posté le 3 novembre 2007
INSURRECTION
SwordnQuil@aol.com
Traduction : Kaktus (parties 1 Ã 22) et Fryda (partie 23 Ã la fin)
CHAPITRE QUARANTE-HUIT
Les jumelles de nuit montrent les pans de brume qui les entourent comme des apparitions vertes, le sol inégal sous leurs pieds comme un patchwork de noir et de vert. Koda peut voir les hommes qui se tiennent de chaque côté d’elle et pas grand-chose d’autre. De temps en temps elle saisit une lueur de l’équipement d’un fantassin à quelques mètres sur la ligne des échauffourées, mais aucun d’eux ne peut détourner son attention pour autre chose que les rochers qui dépassent et les touffes d’herbe épaisse qui peut les faire trébucher, ou bien se faire une entorse, voire se casser une cheville. La bonne chose, pense Koda avec ironie, c’est qu’ils n’ont pas besoin de voir vers où ils vont. Le bruit de la bataille les attire régulièrement vers l’autoroute où ils attaqueront l’armée androïde sur son flanc vulnérable et avec de la chance inattendu.
Ils sont peut-être à mi-chemin quand le champ de mines apparaît. Un hoquet collectif passe dans la ligne de front, ponctué par un « Bon Dieu de merde ! » clair et un grognement quand quelqu’un cogne son compagnon sonore dans les côtes.
A part pour la discipline, l’exclamation a peu d’importance. Le rugissement d’une centaine de mines anti-personnel qui explosent en chœur, étoufferait tout sauf le bruit d’une arme lourde. Dans le chaos rougeoyant devant eux, Koda peut deviner les silhouettes vagues de corps envoyés dans les airs, leurs membres sectionnés faisant un arc au-dessus d’eux pour pleuvoir sur leurs compagnons et frapper la barricade. D’autres, apparemment toujours debout, foncent vers le bord de l’autoroute et la sécurité relative, pour tomber sur une ligne de front solide de fusils et de petites armes. Le brouillard étouffe leurs hurlements et en fait de vagues cris de cauchemar, distants, sans contexte.
Sans prévenir, une explosion de lumière blanche brise la brume le long de l’autoroute, gravant la scène pour une microseconde dans sa mémoire : des bras et jambes éparpillés, certains humains, d’autres non ; l’asphalte luisant de sang ; des cratères creusés dans la chaussée. Et ça lui montre deux autres choses encore. Derrière les rangs de chair à canon, les androïdes militaires avancent inexorablement en grinçant vers le mur, la lumière crue des carcasses phosphorescentes brille sur leur carapace métallique. Et au bout de la route, un fantassin regarde directement vers la gorge, le fusil levé à hauteur d’épaule.
« A terre ! » Hurle-t-elle. « Continuez à avancer ! »
Elle se met sur ses genoux et ses coudes et se fraye un chemin sur la terre humide, rampant un peu, puis se redressant pour courir accroupie. Derrière elle, là où elle se tenait il y a quelques secondes, un tir de M-16 soulève l’eau en un petit paquet. Un second siffle au-dessus de sa tête pour atterrir en silence dans la terre plus loin. Elle frappe l’homme sur sa droite, plus fort qu’elle ne le souhaitait parce qu’elle ne peut pas jauger la distance. « Retenez vos tirs. Ne leur donnez pas notre position jusqu’à ce qu’il le faille. Passez le message. » Elle donne le même message au sergent sur sa gauche.
Le tireur au bout de la route a apparemment été rejoint par d’autres. Le tir ennemi s’accélère, devient plus fort, avançant le long de la ligne. Koda baisse la tête et continue à ramper.
