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INSURRECTION47

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INSURRECTION

 

De Sword'n'Quill (Susanne Beck)

 

SwordnQuil@aol.com

 

écrit avec T Novan et Okasha

 

 

Traduction : Kaktus (parties 1 à 22) et Fryda (partie 23 à la fin)

 

 

 

Table des matières

 

 

 

 

CHAPITRE QUARANTE-SEPT

 

A peu près vers l’aube l’arme lourde se tait. Le brouillard, qui roule depuis le fleuve au sud, recouvre l’autoroute et le sol de chaque côté. Les silhouettes qui en émergent de temps en temps pour parler à Kirsten ou à Maggie, traînent de la brume dans leur sillage à travers la portière arrière du camion de commandement, comme des fantômes avec des morceaux de draps qui pendent encore. Les chiffres défilent sur l’écran de l’ordinateur de Kirsten, pointant leurs forces, codant la position de leurs troupes. Maggie, près d’elle, étudie une carte du terrain, cherchant la faiblesse qui leur aurait échappé et qui pourrait leur donner un avantage sur l’ennemi.

Tacoma et son armée se sont étalés sur leur flanc gauche, atteignant le nord dans l’espace ouvert qui fut autrefois un champ de blé. Derrière lui se trouvent les tranchées et les barricades qui dirigeront l’ennemi dans le piège en fourche préparé minutieusement pour lui. Sur l’autre flanc, derrière une hauteur au sud, Koda tient ses forces en réserve pour frapper les androïdes et leurs alliés sur le côté et l’arrière une fois qu’ils se seront engagés pleinement dans la bataille. La tâche du centre est simple : prendre le plus gros du choc et tenir. S’il cède, la voie pour Ellsworth est ouverte, et l’humanité n’a plus de défenses.

Maggie jette un coup d’œil à sa montre puis lève les yeux et croise le regard de Kirsten. « Ça fait vingt minutes qu’ils ne tirent plus. Ils se préparent à bouger. »

« Relayez », dit Kirsten et Manny commence à parler tranquillement dans la radio. Elle peut entendre quelques mots Lakota : mazawaka pour « fusil », toka pour « ennemi », et elle s’autorise une seconde de satisfaction quand la réponse arrive. « Han », dit-elle, ajoutant sa propre annonce de fin au « Hau » de Manny. Du coin de l’œil elle voit Maggie qui lui sourit. Pour une fois elle ne rougit pas, et répond avec un sourire à moitié de fierté, et à moitié de l’excitation grandissante qui monte avec l’approche de la bataille.

« Hoka Hey », dit Maggie, « vous appren… » Elle s’interrompt brusquement. « Je les entends. »

Kirsten porte un doigt à ses implants et lance le volume. La faible vibration, sentie plus qu’entendue, devient le craquement de chenilles sur l’asphalte, le gémissement aigu d’engins puissants. « Ce sont leurs tanks », dit-elle, alors que la porte s’ouvre brusquement sur un des caporaux de la barricade avant.

« Col… je veux dire Général, Madame ! Leur armée est devant. »

« Nous y sommes. Rivers », crie-t-elle. « Dites à votre cousin que nous avons besoin de deux de ses tueurs de chars sur le côté sud de la route. Au plus vite. Poussez-les vers notre flanc gauche. »

« Madame. » Manny retourne à la radio, balançant des ordres en Lakota, cette fois trop vite pour que Kirsten puisse le suivre. Elle se concentre plutôt sur le crescendo grandissant de l’approche de l’ennemi, détaillant le grincement du blindage, le battement régulier des pieds humains et mécaniques. Le sourd « Boum ! » du canon du tank de tête lui parvient une fraction de seconde avant son propre cri, le choc de l’explosion, tandis que le missile se plante dans la route juste devant la barrière, assourdissant sa voix.

« Merde ! » Maggie se tourne brusquement sur son siège. « Tuez-moi ces salopards ! Maintenant ! »

*****

Koda regarde la lente approche de la colonne ennemie qui se fraye un chemin sur l’autoroute vers le centre de la ligne de bataille. La brume plane, verte et inquiétante, devant ses lunettes de nuit, ne lui laissant voir qu’une lueur des formes alourdies des tanks et des Humvees là où les phares des transports de troupes les frappent. Le grondement de leurs moteurs lui arrive étouffé par le brouillard, la vibration de leur mouvement tel un roulement régulier sur la terre. Derrière eux arrivent des rangées de troupes en marche, tous de la même taille, leurs armes penchées à un angle identique, leur pas parfaitement en rythme et synchronisé. Des soldats androïdes. Et derrière eux, suivi par encore plus de véhicules lourds, des camions de soutien peut-être, les androïdes totalement militarisés, certains sur des chenilles comme les tanks, d’autres sur des jambes dont seules les jambes ont un air humain.

