INSURRECTION
SwordnQuil@aol.com
Traduction : Kaktus (parties 1 Ã 22) et Fryda (partie 23 Ã la fin)
Ecrit par Susanne Beck et Okasha
Avertissements : voir chapitre un
CHAPITRE VINGT-CINQ
Le printemps du Dakota du Sud est arrivé tout endimanché dans ses plus jolis atours, visiblement au cours de la nuit. Entre le coucher d’un jour et le lever du suivant, les arbres qui montraient auparavant au ciel leurs os fragiles bourgeonnent de vert, de pourpre, de rose et de blanc. L’air est délicatement parfumé et la brise porte la chaleureuse promesse de l’été dans son souffle.
Assise sur le petit porche devant la maison de Maggie, Kirsten s’en imprègne avec un plaisir paisible, remerciant quelque dieu qui reste d’être finalement libre – même si ce n’est que pour un moment – du poids horrible de sa position tel Atlas dans cette société qui s’éveille. Le voyage de retour de Rapid City a été silencieux, et Kirsten étend son remerciement muet à Maggie qui sait combien elle a besoin du silence pour décompresser.
Le voyage a eu une ombre au tableau. Pour ce qui concerne le recensement, ils ont réussi au-delà de leurs rêves les plus fous. Malheureusement, cependant, ils n’ont pas rencontré de juge ou d’avocat dans le tas. Ou du moins que quelqu’un admette l’être. Trois clercs de notaire ont été le mieux qu’ils aient pu trouver et Kirsten pensait sérieusement les promouvoir au rang de juge, que le Barreau aille au Diable. (Ndlt : Le Barreau (en fait il en existe plusieurs) est le nom donné à l’association des avocats. Le plus « célèbre » est le Barreau de Paris)
« Quelqu’un arrive », fait remarquer Maggie depuis sa place sur la pelouse, dirigeant l’attention de Kirsten vers un vieux camion parfaitement maintenu, bien que vieux de plusieurs dizaines d’années. La jeune scientifique plisse les yeux et peut deviner la silhouette sombre du fusil de chasse de Dakota, et son cœur se met à accélérer de sa propre volonté, envoyant un chatouillis chaud et bienvenu dans tout son corps. Un sourire recourbe ses lèvres, bien qu’elle ignore superbement le petit sourire narquois que lui envoie la colonel de l’Air Force qui l’observe.
Le conducteur semble être un homme âgé avec un profil de faucon et des yeux qui vont avec, de ce qu’elle peut voir derrière le reflet du soleil couchant sur ses lunettes épaisses. Elle se demande rapidement si cet homme est le père de Dakota, mais elle repousse cette notion quand le camion tourne dans la petite allée. Ses traits, bien que taillés à la serpe, hurlent l’Anglo-saxon à des kilomètres à la ronde.
« Je veux bien être damnée », murmure à demi Maggie en regardant le conducteur plus attentivement.
« Quoi ? » Demande Kirsten surprise.
Un sourire involontaire passe sur le visage de Maggie. « Si c’est pas 'Pendez-les haut et court' Harcourt, je mange mes galons. »
Kirsten la regarde de travers. « Pendez-les qui ? »
L’homme en question arrête le camion, coupe le moteur et se glisse par la portière qu’il vient juste d’ouvrir. Plutôt grand, et comme son camion, bien entretenu malgré son âge avancé, il présente une silhouette imposante en regardant Kirsten de haut de ses yeux clairs et perçants. Après un moment, il incline rapidement la tête d’un air raide. « Madame la Présidente. »
Kirsten se contente de regarder.
Avec un mouvement des lèvres qui pourrait presque passer pour un sourire, il tourne son regard vers la femme qui se tient debout, les mains sur les hanches, à la gauche de Kirsten. « Major Allen », dit-il en guise de salut.
Maggie réussit à cacher sa surprise et se redresse. « C’est Colonel maintenant. »
Le mouvement des lèvres revient. « Bien sûr. » Son regard détaille le corps de Maggie presque dédaigneusement. « J’espère bien que la montée en grade a apporté avec elle une montée concomitante dans la capacité à , je crois que la phrase exacte est ‘garder à l’œil’ les hommes et les femmes sous votre responsabilité ? »
La peau sombre de Maggie masque sa rougeur, mais Kirsten croit ressentir la chaleur qui s’en émane depuis là où elle se tient malgré tout. Elle ressent un éclair de colère passer en elle, une émotion qui se dissout en perplexité quand Maggie met la tête en arrière et rit, fort et longuement.
« Tu connais ce vieux chêne tordu ? » Crie Maggie à Dakota entre deux accès de rire.
« Je prendrai ça comme le compliment que c’était supposé être sans aucun doute », réplique Harcourt d’un air guindé alors que Koda, souriante, fait le tour du camion et vient rejoindre le groupe.
Prenant pitié de Kirsten, elle pose doucement la main sur l’épaule de la jeune femme. « Kirsten, j’aimerais te présenter le juge Fenton Harcourt. »
« Retraité, Madame la Présidente », murmure Harcourt. « Quasi retraité. »
Le nom chatouille sa mémoire. Mais elle la passe en revue rapidement puis lève les yeux, la mâchoire pratiquement béante. « Vous n’êtes pas… vous êtes celui qui a refusé un siège à la Cour Suprême ! »
« Peuh », commente-t-il aigrement. « La plupart d’entre eux étaient gâteux. Je suis surpris qu’ils arrivaient à mettre leur tenue sans une carte routière, encore moins trouver le chemin de leur Siège, sauf, bien sûr, quand il était entouré d’un bar en chêne et rempli d’agitateur à cocktails. »
Kirsten continue à le fixer, bouche bée, incapable de dire au fond d’elle-même s’il est sérieux en fait, ou simplement l’homme le plus ‘réglo’ du monde. Son regard, profondément froid, profondément calme, ne l’aide absolument pas.
