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INSURRECTION56

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Posté le 23 juin 2008

 

INSURRECTION

 

De Sword'n'Quill (Susanne Beck)

 

SwordnQuil@aol.com

 

écrit avec T Novan et Okasha

 

 

Traduction : Kaktus (parties 1 à 22) et Fryda (partie 23 à la fin)

 

 

 

Table des matières

 

 

 

 

 

INSURRECTION

CHAPITRE CINQUANTE-SIX

 

Avec un léger grognement, Kirsten pose la carte froissée à plat sur une roche dont la couche de neige a fondu dans la chaleur du soleil d'été. Elle retire ses mitaines de fortune et sort le compas classique, surprise de voir qu'elle sait toujours le lire en ces temps de GPS, elle étudie les données et regarde à nouveau la carte en fronçant les sourcils. « Le compas dit que je suis sur la bonne route. Cette foutue carte dit que je suis sur la bonne route. Alors quelqu'un pourrait-il me dire ce que cette foutue montagne fait ici, Bon Dieu ? ! ? »

Sans surprise, le monde qui l'entoure ne répond pas à sa requête.

« Doux Seigneur sur la croix, trois fichues heures de marche pour quoi ? ! ? » Elle regarde lentement à gauche et ensuite à droite. La paroi couverte de neige, quasiment verticale et qui monte presque jusqu'aux nuages, s'étire vers l'horizon dans les deux directions. La ville de Craig n'est qu'à six kilomètres. A six kilomètres et une montagne impossible à escalader. « Bordel ! J'fais quoi là ? » Elle ne peut pas faire demi-tour. Ça au moins c'est sûr. Le simple souvenir de sa compagne, toujours alitée et pâle comme la mort, la remplit d'un désespoir qui attise ses nerfs et pousse ses muscles à agir. N'importe comment.

« Ce que je ne donnerai pas pour une paire d'ailes. »

Comme mû par un signal, un cri perçant résonne au-dessus de sa tête, et en levant les yeux, elle voit la forme reconnaissable d'un faucon qui vole en cercle. Un sourire incrédule se dessine sur ses lèvres. « Wiyo ? C'est toi, ma fille ? »

Le faucon, qui se trouve être Wiyo, crie une fois de plus, puis plonge avec grâce pour atterrir sur la roche où se trouve la carte de Kirsten. « C'est bien toi ! Seigneur, c'est si bon de voir un visage ami par ici. » Elle tend la main mais Wiyo recule, pas sûre encore que cette femme soit sa compagne à deux-pattes. Kirsten se met à rire. « C'est bon, ma fille. Je demandais juste des ailes. Je ne comptais pas te voler les tiennes. » Elle soupire et se laisse tomber en avant, les coudes posés sur la roche chauffée par le soleil, et laisse la chaleur envahir son corps engourdi de froid. « J'espère que Dakota va bien. J'ai détesté avoir à la laisser. Ça a été la chose la plus dure que j'ai jamais eue à faire.... mais je devais le faire. Je dois le faire. Il n'y a pas d'autre choix. Et là cette... cette... foutue montagne m'empêche de revenir vers elle. »

Wiyo penche la tête, ses yeux noirs perçants et conscients d'une façon un peu effrayante. Après un moment, elle s'élève de son perchoir en lançant son cri reconnaissable. « Désolée, ma fille », dit Kirsten, en la regardant partir. « Je présume que je ne suis pas de bonne compagnie. Attention à toi où que tu ailles. »

Ce qui, finalement, n'est pas si loin que ça. Le faucon se pose au sommet d'un énorme sapin couvert de neige et crie à nouveau, deux fois.

« Désolée, ma fille », crie Kirsten. « Si tu me parles, je ne te comprends pas. Dakota te comprendrait, mais elle n'est pas là et je ne suis pas Dakota. » Elle regarde autour d'elle, légèrement interdite. « Génial, voilà que je parle aux oiseaux maintenant. Je perds vraiment la boule. »

Wiyo crie à nouveau, s'élève légèrement au-dessus de l'arbre et se pose à nouveau. « Wiyo? C'est quoi, une devinette ? Je ne te comprends pas, ma grande ! ! »

Wiyo pousse un autre cri et saute de son perchoir pour atterrir sur le pin à côté, en battant des ailes. S'il est possible pour un faucon d'avoir l'air suprêmement frustré, Wiyo s'en sort admirablement bien.