Un frisson parcourt sa colonne. La charge sur la Cheyenne a été facile, l’esprit guerrier avait pris possession de son cœur et de son corps pour la lancer telle une flèche vers l’ennemi. Ici elle doit attendre que la première ligne de l’avance androïde tombe face au centre d’Ellsworth, face à Kirsten, à Maggie et Manny, pour les enfermer par derrière dans un mouvement de pince calculé pour piéger l’ennemi entre leurs forces.

Là-bas elle avait foncé pour abattre sa proie. Maintenant elle doit rester cachée, épiant en silence jusqu’à ce que le moment soit venu pour la charge mortelle, chaque mouvement calculé de sang-froid sans aucune marge de tolérance. C’est la voie du guerrier, la voie du félin.

Je suis sur ton sol, Igmu-tanka. Enseigne-moi la patience.

Enseigne-moi les froides équations.

Le tir soudain s’élève dans le brouillard, faisant un arc pour exploser tout près de la première barricade. La fumée monte du sol, se mêlant à la brume, frappée de rouge et d’orange tandis que l’asphalte se consume. Les mains de Koda se resserrent autour de ses jumelles, ses doigts jouent avec la molette pour régler la netteté. Mais la brume se referme sur la route, et elle ne voit pas les deux hommes qui s’accroupissent dans la tranchée de drainage, juste l’éclair du canon quand leurs lance-roquettes lâchent des missiles anti-blindage, et qu’un char s’élève dans une explosion de carburant de trois mètres de haut qui brise l’obscurité, ponctuée de déflagrations plus petites, lorsque les munitions explosent dans les réserves, déchirant le blindage du monstre de l’intérieur. Tout autour, un mouvement se fait, un second char avance lourdement à côté pour prendre la tête et faire feu, ses missiles déchirant la ligne de véhicules détruits, le métal hurle contre le métal tandis que des armes plus petites mitraillent le canal là où les hommes de Tacoma se cachent.

A nouveau, les lance-roquettes crachent leurs missiles, cette fois à dix bons mètres de leur première position, et le second char explose dans une boule de feu de fuel et d’obus de canon, faisant pleuvoir des fragments chauffés à blanc sur les troupes qui se trouvent derrière.

« Deux de moins. »

Koda devine à peine le visage peint en noir du sergent de Minot près d’elle. Son hochement de satisfaction produit un petit courant d’air dans l’obscurité qui les entoure. Un troisième véhicule arrive, pas un char au vu de la taille de l’explosion, et le cri d’un homme traverse le brouillard tandis qu’un autre projectile frappe la colonne, celle-ci de bien plus près de la barricade, et un troisième M-1 explose en flammes.

« Je pense qu’ils ont eu l’un des nôtres, madame », fait observer calmement le soldat.

« Je pense que vous avez raison. C’était une mission suicide. »

« Mais ça a marché. Regardez. »

Sur la route, la colonne s’arrête brièvement. Une rafale de mouvements passe sur ses flancs, des androïdes ou bien des humains vérifiant les dommages, probablement, contrôlant la route. Puis les moteurs des chars reprennent et ils commencent à sortir lourdement de l’autoroute et passent sur l’accotement, puis dans le terrain ouvert vers le nord, là où Tacoma les attend.

Koda lâche un long soupir de soulagement, sa respiration givre dans le froid du petit matin. L’ennemi a mordu à l’hameçon. Maintenant ce n’est plus qu’une question de patience, et ensuite le massacre.

******

Il marche le long de la ligne de son escouade, notant les visages peints sur une majorité avec un sourire intérieur. Sa mère, il le sait, serait furieuse, offensée. Ils ne sont pas de notre Peuple, peut-il l’entendre dire, comme si elle se tenait là près de lui, comment osent-il penser connaître nos Coutumes ?

Ce qu’elle ne sait pas, ce qu’elle refuserait de reconnaître même si elle le voyait, c’est que ces hommes et ces femmes ont décoré leurs visages de ces peintures pour la même raison que lui, Tacoma, l’a fait. Pour l’honneur. Pour le courage. Pour l’espoir, et pour le souvenir. Il n’y a aucune moquerie dans leurs regards qui fixent le sien. De la résolution ? Oui. De la crainte ? Oh oui. Tout ça, et bien plus. Encore bien plus.

Andrews lève les yeux depuis sa position près d’un petit surplomb rocheux. Son visage est un masque d’arlequin de vert et d’orange, et ses yeux brillent d’une lueur intérieure, sa jovialité proverbiale ne faiblissant même pas à ce moment, leur dernière tentative désespérée pour gagner leur liberté. Tacoma lui fait un signe de la tête et continue sa marche, murmurant des mots d’encouragement aux hommes et aux femmes qui montent la garde contre ce qui va arriver. Il s’approche d’une petite femme qui, de derrière, a l’air d’un jeune garçon qui essaye les vêtements de travail de son père. Son casque est bien trop grand, et tend à glisser sur ses yeux malgré le serrage de la mentonnière. C’est une des femmes sauvées de l’enfer des prisons, une des rares qui sont restées derrière.

