant furieusement sur ses talons là où les chiens de la base se sont frottés contre elle. Il aboie à nouveau et s’approche de la table où est installée Kirsten avec son ordinateur portable. Elle le regarde de derrière son écran et lui tend une main qu’il lèche avec enthousiasme. La jeune femme blonde lui sourit et entreprend de lui gratter les oreilles. Même si ce n’est pas la même transformation dont a été témoin Koda dans la chambre d’hôpital, le sourire éclaire le visage de la jeune femme. Et qu’a répondu le dragon ? se demande Koda.

 

 

 

 

Elle sent une chaleur incongrue recouvrir son visage à cette pensée. Elle dit, pour couvrir son embarras : « Je vois que vous vous sentez mieux. Je pensais qu’il serait bien de faire les rappels de vaccins d’Asi pendant qu’on en a l’occasion, mais on dirait que je l’ai offensé. »

 

 

 

« Comment cela ? » Miraculeusement, le sourire de Kirsten ne s’est pas effacé.

 

 

 

« Infidélité. » Koda lui montre les poils de chats et de chiens qui sont restés accrochés sur son jean et les manches de sa chemise de flanelle. « Je me suis occupée des animaux toute la matinée. Vous avez mangé ? »

 

 

 

Kirsten hausse les épaules. « J’ai oublié. »

 

 

 

« Allons vois si on trouve quelque chose alors. » Koda fouille dans le frigo à la recherche du reste de soupe de la veille et en sort aussi un morceau de fromage. Dans le garde-manger, elle trouve une boîte de crackers au blé complet et des pêches en boîte.

 

 

 

Alors qu’elle met la soupe à chauffer, la voiture de sport de Maggie vient se garer derrière la camionnette bleu foncé. Avec un mélange de désappointement et de soulagement, Koda sort un troisième bol de l’armoire et rajoute une dose de café dans la machine. Quand elle se tourne vers la soupe, elle entrevoit le visage de Kirsten. Le sourire est toujours là, mais quand Maggie passe devant la fenêtre de la cuisine, il se fige puis disparaît. Koda entend presque le son des morceaux de glace qui tombent sur le sol.

 

 

 

Maggie ouvre la porte, accompagnée par une bouffée de la bise du sud qui a soufflé toute la matinée, chassant les nuages. Elle est encore froide mais suggère timidement que quelque part, loin d’ici, la neige est en train de fondre et de se transformer en ruisseaux, tandis que de petites pousses tordues se faufilent dans la terre, vers le soleil et le printemps.

 

 

 

Maggie a retiré sa veste à moitié avant de refermer la porte derrière elle d’un coup de pied. Elle a revêtu ses vêtements de vol fatigués et un sourire se dessine sur son visage quand elle voit Koda. « C’est un temps idéal pour voler. Pas de plafond et une visibilité complète jusqu’à Denver. Tu veux venir en reconnaissance avec moi ? »

 

 

 

« Maintenant ? » répond Koda en souriant elle aussi. « Ou a-t-on le temps de manger notre soupe ? »

 

 

 

 

Maggie dépose sa veste sur le dossier d’une chaise et va se laver les mains à l’évier. « Ça peut attendre la fin du repas. » Elle se tourne vers Kirsten. « Dr King, je suis contente de voir que vous vous sentez mieux. Quand les médecins seront d’accord, je serai ravie de vous emmener aussi avec moi. »

 

 

 

« Merci, Colonel. J’apprécie votre offre. » Kirsten retourne à son écran d’ordinateur. La température de la pièce semble baisser à un niveau proche du zéro degré. Maggie jette un regard perplexe à Koda qui hausse imperceptiblement les épaules. Le déjeuner est devenu, comme le disent les militaires dans un jargon que Koda est en train de rapidement assimiler, un Problème.

 

 

 

Durant la demi-heure suivante, les seuls bruits sont ceux de la queue d’Asi contre le sol et les raclements des cuillères dans les bols. Ce silence rappelle à Koda les interminables minutes passées devant la porte du bureau de la mère supérieure à l’école primaire, ne sachant pas quel affront elle avait commis et n’étant jamais sûre non plus de savoir comment s’en défendre.

 

 

 

Après le repas, elle fait les rappels de vaccins à Asimov, tandis que Kirsten le maintient contre elle, murmurant des mots apaisants dans son oreille. Quand elle sort pour aller rejoindre Maggie sur le terrain d’aviation, Koda jette un dernier regard à travers la fenêtre. Kirsten est à nouveau assise derrière son portable, une main machinalement posée sur la tête d’Asimov. Sa tête est appuyée sur l’autre main tandis qu’elle fixe l’écran sans vraiment le voir, toute colère semblant s’être envolée de son visage. Son regard paraît curieusement vulnérable et Koda y décèle une solitude qui semble différente de la sienne. Ce n’est pas une envie de retrouver ce qui n’est plus mais plutôt un refus de reconnaître ce qui pourrait advenir.

 

 

 

Elle s’en va. Elle sait qu’elle ne serait pas la bienvenue si elle allait lui parler. Pas maintenant. Toutes ses défenses sont dressées en ce moment, telles des barricades imprenables.

 

 

 

Mais un jour, se promet Koda, un jour j’y arriverai.

 

 

 

 

2.

 

 

 

L’avion qui les attend, le cockpit ouvert, est équipé de missiles. Le soleil hivernal fait scintiller son fuselage de métal et répand des vagues argentées sur les ailes et la double queue qui se dresse au-dessus des réacteurs comme une paire de bannières anciennes. Le chat sauvage du blason de l’escadron est peint en noir et or sur chaque flanc de l’appareil. Comme la première fois où elle a rencontré Maggie et sa troupe de résistants, cette machine de titane et d’acier paraît vivante aux yeux de Koda, tel un oiseau de proie perdu dans le temps. Un frisson, mélange de crainte et d’anticipation la parcourt soudain. Un avion de guerre comme celui-ci représente la liberté, la grâce sauvage et le pouvoir illimité. Il parle à son esprit de loup plus qu’à son esprit humain.

