Avis aux lecteurs/trices : le lutin de l’écriture squatte à nouveau mon cerveau (ou ce qui me tient lieu de cerveau :O)), c’est pourquoi je cesse aujourd’hui la traduction d’Insurrection. Fryda, traductrice émérite a bien voulu reprendre le flambeau et j’en suis ravie ! J’aurais eu beaucoup de remords à vous laisser tomber en route. Merci à elle et bonne lecture !!
Kaktus
INSURRECTION
SwordnQuil@aol.com
Traduction : Kaktus et Fryda à partir de la partie 23
Démentis : Voir chapitre un
Chapitre vingt-trois
Dakota s’éveille brusquement au son d’un grognement bas mais résolu, et à la sensation d’un corps tendu mais vibrant le long de son côté gauche. Elle ouvre rapidement les yeux pour voir Shannon scotchée contre le mur du fond près de la porte, les yeux écarquillés comme des soucoupes, le visage blanc comme crème.
« Relax », ordonne Koda d’un ton calme et égal. « Elle n’est pas assez forte pour vous attaquer, et si vous restez comme ça plus longtemps, vous allez vous évanouir. »
Le regard sombre et fixe de l’assistante vétérinaire plonge, sans voir, dans toute la pièce comme si elle cherchait un moyen de fuir qui se trouve littéralement à deux pas d’elle.
« Je le pense, Shannon. Calmez-vous. Maintenant. »
Répondant instinctivement au ton de Dakota, Shannon se détend, s’affaissant contre le mur en respirant profondément, comme si elle sortait juste d’une transe.
« Bien », ajoute Dakota en roulant pour s’asseoir à temps pour amortir la chute de la louve, dont l’énergie a été totalement épuisée par sa manifestation défensive. Elle caresse la tête de la louve et berce le louveteau qui s’éveille doucement de sa main libre, souriant légèrement en voyant les dents minuscules et la langue rose enroulée qui pointent dans un bâillement de la taille d’un bébé-loup. « Rendez-moi service et mélangez du lait en poudre pour celui-là . J’ai préparé de la pâtée pour les autres, c’est dans le réfrigérateur. Sortez-la simplement pour la réchauffer et je les nourrirai quand j’en aurai fini ici.
Tout en hochant la tête, Shannon reste contre le mur tout en faisant le tour de la pièce vers le comptoir où sont rangés les ingrédients pour le lait en poudre. Un moment plus tard, elle s’approche de la grande femme, une bouteille en main. Sa posture est délibérément détendue, mais Dakota peut sentir la peur irradier d’elle en vagues. La louve la sent aussi, et grogne du fond de sa gorge, et Shannon en laisse tomber la bouteille sur les cuisses de Dakota et recule, les mains levées. « Je… je suis désolée », marmonne-t-elle. » Mon frère a été attaqué par un loup quand on était enfants. On lui avait tiré dessus et on l’avait laissé là pour qu’il meure. Il voulait simplement l’aider, mais… je… je ne pense pas avoir réussi à dépasser ça. »
Hochant la tête avec compréhension, Koda blottit le louveteau près de sa mère tout en soutenant sa tête. Il s’accroche aussitôt que le téton entre dans sa bouche, suçant vigoureusement en émettant des petits couinements qui font sourire Shannon qui en oublie sa peur.
« Allez voir le reste de nos patients », dit Koda sans lever les yeux de sa tâche. « Je vais m’occuper de tout ici. »
« D’accord », répond doucement Shannon, un peu embarrassée de sa démonstration de frayeur. « Je serai…hum… juste au bout du couloir si vous avez besoin de moi. »
Sans attendre de réponse, elle file dehors jusque dans le couloir, s’appuyant à nouveau contre le mur frais avec un sentiment résolu de soulagement. Même comme ça, l’embarras continue à empourprer son visage d’une lueur rose. Elle est assez âgée et honnête pour admettre le bon béguin qu’elle a pour la grande et belle vétérinaire. La pensée de faire quelque chose qui puisse la déranger est…
« Très bien », dit-elle en se repoussant du mur. « Il y a encore pas mal d’animaux qui ont besoin de soin, Shannon, alors commence à faire ce pour quoi on ne te paye pas et oublie tout ce bazar. »
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Deux heures plus tard, tous les animaux en salle d’isolement ont été examinés, nourris, abreuvés, et placés dans leurs niches nettoyées. La louve dort profondément, son bébé enroulé tout contre elle. Koda se relève dans la cage et va au lavabo pour se laver les mains, puis elle retire la blouse qu’elle a utilisée pour s’occuper des animaux à sa charge. Avec un dernier regard alentour, pour s’assurer que tout va bien, elle sort de la pièce, laissant la porte se fermer doucement en sifflant derrière elle. Elle s’approche de Shannon dans le couloir alors que la jeune assistante est en train d’essayer de convaincre un grand chien poilu d’origine indéterminée, qu’il a vraiment envie d’aller dans la salle d’examen et qu’on lui regarde les oreilles.
Le chien lance un long regard à Koda qui arrive derrière Shannon et va docilement dans la pièce, ce qui fait trébucher la jeune assistante qui manque presque de tomber dans les bras de Dakota.