Oh, la plupart se sont portées volontaires, plutôt bruyamment, mais la vengeance était leur raison de reste, et malgré la température à laquelle ce plat doit être servi, ça ne pouvait qu’apporter plus de mal que de bien à la fin.

Des yeux gris ardoise le regardent, et l’ex- agent de police lui fait un petit sourire, le corps détendu mais prêt pour n’importe quel ordre. Les marques des abus traînent toujours sur les bleus de sa mâchoire et de son cou que les lignes vacillantes de peinture rouge et noire ne peuvent complètement recouvrir. Mais son regard n’est que professionnel. Il ne peut s’empêcher de lui renvoyer son sourire. « Tout va bien ? »

« Cinq sur cinq, Cap », réplique-t-elle doucement, en levant la main pour repousser le casque de son front. « Combien de temps encore, vous pensez ? »

« Pas longtemps. » Le tir d’obusier passe au-dessus de leur tête, mais ils s’y sont tous plus ou moins habitués. « Soyez prête », dit-il, avant de repartir.

Il n’a le temps de faire que deux pas quand ses écouteurs crachotent. « Ouais ? »

La voix de Manny s’élève dans le micro crachotant, à voix basse, mais avec une dose d’excitation prête à fleurir. « Hipi. Aka iyiciyapo ! »

Un frisson d’adrénaline traverse le corps de Tacoma, accélère le battement de son cœur, aiguise ses sens jusqu’à ce que tout ce qui l’entoure soit aussi tranchant qu’une lame bien affûtée. Il éteint les écouteurs et se tourne vers ses troupes. « C’est le moment. En selle ! »

Avec un silence et un professionnalisme qui satisferait le plus dur des généraux quatre étoiles, l’escouade monte dans les Bradleys, les Humvees et les chars. Les moteurs démarrent, l’un après l’autre, et avec un cri de « Chariot en avant ! » de la part de Tacoma assis dans sa jeep, ils avancent, prêts à attaquer un ennemi qu’ils ne peuvent pas voir, entendre ni sentir. Le brouillard semble bouger avec eux comme une seconde armée, celle-ci autant une ennemie qu’une alliée.

Un kilomètre environ plus loin, les Hummers s’arrêtent sur le côté et des troupes lourdement armées sautent à gauche et à droite, se positionnant le long de la route rapidement. Le bruit de l’ennemi leur arrive dans un cliquètement et un roulement de métal, et l’odeur lourde et entêtante de l’huile pour les armes.

Les Bradleys et les chars avancent de plusieurs centaines de mètres pour former une ligne en travers du champ au nord de la route, derrière les pièges mortels soigneusement camouflés, armes prêtes. Ils attendent.

Tacoma fait faire demi-tour à sa jeep pour venir se garer à l’arrière. Il saute à bas et fait un signe de tête aux troupes qui manoeuvrent les véhicules, puis il part sur la droite de la route, saute sur la rive et s’approche de ses hommes. Johnson, Tooms, Carruthers, Chin et Wayley se tiennent dans le fossé naturel, leurs lance-roquettes relevés et armés. Sept autres sont agenouillés près d’eux, avec des boîtes de munitions ouvertes et prêtes. Tous croisent son regard avec fermeté. « Attendez », dit-il, « qu’ils viennent à nous. »

******

Le deuxième missile du char fait trembler la terre et envoie Maggie sur un genou tandis qu’elle se précipite à l’arrière du camion. Du coin de l’œil elle voit Kirsten qui s’accroche à son ordinateur qui glisse vers le bord de la table pliante qui lui sert de bureau. Manny agrippe à la fois le portable et l’opérateur et les assure contre sa stature trapue. « Général, ça va ? »

Maggie se redresse pratiquement sans ralentir. « Je vais bien. Occupez-vous de Kirsten ! » Elle cogne le pare-choc et vacille, sentant son genou se plier sous elle à nouveau. Elle jure silencieusement et court de côté jusqu’à l’avant du camion. Environ trois cents mètres devant elle, un cratère dans la route fume de la chaleur du missile du char. Un soldat est étendu à trois mètres sur le côté, les bras et les jambes pliés à des angles improbables. Tous brisés. Tandis qu’elle s’approche, un autre soldat retire doucement l’arme des mains du mort et tire le corps d’un côté.