« Ok, ok, j'ai compris. Tu essaies de me dire quelque chose. Je ne sais pas quoi, mais c'est définitivement quelque chose. » Elle remet sa carte et le compas dans ses poches et avance avec difficulté dans la neige qui lui arrive aux genoux en direction de Wiyo. Au moment où elle arrive, l'oiseau s'envole, en direction d'un autre pin à environ trente mètres de là. « Génial. D'abord une devinette, et maintenant un jeu de piste. Tu n'es résolument pas dans le Kansas, Toto. Ou peut-être bien que si et que tu ne sais pas lire une carte. Ou un compas. »

Au sixième saut de marelle, et environ à un kilomètre et demi du rocher où elle s'était arrêtée, Kirsten se retrouve à fixer avec stupéfaction une petite passe dans la montagne. « Doux Jésus ! Je n'aurais jamais trouvé ça en un million d'années ! » Elle regarde par-dessus son épaule vers Wiyo, perchée sur une autre arbre et qui semble acquiescer. « Ouais, je sais, je ne suis pas la Reine des Éclaireuses, mais... merci, Wiyo. J'ai une dette envers toi. Et je la paierai, je le promets. »

Avec un cri perçant, Wiyo s'envole une fois de plus vers les cieux, fait un cercle, et quitte rapidement son champ de vision.

*******

Craig, Colorado, une petite ville qui, dans ses beaux jours, accueillait une population de près de 1 000 habitants, n'est plus qu'une ville-fantôme. Kirsten erre dans ses rues vides et ne peut s'empêcher de souhaiter posséder une paire d'yeux à l'arrière de son crâne. Quelque chose dans cette ville est sinistre, mais elle n'arrive pas à mettre le doigt sur ce que c'est. Son hallucination de raton-laveur n'a pas jugé bon de lui donner le nom de la clinique qu'elle est censée trouver, ni l'adresse exacte, alors elle est en train de perdre encore plus de son temps précieux à chercher les médicaments dont elle a besoin pour sauver la vie de sa compagne.

Elle choisit une rue plus ou moins au hasard, plus ou moins parce qu'elle a vu une plaque de médecin accrochée à l'une des maisons bien proprettes et se dit que là où se trouvent les docteurs, un hôpital ne peut pas être bien loin. Elle allonge son pas, jetant des coups d'oeil agités au soleil qui a déjà commencé sa descente. La route sur laquelle elle avance est étroite, en courbe et en pente raide, et tandis qu'elle s'essouffle à monter la colline, la clinique, ou du moins ce qu'il en reste, apparaît à ses yeux. Autrefois, devine-t-elle, ça a été un bel endroit, pour une clinique en tous cas, avec ses larges étendues de pelouse qui commencent à pousser, et une vue fantastique sur la nature montagneuse en un panorama digne d'une carte postale. Ça n'est plus aujourd'hui qu'une masse calcinée avec les mots « ON A ASSASSINE VOS BEBES ICI » gribouillés en énormes lettres rouges sur sa façade de bois et de pierre, autrefois plaisante. « Génial », dit-elle en soupirant, peu surprise de sentir les larmes lui piquer à nouveau les yeux. « J'ai fait tout ce foutu chemin pour trouver une clinique d'avortement explosée. Merde ! » Et pourtant, elle a un besoin irrépressible d'avancer avec l'espoir que quelque chose, n'importe quoi, de valeur, pourrait être sauvé des ruines. « S'il te plaît, Seigneur, cette fois-ci seulement, ok ? Je ne te demanderai plus jamais rien aussi longtemps que je vivrai. »

Ce genre de prières a été entendu bien des fois auparavant, pour ce que ça vaut, mais elle pense chaque mot de tout son cœur et de toute son âme.

Elle passe par-dessus des poutres tombées et du verre brisé, et entre dans la clinique, en plissant le nez à la puanteur dégagée par le plastique fondu et la poudre d'explosif qui saturent encore l'air, malgré les signes évidents que les dommages ont eu lieu plusieurs mois auparavant. Le soleil brille par à-coups à travers ce qui reste du toit, et donne à la scène horrible un air bizarrement beau, dû au scintillement des éclats de verre qui luisent comme des diamants dans la neige. A l'arrière de la réception se trouve une porte qui a échappé au choc de l'explosion. Elle y va et l'ouvre d'un coup sec. Derrière, elle trouve encore plus de destruction. A gauche, les murs et le plafond se sont effondrés, laissant ce qui se trouve au-delà inaccessible. Juste devant, un long couloir a été abandonné pour une grande partie. Elle sort une petite lampe de poche puissante de sa poche, l'allume et éclaire le couloir en état. Les murs sont d'un bleu apaisant, et les portes, six sur un côté, sont peintes de couleurs primaires et joyeuses. Elle avance lentement, avec précaution, le long de ce couloir, ouvrant chaque porte tour à tour. Elles révèlent toutes des salles d'examen bien tenues avec de vrais lits au lieu de tables stériles, et tout le matériel médical high-tech qu'une future mère souhaiterait avoir pour assurer la santé de son fœtus.

Le couloir se termine avec une porte blanc cru, plus large que les autres, qui porte la légende : «Personnel Autorisé Seulement. »

Cette porte s'ouvre facilement et elle entre, vers un autre couloir, d'un blanc stérile cette fois. « Bon on dirait qu’on arrive quelque part là », dit-elle en ressentant une faible étincelle d'espoir s'allumer. Il y a plusieurs ouvertures sans porte, et elle s'avance vers la première pour regarder à l'intérieur. Une centrifugeuse de bonne taille, et d'autres pièces d'équipement, désignent cet endroit comme un laboratoire. La lumière de sa torche lui revient, se reflétant sur de nombreuses rangées de tubes pour les prises de sang. Les placards ouverts ne révèlent rien de bien intéressant, mais elle les examine méticuleusement malgré tout, pour ne pas rater la chance de tomber sur quelque chose dont elle aurait besoin. Elle ne trouve rien et balaie une dernière fois la pièce de sa lampe avant de revenir dans le couloir.

