fanfictions

 

INSURRECTION52

Page history last edited by Anonymous 1 yr ago

Posté le 25 janvier 2008

 

INSURRECTION

 

De Sword'n'Quill (Susanne Beck)

 

SwordnQuil@aol.com

 

écrit avec T Novan et Okasha

 

 

Traduction : Kaktus (parties 1 à 22) et Fryda (partie 23 à la fin)

 

 

 

Table des matières

 

 

 

 

 

CHAPITRE CINQUANTE-DEUX

 

« Ils ont des armes lourdes ici, et ici, dans les vallées. » Tacoma montre les lignes qui ondulent sur la carte étalée sur la table devant eux. « Et on s’est pris des tirs de missiles depuis des élévations par-là. » Il tapote à nouveau la carte, montrant les collines basses à l’ouest de la base qui montent graduellement dans la Paha Sapa sacre. « Ils sont partout autour de nous. On peut les tracer et leur tirer dessus à notre tour, mais on n’a aucun moyen de savoir ce qu’ils ont d’autre ou bien où ça se trouve. Et on va être à court de munitions dans très peu de temps. »

« On a besoin d’une reconnaissance », fait remarquer Manny. « Laissez-moi décoller avec un Apache, général. Ou bien le Cheyenne, je peux le monter assez haut, assez vite pour qu’ils ne puissent pas avoir le temps de le toucher. »

« Putain », dit Tacoma, avec un sourire grimaçant. « Un coup d’œil à ce truc leur collerait une frousse bleue s’ils étaient humains. »

Manny lui lance un regard agacé par-dessus le bandana qui entoure la partie basse de son visage, même si Maggie le soupçonne d’approuver en fait. Bon sang, elle, elle le fait en tous cas. De la suie du bâtiment du QG monte dans les airs, et passe sous le rabat qui constitue leur poste de commandement temporaire, avant de tomber en fine poussière sur la carte. Un peu plus loin, de la fumée noire s’échappe d’un réservoir de fuel en feu, mêlée à des langues de flammes. Sa puanteur, mélangée à celle de l’huile et du kérosène, leur arrive par l’air épais. Maggie remue la main devant son nez offensé et dit : « On n’a pas juste besoin d’une reconnaissance. On a besoin de puissance de feu aérienne. »

« Et tout de suite », approuve Tacoma. « Toller connaît la base aussi bien que Hart. Ils vont finir par avoir la bonne portée pour les avions. »

« Merde. » Manny repousse le mouchoir de son visage. « Général, madame… »

« Habillez-vous », dit-elle brusquement. « Rejoignez-moi sur la piste. »

Manny sort en courant de sous l’auvent artisanal, en tenant le bandana à nouveau devant son visage. Tacoma le regarde partir, les yeux troublés. « Avec le respect que je vous dois, Général… »

« Avec le respect que je vous dois, Major Rivers. Nous avons deux Tomcats pleins et prêts. Deux avions, deux pilotes. Vous êtes en charge du sol pour l’instant. Fin de la discussion. »

« Vous savez bien qu’ils ont probablement des missiles anti-aériens là-dehors. »

« Probablement », acquiesce Maggie. « On doit juste les éviter du mieux qu’on peut. »

« On fera ce qu’on pourra pour attirer leur tir, Général. »

« Avec prudence, Major. Avec prudence. Vous serez au moins capable de voir l’un de nous. Quand vous le ferez, balancez leur tout ce que vous pourrez. Andrews. »

« Madame. »

« Allons-y. » Elle se tourne à nouveau vers Tacoma. « Souvenez-vous que je réponds de vous à votre sœur. Ne faites rien qui me fasse scalper. »

Un éclair de dents blanches lui répond tandis qu’il se retourne pour étudier la carte, tapant des coordonnées dans son scanneur ; Maggie fonce vers la jeep, ses bottes de vol résonnent fort sur la chaussée. Andrews la suit à la même foulée. La course vers la piste est plus éprouvante que celle, terrifiante, depuis le portail, les virages serrés, les bonds sur les dos d’âne avec des secousses qui feraient sauter les portières d’un véhicule civil. Elle se tient fermement à la barre et marmonne une prière secrète à Yemaya, l’équivalent de la Ina Maka de Koda.

Fais qu’on arrive à temps. Fais qu’on ait le temps de décoller.

