INSURRECTION
SwordnQuil@aol.com
Traduction : Kaktus (parties 1 Ã 22) et Fryda (partie 23 Ã la fin)
CHAPITRE QUARANTE-SIX
Kirsten est assise jambes croisées sur l’herbe moelleuse et fraîche, sous les branches lourdes des arbres odorants dissémninés sur l’aire résidentielle de la base. Derrière elle, les eaux de la rivière coulent joyeusement comme si elles seules entendaient une bonne blague.
L’odeur de la graisse fondue dans les bols devant elle ne rivalise pas vraiment avec le parfum, et elle résiste au besoin d’éternuer pour l’enlever de ses sinus. Elle opte pour ce qu’elle espère être une inspiration par la bouche inoffensive, et rougit légèrement au regard qu’elle reçoit de Tacoma. Un contact sur son genou attire son attention vers Dakota, assise un bol de peinture jaune installé sur ses cuisses, une petite tige levée qui en est recouverte, et qui lève légèrement un sourcil élégant en interrogation.
Kirsten hoche la tête, presque timidement, et Koda porte en souriant la tige jusqu’à la joue de sa compagne, pour peindre un motif à coups de caresses assurées et rapides. Après un moment, elle écarte la brosse et penche le menton de Kirsten, parcourant des yeux le motif qu’elle vient juste de créer. Un rapide toucher et elle hoche la tête, satisfaite de son œuvre.
« Iktomi zizi. »
Les mots provoquent un sourire sur les visages de Manny et Tacoma, et un froncement intrigué sur celui de Kirsten. « Pardon ? »
Dakota lève la main et touche légèrement le visage de Kirsten, puis elle pose deux doigts sur la poitrine de sa compagne, juste au-dessus du cœur. « Iktomi zizi. » De sa main libre, Koda lève un bol d’eau pure et le tend à Kirsten, lui faisant signe de regarder à l’intérieur.
La surface de l’eau ondule et elle regarde son reflet qui remue, plissant les yeux tandis que l’image apparaît lentement.
Un dessin de toile d’araignée compliqué couvre la plus grande partie de sa joue gauche. Un autre, bien que plus petit, tâche la droite. Elle lève lentement la tête et regarde Dakota, les yeux écarquillés. « Une araignée ? Tu m’appelles araignée ? »
« Iktomi zizi. Araignée jaune. »
Le visage de Kirsten se plisse. « Je ne pense pas… »
« Hé ! » L’interrompt Manny en riant, « je pense que c’est parfait. Les araignées sont peut-être petites mais certaines peuvent faire s’effondrer un homme, ou même un cheval adulte, juste avec une morsure. »
« Ouais, mais elles sont… »
« Ingénieuses et intelligentes », soulève Tacoma. « Les créatrices de dessins incroyablement complexes, et absolument intrépides. » Il sourit. « Le nom te va à merveille. »
Kirsten les regarde droit dans les yeux. « Ouais, rappelle-toi alors quelque chose d’autre sur nous les araignées. »
« Ah oui ? » Demande Manny. « C’est quoi ? »
« On mange nos compagnons. »
Un moment de silence absolu s’élève tandis que ses mots sont absorbés. Puis Tacoma et Manny se mettent à rougir, leur peau cuivrée prenant une couleur rouge tomate tandis qu’ils éclatent de rire et tapent Dakota sur l’épaule pour la taquiner avec jovialité.
