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INSURRECTION41

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INSURRECTION

 

De Sword'n'Quill (Susanne Beck)

 

SwordnQuil@aol.com

 

écrit avec T Novan et Okasha

 

 

Traduction : Kaktus (parties 1 à 22) et Fryda (partie 23 à la fin)

 

 

Table des matières

 

 

 

 

Ecrit par : Suzanne Beck et Okasha

 

CHAPITRE QUARANTE-ET-UN

 

« Quoi ? » La voix de Tacoma siffle d’un ton alarmé. « Oh non. N’essaie même… »

 

« Couvre-moi », dit Dakota en se mettant debout pour partir vers la maison en contrebas. Son fusil est en travers de son dos, et elle porte l’arme capturée à la sentinelle bien en vue, son magasin recourbé indiquant que c’est un AK. Un des leurs. Ils vont présumer qu’elle a tué leur homme pour le prendre. Derrière elle, Tacoma jure, violemment mais discrètement. Il ne peut pas la couvrir, et ils le savent tous les deux.

 

Si son plan marche, il n’en aura pas besoin.

 

Elle est à une dizaine de mètres de la sentinelle avant qu’il ne la voie. « Hé ! » Crie-t-il en laissant tomber le mégot de sa cigarette tout en farfouillant pour prendre son fusil. « Qui va là ? Identifiez-vous ? »

 

« Dakota Rivers », dit-elle, en passant de l’ombre d’un véhicule à la suivante, gardant leur masse métallique entre elle et le garde. « Je veux parler à votre commandant. »

 

« Ah oui ? » Un ricanement. « Vous avez un rendez-vous ? Sortez dans la lumière ou bien je tire. »

 

Il lève son fusil.

 

« Posez ça soldat. Allez dire à votre capitaine que quelqu’un veut le voir. »

 

Ce qu’il fait n’a pas d’importance. Ses cris vont faire sortir les autres dans un petit moment, et c’est ça qu’elle veut. Ses cris ou un coup de fusil.

 

« Merde ! » Crie-t-il, et il tire. Le coup part au loin et fait résonner la carcasse métallique d’un Humvee derrière elle.

 

Koda amène sa propre arme à son épaule et presse doucement la détente. Le garde tombe sur les planches du porche en hurlant. Et les portes de la maison et de l’écurie finissent par s’ouvrir, des hommes se déversent dans la nuit, l’encerclant. Juste comme elle le veut.

 

« Bonsoir, messieurs », dit-elle et elle leur sourit.

 

Ils sont jeunes, dépenaillés et mal rasés, la plupart d’entre eux portent à moitié des treillis, la plupart des fusils ou des pistolets pointés plutôt vers le sol que vers l’intruse. La plupart d’entre eux sont aussi novices que l’herbe qui commence à pousser dans l’océan qui entoure leur campement. L’un d’eux se déplace latéralement au milieu des véhicules garés pour s’approcher de l’homme aplati sur le porche. « Jem ? Jem ? Espèce de foutue garce, qu’est-ce que tu as fais à mon frère ? »

 

« Du calme ! » Le rugissement provient du porche, quelque part derrière le pauvre Jem. Un homme plus âgé sort dans la lumière, ses cheveux grisonnants coupés ras, les angles de son visage lisses et acérés dans la lumière crue. « Qu’est-ce qui se passe ici ? » Des feuilles d’érable dorées luisent sur ses épaules et il tient nonchalamment un 9 mm dans sa main, sans viser. Il n’en a pas besoin.

 

« Major », dit Koda, en sortant des Jeeps garées. « Vous êtes le commandant ici ? » Ce n’est pas vraiment une question, plutôt une confirmation. Elle garde les yeux sur son visage, pas sur son arme. S’il va tirer, elle le verra dans ses yeux.

 

« Calton », dit-il. « Ted Calton. Et qui êtes-vous bon sang ? » Il ignore Jem, que son frère aide maintenant à se relever, pour l’éloigner.

