INSURRECTION
SwordnQuil@aol.com
Traduction : Kaktus (parties 1 Ã 22) et Fryda (partie 23 Ã la fin)
CHAPITRE QUARANTE-QUATRE
Le convoi louvoie au milieu des épaves sur l’autoroute 90 comme une troupe de danseurs, imposant et rapide. Le Humvee de tête est rutilant d’armes, un M-60 sur le toit et un AK entre les mains du canonnier, le véhicule de queue est armé de manière identique. Au milieu, Tacoma conduit une Jeep décapotée, Koda est assise dans le siège près de lui, Maggie à l’arrière avec une carte topographique et un portable ouvert sur la banquette près d’elle. Ils avancent juste assez vite pour que l’odeur en provenance des ruines éventrées ne puisse s’installer autour d’eux. Même ainsi, Koda peut entendre les inspirations étouffées occasionnelles de Maggie. Un guerrier en vol passe au-dessus de la puanteur de la mort ; un fantassin et un médecin passent leur vie dans sa pénombre. Dans tous les cas, l’esprit de Koda est à tout autre chose.
Une ombre les a suivis depuis qu’ils sont sortis d’Ellsworth, une forme qui glisse avec eux juste derrière l’écran de la ligne d’arbres, disparaissant à intervalles là où le sol s’élève ou bien là où un lit de rivière coupe la route. Le soleil, descendu à midi, fait briller le vert tout neuf des feuilles, provoquant de longues ombres le long des troncs d’arbres. La silhouette ne les quitte jamais, ne vient jamais clairement à la lumière. Les épaves ralentissent le convoi à un rythme qu’une créature à quatre pattes rapide pourrait suivre, et elle les a suivis infatigablement. Bien qu’il soit difficile de l’identifier à cette distance, Koda sait que c’est un manitou, une puissance. Tacoma ne semble pas l’avoir repérée, ni Maggie. Le message de la créature n’est pas pour eux. Dakota note simplement sa présence et attend ce qui va suivre.
« On a besoin d’amener un bulldozer ici », fait observer la Colonel tandis qu’ils contournent un autre dix-huit roues retourné, sa portière ouverte repliée en arrière comme le couvercle d’une boite de conserve. Son capitonnage est rayé de blanc et verdâtre là où les oiseaux charognards se sont perchés. A peine visible à travers la toile d’araignée des fissures du pare-brise, un bras picoré jusqu’à l’os fait un angle sur le volant. « On ne peut pas amener une colonne armée sur cette route tant qu’on n’aura pas nettoyé ce bazar. »
Tacoma hoche la tête tandis qu’ils dépassent un minivan dont le pare-brise est grouillant de vers. Il remue la main dans cette direction. « Voilà un vrai pousse-morale pour vous. On a besoin d’une équipe pour enterrer tout ça avant qu’on y fasse passer des troupes. »
Maggie attend un moment, le visage pensif dans le rétroviseur, et Dakota sait qu’elle soupèse les ressources. « Très bien », finit-elle par dire. « Rien de spécial. Juste une sarcleuse et un fossé. Amenez une demi douzaine de volontaires et promettez-leur… ce que vous pensez pouvoir leur promettre avec réalisme. Nous manquons autant d’avantages que nous manquons de temps.
Juste devant eux, un renard sort de la vitre brisée d’une voiture enfoncée dans le pare choc arrière d’un pick-up. Un morceau déchiré de tissu bleu pendouille toujours sur son museau tandis qu’il saute à bas et disparaît dans l’herbe haute sur le côté de la route. La fonte du printemps a attiré les nécrophages qui viennent se nourrir. Du coin de l’œil, Dakota saisit le mouvement de quelque chose de plus grand dans les tiges qui ondulent et regarde la silhouette plus petite du renard qui s’écarte pour passer à côté.
C’est quelque chose de né sur Ina Maka alors, de physique. Pas quelque chose qui vient du monde du pur esprit.