A mi-chemin, un obus de mortier passe en hurlant au-dessus de leur tête pour atterrir quelque part près d’un hangar de maintenance. Un second le suit avant que Maggie n’ait le temps de reprendre son souffle. Le jumeau frappe comme un éclair, enrobant le bruit de la jeep et son moteur hurlant dans un brouillard de bruit blanc. De la fumée s’élève de la rue et part le long de la piste, et une seconde colonne de quelque part de l’autre côté de la rangée de hangars. Le cœur de Maggie lui monte à la gorge, l’empêchant de parler. L’ennemi a trouvé la bonne portée. « Allez ! » Hurle-t-elle et Andrews enfonce la pédale d’accélération, serrant les dents, faisant bouger ses os dans leurs articulations. Les derniers cinq cents mètres passent dans un brouillard, tandis que les missiles commencent à tomber tout autour de la piste comme de la grêle mortelle, déchirant la rue juste devant eux, creusant un cratère que Andrews rate de peu, les pneus du côté du conducteur passant à quelques millimètres du bord.

Trente secondes plus tard, la jeep glisse et s’arrête sur l’aire qui flanque la piste principale nord-sud. Les deux Tomcats sont devant les portes du hangar, l’un avec le cockpit relevé, l’autre, avec Manny portant combinaison et casque aux commandes, déjà en train de se refermer. Maggie retire sa veste en kevlar et son équipement de terrain tout en courant, elle attrape le casque du sergent qui attend, le passe sur sa tête et grimpe le long de l’échelle pour entrer dans le cockpit avant de l’appareil. Elle s’attache d’une main, fixe son masque à oxygène, frappe les séquences pour les vérifications automatiques de système qui devraient normalement demander un quart d’heure. Aujourd’hui elles prendront le temps qu’il lui sera nécessaire pour se mettre en position pour le décollage. Les diodes vertes et rouges dansent sur le petit écran, mais les seuls chiffres qui comptent sont ceux qui lui disent que ses réservoirs sont pleins vers le haut et l’affichage qui confirme le statut des missiles qui bruissent sous ses ailes. Il lui vient à l’esprit que ça pourrait ben être la dernière fois qu’elle vole jamais, qu’elle n’a rien à gagner, que du temps à perdre, mais l’habitude est trop forte, et elle continue à suivre la liste de vérifications tandis qu’elle ferme sa bulle en plexiglas. Les chiffres bougent toujours devant elle, elle renverse les moteurs et commence à se positionner vers le bout nord de la piste.

Elle a martelé ça dans la tête de ses élèves pilotes pendant quinze ans. Si vous devez voler, vous n’avez pas d’options. Faites-le bien. Faites-le bien la première fois.

Faites-le bien la dernière fois aussi.

D’un geste de la main, elle fait signe à Manny de se mettre en position sur son aile gauche, sur un côté et derrière. Tandis qu’elle tourne pour faire sa course, un missile déchire la piste juste derrière elle, et elle ouvre la manette, pas le temps pour prendre graduellement de la vitesse, et elle fonce sur la piste, arrivant à 1G avant même d’atteindre le bout, Manny sur ses talons. Puis elle tire sur le nez, sent la poussée d’air sous ses ailes, et elle est dans les airs, grimpant presque à la verticale vers le soleil.

A trois mille mètres environ elle se redresse, des bouts de nuages naviguent comme des plumes sous elle tandis qu’elle se tient en silence au-dessus des vallées en rangs et des champs verdoyants dessous. Le soleil brille sur le nez de son avion, saisissant le bord de la bulle en plexiglas tandis qu’elle tourne pour faire un grand arc de cercle vers le sud et l’ouest. Dessous elle peut deviner la grille rectiligne de Rapid City et les rubans sombres de l’autoroute où ils ont résisté contre les androïdes un jour, il y a une éternité. Elle redresse ses ailes et revient vers Ellsworth, tapant pour récupérer l’affichage du moniteur du copilote sur son propre écran. Le radar ne pourra peut-être pas repérer l’ennemi, mais les caméras devraient pouvoir le faire. Même si ces foutus boites de conserve ont trouvé un moyen de se masquer des fréquences longues ondes, même s’ils peuvent se rendre effectivement invisibles, ils ne peuvent pas se rendre transparents. Si elle peut trouver les anomalies, elle peut les bombarder.

