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INSURRECTION29

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INSURRECTION

 

De Sword'n'Quill (Susanne Beck)

 

SwordnQuil@aol.com

 

écrit avec T Novan et Okasha

 

 

Traduction : Kaktus (parties 1 à 22) et Fryda (partie 23 à la fin)

 

 

Table des matières

 

 

 

 

 

Ecrit par : Susanne Beck et Okasha

 

Avertissements : voir chapitre un.

 

CHAPITRE VINGT-NEUF

 

Koda regarde sa montre en montant les marches du tribunal de Rapid City deux à deux. De son autre main, elle maintient l’ordinateur portable qui cogne contre son côté, faisant le contrepoint du rythme de ses pas. Elle est abattue à l’idée d’être en retard, le manque complet de délinquants et de fumeurs sur le portique en arche lui dit d’ailleurs qu’elle est très en retard. Elle jure doucement pour elle-même et ouvre brusquement les lourdes portes vitrées qui ont été épargnées, par Dieu sait quel miracle, à la fois par l’insurrection et le vandalisme. Ou bien, et c’est une pensée encourageante qu’elle n’a pas le temps de se permettre, elles ont été remplacées dans un éveil de responsabilité civique. Et un point pour la renaissance de la démocratie. Elle traverse au petit trot le hall, avec son demi-cercle de bustes en bronze de Grands Personnages du Dakota du Sud, ses talons de bottes résonnant dans le vide, puis encore quelques marches. Même si l’ascenseur n’était pas barré par du ruban adhésif jaune, elle ne parierait pas dessus alors que l’alimentation électrique de l’immeuble est aussi aléatoire que l’honnêteté d’un politicien.

 

Deux étages plus haut, elle sort de l’escalier à grande vitesse, cognant la porte battante contre le mur. Dans le hall à l’extérieur de la salle du tribunal, un portrait de la (probablement) défunte Présidente Clinton pend de travers au-dessus de la porte, lui souriant de derrière le verre fendu. Martinez et un autre caporal qu’elle ne connaît pas se tiennent au garde-à-vous de chaque côté de l’entrée. Cet autre caporal la connaît apparemment, même si ce n’est pas réciproque, parce qu’au lieu de lui bloquer le chemin, chacun des hommes attrape une poignée de porte pour la laisser passer sans qu’elle ralentisse. Koda leur lance un sourire et un rapide « Merci les gars ! » retirant brusquement son chapeau pile quand elle passe sous le linteau.

 

Elle n’est pas aussi en retard qu’elle le craignait. Dans un froissement de vêtements et un grattement de pieds, le public est seulement en train de s’asseoir alors qu’Harcourt s’installe dans sa propre chaise. Dans ce tribunal, prévu non pas pour des procès, mais pour des enquêtes du coroner, il n’y a pas de haut banc, ni de barre de témoin. Au lieu de ça, Harcourt est assis derrière une longue table de réunion sur une estrade basse, entourée des drapeaux de l’état et du pays, six citoyens assis en rang à côté de lui sur toute la longueur. Une simple chaise à côté de la table fait face au public, avec un bureau plus petit, à côté, sur lequel se trouvent un magnétophone et un ordinateur portable, opéré par le même sergent qui a fait office de greffière de la cour dans le procès de viol en cours. L’arrangement est délibérément informel, fait pour rassurer ceux qui craignent une loi martiale naissante ou une prise militaire complète de la ville.

 

Pendant les bruissements préliminaires de papier, Dakota examine l’installation, son regard détaillant les rangées bondées de sièges, cherchant son frère et son cousin. On dirait que la moitié de la population civile survivante est venue pour se faire son propre jugement dans la mise à mort de Dietrich, tout comme un nombre substantiel de pilotes et de soldats de la Base. Ils ne sont volontairement pas venus en uniforme, mais la prévalence de coupes à ras, une douzaine assis ensemble ici et là dans la foule, les dénonce. Un nœud serré de gens au premier rang, une femme aux membres fragiles comme ceux d’un oiseau, deux jeunes hommes et un plus vieux avec des cheveux blancs fins et un visage usé par le vent, qu’elle pense être la famille de Dietrich. De l’autre côté de la pièce, à peine visible pour les rangées intermédiaires de spectateurs, elle finit par localiser un uniforme vert au milieu d’une demi-douzaine d’autres en bleu de l’Air Force, et les formes boisées claires de béquilles posées contre le dossier d’une chaise vide.

 

Alors qu’elle se dirige vers eux, Harcourt la regarde sévèrement par-dessus ses lunettes demi-lunes, puis il les repousse sur son nez et entame ses remarques préliminaires. « Mesdames et messieurs, nous sommes réunis ici pour déterminer la manière et la cause de la mort de William Everett Dietrich, décédé, à Rapid City, Dakota du Sud. Cette enquête est conforme aux lois de l’état du Dakota du Sud, spécifiquement la section 23-14-1, qui stipule que ‘le coroner ne fera d’enquête que sur le cadavre de personnes supposées être morte par des moyens illégaux.’ » Son regard balaye la salle. « J’appelle votre attention, mesdames et monsieur, sur ce mot ‘supposées’. Nous ne savons pas, pas encore, si le décès de M. Dietrich est dû à des causes illégales, mais nous espérons le savoir à la conclusion de ces débats. Je vous lance à tous un avertissement, et particulièrement au jury, de ne pas faire de présomptions dans ce domaine au-delà de ce que la preuve va montrer. »

 