 

« Dakota Rivers. » Pendant une demi seconde il écarquille les yeux puis l’acier est de retour. « Vous avez entendu parler de moi. »

 

« On a entendu ce qui s’est passé sur la Cheyenne », reconnaît-il. « C’était du bon travail. »

 

Koda regarde autour d’elle avec grandiloquence, le doigt toujours sur la détente de son arme. « Je ne vois pas d’androïdes ici. »

 

« Et vous n’en verrez pas. Nous avons détruit tous ceux que nous avons trouvés. »

 

« Bon travail », dit-elle en écho à ses paroles. « Vous voulez en faire plus ? »

 

« On le fait chaque jour. » Calton avance pour se tenir sur la plus haute marche. « On protège les gens et la terre autour de Minot. »

 

« Et vous taxez ? »

 

« On taxe. » Quelque chose qui ressemble à un sourire touche sa bouche. « On ne peut pas patrouiller et travailler la terre, non plus. Les civils sont reconnaissants. »

 

Koda élève la voix pour que les hommes qui se tiennent encore à la porte de l’écurie l’entendent. « Les androïdes et leurs alliés se massent autour d’Offut et à l’ouest. Nous nous attendons à ce qu’ils essaient à nouveau d’attaquer Ellsworth. S’ils arrivent à nous dépasser, ils vont déferler sur vous. Nous avons un intérêt commun. »

 

« Pas nécessairement. Si vous les stoppez, ils ne nous ennuieront pas. Si vous ne les stoppez pas… et bien, nous n’avons pas ce qu’ils veulent, n’est-ce pas ? Pas d’huile supercalée en informatique ici. »

 

Le froid court sur la peau de Dakota. Mais bien entendu, ils savent que Kirsten est à Ellsworth, les mêmes histoires qui ont apporté son nom au nord auront apporté ceux de Kirsten et de Maggie. La ballade d’Harry l’aveugle est chantée ici aussi, pour ce qu’elle en sait. « Vous avez des vies », dit-elle d’un ton neutre. « Et vous avez des armes. Si ces civils comprennent des femmes, les androïdes auront aussi un usage pour elles. »

 

« Pour la reproduction ? » Ricane Calton. « On en entendu ces histoires. Et qu’est-ce qu’un androïde ferait avec une chatte humaine ? »

 

« D’autres humains. Nous ne savons pas encore pourquoi. » Elle élève la voix. « Hé les mecs ! Vous voulez que vos femmes et vos petites amies, vos sœurs, soient embarquées pour être engrossées par le genre de vauriens que les androïdes gardent en vie pour faire leur travail ? On a tué les violeurs à Mandan quand on a bombardé l’usine d’androïdes. On en a exécuté un autre groupe à Ellsworth. Combien vous en avez pris ? »

 

Un murmure se déroule dans les groupes d’hommes et Calton fronce les sourcils. Il regarde rapidement le périmètre de fermes ; il doit présumer qu’elle a des hommes en place pour la couvrir. « On s’occupe de tous ceux qui nous menacent. Tous. Compris ? »

 

Koda lui sourit et elle sent à nouveau la chaleur envahir son sang. « Ce B-52 dans votre champ là-bas ? On a des raisons de penser que l’ennemi a une puissance aérienne. Vous avez quelque chose pour vous protéger de combattants en haute altitude ? »

 

Calton fait un geste avec son arme. « Retournez chez les vôtres. Dites-leur qu’on ne négocie pas. On reste ici et on protège ce qu’on a. »

 

« Eh les gars ! » Crie Koda. « Qu’est-ce que vous pensez de ça ? Est-ce que vous allez rester là assis sur vos fesses et rater la chance de retrouver votre monde ? Ou bien est-ce que vous venez au sud avec moi ? »

 

« Je pars. » Un fantassin, un peu plus vieux que la plupart des autres, sort du cercle. Un autre le suit, puis trois autres.