Et les amener à leur fin une fois pour toutes.

Loin à l’est, le soleil envoie des éclairs d’argent qui doivent être le Tomcat de Manny, qui tourne comme elle pour fouiller le sol sous eux. Les gorges et les ruisseaux de lave ancienne qui s’étirent entre la base et les Blacks Hills ondulent au loin en dessous, leurs formes coulant sur le paysage. Les lentilles des caméras, assez puissantes pour montrer un simple bouton d’or qui pousse dans la prairie de l’été, ne montrent rien d’intéressant. Pas de colonne armée, pas de masse grinçante de chair à canon en titanium.

Le spot apparaît sur son écran sans avertissement, grimpant quelque part vers elle depuis une gorge sinueuse qui part de la branche sud de la Cheyenne. Elle pousse le nez du Tomcat, et un missile air-air Sparrow fonce de dessous l’aile gauche, se verrouillant sur sa cible tandis que Maggie grimpe et roule sur le côté, revenant vers son point de lancement avant de frapper les coordonnées dans le système de guidage laser qui va envoyer 250 kilos d’explosif de haute puissance sur l’ennemi. Le spot offensant disparait de son affichage une demi-seconde avant qu’elle n’envoie la bombe. Avec un peu de chance, elle va exploser tout le nid, mais elle ne peut pas compter sur la chance. Ni se permettre d’être généreuse avec sa cargaison.

Un autre missile sol-air monte vers elle tandis qu’elle fait une boucle vers Ellsworth par le nord, et elle s’en débarrasse, de lui et de son lanceur, aussi facilement que la première fois. Il n’y a toujours aucun signe de la force androïde qui est apparue autour de la base plus tôt ce matin ; la seule indication qu’ils n’étaient pas une hallucination ou une sorte de projection bizarre d’image, c’est le tir d’artillerie qui se déverse sur ses forces terrestres tandis qu’elle cherche leurs opérateurs, et même ainsi, il n’y a aucune évidence qu’il y ait plus d’un opérateur pour chaque.

Et si… ?

Mais c’est une idée fantasque. Ils doivent être là quelque part. Ils le doivent.

Si j’étais une mule, où irais-je me perdre ? Si j’étais une machine à tuer en métal avec des circuits imprimés à la place du cerveau et des fils de cuivre à la place de nerfs, où irais-je pour brouiller les radars et éviter la détection par des moyens conventionnels ?

Maggie descend bas pour obtenir une image plus claire d’un convoi de véhicules sur une route de ferme, mais ce ne sont que les ruines toujours présentes des premiers jours de l’insurrection. Elle met de la vitesse et regrimpe, dans un mouvement circulaire à travers les nuages vaporeux vers la relative sécurité du ciel. Sous elle, la terre monte régulièrement, de la roche de fond noire déposée par les volcans quand les prairies du nord se trouvaient sous une mer intérieure jusqu’à l’élévation des Black Hills elles-mêmes, terre sacrée pour le peuple Lakota depuis la nuit des temps.

Où irais-je?

Il y a de l’or dans ces collines.

De l’or.

Pas de l’or. De l’uranium. Du vanadium. Tout ça exposé à ciel ouvert sur les gradins des énormes mines creusées dans la terre au début du siècle, fermées par les traités renégociés par les Oglala et les Cheyennes du Nord moins d’une dizaine d’années auparavant et jamais refermées.

Du minerai radioactif, des masses énormes, se libérant en permanence des électrons de ses propres bandes de fréquence. Ça a été un endroit douloureux pour les citoyens locaux pendant des années, perturbant les radios de tchatche perpétuelle, réduisant les téléphones mobiles à des émissions statiques crachouillantes, interférant avec les transmissions des transports aériens civils. Combien ? Peut-être assez pour masquer les émissions de masses plus petites et brouiller les signaux de détection entrants, même les fréquences spéciales militaires.

C’est là que j’irais si j’étais un androïde.

Elle tourne à nouveau vers le sud et fait une série de mouvements circulaires qui couvre une étendue de terres plus habitables entre les Black Hills et les Badlands vers le sud et l’est. Elle vole d’une main et avec la moitié seulement de son cerveau, les années, les dizaines d’années, de pratique plus enracinées maintenant que l’instinct même, elle scrute le sol sous elle, faisant zoomer la caméra sur chaque surplomb qu’elle ne reconnaît pas, chaque lueur de soleil sur du métal tordu ou la surface plissée d’un char arrêté.