*******
Les M-1 et les Bradleys avancent avec leurs phares hauts maintenant, faisant des embardées sur le sol inégal à pleine vitesse, faisant sauter de la poussière sous leurs chenilles. La jeep de Tacoma bondit et saute à leur suite, l’envoyant alternativement contre les ceintures sur sa poitrine et le dossier résistant de son siège. Dans les rayons occasionnels de lumière qui le traversent, il peut voir le volant tournoyer sous la main gauche de Jackson, la droite agrippée sur le levier de vitesse. Il lui apparaît qu’après ça il n’aura plus jamais besoin d’un chiropracteur s’il devient centenaire. Il n’aura peut-être plus jamais besoin d’un dentiste non plus, sauf si sa mentonnière résiste. Il monte la voix juste à la limite du hurlement pour se faire entendre dans le vacarme des moteurs environnants, « Est-ce que » Bam ! « tu conduisais comme ça » Boum ! « quand tu es allé » Bang ! « à Minot » Chlac ! » avec Kirsten ? »
« Tu rigoles, mec ? » Darius le gratifie d’un sourire à cent mille volts pendant une demi seconde puis il retourne son regard vers la route. « Et que ta sœur… » Il s’interrompt pour contourner un gros morceau de calcaire « … me pende par les talons pour m’écorcher vif ? »
« Le Général… t’aurait eu… la première. Koda se serait contentée… de ton scalp ! »
Un missile de l’un des chars androïdes passe au-dessus de leur tête pour aller creuser un cratère dans le champ à leur droite. Tacoma se retourne pour regarder derrière et peut voir leurs phares halogènes qui traversent le brouillard. Ce qu’il ne peut pas voir, et avec un peu de chance, l’ennemi non plus, c’est la seconde moitié de sa cavalerie armée, qui fonce derrière eux, prête à les étriper une fois que les unités de tête les auront embarqués sur l’autoroute et dans les pièges posés pour eux.
« Gare-toi quand on sera sur la route, » crie Tacoma. « Amène-nous sous le pont ! »
« Tu veux diriger de l’arrière ? »
« T’as tout compris ! »
Les chars de l’avant de la colonne bifurquent brusquement à gauche, se creusant un chemin sur l’accotement moelleux vers la bretelle d’accès à l’autoroute. Tandis qu’ils empruntent la rampe, Jackson dirige la jeep hors de la ligne et dans l’abri des étais et des pylônes qui soutiennent l’autoroute au-dessus de l’échangeur de Elk Creek. Le vacarme lorsque les monstres grimpent la côte est plus qu’assourdissant, et Tacoma s’aplatit et se couvre les oreilles à leur passage. Les plaques de métal au-dessus vibrent dans leurs boulons, et il lui semble que chaque os de son corps est démis, se cognant contre son voisin. Et le dernier d’entre eux est en haut et se dirige vers l’est, le gémissement strident de leurs moteurs diminuant avec leur vitesse.
Le silence dure environ une minute. Tacoma le savoure, le premier répit qu’ils ont depuis que les obusiers androïdes ont commencé leur siège. Puis, « les voilà », dit calmement Jackson.
Déboulant du brouillard avec les moteurs hurlant, l’armée ennemie suit leurs propres forces sur l’autoroute. Alors que le premier arrive à la rampe, Tacoma sent ses épaules s’affaisser de soulagement. Ils ont mordu à l’hameçon.
Peut-être cinq minutes après que le dernier char est passé, Tacoma entend le grognement des moteurs de leur seconde unité. « On y va », dit-il et Jackson lance le moteur et les phares, et amène la jeep sur la bretelle d’accès et se positionne en tête tandis que la demi-douzaine de M-1 accélère pour attaquer la rampe. « On va envoyer tous ces bons petits androïdes à la maison chez cyber-Jésus ! »
******
Lorsque la fumée produite par les mines s’éclaircit, Maggie regarde une scène sortie d’un tableau de Jérôme Bosch revu par Bill Gates. Des membres de corps mécaniques jonchent l’autoroute sous le mur : ici une jambe, avec ses traverses et ses câbles qui pendouillent, dépasse d’un cratère de goudron ; là une tête, dont l’inhumanité n’est reconnaissable que par l’absence de sang ; empalée sur un espar d’acier qui dépasse de la barricade, une main serre toujours un fusil automatique. Déployés aux abords tout comme les pertes humaines, la plupart d’entre eux ont été abattus par les snipers alors qu’ils tentaient de fuir. A sa droite, depuis la partie nord de la gorge que Dakota doit franchir, elle peut entendre les claquements et le fracas des tirs de fusil. Pas bon ça. Même dans le brouillard, même avec les tireurs ennemis qu’ils peuvent reconnaître au bruit, Koda et ses troupes sont désavantagées, toute leur transversale exposée. Et les balles phosphorescentes ont dû les découvrir aux yeux de leurs ennemis, et les avoir piégés dans leur lueur.
