fanfictions

 

INSURRECTION30

Page history last edited by Anonymous 1 yr ago

INSURRECTION

 

De Sword'n'Quill (Susanne Beck)

 

SwordnQuil@aol.com

 

écrit avec T Novan et Okasha

 

 

Traduction : Kaktus (parties 1 à 22) et Fryda (partie 23 à la fin)

 

Table des matières

 

 

 

Ecrit par Susanne Beck et Okasha

 

 

 

AVERTISSEMENT SPECIAL : Et Seigneur, je déteste vraiment avoir à mettre un avertissement, mais en tous cas, ce chapitre contient des scènes explicites de deux femmes faisant l’amour. Si, vous lecteur, cela vous met mal à l’aise, vous êtes encouragé à mettre ce chapitre complètement de côté et à revenir quand ce sera terminé. Merci.

 

 

 

CHAPITRE TRENTE

 

 

 

« Allez tous en Enfer, je veux qu’on rende justice à mon père ! »

 

 

 

« M. Dietrich », commence patiemment Harcourt, » nous savons que la perte de votre père vous a éprouvé. Mais nous avons une procédure à suivre… »

 

 

 

« Vous suivez une procédure qui vous fait écouter le témoignage des fils de pute qui l’ont tué ! Lui, il n’est pas là pour parler ! »

 

 

 

Koda serre les poings sur ses genoux, les doigts serrés si forts dans ses paumes que sa peau blanchit et se tend au-dessus des angles aigus des os. Pendant tout l’exposé de Manny sur comment ils ont trouvé et libéré les victimes de Dietrich, pendant tout le témoignage d’Andrew qui le corroborait, elle est restée petite et calme derrière une barrière de tranquillité, se retirant dans les recoins éloignés de son esprit où son grand père et Wa Uspewicakiyapi lui-même lui ont enseigné à trouver refuge contre la douleur. Et dans ces recoins se trouve Kirsten.

 

 

 

Avec un effort conscient, Koda se force à ignorer la colère qui cogne contre les murailles de son refuge, elle repousse la rage qui brûle à blanc juste derrière les limites de la pensée consciente, et qui ne requiert qu’un moment d’inattention pour s’enflammer. Au lieu de ça, elle se rappelle délibérément la pression du corps de Kirsten contre le sien, la prévenance généreuse de sa bouche. Tout aussi délibérément, elle se rappelle le sentiment de justesse dans leur rencontre, comme si son propre voyage depuis la maison de ses parents, la lutte de Kirsten sur la moitié du continent, avaient trouvé leur fin logique dans la neige de Minot.

 

 

 

Tout arrive précisément comme il devait. Précisément.

 

 

 

Et elle se demande d’où cela vient ? Dakota n’est pas fataliste. Kirsten non plus, elle le sait. Si les derniers mois lui ont appris quelque chose, c’est que le destin est façonné par la volonté humaine, ou par son absence. Beaucoup des victimes de l’insurrection sont mortes, pas tant à cause du massacre par les androïdes que par un moment de paralysie due à l’incrédulité. Tout comme Kirsten, elle est venue à Minot, et maintenant à Ellsworth, à la suite d’une série de refus d’être figée par l’inaction, par le choix de combattre un ennemi encore inconnu. Et de ces actions est née la guerrière qu’elle a sentie endormie au fond d’elle-même toute sa vie durant. Et de ces actions aussi, cet amour inattendu, mûrissant maintenant à la bonne saison.

 

 

 

« Non ! »

 

 

 

Le cri brise son calme, la faisant sursauter abruptement vers la colère qui émane de Dietrich par vagues. Avec un effort, elle réfrène cette rage qui s’élève à sa rencontre. S’il n’avait pas installé les pièges lui-même, il en connaissait certainement l’existence, était complice dans la douleur et la mort de chaque créature piégée. Il est debout devant la cour, le visage cramoisi, les mains levées comme pour frapper les hommes et les femmes du jury.

 

 

 

« Asseyez-vous, M. Dietrich. » Harcourt fait signe au sergent en uniforme qui se tient toujours à la porte du bureau du Juge. « Si vous persistez dans cette interruption, je devrai demander à l’huissier de vous faire sortir. »

 

 

 

La couleur de Dietrich ne faiblit pas, mais il s’interrompt un instant, baissant délibérément la main pour la poser à sa ceinture. Quand il reprend la parole, sa voix est plus calme, bien que la tension soit toujours aussi présente dans les tendons raidis de sa nuque. « Vous les avez entendus. Ils pillaient ses pièges. Il avait le droit de défendre ses biens. »

 

 

 

« Etant donné que, premièrement… le juge compte sur ses doigts point par point… les pièges à mâchoires sont illégaux, et que, deuxièmement, le piégeage quel qu’il soit sans licence est illégal, et de plus, que le loup gris reste une espèce inscrite sur les listes fédérales d’espèces en danger, je ne suis pas sûr que feu M. Dietrich pourrait légalement protester de l’intérêt sur ses biens obtenus par ses activités. Maintenant, asseyez-vous, monsieur. Dr Rivers, s’il vous plait. »

 

 

 

Dietrich reprend sa place alors que Koda s’installe à côté de la table avec le projecteur. Alors qu’elle s’approche de l’estrade basse, un murmure parcourt la salle. Elle détourne délibérément les yeux de la foule. Elle sait ce qu’elle va voir sur leurs visages : de l’admiration pour certains, du respect chez d’autres, du mépris chez les quelques-uns encore piégés dans les préjugés d’un autre âge bien dépassé. C’est pratiquement toujours la même chose partout où elle va maintenant, sauf à la clinique ou parmi les hommes et les femmes qui se sont trouvés au coude à coude avec elle sous le feu et qui lui accordent le respect d’un guerrier à un autre, ni plus ni moins.

 

 

 

« Je dois vous avertir que certaines images que je vais vous montrer sont crues et perturbantes », dit-elle en déballant le portable avant de connecter le câble au projecteur. « Certaines de ces diapos sont des photos prises par le Lieutenant Rivers et le Lieutenant Andrews sur les sites des pièges et dépeignent des animaux blessés qui souffrent. D’autres montrent des victimes qui n’ont pas survécu. »

 

 

 

Elle commence avec le cliché du coyote, qui déclenche un rire nerveux à l’arrière de la pièce. Elle garde un ton neutre et dit, « Pour les Lakotas, Coyote est un escroc, bien connu pour se mettre dans les ennuis. Beaucoup de ces aventures sont drôles, avec des blagues sur Coyote lui-même. Mais ceci », dit-elle en se tournant pour faire face à l’auditoire, « ceci est un animal réel, pas un mythe ou Coyote avec un grand C dans une histoire traditionnelle. Si vous regardez plus près, vous verrez qu’il a mâché la moitié de sa queue pour essayer de s’échapper. » Un zoom sur la blessure, avec les marques de dents claires sur les petites vertèbres. « Un peu plus près encore, et vous pouvez voir l’infection qui aurait pu le tuer même s’il avait réussi à se libérer. »

 

 

 

Cette fois on entend un petit hoquet, et plus d’une tête se détourne de la vue de la chair enflammée et enflée, le pus s’écoulant dans le pelage abîmé. « Si l’infection n’avait pas été stoppée, voici ce qui lui serait arrivé. »

 

 

 

On entend le projecteur cliqueter doucement, et le blaireau mourant apparaît à l’écran. « Je ne peux pas dire avec assurance combien de temps cet animal est resté dans le piège, mais pour que la septicité totale – l’empoisonnement du sang – et la pneumonie terminale se développe, il faut plusieurs jours. »

 

 

 

« Excusez-moi, Docteur Rivers. » Un des jurés, un homme d’âge mûr dont la barbe grisonnante approche une longueur de prophète, l’interrompt. Il se tourne vers Dietrich et dit, « là, je peux comprendre pourquoi quelqu’un pourrait avoir l’impression que les lois fédérales ne s’appliquent plus. En fait, je peux comprendre pourquoi quelqu’un pourrait avoir l’impression qu’il n’y avait pas de loi du tout. Et je comprends que vous admettez que votre père posait des pièges ? »

 

 

 

« Bien sûr qu’il le faisait », répond Dietrich. « Il a posé des lignes pendant des années. Et il n’est pas le seul qui le faisait d’ailleurs. »

 

 

 