Pendant vingt minutes elle vole bas et lentement. La caméra lui montre des vaches qui broutent, un étalon qui court avec ses juments, un coyote qui fait le gros dos dans l’herbe haute à la poursuite de quelque chose d’invisible sous ses brins verts, un humain avec un fusil, pétrifié tandis qu’elle passe, ne cherchant même pas à courir se mettre à l’abri. Les mines elles-mêmes sont désertes, de grandes blessures ouvertes dans le corps de la Mère, leurs gradins descendant dans la terre comme les cercles se rétrécissant de l’Enfer de Dante. Il n’y a aucun signe des androïdes.

La déception la submerge, lui laissant un goût d’acide dans la bouche. Ces foutus trucs doivent bien être invisibles. Peut-être qu’ils sont invisibles. Peut-être que son cerveau a rétréci sous le stress des dernières semaines.

Peut-être que Hart avait raison. Elle n’est pas fait du bois de commandement, ne l’a jamais été.

Peut-être qu’elle n’est même pas un foutu bon pilote.

Elle passe encore une fois sur les canyons qui serpentent dans les badlands, et suit les chemins tortueux des rivières asséchées au milieu de la roche nue où les restes de l’éternité passée s’ouvrent au soleil qui se tient maintenant à mi-chemin de midi, grattant le paysage de sa lumière biaisée et rude. Les rochers se tiennent là comme des cauchemars sortis d’une légende ; des géants devenus pierre, la femme de Lot, qui a regardé derrière elle vers la cité en flammes, transformée en un pilier de sel. Aveuglément brillant, courant dans l’ombre, des ruisseaux qui nourrissent la White River les traversent, le soleil brille depuis leurs surfaces en couches de lumière.

Et là, dans la courbe d’un ruisseau étroit, la lueur de leurs corps de métal qui se mêle au reflet de l’eau, ils sont là.

Des milliers. Immobiles, ils se tiennent en rangs aussi raides que les soldats de terre cuite de Xi’An, aussi inconscients de la chaleur qui brûle la roche sèche que la roche elle-même. Tandis qu’elle passe, un mouvement les traverse ; leurs senseurs ne sont pas fermés. Mais au moment où ils réagissent, elle est déjà loin vers l’ouest, entrant la séquence de libération de la bombe dans sa console tout en revenant en arrière. Elle passe de nouveau, bien au-dessus d’eux cette fois, lâchant le long bâton de 250 kilos qui va les réduire à l’état de métal fondu. Sa vidéo lui montre la chaîne parfaite des explosions qui la suit, les nuages de fumée et de poussière qui montent du canyon, ici un surplomb qui tombe sur les ruines d’androïdes, là une tour de basalte qui s’écrase.

Hoka hey. C’est un bon jour pour tuer.

Maggie s’autorise un sourire tandis qu’elle fait un second, puis un troisième tour pour vérifier s’il reste des ennemis debout. Elle n’en trouve pas ; rien d’autre sur le visuel que de la pierre effondrée et du métal en charpie. Satisfaite, elle laisse le soulagement la pénétrer et agite son aile, en partie au cas où Manny ou quelqu’un d’autre depuis le sol peut la voir, en partie par pure satisfaction. Elle peut sentir les nœuds de sa nuque et dans les muscles de sa colonne se délacer, se déroulant comme des cordes.

Mission accomplie. Elle reprend sa route vers la maison.

Tandis que la terre glisse sous elle, les badlands et la prairie, elle laisse son esprit partir vers ce qui l’attend au retour. Visiblement les androïdes et leurs alliés humains… ou peut-être leurs maîtres ? A ce point elle n’est pas sûre de savoir ce qu’était Hart, un dupe ou un agent, un otage ou une taupe… ils ont décidé de les matraquer avec de l’artillerie, de tailler en pièces les pistes pour poser leur défense aérienne, et bouger à plaisir. Mais pas forcément en nombre. Il faudra qu’elle fasse le tour de la base, pour lancer ses derniers missiles sur les emplacements armés. Ils ne détruiront pas les obusiers ou les mortiers lourds, mais ils devraient réduire leurs équipages en pièces avec netteté. Deux séries de frappe les font passer de air-air à air-sol ; les gros canons génèrent assez de chaleur pour les repérer. En admettant que Manny ne les a pas bombardés jusqu’à leurs vies futures.