Mentalement, Maggie déroule un catalogue de ses troupes. Le pire de l’attaque est encore à venir, les androïdes militaires lourdement équipés ont stoppé leur avance, mais le répit ne durera pas, pas plus des quelques minutes nécessaires pour qu’ils comptent leurs pertes. Peut-être pourrait-elle dégager un peloton.
Elle descend de son point de vue à mi-chemin du mur et attrape un des hommes accroupis en bas. Son casque porte trois bandes, la poche de sa chemise le désigne comme étant McGinnis, Ralph. « Caporal, il faudrait que vous alliez porter un message à Dakota Rivers dans la gorge. Pouvez-vous le faire ? »
Le visage de McGinnis, pâle sous sa peinture noire, devient encore plus pâle. Mais il la salue. « Oui, madame ! »
« Brave type. Demandez-lui si elle a besoin de renfort. Je peux lui envoyer une douzaine de fantassins si c’est le cas. »
Il salue à nouveau et part.
Maggie saisit l’opportunité du calme provisoire pour marcher le long de la barricade. Des ravitailleurs passent en courant près d’elle, portant des munitions et des grenades. Elle est à mi-chemin de retour vers sa position quand elle entend le grincement de chenilles sur la chaussée. Son cœur bat à nouveau contre sa cage thoracique, puis se calme. Ils tiendront parce qu’il le faut. Un ravitailleur passe en portant des grenades ; elle lui en pique une ceinture ainsi qu’un lance-grenades, puis elle trouve un trou dans le mur assez large pour admettre son canon. Elle charge et attend.
*******
Il n’y a plus de temps. Koda n’a aucune idée du temps qu’elle a passé baissée sur la terre humide de la gorge. L’herbe nouvelle, glissante à cause de la brume, bouge facilement sous elle. L’odeur de moisi de la végétation trempée se mêle à celle plus âcre de la poudre noire et de la cordite qui monte de la bataille. Le tir direct au-dessus s’est calmé, est devenu sporadique tandis que l’ennemi a, soit abandonné le gâchis de munitions, soit trouvé des choses plus urgentes à faire.
Ou qu’il a simplement décidé de les abattre plus tard quand ils seront à découvert. Ils se sont tenus au bord des explosions des Willie Peter, ces grenades de phosphore blanc qui illuminent tout, mais qui n’ont pas manqué de marquer leur position. Ce n’est pas une pensée confortable.
Depuis l’autoroute lui parviennent les sons de tirs de petites armes et l’explosion occasionnelle d’une grenade. Les mines ont éclaté dans un rugissement, emportant probablement la première vague d’androïdes. Pendant un moment, le brouillard a brillé d’une couleur rouge, puis il s’est réinstallé dans son gris envahissant, masquant la route et ce qu’elle espère être l’achèvement couronné de succès de la première phase du plan de bataille.
« Hé, Chef ! » Le sergent sort du néant sur sa gauche, son casque et ses lunettes de nuit dépassant sur ses yeux et lui conférant la forme d’un Martien des premiers temps du cinéma. Son murmure rauque ressemble au bruit du vent dans l’herbe sèche. « Vous avez une idée de l’endroit où on est ? »
« A mi-parcours je pense », répond-elle. « Le sol s’aplanit. »
« Il faut qu’on avance, madame. Si on est pris ici une fois qu’ils dépasseront ce qui les tient occupés, ou qu’ils commenceront à nous chercher avec l’infrarouge, on sera cuits. »
La pensée n’est pas nouvelle. Il faut qu’ils soient en position quand les androïdes infiltrés exploseront, et la position est à quelques secondes de l’autoroute. « Passez le mot », dit-elle. « Dites aux gars de se mettre debout. Il faut qu’on prenne le risque. »
« Madame. » Elle peut à peine voir sa silhouette qui se lève et s’allonge tandis qu’elle se relève elle-même, sentant plus qu’elle ne voit la femme sur son autre côté faire de même, l’ordre ondulant le long du front. Elle avance lourdement, forçant ses sens pour saisir la respiration de ses fantassins les plus proches d’elle, les faibles variations sur le néant gris là où le brouillard tourbillonne et se ramasse.