 

Le rugissement du pistolet de Calton fend la nuit. « Putain que non ! Retournez dans vos quartiers ! C’est moi qui commande ! Et quant à vous… » Il baisse le pistolet qu’il a utilisé pour viser Koda. « Foutez le camp. Pendant que vous le pouvez. »

 

Koda soulève prudemment la lanière de son arme par-dessus sa tête et dépose l’AK. Elle a l’impression d’entendre la respiration de chaque homme qui l’entoure, râpeuse et rapide comme le vent d’hiver. Elle sent leur transpiration, la peur chez certains, l’excitation chez d’autres. La peau du visage de Calton repose légèrement sur les os, aussi elle peut presque voir à travers jusqu’au crâne blanc. Elle voit sa mort. « Je vais vous combattre pour eux », dit-elle.

 

« Quoi ? » La peur apparue dans ses yeux est partie.

 

« Je vais combattre pour vous prendre votre commandement. Vous gagnez, vous gardez vos hommes. Je gagne, ils partent avec moi. » Ses mots tombent dans le silence.

 

« Me combattre ? » Calton regarde son pistolet. « Comment ? »

 

En réponse, Koda se penche et sort le couteau du haut de sa botte. La lumière saisit sa lame de trente centimètres, et court tout le long comme du mercure. « Comme ça. »

 

Il est piégé et il le sait. Il écarquille les yeux, puis les plisse à nouveau. Il ne peut pas se permettre d’hésiter. « Très bien », dit-il. Il pose le pistolet sur un rebord de fenêtre derrière lui et sort le couteau de sa ceinture. « Mais ne vous attendez pas à ce que je vous épargne parce que vous êtes une femme. »

 

Dakota rit, et elle lance sa lame et la fait tournoyer avant de la rattraper. Les hommes viennent former un cercle autour d’eux dans l’espace entre la maison et les véhicules. Quelqu’un apporte une lampe à kérosène pour la poser au bord du cercle, puis un autre. Leur lumière projette les ombres énormes de Calton et la sienne sur le sol, créatures tordues aux jambes incroyablement longues et aux bras ressortant de corps diminués. Lentement ils tournent l’un autour de l’autre, Koda garde un œil sur le visage de Calton. Sa lame brille dans sa vision périphérique, luit comme un rayon pour sa vision améliorée.

 

Il feint, cherchant le ventre, et Koda s’écarte légèrement hors d’atteinte, tournoyant sur sa gauche. Il tourne avec elle, mais trop lentement, et elle se lance vers lui, sa lame ouvrant une entaille sur le haut de son bras. Son sang est foncé dans la faible lumière.

 

Elle entend des voix portées par le vent qui passe, mais elle ne s’en occupe pas. « Rendez-vous », dit-elle.

 

En réponse, il tente de se rapprocher à nouveau, cette fois fonçant directement sur elle. Elle bloque son coup vers le haut avec un balayage de son bras gauche, tournoyant à nouveau hors de portée. Son poignet est froid et humide, mais la coupure est superficielle. Elle brûle, à peine perceptible. Le sang de la coupure de Calton, cependant, tombe à terre en gouttes sombres. Tout ce qu’elle doit faire, c’est éviter d’être blessée, le mettre à terre.

 

Il le sait lui aussi. La peur, qui est apparue sur son visage, est partie. Avec un cri, il attaque bas et rapide, la cognant de la tête tandis que son couteau cherche les tendons de sa jambe gauche. Elle roule avec l’impact, plantant un pied dans son estomac pour le faire plonger au-dessus d’elle, et atterrir rudement sur le dos derrière elle. Koda se tortille pour se remettre debout, puis marche avec force sur le poignet qui tient le couteau avec le talon de sa botte. Il ouvre les doigts et elle donne un coup de pied dans la lame.