Question : où va un méchant androïde quand il meurt ?

Réponse : chez Halliburton.

La blague est aussi vieille que les premiers modèles militaires de Westerhaus, une flèche lancée à son rival pour les marchés de l’armée. De l’histoire ancienne maintenant. (NdlT : Halliburton est une multinationale militaro-industrielle qui a fourni l’armée américaine pour la guerre en Irak, l’auteure fait un jeu de mot Hell : enfer et Halliburton).

Maggie passe sur Rapid City, et fait un mouvement circulaire vers le nord pour scruter les vallées autour d’Ellsworth. Elle ne voit que la rivière, qui roule dorée sous le soleil occidental, les bois, la masse des Black Hills qui montent vers le ciel. Elle ressent une nostalgie bizarre à revenir, en partie l’accueil qu’elle associe toujours avec la réussite d’une mission, en partie quelque chose qu’elle ne peut nommer, quelque chose qui émane du sol sacré sous elle. Tout va bien.

Dans la partie la plus à l'est de son arc de cercle, elle passe au-dessus de l'autoroute où les débris de la bataille s'étalent sur des kilomètres. Son écran ne lui montre que les restes torturés de métal des chars éventrés et consumés de l'intérieur, la ligne effondrée du premier mur défensif. Rien ne bouge à part le vent dans les arbres. Elle peut rentrer à la maison.

Alors qu'elle prend son virage, le soleil se reflète sur quelque chose à quelques kilomètres plus à l'est sur la route. Quelque chose de brillant, quelque chose de métallique.

Quelque chose en mouvement.

Maggie tire sur le manche et repart vers les nuages, poussant les réacteurs pour accélérer. Une fois qu'elle s'est rétablie, elle scrute l'étendue de goudron sous elle.

Encore des androïdes. Pas des milliers, plutôt quelques centaines, qui marchent en colonne serrée vers Ellsworth. Des renforts? Des retardataires? Elle n'a aucun moyen de le savoir. Ni la puissance pour les détruire. Manny le pourrait, mais Manny ne les a visiblement pas vus. Avec un peu de chance ils ne l'ont pas vu non plus. Elle ne va pas briser le silence radio.

Il ne lui reste plus qu'une arme. Elle vérifie sa jauge de fuel. Le Tomcat transporte près de 10 000 litres de kérosène; près de la moitié de ce qui lui reste dans les réservoirs. Assez pour faire le boulot.

Ses prémonitions lui reviennent. Avec les pistes et les hangars pilonnés par les tirs ennemis, c'est bien son dernier vol. Il faudra qu'il compte.

Elle calcule avec soin la distance et la trajectoire vers la colonne ennemie et entre les coordonnées dans le pilote automatique. Elle relâche ses derniers missiles et dirige le nez du Tomcat vers la terre d'une main et pousse le levier d'éjection de l'autre.

Rien ne se passe. Le sol monte vers elle, la colonne des androïdes grossit à vue d'oeil. Elle tire à nouveau sur le levier, encore et encore.

Au troisième essai, le cockpit saute et elle s'envole hors de l'appareil tandis qu'il accélère dans sa descente. Mais le délai lui a coûté et sa tête heurte la verrière durement, tandis que son siège devient un projectile. Elle voit l'éclair argenté tandis que son Tomcat fonce vers la terre, le ciel bleu au-dessus d'elle.

Et l'obscurité se fait.

La nuit est bleue autour d'elle, le bleu profond de l'océan profond. Au-dessus d'elle, les étoiles dansent en mouvements majestueux, lançant des banderoles de flammes tandis qu'elles tournoient et virevoltent, des joyeux qui brûlent froidement en nuances d'améthyste, d'émeraude et de saphir, de rubis éclatant et de topaze au coeur enflammé. Une brise passe et rafraîchit son visage, apaisante sur sa peau. Elle remue les aiguilles de pin qui entourent l'espace dégagé où elle est allongée, murmurant doucement.

Il y a des voix dans le vent. Si elle essayait, elle pourrait les distinguer. Mais elle est fatiguée, si fatiguée. Elle est allongée sous un nuage de soie blanche. Peut-être est-elle morte et que c'est son linceul.