« Oh ! » Elle bondit vers l’avant, tournoyant pour regarder la femme derrière elle, et son visage se colore immédiatement. « Je suis désolée. Vous m’avez surprise. »
Koda la stabilise d’un geste sur son bras, puis passe, jetant un rapide coup d’œil dans la salle d’examen, où le chien se tient, agitant la queue vers elle. « La salle d’isolement est bouclée. Jetez un œil sur eux toutes les quinze minutes à peu près, et si quelque chose va de travers, allez chercher Tacoma ou Manny. Je ne serai pas partie longtemps. »
« Ok », répond Shannon. « Je vais surveiller. »
« Bien. » Avec un dernier sourire, Koda continue son trajet dans le couloir bien éclairé et se glisse par la porte.
L’air est chaud et il sent le printemps qui est finalement arrivé, lorsqu’elle ouvre la porte principale et sort. Elle inspire profondément pour se nettoyer les sinus de l’odeur d’eau de javel et d’alcool, et de maladie, puis elle laisse sortir l’air petit à petit, sentant une partie de la tension sortir de son corps. Avec une énergie accrue à ses pas, elle traverse la petite rue et contourne « le camion de la compagnie » cabossé, ouvre les portes arrière et jette un coup d’œil à l’intérieur. Un fusil de chasse dans un étui, un .22 parfait pour son besoin, se trouve près de l’avant, le cuir noir de son étui brillant avec douceur dans la lumière du soleil qui traverse la banquette du camion. Elle pose la main dessus puis la retire lorsqu’une pensée traverse son esprit. Avec un léger hochement de tête, elle laisse le fusil là où il est et recule, claquant les portières fermement.
Elle se lance dans une petite foulée qui réchauffe et apaise ses muscles, et se redirige vers la maison. Qui est vide, comme elle s’y attend, et elle entre rapidement et calmement comme à son habitude. Par déférence à la beauté du jour, la plupart des fenêtres sont ouvertes. La légère brise remue les rideaux et apporte avec elle la fraîcheur de l’air du dehors, teintant l’odeur légèrement persistante de la fumée de bois de la senteur de la vie qui bourgeonne à nouveau. Elle sent un poing serrer légèrement son cœur, puis se relâche alors qu’elle pense à son propre foyer chéri, fermé et abandonné ces longs mois blafards.
A la suite de cette pensée, calme et spontanée, arrive une image de Kirsten qui entre dans cet espace pour la première fois. Un sourire inconscient recourbe ses lèvres alors qu’elle joue avec l’image dans son esprit. Et à la suite de cette image, en arrive une autre, le souvenir – si vivace – du baiser qu’elle a partagé avec Kirsten à l’endroit précis où elle se tient maintenant. Elle peut sentir son pouls s’accélérer alors que des petites étincelles glissent le long de ses membres et de son ventre, s’enroulant pour former une douce chaleur qu’elle commence à associer de plus en plus avec la jeune scientifique.
Quelques instants plus tard, elle secoue la tête, repoussant ses pensées, mais pas les sentiments qui les accompagnent, et elle avance dans une pièce vide où la plus grande partie de son équipement est rangé. Là , posé derrière son grand havresac se trouve une boîte en cuir bien ciselée. Elle la soulève et enlève les boucles en cuir brut des boutons en os, et elle en sort son arc. C’est une pièce magnifique, faite pour elle par son oncle, le père de Manny, et un artisan-maître. Il est fait du bois d’oranger Osage, (NDLT : appelé aussi bois d’arc, les Indiens nord-américains de la tribu des Osages faisaient des arcs avec son bois. Ils se teignaient le visage avec le latex jaune extrait du fruit.), il est puissant, souple et traditionnel. Son carquois et ses flèches, celles-ci à pointe de métal, sont près de l’étui de l’arc, et elle prend le carquois et le glisse par-dessus son épaule pour qu’il y repose aisément, familièrement, contre son dos.
L’arc en main, elle sort de la maison aussi rapidement et tranquillement qu’elle était entrée, ne laissant rien derrière elle qui prouve son passage
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Les gardes lui ouvrent la porte sans problème, et elle se glisse dans la liberté des espaces ouverts, s’imprégnant de la beauté du jour et laissant le soleil faire sa magie habituelle sur elle alors qu’elle se lance dans une petite course, en direction de la haute crête devant, là où elle a trouvé la louve il y a quelques soirs.
Elle repère plusieurs groupes de traces de lapins juste devant et sourit. La viande sera parfaite pour être mélangée à la pâtée qu’elle a déjà préparée, et permettra aux animaux blessés de retrouver leurs forces plus rapidement avec une nourriture qu’ils sont habitués à manger.
Elle remarque que les traces mènent dans la direction de l’arbre solitaire juste devant, arbre dont l’écorce jonche le sol et dont le tronc fournit un monument vivant à l’ami qu’elle a perdu. Avec un léger soupir, elle continue dans la direction de l’arbre, contournant l’énorme tronc alors que les traces tournent brusquement, et elle s’arrête, l’arc pendant négligemment dans une main devenue soudainement molle.
Wa Uspewicakiyapi est parti. Seul le sang qui tourne dans la neige qui fond rapidement, reste. Il n’y a aucun morceau de fourrure, pas de marques qu’on l’ait tiré et qui indiquerait qu’un grand prédateur aurait attaqué son corps. Elle cligne des yeux et puis fixe. Là , dans la saleté toute neuve, on voit une paire d’empreintes de bottes d’une taille et d’un dessin qu’elle connaît trop bien.
