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INSURRECTION51

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Posté le 12 janvier 2008

 

INSURRECTION

 

De Sword'n'Quill (Susanne Beck)

 

SwordnQuil@aol.com

 

écrit avec T Novan et Okasha

 

 

Traduction : Kaktus (parties 1 à 22) et Fryda (partie 23 à la fin)

 

 

Table des matières

 

 

 

 

CHAPITRE CINQUANTE-ET-UN

 

Koda s’écarte de Manny en souriant et tire légèrement sur sa courte tresse. « Fais attention au retour et bonne chance. »

« Toi aussi, shic’eshi. Soyez prudentes. Faites attention. »

« C’est d’accord. »

Kirsten contourne sa compagne et sourit à Manny. Il y a une trace d’incertitude dans son expression. Bien que les choses entre eux se soient considérablement améliorées au cours des mois passés, il reste une distance subtile entre eux deux que, soudain, Kirsten ne veut plus laisser. « Vous êtes un homme brave, Manny. Bonne chance. Battez-vous bien. »

Il tend la main vers celle de Kirsten tendue avec raideur et lui lance un sourire qui signifie « eh, qu’esse qui s’passe » et l’attire contre lui dans une étreinte forte, l’embrassant sur les deux joues avant de se reculer. « Vous prenez soin de ma shic’eshi, compris ? » La taquine-t-il.

« Je le jure », réplique Kirsten, extrêmement sérieuse. « Et vous, prenez soin de vous, et de Tacoma, et de Maggie, et de tous les autres. Je veux tous vous retrouver ici, et heureux, quand nous reviendrons. »

« Comptez là-dessus. Je suis un Rivers. » Il se frappe la poitrine avec fierté. « Nous déplaçons les montagnes, si on nous en laisse le temps. »

« Je n’en doute pas », répond Kirsten, qui finit par sourire. « Je le pense, Manny. Soyez prudent, d’accord ? »

« Compris, M’dame la Prez ». Il fait un semblant de courbette, sourit, fait un clin d’œil à sa cousine et disparaît dans le cockpit de son hélico sorti d’un cauchemar picturesque de Picasso. Une seconde plus tard, la chose est dans les airs et passe l’horizon.

A sa suite, un silence si profond descend, que même le vent omniprésent qui murmure dans les branches des grands pins qui les entourent, ne peut pénétrer, et Kirsten frissonne.

« Ça va ? » Demande Koda en se rapprochant avant de glisser un bras autour des épaules de sa compagne.

Kirsten pose la tête sur sa poitrine puissante et regarde le monde qui les entoure. Des arbres, des arbres, et encore des arbres, aussi loin que porte le regard. Le vent, qui lui parvient maintenant, porte avec lui la douce senteur de la vie, sous-tendue avec une odeur plus sombre, plus riche, presque secrète qu’elle ne peut identifier que comme celle de la pourriture. Et au milieu de tout ça, elle est seule, à part le corps puissant contre son dos, qui lui promet protection et réconfort. Et de l’amour au-delà de toute mesure.

Je ne suis plus si seule maintenant, se dit-elle. Cette pensée apporte avec elle un petit sourire secret et un minuscule frisson de joie emplit sa poitrine, la réchauffant de l’intérieur tandis que la tête chaleureuse de Koda la réchauffe de l’extérieur.

« Ouais », finit-elle par dire. « Je pense que oui. »

« Bien. »

Elles restent ainsi, leurs deux corps soudés, pendant un long moment, heureuses de laisser la forêt leur apporter ses secrets, un à la fois, absorbant la paix et la satisfaction qui semblent être à elles pour l’instant. Elle peut presque… presque… oublier ce qui les attend, et ce qu’elles laissent, et elle se décide à profiter pleinement de cette petit part de paix aussi longtemps qu’elle leur sera offerte.

Mais finalement, les mots sortent du plus profond de sa poitrine. « Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? »

Koda sourit et écarte les bras, avant d’enfouir ses mains dans les poches de son jean. « Qu’est-ce que tu dirais de camper ? »

Kirsten fait comme si elle réfléchissait sérieusement à la question. « Le genre de camping avec ‘chalet Beverly-Hills, tout confort où on ne risque de voir au plus qu’une crotte de souris’ ou bien le genre ‘on s’attrape une tente canadienne, quelques caisses de bière et on va chasser du gibier’ ? »

« Je dirai plutôt le second », répond Koda en riant, « moins la bière, à moins que tu ne soies soudain devenue plus ouverte à la chose. »