Le juré hoche la tête avec compréhension. « Oui, j’imagine bien. » Il s’interrompt, regarde ses mains, puis lève la tête pour fixer Dietrich, ses yeux bleus laiteux lançant des éclairs. « Ce que je ne peux pas imaginer – Bon Dieu, je refuse d’imaginer ça – c’est qu’un homme ayant un quart de décence pourrait poser des pièges et ne pas les vérifier au moins une fois par jour. Dieu sait que nous pourrions revenir à l’âge de pierre et aux peaux de bête, et j’ai pitié de l’ours. Mais laisser un animal souffrir ainsi… » Il secoue un doigt tordu vers l’écran… « c’est du sadisme absolu. Je refuse d’accepter ceci comme une chose nécessaire, monsieur. Je le refuse. »

 

 

 

« Assez-vous, M. Dietrich », dit Harcourt d’un ton répressif alors que l’homme est à moitié debout. « Je ne veux pas avoir à vous avertir de nouveau. Avez-vous d’autres remarques pour l’instant, M. Leonard ? »

 

 

 

Le juré secoue la tête, et repart s’adosser dans son fauteuil en fixant Dietrich d’un air sinistre. On va y arriver. Il y a du triomphe grimaçant dans la pensée et dans le petit sourire ironique aux coins de la bouche de Koda. Ils sont aussi dégoûtés du père que du fils. Ils vont confirmer la loi. Elle dit tout haut, « Dois-je continuer, monsieur le Juge ? »

 

 

 

« Si vous voulez bien, Docteur Rivers. »

 

 

 

Koda s’arme de courage et envoie la diapositive suivante à l’écran, se tournant pour faice face aux jurés, détournant délibérément son regard de Wa Uspewicakiyape mort dans la neige. Sa voix sonne creux à ses propres oreilles alors qu’elle prononce, « Nous voyons ici ce qui arrive quand de telles blessures et l’infection qui en découle suivent leur cours. Cette victime est un Grand Loup adulte mâle, Canis Lupus, une espèce en danger et protégée par les lois fédérales. » Elle fait le zoom sur la patte brisée, et un jeune homme à l’arrière de la salle se lève brusquement et se dirige vers la porte, une main sur la bouche. « La blessure initiale dans ce cas est une fracture multiple du tibia droit et du péroné, en termes communs, sa patte a été tellement écrasée, avec l’os dépassant de la peau, qu’une réparation médicale aurait été impossible, même si on avait trouvé immédiatement le loup ; le seul choix aurait été l’euthanasie ou l’amputation et la vie en captivité. » Elle s’interrompt un instant, les mots amers dans sa bouche. « Alors qu’il était immobilisé dans le piège, ce loup a été attaqué par, et a d’une certaine façon réussi à combattre, un grand prédateur, peut-être un ours, plus probablement un glouton (Ndlt : glouton = Wolverine en anglais). Notez les blessures en perforation sur la nuque. Notez également la blessure abdominale. Les bords sont secs et enflammés, indiquant le début de l’infection. Tout comme dans le cas du blaireau, l’exposition aurait résulté en pneumonie. A nouveau, nous parlons de jours. »

 

 

 

Elle continue à parler au-delà de la rage qui menace de l’étouffer. « Il y avait aussi une tanière à environ trente mètres de ce piège. A cause de la mort de ce loup, sa compagne, qui avait donné naissance en dehors de la saison, a été obligée de laisser les petits pour chercher de la nourriture. On lui a tiré dessus, pas mortellement, au portail de la base militaire aérienne d’Ellsworth. Entre le piège et le tir, trois des quatre bébés sont morts, une perte nette en tout de quatre pour une population en cours de repeuplement. La perte, bien entendu, est bien plus importante sur le long-terme. »

 

 

 

« Enfin », dit-elle, « nous avons une jeune femelle lynx, attrapée dans l’heure qui a précédé sa découverte par le Lieutenant Rivers et le Lieutenant Andrews. » Elle passe la diapo du félin qui recule devant ses sauveteurs, les oreilles aplaties sur sa tête, le nez plissé dans un feulement. « La blessure n’a pas eu le temps de s’infecter, et aucun os n’a été brisé. Comme vous le savez peut-être, l’absence de fracture est atypique. Dans ce cas, plusieurs tendons étaient sectionnés et ont nécessité des points de suture. »

 

 

 

« Docteur Rivers ? » Un autre membre du jury, une femme dont les longs cheveux blonds sont retenus dans une queue de cheval épaisse dans son dos, et dont les mains montrent les cals de mois de travail ardu, regarde vers Harcourt pour demander la permission de parler. Celui-ci hoche la tête, aussi elle pose sa question. « Quel est le diagnostic pour le coyote et le lynx ? »

 

 

 

Koda sourit, les nœuds dans ses épaules commencent à se dénouer. « Très bon, dans les deux cas. En fait, les deux vont être relâchés d’ici une semaine ou deux. »

 

 

 

« Et à quoi attribuez-vous leur guérison ? »

 

 

 

« J’attribue leur guérison à leur sauvetage par les Lieutenants Rivers et Andrews, et au traitement rapide d’urgence du Sergent Tacoma Rivers. S’ils n’avaient pas été trouvés et soignés, les deux seraient certainement morts. »

 

 

 

« La vache ! » Dit quelqu’un d’un ton traînant dans l’audience. « Y a combien de vets sur cette base ? Vous faites des visites à domiciles, Doc ? »

 

 

 

« Oh Doc, j’ai mal, vraiment mal », gémit un jeune homme à l’arrière. « S’il vous plait, aidez-moi ! »

 

 

 

Un rire soulagé emplit soudain la pièce, et le juge donne un petit coup sec, brusquement, avec son marteau. Un silence abrupt s’installe. Harcourt fixe celui qui a parlé d’un regard acéré et brillant comme un diamant de derrière ses lunettes. « Bien sûr que oui, Marc Beauchamp. Et si vous ne vous calmez pas et ne maintenez pas l’ordre dans cette procédure, je vous en ferai sortir ainsi que cette cour. » Il se tourne vers Koda et demande, « Docteur Rivers, avez-vous quelque chose à ajouter ? »

 

 

 

« Non, votre Honneur. »

 

 

 

« Merci. Sergent Tacoma Rivers à la barre, s’il vous plait. »

 

 

 

Tacoma se lève et fait un pas incertain vers la barre, puis accepte ses béquilles de la part de Manny visiblement à contrecoeur. « Brave homme », dit Koda doucement en passant près de lui en chemin vers son propre siège.

 

 

 

Alors qu’elle se retourne pour s’asseoir, un mouvement dans la salle du tribunal attire son regard. La porte s’ouvre pour laisser entrer Kirsten, qui s’arrête un instant pour examiner le public et le jury, son regard se posant finalement sur Koda avec un sourire. Elle fait un pas de côté et un homme de haute taille, vêtu d’une veste en daim, les cheveux grisonnants retenus en arrière dans une queue de cheval, entre derrière elle. Ses yeux, assombris sous des sourcils noirs, sont bleus comme une aile de geai. Avec un regard vers Tacoma qui prête serment appuyé sur une béquille, Dakota pose le portable sur sa chaise et remonte l’aile aussi vite qu’elle peut sans se mettre à courir. Alors qu’un sourire s’étend sur le visage de son père et qu’elle lui renvoie le sien, son cœur qui s’était soudainement mis à battre fort revient à la normale. Quoi que ce soit qui amène Wanblee Wapka à Rapid City, ce ne sont pas des mauvaises nouvelles de la maison.

 

 

 

Alors qu’elle s’approche, il tient la porte pour que Kirsten et elle puissent passer et la laisse se refermer derrière eux. Sans un mot, il ouvre les bras et elle s’accroche à lui silencieusement un long moment, sans qu’il soit besoin de parler. Puis il dit, « je suis désolé, chunksi. Kirsten m’a raconté ce qui est arrivé à Wa Uspewikakiyape. »

 

 

 

Dakota relâche son étreinte juste assez pour reculer un peu et croiser son regard. « Je l’ai trouvé encore vivant. Je ne pouvais pas l’aider. » Elle entend la brisure dans sa propre voix, à demi-plaintive, à demi-rageuse. « Je ne pouvais pas l’aider. »

 

 

 

Il n’essaie pas de la contredire. « Tu aides sa compagne et son petit. Sans parler de toute son espèce. Il considèrerait ça comme un marché juste, je pense. »

 

 

 

« C’est tout ce que je pouvais faire. » Les mots sont amers sur sa langue, comme de la bile.