Kirsten observe, un peu désorientée par la réaction qu’elle reçoit. Ce n’est que lorsqu’elle remarque le sourire désinvolte et le sourcil dressé de Dakota, que le sous-entendu de ses mots éclate pleinement dans son esprit, et la rougeur qui grimpe depuis ses épaules est si profonde et marquée que ses sourcils clairs ressortent dans un relief vif. « Oh mon dieu », gémit-elle, en mettant son visage entre ses mains. « Je ne peux pas croire que je viens juste de dire ça ! ! »
Tout en riant, Koda lui frotte le dos. « Détends-toi mon amour. Nous savons bien ce que tu voulais dire. » Après un moment, elle écarte les mains de Kirsten de son visage et vérifie que les dessins ne se sont pas étalés. « Une dernière chose. Ferme les yeux. »
Lesdits yeux se plissent. « Pourquoi ? »
« Détends-toi et ferme les yeux. Fais-moi confiance. »
Kirsten baisse les paupières en soupirant. « Je ferais bien de ne pas regretter ce qui va suivre. »
« Garde les yeux fermés. » Koda prend un autre bol rempli d’une pâte noire épaisse et y trempe trois doigts pour les enduire largement. Elle les lève et penche le visage de Kirsten vers elle, puis les passe sur les yeux de sa compagne, d’une tempe à l’autre, créant un masque noir primitif mais incontestable. « Ok, tu peux ouvrir les yeux maintenant. »
Dakota sourit quand les yeux verts brillants s’ouvrent, leur couleur encore plus éclatante contre la peinture noire qui les entoure, comme des émeraudes dans une boite à bijoux en velours noir. « Pour Wika Tegalega. Regarde. »
Kirsten jette un coup d’œil dans l’eau calme, puis regarde sa compagne. « On dirait le Hamburgler. (NdlT : c’est un personnage déguisé en prisonnier avec un chapeau et un masque de Zorro qui vante les mérites d’une marque de hamburgers bien connue, jeu de mot sur hamburger et burgler/burglar : voleur) »
Un instant de silence puis le groupe éclate de rire. Kirsten se contente de lever les yeux au ciel. « On peut continuer s’il vous plait ? »
Les autres finissent par se calmer et Dakota reprend le bol d’eau avec un sourire légèrement interdit. Son visage porte déjà les symboles de Crazy Horse et le dos de ses mains porte des traces de pattes de loup stylisées en rouge et noir.
Un cri perçant traverse le silence et tous les quatre lèvent les yeux pour voir Wiyo qui descend vers eux en cercles. Dans un grand battement d’ailes, il atterrit sur l’avant-bras tendu de Koda. Une bourse en cuir pend de l’une de ses pattes et Kirsten la regarde avec curiosité. « Que… ? »
« Un mot », devine Dakota en utilisant sa main libre pour détacher le nœud simple. « Sors-le pour moi, tu veux ? »
Les lacets du sac sont serrés et glissants, mais Kirsten finit par les détacher tant bien que mal. Elle retourne la petite bourse et la secoue pour en faire tomber un minuscule rouleau de papier qu’elle commence à dérouler. Sans ses lunettes, l’écriture minuscule n’est qu’un gros brouillard, alors elle tend le morceau à Dakota qui regarde le message tandis que Wiyo l’observe placidement. « C’est de Fenton. Il a trouvé Toller. »
« Ah oui ? » Demande Tacoma. « Où ? »
« Juste à l’extérieur de Grand Rapids. » Dakota lève les yeux du mot. « Mort. »
« Sans déc’ ? » Dit Manny qui a les yeux écarquillés. « Comment ? »
« Une simple blessure par balle dans la nuque. »
« On dirait une exécution », murmure Kirsten. « Est-ce que le juge a dit qui l’a fait ? »
« Il présume que ce sont les androïdes. En ville on parlait d’un petit groupe dans cette zone la semaine dernière environ ; »
« Un signe de Hart ? »
« Aucun. »
« Je parie que les boites de conserve l’ont pris », fait observer Manny, en se passant une main dans les cheveux. « C’est le putain de commandant de la base qu’ils sont sur le point d’attaquer. Seigneur. »
Kirsten se masse la nuque. « Et bien, il a été plutôt bien mis à l’écart de nos plans depuis un moment, alors bien que ce ne soit pas la meilleure nouvelle au monde, je ne suis pas sûre non plus que ce soit la pire. »
« Ouais, mais », insiste Manny en se levant pour faire les cent pas, « il connaît la base comme le dos de sa main, il connaît notre nombre, nos armes, nos forces, nos faiblesses, et le pire de tout, il sait que vous êtes là . Pour moi ce sont vraiment de mauvaises nouvelles. »
« Manny. Assieds-toi. »
Le jeune pilote regarde son cousin, soupire et s’assied.