Elle retrousse les lèvres sur ses dents, exposant un grondement plus sauvage que n’importe quel loup ayant jamais vécu.
« TACOMA ! ! ! ! ! »
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L’homme qui se lève lentement est son frère. Cette pensée est claire dans la partie de son esprit qui subsiste dans le monde humain. Tacoma, son jumeau en tout sauf pour le jour de sa naissance, proche comme s’ils avaient partagé l’obscurité flottante de l’utérus de leur mère.
C’est tout ce qui empêche Dakota de se jeter à travers la pièce sur lui. Sa vision le maintient dans le centre brillant de l’obscurité envahissante, la vision du chasseur qui plisse les yeux jusqu’à ce qu’il se concentre sur la proie et elle seule. Elle est vaguement consciente d’une autre présence dans la pièce, une forme mouvante alors que la lumière pulse avec chaque battement de son cœur contre son sternum, maintenant humaine, maintenant non. Son sang hurle dans ses veines, l’adrénaline envoie choc après choc à travers des nerfs qu’elle oblige à ne pas répondre. Aussi sèche que le coton, sa bouche lutte pour former des mots humains. Elle parle à nouveau, laissant les mots tomber comme des pierres. « Qu’as-tu fait de lui ? »
De toute leur vie, Tacoma ne lui a jamais dit que la vérité. A un certain niveau, elle sait que l’ombre dans ses yeux n’est pas un mensonge mais de l’incertitude, pas sur quoi lui dire mais comment. Elle attend dans un silence figé, sa colère devenue glace en elle. Après un moment il dit, « je l’ai ramené à la clinique, Dakota. »
Le froid en elle se fige encore plus. Il n’y a qu’un seul endroit dans la clinique où il peut être. Juste pour s’en assurer elle demande. « Dans le congélateur ? C’est pour ça que les clés n’étaient pas sur le crochet ce matin ? »
« Oui », répond-il calmement, « à tes deux questions. »
« J’ai réprimandé Shannon pour les avoir perdues… » Elle fait un petit geste futile d’une main. Qui semble bouger de sa propre volonté, contre son gré. « J’aurais dû la croire quand elle a dit qu’elle n’avait pas été imprudente. »
« Je suis désolé. Je ne voulais pas qu’elle soit blâmée. Je te cherchais justement maintenant pour te le dire. »
Lentement la couleur diminue sur les bords de sa vision, étendant l’espace autour de Tacoma pour inclure les briques couleur rouge rouille de l’âtre derrière lui, le visage intrigué d’Asimov, la tête penchée d’un côté, Kirsten, les yeux écraquillés par quelque chose qui est en partie de la peur, en partie de la douleur. Une partie de sa colère sort d’elle à ce moment-là , laissant le vide derrière elle. Et pourtant, elle sait que la peur est pour elle, pas d’elle, la douleur subie pour elle. Elle laisse un peu de colère sortir d’elle dans un soupir. « Pourquoi, Tacoma ? Pour l’amour de Dieu, pourquoi ? »
Tacoma fait une pause, et Koda réalise qu’il choisit ses mots avec soin. « Pour être un témoin, tanksi. En partie pour montrer que Manny a tué un homme qui était violent et dangereux et qu’il avait mérité sa mort. Et plus important encore, pour montrer que nous – nous les humains, nous tous – nous pouvons basculer trop facilement. »
« Nous avons déjà commencé à glisser, Dakota. » C’est Kirsten qui parle doucement. « Pense à cette foule au portail. Les salauds qui ont tué la mère louve par pure cruauté. Nous – nous tous, les restes de notre société – nous pouvons retourner à notre mode de vie d’il y a cent ans. Ou nous pouvons faire quelque chose de différent. »
S’avançant doucement, Tacoma traverse l’espace entre eux, la main tendue vers elle. « Le buffle peut revenir, Koda. Le fils d’Igmu Tanka Kte et ses petits-enfants peuvent courir librement dans les plaines à nouveau. La femelle puma peut descendre de la montagne et sortir du désert où elle a été poussée par trop de fusils, trop peu d’intérêt pour sa vie. »
Tacoma n’est pas un shaman. Mais Koda peut voir la vision clairement dans ses yeux et elle est vraie sans aucun doute. Un frisson fantomatique parcourt sa peau. La prophétie est ancienne, apportée aux Lakota en même temps que la pipe sacrée et les sept cérémonies. Dans un très lointain passé, Ptecincala Ska Wakan Winan, la Femelle Bison Blanche, a prédit la restauration de la Terre et de tous ses enfants, le retour de nations disparues depuis longtemps pour aller vers la Route Bleue de l’esprit. L’arrière grand père de leur père a dansé la Danse des Fantômes pour apporter plus tôt cette restauration. Son père et sa mère ont dansé aussi, et ils sont morts dans une pluie de balles de la cavalerie U.S. pour ça. Wanblee Wakpa lui-même a porté la chemise du colibri et marqué la mesure de la danse dans la terre sèche de Pine Ridge pendant l’insurrection de 1873. « L’heure du buffle blanc arrive », dit Dakota. « Tu le vois. »
« Je le vois. Je le vois aussi clairement que je te vois, tanski. »
« Et il était nécessaire que tu profanes le corps d’Igmu Tanka Kte pour ta vision, thiblo ? » La pointe acerbe est revenue dans la voix de Koda. « Tu penses qu’Ina Maka ne peut pas le faire sans toi ? C’est l’orgueil qui parle. »
« Et c’est la douleur qui parle, Dakota. » La voix douce est celle de Kirsten. Le visage de la jeune femme est pâle comme l’ombre de la Lune sur la neige, mais son regard est résolu. « Il était ton mâitre, n’est-ce pas ? Laisse-le aussi enseigner à d’autres. »
« Ne laisse pas sa mort rester vaine, tanksi. » Tacoma s’avance pour lui prendre la main et cette fois Dakota le laisse l’enrouler dans la sienne. « Ni toi ni moi ni Kirsten ne peut dire quelque chose qui parlera aussi clairement que la souffrance qu’il a endurée. »
« Tu sais qu’il y aura des tentatives pour excuser Dietrich, Dakota », dit Kirsten. « Les gens vont se dire entre eux qu’il essayait seulement de faire un peu d’argent en plus pour sa famille, s’il avait réussi. Ils diront que nous avons besoin de fourrure pour nous réchauffer. Qu’il rendait un service et que l’insurrection a rendu toutes nos protections environnementales obsolètes. Si nous gardons ces lois, comme nous le devons, des arguments abstraits n’auront pas d’effet. Ce qui est arrivé à ton loup en aura. »
Piégée.