« Nan. J’ai jamais vraiment adoré ça. Mais un peu du whisky de Maggie pourrait faire l’affaire avec cette froide nuit. »

Le sourire de Koda s’agrandit. « Je vais voir ce que je peux trouver alors. » Elle regarde autour d’elle et va chercher ses affaires. « Je connais plutôt bien ce coin. Mon grand-père nous emmenait quelquefois quand les bois autour de chez nous devenaient trop faciles pour nous. A moins qu’il n’ait été détruit dans l’intervalle, il devrait y avoir un camping plutôt sympa et une boutique de chasse pas trop loin au nord. On peut s’approvisionner et démarrer de là. »

« Et comment on y va ? »

« Marcher me semble le plus évident, pour l’instant du moins. Je veux qu’on sorte des routes principales autant que possible. On ne sait pas combien de méchants patrouillent encore autour, et on est bien placées sur la liste pour un trip au centre de viol local s’ils ne te reconnaissent pas. Et s’ils le font… »

Kirsten n’a pas besoin que Dakota finisse sa phrase. Elle connaît très bien la taille et la forme de l’épée suspendue au-dessus de sa tête, mais elle est déterminée à avancer, quelle que soit la finesse du fil qui la retient. « Mais on va avancer plutôt doucement », dit-elle d’un ton songeur.

« On devrait pouvoir grappiller des VTT. Des chevaux si on a de la chance. Ça devrait un peu accélérer les choses, mais pour l’instant, nos pieds sont nos meilleurs alliés. »

« J’te suis alors », dit Kirsten en blaguant, lui passant le commandement de cette partie de leur quête d’un geste de la main qui lui vaut une tape affectueuse sur le derrière. Son rire joyeux reçoit l’écho de pépiements d’oiseaux et pour la seconde fois, tout va bien dans le monde de Kirsten King.

*******

« Wow », dit Kirsten à la femme qui se tient souriante devant elle. « Si on jouait aux cow-boys et aux indiens là, je serai pas mal désarçonnée. »

« C’est bien qu’on ne le soit pas alors », réplique Koda en riant, tout en regardant par-dessus Kirsten dans le miroir qui pend sur le mur. Une chemise légère rouge et noir est ouverte sur un caraco serré, fait de rubans blancs, rentré dans un jean léger dont les bas de jambe sont, eux aussi, rentrés dans des mocassins à mi-mollet, faits de fils épais. Un revolver dans un étui qui pend bas sur sa hanche droite, un couteau de chasse sur la gauche. Une lanière de fusil est croisée sur sa poitrine avec celle qui retient son carquois sur son dos. Son Stetson noir est à sa place sur sa tête, bien qu’un écheveau de tresses en sorte emmêlé avec les deux plumes de faucons qu’elle doit encore retirer. Son sac de soins est posé tout contre le creux de sa gorge, complétant le tableau. Contre une jambe est posé un sac ‘à vide’, le top du top en matière d’équipement de randonnée, avant que les androïdes n’aient fait de ce plaisir une nécessité absolue. Elles rangent des vêtements et des articles divers dans le grand sac, ensuite le vident de son air pour le refermer, ce qui réduit leur volume à presque rien. Le sac tiendra facilement sur les hanches et le bas du dos, leur laissant assez de place pour attraper leurs armes, si elles en avaient besoin. La tente est rangée de la même façon.

Kirsten est vêtue de manière plus conventionnelle, un jean et un tee-shirt, ainsi qu’une veste en GoreTex roulée dans le sac. « Hé, regarde ce que j’ai trouvé par-là ! » Elle sourit en soulevant sa prise : un ordinateur portable à l’énergie solaire avec tous les accessoires. « Ce foutu truc fait plus de deux kilos de moins que mon vieux, et la vache, il est rapide ! ! »

« Y a vraiment que toi », dit Koda en souriant, tout en secouant la tête.

« Ouais, et ben, faudra t’y faire, Vet’. T’as épousé une accro de l’informatique. On se déplace pas sans nos joujoux. »

« Tant que c’est toi qui les porte », blague Koda.

« T’inquiète pour ça. Je porte toujours mon lot. »

« On verra ça. »

*******

Maggie, déjà vêtue de sa combinaison de vol, se dépêche d’aller accueillir Manny qui sort de l’hélico, en se baissant instinctivement pour éviter d’être décapitée par les pales qui tournent encore lentement, bien que dans ce modèle particulier il n’y ait pas vraiment de danger. Les rotors sont bien au-dessus de sa tête. « Vous les avez mises en sécurité ? » Crie-t-elle.