« Ensuite, parce que la personne qui affirme avoir tiré le coup de feu qui a tué M. Dietrich est un membre de la Nation Lakota Oglala, nous allons également suivre les lois de cette nation telles qu’amendées en 2005, section 05-12-16, qui établit qu’une enquête doit être menée lors de ‘toute mort d’humain, si une détermination de la cause et de la manière dont la mort est survenue est d’intérêt public’ et lors de ‘toutes morts impliquant un accident, un homicide, un suicide et toutes autres manière indéterminée’. »

 

Alors qu’Harcourt continue ses explications sur les procédures du tribunal, Koda se glisse dans le siège vide près de Tacoma, posant les béquilles sur le sol avec soin et sans bruit. Elle baisse les yeux vers ses mains lourdement bandées et lui lance un regard qui donne une teinte plus foncée à son visage d’embarras, et il lui fait son plus beau sourire de chien battu. Elle secoue la tête et glisse la bandoulière de son épaule pour poser l’ordinateur dans la mallette près d’eux. « Désolée d’être en retard », murmure-t-elle. « Ton amie féline a décidé d’aller faire une balade. Il nous a fallu vingt minutes pour la parquer. »

 

Pendant un instant les yeux de Tacoma brillent d’alarme, puis il se détend, souriant, en s’adossant à la chaise. « Mais tu as gagné. »

 

« Shannon et moi on a gagné, avec un minimum de perte sanguine. Le ficus de la salle d’attente n’a pas survécu. »

 

« Tu as apporté… ? »

 

« Non. J’ai les diapos. S’ils ont besoin d’en voir plus, ils peuvent aller à la clinique. »

 

Le poing de Koda se serre involontairement, et elle fait un effort conscient pour se détendre. Elle et Harcourt avaient discuté une heure sur la façon dont elle présenterait son témoignage, lui insistant sur la présence du corps du loup, elle refusant platement. Ils avaient fini par s’entendre sur le compromis des diapos, avec le jury qui pourrait demander un ajournement pour aller voir sur place si nécessaire.

 

« Hau », dit Tacoma, l’approuvant, et il semble à Dakota qu’une indignité supplémentaire à Wa Uspewicakiyape est quelque chose que, lui aussi, avait craint. Mais il dit, « où est Kirsten ? »

 

« Elle travaille à remettre ensemble les morceaux de notre bombe suicidaire. Chut. » Koda coupe court à la conversation. Elle peut sentir le sang lui monter au visage. Ses sentiments pour Kirsten ont gagné en clarté et en force depuis le jour où la scientifique, très peu scientifiquement, l’a trouvée se lamentant près de la rivière, mais elle n’est pas prête à parler d’elles deux. Encore moins prête à être publiquement étiquetée comme un serre-livres, la moitié d’un couple. Elle ne veut pas partager la chose qui arrive entre elles, pas encore, pas même avec Tacoma.

 

Est-elle toujours en train de le punir ? La pensée lui traverse l’esprit spontanément. Ou bien est-elle juste en train de retenir son propre cœur pendant encore un moment, un don qui ne doit être que le sien et celui de Kirsten pendant une saison ?

 

Mais là ce n’est pas le moment de telles interrogations.

 

« Où est Manny ? » Demande-t-elle, saisissant le regard de Fenton avant de hocher une fois la tête.

 

« Dans la pièce des témoins à se lécher les blessures, et se cacher de notre redoutable Colonel. »

 

« Elle lui a fait payer, non ? » Demande Koda, incapable de retenir le sourire narquois qui courbe ses lèvres.

 

« Elle l’a écorché vif », réplique Tacoma avec sa propre touche de satisfaction. « Il va être de corvée pendant une année. Peut-être deux, si il a de la chance. »

 

« Je suis surprise qu’elle ne l’ait pas collé au trou. »

 

« Ça a été dans l’air pendant un moment. Je pense que ses blessures lui ont valu quelques points de grâce. »

 

Dakota rit tranquillement, puis elle tourne toute son attention vers l’avant du tribunal.

 

Harcourt fait une transition de la loi en général aux spécificités de l’autorité de l’enquête. « Vous devez comprendre que ce panel n’a aucune autorité pour lever des charges contre quiconque, ou rendre un verdict de culpabilité ou d’innocence au-delà de ce qui est impliqué par la manière dont la mort est survenue. La Cour ne décidera que de deux choses. L’une d’elles est la cause de la mort, ce qui devrait être plutôt évident et dépendra du témoignage médical. L’autre, c’est la manière dont la mort est survenue, ce qui n’est pas la même chose. »

 

« Il y a cinq possibilités pour la manière dont une mort est survenue. La mort de causes naturelles, par accident, homicide, ce qui n’implique pas forcément un acte illégal, le suicide et la mort de façon indéterminée. » Harcourt s’interrompt, regardant le long de la table allongée. « Le jury a-t-il besoin de plus d’explications sur l’un ou l’autre de ces points ? » Le silence et une secousse d’une tête ou deux sont sa seule réponse. « Très bien, alors. Allons-y. Major Rabinowitz. »

 

Le Major Rabinowitz, un des quelques membres du personnel médical ayant survécu au raid initial sur Ellsworth, s’installe à la chaise du témoin et prête serment auprès de la greffière. Poussé par le juge, il récite son CV : diplômé de l’université John Hopkins, de Baltimore en 1988 ; internat en chirurgie au Brook Army Medical Center à San Antonio, son service en Afghanistan et en Irak avec la 6ème Bomber Wing. Et, oui, au cours de sa carrière, il a vu toutes les sortes de blessures par balles, tout, des munitions de M-16, aux éclats d’obus et aux flèches à pointes d’acier.