Elle entend les bruits de pas lourds à quelques centaines de mètres. A demi courant, à demi trébuchant, un homme se solidifie en sortant de la brume, les mains levées. « Ami, Doc ! Ami ! »
Son M-16 atterrit dans ses mains pour être dirigé vers lui avant que le premier mot ne sorte. Le sergent et l’homme près de lui poussent le nouveau venu sur ses genoux et tire sur son col pour inspecter son cou. C’est une chair nue, sans collier argenté. « Doc Rivers ? »
« C’est moi. » Koda ne baisse pas l’arme.
« McGinnis, Madame. Troisième réserve du Montana. Avec les compliments du Général Allen, Madame, et avez-vous besoin de renforts ? Elle dit de vous dire qu’elle peut dégager un peloton. »
Les androïdes que Kirsten a programmés pour détruire leur espèce n’ont pas encore explosé. Pour la première fois, Dakota s’autorise à penser qu’ils pourraient ne pas le faire. Si leur programme de destruction échoue, Maggie aura besoin de chaque arme, chaque paire de mains qu’elle pourra trouver au mur. Elle prend sa décision presque inconsciemment. « Dites au Général que nous nous débrouillons, Caporal. Nous la verrons là -haut. »
« Chef. » C’est le sergent. « On fait trop de trucs en même temps. »
« Non. » La voix de Koda est ferme. « Si nous ne prenons aucune des troupes du front principal, ils ont une meilleure chance de tenir quand nous frapperons les boîtes de conserve sur le côté et que nous les entraînerons vers les lignes d’Allen. Dites au Général que nous nous débrouillons, Caporal. Il n’y a pas d’autre message. »
« Madame. » Le caporal salue et disparaît à nouveau dans le brouillard.
« Sergent », dit Koda. « Passez l’ordre d’accélérer. Il faut qu’on soit au moins à mi-chemin de cette pente avant qu’ils ne récupèrent. Continuez à retenir le tir jusqu’à nouvel ordre. »
Il y a une petite pause et Koda bouge légèrement le canon de son fusil. Elle ne peut pas tolérer de désobéissance ni même de discussion. Pas maintenant.
Mais même dans le brouillard, elle peut voir le sourire soudain sur son visage. « Madame, vous en avez si je peux me permettre. »
« Vous pouvez. Maintenant allez-y. »
Le brouillard l’avale à nouveau tandis qu’il remonte le front. Ils ont passé le point de mi-parcours ; la terre recommence à s’élever, ponctuée par des ornières profondes là où la neige a fondu depuis les surfaces planes au-dessus, faisant s’effondrer le côté du remblai et apportant du gravier et des morceaux de goudron sur le sol nu hivernal. Le sol traître les ralentit. Koda jure lentement lorsqu’elle se tord la cheville, ce qui la fait tomber sur sa main et son genou droit. Tout le long de la ligne elle peut entendre le craquement des cailloux sous les bottes, la respiration lourde des soldats tandis qu’ils négocient la pente abîmée. A sa droite elle voit une femme tomber face en avant, après avoir glissé sur une saillie de silex qui dépasse du sol. L’homme entre elle l’attrape et l’aide à se remettre debout.
Elle les voit. Faiblement mais elle les voit. Le brouillard commence à diminuer avec l’aube. Portés sur un vent qui se lève, dont les cirres fouettent son visage, et éparpillés dans la lumière brillante.
La réalisation s’accompagne d’un craquement de tirs du dessus, l’ennemi leur tire presque directement dessus. Il n’est plus question de silence maintenant. « Tirez ! » Hurle-t-elle. « Arrosez-les ! »
Le long du front les M-16 partent en tir automatique, leur mitraillage ponctué par le résonnement de balles de métal et le hurlement aigu et étranglé d’un homme qui tombe quelque part sur sa droite. Koda amène son arme contre son épaule et vide le magasin vers l’ennemi toujours invisible le long de l’accotement de l’autoroute. Elle le sort brutalement et en enfourne un autre, et elle continue à tirer tandis qu’elle monte la pente rapidement. Sans prévenir le sol tremble sous elle, la faisant tomber sur les fesses, et la vague de bruit la submerge, énorme, apocalyptique, le tonnerre au bout du monde. Le brouillard brille de rouge et brûle, laissant des nuages de fumée rougie rouler sur le front. Le piège de Kirsten a fonctionné.
Elle se remet debout tant bien que mal, voyant pour la première fois la ligne de soldats étirés le long du bord de la colline au-dessus d’elle. « Allez ! » Hurle-t-elle à ses soldats. « Dégommez-moi ces salopards ! »
Hurlant de toutes ses forces, ils chargent en montant dans l’enfer du plomb qui leur explose dessus.