 

 

 

« C’est beaucoup. Non. » Il la coupe alors qu’elle ouvre la bouche pour le contredire. « Je sais que tu penses que ce n’est pas assez. Mais c’est de la justice, et tu as combattu durement pour elle. » Il hoche la tête vers Kirsten. « Et d’autres aussi. »

 

 

 

« Vous vous êtes rencontrés ? » Avec un petit choc, il apparaît à Koda que son père et Kirsten ne sont pas arrivés ensemble par hasard.

 

 

 

« Je suis d’abord allé à la Base, pour vous chercher, Tacoma et toi. » Il sourit à Kirsten. « On a fait connaissance sur le chemin en ville. »

 

 

 

« Oh. » A son grand dépit, Dakota sent la rougeur s’étendre sur son visage, sa peau se réchauffer. « C’est… bien. »

 

 

 

Le regard de son père brille maintenant, avec la chaleur du ciel d’été. « Oui, vraiment. »

 

 

 

Par les dieux, est-ce que c’est écrit sur mon front? « Maman… ? »

 

 

 

« Va s’adapter. »

 

 

 

« Pas sans se battre. »

 

 

 

« Probablement pas. En attendant… »

 

 

 

Manny pousse la porte, en utilisant son épaule valide. Le regard de Wanblee Wapkase se déplace, et saisit les mains bandées, mais il ne dit que, « Tonskaya ? »

 

 

 

« Leksi. Désolé. Koda, le jury ne va pas sortir du tout. Ils disent qu’ils n’ont pas besoin de délibérer. »

 

 

 

Le jury, qui s’est réuni en petit comité, avec Harcourt en son centre, revient vers la table quand Koda, suivie de Kirsten, de son père et de son cousin rentrent dans la salle du tribunal. Silencieusement, ils s’installent le long du mur de l’arrière, et Kirsten glisse légèrement sa main, en toute discrétion, dans celle de Dakota. Koda lui presse les doigts - merci – et attend le verdict.

 

 

 

« Monsieur le Président », débite le juge. « Avez-vous pu déterminer la cause et les conditions de la mort de William E. Dietrich, décédé à Rapid City, Comté de Pennington, dans l’Etat du Dakota du Sud ? »

 

 

 

Le Président se lève. Louie Wang est un homme d’allure juvénile dont les yeux sont noirs drrière des lunettes aux verres en culs de bouteille ; même après Armaggeddon, sa chemise comporte une protection en plastique pour quelques crayons et un marqueur. Avant de rencontrer Kirsten, Koda l’aurait étiqueté comme un fondu typique d’informatique. « Oui, Votre Honneur. »

 

 

 

« Vos conclusions, monsieur le président, sur la cause de la mort ? »

 

 

 

« Comme il l’a préalablement été déterminé, la cause de la mort a été une simple blessure d’arme à feu à la tête, Votre Honneur. »

 

 

 

« Les conditions de la mort ? »

 

 

 

« Homicide, Votre Honneur. »

 

 

 

Les doigts de Koda se serrent convulsivement autour de ceux de Kirsten. Celle-ci serre à son tour, fort, une expression intriguée sur le visage, qui fait contrepoint à celle alarmée sur celui de Manny. Seul Wanblee Wapka ne semble pas remué, détendu, une main tenant son chapeau, l’autre une poche de veste.

 

 

 

« Y a-t-il d’autres conclusions, M. Wang ? »

 

 

 

« Deux autres, Votre Honneur. »

 

 

 

« Votre première conclusion supplémentaire, s’il vous plait. »

 

 

 

S’appuyant sur un carnet jaune sur la table, Wang dit, « notre première conclusion supplémentaire, en l’absence d’une cour criminelle civile et d’un grand jury proprement constitué, est que, alors qu’un homicide – le meurtre d’un être humain – a été commis, il n’y a pas trace de crime. A partir des preuves présentées, le verdict de ce jury est que le Lieutenant Manel Rivers a agi pour défendre sa propre vie et celle du Lieutenant Andrews quand il a rendu les coups de feu tirés sur eux par William Everett Dietrich, décédé. Le jury appelle l’attention de la cour sur les circonstances que ledit William Everett Dietrich était en train de commettre un crime quand il a tiré sur les lieutenants avec intention de tuer, et par-là même a tenté le meurtre capital, une infraction qui entraîne la peine de mort dans cet état.

 

 

 

Koda sent son souffle la quitter brutalement, et elle note le soulagement alors que chaque muscle du corps de Manny semble soudainement se détendre, retenu par la simple pression de ses épaules contre le mur. Un coup d’œil vers son père lui dit qu’il n’a jamais douté du verdict. Ce n’est pas tant, elle s’en rend compte, qu’il fait confiance à la loi, qu’il lui fait confiance à elle, et à Tacoma, et à Manny lui-même. Il leur fait confiance pour agir avec honneur, fait confiance à leur capacité de défendre ce type d’actions.

 

 

 

« Et votre seconde conclusion, monsieur le Président ? » Demande Harcourt.

 

 

 

« Notre seconde conclusion supplémentaire, » répond Wang, se référant toujours au carnet, « est la suivante. En l’absence de tout organisme législatif dûment constitué dans l’Etat du Dakota du Sud, ce jury confirme les lois actuelles qui protègent les espèces considérées soit comme menacées soit en danger, ainsi que les lois qui interdisent l’utilisation des pièges à mâchoires ou autre objet légalemet défini comme cruel. »

 

 

 

« Vous parlez pour tous ? »

 

 

 

Un par un, les jurés confirment leurs votes et le juge ajourne le tribunal sine die. Alors que le public commence à sortir en file indienne, quelques-uns forment un nœud serré autour de la famille Dietrich, et Tacoma se dirige vers l’arrière de la salle. Il marche d’un pas incertain, les deux béquilles dans une seule main, leurs embouts en caoutchouc frappant le carelage comme un bâton de marche à forme libre.

 

 

 

Wanblee Wapka regarde son aîné puis son neveu et son fils de nouveau. « Vous deux vous êtes vraiment déglingués », dit-il calmement. « A quoi ressemble l’autre gars ? »

 

 

 

« A des petites tranches de métal », répond Tacoma en souriant. « Beaucoup de morceaux. »

 

 

 

Koda sourit à Kirsten lorsque Wanblee Wapka étreint Tacoma. C’est aussi ta famille. Mais ce n’est pas une chose qu’on dit quand des étrangers passent en masse près ‘eux, alors elle se contente de serrer la main de Kirsten, sans s’inquiéter qu’on la remarque.

 

 

 

Quinze minutes plus tard, ils sont agglutinés dans le pick up à double cabine de Wanblee wapka, le propre camion de Koda ayant été laissé à la garde d’un conscrit. Quand ils sont installés, Manny regarde en arrière à travers la vitre latérale dans la plate-forme couverte d’une bâche de camping et fronce les sourcils. « C’est quoi toutes ces boîtes là ? Tu t’installes avec nous, Leksi ? »

 

 

 

« J’ai bien peur que non », dit Wanbla Wapka, en manoeuvrant le lourd camion avec compétence hors de l’espace étroit jusqu’à la route. « Ce sont juste quelques petits trucs que ta tante a envoyés : des pêches maison en boite, du maïs, des haricots, du pain rôti, et autres choses. »

 

 

 

« Il y a quelques poulets et des rôtis à la maison aussi », ajoute Kirsten. « Et du bœuf au mess… tout le monde va avoir le ventre plein ce soir. »

 

 

 

« Merci, Até », dit calmement Koda, et elle reçoit un sourire en retour.

 

 

 

Mais ce n’est rien en comparaison avec l’expression béate de Manny, qui se reflète dans le rétroviseur. « Bon pain, bonne viande », dit-il très respectueusement. « Seigneur, allons manger. »

 

 

 

********

 

 

 

Koda se tient dans un brouillard blanc de condensation qui émerge du réfrigérateur, le souffle de l’air lui refroidit le visage. « Tu appelles ça quelques poulets et un rôti ou deux ? »

 

 

 

« J’admets que je n’étais pas aussi… précise… que j’aurais pu l’être. » La voix de Kirsten est factuelle et pince-sans-rire, mais Koda la connaît depuis assez longtemps pour reconnaître le soupçon de rire qui transparait dessous.