 

Avec un hochement de tête, Harcourt s’adosse à nouveau dans sa chaise. « Mesdames et messieurs du jury, vous pouvez poser vos questions au docteur Rabinowitz. »

 

Les questions sont prévisibles, presque sommaires, et Koda les suit à demi en forçant son propre esprit à se calmer pour préparer son témoignage prochain. Elle doit être détendue, elle doit être détachée. Elle ne doit donner aucun soupçon de son intérêt personnel, ne faire aucun étalage de sa douleur. Pour la justice… pour tous les êtres sauvages qui méritent de vivre sans les périls ajoutés de la cruauté humaine. Elle fait appel au souvenir de la maman louve, la compagne de Wa Uspewicakiyape, qui dort paisiblement, son petit blotti près d’elle, une tache de lait séchant sur le bout de son nez. Pour toutes les années et les générations à venir. Elle porte cette pensée bien clairement devant elle, un étendard et une promesse, alors que les voix ronronnent à demi audibles.

 

Le Dr Rabinowitz a-t-il examiné le corps de William Everett Dietrich, décédé ?

 

Oui, il l’a fait.

 

A-t-il pratiqué une autopsie ?

 

Oui, madame.

 

Qu’a-t-il trouvé ?

 

M. Dietrich est mort d’une blessure par balle à la tête. Spécifiquement une balle de 9 mm qui a pénétré l’os frontal du crâne par la perpendiculairement et approximativement un centimètre au-dessus du niveau de l’arête supra orbitale et est ressortie, également perpendiculairement à la jointure ‘Y’ où le pariétal gauche et le droit se joignent au-dessus de l’occiput, laissant une blessure d’approximativement 4,75 cm.

 

Autrement dit pour un profane ?

 

Pour un profane, la balle est entrée entre les deux yeux et une partie de son cerveau est sortie par un trou de près de cinq centimètres à l’arrière de sa tête.

 

Il est mort instantanément ?

 

Personne ne ‘meurt instantanément’, mais l’activité du cerveau et les fonctions autonomes auraient cessé au bout de quelques minutes, voire secondes.

 

D’autres blessures sur le corps ?

 

Aucune.

 

Cause de la mort : blessure par balle à la tête. C’est ce que vous dites, êtes-vous tous d’accord ?

 

Personne ne discute le verdict, comme prévu. Personne ne trouve nécessaire de voir les photos de l’autopsie que le bon docteur a préparées en diapos. La partie facile est passée.

 

Koda force son attention à nouveau vers le tribunal alors que la greffière appelle le lieutenant Manuel Rios, US Air Force. Manny prête serment, jurant comme Koda l’a fait, pas seulement sur la Bible, mais sur la pochette médicinale invisible sous sa chemise et sa cravate. La main qu’il soulève est toujours rouge là où la gaze couvre les brûlures qu’il s’est faites en sortant Donaldson du camion en flammes, et un murmure parcourt la salle. Rapid City est devenue une petite ville, Ellsworth encore plus petite, et l’histoire de l’attaque contre le convoi revenant avec les générateurs a fait le tour, non seulement de tout le corps militaire, mais également de la population civile, en grossissant au passage. Ajouté aux exploits de Manny à la Cheyenne, c’est devenu un morceau du folklore local, qui a rapidement gonflé pour devenir la saga du Chevalier Rouge et des Androïdes. Un dixième de faits réels, deux de respect, sept de pure imagination : secouez bien et servez chaud.

 

Quelqu’un doit garder une trace réelle de ce qui arrive. Autrement, on est tous à la merci d’Harry l’Aveugle et du téléphone arabe.

 

******

 

Avec prudence, bougeant comme si ses muscles étaient encore douloureux dans une douzaine d’endroits, Manny s’installe sur la chaise du témoin et commence à raconter.

 

Le pick-up sursaute et fait une embardée alors qu’Andrews bataille le long de la double rangée d’ornières qui passe pour être une route. Quelque chose de grand et dur, probablement un rocher caché sous la neige persistante, cogne contre l’essieu avant, et Andrew tressaille alors que l’arrière du camion retombe lourdement. Sur la plate-forme du camion, deux cages grillagées crépitent comme des tambourins à chaque sursaut, pendant que quelque chose de plus petit roule librement d’un côté à l’autre, claquant contre les bords en métal. « Yo ! » Crie Manny par-dessus le vacarme. « Tu vas me faire payer la séance de chiropracteur ? Mon coccyx est foutu ! »

 

Andrews sourit sans lever les yeux de la piste. « Hé, c’est toi qui as juré que ce fossé était vraiment une route. J’ai juste suivi les consignes. »

 

« C’est une route », insiste Manny d’un ton indigné. « Elle a juste pas été rénovée ces derniers temps, c’est tout. »

 

Un autre rocher, cette fois sans merci lorsqu’ils passent les roues gauches, soulève le côté conducteur du véhicule d’au moins quinze centimètres et l’épaule gauche de Manny cogne contre la vitre. A l’arrière, une des cages glisse le long de la plate-forme et frappe le côté avec le bruit du métal contre métal. « Il va falloir qu’on attache ces trucs au retour si on trouve quelque chose ! » Hurle Andrews par-dessus le vacarme.

