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INSURRECTION53

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Posté le 23 juin 2008

 

INSURRECTION

 

De Sword'n'Quill (Susanne Beck)

 

SwordnQuil@aol.com

 

écrit avec T Novan et Okasha

 

 

Traduction : Kaktus (parties 1 à 22) et Fryda (partie 23 à la fin)

 

 

 

Table des matières

 

 

 

 

 

CHAPITRE CINQUANTE-TROIS

Ecrit par Susanne Beck et Okasha

 

« D’accord ! D’accord ! » C’est une voix d’homme, riche et sonore. Il sort de derrière les sauges, il a des cheveux noirs frisés et porte une barbe bien rasée qui brille dans le soleil, une fine couche de sueur donne une lueur argentée à sa poitrine et aux muscles proéminents de ses bras et de ses épaules nus. Il est grand, plus grand qu’elle, et taillé comme un lutteur. Pendant un instant on dirait qu’il est fait de bronze, sculpté par Michel-Ange ou Le Bernin, pour se railler de leurs clients sanguinaires qui trébuchent dans les couloirs du Palais du Latran. Puis un sourire penaud traverse son visage et ses mains s’écartent sur les côtés. « Je suis désolé. C’était votre pronghorn ? Je pensais qu’un fauve lui courait après, c’est tout. »

« Ouais, » dit Koda, plus calmement, le canon de son fusil toujours pointé sur la cible de son ventre. « N… je lui courais après depuis quelques kilomètres. Depuis l’autre côté de cette frondaison. » Allez, sois un gentil garçon. Abandonne.

« Ecoutez », dit-il, le sourire doucereux toujours sur ses lèvres. « Vous l’avez chassé, je l’ai tué. On partage ? »

Ce n’est pas, dans ces circonstances, un mauvais marché. La moitié de l’antilope c’est déjà une prise substantielle. « Très bien », dit-elle, baissant son fusil sans retirer le doigt de la gâchette. « Je vais vous aider à le dépecer. » Elle va devoir poser le fusil, mais elle aura toujours un couteau dans la main. La lueur dans les yeux marron de l’homme lui dit qu’il comprend mais qu’il n’est pas offensé.

Bien au contraire, on dirait. Il tend une énorme patte vers elle. « Ariel Kriegesmann. Appelez-moi Ari. »

« Très bien », dit-elle, en faisant passer son 30.06 dans sa main gauche pour lui tendre la droite. « Koda Rivers. »

Il ne donne aucun signe qu’il a reconnu ce nom, et se contente de hocher la tête. Sa poigne est ferme, mais pas la prise écrasante qu’elle a rencontrée chez des hommes voulant montrer leur virilité. « Bienvenue à Elk Mountain, madame. » Il montre la ligne de collines qui s’élève à l’ouest par-delà les kilomètres de prairie. Les pointes de Medicine Bow Range s’élèvent dans le ciel par-delà, brillantes de neige tardive.

« Koda ! » Le cri surgit de derrière eux, ponctué par un aboiement furieux. Asi traverse la distance depuis les arbres, Kirsten arrivant plus lentement derrière, son arme toute prête. Le Stetson vagabond de Koda est posé sur sa tête, envoyant des ombres sur son visage. « Tu vas bien ? »

Le regard de Kriegesmann passe de l’une à l’autre. Un sourcil dressé, il demande. « Des amis ? »

« Des amis », confirme Koda, bien contente d’avoir un renfort. « Asi », dit-elle, « Annie, je vous présente Ari. On va partager le dîner. »

Avec un rapide coup d’œil en dessous à l’intention de Koda, Kirsten tend sa main libre et Asi se laisse gratter la tête et le poil. « Joli chien », dit Ari, admiratif, en tournant son sourire mille watts vers Kirsten. « Tu prends grand soin de tes dames, hein, mon gars ? »

« Besoin d’aide ? » Demande Kirsten, en glissant leurs sacs de ses épaules. Asi s’étire près d’eux, la langue pendante. Koda secoue la tête et Kirsten se laisse tomber les jambes croisées sur le coussin artisanal, son fusil toujours posé sur les genoux.

Koda pose son propre fusil et tire le couteau qui pend à sa ceinture. Elle s’agenouille près de l’antilope, dont toute la grâce et la beauté sont maintenant figées, et commence à chantonner doucement.

« Tatokala, misakalak

Antilope, petit frère,

coureur agile,

Nous te remercions de nous donner ta vie

Pour que nous puissions vivre.

Marche en paix sur la Route Bleue.

Que l’herbe soit verte

et l’eau claire,

puisses-tu courir librement

Pour toujours.

Han ! »

« Han », répète doucement Kirsten. Elle a déjà vu Dakota faire ceci et elle peut suivre le sens de la prière si elle ne comprend pas tous les mots.

Kriegesmann écoute respectueusement, les yeux baissés. Il croise son regard et demande. « C’était du Lakota, n’est-ce pas ? Vous êtes traditionnaliste ? »

Elle hoche la tête et se penche sur sa tâche, éventre l’antilope et sort le foie et les reins pour Asi, qui arrive à son sifflet et s’installe pour manger avec un plaisir évident. Ariel regarde Koda et Kirsten tour à tour. « Toutes les deux ? » Demande-t-il.