Koda est clouée comme un spécimen en représentation entre son amour et leur logique, nulle part où aller. Le sel pique ses yeux, des larmes qu’elle ne se permettra pas. Elle baisse la tête pour qu’ils ne puissent pas voir et dit tranquillement malgré le froid qui brûle toujours rudement dans ses nerfs. « Il m’a enseigné et m’a protégée, et je n’ai rien pu faire quand il a eu besoin de moi. » Soudain sa rage explose à travers le mur qu’elle avait construit autour, la déchirant comme une naissance terrible. « Je ne savais même pas, bon sang. J’aurais dû savoir. J’aurais dû. »
Aurais dû savoir qu’il avait des ennuis. Aurais dû savoir qu’il était mourant.
Aurais dû savoir mieux me comporter que le laisser là dans la neige fondante, peut importe comment l’enterrer serait allé contre les traditions et sa propre conviction profonde de l’interdépendance de toute vie.
Il ne m’a jamais laissé tomber et je l’ai laissé tomber quand ça coûtait le plus.
Doucement elle retire sa main de celle de Tacoma. « Wicate », dit-elle.
Elle recule et sort dans le matin de printemps, ses pieds la portant aveuglément où ils veulent.
******
La porte se referme derrière Dakota avec un claquement proche de celui d’une colonne vertébrale qui se brise. Contre sa volonté, Kirsten fait un pas en avant pour la suivre, puis se ressaisit brusquement. La secousse traverse son corps aussi brutalement que si elle s’était cognée dans du verre, la barrière transparente, invisible, puissante. Par-dessus son épaule, elle regarde vers Tacoma, dont les yeux sont agrandis et assombris par la douleur tout comme ceux de sa sœur. Il retourne vers l’âtre, et s’appuie contre le manteau de cheminée des deux mains, la tête penchée. « Mon Dieu », dit-il entre ses dents. « Bon Dieu de Seigneur. Est-ce que j’aurais pu faire pire que ça ? »
Kirsten arrive derrière lui et pose silencieusement une main sur son épaule. « Y a-t-il un quelconque moyen où vous auriez pu le faire de manière moins douloureuse ? Peu importe ce que vous avez dit ou fait, ça allait la blesser. » Après un instant, elle dit. « Vous avez raison, vous savez. »
« Oh, je sais bien. » Il secoue la tête, ses cheveux noirs s’étalant sur ses épaules comme une crinière de lion. « Elle le sait, vous le savez, tout le monde et son salaud de frère le sait. Et ça n’a absolumment aucune foutue importance. »
« Ce que nous faisons de notre monde à partir de maintenant a de l’importance. Elle le sait aussi. »
« Elle le sait mieux que la plupart d’entre nous. » Tacoma se repousse de l’âtre, et se retourne à nouveau pour lui faire face. « Donnez-lui du temps, ensuite allez la retrouver. Elle va voir besoin de vous. »
Kirsten sent la chaleur s’étendre depuis son cou vers son visage. C’est aussi évident que ça ? Tout haut elle dit, « vous ne devriez pas… ? »
« Non. Pas maintenant. » Il sort deux clés argentées sur un anneau de sa poche. « Donnez-lui ça. Il faut que je réunisse une équipe pour essayer de bouger des générateurs des éoliennes. Je vais la voir avant d’y aller. »
Pendant un long moment après que la porte est fermée pour la seconde fois, Kirsten reste là à regarder les deux petits morceaux de métal dans sa paume. De quelque part enfoui dans sa mémoire lui parvient l’image d’un papillon bleu, qui bat des ailes, le battement devient une brise, la brise devient du vent, le vent nourrit un ouragan. Pas même à Minot, avec les doigts sur l’ordinateur dont les codes pouvaient redresser le monde, a-t-elle senti le futur si léger dans sa main.
Elle peut cacher les clés. Elle peut les rapporter à la clinique et les accrocher à leur place habituelle sur le panneau.
Ou elle peut les apporter à Dakota et lui faire confiance pour faire le bon choix à travers sa colère et sa douleur.