 

« J’ai apporté la corde. Mais il y a un chemin plus facile pour le retour s’il le faut. » Il tire un cutter pour fil de fer de sa poche. « Les Callaghan ont un ruban de bitume qui part de leur portail principal le long de la rangée d’arbres vers laquelle on se dirige. »

 

« Merde, mec ! » Andrews détourne les yeux des ornières jumelles pour lancer un regard noir à Manny. « Et pourquoi on est pas dessus maintenant, bordel ? »

 

Manny hausse les épaules, et replace les ciseaux. « On coupe pas la barrière de quelqu’un si on n’a pas besoin. Bon Dieu, y a eu une époque où on t’aurait arrêté rien que pour transporter des couteaux hors de ta propriété. »

 

« Pour des tenailles ? Bon sang, j’ai toujours su que vous les gars de l’Ouest vous étiez bizarres. »

 

« Pas pour des ‘tenailles’ » Dit Manny en faisant des guillemets de sa main droite. « Pour l’usage que tu allais sûrement en faire. Ce sont des outils de voleur de chevaux. »

 

« Pfffui. » Andrews siffle entre ses dents. « On risque de se déplacer les os juste à cause d’une loi antédiluvienne ? Est-ce qu’y a même encore quelqu’un chez ces Callaghan pour s’en inquiéter ? »

 

« Et ben frérot, si y a quelqu’un, j’veux pas qu’on me tire dessus juste pour épargner tes fesses de bleusaille. Rappelle-toi… oh merde ! »

 

Le pneu avant droit tombe dans une ornière plus profonde que d’habitude remplie de neige fondue, patine et plonge avant que le camion s’arrête. Andrews pousse le moteur, ce qui ne fait qu’enfoncer encore plus la roue et fait sauter la boue sur l’herbe de chaque côté. Il coupe brusquement le moteur. « Okay. Tu conduis. Je sors et je pousse. »

 

Manny secoue la tête. « Remets en marche. Mais ne me roule pas dessus quand je te dis d’y aller. »

 

Sans donner le temps à Andrews de discuter, il se glisse dehors et se dirige vers l’arrière, en souriant. Un gars de la ville comme Andrews peut avoir besoin d’une nationale pour aller de chez lui à la boutique du coin, mais c’est de la tarte pour le clan des Rivers élevé à la ferme. Il se penche par-dessus le côté de la plate-forme du camion et extrait une planche d’environ un mètre sur sept centimètres. Au son étouffé du juron d’Andrews, il enfonce un bout sous le pneu offensant. « Okay ! » Crie-t-il, en sautant de devant la calandre. « Vas-y ! »

 

Dans un crissement de vitesses, le camion bondit hors de l’ornière sur le sol stable. Manny rejette la planche sur la plate-forme et grimpe sur le siège du passager, tout en s’assurant avec sa main valide. « Bon sang », dit Andrews. « Il me semblait que tu avais dit que ce truc était un 4x4. »

 

« C’est vrai », acquiesce Manny d’un ton neutre. « Et ça l’était. J’ai été un peu trop occupé pour réparer le vieux seau rouillé, si tu vois ce que je veux dire. »

 

Quelques centaines de mètres plus loin, Manny examine la rangée d’arbres nus le long du sommet d’une crête. Une veine de calcaire, brisée et en morceaux par endroits, passe dessous, ici et là, faisant un surplomb abaissé où un loup à la recherche d’une tanière pourrait s’abriter. De ce qu’a dit Koda, de ce que Tacoma a dit qu’elle a dit, l’endroit où elle a trouvé les bébés morts devrait être juste dans ce coin. « Arrête-toi au prochain endroit stable », dit-il. « Le tas de rochers sous cette saillie n’a pas l’air naturel. »

 

Alors que le camion s’arrête, il l’étudie plus soigneusement. La faible lumière du printemps, autour de midi maintenant, étale des ombres longues le long du sommet de l’élévation, montrant des fissures et des gouges dans la pierre dans un relief aiguisé. A plusieurs endroits, des blocs arrachés du rocher sont tombés sur le sol meuble en argile dessous, et sont à moitié cachés par la terre gonflée d’eau et la végétation séchée par l’hiver. Sous la saillie, les morceaux de pierre déchiquetés sont relativement petits et rassemblés. La roche exposée au-dessus d’eux est noircie et abîmée au-dessus du surplomb, des petites racines se forcent un passage au travers des fissures, là où la roche va s’écarter un jour, mais ne l’a pas encore fait. Manny passe la main sur la pierre, notant les coins arrondis des vieilles brisures, le grès où le sol a décoloré sa blancheur crémeuse. Il montre le tumulus de pierres sous la couche de roche saillante. « Ces rochers ne sont pas tombés là. Ça doit être la tanière. »

 

« Le mâle devrait être quelque part par-là, alors », dit Andrews.

 

« Quelque part tout près. Tu peux parier que le salaud a posé le piège près d’ici parce qu’il a pensé qu’il y avait une tanière dans le coin. » Il retourne au camion, et prend une Winchester 30.06 surmontée d’un viseur massif, sur un rack d’armes derrière les sièges. Il charge soigneusement une fléchette dans la chambre et tend l’arme à Andrews. « C’est toi qui vas devoir tirer si on a besoin de ça, mon bras gauche ne supportera pas de poids. »

 

Andrews glisse la bandoulière du fusil sur son épaule. « Dis-moi juste quand et sur quoi. »

 

« Regarde où tu mets les pieds », dit Manny en se dirigeant vers une clairière ouverte à l’est.