« Toutes les deux », répond Kirsten. Le ton de sa voix est fortement autoritaire, et Koda sourit en silence. Traduction. Sors de ma cour.

« Je peux comprendre. » Kriegesmann hausse les épaules, l’air peu perturbé. « Ma communauté est plutôt traditionnelle aussi. »

« Communauté. »

« Nous sommes environ cinquante, la plupart de Caspar. Un groupe de ma banque étaient par ici pour faire des raquettes, de la motoneige et ce genre de truc quand l’insurrection a frappé. On a reçu quelques survivants de plus depuis. »

« Votre banque ? » Koda lui lance un regard incrédule.

« La First American. Je suis comptable. Enfin je l’étais. »

« Vous n’avez pas l’air d’un banquier », dit-elle sèchement.

« C’est parce que vous m’avez pas vu dans mon costume-cravate. Vous voyez ça ? » Il sourit et montre un de ses yeux. « Ça, c’est la véritable lueur capitaliste. ».

Soit il est étonnamment hypocrite, soit il tente de se montrer charmant. Koda a connu très peu de banquiers hypocrites dans sa vie. Aucun en fait. Elle attend ce qui ne va pas manquer d’arriver.

Et ça arrive. Kriegesmann s’assoit sur ses talons et essuie la sueur de son front, sa main rouge de sang jusqu’au poignet. « Dites. Pourquoi vous viendriez pas au campement toutes les deux ? » Asi lève les yeux de son festin, et grogne les oreilles rabattues, ce qui fait rire Kriegesmann. « C’est bon, mon gars. Tous les trois. Je ne sais pas où vous allez, et je ne vais pas vous le demander, mais vous aimeriez peut-être passer une nuit sous un toit. On a un générateur. Et de l’eau chaude et des douches. »

« Merci », dit Koda d’un ton neutre, « mais il faut qu’on y aille. »

« Nous avons aussi », dit-il, et sa voix prend un ton sérieux, « quelques enfants malades. Vu la façon dont vous avez préparé ce mâle, soit vous êtes une bouchère professionnelle, soit vous êtes médecin. Nous apprécierions que vous jetiez un coup d’œil sur eux. Et nous vous remettrons sur le chemin avec un sac plein quand vous repartirez. »

« Vos enfants ? »

« La fille de ma sœur et quelques autres. Ils ont attrapé un truc avec des taches il y a quelques semaines, avant que le temps ne change. Et on dirait qu’ils ont un rhume permanent maintenant. »

Des taches et une infection respiratoire qui traîne. Toutes ces choses infortunées peuvent arriver par suite de rougeole ou de varicelle. Avec la quasi-disparition de beaucoup de maladies infantiles, beaucoup de parents ont choisi d’éviter les effets indésirables de la vaccination. Des choses encore pires peuvent arriver avec la scarlatine. Ce n’est pas bon. « Vous avez des antibiotiques ? »

« Juste ce qui restait dans l’armoire de premier secours à la résidence. Tout est parti. »

Et a probablement été mal utilisé, et sur utilisé. Elle regarde Kirsten. « Qu’en penses-tu ? »

« C’est bon pour moi », dit celle-ci. « C’est loin ? »

Kriegesmann pointe les pentes d’Elk Mountain au loin. « A peu près à trois heures de marche, peut-être moins. »

Koda essuie le sang sur son couteau dans l’herbe, puis en attrape une poignée pour le nettoyer un peu mieux. « Je vais tailler une perche. On allait par-là de toutes les façons, on ne perdra pas de temps si on reste pour la nuit. »

Dix minutes plus tard, l’antilope à peu près préparée est attachée soigneusement à une branche droite de tremble. Koda en met un bout sur son épaule et Kriegesmann prend l’autre. Asi marche à côté d’eux tandis qu’ils traversent l’étendue de prairie, Kirsten avance avec le fusil toujours posé dans le creux de son coude. Les ombres s’allongent tandis que le soleil commence à se glisser derrière les montagnes, et la brise se rafraîchit. Les nuages assombrissent l’horizon au sud. Au-dessus d’eux, un faucon suit les courants, les ailes et la queue étalées tandis qu’elle glisse dans l’air. Son cri leur parvient, aigu et clair comme de l’acier. Kriegesmann lève les yeux, de l’admiration sur le visage. « Un queue-rouge », dit-il. « Il y en a beaucoup par ici. Des aigles royaux également. Mais vous les appelez aigles pomarins, non ? »

« Wanblee gleshka », répond Koda. « Wakan. »

« C’est ça », dit Kriegesmann, et il continue à marcher.

Le crépuscule descend, épais, autour d’eux quand ils atteignent la résidence. Kirsten a boité pendant le dernier kilomètre au moins, et même les muscles de Koda commencent à se raidir. La pensée de l’eau chaude, une faible tentation au début, est devenue une obsession massive. Du vrai savon. Se tenir sous la douche pendant que le jet frappe sa peau, pétrit les nœuds sur son cou et son crâne. Les bains de ces derniers jours ont été des exercices d’endurance en eau froide, hygiéniquement adéquats mais loin d’être confortables. Bien loin de l’être.

Je tuerais pour un bain chaud. Non, pas tuer. Mais peut-être mutiler quelqu’un. A commencer par le beau mec là.