Brièvement, la silhouette de Wa Uspewikakiyape flotte dans son esprit, et avec elle une bouffée de douleur toujours acérée, même si elle a réussi à la garder loin d’elle dans la crise de la bataille à venir. Il est trop tôt pour qu’il revienne, même s’il choisissait de renaître. Et, reconnaît-elle pour elle-même, quelqu’un avec sa sagesse n’a pas besoin de fouler la terre pour une autre vie.
« Tanksi ? Tu es avec nous ? »
Tacoma fronce les sourcils d’inquiétude, et elle tend la main pour lui tapoter le bras. « Présente et pleine d’esprit, thiblo. Je réfléchissais. »
Il sourit et elle voit la réplique cinglante disparaître avant qu’elle n’atteigne sa langue. De plus en plus de personnes de la Base ont commencé à échanger des regards connaisseurs quand Kirsten et elle entrent ensemble dans une pièce ; c’est, suppose-t-elle, quelque chose qui va avec le fait d’être jeune mariée.
Plus ou moins. Formaliser leur relation est quelque chose dont Kirsten et elle n’ont pas encore parlé, ne peuvent pas parler au moins jusqu’à ce que la bataille soit loin derrière elles. Quand elle a épousé Tali, fraîchement sortie de l’université, elles étaient parties pour la Grèce pour leur lune de miel et elles avaient échappé aux sourires et aux coups de coude des amis et proches. Bizarre, que sa vie ait pris un tournant normal dans ce petit coin au milieu des ruines d’un monde.
Elle dit: « à quelle distance tu penses qu’on devrait les croiser ? »
« Assez loin pour nous donner un peu de marge de manœuvre entre là -bas et la Base. » Il jette un coup d’œil à Maggie. « Colonel ? »
« Une vingtaine de kilomètres. Trente, ce serait mieux. Il y a un endroit après le pont où la terre s’affaisse. Ils devront venir le long de cette étendue étirée sur un front étroit. Nous pouvons contrôler leur approche plus facilement là -bas mieux que n’importe où ailleurs. »
Un frisson passe sur la peau de Koda, malgré la chaleur du soleil. « Je connais l’endroit auquel tu penses. Tout ce qui a des roues devra rester sur l’autoroute là -bas. »
« Mais leur blindage ne le fera pas. »
Koda fronce les sourcils tandis qu’une idée se forme lentement alors que le convoi négocie un autre passage étroit entre les véhicules endommagés. « On peut les bloquer si on en a le temps », dit-elle. « Ou du moins les ralentir. Combien de bulldozers lourds pouvons-nous mettre au travail ? »
« Deux ou trois », répond Tacoma. « Qu’est-ce que tu as… oh. »
« Exactement. » Elle lui sourit.
« Ça vous dit de partager ? » Demande Maggie d’une voix sèche.
Tacoma dit: « des véhicules chenillés peuvent grimper pratiquement tout ce qui est vertical, mais si nous poussons un tas de ces épaves dans une berme défensive, nous pouvons stopper brusquement les transports sur roues où nous le voulons. »
« Ou bien les canaliser là où nous le voulons », ajoute Dakota.
Tacoma lui lance un regard chaleureux et appréciatif. « Et nous pouvons rediriger les tanks aussi, Colonel ? »
« Ça me parait bien. C’est vous la piétaille. »
Koda note le pluriel et une petite chaleur monte quelque part sous son sternum. Il y a une certaine familiarité dans la reconnaissance, et une certitude. Cela s’adapte à elle, de la même façon que le scalpel s’adapte à la forme de sa main, ou le tambourin en carapace de tortue qui a été le dernier cadeau de son grand père.
La fourche la plus basse à l’ouest de la Cheyenne passe sous eux, l’autoroute vire et s’éloigne du pont pour passer le long d’une crête qui tombe rudement vers la rive d’une rivière sur un côté. L’eau coule parallèle à la route pendant un kilomètre ou plus, avec une large clairière qui s’étale entre elle et une autre crête au sud. Koda pose la main sur le bras de Tacoma. « Stop. Arrête-toi ici. »
Tacoma fait signe au canonnier du Humvee devant eux, puis arrête la jeep au bord de la route. Koda sort et va se tenir près du garde-fou, elle se protège les yeux en regardant l’espace régulier entre l’autoroute 90 et la montée de terre à près d’un kilomètre. Une ligne d’arbres la longe et il semble à Koda que quelque chose bouge dans les ombres éparses qui se déversent sur sa pente, mais elle n’en est pas certaine.