Elle n’a aucun souci pour voir le trou que le missile a fait dans la barricade, ses bords en métal sont toujours chauffés à blanc par son passage, luisant comme un feu follet dans le brouillard tournoyant. Elle baisse ses lunettes de vision de nuit et regarde un premier char, puis un second, exploser en flammes et mourir. Au-dessus d’elle, perché dangereusement au milieu du métal tordu, les snipers attendent, les mains serrées sur les crosses de leurs fusils. Jusqu’à ce que l’armée soit sortie de la route, ils sont inutiles. « Ne tirez pas ! » hurle Maggie. « Attendez les androïdes et les traîtres ! » Puis, à une soldate accroupie près du mur. « Courez dire à Martinez de bouger quelques mitrailleuses. On peut aussi bien tirer parti de ce foutu trou ! »

La soldate se tortille pour répondre à l’ordre et tandis qu’elle court vers l’arrière de la colonne, les chars les plus avancés de la force ennemie commencent à passer avec des embardées de l’asphalte vers l’accotement, s’étalant dans le champ vers le nord. « Ouuuuiii ! » Maggie s’autorise un petit moment de triomphe tandis que le bruit strident de leurs moteurs diminue, puis elle se remet à la tâche.

Les chars bougent avec une rapidité remarquable compte tenu de leur poids et de leur taille, et en quelques minutes, le dernier disparaît à gauche. Avec ses lunettes de nuit, Maggie peut deviner, perdu dans le brouillard, les rangs de l’infanterie androïde qui s’avancent, marchant parfaitement à l’unisson vers la barricade. Ils ne s’arrêtent pas même pour les trous béants laissés par les missiles des chars, et ajustent automatiquement leur vitesse pour maintenir une formation parfaite. Eux c’est la chair à canon alors, ils ne sont pas programmés pour déterminer leur situation avec discernement ou pour une analyse indépendante. De bons soldats. Pas une seule pensée dans leur crâne de métal pour remettre en question les ordres ou opter pour leur propre survie. Quelque part derrière eux viendront les modèles plus avancés, et quelque part au milieu de ceux-là, si

la Déesse

le veut, se trouvent les androïdes suicidaires programmés par Kirsten.

Deux fantassins atterrissent près d’elle, chacun d’eux porte un M-60, un troisième puis un quatrième laissent tomber un coffre de munitions entre eux, puis s’assoient dessus en haletant. « Madame. Les armes que vous avez demandées », dit l’un d’eux essoufflé.

Maggie leur sourit. « Bien. Installez ça là, pointé depuis ce trou. Faites le plus de tirs croisés que vous pourrez. Arrosez tout ce qui passe dans le champ, une fois que c’est dans le champ. »

« Madame. » Les deux hommes assis sur la caisse se mettent à genoux et installent les ceintures de munitions dans les magasins des armes. Maggie les frappe sur l’épaule en se levant et part vers la barricade, pour contrôler ses troupes. A part quelques brûlures et un peu de bleus, le soldat tué par le choc du missile est la seule perte à déplorer. Le reste des hommes tient leur position et garde leurs flancs là où la barrière s’incurve vers l’arrière. Avantage aux bons gars. Elle ne s’attend pas à ce que ça dure.

Ça ne le fait pas. De derrière la barrière on entend le bruit de coups tirés, de simples volées tandis que les balles de M-16 commencent à pleuvoir sur les troupes et les véhicules. « Merde ! » Crie-t-elle. « A couvert ! Ils tirent haut ! »

Autour d’elle ses soldats rampent pour s’aplatir contre la barricade, quelques-uns plongent sous les camions. Derrière elle, le M-60 s’ouvre et elle fonce vers le camion de commandement, elle attrape le bras de Manny tandis que la porte s’ouvre brusquement et il la tire à l’intérieur.

Des missiles frappent le toit du camion et rebondissent, se fracassant inutilement sur le blindage. « On dirait une tempête de grêle », fait observer Manny.

« Nan. » Un sourire ironique courbe un coin de la bouche de Kirsten. « C’est ce taré de Père Noël et huit mini rennes. » Puis à Maggie, « Tacoma tire à fond. Rien du côté de Koda. Les gars à l’arrière veulent savoir s’ils doivent remonter. »

« Femme, vous avez choisi le moment le plus foutrement nul pour développer un sens de l’humour. » Maggie secoue la tête à l’intention de Kirsten. « Dites-leur de venir. L’enfer tout entier va exploser ici. »

*****

La bataille lui parvient uniquement par le son. Même avec la vision de nuit, le brouillard et les arbres obscurcissent l’avance de l’ennemi. Tacoma sait quand les chars quittent l’autoroute par le hurlement soudain de leurs moteurs, sait quand un autre est détruit avant qu’il ne puisse descendre dans le champ par le choc de l’explosion. Il tient ses forces prêtes, dans une attente silencieuse, leurs moteurs arrêtés. Aucun bruit ou chaleur ne trahira leur position.