Un poste de garde bloque leur chemin à mi-chemin environ sur la montagne. Une chaine tendue en travers de la route à hauteur de genou barre le trafic motorisé plus gros qu’une moto. Les deux moitiés du portail sont redressées, de vagues taches de rouille s’agglomèrent sur ses boulons et ses vis. Koda n’a vu aucun signe de passage de véhicule, aucunes traces jumelles d’herbe aplatie sur la prairie, pas de marques de pneus sur les sections de chaussée nettoyées par la neige et la pluie de ces derniers mois. Comme ça, on dirait que les invités et le personnel du parc ont utilisé toute leur essence assez tôt et ne se sont pas embêtés à baisser les doubles barres depuis. La sentinelle en place, à peine plus qu’une silhouette dans l’obscurité naissante, grogne et fait signe à Kriegesmann d’avancer. Koda peut deviner la silhouette d’un fusil posé contre la porte du poste, le mouvement de sa tête tandis que son regard les suit quand ils contournent la chaîne et arrivent sur l’accotement couvert de verdure de la route, les fixant toujours quand ils se dirigent vers la dernière montée, plus raide. Peut-être est-ce l’antilope qu’il trouve si intéressante.

Mais peut-être pas. De sa main libre, Koda détache son pistolet de son holster et observe Kirsten qui fait de même.

« Tenez bon, mesdames », dit Kriegesmann joyeusement. « On y est presque. »

« Pas trop tôt », répond Kirsten, d'un ton neutre.

« Ça va ? » Koda s'arrête si brusquement que la perche manque tomber de l'épaule de Kriegesmann. Il s'arrête net à son tour, une expression perplexe sur le visage. Koda pose légèrement la main sur le bras de Kirsten. « Tu es toujours d'accord pour y aller? »

« Ouais. On y est presque. Allons-y. »

Koda garde le silence un long moment, puis : « Si tu en es sûre. »

En réponse, Kirsten hoche la tête et ils reprennent la montée. Kriegesmann n'a rien dit, il s'est contenté d'observer. A tout le moins, se dit Koda, ça devrait lui avoir éclairé une chose ou deux. Elle sourit pour elle-même. Pas de braconnage, mon pote. Et je ne parle pas d'antilope.

« Là », dit-il, lorsqu'ils contournent péniblement le dernier lacet raide et douloureux pour émerger sur le sommet plus ou moins égal de la montagne. Ce « là » consiste en un bâtiment central étalé entouré d'une douzaine environ de chalets plus petits posés au milieu de pins et de sapins centenaires. Certains ont la forme d'un A, silhouette populaire pour les locations de vacances il y a quarante ans. D'autres, comme le bâtiment principal, sont construits en bois rouge et enveloppé du plancher au plafond de verre et de plateformes sur au moins trois niveaux. A travers les vitres, Koda saisit la vision de canapés en cuir, de tables en pin patinées jusqu'à l'or, de tentures Navajos qui pendent sur les murs. Une douzaine de personnes environ semblent bouger dans la pièce commune, mais Koda ne peut les voir clairement. C'est précisément le genre d'endroit où un groupe de banlieusards riches viendraient s'endurcir quelques semaines aux sports d'hiver, en appréciant le service de chambre le matin et les instructeurs de ski le soir.

Précisément le genre d’endroit où elle n'aurait jamais mis les pieds avant l’insurrection. Il reste à voir ce que les survivants qui y résident en ont fait.

Kriegesmann les emmène vers l’arrière, où un bâtiment sans vitre se tient au milieu de garages, de quelques écuries et d’autres bâtiments de service. « Le frigo », dit-il en faisant tomber la perche de son épaule. « Je vais aller accrocher ça, ensuite on mangera quelque chose. On peut finir de le préparer demain matin. »

Koda jette un coup d’œil et demande. « Où sont vos éoliennes ? »

« Plus loin dans la vallée de l’autre côté de la montagne », répond Kriegesmann de l’intérieur de la chambre froide. La condensation s’échappe par la porte, bien que la température ait commencé à baisser rapidement avec l’obscurité naissante et l’altitude. « Cet endroit était prévu au départ pour être une retraite hors de tout, vous savez, des jardins de méditation, des gourous résidents, des tambours, ce genre de truc. Mais y avait pas beaucoup d’argent et la banque a fini avec la propriété. »

« Elle l’a saisie, vous voulez dire », dit Kirsten soudainement. Elle n’a pas parlé depuis qu’ils ont passé le portail, et Koda la regarde attentivement.