 

La neige couvre toujours le sol en taches, glissante sur ses bords qui fondent. Alors qu’ils grimpent la crête et approchent du petit bois, Manny peut voir ce qui apparaît être un monticule toujours entouré sous un feuillage rare. Mais les précipitations de neige récentes n’ont pas bougé l’ensemble, et ici, sur le côté nord de la crête, il est toujours bien visible, simplement marqué par les rides causées par le vent. Andrews, près de son épaule, dit doucement, « c’est lui, n’est-ce pas ? »

 

Manny hoche la tête d’un air sinistre. « On dirait bien. Mais il faut qu’on s’en assure. Ne pose pas les pieds là où tu ne vois rien. On ne sait pas combien il y a de ces foutus trucs. »

 

Un instant plus tard, il s’agenouille près du tertre, repoussant légèrement la terre du pelage toujours rouge là où le sang des blessures terribles a gelé. Très doucement, Manny nettoie la tête et la gorge, qui montrent toujours les marques des mâchoires du piège, traçant un chemin le long des membres tordus et du ventre jusqu’aux jambes emmêlées. La rage monte en lui, le brûlant jusqu’à un endroit sous son plexus solaire, serrant sa gorge, pliant ses poings autour de la chair durcie par le gel. Derrière lui il entend Andrews qui jure doucement et incessamment, crachant les mots avec la précision froide d’une arme automatique qui trace une ligne de balles métalliques le long d’un front ennemi. « Bon Dieu. Merde. Fils. De. Pute. Putain. Con ! »

 

« Et comment », dit Manny, en se levant. Il tire un petit appareil photo de sa poche et fait une demi-douzaine de clichés, le flash se réfléchissant sur la neige. « Sois sûr de ne pas marcher sur un sol que tu ne peux pas voir, il doit y avoir d’autres de ces putains de trucs. »

 

« Comment on sait où regarder ? Ils peuvent être n’importe où. »

 

« Pas vraiment. Tu vois cette chaîne ? » Manny montre la base des arbres où le piège ouvert est posé à demi enterré dans la neige. « Il faut avoir quelque chose pour les ancrer, un arbre ou un poteau. On marche le long de cette rangée du bois d’abord. Ensuite on essaie la barrière de Callaghan. »

 

Le second piège a été installé moins de trente mètres plus loin, attaché à la base d’un mince bouleau. Andrews repère sa chaîne, encore neuve et brillante dans le soleil qui filtre à travers les branches. Manny repousse avec soin les feuilles tombées sur l’attache, et il la suit jusqu’aux mâchoires béantes du piège lui-même. Un coup sec donné au centre à l’aide d’une branche tombée le referme brusquement avec un craquement nauséeux. Un troisième piège a fonctionné mais il ne reste rien de sa victime à l’exception d’une touffe de poils et d’une trace rouge-brun le long de la ligne dentelée. Manny se penche pour froisser le poil doux et découpé entre ses doigts, notant sa longueur et sa texture soyeuse. « Un lapin », dit-il. « Quelqu’un a battu le salaud de vitesse, un coyote peut-être. »

 

« Où on va maintenant ? »

 

« Essayons… à terre ! » Manny se jette lui-même au sol alors qu’une balle passe en sifflant à quelques millimètres au-dessus de sa tête et s’enfonce dans le tronc de l’arbre derrière lui. Andrews s’affale dans les feuilles humides près de lui, et tire son pistolet de son étui placé dans le bas de son dos, sous son blouson. Un second tir passe tout près, puis un troisième. « Ça vient de la barrière par-là ! »

 

« Qui diable… ? » Andrews se tait brusquement. Du côté nord de la rangée d’arbres parvient le craquement d’une brindille, puis d’une autre. Quelqu’un qui bouge sans précautions, assez confiant pour ne pas s’inquiéter de révéler sa position.

 

Manny sort également son arme de poing et fait entrer une balle dans la chambre en pompant. Les bruits de pas sont maintenant clairement audibles, et se déplacent sur une ligne d’environ quarante-cinq mètres à l’est de leur position. Se redressant sur son coude valide, Manny peut deviner une onde de mouvement dans le sous-bois épais, une ombre qui devient tronc d’arbre puis ombre puis tronc à nouveau. Andrews lui envoie un regard inquisiteur, levant son pistolet, Manny lui fait signe à nouveau de le baisser.

 

« Attends. Jusqu’à ce qu’on sache combien ils sont. Jusqu’à ce qu’on sache ce qu’ils sont. »

 

Brusquement, le bruit de pas change de direction, ne se déplaçant plus sur une parallèle à leur position. Le craquement de brindilles sèches retentit plus fort, leur arrivant droit dessus maintenant. Fermant les yeux, Manny se souvient des matins neigeux il y a des années maintenant, accroupi au milieu d’un amas de pierres au-dessus d’une piste de daim, attendant en silence alors que sa respiration faite de vapeur blanche flotte autour de lui. Il appelle le silence vers lui maintenant comme son père et son grand-père le lui ont appris, l’attirant autour de lui comme un manteau, se fondant dans le paysage, sa peau telle de l’écorce, son dos tel du bois vivant. Quand il est au centre d’une immobilité parfaite, il se lève, et à peine le bruit d’une respiration trahit son mouvement. Comme une ombre, il se glisse autour du chêne derrière lui, entourant le tronc de son bras blessé, regardant par-dessus le canon bleu métallique de son revolver tenu fermement à deux mains. Et il attend.

 

Dans les secondes qui suivent, le bruissement d’un sous-bois devient soudainement silencieux, les bruits de pas plus légers et plus écartés. La fin arrive rapidement, ensuite, un élan de mouvement, un homme grand, arborant une barbe mal taillée, au visage rouge, aux cheveux poivre et sel qui frôlent le col de sa veste en daim, apparaît brusquement dans la clairière, balayant le périmètre du canon de son fusil de chasse au cerf, ajustant sa cible presque délicatement sur Andrews, à l’endroit où il se tient toujours allongé, le ventre pratiquement au milieu des feuilles tombées de l’an dernier.

