INSURRECTION
SwordnQuil@aol.com
Traduction : Kaktus (parties 1 Ã 22) et Fryda (partie 23 Ã la fin)
CHAPITRE QUARANTE-CINQ
« Très bien espèce de grand crétin, donne-moi une minute. » Asi danse sur ses pattes avant tandis que Kirsten lutte avec une porte-fenêtre qui refuse de s’ouvrir. Bien que le ciel soit immaculé, presque d’un bleu automnal, le vent hurle dans les arbres comme s’il appelait un ouragan. « Fichues… satanées… portes… de l’Etat… » Grommelle-t-elle en tirant une dernière fois sur la poignée, et quasiment renversée au sol quand elle cède trop facilement, lui emportant presque la main. Indifférent, Asimov se précipite dans la maison en jappant.
Avec un soupir, Kirsten relâche la porte, et elle se ferme brutalement à cause d’une autre bouffée de vent. Au lieu d’essayer de la rouvrir, elle se détourne, satisfaite pour le moment de repousser le fait d’aller dans la maison passer d’autres longues heures en recherches infructueuses du code manquant. Même si la brise est assez forte pour faire tomber une mule, le soleil chauffe ses épaules et l’air est frais et doux.
Quelle différence en une semaine, songe-t-elle. Le sentiment tiède, effrayé, retenu de la base a été remplacé par une intensité presque semblable à celle d’une ruche. Des hommes et des femmes, des civils et des militaires, avance sur les terrains avec intention, la tête droite et les épaules carrées. Elle repère même plusieurs groupes qui semblent s’entraîner. En escouades de vingt, ils courent en rangs bien ordonnés à une cadence musicale chantonnée par un chef d’escouade.
Tandis qu’elle regarde, un des groupes contourne le virage vers la maison. Elle sourit en reconnaissant le chef et lève la main. Vêtu d’un short de course et d’un tee-shirt vert portant la mention ARMY sur la poitrine, Tacoma la repère, sourit, et fait un salut raide, aboyant à ses protégés d’en faire autant ou de subir sa colère. Kirsten sourit plus largement en voyant les quelques civils dans la foule trébucher en essayant de saluer tout en courant, mais elle réfrène ce sourire et rend le salut tout aussi solennellement qu’elle le peut. Mais son sourire transperce quand Tacoma lui fait un clin d’œil en douce, et elle les regarde avec un vrai plaisir partir en courant en rythme, même les quatre hommes âgées de soixante ans et quelques, des vétérans de la première Guerre du Golfe qui ont coincé Tacoma et l’ont prévenu que s’il essayait de les écarter de la base et des combats, ils feraient un coup d’état pour le déposer.
Avec une dernière inspiration profonde d’air frais, elle retourne à la porte, la pousse pour l’ouvrir et entre à l’intérieur. Ses pas ralentissent quand elle prend conscience d’une présence qu’elle n’attendait pas, et un sourire de joie passe sur son visage tandis qu’elle observe sa compagne, assise les jambes croisées sur le sol face au canapé, les yeux fermés, la respiration douce et régulière. Elle porte un short large et un haut noir, et sa beauté est comme un chant des sirènes pour Kirsten qui se sent attirée vers le séjour sans prendre conscience de son mouvement.
Koda ouvre les yeux et l’accueil simple, l’affection profonde qu’elle y lit réchauffe le cœur de Kirsten si fort que les larmes montent à ses yeux. Tandis que Dakota se met debout, avec fluidité, Kirsten lève la main. « Je suis désolée. Je ne voulais pas…. »
Le reste de sa phrase est étouffée tandis qu’elle se retrouve dans une étreinte forte. La chaleur de Koda, son odeur, et sa force l’encerclent, l’emplissant d’une paix qui lui a longtemps manqué.
« Tu es toute tendue », murmure Koda dans ses cheveux, ses longs doigts pressant doucement les muscles tendus le long du dos et des épaules de Kirsten.
« Les nerfs », répond celle-ci, en tressaillant à la douce pression qui envoie des étincelles de douleur le long de ses bras.
« On va faire quelque chose. » Koda s’écarte et lui sourit.