Koda vient une fois de plus à sa rescousse, pressant son épaule et attirant l’attention du juge vers elle-même. « Si vous en avez fini de faire votre première impression, Fenton, peut-être qu’on peut entrer ? »
Harcourt se redresse et met les bras derrière son dos, s’attrapant les poignets en prenant une profonde inspiration de l’air empli d’odeur du printemps. « Je ne pense pas. Je pense que je vais faire un tour dans les environs. » Il regarde Dakota attentivement. « Seul. »
« A votre aise. Rejoignez-nous simplement ici quand vous aurez fini, Ok ? »
« Mm. » Il les regarde toutes les trois, son visage aussi inexpressif qu’une montagne de granite. « Mesdames. Madame la Présidente. »
Quand elle juge l’homme assez éloigné pour être à distance d’audition, Kirsten grimace comme si elle venait juste de mordre dans un citron. « Je commence à détester ce titre. »
« C’est exactement pour ça que ce vieux roué l’emploie », réplique Maggie en riant. « Pensez à l’expression ‘une teigne sous une couverture de selle’ et vous aurez son image juste en face de vous. » Elle regarde avec appréciation Koda retourner vers le camion et sortir le sac de voyage d’Harcourt et une mallette en cuir ‘vieille France’. « Il peut trouver le point faible de quelqu’un sans même le regarder. Ça fait de lui un adversaire formidable. »
« C’est un juge ! » Réplique Kirsten avec force, ignorant l’éclair de jalousie qui explose quand elle découvre exactement vers où le regard de la Colonel est actuellement fixé. « Les juges sont supposés être impartiaux, pas des adversaires. »
« Au Siège », réplique Koda, revenant vers elles encombrée des bagages d’Harcourt, « c’est la personne la plus impartiale que je connaisse. Il ne déconne pas dans sa salle d’audience, et ne débats jamais avec lui quand il ne porte pas sa tenue. » Elle a un sourire narquois. « A moins que tu ne portes une panoplie armée complète. »
Les autres la suivent quand elle se dirige vers la maison, jonglant avec les bagages en ouvrant la porte, et trébuchant pratiquement en avant quand Asi choisit cette chance de pouvoir lui sauter dessus, s’appuyant contre sa poitrine avec ses larges pattes avant. « Descends, espèce de… boule de poils… galeuse ! » Elle pousse vers l’avant avec une force implacable, le faisant rebondir sur ses pattes arrières jusqu’à ce qu’elles glissent et qu’il trébuche. Il la regarde alors qu’elle passe tout près, son expression vraiment pitoyable.
« Tu l’as mérité, espèce de gros crétin », marmonne Kirsten quand il tourne son regard blessé vers elle. « Maintenant va t’allonger et conduis-toi bien. »
Les oreilles et la queue basse, il s’éclipse vers l’âtre, où il s’allonge avec un soupir digne du plus grand des héros martyrs.
« Alors, comment connais-tu le juge Harcourt ? » Demande Kirsten à Koda en regardant la grande femme empiler les bagages près du canapé.
Se redressant, Koda sourit et repart vers la cuisine. Elle tend la main vers le four et en retire le pain cuit qu’elle a fait le matin, et avec quelques préparatifs, elle commence le dîner pour tout le monde. « Je le connais depuis que je suis toute jeune, en fait », commence-t-elle, sa voix basse, douce et apaisante. « Lui et mon grand-père étaient de bons amis, enfin aussi bons amis qu’un être humain peut l’être avec Fenton. » Elle glisse un regard vers ses deux compagnes. « Il n’est pas particulièrement connu pour son amour de l’espèce humaine. »
Kirsten médite ces paroles un moment. De ce qu’elle sait sur l’individu, basé sur une connaissance rapide, elle ne peut pas dire qu’elle soit le moins du monde surprise de cette révélation. « Comment est-ce que ton grand-père en est venu à le connaître ? »
« Quand il était jeune homme », répond Koda, en retournant au souper qu’elle prépare. « Fenton était connu comme un champion des droits civils. »
« Mais tu as dit qu’il détestait les gens », réplique Kirsten, embrouillée.
« C’est possible », répond Koda d’un ton égal. « Mais il adore la Constitution et ce qu’elle représente. » Elle sourit affectueusement, bien qu’aucune des deux femmes ne puisse le voir. « C’était un des chefs guerriers dans la lutte de mon peuple pour regagner toutes nos terres ancestrales. »
« Je me souviens d’avoir lu ça. » L’expression de Kirsten est pensive. « Mais je ne me rappelle pas avoir vu son nom mentionné dans aucun des disques que j’ai vus. »
Koda ricane. « S’il y a quelque chose qu’il déteste encore plus que les gens, c’est la publicité. Il n’avait pas besoin ou ne voulait pas de cet honneur. Il a fait ce qu’il a fait parce que c’était la bonne chose à faire, et quand il a gagné cette bataille, il est passé à autre chose. »
« Comme le mariage gay », réplique Maggie en connaisseuse.
Koda se tourne, souriante. « Exactement. Et encore plus de choses au fil du temps. C’est un penseur brillant avec un amour de la justice, et probablement l’homme le plus honnête que j’aie jamais rencontré hors de ma famille. Il n’est peut-être pas un grand communicateur, mais c’est un bon ami, et j’ai de la chance de l’avoir dans ma vie. »
« Nous avons de la chance de l’avoir », corrige doucement Kirsten. « Merci de… l’avoir amené à ça », ajoute-t-elle, sachant instinctivement que sans l’intervention de Koda, il ne serait jamais venu.