 

 

 

Ses sentiments doivent se lire sur son visage, Maggie pose une main légère sur son épaule. « Il y a une première fois pour tout le monde. »

 

 

 

Koda se retourne vers la pilote. « Même pour toi ? »

 

 

 

« Spécialement pour moi. C’est un peu la première fois à chaque fois. » Ses yeux s’adoucissent de la même façon qu’ils le font quand elles sont ensemble dans un lit. « La première fois que j’ai vu une de ces bêtes, j’ai voulu m'enfuir avec elle et lui faire plein de bébés. »

 

 

 

« Des bébés? »

 

 

 

« Oui ou me mettre à couver. »

 

 

 

Maggie passe son casque et se dirige vers les hommes rassemblés dans un coin ensoleillé près de l’énorme masse d’un C-5 (NDLT : avion de combat) « Quoi qu’il en soit, c’est une sorte d’urgence primale. »

 

 

 

Le chef technique se place au pied de l’échelle, tandis que les autres passent leurs protections d’oreilles. Le soldat chargé du trafic au sol se met en position pour guider l’avion sur la piste d’envol. Maggie prend le temps de contrôler le casque de Koda et ajuste l’arme automatique placée sous son bras. Apparemment satisfaite, la Colonel lui sourit. « On y va. »

 

 

 

L’échelle arrive seulement à la moitié du cockpit. De là, Koda trouve des prises pour ses mains et ses pieds directement sur l’avion et se propulse ainsi jusque sur le siège arrière, se penchant un peu pour ne pas heurter le sommet de l’habitacle. Elle s’installe avec aisance dans l’espace confiné comme s’il avait été construit pour elle. Elle observe la rangée de touches et de lumières qui recouvrent le panneau de contrôle. L’avion peut être piloté depuis son siège aussi, mais d’habitude ce second siège est occupé par l’officier d’interception d’ondes radar équipé d’écrans supplémentaires occupant tout l’espace devant elle. Maggie l’a suivie mais reste perchée sur l’avant de l’aile pour superviser Koda qui se sangle sur le siège éjectable et fixe son masque à oxygène. La Colonel lui désigne un bouton rouge devant elle. « Tu vois ça ? »

 

 

 

Koda acquiesce. Le poids de son casque tire sa tête vers l’avant. Ce n’est pas exactement inconfortable mais lui rappelle les caractéristiques désagréables d’une gueule de bois.

 

 

 

« Bien. C’est le bouton pour t’éjecter. Tu n’y touches pas sauf si je te l’ordonne ou si tu es certaine que je suis soit morte soit inconsciente. Ton parachute s’ouvrira automatiquement, mais au cas où il ne le fait pas, tu utilises ceci. » Elle lui montre une cordelette attachée au siège et la passe autour de l’épaule de Koda.

 

 

 

Koda lui sourit. « C’est le genre de choses que l’on ne vous dit pas dans un vol de ligne. »

 

 

 

Maggie rigole. Elle lui montre des boutons au-dessous de deux écrans. « Pour ta caméra. Je te dirai quand les tourner. Ça c’est le zoom, tu as probablement entendu dire que ces bébés peuvent capter les trous sur une balle de golf. Eh bien, cette caméra-ci peut carrément voir une puce posée dans le trou d’une balle de golf. Si tu vois quoi que ce soit d’intéressant sur ces écrans, tu me le dis. Capiche ? »

 

 

 

« Ça marche. » répond Koda.

 

 

 

« Ok. » Maggie branche son micro, lui donne une tape sur l’épaule et avec l’agilité due à l’habitude, se glisse le long du fuselage et s’installe sur son siège. Après un moment, le micro de Koda crépite. « Tout va bien là derrière ? »

 

 

 

« Très bien. »

 

 

 

« Ok. On y va ! »

 

 

 

Quand Maggie met en marche l’appareil, le Tomcat tremble et commence à vibrer, envoyant une pointe d’excitation dans le corps de Koda. Elle a déjà volé auparavant et a aimé ça, mais c’est la première fois qu’elle ressent une telle intimité avec un avion. Suivant les indications de la main données par le soldat chargé du trafic, l’avion s’engage sur la piste d’envol. La voix de Maggie se fait entendre à travers le micro. « Attention à ta tête, on ferme ! »

 

 

 

 

Quand le couvercle du cockpit descend, l’avion se tourne face au sud. L’appareil tremble une seconde fois. Pendant un long moment, il reste stationnaire, même si ses moteurs semblent à leur puissance maximum. Puis Maggie appuie sur l’accélérateur et le jet s’élance sur la piste à une vitesse telle que Koda est projetée en arrière sur son siège, le souffle coupé. Son cœur bat à tout rompre et le sang afflue à ses oreilles avec le même grondement du fleuve Colorado au printemps. Entre une inspiration et la suivante, elle sent le nez de l’avion qui se redresse et l’air passer sous les ailes. Elles ont décollé et grimpent maintenant au travers du ciel incroyablement bleu de ce début d’après-midi. L’ascension progresse encore et l’avion se stabilise seulement quand le paysage au-dessous d’elles n’est plus qu’un tourbillon complexe de brun, vert et blanc, interrompu par le cours d’une rivière occasionnelle, telle le tronc d’un arbre gigantesque aux ramifications formées par les affluents qui s’y jettent.

 

 

 

L’avion vire sur l’aile et le soleil fait étinceler le fuselage en un jaillissement de petites étoiles. Quand l’appareil se stabilise à nouveau, les ailes se resserrent contre le corps de l’engin, comme le ferait un oiseau de proie se préparant à plonger en avant. Tout autour d’elle, il n’y a plus maintenant que le ciel bleu et la sensation d’une liberté parfaite. Plus qu’elles, l’air et les ailes qui les transportent.

 

 

 

C’est ce que doit ressentir Wiyo.