« Très bien », continue Dakota, « nous ne sommes même pas sûrs que les androïdes le retiennent, mais si c’est le cas, c’est un peu trop tard pour s’en faire. Ils sont à nos portes, et avec ou sans l’information de Hart, ils vont être sacrément coriaces à repousser. Alors… on s’en tient au plan et on voit ce qui arrive, d’accord ? »
« On devrait probablement en parler à Maggie », répond Kirsten doucement.
« Ça me parait bien. » Koda regarde son frère et son cousin. « Autre chose ? »
Ils secouent la tête pour dire non.
« Bien. » Son regard vient se poser sur les yeux dorés de son compagnon à plumes. « Merci mon ami. »
Wiyo secoue ses plumes et referme ses serres mortelles autour de l’avant-bras de Koda jusqu’à ce que les pointes aiguisées s’enfoncent dans la chair. Trois billes de sang en sortent. Koda penche la tête et émet un cri fort et presque triomphant avant de s’élancer dans les airs, ses ailes battant fort et avec élégance. Avec un sentiment d’incrédulité stupéfaite, Koda regarde sur ses cuisses où deux plumes parfaites sont déposées. Tandis qu’elle regarde, le sang de son bras coule sur les plumes, et les recouvre.
« Tu as été bénie, Tshunka Wakan Winan », dit tacoma, ses yeux brillant avec révérence et bonheur. « Par Ina Maka elle-même. Nous sommes assurés de gagner cette bataille. »
Le regard toujours posé sur les plumes sur ses cuisses, Dakota ne trouve rien à dire du tout.
*******
Kirsten est assise sur la couchette de Maggie, la couverture tendue comme une peau de tambour autour du matelas étroit, et elle enfonce méticuleusement des balles dans les magasins de réserve de son colt 45. L’un d’eux, déjà rempli, est posé près de l’arme sur le dessus de son sac. Elle en est à la moitié du second, le visage figé de concentration tandis qu’elle pousse balle après balle dans le conteneur plat. Koda la regarde depuis le bureau où elle note les positions de leurs troupes pour la bataille finale sur une carte topographique de l’endroit où ils ont prévu de rencontrer l’armée androïde. Tacoma en a une copie, ainsi que Maggie. Tout comme eux, Dakota ne se fait pas d’illusion et sait que ce n’est qu’un diagramme de leur manoeuvre d’ouverture ; si elle a au moins appris une chose de la bataille de la Cheyenne, de son combat avec le chef de guerre de Minot, c’est que le dénouement d’une bataille est imprévisible.
Elle a aussi appris que ces hommes et ces femmes la suivront, et ça lui fait peur. Ça l’effraie d’autant plus qu’une de ces femmes est Kirsten. Peut-être qu’elle devrait se sentir mieux de savoir que sa compagne sera au centre de commandement, gardée par Manny et Andrews, et Maggie elle-même. Une partie de son esprit reste convaincue que Kirsten serait plus en sécurité à son côté, avec l’amour autant que l’amitié et le devoir entre elle et le danger.
Mais c’est une illusion et elle le sait. Il n’y a de sécurité nulle part. Ni sur le champ de bataille, ni en dehors. Ils doivent battre l’ennemi ici, et ils doivent le battre maintenant. Je serai là à ton retour, avait dit Puma. Mais les prophéties sont aléatoires. Personne ne le sait mieux que Koda.
On pourrait encore perdre. On pourrait tout perdre.