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La jeep de Tacoma fonce au milieu du tonnerre de sa cavalerie armée. Le petit véhicule file parmi des Bradleys et de M-1, agile comme un dauphin au milieu des grandes baleines. Le vent causé par leur passage fait pencher son casque en arrière sur sa tête, accroche ses nattes de dessous leur bandeau et fait flotter ses cheveux libres en arrière. Ici sur la route, qui monte régulièrement tandis qu’ils foncent vers l’ouest, le soleil bas a commencer à briller à travers le brouillard, teintant la brume d’un chatoiement doré étrange. Devant eux, l’ennemi avance toujours aveugle, bien que le soleil va bientôt leur montrer ce que même leurs projecteurs à haute intensité ne peuvent faire. Et il n’y aura pas non plus d’abri pour la partie arrière de ses forces séparées, si l’ennemi avait l’esprit de regarder derrière lui. Mais avec quelques minutes de plus, cela n’aura plus d’importance.
Etouffé par la brume et la distance, le rugissement des armes leur arrive porté par le vent. « On y est ! » Hurle Tacoma. Il ouvre son micro et crie dedans. « Ralentissez ! Formez une ligne sur la route ! Et en rangs serrés ! »
Les monstres autour d’eux font des embardées lorsque les conducteurs appuient sur les freins. Ils manoeuvrent les M-1 en un long V inversé qui devient rapidement un triangle à l’envers. Les Bradleys prennent position sur les bords. Il y a à peine de la place pour que les fantassins armés se serrent entre eux, pas plus d’un mètre entre chaque véhicule. Une seconde ligne se place derrière en décalé. Jackson fait faire un écart à la jeep pour prendre la position la plus à la marge le long du flanc sud, et la ligne commence son inexorable avancée grinçante pour prendre l’ennemi par derrière.
« On les a ! » Crie Jackson dans l’oreille de Tacoma par-dessus le fracas plus bas mais toujours assourdissant.
« On les a tant qu’ils ne font pas demi-tour et nous rentrent dedans. »
Une seconde salve roule sur eux, plus bruyante, plus d’un canon cette fois. Plus loin, une colonne de fumée noire monte en tourbillonnant au-dessus de la route, du fuel en flamme. Tandis qu’il s’échappe vers le haut dans le brouillard qui s’atténue, les munitions du char partent en une série de petites explosions. Il n’y a aucun moyen de dire si c’est l’un des leurs ou à l’ennemi. Le bruit se réverbère autour d’eux, grattant le verre du pare-brise, secouant l’air pour aller faire écho sur les collines qui s’élèvent, noires contre le ciel, vers le nord de l’autoroute.
Juste devant eux, la route tourne brusquement vers la droite. Tandis qu’ils entament le tournant, Tacoma peut voir les deux fronts d’armée, le sien en formation serrée pour bloquer le passage vers l’ouest, l’autre qui traîne à l’avant, des unités individuelles qui font un angle destiné à tenter de se frayer un chemin entre leurs adversaires. Certains ont forcé le passage si près qu’ils ne peuvent pas utiliser leur canon ou faire tourner leur tourelle. Derrière la ligne ennemie, la carcasse tordue d’un char en flammes est couchée sur le flanc, des trous mal faits dans sa carapace blindée, ses chenilles tournant toujours avec fracas sur ses roues. La fumée a une odeur pestilentielle de fuel et de viande écorchée.
« Bon Dieu, on dirait des dinosaures qui se battent ! » Crie Jackson. « Ces trucs avec des cornes sur la tête ! »
Tacoma rit. « Et voilà le T. Rex pour les finir ! » Il appuie sur le bouton de son communicateur. « Toutes les unités, rapprochez-vous et tirez à volonté… attention à vos distance ! »
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Kirsten est allongée sur l’accotement, redressée sur ses coudes, tandis qu’elle scrute méthodiquement le brouillard pour des tâches plus solides. Les mines ont fait leur travail sur les premières lignes ennemies. Les pertes sont surtout chez les androïdes, mais les doigts sectionnés d’une main humaine qui pendouille d’une protubérance métallique dans le mur, témoignent que des humains se trouvaient parmi eux. Kirsten n’a pas de temps à leur consacrer, aucune pitié. Elle sait mieux que quiconque quel marché ils ont pu avoir conclu, la sécurité d’une famille, le vestige d’une vie, même une vie d’esclavage. D’autres renégats sortent du front au bord de la gorge, mêlés aux troupes androïdes.