« Et en bon état », réplique Manny en lui donnant une rapide tape apaisante sur l’épaule. « Pour le meilleur ou pour le pire, elles sont parties. »

« Bien. Une chose de moins à s’inquiéter. » Elle se retourne et commence à repartir vers le poste de commandement, Manny la suit sur sa gauche comme un chien de compétition bien entraîné.

« Comment ça va par ici ? »

« On est à dix minutes de la fin du délai. On n’arrive toujours pas à les lire sur le radar ou sur le GPS. On ne les repère qu’à vue, et ce n’est pas bon. »

« Est-ce que quelqu’un a trouvé d’où ils débarquent ? » Demande-t-il. « Je veux dire, où est-ce qu’ils étaient bon sang de merde quand le reste de leurs petits copains se faisaient hacher ? »

« J’sais pas, et là maintenant, je m’en fiche », répond le général, en se passant une main dans les cheveux. « Il faut qu’on les abatte aussi vite qu’ils les amènent. C’est la seule solution. »

« Vous avez un plan ? » Demande Manny d’un ton espiègle.

« Comme toujours. Venez. »

*******

« Tu as faim ? »

« Est-ce qu’on a des rations pour le dîner ? »

« J’en ai bien peur. A moins que tu ne veuilles qu’on s’arrête pour pêcher. Je n’ai pas vu beaucoup de petit gibier par ici, et je ne me sens pas le courage de porter trente kilos de viande après avoir tué un de ces gros cerfs que tu effraies. »

Le visage de Kirsten s’illumine un instant. Ensuite le sourire disparaît. « C’était une pensée sympa. Mais on ferait mieux de continuer tant qu’on a de la lumière. »

« Ça ne sera pas long. On ferait mieux de commencer à chercher un endroit pour camper. »

Autour d’elles, les ombres des pins et des peupliers s’étirent sur le sol. Le soleil bas envoie des lueurs d’or et d’argent depuis les rides de la rivière Little Medicine Bow, que l’on voit ici et là à travers les arbres, là où elle tourne vers l’ouest. Asi marche à côté d’elles, reniflant joyeusement des traces de renard, s’arrêtant occasionnellement pour inspecter les racines emmêlées qui grimpent sur leur chemin. Elles ont marché régulièrement près de huit heures, ne s’arrêtant que pour lire leur boussole et se référer à la carte règlementaire que Manny a rangée au milieu de leur équipement. Leur trajet part vers le sud et l’ouest à partir de la clairière dans laquelle elles se sont installées une heure après avoir quitté Ellsworth, près de la cité historique de Medicine Bow et la Medicine Bow Range au-delà. La terre fait des plis raides par ici, et grimpe graduellement vers les plus hauts sommets de la Sierra Madre, et se mêle à des courants et des prairies alpines. Elles n’ont vu aucun signe d’êtres humains. Les bois et la rivière sont comme ils devaient être il y a mille ans, cinq cents ans, quand les premiers peuples sont venus vers l’ouest, en suivant les bisons.

« Tout a l’air si loin », dit Kirsten tranquillement, faisant écho à ses pensées. « Comme si rien de tout ceci n’était arrivé. »

« Cet endroit est à Ina Maka. C’est son temps pas le nôtre. » Au-dessus d’elles, une tache sombre apparaît sur le ciel là où le voile doré du soleil couchant rencontre le bleu profond de l’est. Elle tourne au-dessus d’elles, et grandit tandis qu’elle descend en spirale. Un cri leur parvient dans un flottement, aigu, sauvage et triomphant.

Koda s’arrête brusquement et regarde vers le haut. Tandis que la tache se rapproche, elle prend la forme d’ailes, d’une queue cuivrée brillante, étalée contre la lumière crue, ses plumes au reflet du bronze qu’on martèle. Le cri revient, et les ailes larges se plient pour ralentir la descente du faucon. « Mon Dieu », dit Kirsten dans un souffle. « Mon Dieu. »

Koda ne parle pas, mais se contente d’allonger le bras. Wiyo se pose délicatement sur son poignet, protégé uniquement par le tissu fin de sa chemise, et elle marche de côté le long de son bras pour venir s’installer sur son épaule. Elle secoue ses plumes une fois, lance un petit piaillement de bienvenue incongru, s’installe, et penche la tête pour faire la belle sous une aile. Koda la caresse légèrement sous la gorge, passant le doigt sur les plumes blanches de son poitrail et sur la bande noire du ventre dessous. Autour d’elles le crépuscule s’épaissit tandis qu’elles avancent vers l’ouest, vers les montagnes, la mer au-delà, le ciel cramoisi.