En ayant terminé avec la carte, Koda la replie et la glisse dans son sac à dos. « Tu es prête ? »
Kirsten pousse la dernière balle et glisse les magasins pleins dans des boucles à sa ceinture. Elle lève les yeux et sourit brièvement. « Je suis prête. » Puis, son sourire disparaît. « Je me sentirai mieux quand ce sera fini. »
« Moi aussi », dit Koda tranquillement. Elle se lève et passe son sac sur son épaule. D’une façon ou d’une autre le monde sera différent dans vingt-quatre heures.
Kirsten la suit en refermant le holster sur son Colt et elle soulève son kit par les bandoulières. Son casque pend par la mentonnière. Son treillis, comme celui de Koda, ne porte pas d’insigne. Pas besoin de faire de la publicité auprès de l’ennemi sur leur identité. Des éclaireurs ont déjà pris et tué une demi-douzaine d’espions humains, il n’en faudrait qu’un seul pour la reconnaître et passer le mot de sa présence à l’ennemi. Ils n’ont aucun moyen de savoir combien sont passés au travers, n’importe lequel pouvant trahir leur stratégie à l’enneni.
On passe au plan B…
Malheureusement il n’y a pas de paln B. Ils n’en ont pas les ressources.
Une ombre passe devant la vitre, sombre dans la lumière du soleil bas. On entend un léger râclement de phalanges sur l’encadrement et Maggie ouvre la porte. Tout comme Dakota et Kirsten elle porte un treillis, le renflement de sa veste en Kevlar visible sous son blouson, un M-16 balancé sur l’épaule. Un sourire ironique recourbe ses lèvres. « Madame la Présidente. Voudriez-vous inspecter les troupes ? »
« Non », dit Kirsten succinctement. La tension dans sa voix court le long des nerfs de Koda. « Allons-y. »
Maggie pince les lèvres, plisse les yeux. « Essayons à nouveau. Madame la Présidente, voudriez-vous inspecter les troupes ? »
Kirsten lève les yeux vers la femme de haute taille, le visage tendu. « J’ai dit… »
« Kirsten », dit Koda doucement. « Tu es leur commandant en chef. »
Koda note le haussement des épaules de Kirsten sous son blouson, qui retombent ensuite, et elle entend la respiration qui la quitte. « Très bien. Mais rien de formel. »
Maggie hoche la tête. « Rien de formel. Mais ils ont besoin de vous voir. Ils ont besoin de savoir que vous les voyez. »
C’est quelque chose que Koda a appris au cours des derniers mois, lentement et à contrecoeur. Un commandant est autant un symbole qu’un chef, autant la foi d’un groupe de combattants que leur tête. Les troupes qui l’ont suivie sur le pont à la Cheyenne ne l’ont pas fait pour la liberté ou la démocratie ou l’idée d’un état. Ils l’ont fait pour elle. Le visage de Kirsten perd de son entêtement quand elle réalise à son tour. « Très bien », dit-elle à nouveau et elle passe devant Maggie qui lui tient la porte ouverte.
Le regard de cette dernière croise celui de Koda par-dessus sa tête. « Ça ira », dit-elle et Koda n’est pas sûre de savoir si elle parle pour Kirsten ou pour elle. « Ça ira très bien. »
Dehors, le soleil bas pose de longues ombres sur l’asphalte, des formes blindées, cuasées par les Humvees et les Bradleys. Les véhicules eux-mêmes forment un convoi qui s’étire sur la moitié de la route, en file indienne pour la plupart. Les contingents arrière et de tête sont des véhicules armés, des tanks et leur deux obusiers mobiles. Les véhicules de transport se rassemblent au milieu. Tout le long de la file, les troupes sont au garde à vous, hommes et femmes recrutés de tous les secteurs, des réservistes et de la population civile. Tous sont bien armés, la plupart plus ou moins en uniforme. L’équipement ne manque pas, juste les soldats pour l’utiliser.