« Il n’a pas encore dit oui. »
« Détail, détail », réplique Kirsten écartant le problème avec désinvolture d’un geste de la main. Elle tourne son regard vers Maggie. « Et comment vous le connaissez ? »
La jeune scientifique n’a pas besoin de voir rougir Maggie pour savoir que c’est le cas. « Une histoire bien moins plaisante, ça c’est sûr », répond la Colonel, souriant faiblement.
« On est toutes ouïes. »
Soupirant, Maggie se laisse tomber sur une des chaises usées de la cuisine, les jambes écartées, un bras sur la table. « Bien. C’était… il y a pas mal d’années de ça. On était en manœuvre depuis des mois. Presque un an en fait, et on venait juste de rentrer à la base. La plus grande partie de mon équipe avait pas mal de temps libre et ils étaient impatients de le prendre, mais le merdier avec la Syrie recommençait, et toutes les permissions étaient annulées pour un temps indéfini. » Elle fit la grimace. « Alors j’ai demandé, et j’ai obtenu, un week-end de libre pour mes hommes. »
« Et ils l’ont pris », fait observer Kirsten.
« Oh ouais. Ils l’ont pris, ça oui. Lundi matin vers quatre heures, je suis réveillée par un coup de fil du service de police de Rapid City. »
« Oh bon sang. »
Maggie lance un sourire narquois à Kirsten. « Apparemment sept de mes hommes avaient élu résidence dans la prison de la ville. Sept inculpations pour ivresse et atteinte à l’ordre public, quatre pour voie de fait, et une agression avec arme mortelle. Une queue de billard », explique-t-elle en réponse à la question muette de Kirsten. « Ça n’était pas… beau. »
« Bon Dieu. »
« Ouais. Bon Dieu. » Elle s’éclaircit la voix, regarde ses mains qui sont maintenant serrées sur ses genoux. « Je me disais… vous savez… je vais aller au tribunal et les faire relâcher pour que je monte un procès. Si j’ai de la chance, je pourrais faire passer les charges vers un tribunal militaire et m’en occuper de là . » Elle soupire, regardant toujours ses mains. « J’ai pas eu ce bol. Harcourt avait plutôt déjà bien pris sa retraite à cette époque, et il zonait, faisant du temps partiel dans les tribunaux locaux. J’ai jeté un coup d’œil à son visage pendant l’audition et j’ai su que je n’avais aucune chance. »
« Tim D’Mello. » La voix douce de Koda flotte depuis les fourneaux.
Kirsten a l’air perplexe. Maggie hoche la tête. « Ouais. » A l’attention de Kirsten. « Tim D’Mello était un pilote stationné sur notre base. Il a violé trois femmes à Rapid City, et le JAG (NdlT : JAG = Judge Advocate General, c’est l’équivalent du procureur dans l’armée) a conclu un marché avec les autorités civiles, promettant de le poursuivre avec l’exercice plein de la loi, s’ils le remettaient aux MPs. Ils ont accepté et il a bien été condamné, mais il s’est sauvé de prison, et il a recommencé à violer. Deux fois en une nuit. » Elle déglutit. « Il a tué la dernière. Elle n’avait que douze ans. »
« Seigneur », siffle Kirsten.
« Harcourt était dur comme la roche », continue Maggie. « Il ne voulait pas bouger. Mes hommes allaient être jugés par une cour, ça oui, une cour civile pour les dommages qu’ils avaient causés à des civils, et voilà tout. »
« Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« Ils ont plaidé coupables », dit-elle en riant. C’est un son sans joie. « Pourquoi pas ? Ils l’étaient. Il leur a jeté le livre, comme on dit. La sentence maximum permise par la loi ce qui, pour l’ivresse et l’atteinte à l’ordre public, ne représentait pas beaucoup, mais pour l’agression avec arme létale… » Ses mains se serrent et se desserrent sur ses genoux. « Le pire, je pense, c’est la façon dont il m’a regardée quand il a appris que j’étais leur officier commandant. C’était de la pitié et de la colère, le tout emballé dans une petite boule putride, et j’avais l’impression d’avoir à nouveau sept ans quand mon père m’a surprise à jouer au docteur avec la petite voisine. » Elle rit de nouveau. « J’ai appris une belle leçon ce jour-là . Et ensuite j’en ai appris une autre. On allait à la guerre. De nouveau. J’avais désespérément besoin de ces hommes. Alors, j’ai ravalé ma fierté et je suis allée le voir et j’ai proposé un autre marché. Qui était, basiquement, tout ce qu’il voulait en échange de ces hommes. »
« Il a accepté ? » Demande Kirsten, bien qu’elle connaisse déjà la réponse.