« Un massage ? » Demande Kirsten innocemment, se souvenant parfaitement de là où leurs massages les ont conduits avant ça. « Je suppose que ça va me détendre. A la fin. »
Dakota lève les yeux au ciel et recule d’un pas. « On essaye autre chose d’abord, d’accord ? » Les mains puissantes toujours sur ses épaules la poussent à s’asseoir sur le sol. « Tiens, croise les jambes et mets-toi à l’aise, d’accord ? »
« Allons, Koda, je ne suis pas bonne pour ce truc de méditation. Tu te souviens de ce qui s’est passé à la tente de transpiration ? » Un tremblement d’anxiété se fraye un chemin dans son ventre tandis qu’elle-même se souvient de cette fois-là , et même très bien. Les muscles qui commençaient à se relâcher, se raidissent à nouveau.
« Détends-toi, canteskuye. Tout va aller très bien. Détends-toi et ferme les yeux. »
Kirsten soupire doucement et fait ce qu’on lui demande. Fermer les yeux est le plus facile. Se détendre est une autre affaire.
Les mains de Dakota se posent à nouveau sur ses épaules, leur contact emplit son corps d’une chaleur douce et accueillante. « Détends-toi et concentre-toi sur ta respiration. » La voix de Koda semble très proche de son oreille et elle frissonne légèrement tandis que le ton apaisant se fraye un chemin en elle. « Des inspirations profondes et saines. Inspire par le nez, expire par la bouche. Par le nez, par la bouche. Oui, c’est ça. Bien. Maintenant à chaque inspiration, sens une partie de ta tension s’éloigner. Tu peux le sentir ? »
Pas vraiment, pense Kirsten, mais elle ne le dit pas tout haut, ne voulant pas décevoir sa compagne.
Comme si elle lisait dans ses pensées, Koda rit et presse la chair ferme sous ses paumes. « N’essaie pas si fort, mon amour. A défaut, pense à ça comme à quelques minutes sans soucis, ok ? »
« Hm. Et bien si tu le vois comme ça… »
« C’est le cas. »
« Très bien alors. »
Elle se tortille vers l’arrière pour essayer de gagner un peu plus d’aise sur le sol en bois dur, et fait un gros effort pour détendre ses muscles et contrôler sa respiration. Elle peut sentir la présence solide de sa compagne derrière elle, et elle absorbe son odeur dans une profonde inspiration, la laissant l’encercler et se mêler à la chaleur des mains puissantes sur ses épaules. Sans s’en rendre compte, elle glisse dans un état de méditation.
Elle ouvre les yeux et se retrouve dans une sorte de champ. La terre est plate et dénudée, elle s’étire sur des kilomètres aussi loin qu’elle peut voir. Des herbes hautes avec des brins semblables à des plumes sont plaqués au sol, et font un riche tapis doré sur la terre.
Un cri perçant familier résonne au-dessus de sa tête et elle lève les yeux, et sourit quand elle voit ce qui ne peut être que Wiyo qui fait des cercles au-dessus d’elle dans la brise chaude de la fin de l’été. Instinctivement, sa main se dresse comme pour faire signe à son vieil ami fidèle, puis se fige lorsque le soleil incliné fait briller quelque chose sur son doigt.
Un anneau.
Sur le troisième doigt de sa main gauche.
Sa vision se brouille tandis qu’elle fixe, abasourdie, le simple anneau doré à travers un film de larmes soudaines et joyeuses.
Le cri du faucon résonne à nouveau, et cette fois, un cri identique y répond sur sa gauche. Elle cligne des yeux et détourne son regard dans cette direction, dans un émerveillement brumeux tandis que Dakota surgit de nulle part. Sa vision est magnifique. Elle ne prote qu’un pagne perlé de rouge, jaune et noir, sa peau est sombre et luit de sueur et d’huile. Ses pieds sont nus comme ses seins. Ses cheveux, tirés en deux tresses épaisses et luisantes, reposent sur ses larges épaules, et porte deux plumes d’aigle, qui pointent vers les cieux.
Dans une main elle porte un tambourin, et elle tape dessus des doigts de sa main libre. Le rythme suit celui du cœur de Kirsten. A chaque coup, Dakota fait un pas, du talon à l’avant du pied, et encore, s’approchant d’elle dans une danse lente, sinueuse et profondément captivante.