 

 

 

La saveur piquante de l’oxygène passant dans son masque la sort de sa rêverie, suivi par la voix de Maggie. « Branche la caméra et le radar. Nous allons faire un tour sur le territoire Cheyenne, puis suivre le Missouri à travers le Dakota Nord… »

 

 

 

Koda tourne les deux boutons et observe les images qui s’allument sur ses écrans. Elle peut y voir esquissées les formes rectangulaires des toits, quand elles passent au-dessus des petits villages qui se succèdent dans cette partie de l’Etat. Entre eux s’espacent des bois, aux arbres dénudés, sauf pour les conifères qui étalent des taches vertes sur la neige immaculée. Quand elle enclenche le zoom, elle voit apparaître des antennes et des cheminées sur les toitures. Soudain, elle aperçoit un couple de daims ou peut-être d’élans, traversant la rue principale d’une petite ville. Des voitures abandonnées et des véhicules agricoles recouverts de neige forment des petits monticules anonymes entre les maisons.

 

 

 

 

 

« Tu vois quelque chose d’intéressant ? »

 

 

 

« Négatif. » répond-elle. « De la neige, des maisons apparemment abandonnées et des véhicules calcinés. »

 

 

 

« Ok. Accroche-toi. »

 

 

 

Sans autre avertissement, Maggie fait faire un tonneau à l’avion de combat. Koda a un hoquet de surprise, puis crie dans son micro. « Refais-le ! »

 

 

 

Maggie exécute deux tonneaux supplémentaires puis enchaîne avec un retournement, avant de continuer à voler la tête en bas. Koda sent l’adrénaline couler dans son sang, provoquant une poussée de plaisir purement physique dans son corps. Puis elles se retrouvent à nouveau dans le bon sens et Maggie rit à travers le micro. « Tu aimes ça, hein ? »

 

 

 

« Par tous les dieux, oui ! » crie-t-elle. « C’était génial ! »

 

 

 

« Ok. Dis-moi si ceci te plaît autant. »

 

 

 

L’avion commence à grimper tout droit. L’ascension se transforme en courbe, puis en looping. Elles sont à nouveau la tête en bas, se lançant dans une descente qui efface tous les sons, excepté celui de leur respiration. Puis Maggie stabilise l’avion une seconde fois. La perte de gravité laisse Koda sans mouvement, le dos pressé contre le siège, la force de la vitesse pesant sur son plexus solaire. La sensation est à la limite du plaisir et de la douleur. Puis soudain, elles plongent et passent à seulement trois ou quatre mètres du sol, le long d’une route étroite, pour regrimper brusquement, atteignant rapidement la frontière entre la terre et l’espace. Quand Maggie stabilise à nouveau l’avion, Koda respire avec rapidité et son esprit rationnel s’est absenté définitivement. Puis une pensée naît à travers la partie de son cerveau qui fonctionne encore. C’est comme le sexe, c’est la même sensation. Le sang chante dans ses veines et ses muscles fredonnent. Moi aussi, je veux avoir des bébés avec lui, ou couver ses œufs. C’est certain.

 

 

 

La sensation s’affaiblit graduellement alors qu’elles survolent différents paysages durant la demi-heure suivante. Maggie traverse en droite ligne plusieurs agglomérations, mais elles ne détectent aucun mouvement d’humains ou de droïdes. Les routes sont vides et semblent attendre le dégel. Certaines sont complètement bloquées par des arbres tombés ou des carcasses de voitures accidentées. Elles volent depuis un peu plus de deux heures quand Koda intercepte un mouvement sur l’autoroute au sud de Bismarck. Elle fait un zoom rapide. « Maggie. Jette un œil. »

 

 

 

Elle transfère l’image sur l’écran du pilote, mais elle a déjà reconnu ce qu’elle lui révèle. C’est une colonne formée en partie de droïdes mais apparemment aussi d’humains, précédés par une vague de chasse-neige et suivis par un contingent de véhicules armés : des jeeps, des tanks et une douzaine de camions remorques chargés avec des formes longues et rectangulaires. Du matériel de construction ? Elle affine l’image. Ce sont des lanceurs de missiles.

 

 

 

« Ce n’est pas bon. » prononce sèchement Maggie. « Je vais les descendre tout de suite. Accroche-toi ! »

 

 

 

Maggie fait virer le Tomcat qui strie le ciel, laissant le soleil derrière elles. A environ mille mètres au-dessus de la colonne, elle lâche un missile de 500 kilos avec une exactitude mathématique dans le but de détruire tout ce qui se trouve sur la route. L’explosion est étouffée par la distance et le rugissement des moteurs à réaction. Sur l’écran vidéo, Koda voit les lanceurs de missiles se désintégrer. Elle sent un souffle suivi d’une fumée, puis voit une longue forme s’élever vers elles dans l’air froid. Maggie l’a vue aussi, et avant même que Koda ne lui envoie l’image sur l’écran, elle sent un choc sourd lorsque un missile Sparrow (NDLT : le missile Sparrow est un missile à guidage semi-actif par radar : il est dirigé par le radar de l'avion-lanceur) quitte le flanc de l’avion et va intercepter le tir ennemi. La destruction est presque instantanée sous la forme d’une explosion de flammes et de fumée dans l’air glacial. L’avion dévie violemment de sa trajectoire quand un deuxième missile sol-air passe près d’elles sans causer de dommages.

 

 

 

Il n’y a pas de troisième essai. Maggie vire pour larguer un deuxième missile. Elle passe ensuite une dernière fois au-dessus de l’endroit pour constater qu’il n’y a plus aucun mouvement perceptible le long de la route.

 

 

 

« Voilà qui est fait. « dit-elle tranquillement.

 

 

 

Le vol retour jusqu’à Ellsworth est rapide. Quand le Tomcat s’immobilise au sol, Koda réalise que, comme un enfant au Carnaval, elle ne veut pas que l’après-midi se termine. Quand elle descend l’échelle, elle passe sa main sur la surface lisse de l’avion, qui ne révèle rien du combat qui a eu lieu.

 

 

 

« Tu es amoureuse, hein ? » Maggie lui sourit en ôtant son casque pour le passer sous son bras.

