INSURRECTION
SwordnQuil@aol.com
Traduction : Kaktus (parties 1 Ã 22) et Fryda (partie 23 Ã la fin)
Ecrit par : Susanne Beck et Okasha
CHAPITRE TRENTE-SEPT
Ce qu’un homme peut faire par amour.
Manny se tient juste dans l’ombre du hangar, son harnais attaché et bouclé, son casque dans le creux de son coude. Par sa seule volonté, il bannit de son visage ce qu’il sait être un sourire stupide et énamouré. Du moins, il le bannit pour un instant. Sa montre lui apprend que son copilote/navigateur doit arriver dans moins de trois minutes, et il lui faut faire un effort pour s’empêcher de taper de la pointe de sa botte sur l’aire de la piste. Ça ne serait pas bon de montrer de l’impatience. Il a volé plusieurs fois auparavant avec Ellen Massaccio, un pilote expérimenté et prudent, il n’a aucune raison de croire qu’elle ne sera pas à l’heure aujourd’hui. Cela lui donne un peu plus de temps pour contempler l’objet de son affection là sur la piste, sa peau argentée brillant dans le soleil printanier, sa silhouette mince rendue encore plus séduisante par des mois d’abstinence et de vols en hélicoptère.
Pour Manny, son Tomcat n’est pas un mâle de quelque espèce que ce soit. C’est Une, une dame lisse, sûre et létale, une lionne qui s’avance dans la savane des nuages les plus hauts, son pelage argenté sous la lumière de la lune. Elle est, et a toujours été, le chat de Tom (NdlT : Tomcat = matou), la trouvaille de l’Amiral Tom Connolly, la dernière et la plus parfaite d’une série de trouvailles. Après quarante années de perfectionnement, et le passage du pur déploiement naval à la défense aérienne, l’engin est toujours le plus rapide, le plus dangereux combattant au monde. Et Manny est amoureux comme la première fois où il a posé les yeux sur elle, aussi désespéré dans son éloignement forcé que n’importe quel amoureux éconduit. Leur réunion va être douce.
Au moins je n’ai pas eu à ramper pour obtenir cette mission. Pas vraiment en tous cas.
Très bien, il avait presque rampé. Il s’y était préparé et l’aurait fait si Kirsten n’avait pas immédiatement montré de la compréhension quand il avait demandé l’assignation. Au lieu de ça, elle avait simplement acquiescé à sa requête qu’elle estimait raisonnable et avait pointé le fait que pour une seule journée à la Base, au moins, elle avait peu de chance d’avoir besoin de plus de protection qu’elle n’en avait avec Andrews, Koda, Maggie, un Sigsauer d’un kilo cinq et Asimov. Dit comme ça, la Colonel avait accepté de le laisser partir en reconnaissance. Quelque part dans son esprit, il reste le méchant soupçon qu’il aurait récupéré l’assignation de toutes les façons, étant donné qu’il connaît le pays mieux que n’importe lequel des pilotes survivants et peut naviguer à vue ou avec une carte routière s’il le faut.
Mais il n’y a rien de mal à partir avec une petite assurance.
Ou un peu d’autosatisfaction.
« Yo, Rivers ! » Manny se retourne en entendant le raclement aigu de bottes en cuir sur le béton. Massaccio porte son casque sous un bras et une feuille de papier dans sa main libre. Qui, de manière incongrue, est une carte pliée qui vole d’avant en arrière, avec le logo Michelin dessus, qu’elle remue sous son nez. « Dis-moi, mon petit Manny, qu’on ne va pas avoir à trouver Offut en suivant les panneaux d’autoroute. »
« D’accord », dit-il aimablement, « on ne va pas avoir à trouver Offut avec les panneaux d’autoroute. »
« Mais ? » Un froncement apparaît entre les sourcils blonds de Massaccio.