« Ouais. Etonnamment, oui. Il savait que les citoyens de ce pays seraient bien mieux servis avec ces condamnés combattants pour leur liberté plutôt que pourrissant dans une quelconque prison. » Elle sourit. « Mais on n’était pas au bout. Oh non. A peine. Il a demandé réparation. Une part de chaque paye qu’ils recevraient irait à ceux à qui ils avaient causé du tort, et ensuite, quand ils reviendraient du combat, s’ils revenaient, ils accompliraient leur sentence dans un service communautaire de leur choix. Et s’il apprenait qu’ils s’étaient de nouveau écartés du droit chemin, même d’un orteil, il allait les remettre en prison et jeter la clé. Et, il m’en a informé, je pourrirais avec eux. » Elle rit de nouveau, secouant la tête. « Je l’ai cru. Je le crois toujours. »
« Ils sont revenus de la guerre ? Ils ont rempli leur sentence ? »
« Juste deux d’entre eux », débite Maggie, sa voix infiniment triste. « Mais ils ont fait comme on leur avait dit, et pour autant que je sache, ils n’ont même pas écopé d’un excès de vitesse depuis. » Puis son visage s’éclaire et elle lève les yeux vers son auditoire. « Et voilà , vous savez tout. Comment je connais Fenton Harcourt en cinq mille mots ou presque. »
« Timing parfait », réplique Koda en se tournant des fourneaux avec des assiettes pleines. « Le dîner est servi. »
*******
Dakota sort de la clinique et inspire profondément l’air de la nuit chaude de printemps. Ses narines s’écartent lorsqu’elle perçoit l’odeur familière du tabac de pipe. Le parfum apporte avec lui une vague de souvenirs ainsi qu’un bref sentiment, pourtant presque submergeant de nostalgie, une nostalgie du passé, de la façon dont les choses se sont passées, une nostalgie de la capacité de retourner en arrière juste assez pour se retrouver sur le porche de la ferme de sa famille une profonde nuit d’été, son grand-père d’un côté, son père de l’autre, et baignée dans une sensation de paix, de sécurité et de satisfaction qu’elle a bien peur de ne jamais ressentir de nouveau.
Laissant la sensation la traverser, elle continue d’avancer vers l’endroit où elle peut sentir son observateur caché dans l’ombre lunaire d’un chêne imposant. Il sort de l’obscurité à son approche, le visage couronné de la fumée de pipe odorante. « Bonsoir. »
« Fenton. »
Il regarde derrière elle vers le bâtiment qu’elle vient juste de quitter. « Je vois que vous êtes restée fidèle à votre vocation malgré les récentes… difficultés. »
« C’est ce que je suis. »
« Mm. » Il retire la pipe de sa bouche, faisant un geste vers l’espace ouvert derrière les portes gardées. « J’ai aussi entendu des histoires fascinantes, un peu exagérées je pense, au sujet d’une certaine vétérinaire menant une charge le long d’un pont branlant par-dessus la Cheyenne. Très noble, bien que téméraire, cette femme. »
« C’est ce que je suis », répond-elle à nouveau, succinctement, avec honnêteté.
« En effet. Je pense, et c’est de la pure spéculation, voyez-vous, que votre grand-père aurait été plutôt fier de vos prouesses. »
Dakota sent la rougeur monter, chauffant sa peau.
Heureusement, ou peut-être délibérément, Harcourt a choisi d’examiner le ciel couvert d’étoiles, lui donnant le temps de reprendre son sang-froid que ses mots ont démonté sans aucun effort.
« Alors », dit-elle quand elle retrouve enfin sa voix, « allez-vous rester ? »
Son regard vient croiser le sien, brillant et sage. « Pour l’occasion. »
« Merci. »
Il incline la tête dans la plus infime fraction de réponse.
Elle entend un léger bruissement au-dessus d’elle et un sourire fend son visage. Sans comprendre, il hausse les sourcils en une question silencieuse. En réponse, elle met le doigt sur sa bouche et émet un sifflement à trois tons. Une brève seconde plus tard, Wiyo se pose sur son poing, aplatissant ses ailes avec l’air d’étudier l’homme qui se tient juste devant elle.
« Miséricorde », murmure-t-il, son calme implacable immédiatement secoué. C’est un Fenton Harcourt dont personne sauf Dakota ne connaît l’existence. « C’est… ? »
« Oui », répond Koda, en tendant son poing en guise d’invitation.
Elle peut voir son bras trembler lorsqu’il le lève et entendre la légère inspiration qui devient presque un hoquet quand Wiyo passe aisément sur son poignet. « Salut, vieille amie », dit-il d’une voix peu assurée. « Je pensais ne jamais te revoir. »
Reculant pour donner un peu d’intimité au juge, Koda contourne le grand arbre jusqu’à ce que ses hautes branches ne lui masquent plus la vue du ciel. Le firmament est tâcheté d’un milliard d’étoiles brillantes posées à la vue au petit bonheur la chance.
Aurais-tu été fier de moi, thunkashila ?
Les étoiles froides ne répondent pas, mais ça n’a pas d’importance. Elle est presque sûre de connaître la réponse.
******
« Pour la dernière fois, Colonel, la réponse est non. Il y a un lit de camp en parfait service dans les quartiers du juge et j’ai pleinement l’intention d’en faire le peu d’usage que je dois. Votre hospitalité, bien que polie, est inutile et superflue. »
« Je vous demande pardon, Juge Harcourt », intervient Kirsten, « mais j’ai vu ce ‘lit de camp en parfait service’, et il a plus de bosses que la sauce de ma mère. »
Se redressant de toute sa hauteur, Harcourt se tourne vers elle, baissant les yeux à travers ses lunettes, le regard aussi aiguisé qu’un diamant. « Madame la Présidente… »
Kirsten tressaille. « Kirsten, s’il vous plait ? » Rien. « Ms King ? »
« Docteur King, je présume que votre vue est suffisante pour vous confirmer ce que vous savez être vrai. Je suis un vieil homme. Et en tant que vieil homme, j’aurai une éternité de sommeil quand mon cadavre en décomposition fertilisera le sol autour de ma place de repos éternel. Jusque là , je vais dormir quand je le déciderai, et où je le déciderai. Je ne supporterai aucun compromis sur ce point. Me suis-je bien fait comprendre ? »
La mâchoire serrée, Kirsten finit par hocher la tête.