Elle ouvre la bouche et lance à nouveau le cri du faucon, auquel Wiyo fait écho, et ensuite des voix humaines.
Beaucoup de voix humaines.
Une longue ligne d’hommes et de femmes apparaît derrière Dakota. A leur tête se trouve Tacoma, vêtu comme sa sœur à part la plume unique dans ses cheveux et le sifflet en os serré entre ses dents.
Il la regarde et cligne d’un œil. Elle ne peut pas s’empêcher de lui sourire, emplie d’un sentiment de chaleur et d’appartenance bien plus profond que tout ce qu’elle pensait connaître. Elle rit presque tout haut tandis que la ligne danse lentement en avançant au rythme de Koda, et elle reconnaît les hommes et les femmes qui suivent. Andrews, ses cheveux roux flamboyants libérés jusque sous ses épaules, porte des pantalons de camouflage de l’armée, mais pas de chemise, sa peau bien grêlée de tâches de rousseur commence à brûler sous la lumière intense du soleil. Manny le suit, avec l’apparence du Lakota pur-sang, ses cheveux finalement poussés assez longs pour les tresser.
Sa mâchoire tombe légèrement quand elle reconnaît Maggie, les seins fièrement dénudés, sa peau d’ébène un bleu luisant sous le soleil, ses dents d’un blanc aveuglant tandis qu’elle hoche la tête vers Kirsten et que son visage se fend d’un sourire rayonnant.
« Ma famille », murmure-t-elle, les yeux à nouveau emplis de larmes. « Mon peuple. »
Le hurlement strident d’une sirène d’alerte aérienne brise sa vision, et lui redonne brutalement conscience tandis que ses muscles referment leurs pièges d’acier.
Elle se sent soulevée et stabilisée alors qu’elle tangue un peu, toujours tiraillée entre le présent et ce qui ne peut être que son futur. Est-ce possible ? Demande la part la plus cynique de son esprit. Est-ce vraiment possible ? De tels rêves ne sont pas pour toi, Kirsten King. Pas pour toi. Pas pour toi. Pas pour toi…
« On verra bien », dit-elle en grognant et en attrapant la main de Dakota au moment où la porte s’ouvre brusquement et que Jackson s’engouffre dans la pièce. « L’ennemi a été repéré, mesdames. Ils arrivent. »
« Par le ciel ? » Demande Dakota.
« Non, madame. Par le sol. C’est… » Il reprend son calme. « La Colonel requiert votre présence dans son bureau. Dans les meilleurs délais. »
« Allons-y. »
Jackson prend la tête pour sortir, mais alors que Kirsten est sur le point de le suivre, elle est gentiment arrêtée par Dakota. Elle lève le regard vers des yeux brillants.
« Tu as reçu une vision. »
Ce n’est pas une question et elle ne trouve pas le moyen d’objecter. Pas maintenant. Au lieu de ça, elle hoche la tête.
« Elle deviendra réalité. » De nouveau, le ton de certitude totale et inaltérable.
Koda lève la main de Kirsten et dépose un baiser sur sa paume, puis elle la porte contre son cœur. « Elle deviendra réalité », dit-elle à nouveau, sa croyance inébranlable.
« Je l’espère », murmure Kirsten. « Plus que tout au monde. »
*******
Des heures plus tard, les dernières touches du plan mises au point, Dakota et Kirsten reviennent à la maison pour un bref moment d’intimité, sachant l’une comme l’autre qu’une telle occasion ne se représentera pas avant une très longue et très fatigante période.
« J’ai vu Manny tout à l’heure », dit Kirsten, en levant les yeux de son portable où les codes binaires continuent à défiler futilement sur l’écran. « Il n’est pas très jouasse. »
Koda soulève la bouilloire de la plaque à deux mains et s’arrête en chemin vers la salle de bains. « Je suis tombée sur lui, moi aussi, quand j’ai fait une dernière inspection des patients à la clinique. Il marchait au milieu de son nuage personnel, mais il n’a pas dit ce qui le taraudait. »
« Je sais que Maggie ne le laisse pas diriger l’escadron d’hélicos demain. Il a été une baby sitter glorifiée ces dernières semaines, ça lui a donné trop d’idées. » Depuis la salle de bains Kirsten entend l’eau qui clapote dans la baignoire. Elles mourront peut-être demain, peut-être ce soir. Mais, par tous les dieux passés et actuels, elles vont d’abord prendre un bain d’eau chaude. « Comment ça va ? » Demande-t-elle tandis que Koda revient pour remplir la marmite et la poser sur le feu où deux autres commencent à peine à bouillir.