Pendant un instant elle fait tourner les clés entre ses doigts. Elles réfléchissent la lumière de la fenêtre, brillant dans le soleil qui prend des forces. Quitte ou double. Quitte ou le risque de perdre quelque chose qu’elle n’a jamais osé espérer, de toute sa vie, pour ce qui peut rester de la vie.
Pas vraiment un choix, en fait. Elle glisse les clés dans sa poche et par à la recherche de son coupe-vent.
Une demi-heure plus tard elle se trouve sous le sycomore où la terre part vers les bois. La neige a fondu sur le trottoir, partout ailleurs, elle perdure en taches rares, entourant des racines et l’ombre bleutée de pente creuse. Il n’y a rien pour retenir l’empreinte d’un pas, juste la surface douce du ciment et les reste de l’herbe de l’été dernier, un faible soupçon de vert juste visible à travers les marques feutrées. Un souffle d’air passe fantômatiquement sur la prairie desséchée, masquant tout signe de passage. Dakota est peut-être capable de pister sa proie le long d’un trottoir ou sur de l’herbe morte, mais Kirsten ne possède pas ce genre de talent, et elle a laissé Asi à la maison.
Quoi faire maintenant ?
La clinique vétérinaire est une option. Le souvenir de Dakota dormant près de la louve veuve et de son bébé vient à l’esprit de Kirsten aussi intensément que si elle se tenait toujours à la porte de la salle d’isolement. Koda pourrait y être retournée pour chercher du réconfort, mais la clinique héberge également le corps de son compagnon aimé. Un frisson passe sur la peau de Kirsten à cette pensée : la clinique semble hantée maintenant, pas tant par l’esprit du loup que par le souvenir humain de sa mort. Ou Dakota peut tout à fait avoir quitté la base, pour se rendre dans la solitude des collines environnantes.
Kirsten ne connaît pas le chemin dans la campagne ici. Si elle doit quitter la base, il faudra qu’elle retourne chercher Asi, et probablement réquisitionner un véhicule. L’idée de pister Dakota dans la campagne avec un chien, même Asi qui considère clairement Koda comme son deuxième maître humain, la révolte. Elle se couvre les yeux de la main et les plisse face au soleil, qui se trouve à mi-chemin entre midi et le soir. Un rayon saisit une poignée de neige qui perdure dans la fourchette d’une branche directement au-dessus d’elle, et il explose en arcs-en-ciel, tournoyant légèrement au loin dans toutes les nuances du spectre. Perché sur une branche, juste visible dans la brillance tournoyante, se tient une ombre obscure avec un visage comme masqué et des yeux dorés. « Perdue, hein ? »
Kirsten ne peut pas dire si la voix parle dans la brise montante ou seulement dans sa tête. « Toi encore », lâche-t-elle. « Va-t-en. Je n’ai pas de temps pour les hallucinations là maintenant. »
« Tu ne veux pas savoir ce que je peux te dire ? »
« Je veux savoir où est Dakota Rivers. Tu peux me le dire ? »
Un sourire élargit le visage de Wika Tegalega. « Bien sûr que je peux. Demande-le moi gentiment et il se pourrait même que je réponde. »
La patience de Kirsten, ce qu’il en reste, explose. « Alors dis-le moi, bon sang ! Tu n’es rien que le fruit de mon esprit inconscient, de toutes les façons ! »
« Tch », dit Tega tristement en secouant la tête. « C’était censé être gentil ? » Son image semble diminuer derrière la lumière mouvante, elle-même baissant dans le bleu profond du ciel.
« Attends ! » Crie-t-elle en tendant la main vers la branche au-dessus de sa tête. « S’il te plait ! Dis-le moi. »
« Va à la pêche », dit-il et le voilà parti. Quand Kirsten baisse la main, clignant face au soleil, il ne reste que le ciel vide et la branche, la dernière poignée de neige dégoulinant le long des veines de son écorce claire.
Kirsten secoue la tête de dégoût. Elle a désepérément besoin de trouver Dakota, elle n’a aucune idée où chercher, et la chose la plus constructive qu’elle puisse faire, c’est de rester perplexe, à converser avec un raton-laveur imaginaire avec un sens aigu de l’humour. Il lui apparait qu’elle pourrait aussi bien avoir perdu l’esprit ou du moins une part significative.
Et pas un psy à des kilomètres à la ronde, peut-être plus.
Pêche.
Poisson. Un petit poisson argenté qui frétille dans une main velue aux longs doigts. Une rivière et un arbre qui se penche au-dessus.
Aussi assurément qu’elle a su le retour de Dakota de son raid en solo à la maternité, Kirsten sait où elle peut trouver l’autre femme. C’est une sorte de connaissance inaccoutumée, dont les racines sont quelque part derrière les frontières de la raison, directe et sans médiateur. Il ne lui vient même pas à l’esprit de la remettre en question. Avec mesure tout d’abord, puis courant presque sur le sol inégal, Kirsten démarre vers les bois.