 

Une acclamation s’élève derrière elle, brusquement interrompue quand Calton l’attrape à la cheville, la tordant violemment pour la faire tomber avec lui. Elle s’affaisse à demi sur lui, roule tandis qu’il se redresse pour la clouer au sol, et qu’il tend les mains pour lui serrer la gorge. Ses doigts se resserrent autour de son cou, pressant la trachée et les grandes veines de sa gorge. Il appuie vers le bas et l’arrière, cherchant le levier qui va lui briser la nuque, sa poigne se resserre tandis qu’elle halète pour respirer, la poitrine soudain serrée. Le visage de Calton est un masque de mort souriant au-dessus d’elle. Une ombre passe sur ses yeux et elle amène le couteau entre leurs corps tendus, trouve le point faible juste sous la jointure de la cage thoracique. Elle pousse vers le haut, la lame gratte l’os, puis se fraye aisément un passage à travers les tissus légers du foie et des poumons, coupant vers le haut. Pendant un moment, Calton reste au-dessus d’elle, les mains serrant convulsivement sa gorge, apportant l’obscurité. Puis il s’effondre sur elle, le sang coulant de sa bouche dans un torrent noir, et il meurt.

 

Le silence la retient. Puis elle repousse Calton pour se relever en titubant. Le sang de ce dernier tâche ses mains, son visage, sa chemise, sombre et humide dans la lumière faible.

 

Puis le son démarre, doucement d’abord, les hommes scandent son nom. « Koda. Koda. » Le murmure devient un cri, gonfle jusqu’à être un rugissement. « Koda ! Ko-da ! Ko-da ! »

 

Elle le laisse la submerger, en tirant de la force. Elle lève la tête pour scruter les visages autour d’elle, les bouches serrées, les yeux agrandis. Ce sont ses hommes maintenant. Gagnés dans la bataille, payés avec du sang. La pensée envoie un frisson le long de son échine, et elle rejette la tête en arrière, hurlant sans mots avec eux.

 

« Koda ! Koda ! » Ça continue encore et encore, le rythme accompagné de pieds qui frappent. Elle finit par lever le bras pour les faire taire. Ils se calment graduellement, tandis que ses sens se contractent en elle, et elle est de nouveau une humaine, qui se tient dans un cercle d’hommes pas entièrement sûrs de ce qui leur est arrivé. « Très bien », dit-elle calmement. « Prenez vos affaires. Nous partons maintenant. »

 

Ils bougent pour lui obéir, tous sauf un. Tacoma se tient devant elle, les yeux sombres. « Tu vas bien ? » Dit-il. « Le sang… »

 

« Ce n’est pas le mien. » Elle baisse les yeux vers sa chemise ruinée. « La plus grande partie en tous cas. »

 

« Qu’est-ce qui s’est passé ? Pendant un moment, je ne te reconnaissais pas. »

 

Elle croise son regard fermement, se voyant à travers ses yeux. Le combat, et la mise à mort. « Tu as tout vu ? »

 

Il hoche la tête.

 

« Pendant un moment, je ne me reconnaissais pas moi-même », dit-elle lentement. « C’est comme si quelque chose… avait glissé. C’est arrivé plusieurs fois depuis… depuis… »

 

« Depuis ta Vision ? »

 

« Oui. Je me sens… différente. A l’intérieur. Les choses ont l’air différentes. Mon audition est différente. »

 

« Tu as parlé à Ate ? »

 

Ses mains font un petit arc de cercle dans l’obscurité. « En partie. C’était pratiquement comme ça sur le pont. Je me sentais… en dehors de moi, d’une certaine façon. »

 

Une partie de la rigidité quitte les épaules de son frère, et il dit. « C’est le don du guerrier qui grandit en toi. Ça peut être dur de vivre avec. » Il regarde le corps de Calton. « Tu as toujours eu l’intention de le défier ? »

 

Elle secoue la tête. « C’est arrivé comme ça. Mais c’était si… familier. Comme si je l’avais déjà fait. Comme si le couteau était une extension de mon bras. Je savais quoi faire. Je n’ai jamais réfléchi. »

 

Tacoma lui presse doucement les épaules, puis s’éloigne d’elle, sac sur le dos, fusil en bandoulière, tandis que les premiers soldats sortent de l’écurie. Les autres suivent, et viennent se tenir près des Jeeps et des Humvees. La présence de Tacoma ne semble pas les surprendre. Comme Calton, ils doivent avoir présumé que Koda avait des hommes tout autour. Qu’ils continuent à le croire.