*******

Le soleil de midi frappe la piste devant le portail principal, faisant des rides de chaleur. Depuis l’endroit où elle se trouve, Maggie peut voir des lueurs métalliques ici et là qui sont soit des androïdes, soit des humains en armes, mais ils sont éparpillés parmi les bâtiments effondrés de l’autre côté de la route et dans les espaces ouverts derrière. Elle n’a pas réussi à obtenir de bonnes données des instruments sur leur nombre ou leurs positions. Tout ce qu’elle sait c’est qu’il y a fichumment trop de foutus trucs pour que ses troupes réduites les tiennent à distance. Tout ce qu’elle peut faire, c’est maintenir leur attention sur la Base et les retenir aussi longtemps qu’elle le pourra.

Et donner à Dakota et Kirsten le plus de temps qu’elle pourra, mesuré en minutes maintenant, en heures au mieux.

A côté d’elle, Andrews installe le canon de son fusil contre le bord du créneau dans le mur, et il plisse les yeux pour peut-être la douzième fois dans le viseur. « Y a rien là, M’dame. »

Maggie utilise ses propres jumelles. « Je sais. Ils restent à couvert jusqu’à la dernière minute. »

« Mais Hart va devoir se montrer. »

« Oh oui. Et quand il le fera… » Maggie laisse les mots traîner. Ils savent tous les deux ce qui se passera quand il ne sera plus utile. A personne.

La chaleur de l’été précoce s’installe autour d’eux, un calme dans l’air qui n’a rien à voir avec le conflit latent. Ce n’est pas tant le calme avant la tempête que ça n’est le fait de la terre qui s’installe dans sa saison en dépit de l’activité des humains sur sa surface. La planète, pour la première fois depuis des décennies, ne risque plus rien de ses habitants. Une seule espèce se tient maintenant sur le point de disparaître, éradiquée de ses propres mains. Une abeille, attirée par l’odeur du savon, bourdonne paresseusement devant le nez de Maggie, et elle la repousse doucement. Sur la route rien ne bouge.

Puis, « Le voilà », dit calmement Andrews.

Hart sort d’entre les restes d’un McDonald’s et d’un garage de pièces détachées automobiles, sa chemise bleue ouverte au col, la tête nue. Il ne porte plus de drapeau blanc, juste le porte-voix qu’il balance au bout de sa main. Un claquement et le gémissement du larsen brise le silence tandis qu’il se met en marche. « Colonel Allen », dit la voix neutre et amplifiée. « Avez-vous une réponse ? Ouvrez les portes et livrez-nous votre soi-disant « Présidente », et nous vous laisserons en paix. »

« Couvrez-moi », dit Maggie et elle sort du poste de garde sur la passerelle qui entoure la tour. Dessous, Hart se tient seul au milieu de la route, la brise ébouriffant ses cheveux gris et le début d’une barbe patriarcale. Elle se tient sous le soleil, le laissant vois les étoiles sur ses épaules et celle sur son casque. Le laissant également voir que sa main repose sur la crosse du pistolet à sa taille. Avec cinq générations de chanteurs de gospel et vingt années de commandement derrière elle, elle n’a pas besoin de mégaphone. « Hart ! » Crie-t-elle. « J’ai un marché pour vous ! »

« Pas de marché, Colonel. Répondre à notre exigence ou pas, c’est votre seul choix. »

Maggie a un sourire grimaçant. Elle n’en attendait pas plus. Mais elle dit, « mais ce n’est pas votre seul choix. Que pensez-vous que vos petites boites en fer blanc là vont faire de vous quand vous ne leur serez plus utile ? Ce qui est le cas… » Elle regarde sa montre, « … juste maintenant. »

Hart secoue la tête, un geste destiné à véhiculer plus de tristesse que de colère. « Des humains sages se sont alliés à ces êtres bons, Colonel. Je ne suis pas seul, je vous l’assure, ni en danger. Ni vous ni les troupes sous votre commandement si vous livrez le Dr King. Votre réponse, s’il vous plait. »