Une fois au milieu des arbres, elle ralentit son pas. Elle n’a pas l’habitude du mouvement silencieux qu’elle a vu chez Dakota, mais elle peut éviter de faire craquer l’écorce morte sous son pied ou de s’emmêler dans les tiges rudes et sèches des plantes grimpantes qui traînent. La lumière de l’après-midi filtre à travers les branches emmêlées au-dessus d’elle, exposant des reflets d’or et de cuivre sur les marques brunes des pousses de l’été dernier, changeant la peau du sycomore en argent. Un écureuil roux, sa fourrure brillant comme du velours brun roux dans le soleil, décampe au milieu des brindilles fines de la voûte. Du plus profond des arbres parvient le bruit de marteau d’un pivert hâtif, son rythme faisant contrepoint au battement de son propre cœur. Ici et là , les branches portent les premiers bourgeons des feuilles. Le sol sous elle porte l’odeur renfermée de la moisissure, mêlangée avec la verdure à venir.
Bien qu’elle soit venue ici deux fois, Kirsten ne connaît pas les bois, et elle laisse ses pas et son instinct la porter infailliblement vers le cours d’eau où elle a rencontré Wika Tegalega pour la première fois. Un calme profond descend en elle alors qu’elle s’enfonce au milieu des arbres, ralentissant son pouls, calmant le bruissement des feuilles mortes et la petite vie qui les habite. Les oiseaux et le pas des écureuils diminue jusqu’au silence. Le sentiment n’est pas inconnu, elle l’a connu au milieu des pierres levées d’Amesbury, dans la lumière diagonale et l’encens persistant de Notre Dame. Le caractère sacré de l’endroit lui chatouille la peau.
Kirsten entend le ruisseau avant de le voir. L’eau, gonflée par la neige fondue, fait un doux bruit de précipitation en s’écoulant par-dessus les chutes basses de son lit de calcaire, et elle contourne les racines des sycomores centenaires qui s’alignent le long de ses rives. Quand elle émerge, toujours sans un bruit, de l’écran des arbres, Kirsten peut voir que sa vitesse envoie une fine écume dans l’air, embrumant la surface de l’eau et les pentes qui y amènent. Un arbre, plus grand que les autres, se penche sur la largeur du ruisseau, ses racines, épaisses comme le corps d’un homme, emmêlées dans le rocher vivace à sa base. Dakota est assise au milieu, les pieds posés contre une racine courbée. Ses coudes sont posés sur ses genoux pliés, son front sur ses mains. Pendant un instant, il apparaît à Kirsten que l’autre femme a pleuré, mais des gouttelettes fines paillettent ses cheveux noirs tout comme ses joues. Et alors Kirsten voit les yeux de Dakota, secs et gris et vides comme le ciel d’hiver.
Cette vue fige Kirsten sur place, sa respiration bloquée dans sa gorge. Mon Dieu. Je fais quoi maintenant ? Je ne sais pas quoi dire face à un tel visage.
Il y a un mois, une semaine, elle aurait fait demi-tour, faisant retraite derrière les barricades de son esprit, dans le silence qu’un simple toucher derrière son oreille pouvait apporter. Même maintenant, son premier réflexe est de fuir, les longs muscles de ses jambes faisant des spasmes dans l’urgence d’être partie.
Sa peur n’a aucune place dans cette clairière. Le pouvoir de la terre et de l’air, et de l’eau, ici, est une chose presque palpable, la retenant fermement. Pendant un long moment, elle se tient là à regarder la forme immobile près de l’eau tournoyante. Il n’y a aucune reconnaissance, rien qui signale l’acceptation ou même la conscience de sa présence.
Que puis-je lui dire ?
Mais c’est la mauvaise question.
Silencieuse comme une ombre, elle traverse le petit espace ouvert sous les sycomores. Une demi-douzaine de pas l’amènent assez près pour voir le plaid bleu nuit et vert posé sur les épaules de Dakota monter et descendre lentement, et le soulagement qui la traverse lui dit combien elle a eu peur. Quelques pas de plus l’amènent aux racines emmêlées qui s’étalent presque autant que le sommet des arbres. Koda ne donne toujours aucun signe d’être consciente de la présence de Kirsten.
Et si… ?
Elle a entendu dire qu’il était dangereux de toucher une personne en transe. Une âme sortie du corps pourrait perdre le fil de sa vie et ne jamais revenir, divagant pour toujours dans les interstices grisâtres entre les mondes.
Et ça, pense-t-elle avec la certitude de la reconnaissance, c’est ce que je suis. Ce que j’ai été. Une âme sans foyer.
Et ici, ici enfin, c’est mon foyer.
Très prudemment, pour ne faire aucun bruit soudain, Kirsten marche au milieu des racines, plaçant ses pieds au milieu des spirales noueuses, se maintenant contre le tronc d’une main tendue. Près de la base de l’arbre, sous un creux assez grand pour contenir une adulte, un nœud fait saillie juste au niveau de la taille, sa forme mal taillée suggérant une tête de grand serpent qui jaillit des racines enroulées. Un sursaut de reconnaissance parcourt Kirsten.
Mère Serpent, Mère Terre. Gardienne de l’Arbre de la Connaissance. Apporte-moi la sagesse.
Elle comble l’espace entre elle et Koda, se laissant silencieusement tomber à genoux. Très doucement, elle glisse ses bras autour de la taille de Dakota, appuyant sa tête contre l’épaule puissante de l’autre femme. Pendant un instant, le dos de Koda se raidit contre elle, puis se détend, s’ajustant à sa propre forme comme si leurs corps avaient été moulés l’un pour l’autre. Après un moment, la main de Dakota couvre les siennes là où elles reposaient contre sa taille. Elle est froide comme la mort.