 

Tacoma avance vers l’une des Jeeps, et il jette un coup d’œil au contact. « Les clés ? » Demande-t-il à l’homme le plus proche.

 

« Dans le compartiment à gants, Monsieur. »

 

Tacoma fouille et les trouve. Koda vient se tenir près de la portière du passager et crie. « Très bien ! On part ! Suivez-moi ! »

 

Ils l’acclament à nouveau et à nouveau elle ressent leur énergie qui coule en elle, effaçant la douleur de sa coupure, les bleus sur sa gorge. Elle se glisse dans son siège et Tacoma conduit la Jeep sur la route.

 

Derrière eux, les autres suivent, soulevant un nuage de poussière lumineuse sous la lune.

 

*******

 

Le convoi se déplace rapidement dans la nuit. La pleine lune est haute dans une constellation d’étoiles, assez brillante pour envoyer des ombres dans un monde où la lueur de la civilisation ne borde plus l’horizon. Koda sombre dans un sommeil agité dans la Jeep de tête, les blindés d’Ellsworth sont dispersés à intervalles réguliers pour rassembler leurs nouvelles recrues et se prémunir contre un changement d’avis. La vague d’adrénaline qui l’a portée pendant le duel s’est tarie, laissant une étrange agitation derrière elle. Ses rêves, quand elle dort, sont pleins de voix diffuses.

 

L’aube arrive sur une brise froide tandis que le portail d’Ellsworth roule pour les accueillir. Le MP surpris salue lorsque Koda passe, Tacoma lui rend son geste avec un claquement de son propre poignet. Dans le rétroviseur, Dakota le voit qui compte les véhicules qui la suivent, facilement une douzaine de plus que ceux de l’aller. Les hommes dans les Jeeps et les blindés crient joyeusement quand ils passent près de la guérite de la sentinelle, klaxonnent et remuent leurs fusils en l’air.

 

« On ferait mieux de voir la Colonel d’abord », dit Tacoma calmement.

 

Koda roule la tête en arrière, essayant de se débarrasser des nœuds sur ses épaules et le haut de son dos. « Ce ne sont pas exactement les provisions que nous étions sensés rapporter, non ? Essaie son bureau d’abord. »

 

Ils arrivent près de Maggie au moment où elle referme la porte derrière elle, probablement en route de l’espace de travail étroit qui fait lui office de quartiers de vie vers le mess pour le petit déjeuner. Koda la voit redresser le dos, puis se raidir quand elle voit la caravane qui se déroule le long de l’allée vers elle, notant sa longueur et les identifications inhabituelles de Minot sur le véhicule. Elle met les poings sur ses hanches tandis que Tacoma se gare juste en face d’elle, ses sourcils dressés sur son front, tandis qu’un sourire s’installe sur ses lèvres. « Et ben ça », dit-elle. « Regardez ce que le chat a traîné ici. »

 

Tacoma lui sourit en sortant de la Jeep. « Je pensais que vous aimeriez ça. » Il se tourne vers la file de Jeeps et de transports de troupes et crie. « Tout le monde descend ! En rangs ! »

 

Tandis que les hommes sortent tant bien que mal de leurs camions et se préparent pour l’inspection de la Colonel, Dakota sort de son côté, sentant le sang arriver dans ses pieds ankylosés, sentant la douleur tandis que les tendons de ses articulations s’étirent et se plient. Les bleus sur son cou battent douloureusement.