 

 

 

« Un peu. » admet-elle. Elle sent un sourire idiot éclairer son visage et ne peut rien faire pour le stopper. « Quand est-ce qu’on recommence ? »

 

 

 

Maggie éclate de rire. « Tu sais, j’aurais vraiment voulu te connaître il y a dix ans. Tu aurais fait une sacrée bonne pilote. Tu as l’enregistrement ? »

 

 

 

Koda tend une petite cassette à la Colonel. C’est la première indication qui prouve que des humains collaborent avec les droïdes. C’est aussi la première fois qu’ils captent un mouvement important de troupes droïdes depuis l’insurrection. C’est assez sérieux pour qu’elles se rendent chez le Général sans aller se changer.

 

 

 

Mais la pure allégresse qui court encore dans les veines de Koda est évidente. « Et tu aurais fait un sacré bon professeur. Mais ne crois-tu pas qu’un Rivers dans ton escadron est bien suffisant ? »

 

 

 

 

3.

 

 

 

C’est une matinée hivernale un peu plus chaude que les autres et Dakota conduit le long d’une route bordée de neige avec sa fenêtre à moitié baissée et ses gants posés sur le siège à côté d’elle. Elle chantonne doucement une vieille chanson qu’elle connaît depuis longtemps. Une des favorites de Tali, si elle se souvient bien.

 

 

 

La camionnette fait un bruit de ferraille, mais elle n’y prête pas attention tandis que ses doigts frappent en rythme sur le toit du véhicule. Elle essaie d’ignorer aussi l’odeur, mélange de vieux café, de sueur et d’autre chose d’aigre qu’elle préfère ne pas identifier, qui émane de l’intérieur de l’habitacle.

 

 

 

Elle a atteint des sommets et est encore perdue dans le souvenir exaltant de son vol avec Maggie la veille. Cette sensation de liberté illimitée est quelque chose qu’elle n’a ressenti que dans ses rêves ; des rêves où elle n’a jamais sa forme humaine. Elle ressent encore cette force incandescente et s’en revêt comme d’une couverture, se sentant comme la première fois où elle a embrassé Tali, derrière les étables au clair de lune.

 

 

 

« Embrasser ? Bon sang ! » rigole-t-elle toute seule à l’intérieur de la camionnette. « Ça ressemblait déjà à ce que nous avons vécu lors de notre nuit de noces. » Un frisson agréable parcourt sa moelle épinière et elle sent la chair de poule recouvrir ses membres.

 

 

 

« Ok, ça suffit. Pense à la route, Rivers et reprends ton souffle. » murmure-t-elle alors que son inattention manque de la faire déraper.

 

 

 

Elle lève la tête vers le ciel hivernal si pur et aperçoit une nuée d’oiseaux survolant sa camionnette. Cette nuée se scinde soudain en deux tandis qu’un des oiseaux plonge vers elle, comme une étoile tombant des cieux.

 

 

 

Le visage de Koda s’éclaire d’un sourire lorsque la buse atterrit dans la neige immaculée sur la droite de sa camionnette. « Bienvenue, vieil ami. »

 

 

 

Comme s’il l’entendait, Wiyo pousse un cri brisant le silence du petit matin, saluant le retour de Koda sur le lieu de sa naissance.

 

 

 

Toujours en souriant, elle passe le portail qui marque l’entrée de la propriété de ses parents et s’engage le long du chemin qui l’emmène chez les siens. Elle sait qu’elle est observée, par des créatures humaines et animales, mais elle ne sent aucun danger et continue d’avancer en chantonnant.

 

 

 

Plus loin, sur sa gauche, elle capte un léger nuage de neige. C’est peut-être un autre véhicule qui s’approche ou…

 

 

 

« Ah. » Koda rit en voyant le nuage se transformer en quelque chose de facilement reconnaissable. Son rire est plein de vie et redonne un second souffle à cette femme qu’elle a été et qu’elle pourrait être à nouveau.

 

 

 

Le troupeau se rapproche, mené par Wakinyan Lutah, son étalon pur sang. Sa crinière noire flotte derrière lui comme une bannière de guerre alors qu’il s’approche de la clôture, ses puissants sabots envoyant des gerbes de neige autour de lui.

 

 

 

Son rire est celui d’une jeune fille ; sans limites, plein de vie et de joie. Elle se gare au bord de la route et se jette au-dehors de la camionnette, perdant presque son chapeau.

 

 

 

Wiyo se perche sur la clôture et se met à y déambuler, tel un général miniature devant sa division.

 

 

 

Wakinyan Lutah se dresse sur ses pattes arrière, ses sabots frôlant l’oiseau de près. Wiyo le regarde, imperturbable, et replie ses ailes contre son corps avant de reprendre sa marche sur la clôture.

 

 

 

« Viens, ici, grand bébé. » dit Koda en levant les yeux au ciel tout en tendant le bras par-dessus la clôture.

 

 

 

Fixant nerveusement la buse (depuis où elle se trouve, Dakota peut apercevoir une lueur fière dans les yeux de Wiyo), l’étalon se rapproche encore de la clôture jusqu’à ce qu’il puisse frotter ses naseaux contre la main tendue de Koda, la réchauffant de son souffle chaud.

 

 

 

« Hé, mon garçon. » murmure tendrement Koda, en caressant son museau et l’endroit sensible entre ses oreilles qui le fait soupirer de plaisir. Sa robe d’hiver étincelle sous le soleil comme du sang fraîchement répandu. La comparaison fait tressaillir Koda qui déglutit difficilement, ne voulant pas disséquer ses souvenirs si proches avant d’en avoir réellement le temps.

 

 

 

Après un moment, Wakinyan recule et lève sa tête dans un mouvement d’invitation très évident.

 

 

 

Comme Dakota n’y répond pas, il hennit, rejette à nouveau sa tête en arrière, et piétine la neige. L’air s’échappant de ses naseaux forme des jets puissants.

 

 

 

Dérangé par ce soudain vent qui ébouriffe ses plumes, Wiyo saute sur l’avant-bras de Koda puis sur son épaule et exprime son mécontentement avec un sifflement bas. Ces deux-là sont des adversaires de longue date, et Koda ne peut s’empêcher de sourire à leur rivalité si familière.