Moment critique. « Alors je vous la donne. » Elle s’interrompt, laissant le moment s’écouler, au cas où un autre collaborateur humain écouterait. « La Présidente King m’a autorisée à vous permettre, ainsi qu’à tout autre humain qui aurait des remords sur la coopération avec l’ennemi, de revenir à la Base pour affronter les charges de désertion en temps de guerre et de trahison. Si vous vous rendez, vos vies seront épargnées. Sinon, vous affronterez la loi en son entier quand vous serez capturés. »

L’expression sur le visage de Hart ressemblerait presque à un sourire. « Et je vous offre à vous et à vos gens la même amnistie, Colonel, si vous nous livrez le bon Docteur. Maintenant. »

Les pourparlers sont quasiment inutiles, Maggie le sait. Le mieux qu’elle puisse faire, c’est gagner quelques minutes en plus pour se préparer, donner à Koda et Kirsten quelques moments de plus pour avancer. Une fois, il y a longtemps, elle a vu un film dans lequel le héros, sur le point d’être pendu, réclamait du temps pour faire sa confession. Après une demi-heure, il traitait toujours de choses comme « Maisie, et Gertrude, et Lollie, quatre fois avec Wilhelminia, et deux fois avec Tom. » Et bien sûr, les secours arrivaient juste au moment où la patience de ses geôliers était à bout. Sa propre liste, hélas, n’est pas assez longue pour inspirer ni patience ni respect. Et le peu de temps qu’elle a est en train de passer, sans aide à l’horizon. « Retirez vos troupes androïdes pour marquer votre bonne volonté, Général. Ensuite nous pourrons parler sérieusement. »

« Amenez le Dr King devant les portes où nous pourrons la voir, en signe de votre bonne volonté, Colonel, et nous pourrons parler sérieusement. »

Et ce temps vient juste de passer. Hart et ses cohortes ont dû voir le Cheyenne décoller, ils ont dû le voir revenir. Ils doivent au moins soupçonner que Kirsten n’est plus à la Base. Ils espèrent une conquête facile, rien de plus. Maggie s’écarte du créneau dans le mur derrière elle. « Maintenant, Andrews. »

Le crépitement de son fusil choque l’air de l’après-midi ensoleillé. Quasiment au même instant, la tête de Hart part violemment en arrière, envoyant du sang et de la matière grise dans un nuage de gouttes qui saisissent le soleil, brillant comme une pluie d’été. Le porte-voix tombe sur la chaussée en grattant, tandis qu’il s’affaisse. Aucun bruit, aucun mouvement depuis les bâtiments de l’autre côté de la rue, rien qui ne trahisse l’ennemi qu’elle sait être là.

« M’dame ! A l’intérieur ! » La porte derrière elle s’ouvre brusquement et Andrews la tire brusquement dans le poste de garde par les bretelles de son gilet pare-balles qu’elle a bouclé par-dessus sa combinaison de col.

« Dehors ! Maintenant ! » Lâche-t-elle en le poussant vers l’escalier avant de foncer derrière lui, deux marches à la fois. Elle sort un talkie-walkie de sa ceinture et appuie sur le bouton de transmission avant de crier « Feu ! » dans le micro au moment où ils sortent en courant de la tour au rez-de-chaussée pour aller vers la jeep qui les attend. Andrew démarre le moteur, et fait grimper le compteur dans ce qui semble être un souffle. Un obus tirée de l’un des gros canons rapidement enfoui dans un bunker artisanal ce matin, passe en arc de cercle au-dessus de leur tête pour atterrir derrière la porte dans une explosion de flammes et un rugissement. Le choc envoie une onde à travers la jeep et les secoue sur leur siège.

« Avec un peu de chance on va en bousiller quelques-uns », crie Maggie. Et dans son micro : « Retenez le feu jusqu’à ce qu’on ait l’ennemi en vue ou à proximité ! Ne gâchez pas vos munitions ! »

« Au moins on a eu ce fils-de-pute de traître », dit Andrews, avec de la satisfaction dans ces mots tandis qu’ils partent à toute allure le long de la rue principale de la Base vers le quartier général et les engins parqués autour. « Ça devrait au moins envoyer un message à tous les collabos là-dehors. »

« Ouais », dit Maggie, sa voix sonnant lugubrement à ses propres oreilles. « Mais le message qu’ils vont recevoir là maintenant c’est qu’on ne peut pas les retenir plus d’une paire d’heures, peut-être même pas, s’ils lancent une attaque massive. »

« Souvenez-vous de Fort Alamo, hein ? »

« Souvenez-vous de Fort Alamo, oui », acquiesce-t-elle. « Mais rappelez-vous autre chose. On a toujours quelques Tomcats avec de la puissance de feu. »

*******

Un petit feu grésille joyeusement au centre d’une minuscule clairière à l’ouest de la rivière. A côté, du charbon est posé dans un cercle de pierres, et sur ces morceaux de charbon, deux perdrix grassouillettes rôtissent ; des prises chanceuses de Koda avec son arc après qu’Asi les eut accidentellement effrayées de leur cachette en reniflant à la recherche d’une bonne place pour marquer son territoire.