« Et c'est parti ! » Son cri fait écho dans le couloir vide, bien que le couinement des rats dérangés lui dit que l'endroit n'est pas aussi désert qu'elle aurait pu le souhaiter. « Ok, il est temps de voir si mon hallucination poilue et rayée vaut l'ulcère qu'elle est en train de me donner. »

Entrant dans ce qui est visiblement la pharmacie de cette petite structure, elle éclaire de sa lampe-torche des rangées de placards ouverts, et plusieurs autres qui semblent bien verrouillés. « Oh d’accord, pas de paradis des stupéfiants pour moi. Voyons ce que nous avons. Des cachets, des cachets, des gélules, des comprimés, des cachets, des cachets, encore des cachets, des ampoules ! Oui ! ! » Elle avance vers le placard qui contient les ampoules, et plisse les yeux pour lire les noms sur les boites qui contiennent les fioles. « Bon Dieu, j’aurais dû penser à prendre mes foutues lunettes. Idiote… Ok, qu’est-ce qu’on a là. Chlorure de sodium. Chlorure de potassium. Gentamycine. Vancomycine. Azythromycine. Erythromycine. Celui-là je n’essaie même pas de le prononcer. Ampicilline. Amoxicilline. V-Cillin. Bonjour Fluoroquinolone ! » Elle attrape une boite de vingt-cinq ampoules de 50cc. « Ok, les seringues ne sont pas pré-remplies, mais la dose est correcte, et avec mon cours accéléré de ‘Faites des piqûres en 10 leçons’ d’hier, je pense que je peux m’en sortir. Maintenant il ne me reste plus qu’à trouver des seringues. »

Elle a une intuition et ouvre un grand tiroir sous le placard et trouve pléthore de seringues stériles de différentes tailles, de 10cc à des seringues à usage unique. Elle en attrape plusieurs poignées et commence à en remplir ses poches, autant qu’elles peuvent en contenir. « Dieu soit loué, il n’y a plus de flics par ici. Avec ma chance, je me ferais arrêter pour deal de drogue. J’en suis sûre. » Un autre tiroir révèle des centaines de sachets d’alcool pour opération et elle les prend aussi.

Les poches remplies à ras bords, elle jette un dernier coup d’œil, voit qu’il n’y a rien d’autre dont elle ait besoin, et revient dans le couloir. « Très bien, je pense qu’il est temps de quitter ce trou perdu et de retourner à la maison. »

Sans réfléchir, elle part du mauvais côté et se retrouve face à une porte en métal marron foncé fermée par une barre de sécurité, qui porte les mots ‘SORTIE DE SECOURS’ juste sous la fenêtre à croisillons trop haute pour qu’elle puisse voir. Il n'y a aucune raison pour qu'elle prenne le chemin le plus long, et consciente de son besoin (et de son désir) de revenir vers Dakota le plus rapidement possible, elle fonce droit devant, pousse la barre de sécurité et fait un pas en avant, puis recule tout aussi vite pour laisser la porte se refermer brusquement devant elle. Et elle se laisse tomber à genoux, respirant profondément tout en essayant de se convaincre que ce qu’elle a vu là-dehors est une illusion, qu’elle n’a en fait rien vu. L’empreinte visuelle de la scène stagne derrière ses yeux fermés, taillant en pièces tout espoir futile en ce sens.

La première chose qui lui vient à l’esprit c’est un reportage, vu il y a bien longtemps dans un cours d’histoire poussiéreux au lycée, croit-elle se souvenir, bien que ça n’ait aucune importance. C’était en noir et blanc et montrait, avec des détails incroyablement vifs et atroces, des scènes filmées juste après la libération des camps de concentration dans la Pologne de l’après-deuxième Guerre Mondiale. Elle se souvient de bulldozers géants qui poussaient devant eux des corps émaciés de Juifs, de Tsiganes et d’homosexuels, dans d’énormes tranchées.

Les tranchées sont là, tout comme elles l'étaient là-bas. Elle les a vues, peu importe ce que son esprit essaie de lui dire. Mais au lieu de sous-hommes, ces crevasses dans une terre en pleurs portent les corps de bébés. Pas des fœtus avortés, même en admettant qu’une clinique d’avortement puisse jeter les restes dans un puits puant et infesté de rats, mais des bébés, et même, elle pourrait le jurer devant un tribunal, des enfants en bas âge.