L’autoroute est pratiquement préservée d’épaves ici, et s’étire ouvertement entre Rapid City et les petites villes qui y sont reliées par des routes entre les fermes et les marchés. L’air au-dessus de l’asphalte semble frémir sous le soleil, et à travers les rides de chaleur, Dakota saisit la lueur aveuglante des enveloppes de métal des androïdes militaires, l’éclat soudain de lumière qui frappe les colliers argentés des androïdes en uniforme qui marchent en rangs, le craquement infini de leurs bottes sur l’asphalte comme un grincement constant qui se mêle au gémissement des tanks et au déplacement laborieux des gros canons. Puis le temps reprend sa place et la vision s’évanouit. La route est vide à travers les champs printaniers, où l’herbe a trop poussé et où les maïs se sont reproduits, parsemés ici et là de tâches de jaune et de bleu lumineux, de rose et de lavande.
« Tanksi ? » Tacoma lui touche le bras. « Tu vas bien ? »
« Ici », dit Dakota. « La bataille se fera ici. »
« C’est un bon endroit pour ça », dit Maggie pensivement. « Nous pouvons bloquer cette route à deux ou trois endroits pour les ralentir et contrôler leurs options une fois qu’ils seront là . »
« Nous devons les empêcher de s’étendre vers le nord de la route », dit Tacoma. « OU de se disperser vers la rivière. »
« Nous allons miner le nord », répond Koda. « Peut-être creuser de grands fossés. Quelle profondeur faut-il pour arrêter leurs tanks, thiblo ? »
« Peut-être trois mètres. Si nous pouvons creuser à cette profondeur, avec des bords raides, il faudra qu’il les contourne. »
Maggie hoche de la tête pour manifester son assentiment. « Apportez les sarcleuses ici dès notre retour. Enterrez les morts aussi vite que possible, puis commencez à travailler sur ces tranchées. »
« Mettez des pieux au fond », dit soudain Dakota. « Coupez assez de buissons pour camoufler les trous jusqu’à ce que l’ennemi soit trop près pour faire demi-tour. Qu’avons-nous à part le fuel qui peut brûler ? »
« De l’asphalte. Du goudron. Nous avons repavé les pistes il y a quelques mois à peine, et il en reste. »
Tacoma sourit. « Que les dieux soient remerciés pour le gaspillage du gouvernement. Qu’est-ce que tu as en tête, tanksi ? Mettre le feu aux fossés »
Koda lui rend son sourire. « Entre les pieux et le feu, nous pouvons immobiliser tout ce qui essaie de les traverser. Ensuite nous pouvons utiliser des missiles anti-tanks épaulés pour faire exploser leur fuel et leurs munitions une fois qu’ils seront coincés. »
« J’aime bien ce plan », dit Maggie. « et quid de ceux qui traversent quand même ? »
« On utilise les épaves pour les canaliser de nouveau derrière nos lignes. On les encercle, on les débranche et on les détruit. »
« Une retraite stratégique pourrait les attirer à l’intérieur », ajoute Tacoma, ses yeux noirs déjà posés sur une bataille à venir. « La moitié de notre armée pourrait aller à environ six kilomètres de la Base par la campagne. Ensuite l’autre moitié pourrait venir par derrière. » Il lève les mains et les joint. « Pour les serrer comme un python. »
« Et cet espace ouvert sur notre droite ? » Maggie montre la clairière et la ligne d’arbres au loin.