Le héros de l’aventure est affalé sur le derrière près du feu, les yeux ouverts et vigilants à tout mouvement, espérant plus que tout que son travail durement gagné lui vaudra un bout de la prise.

L’odeur savoureuse des perdrix qui cuisent fait gronder le ventre de Kirsten et elle le couvre de sa main alors que Dakota lève les yeux de sa tâche et lui sourit. « Ça ne sera pas long. »

« Merci de ça. Je suis affamée ! »

« Tu as fini de préparer ce dont tu avais besoin sur ce truc ? »

Le rougissement de Kirsten est heureusement masqué par la lueur du grand écran de l’ordinateur. « Heu… ouais, juste maintenant », répond-elle, en arrêtant le jeu de solitaire qu’elle avait commencé. L’ordinateur lance un soupir mécanique, il gagnait, et s’éteint avec obéissance.

« Bien. » Dakota hoche la tête et retourne à sa tâche d’aiguiser le couteau de chasse qu’elle a utilisé sur les oiseaux. Alors que Kirsten regarde la scène, un sentiment de déjà vu lui arrive, si fort qu’elle se demande, bien que brièvement, si elle subit un voyage dans le temps. La femme assise à côté d’elle ressemble exactement à Koda, sauf les plumes de faucon et les vêtements qu’elle porte en ce moment. L’arme qu’elle aiguise si soigneusement à la leur du feu n’est pas un couteau, mais une épée, bien utilisée, et fort appréciée. Elle se regarde elle-même, notant de manière absente le même manque de vêtements, et elle voit, non pas un ordinateur, mais un morceau de parchemin aplati. Une plume et un petit encrier sont posés à sa droite.

La tête noire et luisante lève les yeux de son travail, le regard bleu profond croise le sien avec la même expression d’adoration totale et de dévotion, et Kirsten ne peut pas s’empêcher de sourire jusqu’à en avoir l’impression que son visage va se couper en deux.

Un haussement de sourcil noir. « Ça va ? »

Kirsten cligne des yeux, et l’impression de déjà vu, ou de voyage dans le temps, ou de quoi que ce soit que puisse être cette expérience, a disparu. Et une Dakota Rivers à l’air parfaitement normal la regarde, une question dans les yeux.

Kirsten retire ses lunettes et se frotte les yeux. « C’est juste… regarder l’écran toute la journée, je pense. »

« Mm. »

Elle jette un rapide coup d’œil et voit que Koda est déjà retourné à sa tâche, et elle laisse passer un petit soupir de soulagement. Elle referme totalement son ordinateur, le pose à côté et se lève, étirant des muscles plaisamment fatigués de leur longue randonnée. La simple fatigue physique de ces derniers temps, a été remplacée par des moments de surmenage émotionnel mêlés à des décharges d’adrénaline, la gardant à fleur de peau. Son corps, bien que fatigué, la remercie pour le répit, et elle, en retour, elle le remercie de se comporter aussi bien sous ses circonstances changeantes. Son estomac gronde à nouveau et elle rit. Elle regarde sa compagne poser ses affaires et pêcher les oiseaux sur le charbon de bois, les poser sur deux assiettes de camping déjà garnies des herbes fraîches qu’elle a prises dans la forêt.

Kirsten n'utilise même pas sa cui-fourchette et plonge dans l'oiseau farci à mains nues, enfournant la nourriture dans sa bouche aussi vite que possible, grognant, les yeux roulant d'extase tandis que la saveur épicée couvre son palais d'ambroisie. « Seigneur! » S'exclame-t-elle la bouche pleine, « c'est fantastique! »

Koda décime son propre oiseau avec un air respectueux, et des gestes plus délicats tout en passant plusieurs morceaux à un Asimov à l'air rapace. « Contente que tu aimes ça. »

« Aimer? Je n'ai jamais mangé quelque chose d'aussi bon de ma vie ! Tu aurais dû être Chef! »

« De l'exercice et l'air frais de la montagne », réplique Koda en lançant un autre morceau à Asi. « Ça le fait toujours. »