 

 

 

« Comme c’est peu scientifique de ta part », murmure Dakot, en examinant l’espace encombré devant elle. Il y a des poulets et des rôtis, c’est sûr. Il y a aussi un jambon, un pavé de bacon, quelques bonbonnes de lait frais, du beurre, plusieurs douzaines d’œufs, et un assortiment de paquets avec une forme plus que tentante de côtes de porc et de T-bones. Au-dessus, le compartiment de congélation déborde d’encore plus de ces mêmes choses. Un sac en jute de pommes de terre est appuyé contre les placards du dessous, accompagné d’un autre de grands oignons dorés et encore un autre de carottes.

 

 

 

« Ta mère », dit Wanblee Wapka avec un haussement d’épaules de dénigrement, « est convaincue que tu es au bord de l’inanition. »

 

 

 

« Oh on l’est ! » La voix de Manny résonne depuis son siège à la table. « Ne la laisse pas te dire le contraire ! »

 

 

 

« Et bien, pas tout à fait. » Dakota referme le réfrigérateur et donne une étreinte brève mais ardente à son père, puis se penche en arrière pour lui sourire. « On en est à ‘nourrissant mais pas appétissant’, cependant. »

 

 

 

« Du fromage caoutchouc », dit Kirsten avec un froncement du nez.

 

 

 

Wanblee Wapka montre la route d’un mouvement de la tête. « Je vais apporter le reste. »

 

 

 

Le reste se compose de deux boîtes de fruits faits maison et de légmes, tout depuis la confiture de raisin sauvage à l’okra mariné (NDLT : sorte de piment) au vinaigre. Koda déballe les bonbonnes Mason pendant que deux poulets marinent dans l’eau salée dans l’évier. « Até ? » Dit-elle d’un ton hésitant, un quartier de tomate en ragoût déjà dans la main. « Tu es sûr que vous pouvez vous passer de tout ça ? »

 

 

 

L’effet du visage de Manny qui retombe soudain est presque comique, « Leksi, on ne peut pas prendre des choses dont toi et Themunga pourriez avoir besoin. »

 

 

 

Wanblee Wapka pose une troisième boîte, plus grande mais plus légère, et il étudie Dakota et son cousin pendant un long moment. Il finit par dire, « nous ne sommes plus une simple famille de ranch. Nous sommes devenus un village. Ces dernières semaines, nous avons cultivé cinq cents acres supplémentaires de légumes de jardin, et mille autres de foin et de maïs. Les Goetzes ont apporté leurs moutons et se sont installés chez les Hurley. Brenda Eagle Bear a posé son métier à tisser et tisse dans l’un de leurs bâtiments extérieurs, et son mari Jack fait des bines et répare les herses tordues, il ne se contente pas de ferrer les chevaux. A moins d’un miracle, le printemps prochain nous allons cultiver derrière certains de ces chevaux. Le monde a changé, Dakota. Il faut que nous changions avec lui. »

 

 

 

Koda pose la jarre sur une étagère avec un sourire désabusé. « Je sais. C’est juste que je ne m’attendais pas à ce que la maison change aussi. » Wanblee Wapka lui presse doucement l’épaule, puis sort pour aller chercher un peu plus du grand envoi de Themunga.

 

 

 

Une demi-heure plus tard, les préparations du dîner vont bon train. Maggie, rentrée au milieu du rangement des nouvelles provisions, force Kirsten à l’aider à lutter pour sortir la rallonge centrale de sa table de l’espace de rangement encombré de son grenier, pendant que Wanblee Wapka réussit à écarter les bouts récalcitrants. Sa cravate d’uniforme et son blouson accrochés sur le porte-manteau de l’entrée, Tacoma pèle des pommes de terre dans un grand bol en terre posé entre ses pieds. Manny, un peu exclus à cause de ses mains blessées, apporte ses encouragements à tout le monde. « Hé, couz’ », fait-il observer alors que Koda se met à découper les poulets, « je ne savais pas que tu étais une déesse du foyer. »

 

 

 

Koda coupe savamment une cuisse d’un pilon… « Je ne le suis pas. Je suis chirurgien. »

 

 

 

« Attention à ce que tu dis, là, frérot », dit Tacoma avec un sourire. « Elle est bonne avec ce truc. »

 

 

 

Alors qu’ils s’assoient pour dîner de poulet frit et de sauce, de purée et de petits pains, Koda jette des coups d’œil autour de la table. La nostalgie se deverse aux bords de sa conscience, le souvenir de milliers de soirs comme celui-là, son père ou son grand père à un bout de la table, sa mère à l’autre, le clan des Rivers qui s’agrandit toujours en rang au milieu. La famille a largement dépassé la table pour le dîner de son enfance ; au Solstice en décembre dernier, ils avaient ajouté quelques tables d’appoint, et une troisième, à part, où les cousins les plus jeunes pouvaient écraser leurs pois dans leurs pommes de terre tout leur content. Dakota regarde la femme à son côté, et il lui apparaît qu’elle pourrait bien ne jamais amener Kirsten à la maison chez sa mère, pourrait ne jamais retourner dans une famille intacte. Ils avaient échappé au destin jusque là ; mais l’attaque qui avait blessé Manny et Tacoma ne fait que mettre en exergue combien leur position ne tient qu’à un fil.

 

 

 

Un frisson lui parcourt la colonne vertébrale, une ombre de prémonition. Il y a une finalité à ce repas ; elle repose, d’une certaine façon, sur un point qui divise le passé et le futur. Une chose de dite, une chose de faite, cette nuit va altérer le cours de toutes leurs vies à venir. Par-dessus les plats qui circulent, elle croise le regard de son pèe et sait qu’il le ressent aussi.

 

 

 

Tout arrivé précisément comme il le doit. Précisément.

 

 

 

C’est la seconde fois aujourd’hui que la pensée lui parvient. La prédiction est une chose familière pour elle ; tout comme le rêve ; tout comme la prophétie. Ce n’est rien de tout ça. C’est un sentiment de dessein, d’un chemin marqué pour être parcouru, encore et encore, la vie après la mort après la vie à travers les cycles infinis.

 

 

 

La pensée diminue, graduellement, et elle retourne son attention à ceux qui sont à table avec elle. Son père, son frère et son cousin ; Maggie, son amie ; Kirsten, son aimée.

 

 

 

Et la mort est assise à cette table avec eux, le visage squelettique et inexorable.

 

 

 

Avec un effort, elle revient au présent. Les avertissements, se rappelle-t-elle, arrivent précisément parce qu’on peut en tenir compte, parce que le mal peut être détourné. Elle se force à manger son souper, alors que la conversation vole autour d’elle - son père et Maggie sont maintenant en pleine discussion sur un accord marchand entre la Base et la communauté des Rivers, Manny et Tacoma répondent à des questions sur les profits relatifs à récupérer une demi-douzaine d’éoliennes en plus ou bien d’essayer de reconnecter la grille qui dessert à la fois la base et Rapid City. Kirsten, près d’elle, lui touche brièvement le bras. « Tu vas bien ? »

 

 

 

« Oui, bien sûr, c’est juste… »

 

 

 

« Que tu étais un peu ailleurs. » Kirsten complète la phrase pour elle, doucement.

 

 

 

« Ça arrive. Je vais bien. » Koda sourit à Kirsten, et à son père, croisant à nouveau son regard inquiet, le laissant voir qu’elle est avec eux à nouveau.

 

 

 

Ses yeux promettent une conversation plus tard, mais pour le moment, le monde revient à la normale autour d’elle. Les mains de Kirsten effleurent les siennes sous la table, délibérément, et Koda lève les yeux pour saisir la légère rougeur qui empourpre le visage de l’autre femme. Tout comme ceux de son père, les yeux verts disent plus tard.

 

 

 

Et il y aura un plus tard. Je le jure.

 

 

 

Délibérément, les doigts de Koda se referment sur ceux de Kirsten, serrant fort leurs vies et leur futur.