« Si vous voulez le dire comme ça. » Kriegesmann hausse les épaules en souriant. « On appelle ça – on a appelé ça – assumer le poids de l’investissement. Très, très délicatet tout ça. » Il remue les doigts vers elle en sortant de la chambre froide, et il referme la porte derrière lui avant de la verrouiller. « Une prise de contrôle plutôt gentillette, avec des brochures toutes en couleur, et beaucoup d’art occidental sur les murs. »

« Et vous dirigez cet endroit comme vous dirigiez la banque ? »

« Plus ou moins. La plupart des gens ici travaillaient pour nous avant. Le reste, des groupes de chasse qui étaient ici quand l’insurrection est arrivée, les skieurs, les vacanciers de Noël étaient des hommes d’affaires pour la plupart aussi. Ils parlent le même langage. »

Kirsten montre le loquet et la chaîne. « Vous rationnez la nourriture ? »

« C'est pour les ratons-laveurs et les gloutons. Et les ours. Il y a quelques années, un jeune grizzly a réussi à entrer dans le lobby. Il a fichu la frousse à la moitié des gens et à lui-même pour les dix années qui suivaient. On a renforcé les portes et on a tout enchaîné au sol depuis. »

Ce n'est pas une réponse incohérente. Les ratons-laveurs n'ont pas besoin de pouce opposable pour ouvrir les portes et entrer dans les garde-manger, et les ours et les gloutons sont connus pour leurs descentes dans les provisions des campeurs. Surtout les gloutons, qui ont de mauvaises habitudes, et empestent tout ce qu'ils ne mangent ou n'emportent pas avec leur odeur de musc envahissante. Avec les politiques de conservation et le travail de reforestation entamé sous les deux dernières administrations fédérales, ils se sont réinstallés le long des Rocheuses et dans la partie nord des états qui bordent le Canada. Avec la quasi-éradication de la population humaine, ils risquent d'étendre encore plus leur territoire. L'explication de Kriegesmann est plausible, et cohérente, mais laisse quand même un sentiment de malaise à Koda.

Elle n'arrive pas à dire ce que c'est, et la partie gauche de son cerveau refuse de trier les données et d'en tirer des conclusions. Quelque chose la dérange chez Kriegesmann, au-delà de son dégoût général pour le genre de solipsisme corporatiste démodé qu'il semble représenter, et, pour être honnête, elle n'a aucune preuve de ça sauf pour son mépris cavalier pour la communauté spirituelle dont sa banque (la banque familiale ? Il y a ce « nous » récurrent) a apparemment géré la propriété, non seulement bien mais consciencieusement.

Quoi que ce soit ça ne la regarde pas. Kirsten et elle vont bien souper, elle va examiner les enfants comme on le lui demande et elles reprendront la piste demain après une nuit passée dans un lit confortable, et plus riche de la moitié d'une antilope.

Mais elle a quand même l'intention de garder ses bottes pour dormir et une main sur son fusil.

Kriegesmann rejoint le chemin pavé vers l'arrière de la réception et leur fait signe de le rejoindre, avec une déférence exagérée et une petite courbette. Arrivées plus près, l'odeur de viande et d'herbes plane dans l'air, mêlée à celle de pain qui cuit. L'estomac de Kirsten émet un grondement audible et Koda lui lance un sourire de sympathie. Quels que soient les défauts éthiques de leur hôte, de sa famille et de leur société, ils ont visiblement mis en place une forme de survie confortable. Comme toute enclave de ce genre, ils auront emmagasiné tout le bétail qu'ils pouvaient, fait des descentes dans les supermarchés et les grands magasins. Peut-être qu'elle pourrait négocier ses services vétérinaires contre de la farine de maïs et de la farine blanche, peut-être même contre un cheval de somme.

La porte s'ouvre sur une zone d'accueil plutôt étendue, remplie de boites en carton presque jusqu'au plafond. Certaines semblent vides, mais la plupart, qui contiennent de tout, d'haricots en boite à des tomates ou des médicaments contre les maux d'estomac, sont toujours fermées. Koda jette un coup d'œil à Kriegesmann. « Vous avez vidé Caspar ou quoi? »

« Plutôt quoi. On est allés à Boulder aussi avant que l'essence ne disparaisse. »

« Et c'est comment à Caspar? » Demande Kirsten, son regard passant en revue les piles de provisions. Koda peut presque voir les chiffres défiler dans sa tête. Combien de réfugiés à Elk Mountain? Combien de temps ça pourrait les nourrir? Combien de temps avant qu'ils se tournent vers d'autres survivants pour les dépouiller?

« C'est mauvais », répond Kriegesmann en faisant la grimace. « Et c'est pire à Boulder. Il y a beaucoup d'androïdes pour un tel endroit retourné à la nature. »

« On dirait bien que vous en avez assez ici pour tenir un moment. »

« Ouais. On a trouvé des graines aussi, et des trucs de ferme. On a commencé à faire pousser ce qu'on pouvait. »

Koda hausse un sourcil. « Ça change de la banque, hein? »

« Je touche pas à la terre. » Kriegesmann lui fait un sourire éclatant. « Je chasse. C'est plus marrant. » Il frappe à la porte qui mène à la cuisine. « Yo ! J'suis rev'nu ! On a de la compagnie ! »

La femme qui ouvre la porte n'est pas beaucoup plus grande que Kirsten, mais les jambes sous son short de gym sont brunes et bien musclées. Son haut ne cache rien de ses abdos « plaque de chocolat »; les tendons de ses mains et de ses poignets roulent sous sa peau bronzée. Son regard gris va au-delà de Kriegesmann, sans lui prêter plus d'attention. Mais il traîne sur Koda et sur Kirsten, appréciateur mais froid, presque lointain. Elle fait un sourire crispé à Kriegesmann. « Je vois ça. Je suis Tanya Kriegesmann. Entrez. Vous arrivez à temps pour le souper. »

« Soeurette, je te présente Dakota Rivers, le docteur Dakota Rivers. Et voici Annie... » Il s'interrompt, sa main faisant un cercle en l'air.