« Oui oui », désapprouve Kirsten, engouffrant toujours aussi vite ce que ses mains peuvent attraper, sa bouche et son menton largement couvert de graisse. « Tu as du talent, femme. T'as déjà pensé à ouvrir une clinique véto avec un restaurant à côté? »

« Je... pense que ça donnerait une mauvaise idée aux clients, tu crois pas? »

Kirsten réfléchit un instant puis se rend compte de ce qu'implique sa suggestion. « Beuh. »

« Beuh c'est le bon mot. »

Le reste du dîner se passe en silence, et après que les restes sont brûlés et la vaisselle faite, Dakota se rassoit contre une bûche retournée, Kirsten confortablement installée entre ses jambes, les bras sur le ventre. Toutes deux sont perdues dans la contemplation des étoiles au-dessus d'elles. Sans lampadaire, sans voiture, sans klaxon, avec le seul vent pour compagnie, la nuit est profondément silencieuse. Après un moment, Kirsten soupire.

« Qu'est-ce qui ne va pas, ma douce? » Demande Koda en posant la joue sur les cheveux blonds de sa compagne.

« Je ne... sais pas, vraiment. » Elle rit doucement. « Peut-être que j'ai une atteinte de culpabilité ou un truc comme ça. Je veux dire, je suis là... nous sommes là... au... et bien... au paradis, pendant que nos amis sont là-bas à combattre pour leurs vies, à être blessés, peut-être même tués. » Elle se tourne un peu et croise le regard de Dakota. « Quel droit ai-je de me sentir autant en paix, aussi heureuse, quand les gens qui comptent pour moi sont en train de mourir ? A cause de moi ? »

Dakota resserre son étreinte autour de sa compagne, installant Kirsten plus confortablement contre elle et elle dépose un baiser sur le dessus de sa tête. « C'est pour leur liberté qu'ils combattent, canteskuye. La leur, la nôtre, celle de tous. » Elle s'interrompt un instant puis reprend. « Penses-tu, vraiment, que si Maggie t'avait livrée à Hart sur un plateau, il aurait laissé tout le monde à la base partir comme ça ? »

« Et bien... »

Koda garde le silence, laissant Kirsten réfléchir.

« Je ne pense pas. Je veux dire, il a menti sur tout le reste, alors pourquoi dirait-il soudain la vérité là-dessus ? »

« Exactement. Hart est un opportuniste. Les androïdes lui ont proposé un marché et il tient sa partie de ce marché. Tu est peut-être le « gros lot » du moment, mais chaque homme, chaque femme et chaque enfant hors du contrôle de Westinghouse et de sa bande est la cible ultime et il ne s'arrêtera pas tant qu'il ne nous aura pas tous sous son emprise, d'une manière ou d'une autre. »

« Je sais bien », dit Kirsten en bougeant un peu. « Dans ma tête je le sais. C'est juste que... »

« Ton coeur. Tu ressens parce que tu es humaine, parce que tu es une personne de compassion, et parce que tu aimes. »

« Être humaine est difficile », marmonne Kirsten en se blottissant un peu plus dans la chaude étreinte de Koda.

« Mais ça en vaut la peine, non ? »

Le sourire de Kirsten est caché dans les plis de la chemise de Dakota. « Oh oui. »

******

« Isaac Asimov King, tire ton cul poilu plein de puces hors d'ici tout de suite ! »

Dakota ouvre un peu plus en riant le rabat de la minuscule tente à deux places et repère Asi qui trône dans sa splendeur royale sur leurs sacs de couchage, la tête délicatement posée sur l'oreiller de camping de Kirsten. Sa langue pendouille et sa queue bat de manière rythmique sur le côté de la tente.

« Je rigole pas! Tout de suite! Je t'ai fabriqué un petit nid douillet avec des couvertures, alors sors d'ici et utilise-le ! Maintenant ! »

La queue d'Asi bat plus fort contre le tissu de la tente et il joue son meilleur rôle de 'j'suis pas quelqu’un de mignon ?'

« Ne me fais pas entrer là-dedans pour te tirer par les oreilles, mon gars. »

Des yeux noirs et canins roulent vers Kirsten, qui a un petit sourire narquois. « Je crois qu'elle le pense, » dit-elle tout bas.

Asi gémit.

« Oh, crois-moi », réplique-t-elle avec sarcasme, « elle le pense vraiment. »

Avec un grognement digne des Emmy Awards, Asi roule sur le côté et se met debout, puis commence à s’éclipser, les oreilles et la queue basse, en direction de la sortie, comme un condamné sur le chemin de la chaise électrique.