Si c'est le cas, se dit-elle, la mort n'est pas si terrible après tout. Elle sait que l'une de ses jambes est tordue sous elle et indéniablement cassée; à la façon dont le sang bat dans sa tête, elle est peut-être cassée aussi. Elle peut sentir l'herbe à travers une fraîche humidité au-dessus d'une oreille ; encore une bizarrerie. Quelque chose est arrivé à son casque apparemment. Peut-être que la personne qui l'a allongée ici lui a enlevé. Mais c'est étrange, elle a l'impression d'être allongée par terre. Pas de cercueil, pas de plateau funéraire, pas de bois empilé. Juste le linceul de soie.

Avec effort, mais sans douleur, elle tourne la tête. Juste hors d'atteinte, un grand félin est assis et la regarde, son pelage argenté malgré l'étrange manque de clair de lune qui bruisse dans l'air, les yeux d'un ambre profond ressortant de l'ombre. Le pelage clair sur son ventre fait des tourbillons plus sombres, faits, Maggie le sait, par son bébé qu'elle nourrit. Élégante par sa longueur, sa queue s'enroule sur ses pattes.

Tu erres, ma soeur, dit le félin dans le silence, Igmu Sapa Winan.

Où ? Répond Maggie sans un son. Et pourquoi ?

Tu as un pied sur la Route Bleue. Si tu le souhaites tu peux traverser.

Si je le souhaite ?

Ou pas. Veux-tu que je fasse venir de l'aide de ceux de ta race ?

Sa race. Elle y réfléchit un instant. Elle ne connaît que deux ou trois personnes de sa race, peut-être quatre, qui pourraient entendre un tel appel. Aucune ne peut être écartée de son devoir.

Il serait facile de se laisser aller. Une image se forme dans son esprit, spontanément, d'arbres gigantesques entourant un lac dont les eaux de pourpre profond viennent lécher les rives parsemées de gentiane et d'ancolies élancées. Tandis qu'elle regarde, un daim hivernal boite vers la rive, le sang coulant d'une blessure à l'épaule, ouverte jusqu'à l'os. Maggie tressaille à ce qui doit être de la douleur, mais tandis qu'il se penche pour boire, le sang se fige. La chair se referme, la peau et le pelage s'étalent pour la recouvrir, et il se tient là reformé, le soleil coulant des arbres vers lui. Une femme se tient près de lui, sa robe de cuir teinte en vert, des coquillages jaunes et des grains en rangées tout le long comme des graines de blé. Ses cheveux noirs tombent dans son dos presque jusqu'à ses genoux, de l'argent luit à ses oreilles et à ses poignets.

Mère, dit Maggie silencieusement, transpercée de respect.

Selu, la femme, lui répond. Ceci est Ataga'hi, où les proies viennent pour être guéries. Bien que tu soies une guerrière et que tu aies tué plus de deux-pattes que la plupart, tu n'as jamais blessé aucun de tes frères et soeurs à quatre-pattes. Les chasseurs ne peuvent venir ici. Vas-tu boire, Femme-Chat Noire ?

Mon peuple, est-il en sécurité ?

Il l'est.

En réponse, alors, elle se lève et avance avec précaution vers le lac. L'herbe se plie doucement sous ses pas et elle n'est pas surprise de voir que son échine s'est pliée de telle façon qu'elle ne peut plus se tenir debout. Ses oreilles, inhumainement acérées, perçoivent le murmure de la petite vie qui l'entoure, le cri des oiseaux semblable à de la musique. L'eau, tandis qu'elle se penche pour laper, glisse fraîche sur sa langue, et elle boit à satiété, la vie se déversant à nouveau en elle, et la résolution avec elle.

Puis elle est de retour dans son corps, et elle hoquète tandis que les sensations reviennent à flots en elle de ses os brisés et de ses muscles tordus. Mais le puma la regarde toujours, tranquillement. Je vais les appeler, dit-elle.

Pendant un instant Maggie pense voir double. Un second grand chat se tient près du premier, la fixant de ses yeux d'un marron chaleureux. Et il y a un lynx aussi, qui lui sourit à pleines dents.

Tiens bon, dit-il, on est en chemin.