« Pas de mais. On va voler directement vers le sud jusqu’à ce qu’on trouve le carrefour principal de la Platte à l’est de Scottsbluff. Ensuite on va suivre jusqu’à ce qu’on arrive au Missouri. Ça va nous amener à portée de détecteur d’Offut. Directement. »
« Trèèèèès bien, » dit-elle en traînant la voix. « Pas de GPS, pas de contrôle aérien. »
« Cool, Ellen », répond-il en souriant. « Si Lindbergh a pu le faire, nous aussi. »
Quinze minutes plus tard, Manny relâche la poignée de gaz sur l’oiseau tremblant qui ronronne au bout de la bande et l’envoie sur les deux kilomètres de la piste. Sa force presse son dos et ses épaules dans le siège éjectable rembourré, cogne sa nuque contre le bord de son casque. La poussée que le décollage apporte toujours commence quelque part près de son plexus solaire, une pression qui serre presque comme un orgasme, monte le long de sa colonne jusqu’à ce que sa tête lui semble insupportablement légère et que le hurlement des moteur monte dans ses oreilles, que la piste et les bâtiments qui la longent passent sous lui, jusqu’à ce que le nez de l’appareil quitte le goudron et que la poussée des ailes porte le Tomcat dans l’air bleu, et qu’ils flottent librement. La terre s’éloigne derrière pour devenir un dessin abstrait de vert et de brun veiné de cours d’eau profonds. Le Tomcat devient presque une extension de sa propre colonne vertébrale tandis qu’il tire rudement sur le manche, l’envoyant dans une escalade presque verticale, puis se stabilise et vire sur la gauche, amenant leur route par-dessus les basaltes plissés et pliés des territoires déserts.
Ils glissent au-dessus du rocher nu d’à peine 1 km de haut, assez bas pour avoir un contact visuel avec le sol. La lande cède presque immédiatement la place à la prairie, une longue étendue vide vert clair, avec de l’herbe nouvellement poussée. Une partie est du pâturage, une autre, il le sait, sont des champs cultivés et laissés en jachère pendant l’hiver, maintenant réclamés par la végétation originelle. A intervalles largement espacés, il peut deviner les rangées parallèles des petites taches de la récolte qui pousse, et il les entre dans sa base topographique. « L’infrarouge te donne quelque chose, Massaccio ? »
« Des trucs », dit-elle. « Des lectures parsemées. Quelques échos qui sont probablement des chevaux et du bétail. Mais il pourrait y avoir des humains là -dessous. Du moins quelque chose qui ressemble vaguement à des humains, et quelque chose à proximité qui est probablement une source mécanique qui chauffe. »
Ce qui au moins, pense Manny d’un air ironique, écarte les lapins. Les cerfs, les ours et les élans sont toujours une possibilité, même s’il est douteux qu’ils conduisent un tracteur. Localiser des survivants est un objectif secondaire de la mission. Au mieux, ils peuvent être recrutés pour des postes de soutien, libérant plus de militaires entraînés pour combattre les androïdes. Au pire, il serait possible de les avertir de l’avance de l’ennemi. Il amène l’avion dans une boucle gracieuse pour passer au-dessus des coordonnées que Massaccio envoie sur son écran, activant le zoom de la caméra puissante installée au milieu des missiles Sidewinder et Phoenix nichés sous les ailes du Tomcat.
« Que dit le radar là -derrière ? »
« Négatif. Personne à portée. »
Pas qu’il s’attendait à quelqu’un. Si on en croit Kirsten, aucun androïde n’a jamais été programmé comme pilote ou navigateur, une des quelques précautions que le Pentagone a acceptées dans son enthousiasme de créer des soldats qui ne rentreraient jamais à la maison enfermés dans des sacs mortuaires pour causer des problèmes politiques.