« On pose des pieux sur la pente aussi », répond Koda. « Tacoma, est-ce qu’on peut mettre un barrage sur cette rivière et rendre le sol assez boueux pour embourber leurs camions s’ils essaient de quitter la route ? »
Tacoma se penche par-dessus la rambarde, et il fixe le cours d’eau étroit d’amont en aval pendant un long moment. Puis il dit: « on peut mettre un barrage, pas de problème. La question c’est le volume d’eau. Mais on pourrait probablement bien humidifier une bande de cent mètre. »
« Faites-le », dit Maggie.
Un mouvement derrière les arbres au sud attire à nouveau le regard de Koda. Quelque chose est là , et avance, les longues ombres ondulant à son passage. « Mais laisse-le accessible à pied », dit-elle, tandis que l’image se forme dans son esprit. « Nous allons cacher notre force derrière cette colline par-là . » Elle se tourne pour croiser le regard de Tacoma, à demi surpris, à demi admiratif. « Nous allons les bloquer, les attirer sur la gauche, contourner leur ligne, et leur fondre dessus par la droite et par derrière. Du gâteau. »
« Un foutu gâteau ‘bien meilleur que le sexe’ », dit Tacoma en riant. Ensuite, alors que Koda et Maggie le fixent d’un air répressif: « figurativement, bien sûr. »
« Themunga fait du gâteau au chocolat ‘meilleur que le sexe’ qui fond dans la bouche », élabore Dakota, notant le froncement de sourcil intrigué de Maggie. « Mais elle le nomme gâteau ‘pas aussi bon que le sexe’. » Elle s’interrompt un instant. Puis, s’efforçant de garder un visage neutre: « on est une grande famille. »
« J’ai remarqué », dit son amie d’un ton ironique. Puis: « et le sol par-là ? Quelle force de flanc pouvons-nous mettre derrière cette colline ? »
A nouveau le mouvement attire le regard de Koda qui dit: « je vais aller l’examiner. »
Tacoma fait signe à un des canonniers du Humvee de tête. « Prends une escorte. »
Elle secoue la tête. « Pas besoin. Je reviens en un éclair. »
Sur ces mots, elle commence à descendre la pente au petit trot sur l’herbe emmêlée qui pousse sous ses pieds. En bas, elle saute le cours d’eau aussi facilement qu’un cerf, et atterrit légèrement sur la rive opposée avant de traverser la clairière en courant. Les sauterelles s’écartent de son chemin en vrombissant; elle surprend un jeune lapin dans son terrier, et des spermophiles plongent dans leur trou en poussant des cris stridents sur son passage. Ses pieds semblent à peine effleurer le sol ; elle est plus légère que l’air, remuant à peine l’herbe en passant. La sensation d’une présence augmente au fur et à mesure qu’elle approche de la terre avec sa couronne d’arbres, le calme s’installe en elle-même quand elle atteint le pied de la colline et commence la montée, sautant de rocher en rocher le long de sa façade rocheuse.
Elle s’arrête au sommet et regarde autour d’elle. La crête du tertre est large de plus de trente mètres, et plonge à environ un tiers de la distance de l’autre côté vers une large clairière. Des sycomores et des cotonniers poussent épais sur la pente, planté autrefois peut-être, comme un coupe-vent avant que tant de familles dans les fermes ne succombent dans la deuxième moitié du siècle dernier et que la population du Dakota ne fuit vers les villes. Sous leur couvert, et dans le champ dessous, il devrait être possible de cacher plusieurs centaines de combattants légèrement armés, plus qu’elle n’en aura à sa disposition. Et ça vient d’où ça, se demande-t-elle ? Qui a décidé que c’est moi qui mènerais le bataillon de l’embuscade ?
Et bien, c’est toi bien sûr.
Dakota fait un tour sur elle-même, examinant les arbres et le sous-bois qui pousse épais sous leurs branches, mais il n’y a personne. La voix est partout et nulle part à la fois, une onde de rires dans son esprit. Le manitou.
Koda étend son propre silence autour d’elle puis attend qu’il se fasse connaître.