« Seigneur Jésus », gémit-elle, son corps se balançant dans un mouvement totalement inconscient pour tenter de se réconforter. « Oh doux Jésus. Qu’est-ce qui se passe ici, bordel ? »

Son cri plaintif passe totalement inaperçu dans le vide caverneux de la clinique détruite. Même les rats, on dirait, n’ont pas de réponse à sa question.

Ok, Kirsten, pense-t-elle en mettant ses mains sur ses oreilles comme un enfant qui ne veut pas entendre ses parents se disputer, il faut que tu oublies ça pour l’instant. Tu ne peux rien faire ici. Personne ne peut rien faire ici. Ils sont morts, et ils le resteront. Là-dehors il y a quelqu’un que tu aimes et qui dépend de toi, et bon sang, tu ne vas pas foutre ça en l'air. Alors reprends-toi et fais ton boulot. Tu pleureras plus tard.

Elle se redonne du courage et se relève. Un spasme retourne ses entrailles et tout ce qu’elle a mangé de la journée ressort en une fois, éclaboussant le sol entre ses pieds. Des taches noires passent devant ses yeux et elle trébuche aveuglément jusqu’à ce que son dos touche le mur, que sa lampe tombe à terre et se brise, la plongeant dans l’obscurité totale. Elle peut sentir la panique commencer à poser ses griffes glaciales sur son échine. Elle lutte contre ça autant que contre les vagues de nausée et la menace d’évanouissement, fouillant au fond d’elle-même pour trouver une réserve de force, autant la sienne que celle de Dakota, le lien qu’elles partagent. Il lui dit qu’elle manque de temps, et cela l’effraie bien plus que ce qu’elle a vu ici. Son estomac se calme, l’étourdissement et la suée froide de panique diminuent, et elle peut s’écarter du mur, avancer les mains en avant comme une aveugle. Sa botte glisse sur la flaque qu’elle a laissée, mais elle continue, une main sur le mur du couloir jusqu’à ce qu’elle trouve la porte. Elle l’ouvre rapidement et entre dans le deuxième couloir, tout aussi obscur. Elle se presse, une carte du couloir bien imprimée dans sa tête, elle court et attrape la poignée de porte, l'ouvre et pousse un soupir de soulagement quand les ruines noircies de la salle d’attente lui apparaissent.

Il neige à nouveau. Et fort. Les flocons tombent en lignes droites et épaisses à travers les nombreux trous du toit, s’ajoutant à la neige déjà au sol depuis le blizzard. Mais Kirsten le remarque à peine, trébuchant sur les débris à demi recouverts pour entrer dans le jour finissant. Sa respiration sort en flux parallèles givrés de son nez, elle s'accroche à sa prise récente durement gagnée et commence à courir.

******

La porte de la hutte s’ouvre à contrecœur sur son gond unique. Un souffle de vent glacial entre et survole le corps découvert et luisant de sueur de Dakota. Elle frissonne puis bouge et ouvre des yeux creusés, cerclés de noir profond et embrumés. Un énorme loup, au pelage gris lisse, entre par la porte ouverte et la regarde, ses yeux noirs sages calmes et affectueux.

Dakota lutte pour s’asseoir mais est trop faible et ne peut que relever légèrement la tête de son oreiller de fortune. « Wa Uspewicakiyapi ? Je suis en train de rêver ? »

« Non » Sa voix est profonde et réconfortante dans son esprit. « Et tu ne marches pas non plus sur la Route Bleue, Mato Sica Kte. » (NdlT : traduction libre de l’auteur : ‘Tueuse de Glouton’)

Des tréfonds de sa maladie, Koda réussit à trouver un sourire. « Tu as vu ça, hein ? »

« En effet. C’était plutôt… impressionnant. »

Elle détourne le regard, espérant que le feu qui scintille lentement cache la rougeur qui monte à ses joues, tout en sachant que le regard de son vieux maître est perçant.

« La raison pour laquelle je suis ici », continue-t-il, « c’est que ta compagne est en danger. »

Koda le regarde brusquement, les yeux écarquillés et emplis de crainte. « Ma comp… Kirsten ? » Elle avance le cou, fouillant frénétiquement du regard la hutte minuscule. Asi est allongé près d’elle, indifférent et profondément endormi ; « Kirsten ? ! ? »

Elle lutte pour se relever toutes pensées de maladie et de faiblesse oubliées. Wa Uspewicakiyapi s’avance et place une patte sur son épaule, la retenant aisément. « Dans ton état, tu ne peux rien faire, jeune fille. Ta compagne est allée à l’Endroit Très Loin pour trouver de quoi guérir ta blessure. Ton corps est trop faible pour agir. »

« Tu ne comprends pas ! Je dois… »

« Je comprends parfaitement, mon amie », répond-il, en portant plus de son poids sur son épaule, ses griffes acérées à la limite de plonger dans la chair tendre. « Dans ton état », répète-t-il, ses mots mesurés et clairs, son regard noir plongé dans le sien, essayant d’apporter la compréhension à son esprit enfiévré et paniqué. « Tu ne peux pas l’aider. Souviens-toi. »