Wounded Knee passe en dessous, les rubans noirs vides des nationales 18 et 20, le ruban bleu de la Niobrara. Ils sont au-dessus du Nebraska, les collines déroulant des comtés ruraux de l’ouest s’étirent vides vers l’horizon. Les silhouettes de fermes et de ranches restent nettes malgré leur abandon, les lignes claires des barrières se déroulent sur la campagne, les champs rectangulaires définis par les brise-vent et les damiers hachurés créés par les éléments après la moisson. Les échos silencieux apparaissent sur son topographe tandis que Massaccio entre ses données, mais il n’y a rien à noter. Des lectures éparses qui pourraient être des humains apparaissent sporadiquement, ainsi que des groupes occasionnels qui sont probablement des animaux de ferme survivants, ou, plus sûrement, des cerfs. Manny sait qu’il n’a pas la fibre mystique qui court dans les veines de la famille de son oncle – et il est heureux de ne pas l’avoir – mais même lui peut voir l’air qui miroite au-dessus de la terre nue. Même maintenant, et même à un kilomètre de hauteur et à des années dans leur passé, il peut presque voir le nuage de poussière soulevé par la myriade de sabots qui font gronder la prairie tandis que les bisons reviennent, et avec eux, le loup et l’ours, le puma et la loutre de rivière. Comme c’était au commencement, à l’époque où le Peuple est venu sur la large poitrine d’Ina Maka, et comme ça le sera à nouveau.
« Rivers, t’es là ? »
Le cri rauque lui parvient dans ses écouteurs, le faisant brusquement sortir des interstices d’une époque pas encore arrivée. « Quoi ? »
« Quelque chose à peu près à vingt kilomètres au sud – ça vient vers nous, pas très vite. »
Sans même réfléchir, Manny pousse les boutons qui arment les missiles sous les ailes du Tomcat. « Un avion civil ? Un hélico ? »
« Je ne peux pas dire. »
« Allons vérifier. » Il tire sur le manche à nouveau, et met l’avion sur le côté dans une boucle brusque. L’écho vient sur son écran et il fronce les sourcils… Massaccio a raison, quoi que ce soit, c’est lent. Foutrement lent. Presque trop lent pour rester en l’air, à moins que ce ne soit un hélicoptère. Bas également. A quelques trois cents mètres. Il pousse le nez du Tomcat et prend un peu plus de hauteur. Au cas où.
A quelques kilomètres au nord de la Platte, un mouvement apparaît à l’horizon, une masse circulaire, ondulante qui file dans le vent au-dessus des terres plates du Kansas, vers le sud. Elle fait au moins un kilomètre de large, peut-être deux ou trois fois aussi long. Manny sent ses muscles se relâcher, perdant leur tension inconsciente, et il frappe les contrôles de missile une seconde fois, désactivant la séquence préliminaire de lancement. Tandis qu’ils passent au-dessus, il peut deviner le battement de milliers d’ailes, des centaines de milliers, tandis qu’un vol de faucons se dirige vers le nord vers leurs sites de nichée dans le Manitoba et le Saskatchewan.
« C’est quoi ces choses, bon sang ? » Demande Massaccio. « Il doit bien y en avoir un million ! »
« Tu es une citadine, Massaccio ? C’était des faucons, probablement à ailes larges. Koda pourrait sûrement le dire, mais je ne pense pas que quoi que ce soit d’autre voyage en chaînes aussi larges. »
Et il lui apparaît que ça commence déjà , le retour des êtres ailés et de ceux à quatre pattes. Sans humain pour leur tirer dessus pour le plaisir, sans humain pour empoisonner leurs proies, des quantités de faucons ont survécu pour faire leur migration de printemps vers le nord depuis leurs havres d’hiver en Amérique Centrale et du Sud. Ce qui veut dire que là aussi, les humains doivent être morts par millions.