Ou qu’elle le fasse. Elle peut ressentir que c’est une femelle dans le courant de tendresse sauvage qui en émane, courant au-dessus de l’abandon indompté de la chasse, l’éclat de joie à l’idée de tuer. Surprise, elle reconnaît la faim de sang comme la sienne, le pouls sauvage dans ses propres veines tandis qu’elle luttait contre un alpha et le tuait. C’est ma troupe maintenant. Ma fierté.
Pour ce qui semble une éternité, la voix ne lui reparle plus. Elle peut sentir des yeux sur elle cependant, de quelque part dans les arbres. Qui observent. Qui attendent. Qui testent sa patience. Finalement la vigilance se relâche, et la pensée lui parvient. Oka avait raison. Tu as l’étoffe d’une guerrière.
Elle sursaute à ces mots. Oka, le Chanteur, est le vrai nom de Wa Uspewikakiyape, le nom par lequel son peuple le connaît. Le nom par lequel seule Dakota parmi les deux-pieds l’ait jamais connu. Je te passe ses salutations, continue la voix silencieuse. Il a pris sa place autour du feu du conseil dans le campement de l’autre côté. Il ne remarchera plus jamais sur la Route Rouge.
Il me manque, dit-elle sans un son.
Tu as mal parce que tu aimes. C’est comme ça que ça doit être.
A nouveau le silence tombe, et Dakota attend. Il ne lui appartient pas de presser un ancien, ou de parler avant qu’on lui parle. Après un moment, la lumière bouge dans les arbres, les ombres ondulent avec le mouvement d’un long corps qui marche entre elles. Koda saisit la lueur du soleil sur un pelage doré, le mouvement du bout d’une longue queue. Igmu Tanka. A cette pensée, le puma sort des bois et vient s’asseoir au centre de la petite clairière, regardant Koda avec des yeux de la couleur du bronze fondu. Des tâches rondes de poils sont plus sombres sous son ventre. Elle a des petits.
Ina, reconnaît Koda.
Et je dois tuer quelque chose pour eux avant la tombée de la nuit, reçoit-elle en réponse, et avec le goût du sang chaud. Comme tu dois tuer pour les tiens.
Un coup transperce le cœur de Koda. Je n’ai pas de petits. Mon enfant est mort avec mon aimée.
Igmu Tanka mordille une brindille prise dans les poils de son épaule. Il y a petits et petits. Ceux dont tu es responsable ne sont pas issus de ton corps, et pourtant ils sont les tiens.
Ma responsabilité est de mener cette bataille.
Ta responsabilité est de mener cette bataille et d’autres. Et ensuite elle sera de diriger.
Diriger ? Mais Kirsten…
Est le Chef. Tu es quelque chose de nouveau.
Je ne comprends pas.
C’est inutile pour l’instant. Je dois te dire quelque chose : n’hésite pas à fuir quand le temps sera venu. La victoire te suivra.
Koda sent son front se plisser. Je ne…
Comprends pas. Ça n’a pas d’importance. Ce qui importe c’est que tu dois obéir à ma jeune sœur quand elle te donne un ordre. Pour le salut de tous les Peuples, deux-pieds, quatre-pattes, ailés et rampants, tu dois faire ce que tu souhaites le moins, quand tu le souhaiteras le moins.
Je t’attendrai ici quand tu reviendras.
Sur ces mots, le puma se tourne et repart dans les arbres. Koda suit ses mouvements jusqu’à ce qu’elle soit perdue dans l’ombre, puis elle se tourne vers la route et le fardeau posé sur elle.
*******
C’est une Dakota sombre et pensive qui ouvre la porte de la maison et entre, plus par habitude que consciemment. Elle traverse doucement la cuisine, le regard intériorisé, et elle s’arrête en voyant Kirsten. Assise sur le canapé usé, les jambes sous elle, la jeune scientifique fixe l’écran de son portable tandis que ses doigts agiles et gracieux volent par-dessus le clavier. La fenêtre de l’autre côté de la pièce est ouverte, et un rayon de lumière passe, l’entourant d’or pur, ses cheveux tels un halo qui accélère le rythme du cœur de Koda. L’amour qu’elle ressent pour cette femme est si puissant, et si pur, qu’il en fait mal, au plus profond, comme un bandeau serré autour de sa poitrine.