 

« Et ben, mon gars. Tu pilles mes pièges, hein ? »

 

Depuis son point de vue hors du champ du trappeur, Manny regarde le doigt d’Andrews glisser de la crosse et de la gâchette de son arme. Très calmement, il dit, « Non. Je cherche juste un ou deux lapins pour le souper. »

 

« Où est ton ami alors ? Oh, ben ouais, je sais que vous êtes deux. Et je sais c’que vous faisiez. J’vous ai suivis depuis que vous avez trouvé ce foutu loup. » L’homme ne le lâche pas des yeux et crache. « Pas de chance avec lui. Un ours l’a eu. Un glouton peut-être. La fourrure est foutue. »

 

Après un instant, il dit, « Qui vous êtes Bon Dieu ? Vous êtes pas d’ici. »

 

« Je suis de la Base. On a faim aussi. »

 

« Tu parles. » Le trappeur élève la voix. « Hé, toi là-bas ! Montre-toi ou vous aurez une bouche de moins à nourrir ! Y vous faudra pas autant de ‘lapins ‘. »

 

Manny glisse autour de l’arbre, le pistolet toujours levé. « Lâche ça, salopard. Maintenant. »

 

L’homme se tourne légèrement sur la gauche, le canon du fusil se déplace pour viser la tête de Manny. Le rugissement de la décharge se mêle à la détonation de l’arme de Manny, et celui-ci regarde le long fusil voler en tournoyant des mains de son propriétaire pour cogner le sol, la crosse en premier, et un coup de feu part sans faire de mal en l’air, l’homme lui-même titubant en arrière, une tache cramoisie fleurissant soudainement entre et au-dessus de ses sourcils, son Stetson soufflé de sa tête dans une éclaboussure de sang et de cervelle. Il tombe sur le dos, ses yeux vides et fixes, et il s’immobilise.

 

Andrews se relève, et frotte la terre et les feuilles noires pourries de ses genoux. « Manuel, mec, ton timing était un peu juste, tu sais ça ? »

 

« Nan, je t’ai couvert tout le temps. Allons voir qui on a là. »

 

Une fouille rapide des poches du mort révèle un permis de conduire du Dakota du Sud au nom d’un certain Dietrich, William E., et un trousseau de clés lourdes. Plusieurs sont du type en cuivre qui ouvre les cadenas, et Manny les compte avec un dégoût grandissant. « Six. Ça veut dire qu’il reste au moins six de ces foutus pièges, en présumant que chaque clé n’ouvre qu’une seule serrure. Notre boulot est tracé. »

 

« Qu’est-ce qu’on va faire de lui ? » Andrews montre le mort avec son arme avant de la replacer dans son holster. « Il y a une famille de coyotes affamés là dehors qui pourrait avoir besoin des protéines, si tu me demandes. »

 

Manny croise brièvement le regard de l’autre homme. Il ne blague pas. « Nan. J’aimerais bien, mais on ferait mieux de le ramener et d’en passer par les formes légales. Tu penses que tu peux amener le camion par ici ? Ça sera fichtrement plus facile que d’essayer de le transporter tout le long. »

 

Il faut vingt minutes, avec beaucoup de grincement de vitesses et de roues qui tournent dans le vide, mais Andrews arrête le pick-up au sommet de la pente et à la limite des arbres.

 

Il claque la portière derrière lui avec emphase. Ses taches de rousseur ressortent sur son visage rouge enflammé, la sueur coule le long du bord de son chapeau. Il dit d’un ton neutre. « Merde, gars. Merde à toi, et au cheval sur lequel t’as chevauché, et au poney peint du grand-père. Ça aurait été plus facile de pousser cette foutue guimbarde. T’as une idée de la façon dont on va la redescendre ? »

 

« Crains pas. On va juste rouler le long de cette section stable jusqu’à ce qu’on arrive au bout de la rangée d’arbres. » Manny tapote sa poche. « Après on coupe la barrière et on prend la route. Tu me donnes un coup de main ici, oui ? »

 

Sans cérémonie, ils emballent Dietrich dans du plastique, prenant soin d’emporter son chapeau et son arme. Mettre presque cent kilos de poids mort sur la plate-forme à trois mains laisse Manny transpirant de frustration contre son épaule inutile. Le loup, toujours gelé et avec trente-cinq kilos de moins, est plus facile à manier. Andrews tire soigneusement le corps sur une couverture prête, puis sur une bâche. Ensemble, ils le portent doucement comme un enfant vers le camion et, après un instant d’hésitation, ils l’installent à l’arrière de la cabine.

 

« Tu es sûr de ne pas vouloir l’enterrer ici ? » Demande Andrews en repliant le morceau de plastique dérangé. « L’emmener… ça ne me semble pas juste. »

 

« Ce n’est pas juste », répond Manny d’un ton sinistre. « Mais il est la preuve d’un crime. Et le prends pas mal, mon pote, mais il est le meilleur témoin pour corroborer la raison pour laquelle j’ai tiré sur ce tas de merde. »

 

Au cours de l’heure suivante, ils trouvent trois autres pièges. Le coyote, pris par la queue, les regarde avec des yeux méfiants qui contiennent pourtant encore une lueur d’espièglerie, et ses babines se retroussent dans un sourire de défi alors qu’Andrews lève la Winchester pour placer soigneusement la fléchette dans sa cuisse. Quelques instants plus tard, il est endormi et placé dans une des cages grillagées, une couverture autour de lui pour le protéger du froid. Le blaireau dans le cinquième piège, pris par une patte rongée jusqu’à l’os, ne peut plus être aidé, les yeux vitreux à cause de la fièvre, les côtes gonflant et dégonflant en une respiration faible qui fait un bruit de gargouillis audible. Andrews lève le fusil à fléchette d’un air interrogateur, et Manny secoue la tête. « C’est la septicémie », dit-il. « La pneumonie. On ne peut rien faire à part mettre fin à sa douleur. »