Depuis son point de vue sur le côté, il entend le grincement des chenilles en métal sur le sol, le timbre changeant quand elles commencent à écraser les sous-bois qui couvrent l’espace entre le champ et la ligne d’arbres où les rangs de l’armée sont cachés à la fois de la vue et des détecteurs de chaleur. L’ennemi avance sans lumière, s’en remettant, tout comme les forces d’Ellsworth, à la vision de nuit et aux détecteurs qui nourrissent les cerveaux mécaniques de données. Le premier des chars androïdes s’écrase dans une des tranchées camouflées et atterrit sur les mines qui l’attendent. La double explosion, les mines et le fuel, font trembler le sol, et une boule de feu fleurit dans l’obscurité, écartant le brouillard fugitivement pour illuminer le long fût d’un canon par ici, la courbe basse d’une tourelle par là. « Un de moins », fait observer Jackson dans un silence momentané. Ses mains sont lâches sur le volant de la jeep, attendant l’ordre de bouger.

Le rugissement de l’explosion avale ses derniers mots et Tacoma ne peut que lever le pouce en réponse. Juste avant que le brouillard ne se referme et obscurcisse l’armée qui avance, il compte quatre chars et deux Bradleys. Environ la moitié de la cavalerie ennemie à en juger par le bruit. Une seconde boule de feu s’élève lorsque l’un des deux véhicules de combat tombe dans un autre piège, et Tacoma parle dans son micro. « Wana », dit-il, « maintenant. »

En réponse, les moteurs d’une demi-douzaine d’unités armées grondent et prennent vie, et des flammes jaillissent des longs fûts des deux M-1 au centre. Deux missiles anti-chars s’élèvent de leurs lanceurs cachés dans une trajectoire raide, leurs traînées de condensation claires dans la brume tournoyante. Les M-1 et les Bradleys sur les flancs restent cependant silencieux, retenant leur tir, cachés dans l’obscurité.

Un missile de char ennemi atterrit sur l’un des véhicules de combat, son fuel s’élève dans un torrent de flammes, des fragments de son blindage venant se fracasser contre la tourelle d’un M-1 à cinquante mètres de là. Le feu illumine le canon du char le temps de son recul tandis qu’il réplique, frappant lui aussi, éclaire les phalanges du poing de Jackson tandis qu’il frappe dans une rage silencieuse le bord du volant, ses lèvres proférant des jurons que Tacoma ne peut pas entendre par-dessus le rugissement. Le choc de l’explosion fait trembler ses os.

Il y a peu d’espoir que l’équipage du Bradleys ait survécu, les blindés sont des pièges mortels sous un coup direct.

Un missile passe par-dessus leur tête, sa lueur blanche phosphorescente brûlant à travers le brouillard pour montrer à Tacoma l’avance accablante de l’armée ennemie. Un char, bizarrement, passe sur les restes d’un autre pour passer sur un piège, d’autres se frayent un chemin dans les bois, écrasant des arbres, des racines et des branches, sous leur cuirasse de métal. Tacoma hurle dans son micro, « Willie Peter ! Ils nous ont vus ! Que toutes les unités fassent feu ! »

Le tonnerre du canon roule sur lui comme une vague. Un missile ennemi creuse un cratère à moins de quinze mètres de sa position, et la jeep remue sous lui. Une seconde volée déracine un mélèze de neuf mètres et le fait s’écraser sur l’un des Bradleys ennemis. L’arbre, sa pointe prenant feu à cause du diesel enflammé, brûle dans le brouillard comme une chandelle.

Un autre char ennemi succombe à un piège et aux missiles anti-chars du sniper caché sur le flanc. Les autres s’écartent pour l’éviter, font demi-tour pour se reformer et avancer vers le centre de Tacoma. Il les regarde venir, jugeant leur approche jusqu’à la dernière seconde. Il peut sentir le regard de Jackson sur lui, qui prend sa mesure à lui. C’est un sentiment inconfortable, qu’il n’a pas le temps d’analyser. Il laisse l’ennemi venir jusqu’à ce qu’il puisse en deviner la silhouette, qui se découpe dans la brume. « Hektakiyanapepi ! » Hurle-t-il dans son micro, puis il s’accroche tandis que Jackson fait tourner la jeep sur ses propres traces et atterrit derrière l’armée, qui fait maintenant retraite à toute vitesse sur les traces déjà abîmées sur le sol de fortune. « Bon Dieu ! » Hurle Darius tandis qu’ils rebondissent sur un surplomb casseur d’essieu de calcaire, un sourire coupant en deux la peinture grasse qui couvre son visage. « C’qu’on se marre ! »