« C’est presque prêt. J’ai trouvé un fond de sels de bains dans le placard. Ça te dit ? »
« Oooohh, quelle décadence. Tu as besoin d’aide ? »
« Nan, je m’en sors. » Koda soulève une autre marmite du feu et disparaît à nouveau.
Les chiffres défilent sur l’écran, en rangs serrés, et Kirsten a l’impression qu’ils possèdent cette sorte de détermination stupide et mécanique qui a été programmée dans les androïdes de combat. Theirs not to reason why, theirs but to do and die / Sans qu’ils aient besoin d’une raison, juste faire et mourir (NdlT, traduction libre, The Charge of the Light Brigade, Lord Alfred Tennyson http://bibliotheque.cenacle.free.fr/biblio/affiche.php?id=376&l=fr )
Sa Vision, ou peut-être son imagination, a semblé faire la promesse que Koda et elle survivront. Tega aussi l’avait dit.
Mais elle est assez sensée, maintenant, pour savoir que la prophétie est conditionnelle, pas ce qui sera mais ce qui peut être. C’est à elle et à Dakota, à Maggie et à Tacoma, à Andrews et à Jackson, à Manny et à tous les autres, de donner vie à ce futur et de le mettre au monde. Et il y a une bataille entre cette conception et cette naissance, et dans cette bataille, il y a la mort.
Elle rabat l’écran de son ordinateur, le repousse, et la pensée avec lui. Ils sont aussi prêts qu’ils peuvent l’être : des fossés creusés, des voitures et des camions en ruines poussés pour faire des barricades, des placements de troupes et des stratégies dessinées. Même à distance des quartiers des officiers, Kirsten peut entendre le rugissement régulier des moteurs tandis que leurs transporteurs se mettent en formation sur la ligne de départ, le gémissement aigu des tanks et leurs deux obusiers autopropulsés tandis qu’ils prennent leur position. Leur grondement vibre à travers les planches sous ses pieds.
On va réussir. Il le faut. L’échec est impossible.
Dans deux heures, Koda et elle prendront leur place dans cette ligne, et la route pour bloquer l’avance des androïdes. L’ennemi a le nombre pour lui, mais étant donnée la rigidité de leur logique programmée, les forces d’Ellsworth ont la tactique et la flexibilité d’exploiter même un avantage minuscule au plus fort. Et, malgré la sirène d’alarme aérienne, l’armée androïde est collée au sol. Au besoin, Maggie lancera les Tomcats et les bombardera jusqu’à en faire des miettes. Ce qui, et Kirsten y pense alors, est probablement la raison pour laquelle Manny est maintenu à l’écart.
La dernière marmite se met à bouillir et Kirsten la porte dans la salle de bains. L’eau fumante sent fort la lavande et quelque chose de plus doux et de plus subtil, sous l’odeur astringente des sels de bains. Koda est agenouillée près de la baignoire et remue un filet d’eau froide dans le mélange depuis le robinet. Des pétales enroulés rouge surnagent sur le tourbillon, ici et là une fleur entière, ses anthères laissant une trace d’or dans l’eau. Koda lève les yeux, une main toujours dans l’eau. « Vérifie la température. Vois si c’est bon. »
Les yeux de Kirsten lui piquent soudainement, une sensation qui n’a rien à voir avec la tension oculaire des heures passées. « C’est bon », dit-elle la voix cassée. « C’est le meilleur bain que j’ai jamais vu. » Ensuite, d’une voix plus affermie : « où as-tu trouvé les tiges de lis ? »
« Dans le jardin d’une des maisons vides. Ce sont des lis de montagne en fait, des fleurs sauvages. Quelqu’un doit les avoir apportées de la Californie. »
Kirsten se penche pour prendre sa propre marmite d’eau chaude et regarde de plus près. Elle effleure du bout du doigt une fleur soyeuse qui passe tout près. « Tu as raison. Elles poussent partout dans les bois, je les voyais quand mon père nous emmenait camper. »