Pratiquement inconsciemment, son esprit repart vers sa conversation avec Igmu Tanka et elle compare ce nouvel amour à celui qu’elle a perdu il y a si longtemps, elle compare les lignes sombres et élancées de Tali avec les courbes musclées et dorées de Kirsten, la douceur tranquille de Tali avec l’intelligence vive, la passion et la douleur profondément cachée de Kirsten. Quels chemins, se demande-t-elle, aurait pris sa vie si Tali ne lui avait pas été enlevée aussi vite ?
« Tu as l’étoffe d’une guerrière », avait dit Igmu Tanka. Est-ce que Tali aurait apprécié de voir ce trait grandir en elle, l’aurait accepté aussi simplement et volontairement que le fait Kirsten ? Peut-être, pense-t-elle. Tali avait un bon cœur, une bonne âme. Mais elle appréciait grandement la constance dans sa vie ; la sécurité et la sûreté de savoir que chaque jour serait pratiquement comme le dernier. La famille était la chose la plus importante pour elle. Son amour était doux et calme, épanouissant et confortable. Elle regarda de nouveau Kirsten, se souvenant de leur réunion de la veille au soir. Son sang remua, brûlant dans ses veines et elle gémit doucement. Kirsten acceptait le désir pur, la passion profonde en elle. Plus que ça, elle l’accueillait, la désirait avec autant de feu que Koda elle-même.
Tali était l’amour de celle que j’étais, Dakota s’en rend compte, avec quelque chose comme un choc. Mais elle, elle est l’amour de ce que je deviens ; la femme que je suis destinée à devenir.
A ce moment précis, Kirsten, qui avait éteint ses implants par confort, tourne la tête et croise le regard de son amante. Koda se sent tomber dans le vert éclairé de soleil de son regard direct et aimant, son esprit se sépare de son corps progressivement, sans douleur, tandis que le monde autour d’elle creuse et passe tout près d’elle, sans qu’elle le remarque.
Elle traverse une jungle épaisse et humide qui sent la terre. Des feuilles vertes et larges caressent son visage au passage, la couvrant de leur humidité tandis que son cœur, qui bat fort dans ses oreilles, rythme son pas. Son esprit est empli d’une joie presque sauvage tandis qu’elle court, son pas aisé et continu. Elle est le chasseur et sa proie est tout près. Elle peut sentir le sang et la terre, et un sourire prédateur passe sur son visage, donnant à ses yeux la couleur de l’argent fondu.
Une clairière d’herbe vert foncé éclairée par le soleil, apparaît soudain, et elle s’arrête, le sang qui bat dans ses veines, tandis qu’une femme, tachetée de vert et d’or, se redresse, balançant au rythme que le cœur de Koda a créé. Elle tend les mains, lui faisant signe avec grâce, et Koda répond à leur appel, court vers elle, et fusionne avec elle. Elles ne font qu’un seul corps, un seul esprit, une seule essence, se tordant, battant dans une extase qu’aucune n’a jamais connue.
Elles explosent alors, leurs atomes s’éparpillent dans l’espace, et se reforment au hasard tandis que la terre tourne autour d’elles, bleue et verte, et brille, éclairée par le soleil. Le rythme combiné de leurs cœurs diminue, pour être remplacé par le cri d’un bébé qui respire pour la première fois, puis par le miaulement triomphant d’un chat chasseur, jusqu’à ce que, enfin, il devienne le hurlement du loup qui se déroule jusqu’à être partout.
Dakota revient à elle quand elle s’éloigne des lèvres douces et gonflées de Kirsten. Elles s’effondrent l’une sur l’autre, pantelantes, leurs respirations mêlées, leur cœur battant à tout rompre dans leur poitrine.
« Doux Seigneur », murmure Kirsten quand elle retrouve finalement assez de souffle pour parler.