 

 

 

*******

 

 

 

 

L’horloge du couloir sonne neuf heures lorsque Dakota se glisse sans bruit à l’intérieur. Ses patients sont tous installés pour la nuit, les médicaments pris, les cages nettoyées comme il se doit. La cuisine et les pièces qu’elle peut voir au-delà sont dans le noir, un sentiment de solitude, confortable après la ruée de la matinée, s’étend sur la maison. Wanblee Wapka est allé aux couchettes des quartiers des officiers de la base avec Tacoma et Manny, et pour s’assurer que son fils et son neveu guérissent bien. Maggie, comme elle l’a fait pratiquement chaque nuit ces deux dernières semaines, a annoncé son intention de travailler tard. Ces dernières semaines, Hart est devenu de plus en plus distant, et la plupart des questions quotidiennes de la Base sont revenues à la Colonelle et à un ou des officiers juniors de terrain. Ces derniers temps, elle n’est rentrée à la maison que pour manger, retournant à son bureau après le souper pour coordonner les provisions, assigner du personnel, s’inquiéter des forces des androïdes qui se cachent au-delà de leur périmètre et finalement saisir quelques heures de sommeil sur une couchette installée dans l’espace étroit entre le bureau et la fenêtre. Une partie du changement, c’est le poids du commandement, une autre part égale, suspecte Dakota, c’est le tact. Avec Maggie sortie pour la nuit, Koda a une chambre et un lit qu’elle n’a pas besoin de partager. Ou qu’elle peut choisir de partager, si elle le veut, sans souci d’une intrusion. Ça n’est pas encore à l’ordre du jour ; Kirsten dort et travaille toujours dans la petite chambre d’ami, triant des lignes infinies de code à la recherche de la séquence qui va, finalement, et de manière permanente, incapaciter les droïdes. Elle y est à cet instant, sa présence et celle d’Asi comme deux petits tourbillons dans la conscience de Koda.

 

 

 

L’air s’est rafraîchi, et Koda va vers la fenêtre au-dessus de l’évier. La brise pousse les rideaux vers son visage alors qu’elle tend la main vers le châssis, et lui arrive alors le son des grenouilles qui chantent près du ruisseau qui coule à travers les bois, et qui font le contrepoint au léger rire d’une hulotte. Les étoiles sont éparpillées dans le ciel, claires malgré la lueur habituelle de la ville ou de la Base, un flamboiement blanchâtre qui, s’il n’y avait pas ces lampes qui brûlent aux fenêtres, et le balayement occasionnel des projecteurs, pourrait envoyer des ombres dans la cour arrière. Doux et familier, l’air de la nuit porte l’odeur de l’eau et de la terre humide et de la verdure qui pousse.

 

 

 

Normal. Depuis que l’insurrection a démarré, c’est le plus près qu’une soirée ait pu être de la normale.

 

 

 

Il y a de l’agitation en elle ce soir, née de la prémonition d’une perte inéluctable, née aussi, de cette nuit posée au bord du printemps. Si elle était à la maison, elle emmènerait Wakinyan Luta loin de ses juments pour une heure et elle chevaucherait jusqu’à en être fatiguée. Mais elle n’est pas à la maison, n’a aucune idée de quand elle y sera de nouveau. Lentement, elle tire sur la fenêtre, renvoyant la nuit au-dehors et ses voix qui l’appellent. Il y a du travail à faire ici et maintenant.

 

 

 

Elle allume la lumière et ouvre la grande boite que Wanblee Wapka a laissée près de la porte du couloir. Sur le dessus se trouvent plusieurs couches de vêtements : des sous-vêtements, des chaussettes, des chemises, des jeans, tous repassés et bien pliés. En dessous, une douzaine de livres, visiblement choisis avec soin sur les étagères de sa propre maison : la biographie par Paz de Sor Juana de la Cruz, traduction, une copie de l’Iliade, dont la couverture bouge à l’endroit où elle rejoint la tranche, un livre fin de poésie en allemand. Elle s’agenouille près de la boite, ses vêtements posés avec soin sur les chaises du dîner, elle laisse le dernier livre lui tomber dans la main, vers le poème introductif. Son langage rare évoque les vastes espaces de la plaine d’Europe Centrale, les personnages d’une tribu de l’Age de Glace agglutinés autour du feu contre les choses invisibles de la nuit, le récit de contes qui s’attardent à la lisière, rendant la magie des mots puis s’évanouissant à nouveau dans l’obscurité et le pays désert.

 

 

 

Am rande hockt

 

 

 

Der Maerchenerzaehle…

 

 

 

Son regard balaie la page jusqu’à la fin :

 

 

 

Heiss willkommen den Fremden.

 

 

 

Du wirst en Fremder sein.

 

 

 

Bald.

 

 

 

Acueille chaleureusement l’étranger.

 

 

 

Tu seras un étranger.

 

 

 

Bientôt.

 

 

 

Le bruit de pas légers lui parvient depuis le couloir. « Dakota ? C’est toi ? »

 

 

 

« Je suis ici. Dans la cuisine. » Elle ferme le livre et le pose sur la pile de vêtements qui seront portés dans ce qui est maintenant sa chambre.

 

 

 

Kirsten apparaît dans l’encadrement de la porte, ses lunettes sur le dessus de sa tête, les yeux fatigués. Koda lève les yeux vers elle, et saisit l’affaissement de ses épaules, les petites lignes au coin de sa bouche. Pour Dakota, c’est une des plus douces visions qu’elle ait jamais vue. Même morte de fatigue, Kirsten possède une aura de force et de vitalité qui parle profondément à l’âme de Koda. Une intelligence puissante et intense, affûtée comme une lame de rasoir, brûle même dans ses yeux fatigués. La bonté innée intérieure, et la beauté extérieure, brillent de rose et d’or, comme le soleil levant sur une chaude journée d’été. Elle se demande, brièvement, pourquoi il lui a fallu si longtemps pour le voir, ou du moins, si pas le voir, l’admettre. « Tu as besoin d’une pause », dit-elle tout haut, haussant les épaules mentalement sur des questions auxquelles elle pourrait bien ne jamais savoir répondre.

 

 

 

« J’ai l’impression que mon fichu cou est déjà brisé. » Kirsten passe ses phalanges sur les muscles raidis qui partent de ses épaules vers sa nuque. « Ces techniciens que Maggie m’a fournis sont bons dans le domaine des micro puces, mais chercher une aiguille d’un micron dans une meule de foin de la taille d’une planète font les maux de crâne. Quand c’est comme ça, j’ai bien peur de regarder droit vers l’arme fumante et de ne pas la reconnaître. Et le monde entier va revenir vivre dans des grottes et chasser avec des lances en os parce que je suis trop fatiguée pour savoir ce que je regarde. » Elle sourit, puis une étincelle de vie parvient dans ses beaux yeux de jade. « Mais je suis optimiste. Si on a de la chance et que le ruisseau ne monte pas, comme disait mon père, on pourrait avoir des données préliminaires dans les prochains jours. »

 

 

 

« Ce sont assurément de bonnes nouvelles. Et la recherche sur l’espion ? Des progrès ? »

 

 

 

Le sourire de Kirsten s’éteint. « Non. Maggie se bat contre les lois, professionnellement, bien entendu, mais son boulot est encore plus dur que le mien, j’en ai peur. Nous gardons ceci sur une base stricte de confidentialité. Elle n’en a même rien dit à Hart. »

 

 

 

« Ne faites confiance à personne. »

 

 

 

« Sauf moi et toi », blague Kirsten, en souriant à nouveau. Puis elle tressaille alors qu’un élancement de douleur traverse sa nuque pour s’y installer.

 

 

 

Koda se lève et glisse sa main le long de l’épaule de Kirsten jusqu’à sa nuque. « Oh oui », dit-elle. « Tu pourrais faire rebondir des balle de tennis là-dessus et ne même pas le sentir. Ça te dit du thé à la camomille ? »

 

 

 

Kirsten fait une moue de dégoût. « Et un verre de Johnny Walker ? »

 

 

 

« Si on en avait », dit Koda en souriant. « Et de l’onguent de cheval ? »

 

 

 

« Tu ne… tu te moques de moi, hein ? »

 

 

 

« Un compromis ? » Koda lève la boite de tisane et commence à remplir une petite casserole d’eau. « Ina a envoyé du miel. Tu n’auras pas à la boire nature. »

 

 

 

« Ta mère est une femme étonnante. De la nourriture, des vêtements, des livres… » Koda suit le regard de Kirsten qui embrasse la récompense inattendue. « C’est quoi là au fond ? On dirait des draps. »

 

 

 

« Ça l’est probablement. Et un kit contre les morsures de serpents, et une aiguille et du fil, et une fusée d’éclairage, et… »

 

 

 

« … et une perdrix dans un pêcher », termine Kirsten.