« Rivers », dit Kirsten, fermement. « Docteur Annie Rivers. »

« C'est marrant », dit Kriegesmann. « Vous n'avez pas l'air de soeurs. »

C'est soit de l'humour, soit de la stupidité; Koda opte pour la première solution. « On l'est pas. Mais on a faim. Chasser l'antilope jusqu'à votre fusil a été plutôt dur. »

Tanya émet un petit ricanement amusé. Elle dit : « Ari est bon pour tirer sur les trucs? Surtout s'il n'a pas besoin de se bouger les fesses avant. » Elle montre une double porte battante, en acier et renforcée en bas pour les serveurs aux mains encombrées. « Le souper est par-là. »

Elle les emmène dans la cuisine, toujours équipée pour nourrir environ une centaine de personne. Des marmites de taille industrielle pendent de crochets ancrés au plafond ; les éviers, tous étincelants d'acier, sont profonds et aussi longs que des baignoires. Une couche de farine subsiste à un bout du plan de travail en pin bien poli que n'importe qui prendrait pour une table de banquet. Kirsten marche entre Koda et Tanya, les épaules rentrées, les mains sur les bretelles de son sac. Consciemment ou pas, elle semble éviter de toucher quoi que ce soit dans la pièce, et un nuage de souvenir vient flotter dans l'esprit de Dakota. Perséphone dans le monde souterrain, condamnée à rester si elle mangeait ou buvait quelque chose de la table d'Hadès. A côté d'elle, sensible à son humeur, Asi gémit et elle tend la main pour le tapoter.

D'abord manger. Ensuite un bain. Si on se sent toujours mal, on peut partir avant l'aube, personne n'est assez prudent.

La cuisine s'ouvre sur la salle à manger, ses tables toujours drapées de blanc tels des fantômes. Dans le lobby sombre se trouve une pièce caverneuse avec des chevrons apparents, et des têtes d'animaux empaillés ponctuent les murs. Il y a un cerf et un élan, un ours et un bison. Quelques bois d'orignal sur le manteau de cheminée s'étirent sur presque la largeur du grand foyer. A travers la vitre, Koda peut voir une demi-douzaine d'enfants qui courent après une balle sur la route, la faisant passer entre leurs pieds avant de shooter. Une femme les suit lentement, le corps alourdi par la grossesse. Son visage, un peu bouffi par la proximité du terme, semble paisible dans la lumière basse, ses mains sont serrées sous sa poitrine tandis qu'elle marche. Un golden retriever avance en bondissant sur le chemin, faisant la navette entre elle et les enfants. Asi, son intérêt éveillé à tout le moins, trotte vers la fenêtre et lance un aboiement aigu. Le retriever regarde autour de lui, intrigué, puis reprend la surveillance de sa famille humaine. « On le laisse sortir ? » Demande Tanya en passant la main sur le dos d'Asi. « Ou bien vous préférez qu'il reste avec vous comme il ne connaît pas le coin ? »

« Il a les pattes fatiguées aussi », dit Kirsten avec un sourire. « On n'a qu'à le laisser se reposer. »

Une pièce plus petite mène hors du lobby vers un côté du foyer. Il y a toujours des bouteilles le long du mur derrière le bar ancien en noyer, mais la moitié des étagères sont vides. Les verres aussi ont subi une érosion; les accroches pour les verres d'alexandra et de whisky qui pendent solitaires au-dessus du bar, et ici aussi, il semble en manquer bien trop.

« La salle à manger familiale se trouve par ici », dit Kriegesmann, en se tournant pour ouvrir une porte sculptée avec une file indienne de cailles, les plus jeunes entre leurs parents tandis qu'ils se frayent un chemin dans une jungle d'ancolies et de lupins. Un signe discret à côté du chambranle dit 'la Nichée'. « C'était le club des VIP. Ça l'est toujours pour ainsi dire. »

La pièce est bien éclairée par des lampes et des bougies. Sept personnes sont assises à une longue table au milieu et les fixent tandis qu'ils entrent. Tanya traverse la petite pièce pour aller vers un buffet et elle commence à préparer deux places supplémentaires tandis que son frère fait les présentations. « Mon père, Julius Kriegesmann. » L'homme assis au bout de la table, sa barbe et ses cheveux blancs impeccablement entretenus, hoche la tête pour les saluer. « Ma mère, Harriet. » Harriet a l'air d'avoir plusieurs dizaines d'années de moins que son mari ; elle ne semble pas plus vieille en fait que son fils. Kirsten lui sourit, murmurant, « Beaucoup Botox », entre ses dents si doucement que même Koda l'entend à peine. Une autre sœur, Diotima, qui est visiblement la mère des deux enfants couverts de taches, leur fait signe et lance un sourire aveuglant quand il la présente ; mais aucun des rejetons ne réussit à être persuadé de lever le nez de sa purée assez longtemps pour saluer les visiteuses. « Errolllll », murmure leur mère. « Vanessa. Vos bonnes manières. S'il vous plait. » Humphrey Smith, le mari de Diotima, et une femme aux cheveux noirs avec des yeux noirs tournés vers le haut, simplement présentée comme étant Elaine, finissent le groupe. La tension court dans la pièce, dans un triple courant entre Harriet et les deux filles, entre Julius et Elaine, et entre Tanya et Ariel (Ari).