Le temps passe. Le soleil descend dans le ciel, faisant un angle à travers les troncs des arbres, les rendant tels des colonnes d’or et d’argent. Finalement, sa main maintenant réchauffée, Dakota bouge.
« Tu m’as trouvée », dit-elle.
Frottant légèrement sa joue contre l’épaule de Dakota, elle répond. « Je t’ai suivie. Là où tu vas, j’irai. »
La main de Dakota entoure celle de Kirsten et la lève vers ses lèvres. Le baiser est léger comme l’air. « Mon peuple sera ton peuple. Mon foyer est ton foyer. »
De loin dans sa mémoire, des mots archaïques viennent à la bouche de Kirsten. « Je t’apporterai la foi et la vérité, à la vie, à la mort. »
Dans cette vie, dans la suivante. Pour toujours.
Quand les ombres commencent à s’épaissir autour d’elles, Koda laisse passer un long soupir. « On devrait rentrer… »
A contrecoeur, Kirsten laisse tomber son bras de la taille de Dakota. « Je suppose que oui. »
Koda se lève, et tend la main pour aider Kirsten. Ce n’est pas avant qu’elles soient à nouveau à la porte de la maison et qu’elle doit trouver ses clés qu’elle la lâche.
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La maison est fraîche et calme lorsqu’elles entrent. Les arbres de l’autre côté des fenêtres envoient des ombres mouvantes sur le mur opposé comme les bras étendus de danseurs qui ondulent au son d’un rythme qu’eux seuls peuvent entendre. Le bruit de griffes qui cliquent sur le sol poli annonce l’entrée d’Asi, qui vient les accueillir, en reniflant abondamment leurs vêtements avant de présenter sa tête et son corps pour qu’on le gratte.
Koda remarque une feuille de papier pliée qui remue dans la brise et elle va vers la table de la cuisine, la faisant glisser de dessous le presse-paier-salière-shaker pour l’approcher de son visage à cause de la lumière qui diminue rapidement. La page est couverte de l’écriture unique et coulante de Maggie.
Dakota, Kirsten :
Je rassemble quelques-uns de mes hommes et je monte une équipe pour faire du recensement pour la base. Il est temps qu’on sache qui et quoi nous avons ici, et quelles expériences on pourrait utiliser à la fois à court et long terme.
J’aimerais faire la même chose avec les villes périphériques, juste pour voir où on en est. Kirsten, si ça ne vous ennuie pas, j’aimerais que vous m’accompagniez à Rapid City demain pour que nous puissions avoir une première vue de ce qui reste, à la fois en ressource et en termes humains. Trouver un juge est une de nos premières priorités, n’importe quel avocat à moitié compétent fera l’affaire. Je ne suis pas optimiste sur l’une ou l’autre de ces possibilités mais c’est un besoin pressant qu’il faut remplir.
Ne m’attendez pas à la maison ce soir. Je vais dormir dans les barraques et je vous verrai à 8h00.
Maggie
« On dirait bien que ta journée de demain est remplie », fait remarquer Koda, en tendant la note. Le regard de Kirsten balaye rapidement ce qui est écrit et elle fronce les sourcils.
« Et bien, c’était quelque chose que j’avais prévu, mais je suppose que… » Sa voix traîne alors qu’elle relit la note. Elle connaît la valeur et le besoin désespéré du recensement, c’est elle, en fait, qui l’a suggéré à Maggie au début. Mais elle avait espéré, vraiment et de tout cœur, qu’elle pourrait jouer le « bidasse » et rester assise derrière une table avec un crayon et un carnet à prendre les noms.
Le sous-entendu de la note qu’elle tient balaye ces espoirs comme de la porcelaine sous le sabot d’un taureau. « Merde », murmure-t-elle à demi en froissant la note en boule pour la jeter dans la poubelle. « Tout simplement… merde. Je déteste être utilisée comme une figure de proue. »
« Tu pourrais toujours dire non », conseille Koda, pratique, avec un léger sourire narquois et un sourcil dressé.
Kirsten y réfléchit un instant puis secoue la tête. « Non », dit-elle en soupirant. « Maggie a raison. Si on veut que ce soit fait comme il faut, et que ça demande que je marche à la tête de cette petite revue, alors je n’ai qu’à ravaler et le faire. Heureusement ça ne prendra pas très longtemps. »
« Mm. »
« Alors », dit Kirsten d’un ton délibérément enjoué, souhaitant voir le sujet repoussé pour le moment. « Tu as faim ? »
« Pas vraiment. » Pour dire vrai, depuis la mort de Wa Uspewicakiyapi, la douleur a mis une balle en plomb au fond de son estomac, une balle qui ne partage pas très bien sa place avec la nourriture.
Kirsten saisit l’éclat atténué de ces yeux brillants et réfrène un soupir. « Il y a de la soupe qui reste d’hier soir », continue-t-elle comme si Koda avait répondu par l’affirmative. « Si tu me rends le service de sortir Asi, je la réchauffe pour toi. »
Un rapide coup d’œil de Koda indique à Kirsten que son plan a été démasqué, mais avec un haussement de ses larges épaules, la vétérinaire fait un signe à Asi et traverse la cuisine, ouvre la porte pour que le grand chien bondisse dehors, braillant comme un veau à sa liberté soudaine et bienvenue.