« Me souvenir de quoi ? Je ne peux… »

Elle recommence à lutter et à nouveau il appuie un peu plus. Il peut sentir que son temps est compté. La solidité de son corps s’estompe lentement et commence à manquer de substance. « Souviens-toi de mes leçons. Souviens-toi où se trouve ta vraie force. Au revoir mon amie. Je veille sur toi. »

« Wa Uspewicakiyapi ! Non ! ! Attends ! ! ! S’il te plait ! ! »

« Souviens-toi… »

Ses pauvres forces diminuées, Dakota retombe sur son semblant de lit, frissonnant de douleur et de détresse. « Souviens-toi. Il faut que je me souvienne… » Son regard fouille le chalet vide, fouille et fouille encore. « Kirsten ! ! Kirsten, où es-tu ? ! ? Je dois te trouver ! Il le faut… » Elle lutte mais tout est fini avant même d’avoir vraiment commencé. Son corps est faible, épuisé, son esprit délire de fièvre. Le délire lui dit qu’elle ne fait que rêver, mais la partie la plus rationnelle de son esprit, enfouie profondément et luttant pour reprendre le dessus, lui dit que c’est la vérité. Elle ne rêve pas et Kirsten est en danger.

« Souviens-toi », marmonne-t-elle, en passant sa main valide dans ses cheveux trempés de sueur. « Souviens-toi… »

Ses yeux se ferment et une vision, pas de Wa Uspewicakiyapi, mais de son grand père, apparaît dans l’obscurité. Son visage est exactement comme elle s’en souvient, des rides aussi profondes que des canyons courent aux coins de sa bouche sombre, ses tresses d’un gris acier bien serrées, des yeux sévères mais toujours avec une pointe d’amusement qui scintille dans leurs pâles profondeurs. Il tient un bâton d’enseignement dans sa main tordue. Une plume, attachée avec du cuir, pend au bout.

Dans sa vision, provoquée par la fièvre ou toute autre chose, elle se voit telle qu’elle était il y a bien des années, une enfant à peine grandie, aux bras et aux jambes potelés, une tignasse de cheveux noirs comme du charbon, et des yeux bleus clairs. Gloussant de joie, cette version plus jeune d’elle-même tend la main vers la jolie plume et tombe en avant, vers les couleurs brillantes de la plume et les yeux clairs de son grand père. Dakota se retrouve fusionnée avec cette version plus jeune et ensemble, elles tombent dans le vide tournoyant.

« Souviens-toi… »

*******

Le blizzard a pris beaucoup d’intensité, mais Kirsten, au fond d’un ravin profond, le remarque à peine. Les bords du ravin portent les signes de son combat. A l’arrière, les éraflures et les éboulements là où elle a, dans sa précipitation, forcé le passage sur la pente raide, pied à pied, et l’avant est couvert des branches brisées et de la neige boueuse qui marquent son avancée pénible, ses efforts frénétiques pour sortir de là.

Pour le moment, elle est allongée tout au fond, meurtrie, rompue, brisée et par-dessus tout, fatiguée. Elle n’a pas l’impression d’être allongée sur la neige en fait, mais plutôt sur un lit doux et chaud, qui semble lui promettre un repos apaisant, si seulement elle fermait les yeux et plongeait dans ce cadeau. La scientifique en elle connaît le danger d’une telle séduction, l’hypothermie la tuerait plus rapidement que n’importe quel animal qui se glisserait dans cette faille à la recherche d’une nourriture facile. Elle a réussi à garder les médicaments à l’abri, Dieu sait comment, bien que la pensée de Dakota semble si lointaine, presque brumeuse comme si elle rêvait cette partie de sa vie. « Dormir », murmure-t-elle, en posant sa joue sur la neige si douce, tellement douce. « Juste un petit somme. Je peux essayer de repartir quand je serai plus forte. Elle comprendra. »

Une partie au fond d’elle lutte contre cette soudaine lassitude, mais l’appel attrayant, comme le vieux Chant des Sirènes, fait tournoyer ses promesses fallacieuses à ses oreilles si attentives. Ses yeux commencent à se fermer, petit à petit jusqu’à ce que le monde extérieur soit complètement obscurci dans le noir qui s’ensuit.

Une minute plus tard, une heure, elle ne sait plus, elle est réveillée par quelque chose qui ressemble étrangement à une langue qui lui lécherait la joue. « Beuh ! Des bisous de chien ! » Marmonne-t-elle en repoussant le museau poilu. « Allez, Asi, encore quelques minutes, d’accord ? »