Kirsten en abat un autre ; derrière elle le fusil de Manny mitraille sur une ligne en remontant et en descendant l’accotement, régulier et soigneux. Depuis quelques centaines de mètres de là , ses implants saisissent le faible bruit strident des moteurs des androïdes militaires. Ils attendent toujours, laissant peut-être les forces d’Ellsworth gaspiller leur temps et leurs munitions avant de se rapprocher pour le carnage.
On a une surprise pour vous, espèces de connards. C’est quand vous voulez. Elle soupire avec soin et abat deux nouveaux ennemis.
L’explosion, quand elle se produit, gratte le métal du mur qui la surplombe, et un sniper, perché plus dangereusement qu’il ne l’aurait dû, glisse et atterrit en s’étalant près d’elle, assommé par la déflagration. « Bon Dieu ! » Hurle-t-il par-dessus les détonations qui font écho. « C’était quoi ça bordel ! »
« Des androïdes suicidaires ! » Crie Manny en réponse. « Et ils embarquent leurs amis avec eux ! »
Kirsten a un sourire pincé et sent les nœuds dans ses épaules se relâcher une fraction de seconde. Le programme a fonctionné et quel que soit le nombre de boites de conserve qui viendront rouler par-dessus, ils seront toujours moins nombreux qu’ils ne l’auraient été avant. Peut-être que la différence suffira à faire une différence. Au moins leur donner une meilleure chance. Dans le répit qui s’ensuit, elle entend des voix humaines sur sa droite. Les troupes de Koda, qui se resserrent pour piéger l’ennemi entre leurs forces et celles de Maggie.
La sonorité des moteurs des androïdes change soudainement. Mêlée à leur bourdonnement haut.
Kirsten peut saisir le martèlement de pieds plats en métal, le grondement des chenilles qui mordent la chaussée. « Ils arrivent ! » Hurle-t-elle à Manny par-dessus son épaule. « Envoyez quelqu’un prévenir le Général ! »
Le vent qui se rafraîchit écarte les derniers pans du brouillard. Elle peut les voir, le soleil brillant sur leurs carcasses en titane tandis qu’ils avancent vers la barricade. La première volée de leur M-60 frappe le mur, une grêle de la taille d’un poing pleut sur le toit. Des grenades s’enfoncent dans la chaussée devant eux, certaines atterrissent sur leurs rangs et renversent les androïdes sur le côté. Ceux qui sont sur chenilles ne peuvent pas se relever, et restent couchés avec leur ceinture de roues qui tournent, comme des coccinelles en colère. D’autres leur passent dessus en marchant ou en rampant, sans s’arrêter.
Une roquette anti-char creuse le front, envoyant des fragments brillants voler dans la lumière grandissante, comme un jaillissement d’eau d’une fontaine. A sa droite, les snipers sur le bord de la gorge tirent régulièrement sur les troupes de Dakota qui tentent d’escalader la pente, mais Kirsten peut aussi voir qu’ils commencent à tomber en nombre de plus en plus grand devant l’avance de Koda. Jusqu’ici tout va bien.
Il y a une microseconde d’avertissement, pas plus, quand le missile d’obusier arrive avec un bruit perçant vers eux. Il arrache la barricade pour atterrir quelque part au milieu de la ligne de véhicules posés entre les deux murs, envoyant des débris de métal et de corps en fontaine dans l’air, le rugissement de l’explosion se déroule, comme le nuage de fumée et de flammes qui monte de la chaussée. Une section de la barricade grogne, ses blocs d’acier fracassés se frottant l’un contre l’autre, et très lentement, presque avec grâce, commence à glisser vers le sol. Les androïdes chenillés grimpent sur la pente, suivis plus lentement par les modèles à pieds-plats. Trop près. Kirsten fait tourner son fusil pour viser le bouclier optique du plus proche, mais Manny attrape sa ceinture par-derrière et la sort du passage juste au moment où un morceau d’acier tombe là où elle était accroupie un instant auparavant. Un fragment qui tournoie sur lui-même frappe son casque et l’obscurité, aussi soudaine que le tonnerre, se referme autour d’elle.
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