Koda prend la joue de sa compagne dans sa main et la regarde dans les yeux, si verts et si brillants. « Est-ce que tu… ? »
« A ressenti ça ? Dieu oui. C’était la chose la plus effrayante, et la plus merveilleuse que j’ai jamais ressentie dans ma vie. »
Une vague soudaine d’étourdissement passe sur elle et ses genoux lâchent, la faisant tomber sans grâce sur le canapé. Dakota la suit, s’installant entre ses jambes écartées en lui prenant doucement les mains, les serrant avec inquiétude tout en regardant ces yeux vert brumeux.
« Tu vas bien ? »
Bien qu’elle puisse facilement lire sur les lèvres de sa compagne, Kirsten a soudain besoin du son de sa voix, et, retirant une main de son nid tout chaud, elle remet l’implant en marche.
« Kirsten ? »
« je suis… » Elle laisse passer un souffle long et tremblant, presque, mais pas tout à fait, un rire. « Je ne… suis pas sûre. Je prends peut-être… des vacances avec la réalité. »
Koda penche légèrement la tête et plisse les yeux, et cloue littéralement Kirsten sur le canapé avec la force de son regard. « Explique. »
« C’est ça le problème », répond Kirsten, en mettant sa main libre dans la chevelure épaisse de Dakota tout en lui massant la nuque, où une montagne de tension a soudain décidé de faire sa résidence. « Je ne sais pas si je peux. »
« Essaie. » La voix de Koda est douce et apaisante, et Kirsten s’accroche à son timbre comme à sa vie.
« Tu te souviens quand je t’ai parlé de mon visiteur raton laveur ? » Commence-t-elle, en rougissant légèrement. « Celui qui n’était pas vraiment là ? »
Dakota hoche la tête.
« Il n’était pas vraiment là de nouveau aujourd’hui. » Elle rit. C’est un son sec presque amer. « Assis dans un arbre, grandeur nature. » Elle secoue la tête. « Une hallucination totale visuelle et auditive que j’aurais entendu même sans mes implants. »
« Qu’est-ce qu’il a dit ? »
« Oh, il avait beaucoup de choses à dire, surtout des affronts. » Le rire résonne à nouveau, bien qu’un peu plus sincère cette fois. « Je n’arrive même pas à faire apparaître ta grande variété de fantasmes de grandeur. Nooon, il faut que j’hallucine un nuisible blagueur avec une mauvaise attitude qui semble trouver mon inaptitude générale avec la vie plutôt amusante. » Elle ferme les yeux et laisse tomber sa tête, son menton à peine posé sur sa poitrine. « Quand il ne prend pas son pied à me laisser tomber des œufs dessus, il faut dire. »
Le regard de Koda va vers l’endroit où les bottes de Kirsten se trouvent au pied du canapé. Avec un petit sourire, elle note les traces séchées de jaune sur les lacets. Ses soupçons totalement confirmés, elle relâche la main de Kirsten et elle tend la sienne pour y prendre doucement la joue de sa compagne, son pouce puissant traçant tendrement la peau douce de bébé. Elle garde le silence, laissant à Kirsten le temps nécessaire pour dérouler ses pensées.
Les yeux vert profond finissent par se lever et s’ouvrir, et Koda ressent, une fois encore, ce sentiment de dislocation temporelle. Cette fois elle lutte, mâchouillant l’intérieur de sa lèvre jusqu’à ce que le sentiment passe et qu’elle contrôle fermement son esprit. C’est pas bon ça, pense-t-elle, avant que Kirsten ne commence à parler, et elle tourne son attention vers elle.
« Je me sens comme Alice qui entre dans le terrier du lièvre. Juste quand je pensais que la vie avait du sens, les choses commencent à tournoyer hors de contrôle. Et parfois je pense que si je me contente de fermer les yeux très fort, peut-être que je me réveillerai et que je verrai que tout ça n’était qu’un rêve. »
« Tu veux que ce soit un rêve ? » La voix de dakota est ferme et douce, mais Kirsten n’a aucun mal à voir le malaise dans ses yeux brillants.