Koda attrape sa main libre, tourne la paume vers le haut et y dépose un baiser. Quand elle lève la tête ses yeux sont du bleu gentiane le plus profond, et contiennent de l’inquiétude. Elle dit doucement : « tu trembles. »
Kirsten entoure les longs doigts de sa compagne des siens et ferme les yeux. « J’ai peur, Koda. Je ne sais pas… » Avec effort elle affermit sa voix. « Ça me taraude de ne pas savoir à quoi m’attendre. C’est le truc scientifique. »
« Tu as vu au-delà de demain. Wika Tegalega t’a donné une prophétie. »
« Tu y crois à ça ? Que nous allons fabriquer un monde totalement nouveau ? Vraiment ? »
« Oui. » Quelque chose d’autre remue dans les yeux de Koda, une question que Kirsten n’arrive pas à déchiffrer. « Quand je sillonnais le champ de bataille avec Maggie, j’ai parlé avec… j’ai parlé avec quelqu’un du peuple des Quatre Pattes, Igmu Tanka. Elle a dit qu’elle attendrait notre retour. »
« Igmu Tanka ? Igmu veut dire ‘chat’, un lion de montagne ? »
Koda hoche la tête. « Nous allons survivre, cante mitawa. Pas nous seulement, mais nos peuples… tous nos peuples. Si nous pouvons utiliser toutes nos armes, tout notre savoir. C’est une promesse. » Son expression change, un sourire éclaire son visage. « Maintenant entre dans la baignoire ou l’eau va refroidir. »
Kirsten se lève, se détourne et passe lentement sa chemise par-dessus sa tête. Derrière elle, elle peut entendre Koda retenir sa respiration, et des vagues d’émerveillement la traversent d’avoir autant de pouvoir sur sa compagne. Mais elle dit : « je sais comment la réchauffer à nouveau. »
« Tu es incorrigible », répond Koda avec un soupçon de rire dans la voix. Kirsten entend le doux murmure du tissu quand le jean et la chemise de Dakota tombent sur le sol, le léger bruit de l’eau quand elle entre dans la baignoire. « Oh dieux », dit-elle dans un souffle, « c’est le paradis. Je pouvais mourir heureuse là maintenant. »
Kirsten se retourne pour lui faire face, et absorbe la vue des longues jambes cuivrées qui s’étirent jusqu’au bout de la baignoire, les épaules anguleuses qui contrastent avec la courbe au-dessus des seins de Koda. Les yeux bleus sont fermés dans une extase pure et abandonnée, les cils incroyablement longs. Une vision plus encourageante serait difficilement imaginable. Mais dit-elle : « Comment on va faire ça ? Ce n’est pas exactement prévu pour faire un jacuzzi. »
« Vrai. » Koda se redresse et ramène ses genoux sous son menton. « Viens donc. Non, pas par là », dit-elle, tandis que Kirsten entre et lui fait face. « Tourne-toi. C’est ça. »
Kirsten bouge et obéit, Koda écarte les jambes pour qu’elle s’asseoit, et ses bras viennent l’entourer, la retenant doucement. « C’est mieux non ? »
« Bien mieux », dit-elle dans un souffle tandis qu’elle sent un baiser aussi léger que la brise de printemps lui souffler dans les cheveux. Ses mains se posent sur Koda tandis qu’elle s’adosse contre elle et elle sent l’étreinte se resserrer. La chaleur de l’eau, la soie de la peau de son amante, la riche senteur des lis se combinent en quelque chose proche de l’overdose de sens. Pendant un long moment elles restent immobiles. Puis Kirsten soupire, lâche les mains de Koda et attrape le morceau de tulle plissé qui pend sur le robinet d’eau chaude. « Il est temps de se frotter. »
« Laisse-moi faire. »
Il n’y a pas de place pour se retourner, mais Kirsten tend l’éponge et la bouteille de savon derrière elle en riant. « Qui aurait pensé que la femme qui remuait un M-16 devant ma figure allait se révéler une telle hédoniste ? Ça montre juste que les premières impressions ne sont pas toujours les meilleures… »