 

 

 

Après une dernière tentative de l’étalon, Koda secoue la tête et soupire. « Oh, d’accord. » dit-elle d’un ton bien plus chagriné qu’elle ne l’est réellement. Elle jette un dernier regard par-dessus son épaule vers la camionnette parquée sur le bord de la route puis franchit la clôture d’un bond, délogeant la buse qui siffle à nouveau et prend son envol.

 

 

 

« Tu es prêt ? »

 

 

 

Wakinyan secoue la tête, faisant voler sa crinière.

 

 

 

« Ok, alors. »

 

 

 

Une profonde inspiration et elle saute sur le dos large et musclé de l’étalon, accrochant fermement ses doigts dans sa crinière. Elle presse légèrement ses talons contre ses flancs et le geste suffit pour qu’il s’élance, volant sur le sol gelé, suivi de près par le reste du troupeau.

 

 

 

Dakota crie de plaisir. La couleur de ses cheveux s’assortit parfaitement à celle de la robe de son cheval, volant en vagues sombres derrière elle et elle sourit presque sauvagement. Son esprit s’élève alors qu’elle traverse un paysage brouillé de blanc et elle sent qu’un lien absent depuis longtemps se recrée.

 

 

 

Elle est libre.

 

 

 

Elle est libérée.

 

 

 

Elle est chez elle.

 

 

 

 

4.

 

 

 

 

Avec un grognement de frustration, Kirsten ôte ses lunettes et les jette sur le bureau usé à côté de son ordinateur. Elle a passé des heures interminables à chercher et ce qu’elle a trouvé ne vaut pas mieux qu’un pet dans l’eau.

 

 

 

Elle s’appuie contre le dossier de la chaise et frotte ses yeux fatigués d’une main somnolente, puis regarde Asi qui redresse sa tête et frappe le sol de sa queue en son habituel salut canin. La maison est calme, d’une façon presque militaire. Derrière la fenêtre, l’après-midi est vif, clair et plaisamment ensoleillé. Elle regarde passer les gens et à nouveau sent cette espèce de dépossession familière, comme une dislocation. Elle à l’intérieur regardant l’extérieur. Encore et toujours.

 

 

 

Il n’est pas obligatoire que ça soit comme ça, Petite K. La voix de son père s’immisce dans ses pensées, avec son habituelle et irritante logique. Rien ne t’oblige à rester enfermée. Rien sauf toi.

 

 

 

« Ferme-la, papa. » marmonne-t-elle en pressant l’arête de son nez, sentant l’imminence d’un mal de tête. « Tais-toi. S’il te plaît. »

 

 

 

Elle réalise que la voix de son père dans ses pensées a une réelle signification, toutefois. Peut-être qu’un peu d’air frais lui ferait du bien, une distraction bienvenue qui pourra ensuite aider son subconscient à résoudre le mystère de ce fichu code.

 

 

 

 

« Ça vaut la peine d’essayer. » lance-t-elle au mur vide en face d’elle. Et bien entendu, il reste totalement muet, les murs ne condamnent pas et ne cherchent pas d’excuses.

 

 

 

Elle se redresse et quitte la pièce pour emprunter le petit couloir. Presque sans réfléchir, son regard est attiré par la porte ouverte de la chambre à coucher. Posé sur l’édredon se trouve le peignoir de la Colonel, et jetée par-dessus la chemise que portait Dakota la veille.

 

 

 

La simple intimité de cette vision touche quelque chose de profond en elle et elle n’est pas consciente du sourire méprisant qui envahit ses traits.

 

 

 

Je ne veux pas avoir affaire avec ça. Même pas un peu. Elle tourne délibérément son attention ailleurs. De l’air. C’est ce dont j’ai besoin. De l’air frais, du soleil et… merde ! Des larmes pointent au bord de ses yeux qui piquent, une accusation liquide qu’elle efface d’un geste brutal, démentant tout ce qu’elles pourraient signifier.

 

 

 

« Allons-y Asi ! C’est l’heure de la promenade. »

 

 

 

En entendant le mot qu’il préfère entre tous, Asi se lance derrière elle comme un boulet de canon, gambadant ensuite devant la porte. Ses cabrioles amènent un sourire hésitant sur les lèvres de Kirsten, et avec un sentiment proche du défi, elle saisit une des vestes de Dakota accrochée au portemanteau. Plus légère que la parka militaire qu’elle a déjà portée une fois, le vêtement lui procure une sensation… de confort. L’odeur de la femme qui a porté cette veste filtre à travers le tissu et Kirsten se glisse à l’intérieur avec une indulgence excessivement rare chez elle.

 

 

 

Asimov, impatient, gémit et la tire de sa rêverie. Elle ouvre rapidement la porte et le chien s’élance au dehors, en jappant, ses pattes envoyant voler la neige sur le perron.

 

 

 

Kirsten le suit d’une façon plus prudente, retournant les salutations et les sourires aux passants et aux soldats qu’elle rencontre. Sans réfléchir, elle se laisse guider par ses pas. Asimov, dont l’explosion d’énergie est momentanément calmée, revient vers elle et marche à son côté.

 

 

 

Elle laisse errer son regard autour d’elle, capturant des images éparses qui, comme dans un puzzle, finissent par s’emboîter pour former un tableau.

 

 

 

Un groupe de soldats, armés jusqu’aux dents, marchent au pas.

 

 

 

Un petit groupe d’enfants - très jeunes – se préparent pour une bataille de boules de neige.

 

 

 

Des jeunes hommes en uniformes, portant les cicatrices d’une guerre pourtant non déclarée, boitillent et claudiquent sur le bord du chemin.

 

 

 

Des jeunes femmes, portant les mêmes cicatrices, pataugent dans la neige de ce même chemin, le regard perdu et apeuré.

 

 

 

Les autres, apparemment inchangés, la dépassent en riant, discutant avec des amis de fraîche date. Kirsten a envie de leur crier d’arrêter et d’avoir du respect pour ceux qui sont blessés ou mort. Les morts, qui maintenant ne sont rien de plus que des petits monticules gardés par des soldats sous un drapeau en lambeaux.