Un grognement sourd et profond qui n’aurait jamais pu sortir de la gorge d’Asi lui fait brusquement ouvrir les yeux, et quand elle voit un énorme loup noir qui la fixe, elle oublie ses douleurs, ses bleus et la fatigue, et elle commence à ramper en arrière sur ses mains et ses talons jusqu’à ce que son dos cogne une souche retournée, l’empêchant de s’enfuir plus loin. Son cœur bat contre ses côtes, sa bouche devient aussi sèche que du coton. File et cache-toi. Le cri meurt dans sa gorge. Des hurlements aigus et perçants signifient une proie en détresse, et Kirsten ne veut pas provoquer la mort sur quatre-pattes devant elle. Elle se fait petite contre la souche dans son dos, et se blottit la tête baissée et les mains sur sa nuque. « Gentil loup, » chantonne-t-elle doucement. « Geeentil loup. Tu ne veux pas de moi pour dîner, Monsieur… euh… Mademoiselle Loup. Vrai. Je suis trop coriace. Pas bon pour la digestion. » Avec effort elle serre et desserre les mains, raides et crevassées. « Que des nerfs. »

Le loup grogne à nouveau et avance encore un peu, puis il s'assoit sur son arrière-train, et la regarde. Kirsten risque un coup d'œil et jurerait, malgré sa frayeur, qu’elle peut voir une expression d’attente dans ces yeux.

Ces yeux bleus.

Elle les fixe avec émerveillement et fait inconsciemment écho aux mots prononcés plus tôt par Dakota. « Je rêve ou quoi ?... Ou bien je suis morte ? » Elle se déplie légèrement et se pince fermement un avant-bras rougi pour répondre à sa question. « Ok. Alors comme ça tu es un loup aux yeux bleus. Tacoma a dit qu’ils n’étaient pas aussi rares que je le pensais, et il s'y connaît, non ? Oui. » Alors pourquoi lui semble-t-il que ce loup-là précisément, avec ses yeux bleus, se moque d’elle ?

Le loup avance légèrement et place une patte de la taille d’un poing sur sa cuisse, puis penche la tête dans un mouvement si familier qu’elle en perd le souffle. Puis la partie la plus rationnelle (enfin elle croit) de son esprit reprend le dessus et elle rit d’elle-même. « Ça doit être l’hypothermie », marmonne-t-elle, en regardant l’énorme patte toujours posée sur sa cuisse. « Est-ce que… euh… tu tâtes les meilleurs morceaux », hasarde-t-elle, « parce que, laisse-moi te dire qu’une vieille botte aurait meilleur goût que moi en ce moment. »

Après l’avoir fixée encore un moment, le loup baisse sa lourde tête noire, et prend son poignet, très doucement, entre ses longs crocs acérés et tire légèrement. Surprise, Kirsten crie avant même de se rendre compte qu’elle n’est pas blessée et que en fait, comme Wiyo, cet animal tente de communiquer du mieux qu’il peut avec elle. Et comme le loup de Koda, comme son propre… Protecteur ? Mascotte ? Familier ? Raton-laveur, celui-ci doit être, au moins en partie, une incarnation du monde spirituel. Doucement, elle tend la main pour toucher l'épaule massive, nouée de muscles sous le pelage épais. Pas complètement un esprit hein. Au moins celui-là ne parle pas ou ne s’habille pas avec des vêtements d’hôpital. Lorsqu’elle sent de nouveau qu’on la tire, elle soupire et secoue tristement la tête. « Je… pense que je sais ce que tu essaies de me dire », dit-elle, se sentant vaguement embarrassée d’avoir une discussion rationnelle avec une créature sauvage qui, logiquement, devrait être en train de la tailler en pièces en ce moment. « Et j’aimerais y arriver, mais j’ai essayé et je n’y arrive pas. » Il tire encore et avec un soupir, elle se met debout avec raideur, criant doucement quand sa cheville gauche tordue doit supporter son poids.

Le loup lâche immédiatement son poignet et la fixe avec ce que Kirsten jurerait être de l’inquiétude dans ses yeux bizarrement colorés. Elle se sent rougir. « Je me suis tordu la cheville en tombant dans ce foutu trou de l’enfer et encore une fois en essayant d’en sortir. Ça… n’a pas été une bonne journée pour moi. »

Le loup incline à nouveau la tête puis trottine aisément vers le bout du petit ravin et revient un moment plus tard avec une grande branche fourchue dans la gueule.

« Une béquille ? » Demande Kirsten avec incrédulité. « Tu m’a apporté une béquille ? » Elle fixe les yeux déconcertants. « Qui es-tu ? Qu’est-ce que tu es ? » Et elle jurerait sentir quelque chose de pressant au fond de son esprit. Puis, comme un rêve qui s’éloigne, c’est parti et elle se voit prendre le bâton de la gueule de sa nouvelle compagne et le passer sous son bras. Il est légèrement trop petit et appuie de manière inconfortable, mais l’aide à supporter son poids et elle en est reconnaissante. « Je… heu… merci. Pour ça. Ça m’aide. Bien que je ne vois pas ce que ça va m’apporter quand on va commencer à grimper. »

Le loup lui lance un dernier regard et se retourne pour trottiner vers la pente plusieurs mètres plus loin. Kirsten secoue la tête, perplexe, mais le suit, en boitant et tressaillant tandis que la neige continue à tomber autour d’elle. La réalité de sa prédiction lui apparaît quand, entamant la montée, son pied valide glisse et qu’elle tombe. Le loup est là immédiatement et elle entoure instinctivement son cou et sa poitrine musclés, surprise de la force facile et de la grâce souple de l’animal qui grimpe le ravin raide, la tirant avec lui comme si elle ne pesait pas plus qu’un sac de plumes. Lorsqu’il atteint la partie la plus raide de la pente, les griffes du loup glissent sur le sol gelé, mais il les enfonce et continue à grimper, grattant les branches tombées et les feuilles maintenant glissantes jusqu’à ce que, finalement, d’une dernière poussée de son corps élancé et musclé, il les amène tous deux par-dessus le bord sur le sol redevenu plat.