 

 

 

« Nan. La perdrix est déjà dans le congélateur. » Pendant que l’eau bout, Koda emporte les livres que sa mère a envoyés dans le séjour, en laissant certains sur le coffre bas qui sert de table de salon, pour en mettre d’autres sur des étagères. Elle suspend les vêtements dans la moitié du placard de la chambre de Maggie qui est devenue la sienne. Si elle est honnête, la chambre est aussi la sienne, et probablement la maison ; si Hart lâche complètement, Maggie va sûrement déménager dans les quartiers de commandement. Koda retourne à la cuisine et y trouve Kirsten qui verse la tisane dans le pot chauffé, des tasses et du miel posé sur le comptoir. « Prête ? »

 

 

 

« Presque », répond Kirsten, en se retournant pour prendre l’eau sur la plaque chauffante et la verser sur la camomille. « Laisse-moi t’aider avec ce grand paquet pendant que ça infuse. »

 

 

 

« Je m’en occupe. Ce ne sont que… » Koda s’interrompt brusquement en passant les mains le long des côtés de la boite pour soulever le paquet. Ça ne ressemble pas du tout à des draps et des serviettes. « Non, ça n’est pas ça. C’est une couverture ou une couette, je pense. » Bien retenu au fond, le paquet se libère soudainement, son emballage de mousseline retombant pour révéler un spectre ardent de rouges et d’orangés et de jaune doré, contrastés ici et là par des ombres couleur de paon bleues et violettes.

 

 

 

« Et bien, ça aurait été utile en février… » Kirsten, qui se tourne vers la cuisinière, s’arrête comme si elle était enracinée dans le sol, la main à demi tendue vers la poignée de la casserole. « Seigneur, que c’est beau. »

 

 

 

Koda passe la main doucement sur la myriade de petits losanges qui forment le dessin, laissant les plis de la couette retomber pour le révéler tout entier. « C’est une couette étoile », dit-elle tranquillement.

 

 

 

« On dirait plutôt une croix de Malte », dit Kirsten. Avec soin, elle éteint la plaque et verse l’eau bouillante dans la théière. « Je peux ? »

 

 

 

Koda hoche la tête et ensemble elles manoeuvrent la couette à demi-ouverte hors de la cuisine vers le séjour, l’étalant sur le dossier du canapé en face du feu qui brûle lentement dans l’âtre. Kirsten hoquète lorsque le dessin apparaît en entier, l’étoile aux huit pointes couvrant presque entièrement la couette, tissée de toutes les couleurs de feu, depuis son cœur bleu jusqu’à ses bords blancs. Elle s’agenouille devant le canapé et passe doucement les mains sur le tissu, puis dit, « ça veut dire quelque chose, n’est-ce pas ? Je veux dire, on ne dort pas simplement dessous, non ? »

 

 

 

« On peut, mais non, habituellement non. » Koda bouge quelques livres et s’asseoit sur le coffre. Ses doigts tracent le dégradé depuis le bleu électrique au cœur de l’étoile, à travers le jaune et l’orangé enflammé puis le rouge et le jaune à nouveau. Elle peut presque sentir la chaleur qui s’en élève, la flamme au cœur de l’étoile lui arrachant la peau. « Une couette comme celle-ci est donnée à quelqu’un à un moment de changement dans sa vie. Un mariage, une promotion, l’avancée dans l’âge. Parfois c’est la commémoration d’une mort. »

 

 

 

« Ton loup », dit doucement Kirsten.

 

 

 

« Wa Uspewikakiyape. Oui. » A nouveau, Koda passe la main sur la surface de la couette, traçant les coutures égales et impossiblement petites. « Mère avait ceci sur un métier quand j’ai quitté la maison en décembre. »

 

 

 

« Pourquoi une étoile ? »

 

 

 

Koda garde le silence un instant, étudiant le visage de Kirsten. L’amour s’y trouve, dans les lèvres doucement écartées, la douleur dans les yeux assombris. Mais l’autre femme est une scientifique, qui trouve sa vérité dans les chiffres et les mesures, dans les électrons qui défilent le long des chemins ordonnés tracés par les formules mathématiques. Combien des méthodes inquantifiables des chamanes peut-elle tolérer ? Jusqu’où sera-t-elle prête à suivre ? « Dans la tradition Lakota », dit Koda, lentement, choisissant ses mots avec soin, « il y a deux routes. L’une, la Route Rouge, commence à l’est avec l’aube, et va vers l’ouest. C’est notre vie sur Ina Maka, notre Mère la Terre. »

 

 

 

« Du lever au coucher du soleil ? »

 

 

 

« Oui, mais aussi de l’Etoile du Matin à l’Etoile du Soir. Elles ont leur équivalent dans l’Etoile du Nord et l’Etoile du Sud, et la Route Bleue de l’esprit court entre elles. Une route qui quitte la terre pour aller marcher sur Wanaghi Tacanku, la Route Fantôme, guidé par Wohpe, que nous appelons également la Femme Buffletin Blanche. A un certain point sur cette route, elle prend une décision sur chaque âme. »

 

 

 

« Comme un dernier jugement ? Le Paradis et l’Enfer ? »

 

 

 

Le front de Kirsten se plisse, et Koda tend la main pour le lisser. « Ça dépend. Certains de nos grands maîtres, comme Wanblee Mato, Frank Fools Crow, disent que l’esprit part pour être avec Wakan Tanka pour l’éternité. Mais ils ont été influencés par les missionnaires que le gouvernement a envoyés pour ‘nous civiliser’. » Koda ne fait aucun effort pour ôter l’amertume de sa voix. « Une âme qui ne mérite pas le Grand Mystère va errer sans cesse, et je suppose qu’on peut qualifier ça d’enfer. »

 

 

 

« Tu crois en ça ? » Le plissement est de retour ; il apparaît soudain à Koda que Kirsten est en lutte avec quelque chose, quelque chose dont… elle n’a pas peur, parce que Koda a rarement vu quelqu’un avec autant de courage mais peut-être… est embarrassée ? de parler.

 

 

 

« Il y a une autre croyance », dit-elle doucement. « Plus ancienne, de l’époque du commencement. Quand Inyan a créé l’univers, il a donné une part de lui à chaque chose vivante. Quand la part de nous qui est nous-même arrive à égaler celle que le Créateur nous a donnée, alors nous pouvons aller le rejoindre pour toujours. Si nous-même n’égalons pas cette part divine, ou si nous choisissons autrement, alors nous sommes renvoyés à Ina Maka, pour recevoir une portion de son essence et renaître. » Koda se glisse de son siège pour s’agenouiller près de Kirsten, et elle lui prend les mains. Elle dit doucement, « qu’est-ce qui te trouble dans ceci ? »

 

 

 

Pendant un long moment, il semble que Kirsten ne va pas répondre, alors qu’elle regarde leurs mains jointes. Puis elle dit, « j’ai fait un rêve. Dedans, il y avait… quelqu’un d’autre, une grande femme aux cheveux noirs, et une hache et un bouclier. Tu y étais aussi, mais avec des cheveux roux et une épée. » La voix de Kirsten diminue presque jusqu’au silence, un souffle. « Et nous nous aimions. »

 

 

 

La lumière du feu fait scintiller des reflets roux dorés sur les cheveux de Kirsten, fait ressortir les angles hauts de ses pommettes et le creux de sa gorge, touche sa bouche de cramoisi. Ses yeux sont perdus dans l’ombre. Le silence emplit l’espace entre elles.

 

 

 

Avec soin, Koda libère une main et la lève pour tracer les contours du visage de Kirsten, ses doigts marquant la marge entre la peau douce et les cheveux soyeux. Puis ils tracent l’angle de sa mâchoire, descendent le long de la colonne de son cou là où le pouls bat dans un staccato subtil. « Kirsten », dit-elle, sa propre voix rauque, un courant de fumée dans l’air. « Kirsten, je t’aime aujourd’hui. »

 

 

 

Kirsten lève le visage, son regard cherchant celui de Koda. Pendant un long moment elle reste immobile, puis relâche les mains pour les passer sur les épaules de Koda et derrière sa nuque, attirant sa bouche. Le premier contact de ses lèvres effleure telle une plume celles de Koda, une chaleur fugace comme une brise d’été. Les mains de Kirsten l’attirent encore plus près, et Koda ouvre la bouche, l’invitant, pour sentir le léger effleurement de la langue de l’autre femme. J’ai eu faim tellement longtemps. La pensée bruisse dans son esprit mais ce n’est pas la sienne. Koda la reconnaît vaguement comme un vers de poésie, mais la bouche de Kirsten, exigeante, est la réalité du désir, le corps ferme pressé de plus en plus fort contre le sien, sa vérité.