 

Maggie lui lance un sourire de bienvenue. Puis ses yeux s’écarquillent, passant Koda en revue depuis les marques rougissantes sur sa peau jusqu’à l’avant de sa chemise, toujours raide de sang séché, et jusqu’au tee-shirt tordu et tâché enroulé autour de son avant-bras gauche. « Désolée », dit-elle. « Ce n’est pas le mien, ou du moins en grande partie. Je n’ai pas eu l’occasion de me laver. »

 

« Je ne vois pas », dit Maggie avec précision, « de blessures sur qui que ce soit d’autre. Dis-moi ce que je rate. »

 

Koda hausse les épaules. « Ce que tu rates c’est l’ex-commandant de ces hommes. »

 

« Tu l’as tué ? »

 

Dakota hoche la tête. « C’était un combat singulier. »

 

« Un. Combat. Singulier. » Maggie énonce chaque mot avec précision. « Et le prix c’était ses hommes ? »

 

« Eux et leur équipement. Du moins, c’est ce qu’ils semblaient penser. »

 

« Ils viennent de Minot ? »

 

« Ils sont ce qui en reste. Ils combattaient des androïdes et menaient un racket de protection tant qu’ils y étaient. » Koda se tourne légèrement pour les regarder former des rangs, traînant pour se mettre en file sous le fouet de la voix de Tacoma. « Ils avaient des ambitions. Ils ont essayé de rendre un B-52 opérationnel. Il s’est écrasé. »

 

Le sang quitte le visage de Maggie, lui laissant la peau grise. « Dieux. Ils auraient pu rançonner tout le fichu pays, ce qui en reste du moins. On n’a pas besoin de bombes perdues. »

 

« Il faut que nous ayons le contrôle de ces bombes. » Koda se frotte le visage de la main et regarde sa paume quand elle la retire rougie. Il y a du sang même dans ses cheveux. « Pas aujourd’hui, pas de ce côté-ci de la bataille. Mais avant que quelqu’un d’autre n’ait des idées. »

 

« Tu as besoin d’une douche et d’aller te coucher », dit Maggie d’un ton neutre. « Tout le reste peut attendre. »

 

« Je ne suis pas… »

 

« Pas de discussion. Larke ! »

 

Le caporal arrive en courant de l’un des blindés au milieu de la file. « Madame. »

 

« Conduisez le Dr Rivers chez elle. Ne la laissez pas discuter. »

 

Larke regarde la Colonel puis Koda puis Maggie à nouveau. « Oui Madame. Du mieux que je pourrai, Madame. »

 

« Aie pitié de lui », dit Maggie d’un ton sarcastique. « On se parlera plus tard. »

 

Koda ne peut pas se permettre d’ordonner à Larke de désobéir à sa Colonel. Elle ne veut pas particulièrement rentrer à la maison, cependant, et elle doute de pouvoir dormir avec l’énergie étrange qui bourdonne en elle. Une part d’elle-même vogue toujours dans la nuit qui vient de passer, dans le cercle de feu et d’ombre où elle a tué un seigneur de guerre pour lui prendre son commandement. Ou, plus précisément, le combat est resté avec elle, tel un bourdonnement dans son sang. C’est une chose qu’elle n’a jamais ressentie auparavant, et pourtant elle lui semble familière. Elle pourrait lui donner un nom si seulement elle pouvait trouver le mot dans sa langue.

 

« Madame. Docteur Koda ? »

 

Larke tient la portière du passager pour elle. Elle n’est pas sûre de savoir si c’est de la courtoisie archaïque ou bien s’il ne peut pas trouver un moyen plus poli pour qu’elle bouge. Elle se rend et se replie dans le siège qu’elle a occupé pour la plus grande partie de ces huit dernières heures et elle le laisse conduire la Jeep vers la maison.