*****

Un tonnerre de semelles de bottes sur l’asphalte annonce l’arrivée de troupes de derrière la seconde barricade. Maggie pousse grand la porte et saute au milieu, insouciante de la grêle de balles qui pleuvent sur sa position, et elle court avec eux vers la relative sécurité du mur. « Lanceurs de grenades ! » Hurle-t-elle. « Montez sur le mur et arrosez-les ! Touchez-en le plus que vous pouvez avant qu’ils n’atteignent les mines ! On veut les garder pour les modèles plus lourds ! »

Une douzaine de soldats courent vers la pile irrégulière de métal, et trouvent des appuis parmi les brèches, les poignées de portes qui dépassent et les essieux. Maggie montre le haut d’un geste de la main. « Quelques fusils par ici, aussi ! Flinguez autant d’humains que vous verrez. Ne gâchez pas vos munitions sur les boites de conserve ! »

« Madame ! » Une sergente salue et atteint le mur, balançant avec un talent de gymnaste jusqu’à une position d’où elle peut tirer par-dessus le sommet, sa section accourt pour s’étirer entre les lanceurs de grenades. Maggie les regarde, ombres vertes étranges dans la lumière de sa vision de nuit, une main par ici, un bord de casque par-là, éclairés de blanc par les éclairs des canons de leurs armes.

« Les autres, renforcez les flancs ! Une fois qu’ils seront au mur ils essaieront de le contourner ! »

Tandis qu’ils se séparent et courent vers les côtés de l’autoroute, Maggie attrape une roue qui dépasse et se soulève vers une brèche dans le mur. La brume tournoie toujours sur le sol, mais au-dessus elle peut deviner une faible lueur dont elle est pratiquement sûre que c’est une étoile, Sirius peut-être, bien avant son zénith, et une autre lueur, rouge, qui pourrait être Bételgeuse. L’aube est peut-être à deux heures et le brouillard va encore s’épaissir tandis que la température va baisser juste avant le lever du soleil.

La bonne nouvelle c’est que ça devrait couvrir l’avance de Koda. La mauvaise qu’elle ne pourra pas voir d’où elle arrivera. Elle devra se trouver un chemin jusqu’à la ligne au son.

Pas que ça devrait poser problème. Une grenade passe par-dessus sa tête pour atterrir juste derrière le mur, faisant monter une pluie d’asphalte et de fragments de métal vers les snipers. Un des hommes au-dessus hurle « Connards ! » et tire avec son lanceur, envoyant grenade après grenade tandis qu’un fin filet humide coule le long du mur à côté de Maggie, noir dans le reflet de sa vision de nuit. De chaque flanc parvient le mitraillage du tir des petites armes, les troupes qui créent une distraction ou abattent des humains au milieu des troupes ennemies. Ils sont peu nombreux, vêtus comme les androïdes. Mais ils se trahissent quand ils sortent des rangs et foncent vers le bord de l’autoroute ; l’un d’eux jette son arme alors que Maggie l’observe, et trébuche de son long dans la douve sous le tir du sniper.

Je n’ai aucune sympathie pour les gens comme toi, espèce de salaud. Va raconter ta triste histoire à Anubis, le Dieu Chacal. Maggie sort son pistolet de son étui et abat un second déserteur en herbe qui rampe sur l’accotement de l’autoroute. Les androïdes avancent régulièrement, ils s’arrêtent et tirent, avancent, s’arrêtent et tirent. Les canons de leurs fusils éclairent les vrilles de brouillard qui s’enroulent autour, leur craquement perdu dans le tonnerre des armes plus grosses, la cacophonie constante des deux mitrailleuses. Il ne faudra pas longtemps avant qu’ils n’entrent dans le champ de fourches et de mines, et la partie facile sera terminée. Elle plisse les yeux à cause du brouillard et tire encore deux fois. Un autre ennemi s’effondre pour être piétiné par ses frères mécaniques. Elle commence à reculer le long du mur. Il est temps de vérifier les communications.

Elle est presque arrivée à la chaussée quand elle entend le hurlement du missile d’obusier sur elle, sa lumière traçante derrière lui comme une queue de comète. Elle frappe l’autoroute juste devant le second mur, envoyant une volée de flammes lécher sa carapace de métal, envoyant le feu sur la peinture et les traces d’essence et d’huile qui restent sur les voitures détruites. L’impact fait trembler le sol, envoyant des soldats au hasard à l’avant de l’onde de choc, balançant le camion de commandement sur ses roues. Pendant un instant, il penche, reste en équilibre, et s’écrase sur le côté. Une grenade passe en arc au-dessus de sa tête et va creuser un cratère, le pneu arrière du camion retourné tournoie dans la fumée tourbillonnante. Deux soldats tapent les dernières flammes de leur blouson. La vibration de l’unité de communication de Maggie cesse brusquement lorsqu’elle perd le contact avec le portable de Kirsten.