Par les dieux. On est passées par le terrier du lapin et on a atterri dans une nouvelle de Faulkner. Ou peut-être de Flannery O'Connor. De bonnes gens de la campagne, pour sûr.

Koda rend les présentations poliment et se glisse dans une chaise en face d'Elaine, Kirsten à côté d'elle. Ariel, qui se tient debout les mains sur le dossier d'une des deux chaises à la droite de sa mère, hausse les épaules et accepte son assiette sans commentaire. Julius sert des tranches de viande épaisses à Dakota et à Kirsten, et Koda est heureuse de voir que c'est de la venaison, excellemment préparée avec du vin rouge et des feuilles de baies. S'ensuit de la purée et des haricots verts malheureusement insipides en provenance d'une boite. Près d'elle, Kirsten se plonge dans son souper avec enthousiasme, la laissant faire la conversation avec leurs hôtes. C'est autant de la tactique que de la faim, Koda s'en rend compte ; bien que personne ici n'ait apparemment entendu parler de la bataille de la Cheyenne, ce sont précisément le genre de personnes qui pourraient reconnaître Kirsten malgré ses cheveux plus longs et sa peau bronzée. Un phrasé, un ton de voix, pourraient la dénoncer aussi facilement que son visage.

Alors Dakota se retrouve à répondre aux questions inévitables. Elles voyagent vers l'ouest depuis le Minnesota, et se dirigent vers Salt Lake City et la famille d'Annie qui vit là-bas, s'ils sont toujours vivants. La fac de médecine ? Désolée, école vétérinaire ; à l'université de Pennsylvanie. Oui, elle a de l'expérience avec la médecine humaine aussi ; les vétérinaires dissèquent des cadavres humains autant que des animaux pendant leurs études, et ils étudient les infections humaines autant que la maladie de Carré ou la leucémie féline. A ces mots, Harriet tressaille et tend une main qui montre toujours des traces de manucure professionnelle vers son verre de vin. Les yeux des enfants, par contraste, s'agrandissent comme des soucoupes, et Errol émet son approbation. « Hé, c'est cool. Je parie que c'est vraiment, vraiment dég'. » Ce dernier mot est destiné à sa sœur, qui sourit doucereusement et lui badigeonne le visage de purée.

Koda lance un regard acéré vers leur oncle, deux sièges plus loin. « J'ai l'impression qu'ils guérissent normalement. »

« Ouais », répond brusquement Kriegesmann. « Passez la sauce, s'il vous plait. »

« Guérissent ? » Dit Diotima en même temps, les sourcils froncés. « Oh ces taches-là. » Elle se tourne vers Koda. « Ils ont des allergies, c'est tout. Ils ont dû passer dans du lierre ou un truc comme ça, et maintenant ça renifle. Rien de sérieux. »

« Je suis contente de l'entendre », dit Koda pensivement. « Ils ne sont pas habitués à la montagne en été ? »

« Non, en général on va à la plage en juin. On vient ici en hiver, comme l'an dernier. Et maintenant... » Diotima lance un regard plein de ressentiment aux gens attablés. « ... on est coincés. On ne peut pas partir. On ne peut pas rentrer. On va mourir ici au milieu de rien, tout ça à cause de ces stupides, stupides robots. Le gouvernement n'aurait jamais dû laisser Peter Westerhaus fabriquer ces choses. Il est riche, mais il est fou, vous savez? » Elle fait un cercle près d'une oreille avec son index. « Si Clinton l'avait arrêté, on ne serait pas ici maintenant... »

« Dio », dit son père d'un ton de réprimande, en posant sa fourchette près de son assiette. « On a déjà parlé de tout ça. Accepte du mieux que tu peux. »

« Et tu avais combien d'androïdes, Dio, ma chère ? » Tanya lève les yeux avec une bouchée de viande à mi-chemin de sa bouche. « Au moins tes enfants étaient ici avec toi. Et ton mari. » Son sourire distille de l'acide pur tandis qu'elle regarde Humphrey. « C'est un tel réconfort, j'en suis sûre. »

« Et si confortable », ricane Elaine. « Un masseur, un pro du tennis, un moniteur de ski... »

« Comme si tu le savais », réplique Dio. « Au moins j'ai des enfants. »

« Et toi, Humph ? » Demande Elaine. « Ça te réconforte qu'elle ait des enfants ? Au moins tu as une chance d'en avoir à toi maintenant. »

Smith, stoppé net de couper sa viande, prend lentement la couleur brique, le sang monte sous son bronzage depuis son cou jusqu'à la racine lointaine de ses cheveux. « J'ai rempli », dit-il, en hachant chaque mot comme si c'était de la viande séchée, « mes obligations envers cette famille et envers la compagnie. Et je continuerai à le faire. »

« Il n'y a plus de compagnie, espèce d'idiot ! » Dio chiffonne sa serviette et la jette violemment dans son assiette. « C'est fini ! C'est terminé ! Il ne reste plus rien que ça... » D’un geste du bras elle englobe le chalet, la montagne, les monts et les vallées vides entre cet endroit et une existence citadine aussi morte maintenant que Babylone « ... ce trou de l'enfer ! Je veux partir ! Je veux partir tout de suite ! » Elle se tourne vers Koda et Kirsten. « Quand vous partirez demain matin, je partirai avec vous. Les autres peuvent rester ici et pourrir ! »