Avec le soleil sur leurs talons, Manny guide le Tomcat le long de la Platte. Une fois ou deux ils saisissent un écho qui pourrait être une embarcation. Ou peut-être des débris de radeaux qui flottent vers le Missouri avec le dégel. Tandis qu’ils passent près de Kearney, juste à l’ouest de l’endroit où la rivière se sépare et coule en ruisseaux parallèles pendant soixante kilomètres environ, l’infrarouge saisit de multiples sources de chaleur, toutes mécaniques.
« Des androïdes en marche ? » La voix de Massaccio passe sur l’intercom. « Je ne vois pas de données qui ressemblent à un véhicule. Et je reçois des infos sur le scanner de métal. »
Pas bon ça. « Prenons un peu de hauteur. Je vais la mettre sur compas à partir de maintenant. On va faire un passage directement au-dessus de Omaha et espérer qu’ils n’ont pas installé de missile sol-air. »
Vers le haut et à nouveau à l’horizontale, Manny ouvre les gaz et laisse le Tomcat hurler dans le ciel, les réacteurs brûlants. Les données passent si vite sur son écran qu’il ne peut pas les analyser, il peut juste espérer que les senseurs enregistrent tout ce que la télémétrie capte. « En vue ! » Hurle Massaccio, et il l’a sur son radar presque en même temps, une longue silhouette fine qui arrive vers eux depuis le sol. Manny emmène l’avion dans une vrille évasive et envoie un Sidewinder vers le missile montant, notant avec satisfaction la lueur sur l’écran à cristaux liquides lorsqu’il touche sa cible. Autant pour la discrétion, un des camions a appelé la Base par radio. Un deuxième missile sol-air monte vers eux à la vitesse de la pensée, un second Sidewinder quitte son nid et réussit une deuxième destruction. Et un troisième décolle, les ratant et explosant de manière inexplicable dans un nuage de fumée blanche à trois cents mètres au-dessus d’eux.
Ou peut-être pas de manière inexplicable. Peut-être que les androïdes n’ont pas modifié leurs systèmes de guidage d’armes et que leur GPS est en train de péter les plombs.
Un point pour nous. Il dit tout haut, « tu as ce dont nous avons besoin ? »
« Oui. »
« D’accord, alors on rentre. »
Leur course les emmène au nord le long de l’autoroute 29, vérifiant toujours des mouvements le long de la route. Ils sont au-dessus de Sioux Falls et prêt à bifurquer à l’ouest le long de la 90 pour rentrer quand l’avion sort de la lumière du soleil et vient directement vers eux sur une course d’interception, le contact visuel se faisant presque aussitôt qu’il se montre sur l’écran. « Non identifié ! » Hurle Massaccio au même moment où Manny arrive à la même conclusion et plonge juste à l’instant où un missile se sépare du F-15 et vient vers eux, sa tête blanche dans l’air clair. Un de leurs Sidewinder s’en occupe et Manny lâche un Phoenix vers le combattant inconnu tandis qu’ils grimpent et s’éloignent, avec un looping arrière pour échapper aux tirs de l’ennemi qui vrille pour s’éloigner en même temps. « Massaccio ! Tu reçois un message de ce connard ? »
« Négatif. Et je ne vois pas de marques non plus. Tu veux essayer de lui parler ? »
« Pas après cette introduction. Tu l’as toujours ? »
« C’est reparti. Il tourne. »
Manny tire à nouveau sur le manche et redresse le nez du Tomcat en grimpée verticale, puis il le fait redescendre, pour plonger sur l’autre avion. Le soleil brille sur son fuselage argenté sans marque, sur le cockpit derrière lequel une silhouette casquée est visible pendant la fraction de seconde qu’il faut pour le dépasser, et envoyer deux autres Phoenix tout près.