« Bien. » Il se tourne et cloue Maggie de son regard. « Colonel, dois-je présumer que vous avez assemblé les dossiers des cas ? »
« C’est exact. »
« Alors peut-être que vous voudrez bien m’escorter à mes quartiers et me donner le matériau. Je crois que je vais avoir pas mal de lecture ce soir. »
Maggie met le sac de voyage sur son épaule et tend sa mallette à Harcourt. « Bien. Allons-y alors. »
Après avoir fait un signe de tête à Kirsten et Dakota, il se retourne et quitte la maison, Maggie sur ses talons tel un chiot fidèle.
« Et bien », fait observer Kirsten alors que la porte se referme doucement, « on vient carrément de se bidonner là ? »
******
« C’est une bonne participation. »
Poussant Maggie sur le côté pour regarder par l’espace de quelques centimètres entre la porte du cabinet du juge avocat (NdlT : Judge Advocate (General), cf. JAG) et le chambranle, Kirsten ajoute. « C’est une sacrée bonne participation si on repense à nos méthodes d’échantillonnage. »
L’autre femme émet un léger ricanement d’approbation de dérision. « Parlez-moi de ‘nécessité fait loi’. Mais je pense qu’on a ce dont on a besoin ici. »
Ce qu’ils ont, c’est un groupe de près de trois cents personnes en vue de la formation d’un jury. A l’autre bout de la salle d’audience, deux huissiers militaires en uniforme d’apparat et galonnés se tiennent là avec des bloc-notes, vérifiant les noms alors que les jurés potentiels font la queue et rejoignent leurs sièges assignés. Maggie a raison. C’est une bonne participation selon toute attente, surtout si on juge les méthodes d’échantillonnage et les notifications portées à des adresses parfois douteuses. C’est une participation phénoménale si on considère que ces gens ont parcouru des kilomètres pour atteindre la base alors que d’autres sont venus en vélo, en Segway (NdlT : véhicule électrique à deux roues sur lequel l’utilisateur se tient debout, exemples de photos à cette adresse internet : http://eurekaweb.free.fr/td1-segway.htm), à dos de mule ou de cheval. Pour la première fois depuis le départ des régiments de cavalerie, un poste militaire du Sud du Dakota a trouvé nécessaire d’installer des poteaux pour attacher les bêtes.
Rassembler le groupe pour le jury a coûté une semaine de dur labeur et d’ingénuité. Maggie a raison. Nécessité fait loi. On peut le reconnaître à Old Scratch, se dit Kirsten, il a été à pied d’œuvre ces derniers mois. (NdlT : Old Scratch = j’ai maintenu cette expression qui désigne le diable (devil) dans certaines régions des USA. Le sobriquet est associé à l’expression ‘Needs must when the devil drives’, originale intraduisible en français autrement que par : ‘Nécessité fait loi’ d’où la référence au diable). Mais le recensement de Rapid City, qui a pris deux jours, a produit un chiffre encourageant de plus de trois mille citoyens adultes survivants, dont nombre étaient des résidents qui sont sortis de leur cachette depuis la défaite des androïdes à la Cheyenne. Autant encore ont récemment migré vers la ville encore plus peuplée, ou ce qu’il en reste, des ranches et hameaux isolés.
Ils ont mené le recensement à l’ancienne, à la main, les noms et les adresses écrits au stylo sur des carnets juridiques et des cartes d’indexation. Sur une idée inspirée d’Andrew, une équipe a sillonné les églises des villes pour trouver des machines de bingo. Les trois modèles fonctionnant ont été mis en service comme outils de statistiques, laissant le temps et la capacité des ordinateurs libres pour des applications militaires plus urgentes. Rapidement repeintes avec des numéros d’identification, les balles tournoyantes ont fourni une sélection qui est, mirabile dictu (NdlT : miracle étonnant), un microcosme raisonnablement représentatif de Rapid City. Les citoyens jouant lentement des coudes pour regagner leur place sur les bancs de chêne foncé, incluent des Anglos en jean et stetson ; des Afro-Américains en costume d’affaires ; des Lakota et des Cheyenne en chemise à rubans ; des hommes et des femmes de chaque couleur en pulls et endimanchés et tout le reste entre-deux. La seule différence frappante entre cette foule et une réunion avant-insurrection, c’est le taux des femmes par rapport aux hommes. Pour chaque homme dans la salle d’audience, pour chaque homme sur la liste, trois femmes ont survécu.
Kirsten ferme doucement la porte et retourne dans la pièce. A l’inverse d’autres endroits officiels qu’elle a vus, le cabinet du juge avocat a évité le décor inévitablement gris et bleu Air Force. Le bois foncé et les murs vert forêt, le tapis écossais tissé de rouge et vert profonds, lui donnent presque un air formel victorien. L’odeur subsistante de tabac de pipe renforce l’impression, tout comme l’assortiment bien usé mais pas totalement délabré de fauteuils en cuir et d’ottomanes. Le cabinet rappelle à Kirsten une bibliothèque traditionnelle, une pièce de lecture d’université. On pourrait se lover dans un de ces fauteuils avec un livre ou un assistant personnel et s’y perdre pendant des heures.
Les quelques images sur les murs sont particulières, aussi, pas l’art officiel des avions de combat et bombardiers. L’une d’elles montre des champs de culture qui s’étirent de l’or vers l’horizon, une autre une clairière où un cerf se penche pour boire, ses bois plaqués d’or comme une couronne par un trait de soleil. La troisième, une photographie, saisit un couple d’aigles au milieu de leur vol de séduction, serres entremêlées, ailes étalées sur le ciel qui s’éloigne. L’image est stupéfiante par sa clarté, et paradoxalement, son sens du mouvement non entravé, comme si les deux oiseaux pouvaient sortir du cadre pour tomber dans la pièce aux pieds de l’observateur.