Sans réfléchir, elle prend la main qui couvre sa joue et l’apporte à ses lèvres, effleurant les phalanges chaudes d’un baiser. « Pas une seule seconde. Je devrais me détester de ressentir ça. C’est si fichtrement égoïste. Mais si rien de ceci n’était arrivé, je ne t’aurais pas rencontrée, et c’est quelque chose que je ne voudrais jamais voir changer. Peu importe ce qui arrive. »
« Ni moi. »
Elles s’étreignent fort un très long moment avant que Koda ne recule à contrecoeur. « Pour ce que ça vaut, mon amour, tu n’es pas folle, ok ? »
Kirsten lève les yeux vers elle, avec la volonté claire, le besoin de la croire, mais tout aussi clairement, de ne pas la croire… pas entièrement, en tous cas.
« Peut-être… » La gorge de Koda émet un clic audible lorsqu’elle déglutit. Après une seconde d’hésitation, elle laisse la parole à la pensée qui la taraude depuis plusieurs jours. « Peut-être que tu devrais quitter la base jusqu’à ce que tout ça soit fini. Mes parents te garderaient en sécurité, et je suis sûre maintenant que toute la famille meurt d’envie de te rencontrer. »
Kirsten écarquille les yeux tandis que sa mâchoire se serre. Koda imagine sentir la colère qui monte dans la petite femme, et elle tressaille intérieurement.
« Je… » Commence Kirsten. « Tu… tu veux m’écarter ? Je ne peux pas… tu penses vraiment que je perds les pédales, c’est ça ! » Elle ramène ses jambes sous elle, commence à se lever, mais Koda la maintient fermement à la taille, et l’attire contre elle à nouveau. « Laisse-moi partir. »
« Non. »
« Bon sang, Koda ! J’ai dit… »
« Ecoute-moi, Kirsten ! » Elle recule juste assez pour croiser le regard furieux de sa compagne. « Ce n’est pas toi ! je ne pense pas que tu es folle ! Tu es plus sensée que n’importe qui que je connaisse ! C’est moi ! Tu ne le vois pas ? ! Je ne peux pas te perdre ! Kirsten, je… ne… peux… pas… te perdre ! »
La voix de Dakota est rauque et filtre finalement à travers la colère rouge de Kirsten, tandis qu’elle se détend contre le grand corps tremblant qui la retient avec désespoir. « Que… qu’est-ce que tu as dit ? »
« Je ne peux pas te perdre », répète Koda, la voix étouffée contre le tissu du tee-shirt de Kirsten. « Pas maintenant. Jamais. » Ses mains se resserrent et s’emmêlent dans le tissu, attirant sa compagne si fort contre elle que pas une molécule d’aire ne peut passer entre elles. Kirsten peut sentir sa respiration, serrée et rauque, contre sa poitrine, et ses bras se referment instinctivement autour des épaules larges de Dakota, lui donnant autant de confort qu’elle le peut.
Elle a peur ! Kirsten s’en rend compte. Pour moi ! Doux Seigneur… ! Avec un sentiment merveilleux, elle berce lentement le bébé à demi dans ses bras, ses mains caressant sans cesse les cheveux épais et luisant de Koda tandis qu’elle se repasse les mots de sa compagne encore et encore. Finalement, lentement, elle s’écarte, et soulève le menton de Dakota pour que leurs regards se croisent. « Je ne vais nulle part », dit-elle fermement, sans appel. « Pas sans toi. Nous avons démarré ceci ensemble, et nous le terminerons ensemble, ou pas du tout. Tu comprends ? »
Après un moment, Dakota hoche la tête.
« Je ne peux pas te perdre non plus. Pas quand je viens juste de te trouver. Je… je ne te demande pas de faire ce que tu fais le mieux, une fois que cette guerre commencera enfin. Ce que je demande, c’est que tu me reviennes, entière et en pleine santé. Sois prudente. D’accord ? Pour nous ? »
« Pour nous. »
Elles s’étreignent à nouveau, très fort, et cette fois, aucune ne souhaite s’écarter pendant un long, très long moment.
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