L’Aigle vrille dans une action évasive, oscillant vers le sud. « Pas marrant », rapporte Massaccio. « Il n’est pas touché. »
Manny prend une décision. « Oublie. On ne peut pas se permettre ce risque. Il faut juste qu’on le sème. »
Sur ces mots il remet le Tomcat à l’horizontale avec le soleil à gauche et mets les gaz. Il ressent le choc quand il atteint Mach 1, puis l’appareil laisse le son derrière lui pour glisser silencieusement dans l’air. L’Aigle suit, et vient se mettre derrière où il reste jusqu’à ce qu’il retourne quelque part au nord de Minot. « On l’a perdu », dit Massaccio. « Il va vers l’est. »
« Génial », fait observer Manny d’un air désabusé. « Ça peut vouloir dire qu’il est d’Offut, ou de Grand Forks, ou de Willard Hall. En supposant qu’il repartait vers sa base, en tous cas. »
« La Colonel ne va pas aimer ça. »
« Personne ne va aimer ça. » Manny repasse en vitesse supersonique et se dirige vers le sud. « Rentrons leur dire. »
******
« Redtail un, ici redtail deux. Quel est votre QTH ? » (NdlT : position, en langage Q cibiste français, j’ai traduit au mieux)
Dakota lève les yeux au ciel, attrape le micro et le porte à ses lèvres. « Juste en face de toi, abruti. »
« Hé ! Ça fait mal ce commentaire. »
« Ouais, ouais. Qu’est-ce qu’il se passe ? »
« La vieille boutique de chasse de Boney Markham est pas dans le coin ? »
« Boney est mort il y a près de six ans, thiblo. »
« Ouais, je sais, mais j’ai entendu dire que son fils a repris l’affaire après qu’il a dézingué. »
« Terrence ? »
« Ouais. T’allais pas au lycée avec lui ? »
« Me le rappelle pas. Quel cinglé. »
« Il était effrayant c’est vrai. Mais tu n’as toujours pas répondu à ma question. »
« Ouais, je pense que c’est un peu plus loin, à environ un kilomètre ou plus sur la gauche. Pourquoi ? Tu es partant pour aller piller ? »
« Je préfère penser à ça comme à une acquisition créative, tanksi. »
Koda rit. « Appelle ça comme tu veux, thiblo. Mais si Terrence sort avec un fusil de chasse pointé sur ta tête, ne viens pas me trouver en hurlant. »
Tacoma la rejoint dans son rire. « Comme j’ai fait quand le vieux Johnston nous a chopés à piquer des citrouilles dans son parterre cette fois-là ? »
« Toi, mon cher frère. C’est toi qui a été piqué. C’est pas moi qui ai dû enlever du gros sel de mes fesses des semaine après. »
« Hé ! C’est ma faute si tu peux courir plus vite que moi ? »
« Ouaip ! Ça l’est. Accrochez-vous », dit-elle à son passager sur le siège avant, un jeune pilote du nom bien sudiste de Joe Poteet. Il fait ce qu’elle demande, attrapant la barre tandis qu’elle balance le grand camion pour contourner un tracteur John Deere renversé à moitié posé sur la route.
« Joli coup de volant », fait remarquer le jeune homme, qui retire lentement ses phalanges blanchies de la barre.
Koda lui fait un sourire narquois et continue sur la petite montée. Derrière, un petit centre commercial, trois boutiques en tout, apparaît sur la gauche. Tandis qu’elle entre dans le parking vide, Koda scrute la zone. La boutique la plus à gauche, L’épicerie-quincaillerie de Tamke, a visiblement été pillée, tout comme le magasin de vidéo tout à droite. Du verre brisé brille comme des diamants dans la lumière du soleil, sur le goudron noir du parking. Les portes pendouillent sur leurs gonds et des déchets sont éparpillés partout. L’enseigne du Video Store, ses lettres trouées par les tirs d’un fusil de chasse, balance dans la brise légère, ses charnières rouillées couinant une mélodie discordante et déprimante.
Dakota arrête lentement le camion, ses pneus à plat crissent généreusement sur les déchets, le gravier et le verre. Elle ouvre la portière et descend, les talons de ses bottes frappant le goudron, et elle regarde son frère se garer, suivi par deux autres camions vert olive.