 

 

 

Parvenant à peine à contrôler sa colère, elle continue son chemin, passant devant des rangées de maisons de militaires. Les regards qu’elle capte derrière les fenêtres lui racontent des histoires encore différentes, et pour la première fois, elle ressent de la familiarité avec ces gens, ces étrangers, ces survivants d’une guerre que personne n’a voulue et dont tous ont souffert.

 

 

 

Ça aussi, c'est nouveau. Elle est prête à admettre, même si c'est dans un tout petit recoin de son cœur, que c'est peut-être son propre orgueil qui a nourri sa colère et sa frustration. C'est peut-être à cause de la joie primaire qu'elle éprouve à avoir toujours raison, et de son besoin de s'emparer de ses lauriers que personne ne lui a offerts et, ce faisant, s'imposer comme la sauveuse de ce monde nouveau qui l'a isolée des quelques personnes qu'elle essaie de sauver.

 

 

 

Ce n’est pas juste un besoin de pointer un doigt à la face de l’humanité en criant « Je vous l’avais dit ! » ni une tentative délibérée de prolonger la souffrance, telle une vengeance pour tous les rires qui l’ont agressée durant ces dernières années. Non, rien d’aussi méprisable.

 

 

 

Et pourtant…

 

 

 

C’est comme un mécanisme de self défense primitif. L’auto-accusation est une émotion que ce monde peut se permettre.

 

 

 

Et pourtant…

 

 

 

Résolue à penser à cela un peu plus tard, elle tourne derrière sa maison temporaire et s’engage machinalement dans un sentier, son esprit retournant au problème qui l’occupe : le code, ce foutu code.

 

 

 

 

 

5.

 

 

 

En gémissant, Koda enjambe péniblement la clôture de l’enclos et s’y installe, posant ses mains gantées sur ses jambes aux muscles douloureux. Une brise plus chaude s’est installée, faisant du printemps une promesse plutôt qu’un simple vers de poème. Otant sa veste épaisse, elle se met plus à l’aise, vêtue seulement d’une chemise de flanelle sur son jean. Ses bottes de cow-boy sont recouvertes de boue et de neige fondue et en souriant, elle entend déjà les cris de sa mère.

 

 

 

A l’ouest, le soleil se prépare à disparaître derrière les arbres dénudés. Le ciel et les nuages se mélangent dans une multitude de rose, rouge et or.

 

 

 

C’est un moment paisible qui répond entièrement à son besoin de solitude.

 

 

 

Durant les trois derniers jours, elle s’est immergée dans les problèmes de sa famille et de ses voisins proches. Leur vaste ranch est devenu le refuge d’un grand nombre de survivants dépossédés de leurs biens. Des orphelins, des veuves, et parfois des familles entières vivent maintenant ici. La maison principale et toutes ses dépendances sont occupées par des gens dans la peine, chacun avec une histoire propre. Koda les a toutes entendues, plusieurs fois. Une nouvelle tradition orale semble être née, afin que l’on se souvienne des événements. Sa sœur aînée, Virginia, a déjà mis en musique plusieurs de ces histoires et elles sont devenues des chansons. C’est la façon de son peuple de se souvenir et un moyen d’être sûr que ces histoires ne seront jamais oubliées.

 

 

 

Durant ces trois derniers jours, sa mère s’est arrangée pour être proche d’elle, trouvant n’importe quelle raison pour la toucher, l’étreindre ou tout simplement la regarder avec ses yeux impénétrables.

 

 

 

« L’enfant prodigue est revenue chez elle. » murmure Koda avec un sourire un peu ironique.

 

 

 

Un cri venu du ciel lui répond, et quelques secondes plus tard, Wiyo vient se poser sur la clôture près d’elle, penchant la tête pour la regarder avec curiosité.

 

 

 

« Tu as fait une bonne chasse ? » demande Koda à son ami, en souriant.

 

 

 

Wiyo se rapproche d’elle, à la toucher, et se met à lisser ses plumes. Dakota sent les larmes lui monter aux yeux face à la beauté simple de ce moment. Cela lui manquera profondément lorsqu’elle quittera cet endroit certainement pour ne plus y revenir.

 

 

 

Chassant ses larmes, elle regarde le soleil couchant et tout ce qui l’entoure. C’est chez elle ici, le seul endroit où son âme se sent apaisée. Pourtant, pour être ce qu’elle est vraiment, pour devenir ce qu’elle désire, il faut qu’elle s’en aille et qu’elle abandonne la paix qui lui est offerte.

 

 

 

Elle sent une présence derrière elle un quart de seconde avant qu’une main légère se pose sur son épaule.

 

 

 

« Han, thiblo. (NDLT : frère aîné) »

 

 

 

Un rire résonne à ses oreilles lorsque Tacoma s’installe sur la clôture. « Je vois que les yeux que tu as dans le dos se sont encore aiguisés. Hau, tanski. (NDLT : sœur cadette) Hau, Wiyo. »

 

 

 

La buse lui jette un coup d’œil indifférent avant de retourner à sa toilette.

 

 

 

« Splendide soirée. » remarque Tacoma, en s’installant plus confortablement.

 

 

 

« Oui. » acquiesce Koda. Avec un grondement ressemblant au tonnerre, le troupeau de chevaux apparaît derrière la crête, mené par Wakinyan. Le troupeau a presque doublé depuis le départ de Koda et elle est impressionnée. « Il les a toutes saillies ? »

 

 

 

« Ouais. Ce sera un heureux papa le printemps venu. »

 

 

 

Koda jette un regard sur Tacoma avant de ramener son attention à la troupe.

 

 

 

Le frère et la sœur regardent en silence le soleil disparaître paisiblement derrière l’horizon.