Garée juste devant le bureau la jeep qui fut autrefois celle du Général Hart, attend. Sur la portière on peut deviner les trois étoiles. Il n’en reste aujourd’hui qu’une simple étoile et deux tâches de peinture fraîche. Sur le capot avant battent au vent deux drapeaux miniatures : la bannière étoilée sur l’un, celle de l’armée de l’air sur l’autre. Andrews est au volant. Maggie se glisse sur le siège avant près de lui, Koda et Kirsten à l’arrière. Alors que celle-ci se tourne pour ajuster son équipement, Koda dit, « lève-toi, cante skuye. Qu’ils te voient. »
Pendant un instant, Kirsten donne l’impression de vouloir déroger. Mais elle se met vers l’avant, une main sur la barre tandis que la jeep commence à rouler. Une onde les précède dans la file, les mains levées pour le salut. Koda regarde Kirsten qui sourit et accepte le mouvement, le dos droit comme un jeune arbre bouleau, toutes traces de colère et de tension disparues de son visage. Koda se rend compte que Kirsten a un véritable don pour le commandement, très différent du sien. La violence de sa compagne n’est que pour elle, rien que des étrangers proches ou même des amis ne verront jamais. Pour eux, elle est un ancrage de l’ordre dans le chaos ; un fragment de raison dans un vortex tourbillonnant de démence. Elle est le centre qui tiendra face à l’obscurité environnante.
La jeep arrive au bout de la file, l’arrière formé par un des obusiers. Puis elle fait demi-tour pour prendre sa place au milieu de la colonne, et la file de véhicules se met en mouvement.
« Nous y sommes », dit Kirsten en s’asseyant. Dans ses yeux, l’appréhension fait un peu d’ombre à sa fierté, et Koda sait ce qu’elle craint.
« Nous y sommes », répond-elle, en lui prenant la main. « Pour toujours. »
*******
« C’est une bonne chose qu’ils sachent déjà que nous arrivons », crie Kirsten dans l’oreille de Koda, « parce que c’est tout sauf une attaque surprise. »
Koda sourit et hoche la tête, sans même essayer de parler. Devant et derrière eux, les Bradleys et les obusiers, les mortiers et les autres véhicules à chenilles font craquer l’asphalte. Le crissement caractéristique des tanks flotte dans l’air du soir comme le hurlement d’âmes perdues, uniquement ponctué par le tchac-tchac de deux hélicos Apache qui volent bas pour observer les frontières de la route. L’air se rafraîchit à leur passage, bleues dans la pénombre, leurs ombres s’atténuent dans la nuit qui arrive. Les étoiles sont basses sur l’horizon à l’est devant eux ; derrière eux, les nuages filants s’enflamment d’or et de rouge, tandis que le soleil glisse sous les confins de la terre. De chaqe côté de la route, les barricades de voitures et de camions accidentés brillent haut, formes brisées de cauchemar repoussées par les bulldozers pour canaliser l’avance de l’ennemi entre les forces de Tacoma et celles de Maggie. Sur leurs flancs également, invisibles maintenant sous les buissons et les ruines, des tranchées de trois mètres de large vont du goudron jusqu’aux arbres qui longent la route. Si l’ennemi suit le plan de bataille pondu par les officiers de Ellsworth, s’il peut y être contraint, les fossés piègeront et invalideront l’armée d’androïdes. A intervalles, des équipes de deux et trois hommes sortent de la file pour prendre position, dans les bois ou derrière les rochers, d’où ils peuvent envoyer des missiles perforants dans les tanks embourbés avec des lance-missiles portables.
Koda resserre la mentionnière de son casque et vérifie l’ajustement de la vision de nuit. Elle ne l’abaisse pas encore ; il y a peu de choses à voir pour l’instant à part la forme du blindé qui avance lourdement devant leur jeep, les piles de métal accidenté qui se dressent sur chaque côté à intervalles irréguliers. A côté d’elle, Kirsten fait de même, sa petite main cherchant la sienne à nouveau. Elles vont bientôt se séparer, Koda pour mener son détachement à sa position sur le flanc sud, caché de la route, Kirsten restant avec Maggie et le personnel du poste de commandement en tant que chef des communications. Ce n’est pas une position de sécurité, Maggie aura la charge du centre, là où l’attaque de l’ennemi sera la plus lourde. Dans le noir, dans son esprit, elle essaie de trouver de l’assurance dans la vision de Kirsten, dans la promesse de Puma qu’elle sera là , à cet endroit, au retour de Koda.