Derrière le grand bureau près de la fenêtre, Fenton Harcourt ajuste sa robe nouvellement repassée, et ses plis tombent parfaitement à leur place. Il semble curieusement à l’aise dans cette pièce qui parait avoir glissé de son temps et de son lieu habituel. Alors qu’il tapote sa pipe pour en faire tomber les cendres et la remplit depuis un petit sac ficelé, son regard s’égare à nouveau vers les aigles et un petit sourire secret recourbe ses lèvres. Il apparaît soudain à Kirsten de vérifier la signature du photographe quand elle en aura l’occasion. Ou elle pourrait juste poser la question.
« C’est une de vos photos, n’est-ce pas, Juge ? C’est superbe. »
Harcourt lui lance un regard acéré par-dessus ses lunettes demi-lunes vieillottes. Pendant un instant, on dirait qu’il ne va pas lui répondre, mais il dit. « Et bien, oui. C’est très perspicace de votre part, Dr King. »
« Notre juge avocate était une observatrice d’oiseau, …désolée, une ornithologue également », dit Maggie tranquillement. « On ne l’a plus entendue ni vue depuis avant l’insurrection. »
« C’est dommage. J’aurais aimé lui parler de l’hirondelle Cassin que j’ai vue il y a deux semaines. » Harcourt cale le tuyau de sa pipe froide entre ses dents, attrape le marteau sur le bureau, ainsi que la serviette rebondie qui contient les charges contre les accusés. « Bon », dit-il brusquement, « allons voir si nous avons douze personnes assez capables pour rendre un verdict désintéressé dans ces cas effroyables. »
« Tout le monde dans cette pièce a un intérêt quelconque dans ce cas, Juge », fait observer Kirsten d’un ton neutre. « Les préjugés et le désintérêt sont deux choses différentes. »
Kirsten est quasiment sûre de voir une lueur chaleureuse, peut-être même de surprise, dans les yeux du juge, mais ça pourrait aisément être un reflet de la lampe de bureau vert ombré. « En effet, ça l’est. Mais je doute que vous trouviez plus de six personnes là -dehors qui n’ont pas été personnellement et de manière traumatisante, blessés par les androïdes. Ce cas n’a pas encore démarré, mais il est déjà truffé de bonnes raisons pour faire appel. »
« Voyons si on peut condamner ces hommes tout d’abord, d’accord ? » Dit Maggie sèchement. « On s’inquiètera des appels plus tard, en assumant que quelqu’un puisse trouver le personnel pour réunir une cour d’appel. »
Kirsten sait ce qu’Harcourt va dire avant même qu’il ouvre la bouche et elle se retient de donner un coup de pied dans la cheville de Maggie. « Colonel Allen », dit-il platement, « on n’a pas besoin d’une cour. Vous êtes consciente, j’en suis sûr, de la prérogative du pardon présidentiel ? »
Sur ces mots, il franchit les pas entre eux, remet sa pipe éteinte dans sa poche, et frappe à la porte. Il attend un instant que l’huissier crie « Levez-vous ! » et au milieu des bruissements et des bruits de pas qui accompagnent trois cents personnes qui se mettent debout, il se glisse derrière le pupitre du témoin et monte les trois marches vers le siège du juge. Kirsten et Maggie se glissent bien moins dramatiquement derrière lui, pour prendre leur place dans la zone des observateurs derrière l’accusation près du box des jurés. De nouveau l’huissier prend la parole, roulant les mots les uns après les autres sur le même ton. « Oyez ! Oyez ! La Cour du Cinquième Tribunal Itinérant de l’état du Dakota du Sud est maintenant en session, présidée par l’Honorable Fenton Harcourt. Dieu garde les Etats-Unis et cette honorable Cour ! »
Pendant un long moment, Harcourt se tient debout derrière le siège, inspectant les occupants de la salle d’audience. C’est un regard qui ressemble beaucoup à celui des aigles sur la photo, clair et implacable. Dans sa course vers la porte ce matin, un œuf brouillé enroulé dans du pain maison dans la main, Dakota a fait référence au vieux monsieur comme « Harcourt le Féroce », à cheval sur la loi, la lettre et l’esprit. On dirait bien que l’adjectif n’est peut-être pas une blague. Malgré le respect de l’homme pour ses enthousiasmes sur ses compagnons oiseaux ou son plaisir évident sur ses rares vues, les plans minces de son visage, taillés à la serpe sous sa toison de cheveux blancs, ne seraient pas déplacés sur un prophète de l’Ancien Testament – Jérémie, pleurant les mœurs dissolues de la Fille de Sion, Jean Baptiste mâchant des sauterelles et du miel sauvage – ou un Huguenot martyr arborant son calvinisme telle une bannière jusqu’au bûcher. Kirsten lui fait confiance pour être juste. Elle n’est pas sûre s’il y a de la pitié en lui, ou si elle pense plutôt qu’il devrait y en avoir.
Un frisson la traverse lorsqu’elle se lève, attendant avec les autres qu’Harcourt s’asseye. Le juge va donner un verdict de mort, si telle chose est rendue, lire la sentence, fixer la date. Mais elle, Kirsten King, devra signer le mandat d’exécution quand le temps sera venu.