Le bleu commence à diminuer autour d'elle. Le puma également, telle une ombre liquide dans la nuit. La douleur de sa jambe lui parvient dans une vague qui grossit, et entraîne avec elle sa propre obscurité. Allez-y, dit-elle au vent tandis que les mots commencent à la déserter. Bougez-vous le cul.

*******

L’antilope se précipite dans le sous-bois et plonge dans le taillis qui borde la prairie ouverte vers l’est. Koda la suit sans faire d’effort pour être silencieuse, son chapeau tombé quelque part quand elle est entrée sur la bande boisée, son arc dans la main droite, une flèche engagée. Devant elle, la croupe du jeune mâle crée des tâches blanches, et elle écarte les branches basses de son visage tandis qu’elle le suit rapidement à travers les jeunes arbres qui la fouettent. La transpiration qui coule lui pique les yeux, brouillant sa vision, mais elle ne peut pas s’arrêter pour l’essuyer. Si elle peut rester à bonne distance, elle l’aura quand il sortira à découvert de l’autre côté.

Le bois est plus large qu’elle ne le pensait au départ, et elle glisse sur une rive escarpée vers un cours d’eau, et se prépare à la chute comme un skieur. L’antilope, devant elle, entre dans l’eau en éclaboussant et sort de l’autre côté avant qu’elle ait le temps de tirer sa flèche. Elle n’a pas le temps non plus d’attraper son fusil et de viser, au moment où elle sera en position, il sera de nouveau sur le sol ferme. L’antilope, un pronghorn peut courir à plus de cent kilomètre/heure, aussi vite qu’un guépard. Si elle est trop loin derrière quand ils atteindront à nouveau la lisière de l’herbe, elle le perdra à coup sûr. Elle traverse le ruisseau qui lui arrive à la cheville en deux foulées, rampe sur les genoux et une main tandis qu’elle se dépêche de monter le surplomb en calcaire de l’autre côté, ignorant la brûlure soudaine quand elle s’égratigne la paume sur le rocher. Son cœur bat dans sa poitrine et son souffle devient saccadé et haletant. Elle a couru pendant la plus grande partie des deux kilomètres, dont la moitié sur le plat, depuis qu’elle a écarté le jeune mâle d’un troupeau. La viande leur fera économiser leurs rations pour les cas d’urgence, et gagner un jour ou deux. Et Asi, retenu de force de la suivre, appréciera sa part.

Le soleil passe là où le bois commence à se rétrécir, le pronghorn file maintenant agilement sur la litière de moisissure et de feuilles qui couvre le sol entre les troncs de pins et de trembles, et il gagne de la vitesse. Avec une dernière poussée Koda se lance vers lui, même alors qu’il sort des arbres et disparaît. Elle jure entre ses dents, avec le souffle qu’il lui reste,et le suit, son sang n’étant pas prêt à la laisser abandonner bien que son cerveau lui dise que l’antilope est déjà bien loin.

Quelque part juste devant elle, le craquement d’un coup de feu dérange l’air calme de l’après-midi. Koda s’arrête brutalement juste au bord du bois, retire la flèche de son arc qu’elle range tout en attrapant son fusil sur son épaule pour le prendre en main. Avec prudence elle avance à la lisière, laissant un tronc de pin entre elle et qui que ce soit qui a tiré. Elle plisse les yeux à cause du soleil et ne peut voir que l’onde des brins d’herbe courts, mêlés ici et là avec des fétus de sauge et de mauve, épaissis par les boutons colorés de rose. Derrière l’écran des hautes pointes, quelque chose bouge. Quelque chose de grand, qui se penche maintenant vers quelque chose d’autre sur le sol.

Koda sort à découvert, le fusil relevé. Elle n’est pas vraiment préparée à tuer un autre humain pour son souper, mais pas non plus à abandonner sans protester. Pas quand elle a fait le travail, pas quand elle a mené une chasse juste. Elle garde le canon de son fusil pointé vers quoi que ce soit ou qui que ce soit accroupi de l’autre côté du bosquet dense, et reprend son souffle avant de crier. « Hé ! Vous là ! Levez-vous ! Lentement ! Ou je tire ! »

Deux secondes passent. « Maintenant ! » Hurle-t-elle et elle tire une balle dans le sol à ses pieds. « La prochaine ne sera pas un avertissement ! »

 

Table des matières

*********

Comments (0)

You don't have permission to comment on this page.