Koda rit du fond de sa gorge. « Qui aurait cru que le mignon petit androïde qui se carapatait dans la neige ne saurait absolument pas y résister ? » Kirsten ouvre la bouche pour protester mais la referme brusquement. Les mains de Koda, glissantes avec le savon, passent sur ses épaules en longs cercles paresseux, glissent le long de sa colonne et remontent sur ses flancs, et répètent encore et encore le mouvement. Elle peut sentir les tétons de Koda durcir à travers le film sur sa peau, tandis qu’ils effleurent son dos. Les mains de Koda continuent leur mouvement en spirale sur ses épaules, vers ses côtes, passent sur ses cuisses, en font des cercles sur son ventre. Elles montent pour encercler ses seins, les pouces effleurant légèrement ses tétons, le toucher et l’air frais tendent la peau tout autour. La bouche de Koda remonte sur sa nuque, mordille une oreille. Kirsten se presse contre le corps puissant derrière elle, ses propres mains glissant sur les longues jambes arquées près d’elle. « Nun lila hopa », murmure Koda. « Cante mitawa. »
« Cante mitawa », dit Kirsten en écho, la respiration coupée quand la main de Koda glisse entre ses jambes, et que les doigts écartent les lèvres pour trouver le bouton de son clitoris. Le feu s’éveille sous son toucher, et monte le long des nerfs des jambes de Kirsten, éclate pour venir enflammer sa colonne vertébrale. « Cante mitawa », dit-elle à nouveau, tant qu’elle peut encore dire quelque chose, et sa tête retombe en arrière tandis que la jouissance la prend et elle sent son pouls battre fort contre la main de Koda qui enserre toujours son sexe, et elle tremble encore et encore à travers elle.
Lorsqu’elle peut bouger, elle se retourne pour se mettre à genoux entre les cuisses de Koda. Les yeux de celle-ci, écarquillés et embrumés par le désir, l’attire vers le bas, jusqu’à ce qu’elle semble glisser à travers des eaux noires, tandis que des ombres bougent sur le bord de la baignoire au-dessus d’elle, sveltes et rapides, lentes et pesantes, et qui bougent sur quatre pattes, deux pieds ou rien. Autour d’elle elle entend le passage rapide de poissons éclatants, le roulement et la culbute des loutres. Puis ils sont tous partis et elle est de retour dans le monde qu’elle connaît, ses lèvres cherchent celles de Koda dans un long baiser qui s’éternise tandis que son genou presse le sexe de son amante et que Koda jouit, le sang bat dans sa gorge sous la bouche de Kirsten, frénétiquement, puis il ralentit tandis que la langueur les envahit. Pendant un long moment elles restent immobiles et s’étreignent. Puis Kirsten dit d’une voix rauque : « tu te souviens de cet anneau dans ma Vision ? »
« Mmm », répond Koda, la tête toujours contre l’épaule de Kirsten.
« Et bien, alors, vas-tu m’épouser ? »
« C’est une demande en mariage ? »
« Ça l’est. » Kirsten sourit contre les cheveux noirs qui couvrent son épaule et celle de Koda. « L’une de nous deux devait le faire. »
« Dis comme ça… » Koda lève le visage vers Kirsten et s’empare de sa bouche dans un baiser qui lui coupe le souffle. Ensuite : « dis comme ça… oui. »
« Comment… je veux dire, je ne sais pas quelle est la coutume Lakota ? Comment est-ce qu’on fait ? »
Une lueur espiègle entre dans les yeux de Koda. « Et bien, d’abord, tu apportes un lot de poneys à Wanblee Wapka. Disons, une douzaine, en tant que Présidente et tout et tout. Ensuite tu prends une couverture de cour et tu viens en criant. Ensuite… »
« Ensuite nous nous enfuyons », dit Kirsten succinctement. « Quand est-ce que le juge revient ? » Une ombre passe sur le visage de Koda et Kirsten ressent une pointe de regret. « Je suis désolée, mon amour. Je m’inquiète moi aussi. »
« Je sais », répond Koda. « Mais nous allons faire nos propres règles. C’est un nouveau monde. Nous sommes quelque chose de nouveau. Il faut juste que nous traversions cette bataille. Ensuite nous ferons des plans. »
« Je te prends au mot. » Kirsten se penche en avant pour l’embrasser. « Je te prends aujourd’hui et pour toujours. »
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