C’est loin pour arriver jusqu’à Twenty-Nine Palms (NdlT : nom d'une petite ville américaine ( un immense carrefour à deux rues, en plein désert au centre de la Californie ). C’est loin et ça demande de passer pas mal de cercles de l’enfer encore. A la droite d’Harcourt flotte le drapeau national en légères spirales de rouge et de blanc autour de son poteau, et Kirsten se demande combien d’étoiles il restera quand l’insurrection sera terminée. Si elle se termine jamais. Si quelqu’un survit. A sa gauche, le drapeau du Dakota du Sud proclame : « Sous Dieu, le peuple règne. » Kirsten n’a aucune envie de présider une théocratie, mais restaurer le gouvernement du peuple, par le peuple, est une chose qu’elle ferait en un battement de cœur si elle le pouvait.
Un battement de cœur qui lui permettrait de redevenir une scientifique, pas un personnage politique.
Ou, plus justement, une figure de proue. Une figure de proue avec le pouvoir de vie et de mort dans sa main, et aucun pouvoir d’ouvrir les doigts et de s’en libérer.
Harcourt finit par s’asseoir et le reste de la pièce suit. La foule garde le silence alors qu’il ouvre le classeur devant lui et l’étudie brièvement. Puis il le referme et croise les mains sur sa couverture. Il hausse la voix pour qu’elle porte dans tous les coins de la salle au plafond élevé, et dit, « Mesdames et Messieurs, je veux vous remercier d’être venus ici aujourd’hui malgré ce qui doit être une tâche remarquablement ardue pour certains d’entre vous. Je loue votre sens du devoir même dans la crise actuelle et votre volonté d’endosser peut-être la responsabilité la plus solennelle d’un citoyen de cet état et de cette nation. Vous êtes ici pour appliquer la justice. La justice issue de la loi. »
Il regarde la pièce. « Les circonstances sont extraordinaires. Tout d’abord, cette cour est par nécessité, un mélange de pratiques militaire et civile, même si les accusés sont civils et qu’aucun état de guerre n’a formellement été déclaré par le Congrès des Etats-Unis. Alors, même si vous voyez à la fois l’avocat de la défense et le procureur porter l’uniforme de leur service, les charges à l’encontre de ces accusés sont celles inscrites dans la loi criminelle de l’état du Dakota du Sud. Il n’y a pas de charges fédérales. Il n’y a pas de crimes de guerre, même si, en toute logique, il devrait y en avoir. »
« On va vous demander, si vous êtes choisis pour ce jury, d’examiner des preuves que vous allez trouver déroutantes à l’extrême. Et on va vous demander de rendre un verdict, en gardant à l’esprit que la vie de ces hommes sera entre vos mains, sur la base de ces preuves seulement. Dans un instant, le greffier du tribunal va demander des dispenses, qui pourraient être accordées pour diverses raisons selon la loi de cet état. Si vous avez formé une opinion sur l’un de ces cas, ou si vous ne croyez pas être capable de rendre un verdict juste et sincère, vous aurez une occasion d’informer la Cour à ce moment-là . Madame la greffière. »
La greffière, une femme aux cheveux roux coupés courts avec des galons de sergent sur la manche, commence à lire la liste des personnes dispensées du service du jury. Kirsten se penche légèrement vers Maggie et murmure. « Mon Dieu, c’est vraiment un traditionnel, hein ? »
« Il me fait presque croire en la réincarnation », répond Maggie à voix basse. « Il serait à sa place dans une toge, poignardant César dans les tripes pour le bien de la République. »
Un regard acéré en provenance du Siège les calme alors que la greffière débite d’une voix monotone, « … les personnes de plus de soixante-cinq ans… les étudiants à plein temps… en charge d’enfants de moins de six ans… pasteurs… personnes incapable de lire et d’écrire le français (NdlT : l’anglais dans l’original J)… »
Etonnamment quelques personnes du panel choisissent de partir. Une jeune femme avec un bébé dans les bras a l’air presque déçue de ne pas pouvoir trouver quelqu’un d’autre pour s’occuper de son enfant ; un jeune homme aux yeux embués de larmes et avec une mauvaise toux est repoussé avant de pouvoir offrir son rhume à quelqu’un d’autre. Kirsten lance un regard aux accusés assis à une table de l’autre côté de la pièce. Tous les quatre vont être jugés ensemble, et ils sont un contraste qui mérite d’être étudié. L’un d’eux, Kazen, semble à peine sorti de l’adolescence, les yeux écarquillés par la peur. McCallum est affalé dans son fauteuil ; Buxton effondré dans le sien. Le quatrième, Petrovich, fixe quelque chose dans le coin du plafond qu’apparemment il est le seul à voir. Les menottes, discrètes, cliquètent à chacun de leurs mouvements. Les chaînes ne sont pas à un endroit où le jury peut les voir, mais toute tentative d’évasion entraînera la table de la défense avec elle.
A demi-caché derrière des piles de dossiers, le visage de Boudreaux est aussi pâle que celui de ses clients. Un léger scintillement de sueur sur sa frange qui recule trahit son anxiété. Il n’est pas un avocat de la défense de formation, et malgré son uniforme, pas un juriste. La responsabilité de la vie et de la mort d’autrui ne lui va pas mieux qu’elle ne va à Kirsten elle-même, et il lui semble que son boulot à lui est encore moins sympathique que le sien. Il doit sauver la vie de ces brutes s’il le peut, et il doit les sauver, sachant que s’ils sont considérés innocents, ils devront être relâchés. Sachant qu’on leur a évité le peloton d’exécution uniquement pour être rendus à une sentence de mort plus subtile, et plus brutale, aux mains de leurs victimes.