Mais c’est un retour, là maintenant, et Puma est un esprit de guerre. C’est une bataille qui attend. Il n’y a aucune assurance de jamais revenir ici.
Ni aucune assurance de partir.
Tandis qu’ils dépassent la borne des dix kilomètres d’Ellsworth, le rythme de la colonne augmente, le gémissement des tanks diminue soudain. Les doigts de Kirsten se resserrent autour des siens, Tacoma a quitté l’autoroute avec l’escadron armé, parti prendre position dans l’obscurité grandissante au nord de la route, où ils protègeront à la fois le flanc de la force principale et, avec de la chance, attireront les tanks et les Bradleys de l’ennemi dans un piège mortel.
La lune levée est pratiquement pleine. Un vent sec souffle du sud, et des nuages accourent, rubans étroits de noir et d’argent. Kirsten se tourne soudain, son profil dessiné dans la lumière pâle, son doigt pointant quelque chose qui bouge dans les arbres. Koda suit la direction du regard et devine une forme blanche derrière les branches les plus proches, mue par des battements d’aile lents et profonds. Une chouette. La lumière de la lune fait ressortir de l’argent de ses plumes, ondule sur l’éventail de ses pennes là où elles s’étendent telles des doigts au bout de ses ailes. Bien qu’elle ne hulule pas, un frisson parcourt Dakota, sur toute sa peau. La mort sera là demain, elle n’a pas besoin d’un présage pour le lui dire.
L’armée partie, le convoi prend de la vitesse. Les barricades se font plus rares tandis qu’ils approchent de l’endroit où ils vont se déployer pour se préparer à rencontrer l’ennemi, et le dernier kilomètre de route est ouvert et sans embûche pour donner à leurs propres forces de la place pour se replier. Kirsten n’a plus besoin de crier pour être entendue. « Nous y sommes presque. »
Koda se tourne pour lui faire face. La lune est haute maintenant, et la peur dans les yeux de Kirsten se voit clairement. Elle n’a pas peur pour elle-même ; une femme qui a pu traverser un continent seule, qui a pu entrer de sang-froid, deux fois, au cœur du centre nerveux ennemi, ne pourrait se laisser intimider par une simple armée. La peur est pour le monde qu’ils vont laisser derrière eux s’ils échouent. C’est aussi, elle le sait bien, pour elle, Dakota.
Il n’y a pas de mots pour y répondre. Ses propres peurs se sont brûlées elles-mêmes : pour Kirsten, pour Tacoma, pour les hommes et les femmes dont la vie est entre ses mains.
Elle touche l’un des grêlons peints sur son visage. Hoka hey, Tshunka Witco. C’est un beau jour pour mourir.
C’est encore un meilleur jour pour vivre.
Devant eux, les blindés ralentissent encore et commencent à se déployer sur la largeur de l’autoroute. Andrews arrête la jeep près du camion qui va abriter le centre de commandement, garé face à la direction qu’ils viennent d’emprunter, de telle façon que Maggie, Kirsten et le personnel puissent voir l’arrière. La main de Kirsten se resserre sur celle de Koda de manière presque convulsive. Elles vont se séparer ici.
Maggie sort de la jeep et commence à avancer vers les blindés qui se vident de leurs troupes. Koda peut entendre le cliquetis de leur équipement tandis qu’ils sautent sur le bitume, et un occasionnel « Bord… de… merde ! » quand quelqu’un laisse tomber quelque chose ou pousse le soldat devant lui. Elle va devoir récupérer son propre escadron et le mener à sa position derrière la hauteur obscure sur le ciel au sud. Andrews a également trouvé un travail urgent à faire devant, laissant à Kirsten et Koda un petit moment d’intimité au milieu du chaos.