Lorsqu’elle sent le sol s’aplatir sous elle, Kirsten relâche sa forte prise sur le loup, se penche en arrière et respire profondément. Elle se retrouve momentanément seule quand l’animal disparaît et repart en bas du ravin, puis réapparaît, sa béquille de fortune dans la gueule. Toujours confuse à cause du froid, elle se met péniblement debout du mieux qu’elle peut et retire la béquille avec reconnaissance des mâchoires massives de la louve. « Peut-être que tu pourrais venir avec moi et apprendre ce tour à mon chien Asimov. Pas que… bien sûr… je te compare à mon chien. Ou à n’importe quel chien d’ailleurs. Je suis… euh… plutôt sûre que c’est une insulte pour toi, en tant que loup, et… je ferai plutôt mieux d’arrêter de bafouiller maintenant, non ? Si. » Une fois de plus, les yeux du loup semblent briller d’amusement. Il lui vient une soudaine pensée, qui lui fait plisser les sourcils de perplexité avant qu’elle ne la rejette comme impossible. « Je deviens dingue. Je pense que je le suis. Il faut que je retourne auprès de Dakota. »

Elle installe la béquille aussi bien que possible sous son bras et repart, absolument pas surprise de voir que la louve trottine dans la même direction, en regardant par-dessus son épaule pour s’assurer que sa compagne la suit.

*******

Le soleil bas envoie des ombres bleues sur la neige, qui craque sous ses pieds avec la température basse qui l'a gelée pendant sa fonte. Kirsten trébuche et glisse en grimpant la dernière côte qui mène à la hutte de pêche, son attention vacille avec le manque de sommeil et l'effort de plus en plus pénible pour mettre un pied devant l'autre. Toute sensation a quitté ses jambes et elle sait qu'elle n'avance que parce que la louve continue à trotter régulièrement à côté d'elle tandis que le paysage change. Son cerveau aussi s'est engourdi, toute crainte, tous sentiments disparus. Ces douze dernières heures, elle n'a été mue que par sa volonté. Elle ne s'est pas permis de penser à ce qu'elle allait faire en arrivant au chalet, encore moins à ce qu'elle allait y trouver.

Mais elle sera là. Si elle était partie, je le saurais.

La pensée lui vient maintenant, et avec elle la conviction de la vérité. Elle ne sait pas comment elle ressentirait la mort de sa compagne, ni pourquoi elle est certaine que Koda vit toujours. Mais elle n'en doute pas, ne peut pas en douter.

« On va y arriver, ma fille », murmure-t-elle, peut-être à l'attention de la louve, peut-être pour elle-même.

En réponse, la louve la regarde, une lueur dans ses yeux incroyablement bleus. La lumière finissante envoie un reflet blanc de son pelage, épais et lustré malgré la faim et le manque de sommeil dû à la marche forcée depuis la frontière du Colorado. Ce qui est étrange, en fait, c'est qu'elle n'a pas vu le loup manger ou boire en route.

Peuh. Ce qui est étrange c'est qu'un loup t'ait sortie d'un fossé. Ce qui est étrange, c'est qu'un loup trotte près de toi comme un caniche.

Oublie ça. C'est toi le caniche, King. C'est elle qui mène la danse ici.

Comme si elle comprenait, la louve se tourne vers Kirsten, la langue pendante dans un grand sourire canin. Elle se rapproche, poussant à demi, soutenant à demi Kirsten qui fait les derniers pas vers le sommet de la côte, sa masse chaude et solide contre sa jambe. En-dessous, le ruisseau coule dans la petite vallée, presque une ombre maintenant ; la forme carrée de la hutte est claire contre la courbure de la colline de l'autre côté. Kirsten renifle le vent pour sentir de l'éventuelle fumée, mais il n'y a rien. Koda n'a pas pu se lever pour maintenir le feu. Envolé l'espoir de rentrer pour trouver Dakota debout, habillée et pleine de vigueur, se demandant où elle avait bien pu aller.

Un frisson de crainte parcourt son dos. Dakota ne peut pas, ne doit pas... Elle ne peut même pas penser les mots.