« Bon sang », dit Tacoma en sautant du camion. « On dirait que la boutique du vieux Boney est la seule qui n’a pas été touchée. »
« Ouais, et bien il y a une raison à ça », réplique Koda en montrant la lourde grille en métal qui couvre toute la devanture du magasin.
« Tu es douée pour crocheter ? »
« Avec quoi ? Mes ongles ? En plus, je pensais que vous les militaires, vous appreniez à crocheter en même temps que vous appreniez la différence entre un fusil et une carabine. »
« J’ai laissé mes outils à crocheter dans mon autre uniforme », marmonne Tacoma.
Koda secoue la tête. « Poteet, Cacham, faites le tour par-derrière et voyez s’il y a un passage par-là . Les autres, soyez vigilants. On ne sait pas si des amis ne se cachent pas dans le coin. » Elle lance un regard à Tacoma. « Je reviens. »
Quelques minutes plus tard, elle réapparaît des profondeurs de la quincaillerie pillée, deux chalumeaux portables dans les mains et des lunettes de protection sous le bras. En la voyant, Tacoma sourit. « Intéressants les outils à crocheter que tu as là , soeurette. »
« Ha, ha », répond-elle en riant faussement tout en lui collant un des chalumeaux dans les mains. « Tiens ça. » Elle attrape les lunettes et les glisse par-dessus sa tête. « Poteet a eu de la chance ? »
« Nan. Le seul passage c’est par cette porte. »
« Alors bouge de là et regarde le Maître travailler. »
Tacoma serre la mâchoire avec un claquement audible tandis que sa sœur lui lance un regard appuyé qui arrête toute répartie.
Elle lui fait un clin d’œil et se met à l’œuvre, et le silence tombe sur le parking.
*******
Avec un soupir de lassitude, Kirsten s’affaisse dans le tabouret au dossier bas qu’elle occupe et prend le tableau de circuit noirci qu’elle fixe depuis les deux dernières heures. Pendant que les autres travaillent tranquillement, continuant à assembler ce qu’ils peuvent de l’androïde, utilisant des pinces à épiler dans un puzzle high-tech, elle balance le morceau d’avant vers l’arrière, le regardant méchamment comme s’il lui livrera ses secrets par la seule force de son esprit.
Jimenez vient se tenir près d’elle, et se passe la main dans ses cheveux noirs coupés ras. « Vous avez l’air lessivé, madame. »
« Je vais bien », réplique-t-elle, bien qu’elle sait que c’est loin d’être la vérité. Mais plutôt que fatiguée, elle se sent… confuse, mal fichue. Elle se rend compte que son esprit divague sur des tangentes étranges au lieu de se concentrer sur la tâche en cours. C’est loin d’être normal pour elle, et ça l’effraie, juste un peu. Le fait que ce sentiment d’hébétude coïncide à la perfection avec l’absence de Dakota ne la fait pas se sentir mieux sur toute cette situation.
Avec un signe de tête hésitant, Jimenez recule juste au moment où Kirsten bascule le tableau dans sa main. L’éclair de soleil provoqué par le mouvement du jeune lieutenant frappe la planche noircie de telle façon que Kirsten écarquille les yeux. « Jimenez ! » Crie-t-elle joyeusement, en sautant du tabouret. « Considérez- vous promu. »
« Madame ? »
« Oubliez. Est-ce qu’il y a un microscope quelque part par ici ? »
« Je ne… quel genre de microscope, madame ? » Il est évident que la confusion de l’homme va en grandissant.