 

Sur le kilomètre entre l’aérodrome et les quartiers des officiers, les soldats la saluent à son passage. Cela aussi lui semble étrangement familier. Elle salue brièvement, notant avec satisfaction que Shannon est en train d’allumer le signe OUVERT de la clinique tandis qu’ils passent sans s’arrêter, sa propre insistance mourant dans sa gorge. Tandis qu’ils contournent l’ex-terrain de parade, maintenant comblé de poteaux en bois brut pour marquer les morts de la Cheyenne, elle note mentalement les trois nouveaux points de terre remuée. Il n’y a aucun monument pour eux.

 

La maison, quand elle entre, est froide et vide. Asimov doit être sorti avec Kirsten, où qu’elle soit. Son absence forme un grand vide en Koda, et l’acuité de sa déception la ronge.

 

Kirsten ne pouvait pas savoir qu’elle allait rentrer tôt. Elle ne le savait pas elle-même.

 

Elle enlève ses vêtements dans le hall et se dirige vers la douche.

 

*******

 

Kirsten ouvre la porte de la cuisine, se sentant plaisamment réchauffée et relâchée du demi-kilomètre de course depuis les bois jusqu’au quartier des officiers. Asi, pas du tout fatigué par l’exercice, lui lance un aboiement haut et fort tout en la dépassant, envoyant la porte cogner contre le mur près du réfrigérateur, et il danse sur le carrelage vers son bol vide. « Très bien. Très bien. Ça vient. »

 

Elle fouille dans le placard, cherchant la dernière boîte de la Base d’os en biscuit. Les tuyaux anciens dans le mur vrombissent et claquent au passage de l’eau. Maggie a dû rentrer pour se doucher et changer de vêtements. A cette pensée se joint la déception. Koda ne doit pas rentrer de Minot avant au moins un autre jour, si tout se passe bien. Et quand, se dit-elle, tout s’est-il bien passé pour la dernière fois ? Quelque part dans une vie antérieure, quand elle était une détraquée de Washington et avait à peine entendu parler du Dakota du Sud, encore moins d’une femme nommée Dakota Rivers.

 

Asi aboie à nouveau, plus fort et de manière plus urgente. Kirsten réfrène une bouffée de culpabilité à la pensée qu’elle a tellement manqué au grand chien – au grand bébé -, même s’il n’a clairement pas manqué d’attention. « Vois ça comme avoir gagné une deuxième maman », dit-elle tandis qu’elle trouve la boîte et la déchire pour l’ouvrir. « Deux fois plus d’attention, deux fois plus de balades. Deux fois plus de bains contre les puces. »

 

Elle se retourne pour lui jeter la friandise, mais il n’est plus là. Depuis le couloir lui parvient un gémissement, le cliquetis aigu de ses griffes sur le sol en bois dur. Elle fronce les sourcils et pose la boite sur le comptoir avant de le suivre juste à temps pour le voir envoyer tout le poids de son corps contre la porte de la salle de bains, la secouant sur ses gonds usés. Depuis le fond de sa gorge sort un hurlement semblable au vent d’hiver sur la neige, et Kirsten a le souffle coupé, puis il lui revient sur un soupir de soulagement. Sur le sol, dans une pile peu soignée, sont posés un jean, une chemise, des sous-vêtements. La chemise en coton, dans un tartan Black Watch, est celle de Koda, elle la reconnaît. « Doucement, mon garçon », dit-elle, en tirant sur le poil d’Asi, et elle pose sa main libre sur la poignée. Elle sourit. Une douche, c’est juste ce que le Dr King aurait ordonné pour elle-même si elle avait su que sa compagne était de retour. Asi cogne la porte une seconde fois, et dans un rayon de lumière de la lampe de la pièce de devant, elle voit ce qu’Asi a senti depuis qu’ils ont passé la porte de la cuisine. Pratiquement tout depuis la chemise, et les deux jambes du jean, est trempé et raidi par quelque chose à moitié séché, quelque chose de la couleur de la rouille. L’odeur piquante de l’acier s’en élève.

 

Du sang.

 

« Koda ! » Crie-t-elle, et elle se jette contre la porte.

 

Table des matières

 

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