« Garde ces conneries pour le vendeur d’aspirateurs et sors ton cul poilu d’ici. »

Avec un dernier regard mélancolique vers elles, il sort de la tente et renifle les couvertures que Dakota lui a préparées juste devant l’entrée. Dans un calme battement d’ailes, Wiyo glisse de son perchoir sur un arbre proche pour atterrir sur le piquet de soutien de la tente.

« Regarde », dit Kirsten, « Wiyo est venu te tenir compagnie. »

Cela vaut un regard intéressé d’Asi, qui, sur le moment, décide de tenter ses talents de chasseurs de perdrix nouvellement acquis sur la nouvelle-venue. Wiyo, qui, même de loin, ne ressemble pas à une perdrix, n’est absolument pas impressionnée. Asi aboie doucement et renifle à nouveau la tente. Wiyo secoue ses plumes et lui siffle dessus, le faisant reculer de surprise et grogner du fond de la gorge.

« Soyez gentils », leur ordonne doucement Koda en leur jetant un regard tout en poussant Kirsten dans la tente.

Elle reçoit en retour deux regards suprêmement innocents.

La tente est juste assez grande pour que Kirsten s’y tienne debout, ce qu’elle fait, les mains serrées dans le dos tandis qu’elle s’étire en grognant d’un air triste. « Seigneur, ce que je suis raide. »

« J’ai le bon traitement pour ça. »

Kirsten regarde par-dessus son épaule, un sourire sur les lèvres. « Ah oui, c’est vrai ? »

« Mm. Déshabille-toi et allonge-toi. »

Kirsten se met à rire. « Chérie, tu sais que je t’aime, mais j’ai aussi mal qu’on peut l’avoir sans avoir besoin de grandes doses de morphine. Je ne sais pas comment je pourrais contribuer à … »

« Déshabille-toi et allonge-toi simplement, s’il te plait. »

« Bon… si tu insistes. »

« J’insiste. »

Lentement et avec raideur, Kirsten retire ses vêtements, puis s’agenouille lentement sur les sacs de couchage ouverts et reliés entre eux, puis s’étire sur le ventre avec un grognement sourd. « Je pense qu’on va jouer à pile ou face si je suis un jour capable de me relever. »

« Oh », la voix douce de Koda lui parvient au-dessus et derrière elle. « Tu vas te relever. Maintenant tu fermes les yeux et tu te détends. »

Kirsten obéit sagement et sursaute juste un peu quand quelque chose de chaud et de lourd se pose sur ses épaules. « Mm. C’est quoi ça ? »

« Des paquets de chaleur. Reste détendue et laisse-moi m’occuper de tout. »

Plusieurs autres sachets viennent trouver leur place sur son dos et ses jambes, leur chaleur pénétrant immédiatement ses muscles tendus pour les amener à une relaxation graduelle et bienvenue. « Oh », gémit-elle, « c’est merveilleux. »

Quelque chose de vaguement épicé entre dans l’air à ce moment-là, et Kirsten se réveille de son demi-sommeil pour sentir son pied droit doucement pris par les grandes mains de Dakota. Un pouce puissant se pose sur son cou-de-pied et la fait siffler de douleur, puis grogner de plaisir quand l’huile chaude et la douce pression se fraye un chemin sur la plante douce de son pied. « Je suis au Paradis », lâche Kirsten d’une voix de fausset, gênée par le plaisir incroyable qu’elle ressent. « Seigneur, quelles mains tu as, mon amour. »

Le rire de Dakota résonne doucement tandis qu’elle continue à s’occuper de chaque muscle, chaque pore, chaque centimètre carré de peau sur le pied de Kirsten, apaisant la douleur avec des caresses expertes de ses doigts puissants et doux. Puis elle pose le membre relâché sur le sac de couchage et lève le second, répétant le processus jusqu’à ce que les ronflements bienheureux de Kirsten emplissent la tente.

« C’est ça, cante mitawa », murmure-t-elle amoureusement. « Laisse-toi aller ce soir. Laisse-toi aller. » Elle effleure le pied dans sa main d’un baiser et le dépose près de son compagnon, se déshabille à son tour avec langueur et se glisse dans le sac de couchage près de sa compagne. Elle retire les paquets chauds et se colle contre le corps nu de Kirsten, place la paume de sa main sur le bas du dos de sa compagne et s’endort rapidement, un petit sourire sur le visage.

 

Table des matières

 

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