Alors qu’elle pose la marmite pour la faire cuire à petit feu, le regard de Kirsten est attiré par la scène qui se joue dehors derrière la petite fenêtre de la cuisine. Asi, les côtes gonflées par l’effort, trotte vers Dakota, lui rapportant un « bâton » de la taille d’une branche d’arbre et le laisse tomber à ses pieds. Ensuite il s’assied, le corps tremblant d’extase canine, les yeux roulant, la mâchoire frémissante, et la queue battant si rapidement que l’herbe haute autour de lui s’écarte du chemin.
Kirsten ne peut s’empêcher de sourire, en entendant le délicieux son du rire de Koda alors qu’elle prend le bâton visqueux et le lance loin sur la pelouse, plus loin que Kirsten le pourrait jamais, même dans son meilleur jour. Asi bondit derrière comme si sa queue avait pris feu, aboyant joyeusement en même temps. Le soleil couchant envoie des étincelles de rouge depuis les cheveux noirs brillants de Koda d’une manière que Kirsten trouve extrêmement séduisante.
Comme si elle sentait cette attention, Koda se retourne et leurs regards s’accrochent pendant une éternité. Qui est, malheureusement, brisée bien trop tôt par un Berger allemand et son bâton. Secouant la tête désabusée, Kirsten retourne à sa tâche, et prend une cuillère en bois dans le tiroir pour remuer la soupe alors que les jappements d’Asi apaisent l’air autour d’elle.
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Koda lève les yeux de son livre lorsque Kirsten fait le tour du canapé et installe un plateau portant deux bols fumants et une miche de pain français sur la table de salon. Le feu flambe joyeusement, chassant la frâicheur du soir, et Asi saute depuis sa place pour s’en approcher, reniflant avec grand intérêt. Ses oreilles et sa queue s’abaissent vite, cependant, lorsqu’il est banni dans la chambre de Kirsten d’un regard pointu de sa maîtresse.
Dakota pose le livre qu’elle lisait juste à temps pour recevoir le bol chaud qui est poussé entre ses mains.
Ignorant le regard qu’elle reçoit, Kirsten plonge dans sa soupe avec délice, savourant la chaleur et le goût fort. Un moment plus tard, et avec un soupir, Koda fait de même, admettant à contrecoeur, au moins pour elle-même, que ce simple plat atteint réellement son but.
Elles en ont vite fini, sauçant le reste de soupe avec le pain épais et croustillant et elles posent leurs bols sur la table. Asi s’est glissé en douce de nouveau dans la pièce et est allongé près du feu, la tête sur ses pattes massives, ronflant.
Kirsten et Koda restent assises dans un silence plaisant, regardant les flammes joyeuses comme si on pouvait y deviner des messages. Après un moment, Kirsten prend la parole. « C’est si tranquille, tu sais ? Je veux dire, ouais, on est au milieu de God’s Country et tout et tout, mais même comme ça, je continue à m’attendre à entendre des voitures klaxonner et des télévisions et des téléphones, et des choses qu’on considère tous comme normales. Et maintenant… » Elle se laisse retomber dans le confort chaleureux du canapé, fixant toujours les flammes.
« Ces choses-là te manquent ? » Demande doucement Koda.
« Parfois », répond honnêtement Kirsten. « La technologie était une grande partie de ce que j’étais… de ce que je suis. Parfois je me demande comment je vais faire sans. Comment on va tous faire. »
« Ça va aller. » La voix de Dakota est remplie d’une certitude que Kirsten lui envie. « La technologie, ou du moins des morceaux, resteront encore pendant longtemps. Je pense qu’on va juste apprendre à s’en remettre bien moins qu’on ne le faisait. »
« En considérant le fait que la technologie a fait tout ceci, je suppose que ce ne sera pas vraiment une mauvaise chose. »
Elles échangent des sourires.
Kirsten bâille puis rougit. « Désolée. »
« Ne le sois pas. La journée a été longue. Et demain le sera encore plus. »
« Ne me le rappelle pas », dit Kirsten en grognant.
Tout en riant doucement, Koda se lève du canapé et tend une main. Kirsten l’attrape volontiers et se laisse mettre debout. Elle regarde les plats sales.
« Laisse. Je m’en occuperai ce soir. Il faut que j’aille à la clinique vérifier Maman louve et son bébé de toutes les façons. »
« Mais… »
« Va dormir. »
Avec un petit soupir, Kirsten cède, en hochant la tête. « Bonne nuit alors. »
Koda sourit. « Bonne nuit. »
Leurs regards se croisent à nouveau et cette fois, il n’y a aucune hésitation. Elles s’avancent toutes les deux. Kirsten lève le menton et Koda baisse le sien et leurs lèvres se rejoignent tendrement, doucement. Le baiser se prolonge et Kirsten ne peut empêcher le léger gémissement qui résonne lorsque la langue de Koda effleure tendrement ses lèvres avant de se retirer.
Elles respirent bruyamment en se séparant ; elles se tiennent là les yeux brillants avec des sourires idiots sur le visage. Koda tend la main et passe ses phalanges sur la douce joue de Kirsten, puis elle recule, son expression pleine de joie tranquille. « Bonne nuit, Kirsten. »
Sur ces mots, Koda ramasse les bols, les pose sur le plateau, se retourne et se dirige vers la cuisine, laissant Kirsten, une fois de plus, la fixer, les doigts sur ses lèvres et une expression d’émerveillement absolu sur le visage.
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