 

Andrews tend la main vers son pistolet, mais Manny l’arrête. « Attends. » Il ouvre le piège, et écarte doucement les dents métalliques de la jambe abîmée. Le blaireau le regarde lourdement avec des yeux éteints, et n’offre aucune résistance. « Doucement, mon gars. Doucement. » Puis à Andrews. « Maintenant. Laissons-le mourir libre. »

 

Le dernier piège retient la femelle lynx. Elle vient d’être piégée, sa blessure saigne d’un rouge pourpre dans la neige. A leur approche, son nez se plisse dans un feulement, dévoilant des dents faites pour arracher la main d’un homme. Elle siffle et recule devant eux, tirant le piège et la chaîne avec elle à la limite de sa longueur. « Oh bon sang », fait observer Andrews inutilement. « Celle-ci va pas vouloir coopérer. »

 

Quand il finit par faire un tir soigné, ils la déposent avec précautions dans l’autre cage, ses yeux vitreux agrandis noircis, cerclés d’or. Manny passe doucement la main sur son flanc en l’entourant d’une couverture, et il la frotte derrière ses jolies oreilles, encore vierges de marques de combat. « On va t’aider, ma fille », murmure-t-il. « Tu es une vraie beauté, pour sûr. »

 

Andrews sourit en démarrant le camion qui fait des embardées le long du ruban plat parallèle à la ligne des arbres. « Tu ne m’as jamais dit que t’aimais les félins. T’as un truc pour ce lynx comme ta cousine la vét’ a un truc pour les loups. »

 

« Ouais. » Après un moment, Manny dit, « c’est pour ça que j’ai tant lutté pour être avec l’escadre d’Allen. Les Lynx. »

 

« C’est comme ça qu’on l’appelle, tu sais. »

 

« Allen ? Un lynx ? Plutôt une tigresse mangeuse d’hommes, si tu veux mon avis. »

 

« Nan. Ta cousine. ‘La Louve de la Cheyenne’. »

 

Manny ricane. « Et ben, je présume qu’il vaut mieux qu’une louve te dévore le cul plutôt que n’importe qui d’autre. Elle va pas aimer qu’on ait ramené le vieux… »

 

« Pour moi c’est pas vraiment du réconfort. » Andrews tire sur la gauche du volant et arrête le camion devant la barrière des Callaghan. « Et maintenant ? »

 

Manny lui tend le fil de fer. « Coupe la barrière. Va sur la route. Et conduis du feu de Dieu. »

 

*******

 

Il est plus de minuit quand Kirsten, les os en compote et avec un mal de crâne qui a augmenté exponentiellement, entre dans la maison. Son comité d’accueil habituel est visiblement absent, et elle va tranquillement vers la cuisine jusqu’à ce qu’elle arrive dans l’encadrement de la porte du séjour. Le boum-boum rythmique de la queue d’Asimov le situe immédiatement, et alors qu’elle s’avance, elle peut voir ses yeux qui brillent par-dessus la hanche humaine qu’il utilise comme oreiller.

 

Elle s’approche du canapé, et son champ de vision est rempli de la vue de Dakota à demi blottie sur le côté, face au foyer et profondément endormie. Son bras replié soutient sa tête alors que sa hanche reçoit celle d’Asi. Sa poitrine se lève et s’abaisse dans un rythme lent, aisé et silencieux. Sa chemise en coton est posée sur un accoudoir du canapé, et elle ne porte que son haut noir et son jean.

 

Le regard de Kirsten voyage avec un réel plaisir sur les courbes allongées de son corps bronzé et musclé, savourant chaque facette comme si elle la voyait pour la première fois. Son propre corps s’échauffe et elle rougit, son épuisement devenu soudainement un souvenir alors qu’une nouvelle énergie rarement ressentie coule à travers elle comme sur des ailes d’aigle. Asi la regarde avec curiosité, mais il ne bouge pas de son poste choisi. Kirsten le contourne, silencieuse comme une apparition, et elle se baisse lentement vers le sol à hauteur de la tête de Dakota. Le visage de la vétérinaire est obscurci par ses cheveux épais, qui brillent comme de la soie dans la lumière du feu qui craque joyeusement, faisant comme un signe à Kirsten de passer les doigts dans sa masse couleur d’encre.

 

Elle répond à la demande, osant à peine respirer alors que ses doigts, pas vraiment fermes, frôlent avec prudence les mèches soyeuses. Quand elle voit que la respiration de Dakota reste profonde et calme, Kirsten, enhardie, repousse les épaisses mèches de son visage d’un toucher légèrement plus affermi, souriant lorsque le profil sans défaut de Koda est lentement révélé. Sa peau est du cuivre bruni, sans rides et brillant légèrement de vitalité. Ses cils, longs et mats, reposent doucement sur sa joue, créant des ombres minuscules de croissant de lune sur la peau douce dessous.

 

Asi gémit doucement et la chatouille de son nez froid et humide, et elle rit doucement, levant la main des cheveux de Koda pour le repousser. Il la regarde avec l’air offensé que seul les Bergers allemands possèdent, et se replace néanmoins, reposant la tête sur son oreiller humain.

 

Quand Kirsten se tourne à nouveau, elle se retrouve avalée totalement dans des yeux de la couleur de la mer des Caraïbes. Elle en oublie la mécanique de la respiration alors que le regard de Dakota, chaleureux et tendre avec cependant une étincelle de feu assez chaud pour vous écorcher, étudie chaque centimètre de son visage. Une main forte, aux doigts longs et parfaitement sculptée se lève et des doigts tracent, avec une douceur impossible, les courbes cupides des lèvres de Kirsten.