« Un microscope ! Vous savez, le genre avec lequel vous jouiez dans le labo scientifique du collège ? »
« Je… suppose qu’il doit y en avoir un à l’hôpital, madame. Ou à la clinique du Dr Rivers peut-être. Pour regarder les plaques en verre et ces trucs ? »
« Parfait ! Attrapez un carnet et un crayon et venez avec moi. »
« Oui, madame ! »
******
Avec une dernière incision précise, la partie de la grille qui contient la serrure se brise et tombe au sol avec un tintement sourd. Satisfaite, Koda éteint le chalumeau, enlève ses lunettes et attrape la grille. Elle glisse à contrecoeur, envoyant un couinement de protestation rouillé. Une seconde plus tard, une simple porte en bois apparaît.
Tacoma s’avance et pousse doucement sa sœur sur le côté. « Je peux pas te laisser t’amuser toute seule, chunkshi », dit-il en souriant. Un moment plus tard, la porte n’est plus qu’un amas d’éclats de bois grâce à un rapide coup de pied au centre.
Koda lève les yeux au ciel. « Tu es si macho. »
« Avec un modèle comme toi, comment je pourrais être autrement ? » La taquine-t-il, en lui donnant un petit coup de coude dans les côtes, fonçant dans le magasin sombre avant qu’elle ne puisse répliquer.
Koda le suit de près, allumant la lampe torche qu’elle a prise à Poteet. Tacoma siffle. « Pas mal », murmure-t-il, « pas mal du tout. »
Le magasin est assez grand et rempli, semble-t-il, de tout ce qu’un chasseur ou un pêcheur peut désirer, et encore plus. Le long du mur de gauche se trouve une vitrine en verre remplie de pistolets de toutes marques, modèles et tailles. Accrochés au mur derrière la vitrine se trouvent des dizaines et des dizaines de fusils, fusils de chasse et plusieurs autres armes entièrement automatiques, largement illégales. « Bon Dieu », dit Tacoma, en regardant un Uzi fièrement exposé. « Il devait avoir des flics sur son livre de paie. »
Dakota ricane. « Et ça te surprend… pourquoi ? »
Trois autres soldats entrent, leurs propres lampes torches éclairant l’intérieur ; ils apportent d’autres marchandises variées. Tacoma se tourne vers les hommes. « Jackson, Carter, commencez à ramasser ces armes et toutes les munitions que vous pourrez trouver. Emballez-les bien. »
« A vos ordres, Cap. »
« Les autres, regardez partout et embarquez tout ce que vous pensez qui peut servir… c’est-à -dire pratiquement tout ce qu’il y a ici. Allez. »
« On y va, Cap. »
Après les avoir regardés s’éloigner, Dakota fonce vers l’arrière du magasin, sa torche balayant en arcs le sol poussiéreux. « Viens », dit-elle à son frère, « on va jeter un coup d’œil dans la réserve. »
« J’te suis. »
******
« Jimenez, votre crayon est prêt ? »
« Prêt, et il vous attend, madame. »
« Bien. Je veux que vous notiez ces séries de lettres et de chiffres. »
Ajustant légèrement l’oculaire, elle plisse les yeux tandis que les caractères noircis viennent lentement en vue. « S… D… Zéro… zéro… A… quatre… six… Non attendez, c’est un cinq. Oui, cinq. » Même avec l’avantage du microscope, l’information est difficile à lire. Les tâches noircies et les salissures cachent largement ce qui est dessous. Elle regarde par-dessus son épaule. « Vous l’avez ? »
« Oui, madame. » Jimenez, avec ses lunettes rondes à la mode militaire, et son crayon levé, ressemble plus à un comptable qu’à l’un des meilleurs mécaniciens d’avion de combat. Kirsten ne peut pas s’empêcher de sourire.
« Bien. »
Dix minutes plus tard, la tâche est terminée. Pas aussi complète qu’elle l’aurait souhaité – et de loin – mais étant donnée la chaîne plutôt importante de nombres et de lettres complètement cachés par leur terrible sort, elle est plus que contente de ce qu’elle réussit à récupérer. Avec un instinct nourri par, au sens propre, des décennies d’expérience, elle sent que ce qu’elle a sera plus que suffisant pour ses besoins actuels.