« Bon Dieu ! » Elle tombe à demi, saute à demi le reste du chemin jusqu’à l’asphalte, sentant son genou lâcher sous elle à nouveau mais l’ignorant, courant sur les quinze mètres qui la séparent du véhicule. Au moins le réservoir d’essence n’a pas explosé.

Juste au moment où elle contourne le toit, la porte s’ouvre horizontalement, comme le panneau de déchargement d’une barge au débarquement de Normandie. Manny rampe pour sortir, serrant son M-16 et une chaîne de grenades. Kirsten le suit, une trace humide plus sombre traverse l’araignée jaune peinte sur son visage. Une goutte de sang perle sur sa lèvre inférieure, probablement mordue quand elle a culbuté avec le camion et l’équipement. Son M-16 pend dans son dos. « CES BONS DIEUX DE FOUTUS CONNARDS ONT EU MON ORDINATEUR ! ! » braille-t-elle en direction de Maggie.

« Vous êtes blessée ? »

« OÙ VOULEZ-VOUS QUE J’AILLE ? »

« Un instant. Vous allez bien ? » Hurle Maggie en retour tandis qu’un tir de mitrailleuse éclate derrière elle.

« JE NE VOUS ENTENDS PAS ! »

« Manny, est-ce qu’elle est blessée ? »

« Juste un peu secouée quand la table s’est retournée », crie-t-il à son tour. « L’ordinateur a frappé le mur et rebondi ! »

Kirsten les regarde tour à tour, le front plissé. Elle pose une main sur l’os sous son oreille, puis elle presse et répète le mouvement de l’autre côté. Le froncement diminue. « Mes implants ! Ils ont dû s’arrêter quand je me suis cogné la tête. »

« Fort ? »

Kirsten répond en haussant les épaules. « Il va falloir se débrouiller avec des messagers si on doit parler aux autres. »

« Où est Tacoma ? Vous avez entendu quelque chose avant que le missile ne frappe ? »

« Il retournait vers l’autoroute, avec les chars androïdes aux fesses. »

« Koda ? »

« Elle attend toujours. »

« Très bien alors. Manny, ramenez-la derrière le second mur. Voyez si vous pouvez réparer l’ordinateur. »

Le visage de Kirsten se fige. « Je. Ne. Retournerai. Pas », dit-elle en hachant chaque mot. « Dites-moi où je peux me rendre utile ou je fais moi-même le choix. »

Manny hausse les épaules, la ligne de ses sourcils à peine visible dans le reflet de la faible lumière sur ses peintures de guerre. Aucune aide à attendre de ce côté. Maggie hurle, « Prenez le flanc droit. Ils vont essayer de nous passer quelque part là-bas… assurez-vous qu’ils ne le font pas ! »

Avec un signe de tête, Kirsten se tourne pour partir en courant vers le groupe accroupi à l’extrémité sud du mur de métal, Manny sur les talons. Il jette un bref coup d’œil derrière lui, un sourire taillant l’ombre de son visage, les doigts sur son front. « Bien tenté, général ! »

Elle lui retourne son salut d’un doigt. Ne s’arrêtant que pour sortir un soldat de la ligne du mur pour envoyer un courrier, elle retourne péniblement à sa place, vise avec son arme et reprend ses tirs.

*****

La bataille roule comme le tonnerre le long de la route, éclairée occasionnellement par l’éclair de gros calibres. Le brouillard obscurcit tout sauf le mouvement général, l’avance de l’ennemi, les forces d’Ellsworth qui tiennent bon. Elle peut sentir la tension dans les hommes et les femmes derrière elle, qui tendent l’oreille, forcent leur vue pour percer à travers le linceul du brouillard. Elle le sent aussi, dans les muscles tendus de son propre corps, ses mains serrées autour des jumelles comme si elles serraient la gorge d’un ennemi.

Délibérément, elle relâche sa prise, force les tendons fatigués dans ses bras et ses jambes à se détendre. Apprends la leçon du félin. Patience.

Koda relève ses jumelles essayant de deviner les silhouettes reconnaissables le long du front ennemi. Loin de se dissiper, la brume commence à s’épaissir, l’air se refroidit distinctement à travers les couches de sa chemise et de sa veste de camouflage. On est peut-être à une heure de l’aube. Ses forces vont bientôt devoir avancer.