 

 

 

« Je t’aime », murmure Kirsten contre ses lèvres. « Jai envie de toi. »

 

 

 

« We mitawa ile. » Le feu coule dans les veines de Dakota, glissant tel de la soie le long de sa peau, lui volant sa respiration. « Wei le », dit-elle à nouveau. « Mon sang brûle pour toi. »

 

 

 

Les yeux de Kirsten sont des étangs d’émeraude fondue. « Aime-moi, alors. Aime-moi maintenant. »

 

 

 

Koda se lève, attirant Kirsten dans son mouvement. Avec précaution, elle allonge la couette sur le tapis devant le foyer, ses orangés et cramoisi frappés par la flamme dans la lumière basse du feu. Elle met ses chaussures de côté, et se tourne pour trouver Kirsten debout au centre de l’étoile, ses vêtements éparpillés sur le canapé. La lumière du feu allume sa peau claire d’or, fait briller la chute de ses cheveux. Elle envoie des ombres dans la fente de ses seins, dans la vallée entre ses cuisses. « Lila wiya waste », dit Koda dans un souffle. « Quelle beauté. »

 

 

 

Son regard ne quitte pas Kirsten, elle retire sa propre chemise, son jean et ses sous-vêtements. Dans un moment de désorientation, elle se voit telle que Kirsten doit la voir, grande et élancée, une forme de cuivre et de bronze, et de rose mat, ses cheveux libérés coulant autour d’elle tels le ciel de la nuit, brillant de bleu et d’argent dans la lumière des flammes. Puis l’esprit lui revient totalement alors que Kirsten s’avance vers elle en souriant. « Nun lila hopa », dit-elle. « Nun lila hopa. »

 

 

 

Koda franchit le petit espace entre elles, se penche pour embrasser la bouche qui s’offre, passe les mains sur la peau douce du dos de Kirsten, sent les muscles tendus dessous, les seins fermes avec leurs tétons durcis pressés contre les siens. « Allonge-toi avec moi, wiyo winan, femme faite de la lumière du soleil. »

 

 

 

Elle se laisse tomber sur la couette tout en attirant Kirsten avec elle pour s’allonger près du feu. Les yeux de l’autre femme sont agrandis et sombres, des mares d’ombre. Pendant un instant ses traits bougent, et le propre visage de Koda lui est réfléchi, ses propres yeux du bleu profond des cieux d’automne. Ce visage se fond et se reforme, et la femme qui est à demi couchée sous elle est plus mince, plus nerveuse, sa peau tournoyant de dessins d’un bleu encore plus vivace, ses cheveux tombant dans des vagues aigues relâchés en une myriade de tresses serrées. Koda trace les lignes de la gorge de Kirsten d’un toucher de plume, passant un doigt pour entourer un sein. « Tu avais raison », dit-elle doucement. « Nous avons déjà fait ceci, dans d’autres vies. »

 

 

 

Le toucher de Koda monte en spirale, entourant d’abord l’aréole, puis le téton, traînant, faisant de nouveau un cercle. Ses lèvres suivent, traçant le même cercle lent alors que sa main navigue le long du flanc de Kirsten, effleurant les lignes de son corps depuis la poitrine jusqu’au ventre, par-dessus la courbe de sa hanche. Sous sa main, le feu s’éveille le long des nerfs de l’autre jeune femme, un réseau tissé de flammes qui se mêle au dessin complexe de ses propres veines. Le choc de leur connexion soudaine ondule à travers le corps de Koda, des vagues qui se propagent depuis dessous sa clavicule, secouant tout son squelette jusqu’au magma. La respiration de Kirsten s’échappe d’elle en brûlant, et ses épaules s’arquent vers le haut pour venir à la rencontre de la bouche de Dakota. Koda effleure le téton de ses dents, suçotant maintenant légèrement, et avec plus d’insistance alors que les doigts de Kirsten se mêlent à ses cheveux, retenant sa bouche sur la chair tendre.

 

 

 

Après un moment, Koda lève la tête et bouge légèrement. Kirsten est allongée les yeux à demi fermés, les cheveux étalés sur le bronze et le cramoisi de la couette comme des langues de feu qui lèchent l’or incandescent au plus loin de son embrasement. « Wastela ke mitawa », murmure-t-elle. « Ohinni. »

 

 

 

Le regard de Kirsten la trouve, toujours assombri par le désir. « Je t’aimerai pour l’éternité », dit-elle. « D’une vie à l’autre. A travers la mort à nouveau. »

 

 

 

Pendant un instant, Koda se voit comme Kirsten doit la voir, ses propres yeux languissant de désir, ses cheveux en cascade sur ses épaules qui viennent reposer tels de la soie sur le côté de Kirsten. L’urgence du corps tendu sous elle envoie des chatouillis dans ses propres nerfs, durcissant ses tétons, faisant battre un rythme lent dans ses reins. Elle se penche à nouveau pour embrasser la bouche de Kirsten, puis, glissant plus bas, le creux de sa gorge là où le pouls bat fort contre ses lèvres, ses seins. Doucement, Koda passe une main vers le centre de son corps, encerclant son nombril, envoyant du feu au passage de son toucher. Elle la sent tout le long de ses propres nerfs, une flamme grandissante qui vit par elle-même, chauffée à blanc dans le creuset de sa chair.

 

 

 

Puis elle se tourne et glisse une main entre les jambes de Kirsten, les écartant doucement. La lumière du feu brille sur l’humidité qui perle le long du creux des boucles claires, formant de minuscules croissants sur l’intérieur des cuisses. Doucement, Koda prend le sexe de Kirsten dans sa main, sent le spasme qui traverse le corps de la jeune femme et le sien, et presse contre sa paume. Elle lève les doigts et écarte les plis de chair, et l’odeur du musc lui parvient. Kirsten hoquète, tendant aveuglément la main vers l’autre main de Dakota contre sa hanche, emmêlant leurs doigts. Dans son propre corps, Koda sent sa bouche descendre pour poser un baiser sur la perle rouge du clitoris. Elle l’entoure de sa langue, suçant, testant, caressant à nouveau, la râpe humide de sa langue envoyant des étincelles blanches de plaisir qui tournoient et grandissent et prennent vie par elles-mêmes.

 

 

 

Le corps de Kirsten se raidit sous elle, ses hanches s’arquent alors que des éclairs parcourent ses veines, le long de ses jambes, de son plexus jusqu’à son bas-ventre. Sa respiration est saccadée, et Koda n’est pas certaine qu’elle-même respire, tout son corps pris dans le feu qui la transperce, de la tête aux pieds, alors que Kirsten crie, sa tête bougeant de tous côtés, ses membres tremblant et pris de spasmes, et Koda est perdue, perdue, tournoyant entre les pôles du plaisir de Kirsten et le sien.

 

 

 

Et ce n’est pas que son corps, non. Quelque chose dans les profondeurs secrètes de son esprit se libère brusquement de ses attaches, devenu une nova alors que le feu du foyer et l’étoile sur la couette sous elles s’embrasent, un cœur de flammes, de cramoisi, de cuivre, d’or incandescent, et c’est son propre cœur qui brûle là alors que des années, des siècles, tous les univers tournoient et se perdent dans l’espace autour d’elle. Un cri s’arrache d’elle, comme le vent au cœur du soleil, et l’obscurité descend sur elle.

 

 

 

Quand le rideau d’obscurité s’écarte, elle est redevenue elle-même, ressentant le poids plaisant des doigts de Kirsten toujours emmêlés dans ses cheveux. Le corps de celle-ci, luisant de transpiration, tremble toujours, des minutes de secousses qui flottent depuis le centre et y reviennent. Sa respiration, bien que laborieuse, se calme lentement, en même temps que le battement de son cœur.

 

 

 

Koda dépose un baiser sur le ventre de Kirsten et y pose la tête, puis elle se désengage des membres de cette dernière et s’étire sur toute la longueur de son amante, la tête posée sur une main.