« Dakota… » Commence Kirsten, la voix brisée. Puis, « fais attention à toi. »
Koda pose la main sur sa joue, sent la lanière du casque sous sa paume. Maladroitement, à cause des lumières des lunettes de nuit au-dessus de leurs casques, elle se penche et l’embrasse doucement. « A demain », dit-elle. « C’est la partie la plus facile. »
« Je sais », répond Kirsten. « Je serai juste contente quand ce sera fini. » Sous sa main, Koda sent la bouche de sa compagne se recourber en un sourire ironique. « J’ai hâte d’être au plus dur. »
Koda l’embrasse à nouveau, traîne, et se tourne pour partir. Avant qu’elle ne puisse bouger, une chouette siffle en coupant l’air au-dessus d’elles, un cri métallique suivi par un autre puis encore un autre. Koda suit le son tandis qu’il résonne le long de l’autoroute. Un kilomètre plus loin à l’ouest, un nuage enflammé s’élève du bitume, roulant avec la violence de l’explosion. Un deuxième éclate juste derrière, puis un troisième.
« C’était quoi ça bon sang ? » Demande Kirsten dans le silence soudain.
Maggie réapparait près d’elles. « Des obusiers. » Même dans l’obscurité son sourire est visible. « Nous avons de la chance, ces salauds tirent trop loin. »
*******
Kirsten remonte la file dans l’obscurité, elle voit tout autant qu’elle sent le mur de métal rejeté sur la largeur de l’autoroute. La lune donne assez de lumière pour refléter le métal froissé qui compose les barricades, ici et là , des lueurs de pare-chocs en chrome ou l’arc d’un enjoliveur. Ici et là , également, elle saisit la forme d’un M-16, là où un soldat est accroupi à l’une des ouvertures laissées pour le tir, où un autre est perché à près de deux mètres de hauteur, plissant les yeux pour deviner quelques signes de l’ennemi. Ils inclinent la tête et saluent à son passage, leurs mouvements visibles par la seule ombre qu’ils génèrent. A l’autre mur, celui qui se trouve à une centaines de mètres de celui-ci, Maggie fait de même, contrôlant leurs défenses, remontant le moral des troupes. Dans les creux des fossés et les tranchées de drainage qui courent le long de la route, des soldats sont accroupis avec des lance-grenades tout prêts. Idéalement, les ennemis ne passeront pas la première barricade. En pratique, il est sûr qu’ils le feront. Et quand ils le feront, ils seront piégés entre deux barrières, pris dans le feu croisé de trois directions. Kirsten ne peut pas voir les hommes embusqués, mais elle est consciente de leurs regards sur elle tandis qu’elle avance. Les missiles d’obusiers hurlent toujours par-dessus leur tête à intervalles réguliers, et atterrissent toujours bien derrière eux.
Kirsten fait la grimace à l’intention de Manny qui marche derrière elle. « Je commence à penser qu’ils veulent juste nous garder éveillés. »
La lumière luit sur le verre de ses lunettes de nuit tandis qu’il hoche la tête. « Pour affaiblir le moral. Ou peut-être qu’ils essaient juste de nous couper la retraite en détruisant la route. »
« Ou peut-être qu’ils sont juste idiots. Ils devraient se demander pourquoi nous ne répliquons pas. »
« Foutues boites de conserve. Et qui les dirige au fait, Bon Dieu ? »
« Ou quoi ? »
« Ouais. » Manny s’interrompt un instant et écoute. « En voilà un autre. »
Le projectile hurle en passant par-dessus leur tête, et atterrit à cinq cents mètres avec une force qui secoue le sol sous eux. Avec le mur derrière eux elle ne peut pas voir l’explosion monter. « C’est plutôt bon qu’on n’ait pas prévu de faire retraite. Peut-être qu’ils finiront par manquer de munitions. »
« Nan. Des munitions, des armes de poing, ils sont comme nous. Ils ont plus de trucs que de troupes pour les utiliser. »
Kirsten lui fait un sourire désabusé. « Et bien », dit-elle, « c’est réconfortant. »
*******
Koda avance parmi ses troupes, bougeant en silence sur l’herbe nouvelle et moussue qui tapisse la prairie sous la hauteur qui les protège de l’autoroute. Elle ne leur parle pas mais touche une épaule par ici, un bras par là , les laissant sentir sa présence et son soutien. Ils ne la laisseront pas tomber, elle doit les aider à savoir qu’elle ne les lâchera pas non plus.