A côté d’elle, le sergent Beaufort fait écho à ses pensées. « Si on doit surprendre ces salopards, on ferait mieux de s’y mettre maintenant. Le soleil se lève, on pourrait aussi bien envoyer des faire-part. »

Koda acquiesce de la tête. « Formez les rangs. Soyez prêts. »

« Madame. »

Derrière elle, elle entend le bruit de l’équipement qui se met en place, de munitions qui glissent dans les chambres des armes de poing, les magasins insérés dans les crosses des M-16. Elle peut sentir la frustration se dissiper, remplacée par la tension plus subtile faite à moitié d’excitation, à moitié de peur. Elle ouvre son micro, mais avant qu’elle ne puisse parler, le hurlement strident d’un missile d’obusier traverse la nuit, son arc grave l’obscurité de rouge. La terre tremble à cause de l’explosion, un pouls ondulant qui s’étire à travers la roche, le brouillard et la chair ; Il s’élève aussi dans le micro dans sa main, ponctué par un cri étouffé, puis un « Merde » distinct avec la voix de Kirsten.

Puis le silence.

Le cœur de Koda se serre dans sa poitrine. Elle frappe le bouton du transmetteur à plusieurs reprises. « QG. Répondez. Répondez. Kirsten ! Réponds ! »

Rien.

Elle n’est pas morte. Je le saurais.

C’est ce qu’elle ne sait pas qui l’effraie. « Très bien ! » Hurle-t-elle en montant la crête. « Allez-y ! »

*******

Kirsten est accroupie au milieu des snipers qui forme une chaîne de l’extrémité sud du mur jusqu’à la tranchée de drainage près de la route. Le martèlement de pieds mécaniques, qui marchent dans un chœur parfait et inhumain, lui parvient comme le battement régulier d’un tambour, une vibration dans ses os. Les grenades pleuvent sur eux depuis derrière la barricade, mais ne les ralentissent pas. Ils ne sont pas programmés pour s’occuper de leurs compagnons tombés ; leur instinct de survie inhibé, fait pour les sortir d’une situation sans espoir, ne se manifestera que lorsqu’ils seront piégés entre des priorités concurrentes. Marcher sur un champ de mines ou être abattus par un sniper par exemple.

Sous la cadence régulière, peut-être audible à elle seule, le grincement tout aussi régulier de chenilles lui parvient. Pas aussi lourds que des chars, ni même des Bradleys ; la prochaine vague qui viendra affronter leurs défenses sera faite d’androïdes militaires lourds.

Et avec eux, les modèles contre programmés dont la mission est de détruire leur propre espèce. S’il vous plait… Kirsten trébuche sur la prière. C’est une scientifique, agnostique, qui ne croit pas dans le Dieu de son enfance, ne l’a peut-être jamais fait. Elle se mord la lèvre qui se met à saigner salé sur sa langue. Ecoutez, Ina, Tega, Wa Uspe… Uspewika… et merde. Ecoutez. On a besoin d’aide. Pas juste pour nous. Pour toute la terre. Si vous y avez un intérêt aussi… alors que ces foutus trucs explosent comme prévu. S’il vous plait.

Une onde de rires traverse son esprit, en partie humains, en partie non. Tu appelles pour un intérêt personnel éclair, n’est-ce pas ? Combats sans passion, Iktomi Zizi du Peuple Lakota. Crois en tes actions et avance.

Par exemple, tu pourrais faire exploser quelques androïdes sympathisants juste là… maintenant.

Le premier rang des ennemis entre dans le champ de mines. Le rugissement d’explosions multiples se répercute sur la barricade en métal, doublant et redoublant quand la fumée, entrelacée avec le feu, s’élève dans la brume et que les morceaux d’androïdes claquent sur le mur pour emporter certains de leurs camarades au rebond. Elle n’arrive pas à voir les silhouettes individuelles, mais elle peut voir, en vert dans sa vision de nuit, les tourbillons de mouvements là où les androïdes intacts et leurs alliés humains ont brisé la formation pour virer sur le côté de leur colonne qui avance inexorablement. Elle vise le centre de l’un de ces vortex et est récompensée par le hurlement d’un homme, aigu et refroidi par la mort. Elle cherche une autre cible et la trouve tandis qu’un soldat trébuche à l’aveugle vers leur position, elle tire droit dans son visage et repousse le corps de la crosse de son fusil.

Des bruits d’une lutte brève parviennent depuis la tranchée, puis deux coups de feu, encore plus de tirs dans la brume. Derrière elle, Manny jure et tire alternativement, jure et tire à nouveau. « Ne les laissez pas arriver dans le pâturage ! Koda ne pourra pas voir arriver ces salopards… ils vont trahir sa position ! »

Le monde de Kirsten rétrécit pour devenir un petit espace devant elle, là où la brume cache un ennemi qu’elle ne peut pas voir. Elle tire jusqu’à ce que son magasin soit vide, en pousse un autre et continue à tirer.

Il n’y a plus que l’ennemi et son doigt sur la gâchette.

Elle tue froidement, humain et non humain pareillement. Sans passion.

 

 

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