 

 

 

« Quelle idiote j’ai été », murmure-t-elle, essuyant doucement les larmes qui étincellent telles des diamants au baiser de feu sur les cils épais de Kirsten, « de penser que mon cœur m’appartenait, alors que je te l’avais déjà donné à l’instant même où nos regards se sont croisés pour la première fois. » Le sourire de Kirsten est lui-même éclatant, et à cet instant, sa beauté pure surpasse de loin tout ce que Dakota a jamais connu. « Tu brilles de manière si éblouissante, wiyo winan. » Mon cœur. Mon âme. Ma joie.

 

 

 

L’image en face d’elle se dédouble puis se triple, se fracturant en prismes de multiples nuances à cause de l’étincelle de ses propres larmes soudaines et brûlantes. Elle sent, plus qu’elle ne la voie, la main prise dans celle de Kirsten, sent le toucher frais de ses lèvres sur ses doigts, chaque baiser tel une bénédiction. Quand la langue trace les lignes de ses paumes rugueuses, elle gémit et se laisse allonger sur le dos par la douce force de Kirsten.

 

 

 

Celle-ci bouge avec elle, se drapant sur son côté gauche comme une couverture vivante. Les lèvres descendent à nouveau, effleurant sa joue, au-delà des cheveux lourdement trempés de sueur sur sa tempe, suçant brièvement le lobe sensible de son oreille. La voix de son amante, lorsqu’elle résonne, est rauque et basse. « Laisse-moi t’aimer. »

 

 

 

Elle ne peut que grogner son acceptation alors que les lèvres de Kirsten quittent son oreille et qu’une cuisse bien musclée se glisse entre les siennes, s’installant contre elle dans un murmure de peau soyeuse. Ses hanches se soulèvent et Kirsten crie lorsque la chaleur en fusion de la passion de Dakota se peint sur sa peau.

 

 

 

« Oh… ma chérie », murmure Kirsten dans un souffle. « Tu es si belle… »

 

 

 

Les lèvres se touchent et s’emmêlent, les langues luttent doucement pour dominer, les corps se tordent, tels des serpents, sur un reflet de sueur. La main de Kirsten traîne pour entourer le petit sein ferme, amenant sa paume sur un téton si chaud et si tendu qu’il semble taillé dans la chair.

 

 

 

Les gémissements de Dakota sont constants, entrecoupés de hoquets courts et de bribes de mots que Kirsten peut à peine déchiffrer. Ses grandes mains portent la chaleur du soleil lorsqu’elles passent sur les épaules et reviennent sous la douce courbe de la hanche de Kirsten, et s’y installent, la pressant profondément tout près, et fort.

 

 

 

Avec un grognement laborieux, Kirsten lève la tête, sachant qu’elle ne peut plus supporter plus longtemps ce contact incendiaire sans succomber totalement à ses promesses murmurées.

 

 

 

« Doucement, » halète-t-elle, en baissant les yeux vers un regard aussi noir qu’une nuit sans lune. « Doucement… »

 

 

 

« Hiya », grogne Koda. « « Hiya, iyokipi. S’il te plait. »

 

 

 

A regret, Kirsten se glisse loin de la tentation et apaise Koda de caresses fermes sur le ventre et les côtes. « Doucement », murmure-t-elle. « Laisse-moi t’aimer. »

 

 

 

Elle baisse lentement la tête et l’enfouit entre les seins de Koda, passant la joue et le nez sur la peau soyeuse, inspirant la senteur musquée et exotique de son amante. Les hanches de Koda se lèvent à nouveau alors qu’une bouche chaude et humide l’engouffre et qu’une langue fraîche et pointue attise les flammes qui lèchent son âme. Ses yeux se pressent alors que le monde à l’intérieur se fracture et tournoie, l’emplissant de la chaleur et du pouvoir de milliers de soleils.

 

 

 

Elle crie fort lorsque les doigts audacieux passent dans les poils pubiens, puis plongent plus profondément, se baignant dans l’évidence de son désir puissant. Elle est si pleine et gonflée de passion que le premier contact est une douleur mêlée de plaisir, et quand ces doigts taquinent l’entrée, elle ne leur donne aucune chance de faire retraite. Ses hanches poussent fort et elle crie de triomphe lorsqu’elle est soudainement et parfaitement emplie.

 

 

 

Kirsten sourit autour du sein contre ses lèvres, puis gémit de plaisir lorsqu’elle est retenue dans la chaleur lisse et soyeuse. Elle garde délibérément ses doigts immobiles, puis remonte son corps, pressant un baiser profond et vertigineux sur les lèvres gonflées de Koda, puis elle se fraie un chemin apaisant vers l’oreille rougie de son amante. « C’est si bon de te sentir, mon amour », dit-elle dans un souffle, sentant le corps de Dakota répondre à ses mots tendrement murmurés. Elle n’est pas sûre de savoir d’où viennent ces mot. Elle n’est pas une amante très expérimentée, et certainement pas du genre à s’exprimer, mais ici, et maintenant, et avec cette femme magnifique sous elle, ils semblent justes, et attendus, et vraiment désirés.

 

 

 

« Si douce. Si ouverte. Si prête à mon toucher. » Elle commence à pousser doucement en rythme avec ses phrases, utilisant le bout de ses doigts pour caresser le velours alors qu’elle avance et recule avec une vitesse grandissante.

 

 

 

La tête de Koda est penchée en arrière, les lèvres entrouvertes et brillantes, les cheveux déployés autour d’elle tels une couronne d’étoile filante noire. Ses mains agrippent et relâchent la couette et sa poitrine se soulève alors qu’elle prend des bouffées géantes d’air. Son corps est aussi tendu qu’un tambour, sa peau brillant de rouge, de rose, d’or et d’ombre à la lumière du feu.

 

 

 

« Iyokipi. Lila waste. Mahe tuya. Iyokipi. Hau ! »

 

 

 

Pressant de la paume de sa main, Kirsten masse la chair engorgée alors que ses doigts augmentent la force et la vitesse de chaque poussée, émerveillée par la sensation de la chaleur glissante contre ses doigts et sous sa main. La couette se tend alors que Koda la pétrit désespérément. « Maintenant, mon amour », murmure-t-elle, goûtant la sueur du désir sur la peau de Koda. « Vas-y. Je t’aime. Viens à moi. Je t’aime, Dakota. »

 

 

 

Et elle sent la force incroyable dans le corps sous elle lorsqu’il se soulève autour d’elle. Les bras la serrent et la rapprochent d’un corps qui vrombit tel un câble vivant. L’humidité, la chaleur en fusion, coulent sur sa main et à travers ses doigts.

 

 

 

L’emprise finit par lâcher autour d’elle et retombe lorsque Koda s’effondre, sans force et immobile à l’exception de ses côtes, qui se soulèvent et se contractent avec la force de ses inspirations pantelantes.

 

 

 

Avec une tendresse qu’elle ne se connaissait pas, Kirsten se désengage du corps épuisé et tremblant de Dakota, elle encercle le sein de son amante et bouge légèrement pour se mettre dans une position plus confortable. Sa main libre vient vers le haut pour caresser les mèches en sueur du front de Koda.

 

 

 

Après un moment, Dakota cligne des yeux et les ouvre. Ils sont d’un bleu paisible et endormi, et l’amour qui en émane est plus brillant que n’importe quelle étoile. Kirsten peut sentir ce regard sur elle, s’installant sur elle comme une couverture chaude et soyeuse, et elle ferme les yeux un moment, se laissant aller à la sensation. Elle les rouvre lorsqu’elle sent des doigts longs tracer le centre de sa poitrine. Dakota lui sourit.

 

 

 

« Reste allongée avec moi, cante mitawa. Marchons ensemble sur les sentiers des rêves. »

 

 

 

Avec un sourire, Kirsten enroule son corps autour de celui de son amante. Tout en murmurant, Dakota la prend dans les plis chauds de la couette. Elle plonge dans le sommeil avec la tête de Kirsten sur son épaule, le bras de celle-ci autour de son corps. Au bord du sommeil, elle entend la douce voix de Kirsten, « Wastelake. Ohinni. »

 

 

 

Et l’obscurité l’emporte.

 

 

Table des matières

*******

Comments (0)

You don't have permission to comment on this page.