Avec un sanglot, Dio repousse sa chaise si violemment qu'elle se renverse et traverse la pièce, et elle porte les mains à son visage. Elle ouvre brutalement la porte et la referme en la claquant derrière elle ; le cristal qui pend sur son rail au-dessus du bar tinte doucement. Le visage de Julius Kriegesmann, d'une pâleur de pierre alors que celui de son beau-fils est à la limite du pourpre, se lève à demi de sa chaise. Sa femme pose une main sur la sienne, serrée autour de son verre de vin. « Et bien », dit Kirsten calmement, « maintenant nous savons ce qui est arrivé aux verres. »

Julius tourne le regard vers elle, le visage toujours tempétueux. Puis Ariel lève la tête de ce qui semblait être une véritable contemplation de son plat. Il fixe Kirsten dans le silence, puis se met à rire, un gloussement qui commence quelque part au milieu de sa poitrine et prend de la force en montant, lui secouant les épaules. « Dr Annie Rivers », dit-il entre deux spasmes, « vous êtes cool. »

La tension disparaît dans la pièce et Julius pose son verre de Bordeaux avec soin. Les deux enfants se remettent à leur souper avec un brouhaha mécanique, surveillé par Smith. Julius se lève pour offrir un Brandy aux adultes et verse du Courvoisier au fond de grands verres à cognac. Il en tend un à Koda avec un sourire, à demi désabusé. « Désolé pour les feux d'artifice. Ça a été stressant depuis l'insurrection, surtout pour une fille de la ville comme Dio habituée au luxe. Elle ira mieux demain matin. »

Et on sera parties demain matin. Bien loin. ET toutes seules. Mais elle accepte le verre et l'excuse indirecte du vieux Kriegesmann avec un sourire de remerciement. L'assemblée se rassemble en petits groupes après ça, les trois hommes et Harriet se rapprochent du feu, Julius et Ariel mâchouillent le bout de leurs cigares coûteux. Les enfants Smith, enfin putatifs du moins, s'échappent pour jouer dans la partie plus large du lobby, où des bruits divers attestent de leur énergie. Tanya et Elaine semblent prendre de la distance avec les autres, et se tiennent la main tandis que leurs voix deviennent plus calmes et plus intimes. Laissant sa main traîner sur le bras de Kirsten, Dakota dit : « Tu es prête à partir ? Demain va être long. »

Tanya lève les yeux de sa conversation avec Elaine. « Je vais vous emmener à un chalet. A moins que vous ne préfériez rester ici dans le bâtiment principal ? »

« Merci, on va prendre le chalet », répond Kirsten presque avant que l'autre femme n'ait fini sa question, et Tanya sourit son approbation silencieuse.

« Ce n'est pas toujours aussi terrible », dit-elle. « Mais ça sera plus calme plus loin. » Elle ajoute pour Elaine. « Je reviens dans un petit moment. »

« J'attendrai. » Elaine lui lance un regard sensuel par-dessus ses lunettes, tout feu tout flammes.

Tandis qu'elles rassemblent leurs affaires, Asi fonce vers la porte avant elle en gémissant. Ariel crie, « Dormez bien ! » pour leur souhaiter une bonne nuit. Dans le lobby, maintenant bien éclairé, dont les meubles ont été bousculés dans ce qui ressemble à une jungle improvisée, Tanya jette un coup d'œil à sa montre et annonce, « Quinze minutes, les enfants. Il est temps de faire vos leçons. »

« Ohhhhh, tante Tanya, c'est méchant ! »

« Ssss'te plait, une demi heure juste ? »

« Quinze minutes et pas une seconde de plus. C'est comme ça, les gars ! » Elle emmène Dakota et Kirsten sur le perron par la porte principale, et Asi fonce d'un seul coup, remonte la rue à toute vitesse, se retourne et caracole pour foncer dans les bois qui bordent la route, en aboyant furieusement. Tanya se met à rire. « Il a dû sentir une piste de lapin. Je ne le blâme pas ; ça a été plutôt lourd là-dedans non? »

Le conflit sur le visage de Kirsten est presque comique. Si elle acquiesce, elle insulte la famille Kriegesmann ; dans le cas contraire, elle contredit la plus normale du lot. Dakota vient à la rescousse. « Les gens se mangent la tête quand ils sont trop proches. Votre papa et votre maman ont l'air de tenir ça d'une main ferme, on dirait. »

« Ils sont habitués à gérer des OPA hostiles. Même notre famille est une douce brise après ça. »

Elles entrent sur le chemin et les ombres s'épaississent autour d'elles. Le vent passe dans le sommet des arbres hauts, et soupire entre les aiguilles de pin. Là dehors, libérée des luttes de pouvoir et des tensions des rejetons Kriegesmann, le stress de Koda commence à diminuer. Elle à l'impression d'avoir marché dans des bottes d'une demi taille trop petites depuis qu'elles ont rencontré Ariel et qu'elle ne vient juste que de les enlever. Le soulagement court dans ses veines et bizarrement, un sentiment de parenté avec la femme près d'elles. Il y a de la force en elle, et bien que Koda soupçonne la présence d'un trait de brutalité, mais aussi une sorte d'honnêteté qu'elle peut respecter. Elle dit, « Votre mère travaillait aussi dans la banque ? »

Tanya lève les yeux vers elle, le visage assombri. « Oh, Harriet n'est pas ma mère. C'est celle d'Ari, et d'Humph de son premier mariage. Dio est la plus vieille, bien qu'elle n'aime pas qu'on lui rappelle. Après il y a moi, de l'épouse numéro 2. Ari c'est le bébé. »

« Et il n'aime pas qu'on lui rappelle ? » Koda finit sa pensée à sa place.