 

 

 

Finalement. Takoma reprend la parole. « Je vais t’accompagner, tu sais. »

 

 

 

Koda sursaute sur la clôture et se tourne vers lui. « Quoi ? »

 

 

 

« Quand tu partiras. Je pense que ça sera bientôt. Je reconnais les signes. »

 

 

 

« Quels signes ? »

 

 

 

Tacoma sourit d’un air entendu. « Je te connais bien, tu sais ? Tu es aussi agitée qu’un couguar en chaleur, tanski. Tu aimes tout ça. » Il désigne le ranch de sa grande main. « Mais ton âme t’appelle ailleurs. »

 

 

 

Koda baisse la tête, vaguement embarrassée d’être aussi facilement démasquée. Tacoma rit doucement, posant une main apaisante sur son dos.

 

 

 

« Tu as toujours eu un esprit vagabond. » continue-t-il pensivement. « Ça m’a drôlement surpris quand tu as acheté ta maison pour t’y installer. »

 

 

 

« Tali. » Koda lui répond d’une voix aussi calme que la sienne. « Elle était heureuse ici. Et… une partie de moi l’était aussi. » Une pause, puis avec un murmure. « L’est toujours. »

 

 

 

« Mais, cette autre partie en toi a grandi, n’est-ce pas ? »

 

 

 

Koda acquiesce.

 

 

 

« Tu as changé, tanski. » Tacoma lève une main. « Non, non, pas en mal. C’est juste… » Il soupire, tentant de mettre des mots sur sa pensée. « Ina (NDLT : Mère) a toujours dit que tu étais née pour être winyan. (NDLT : winyan signifie une femme qui a accédé a une bonne éducation et a des responsabilités, quelqu’un de respectable.)»

 

 

 

Dakota le regarde, les yeux écarquillés, et il rit.

 

 

 

« Non, elle ne te l’a jamais dit en face. Tu te montrais trop turbulente avec elle pour qu’elle te le dise à haute voix. Mais elle a toujours été fière de toi. Ate (NDLT : Père) aussi. Et tu sais bien que tous les plus jeunes te vénèrent. Merde, même moi. »

 

 

 

Se sentant rougir, Koda tourne la tête, heureuse qu’une petite brise soit apparue une fois le soleil couché. Elle lui procure une certaine fraîcheur mais n’apaise pas les battements rapides de son cœur.

 

 

 

Perdu dans ses propres pensées, Tacoma ne semble pas le remarquer, ou du moins fait semblant. « Tu as toujours eu beaucoup de sang-froid et de maturité, même quand tu étais une sale gosse. » Il rit. « Et c’était presque tout le temps. Mais maintenant… maintenant, tu as…. le wakhan. (NDLT : wakhan signifie l’énergie sacrée, l’Esprit.) Je peux le sentir en toi, même quand tu es calme, comme maintenant. C’est juste… » Il baisse la tête en soupirant. « J’aimerais trouver les mots pour expliquer mieux. »

 

 

 

« J’ai vécu de nouvelles expériences ces dernières semaines. » répond Koda, fixant toujours l’horizon.

 

 

 

« J’ai entendu tes histoires. Mais je suppose que tu les as édulcorées pour Ina et Ate. Spécialement pour Ina. »

 

 

 

Koda se retourne pour le regarder. « Tu ne l’aurais pas fait ? »

 

 

 

Ils partagent le même rire tranquille.

 

 

 

Puis Dakota reprend. « Il y a une grande bataille qui se prépare, thiblo. Je peux le sentir ici. » Elle frappe sa cuisse. « Dans mes os. »

 

 

 

« Pas ici. » Tacoma désigne à nouveau le ranch.

 

 

 

« Non. Cet endroit est sûr. Pour le moment en tout cas. »

 

 

 

« A Ellsworth, alors ? »

 

 

 

« Je pense oui. Je ne sais pas comment je le sais, mais je le sais. »

 

 

 

« C’est pour ça que je vais t’accompagner. »

 

 

 

Koda se retourne vers lui une fois de plus. « Non, Tacoma. Tu ne peux pas. Tu dois… »

 

 

 

« Rester ici ? » Sa voix est ferme. « Tu viens d’admettre que cet endroit est sûr. »

 

« J’ai dit pour le moment. »

 

 

 

« Pour le moment. » lui concède-t-il. « Mais il est très bien gardé, Dakota. Tu l’as constaté de tes propres yeux. Nous avons des armes et des munitions pour des années s’il le faut, et chacun, dans ce ranch, du plus jeune au plus vieux, sait comment les utiliser. »

 

 

 

« Mais… »

 

 

 

« Pas de mais. Je suis Tacoma Rivers, Sergent de l’armée des Etats-Unis. Comme toi, je n’ai pas envie de rester à rien faire. S’il y a une bataille, j’y participerai. »

 

 

 

« Ina ne te laissera pas faire. »

 

 

 

« Ina n’a pas voix au chapitre. Je suis wichasa.(NDLT : un homme accompli et autonome) Je vis ma propre vie et je choisis mon destin. »

 

 

 

« Oui, et tu courbes le dos comme un hokshila (NDLT : petit garçon) quand Ina te lance son fameux regard. » réplique Koda avec un sourire ironique.

 

 

 

Tacoma ne peut s’empêcher de rire. Ce que dit sa sœur est exact, leur mère dirige la maison d’une main de fer et personne n’ose la défier, même pas son mari.

 

 

 

« Je dois le faire, Dakota. » dit-il finalement. « Je ne sais pas quoi exactement, mais je dois le faire. »

 

 

 

Saisissant la main de son frère dans les siennes, elle la presse et le regarde droit dans les yeux. « Je sais. »

 

 

 

Le silence retombe entre eux et ils fixent le croissant de lune qui apparaît au-dessus des squelettes des arbres.

 

 

 

 

 

 

6.