« L’avocat est-il prêt à procéder au voire dire (NdlT : examen préliminaire) ? Demande Harcourt après que les dispenses ont été traitées. « Major Alderson ? »
Le Major Alderson, nommé procureur à cause de son expérience comme clerc de notaire et deux ans en tant qu’assistant sénatorial à Washington, se lève et se tourne vers les bancs du public. Il passe rapidement en revue les questions standards, s’interrompant à peine pour demander si les jurés potentiels ont éventuellement été victimes d’un crime, et chaque main dans la pièce se lève. Il arrive finalement au bout. « Etes-vous capable, dans l’éventualité d’un verdict de culpabilité, de demander la sentence de mort contre ces accusés ? Levez la main si vous ne le pensez pas, s’il vous plait. »
Boudreaux se met brusquement debout. « Objection, Votre Honneur ! Le viol n’est pas un crime capital dans l’état du Dakota du Sud. »
« Major Alderson ? » La voix d’Harcourt est désespérément égale alors qu’il tapote le dossier en papier kraft devant lui. « Vous avez rédigé ces charges, n’est-ce pas ? Je ne crois pas me rappeler d’affirmation de meurtre parmi elles. »
Alderson se tourne pour faire face au Siège. « Qu’il en plaise à la cour, Votre Honneur. Il est vrai que ces accusés ne sont pas directement inculpés de meurtre. Cependant, les témoignages de victimes montrent que les femmes retenues dans les prisons de Rapid City étaient tuées, et le témoignage apporté ici montrera que ces quatre hommes co-opéraient avec les assassins. Ils sont complices du crime selon la loi des parties, Votre Honneur. »
« Même si les assassins étaient des androïdes et pas des personnes selon la loi ? Nous ne jugerions pas un androïde pour un crime, Major. Nous nous contenterions de l’éteindre, vous savez, ou de l’envoyer à la poubelle. »
« Même ainsi, Votre Honneur. Que les auteurs du crime soient des androïdes ou pas ne change pas la nature du crime, ni la nature de la participation de ces accusés. »
Kirsten lance un regard à Maggie, dont les lèvres sont serrées dans un sourire à peine retenu. « Il est bon », murmure-t-elle, ne voulant pas attirer l’attention d’Harcourt à nouveau, et Maggie hoche la tête presque imperceptiblement.
« Rien que quelques années passées à négocier des budgets au Capitole ne vous apprenne à discuter. »
« Très bien », dit Harcourt après un moment de réflexion. « Je vais vous autoriser à poursuivre sur cette voie, monsieur l’avocat, et développer votre affaire si vous le pouvez. Mais je vais charger le jury comme je le sentirai quand le moment sera venu. Compris ? »
« Compris, Votre Honneur. »
Alderson repose la question au groupe, expliquant brièvement que la loi des parties est prévue pour empêcher les complices d’être soumis à des charges moins lourdes qu’un tueur qui appuie sur la gâchette ou plante le couteau lui-même. « Et les preuves vont montrer, mesdames et messieurs, que ces quatre hommes… » Il les montre du doigt tout en les nommant : « Kazen, McCallum, Buxton, Petrovich… ont acheté leurs propres vies au prix de la dégradation et de la souffrance de dizaines de femmes innocentes. Bien que j’utilise le terme délibérément. Certaines de leurs victimes n’avaient pas plus de douze ou treize ans. »
Un sifflement traverse la salle d’audience, et Harcourt frappe rudement de son marteau. « Mesdames et messieurs, je vous avertis que je ne tolèrerai aucune manifestation d’émotion dans ce tribunal. » Le son diminue abruptement, et Harcourt repose le marteau. « Major Boudreaux, s’il vous plait. »
Boudreaux se lève et fait face au groupe de jurés. Regardant par-dessus son épaule, Kirsten peut voir que beaucoup de visages sont ouvertement hostiles. Ses remarques préalables sont conciliatoires, destinées à surmonter la plus grande partie de son sentiment qu’il peut. « Mesdames et messieurs, je veux vous remercier d’être venus aujourd’hui. Je sais que cela a été difficile pour tous, mais je sais aussi que vous prenez votre devoir de citoyen au sérieux. J’ai aidé à faire le recensement à Rapid City, et j’ai vu là -bas combien vous aimez votre pays et comme vous êtes avides de voir la loi et le règlement rétablis.
Une partie de cette loi est notre système de justice. Notez que j’ai dit ‘système de justice’ et pas ‘système judiciaire’. Nos lois n’existent pas pour notre propre salut, juste pour donner aux service de police et en uniforme comme le mien quelque chose d’utile à faire. Elles existent pour établir et faire régner la justice, avec justesse et impartialité. Et elles le font à travers des citoyens comme vous-mêmes. Vous êtes le gouvernement, les vraies forces de loi de notre société.
La question que je vous pose donc, est un peu différente de celle posée par l’accusation. La voici : pouvez-vous, avec tout ce que vous avez souffert dans l’insurrection androïde, tout ce que vous avez perdu, y compris vos amis et des membres de vos familles, entendre les preuves dans ce cas et vous déterminer pour la culpabilité ou l’innocence sur cette base seulement ? »
La pièce est silencieuse pendant un moment, chacun des jurés potentiels prenant le temps de questionner sa conscience. Puis, alors que l’huissier commence à les appeler par leur nom un à un pour les interrogations individuelles, Kirsten se lève et se glisse discrètement hors de la pièce. Tacoma doit partir pour la ferme des éoliennes dans une demi-heure, et Dakota pourrait, non, elle n’est pas encore prête à dire que Dakota pourrait avoir besoin d’elle, mais elle veut être là tout de même. C’est là qu’elle a besoin d’être.
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