« Ou le fait qu'il n'a jamais fini vice-président. Un cale-portes avec un titre, voilà notre Ari. Ses talents, enfin, ce qui est bien, c'est qu'il peut être plus utile ici qu'il ne l'a jamais été au bureau. » Un sourire ironique lui tord la bouche. « Mais ça ne contrebalance pas les points négatifs chez les autres. »

« Dio ne semble en effet pas le penser. »

« Dio est une accro du shopping. Julius est allé jusqu’au fond boueux de la mare aux gènes avec celle-là. »

Des chalets s’étirent le long de la route principale une fois qu’elles ont dépassé le coin de la loge et du parking. Une lumière chaude sort de leurs fenêtres et l’odeur de feu de bois s’élève de leurs cheminées. Bien que le solstice d’été ne soit qu’à quelques jours, la fraîcheur descend sur la montagne avec l’obscurité. Ici et là, des femmes rassemblent des enfants dans ce qui semble être des maisons familiales ; ailleurs, deux hommes, ou trois, restent tardivement assis sur les porches, à fumer et parler. Koda peut sentir leur regard sur elles tandis qu’elles passent.

Tanya suit son regard vers les hommes, puis revient vers elle. Elle dit : « nous avions quelques chasseurs ici quand la rébellion a démarré. Certains ont tenté de rejoindre leur famille ; d’autres sont restés pour nous aider à défendre Elk Mountain. »

« Vous les avez combattu ? » Demande Kirsten. Sa voix est sèche, le scepticisme à peine masqué.

« Nous avons pris une demi douzaine d’éclaireurs, dont deux étaient des humains. Autrement, soit ils ne savent pas que nous sommes là, soit ils ne s’embêtent pas avec nous. Il y a relativement peu de femmes ici. Peut-être que nous ne sommes pas importants à leurs yeux. »

« Vous savez ce qu’ils recherchent alors ? »

« Nous savons qu’ils engrossent les femmes qu’ils capturent. » Le regard de Tanya se plisse, sa bouche se serre dans une expression de haine pure. « Nous l’avons entendu dire par des réfugiés qui se sont installés avec nous. Une femme s’est échappée d’une prison à Laramie, puis elle a failli mourir en prenant de l’arnica pour avorter. Mais dire ce qu’ils veulent vraiment… Bon Dieu non, je ne le sais pas. Je ne pense pas que quiconque le sache. Autrement on pourrait les arrêter, ou du moins avoir une idée de comment faire. »

Elle les emmène à peu près à trois cents mètres de la loge principale sur un chemin de traverse. Au bout, dans une petite clairière, se trouve l’un des chalets en forme de A, ses planches usées et ses shakes en cèdre se mêlent presque imperceptiblement à la forêt tout autour. Tanya ouvre la porte, et allume la lumière en même temps. Quelqu’un a visiblement préparé l’endroit pour des visiteurs ; la boite de bois près du foyer de style kiva est remplie de bûches coupées, tandis qu’un panier dans la cuisine est plein d’objets, un petit bocal de café, une boite de céréales, du sucre et des fruits au sirop. « Le petit déjeuner est à sept heures dans la salle à manger, si vous voulez vous joindre à nous. Autrement… » Elle montre les provisions. « La salle de bains est de l’autre côté de la cuisine, la chambre en haut dans le loft. A demain matin. »

Une heure plus tard, Koda se glisse dans le lit près de Kirsten, son corps comme poli par les jets d’eau de la douche. Ses cheveux, toujours humides malgré une session avec le sèche-cheveux, reposent lourdement sur ses épaules. Le fourneau en stéatite remplit l’espace sous les chevrons d’une chaleur engourdissante. Kirsten, la couette remontée jusqu’aux oreilles, est allongée sur le côté, et respire doucement et régulièrement, déjà endormie. Ses cheveux clairs étalés sur l’oreiller saisissent la lueur de la lampe, une tache de soleil dans l’obscurité environnante. Dakota souhaiterait qu’elles ne soient pas fourbues de fatigue à cause de leur journée de marche et de la querelle familiale de la soirée, et elle vérifie le revolver sur la table de nuit, s’installe près de sa compagne, attire son dos contre elle, dans une position parfaite. Je t’aime ma chérie. J’aimerais te faire l’amour mais je ne veux pas te réveiller, et je suis fatiguée, si fatiguée… Elle ne finit quasiment pas sa pensée. Le sommeil la réclame entre deux souffles et elle glisse dans l’obscurité.

 

 

Table des matières

 

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