Comme dans un vieux film de guerre, pense-t-elle avec un léger sentiment moqueur. Patton, ou peut-être le Prince Hal qui marche au milieu de ses hommes avant Azincourt, prétendant n’être qu’un simple soldat.
Sauf qu’elle sait qe ça ne sort d’aucun film, ni d’aucun livre d’histoire. C’est un instinct en elle. Un souvenir. Elle n’a jamais douté être née pour être chamane. N’a jamais douté non plus qu’elle a eu besoin de chaque moment d’apprentissage et de pratique que son père et son grand père ont exigé d’elle. Son sens du commandement lui est venu aussi facilement que sa respiration, et ça l’effraie.
Parce que j’ignore ce que je ne sais pas. Et que ce que je ne sais pas peut nous faire tous tuer.
Elle frissonne un peu dans le vent de la nuit. Une autre salve interminable de missiles d’obusier passe au nord de sa position, pour tomber quelque part de l’autre côté de celle de la force principale sur l’autoroute. Soit ils ne parivennent pas à trouver leur cible, soit la force d’Ellsworth est à l’intérieur de la portée minimale des armes lourdes.
Ou bien ils veulent qu’on le pense. Nous foutre une frousse bleue.
Elle finit sa tournée de l’escadron et s’installe finalement sur un surplomb rocheux d’où elle peut voir par-dessus le bord. Le creux est perdu dans l’ombre. Dans la lumière de la lune elle ne peut que percevoir les formes irrégulières qu’elle sait être les barricades et les files de véhicules vides derrière la deuxième. Kirsten doit être là à diriger le réseau principal de communication. Ça devrait être un endroit particulièrement en sécurité, mais Koda sait que ça ne l’est pas. Aucun d’entre eux n’est plus à l’abri qu’un autre, ce qui signifie qu’aucun d’eux n’est à l’abri du tout.
La lune monte tandis qu’elle observe, les étoiles avancent dans le ciel en myriades. Arès le bélier, Taurus le taureau, des constellations de printemps, associées à la fois avec le cycle des saisons et l’époque des semailles depuis des temps immémoriaux. Tous les deux, chacun à leur époque, des dieux qui ont vu l’éveil de la civilisation et qui pourraient maintenant voir son déclin.
La douce odeur de l’herbe monte vers elle, mêlée à celle piquante de l’huile pour les armes. Au-dessus d’elle, le son d’un millier de voix vole dans l’air et elle lève les yeux pour voir un vol d’oies passer devant la lune, suivi par un autre puis un autre, les troupeaux se dirigeant vers le nord, vers le bord de la toundra pour trouver un compagnon et élever les petits. A l’automne leur passage assombrira le ciel tandis qu’elles voleront vers le sud, ne craignant plus que les aigles, leurs prédateurs humains ayant disparu.
Une main tire sur sa manche et elle se tourne pour voir l’un des hommes de Minot juste en bas. « Madame, regardez », murmure-t-il.
Koda suit la direction que pointe son doigt vers la prairie derrière eux. Le brouillard se lève depuis une petite branche de la Cheyenne. « Bon Dieu », dit-elle doucement. « Bon Dieu de Bon Dieu. »
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