 

 

 

« Non. Tu n’iras pas. Je te l’interdis. »

 

 

 

« Ina. »

 

 

 

« Mère. »

 

 

 

« Non. Cette discussion est terminée. Maintenant, laissez-moi, tous les deux. Je dois préparer le dîner. »

 

 

 

S’écartant de sa mère en furie, Tacoma jette un regard suppliant à Koda qui lève les yeux au ciel et suit sa mère, en faisant attention de ne pas la toucher toutefois. « Ina, s’il te plaît. »

 

 

 

Themungha se retourne, les yeux pleins de larmes qu’elle ne s’autorise pas à laisser couler. « Je t’ai dit de me laisser, Dakota. »

 

 

 

« Je ne peux pas faire ça, Mère. Je ne le veux pas. »

 

 

 

« Qui est winyan ici ? » demande-t-elle, son regard ressemblant à un nuage noir juste avant un orage.

 

 

 

« Nous le sommes tous les deux. » Ses yeux s’adoucissent. « S’il te plaît Ina. Il faut que l’on parle. »

 

 

 

En soupirant, Themungha regarde sa fille, puis en direction des quelques personnes aux visages peu familiers qui la fixent avec des airs déconfits. « Allez-vous en ! » leur ordonne-t-elle en se renfrognant. « Je vous dirai quand le repas sera prêt. »

 

 

 

Le petit groupe se disperse, comme une volée d’oiseaux, laissant la mère avec ses deux enfants.

 

 

 

« Parlons. » Themungha croise ses bras et attend. Tacoma déglutit avec difficulté, mais Dakota refuse de s’incliner si facilement.

 

 

 

« Je parlerai seulement quand tu seras prête à m’écouter, Ina. »

 

 

 

Le regard noir réapparaît, puis se radoucit quelque peu. La tête, fièrement dressée, s’abaisse imperceptiblement et Koda peut voir que sa mère est prête à écouter.

 

 

 

« Le danger est toujours présent, Ina. »

 

 

 

« C’est pour cela qu’on a besoin de toi ici, Dakota. Pour protéger ta thihawe.(NDLT : famille) Il n’y a pas de besoin plus important. »

 

 

 

« Notre famille est protégée, Ina. Je l’ai vu. J’ai parlé avec nos voisins, les hommes, les femmes et les enfants qui vivent ici. Ils protégeront cet endroit et ses habitants, en donnant leur vie s’il le faut. »

 

 

 

La voix de Themungha est pleine de sarcasme. « Oh, et tu leur as donc demandé ce que toi tu ne feras pas ? »

 

 

 

« Je ne leur ai rien demandé, Ina. Ils font ce qu’ils font de leur propre chef, comme ils l’ont décidé. De la même façon que moi. Ou que Tacoma. »

 

 

 

« Et c’est censé me faire sentir mieux ? » crie sa mère. « Ils vont rester et se battre alors que toi tu vas fuir ? »

 

 

 

« Je ne fuis pas, Mère. Tu le sais. »

 

 

 

« Je sais ce que je vois. Tu vas nous quitter pour aller je ne sais où en emmenant mon fils aîné avec toi. »

 

 

 

Tacoma fait un pas en avant, fermement. « J’irai, avec ou sans Dakota, Mère. »

 

 

 

Themungha se tourne vers son fils, les larmes coulant finalement sur ses joues. « Takuwe ? »

 

 

 

« Parce qu’on a besoin de moi.»

 

 

 

« On a besoin de toi ici ! »

 

 

 

Tacoma secoue la tête, attristé par le ton de sa mère, mais résolu. « On a plus besoin de moi là-bas. »

 

 

 

La colère de Themungha la rend presque hideuse. « Laisse les washichun (NDLT : hommes blancs) se débrouiller. »

 

 

 

« Ina ! » Tacoma a un sursaut.

 

 

 

Elle continue. « C’est vrai ! » crie-t-elle. « Où étaient-ils lorsque notre pays a été saccagé et vidé ? Où étaient-ils lorsque nos femmes ont été violées et nos hommes massacrés comme du bétail ? Où ? »

 

 

 

« Ils n’étaient même pas nés. » réplique Dakota, d’une voix vide d’émotion. Tacoma la regarde, choqué par la soudaine ‘bigoterie’ de leur mère.

 

 

 

« Oh ? » rétorque Themungha. “Et je suppose alors que c’était des fantômes qui te renvoyaient de l’école, battue et en sang ? Des fantômes qui crachaient sur toi quand tu te promenais en ville ? Qui te donnaient des noms si horribles qu’ils sont parvenus à ôter la lumière de tes yeux et à transformer ton visage en un masque ? Je n’ai pas raison, chunkshi ? (NDLT : fille)»

 

 

 

« Tu sais que non, Ina. »

 

 

 

Avec un hochement de tête brutal, Themungha pose ses mains sur ses hanches et les fixe, tous les deux, apparemment certaine d’avoir tourné la discussion en sa faveur.

 

 

 

« Mère. » commence doucement Dakota. « Tu as fait de moi la femme que je suis. Une femme qui luttera pour ce qui est juste et bon. Il y a des milliers de femmes et d’enfants innocents enfermés dans les prisons de cet Etat. Des milliers de plus qui sont sans doute dehors à errer, perdus et seuls, craignant pour leurs vies. Si je leur tourne le dos parce qu’ils ne sont pas Lakota, je ne serai pas meilleure que ceux qui m’ont battue et humiliée parce que je l’étais. » Abaissant sa tête, elle fixe sa mère dans les yeux. « Est-ce cette femme-là que tu as élevée ? »

 

 

 

Elle soupire devant l’absence de réponse.

 

 

 

« Si c’est le cas, je suis désolée de t’avoir déçue, Ina. » Se tournant vers Tacoma, elle reprend. « Je partirai au lever du jour. Avec ou sans toi. »

 

 

 

« Je serai prêt. » répond Tacoma.

 

 

 

Après un dernier long regard vers leur mère, le frère et la sœur quittent la pièce.

 

 

 

Quand ils sont partis, le visage de Themungha se raidit. Son corps est secoué de sanglots trop longtemps retenus. Un bruit de pas annonce Wanbli Wapka, qui vient prendre tendrement sa femme dans ses bras. Caressant ses cheveux, il la réconforte du mieux qu’il le peut, sachant bien que ça n’est pas assez.

 

Table des matières

 

 

***********

Comments (0)

You don't have permission to comment on this page.