Son sourire dit tout, et quand elle se tourne vers Jimenez, il cligne des yeux, confus. « Madame ? »
« Prenez le reste de la journée pour vous, Lieutenant », répond-elle, en attrapant le carnet de sa main. « Rattrapez votre sommeil, lisez, bon sang, cueillez des marguerites même pour ce qui me concerne. Vous êtes renvoyé. »
« Je… j’ai fait quelque chose de mal, madame ? »
« Non, mon ami. » Elle rit et de façon inhabituelle, elle se met sur le bout des pieds pour planter un baiser sur sa joue bien rasée, ce qui lui fait voir des étoiles. « Vous avez tout bien fait. Maintenant, filez ! »
Ce qu’il fait.
*******
« Tanski, tu as une minute ? »
Koda soupire et regarde à sa gauche, où la lampe de son frère coupe l’intérieur sombre en deux. « Je suis dans les munitions jusqu’au cou, thiblo. Ça ne peut pas attendre ? »
« Je pense que tu vas vouloir jeter un coup d’œil à ça. »
Dakota passe sa tâche à un soldat proche, se met debout, et essuie la sueur de son front d’un geste négligent de son long bras. Elle suit la trace lumineuse de son frère jusqu’à la porte de ce qui semble être le bureau privé de Markham.
Avec un sens du dramatique, Tacoma prend la pose, puis balaie la lumière dans un arc large jusqu’à ce qu’elle pointe directement le bureau. Il se tient là tranquillement, attendant la réaction de sa sœur.
Koda émet un long sifflement en regardant dans la pièce de bonne taille. « Tiens, tiens, tiens », dit-elle doucement, les mains sur les hanches, « on dirait bien que quelqu’un a été vilain par ici. »
La pièce est remplie d’objets qui feraient tomber Richard Butler à genoux et le feraient pleurer de joie (NdlT : Richard Girnt Butler, 1918-2004, fondateur de l’Aryan Nations, groupe d’extrême droite, l’AN fédère une multitude de groupes extrémistes racistes). Une énorme croix blanche, sur laquelle se tient un Jésus crucifié, est flanquée de chaque côté, de drapeaux du Troisième Reich, de la Fraternité Aryenne, de la Confédération, du Ku-Klux-Klan, des Concerned Christian Men (NdlT : groupe afro-américain chrétien, probablement assimilé à l’extrémisme par les auteurs de la FF vu sa place ici : http://www.concernedchristianmen.org/),
et d’une demi-douzaine d’autres. Au-dessus d’un poste de télévision délabré, une photo encadrée d’un soldat autrichien mort depuis longtemps est accrochée à la place d’honneur, une mèche de cheveux gominés tombant pour toujours sur un œil fou.
Sur la table de salon en miettes, plusieurs copies aux pages cornées des Carnets de Turner partagent l’espace avec Mein Kampf, un tas de revues Soldiers of Fortunes et une large rangée d’autres ouvrages de propagande d’extrême-droite paramilitaire et religieuse. ( NdlT : The Turner Diaries, ouvrage du Dr William Luther Pierce, raconte une révolution raciste violente qui se termine dans le génocide de tous ceux qui ne sont pas blancs ; Soldier of Fortunes : revue paramilitaire pour mercenaires). Des pièces d’armes démontées jonchent le sol comme un tapis macabre, et la pièce pue la vieille sueur, la vieille urine et la vieille haine.
« Bon sang », murmure Tacoma. « Je ne pensais pas qu’il tomberait si bas. »
« Moi si. » Attrapant la lampe de la main de son frère, elle éclaire dans la direction d’une robe blanche à capuchon. Derrière, elle peut à peine voir les scellés d’une porte. « Et je parie que le gros lot est derrière la porte numéro trois. »
****
Comments (0)
You don't have permission to comment on this page.