 

« Nun lila hopa. »

 

La voix qui prononce les mots est profonde et rauque de sommeil, et Kirsten sent son corps traversé par une fusée. Elle sourit contre le toucher tel un papillon, comprenant le sentiment, si pas les mots eux-mêmes.

 

« Merci », murmure-t-elle. « Et toi… tu es la plus belle femme que j’aie jamais vue. »

 

Ces mots lui valent un sourire aussi radieux qu’innocent, et sa respiration la quitte à nouveau avec l’intensité d’une émotion qui la traverse de part en part. Elle ne bouge pas un muscle lorsque les doigts de Dakota quittent ses lèvres et passent sur sa mâchoire, puis glisse le long de son cou, s’attardant sur son pouls dont elle est sûre qu’il bat comme une grosse caisse d’orchestre. Ils voyagent encore un peu plus, apaisants dans le creux de sa gorge, sentant la peau se contracter dans une déglutition convulsive.

 

Toujours souriante, Koda lève la tête et la pose sur sa main libre. Ses doigts enflamment le ‘V’ du col de Kirsten dans un tracé en fusion, et ils s’y arrêtent, reposant légèrement sur le tissu qui couvre le reste de son corps.

 

« Je t’aime, tu sais », dit Kirsten et puis elle se fige, incapable de croire qu’elle vient juste d’exprimer son sentiment à voix haute.

 

« C’est bien », réplique Dakota, après un moment, en tirant doucement sur le col de sa chemise, « parce que je t’aime aussi. »

 

« Toi… aussi ? » La voix de Kirsten est douce et pleine de fascination.

 

« Mm. Oui, moi aussi. »

 

Le léger tiraillement revient et Kirsten se laisse aller, baissant la tête avant de frôler les lèvres offertes de Koda.

 

« Tellement », murmure Koda, qui intensifie le baiser tout en aidant Kirsten à s’étirer sur son côté. Asi émet un grognement offensé, mais il s’en va lorsque les deux femmes se rapprochent, les corps se touchant et bougeant ensemble.

 

Traçant du bout des doigts les contours délicats des oreilles de Kirsten, Dakota intensifie encore le baiser, écarte les lèvres et l’invite à l’intérieur. Kirsten accepte l’invitation en gémissant doucement. Elle fait de son mieux pour ne pas ramper à l’intérieur de cette femme qui a si aisément volé son cœur, et elle grogne de frustration alors que ses mains se resserrent sur le matériau fin qui couvre le large dos de Koda, étirant et tirant le tissu au bord du déchirement.

 

Prise dans l’émotion du moment, Dakota laisse monter la passion entre elles, atteignant de nouveaux sommets alors que sa langue lutte tendrement avec celle de Kirsten, savourant leur excitation partagée sur son palais alors que le goût de leurs baisers change et devient troublant.

 

Respirant profondément par le nez, elle commence habilement à maîtriser le feu avant qu’il n’explose au-delà de sa capacité à le contrôler. Ce n’est pas qu’elle ne veuille pas de ce qui leur arrive. Loin de là, elle est en train de vouloir plus que ce qu’elle se souvient avoir jamais voulu quelque chose. Mais elle sait, aussi sûrement qu’elle peut sentir le battement frénétique du cœur tendu de Kirsten contre ses seins, qu’il y a un temps pour chaque chose, et que le temps pour une pleine exploration de leur amour n’est pas venu encore.

 

La transition de la brûlure au frémissement est tellement progressive que Kirsten ne proteste même pas lorsque Koda se recule. Ses yeux cillent avant de s’ouvrir et elle sourit, heureuse au-delà du possible. « C’est agréable », ronronne-t-elle, sa voix rauque et un octave bien en dessous de son ton habituel.

 

« Mm. Très agréable. » Koda penche la tête et frotte son nez contre celui de Kirsten, puis elle plonge un peu plus pour voler un léger baiser avant de se reculer à nouveau. « Je t’aime. »

 

Les larmes apparaissent aussitôt dans les yeux de Kirsten. Son sourire est également radieux. « Tu ne sais pas ce que c’est que de t’entendre dire ça. »

 

Koda essuie tendrement les larmes de son pouce, et se penche pour un autre doux baiser. « Je crois que j’en ai peut-être une idée », murmure-t-elle, traînant encore un instant. Puis elle glisse sa joue contre la peau soyeuse de Kirsten et la serre dans une étreinte chaleureuse et profonde, savourant l’intimité et l’amour qui pénètrent son âme.

 

Ceci est vrai. Aussi vrai qu’une chose puisse l’être, même dans un monde devenu totalement faux. Elle laisse le reste de ses barrières tomber sans aucune pensée d’adieu, et s’ouvre totalement à l’amour que cette femme spéciale lui offre si aisément.

 

Elle est libre.

 

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A suivre partie 30

 

Note de l’Auteure : Ok, ok, ne me tuez pas. Je sais qu’on s’est arrêté à un mauvais moment et je sais aussi que certains d’entre vous en ont assez d’être « allumés » (ce qui n’est pas censé être voulu). Dans la prochaine partie, nous vous offrons un épisode spécial de « deux heures » (lire extra long) d’Insurrection (The Growing). Le chapitre contiendra ENFIN ce que je pense que la plupart d’entre vous attendent. Promis. Alors rejoignez-nous dans la suite, ok ?

 

 

Table des matières

 

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