Et puis une pression différente lorsque le museau froid de la louve se pose contre sa main. Elle lève les yeux vers elle avec ce même regard familier de côté qui lui fend le coeur, puis émet un aboiement aigu, se retourne et part vers le sommet de la pente pour disparaître dans les pins qui longent le côté ouest. Kirsten peut à peine deviner sa silhouette, une ombre au milieu des hauts troncs, tandis qu'elle commence à redescendre de l'autre côté.

« Hé, tu es sûre que tu ne veux pas une signature pour la livraison ? » La petite blague lui redonne confiance et elle reprend sa marche sur la pente, marche à grands pas dans l'eau sans même ressentir le froid, et grimpe de l'autre côté, glisse une fois et repart à quatre pattes là où le granite dépasse de la colline en morceaux brisés. Elle se souvient vaguement qu'il y a un chemin plus facile, mais elle ne peut pas se permettre de perdre du temps à le trouver dans l'obscurité naissante. En plus, l'assaut frontal est plus rapide.

Elle s'arrête à la porte, et rassemble son courage. Avec un effort de volonté, elle calme son coeur qui se met soudain à battre fort, et ralentit sa respiration. Tout va aller bien. Elle est arrivée à temps. Koda va guérir quand elle aura les médicaments. Tega l'a dit.

Biiiiieeen. Voilà que tu écoutes les conseils médicaux d'un raton-laveur irréel.

Ou peut-être que ce n'est pas Tega qui vit dans l'irréel.

Elle ouvre doucement la porte. Une bouffée d'air l'accueille, plus froide que la brise du soir qui flotte maintenant sur la neige. Elle perçoit l'odeur âcre de cendres humides, mêlée à celle musquée d'une humaine et d'un chien pas lavés. Asi gémit, s'étire et vient l'accueillir, son pas raidi par le confinement et le manque d'exercice. « C'est bon, mon garçon », dit-elle doucement. « On va sortir dans une minute. Comment va Koda hein ? »

Asi gémit à nouveau tandis qu'elle approche du lit. La couverture se soulève visiblement au rythme de la poitrine de Koda, mais sa respiration sort en petits halètements rapides. « Très bien », dit Kirsten doucement, en partie pour elle-même, en partie pour Dakota. « Très bien. Tout d'abord, de la lumière. Ensuite la piqûre. Ensuite le feu. »

Kirsten tourne la mèche de la lampe à pétrole et l'allume. Le visage de Dakota est pâle avec les bouffées de condensation qui se forment à chaque souffle et qui gèlent dans l'air froid. Il n'est pas tant pâle que gris, son bronzage devenu cuivre, ses lèvres gercées et sèches. On voit une ligne blanche entre ses cils mais elle ne se réveille pas.

« D'accord », dit Kirsten en essayant d'éloigner la panique de sa voix. De son esprit. « La lampe est allumée. De l'eau. » De la gourde près du lit, elle verse quelques gouttes dans la bouche de Koda, et lui lève la tête pour l'aider à avaler. La gorge de Dakota bouge convulsivement, elle passe une langue sèche sur ses lèvres et Kirsten verse un peu plus d'eau de la flasque. Elle répète le geste deux fois, puis pose la gourde. Elle ne veut pas repousser encore ce qu'elle doit faire. « La piqûre. Il faut en finir. »

Elle arrache le paquet de seringues pour l'ouvrir et, portant l'ampoule d'antibiotique près de la lampe, elle perce le sceau et amène le liquide jusqu'à la marque. « Très bien », se dit-elle. « Tu peux faire ça. C'est rien du tout. Tu piques et tu pousses le piston, c'est tout. »

Kirsten repousse la couverture, hésitant entre le bras et la cuisse. Le bras est plus facile ; d'une main elle remonte la manche gauche de la chemise de Koda et enfonce la seringue, son pouce appuie sur le piston. Avec un soupir de soulagement, elle rebouche et jette la seringue. « Hé, mon gars, t'as vu ça ? Je n'ai pas paniqué et j'ai réussi. Maintenant il faut attendre. » Attendre que le médicament fasse son effet ; attendre que la peau brûlante de Koda se rafraîchisse.

Attendre est une chose pour laquelle elle n'a jamais montré de talent. Quinze minutes de course sauvage dans la petite clairière et le soulagement désespéré d'une patte contre un arbre, épuisent au moins un peu de l'énergie retenue d'Asi, mais Kirsten a l'impression que ses nerfs se sont lovés en une spirale serrée. Seigneur, ce que je donnerais pour un verre. Juste un verre de bourbon, un seul. Ou une gorgée du brandy du vieux Kriegesmann.

Mais elle n'a pas ce luxe, et elle pose quelques tranches de viande séchée pour Asi et se remet à faire le feu. Quand il brûle tranquillement, elle revient vers Dakota. Dans la lumière rouge des flammes, son visage semble brûler d'un feu intérieur, la fièvre se fraye un chemin vers la surface pour montrer l'os blanchi dessous. Avec précautions, Kirsten retire les pansements du bras et de la main blessés ; la peau est tirée sur la chair distendue. Elle essuie, avec plus de précautions encore, le sang sombre, la lymphe et le pus qui s'écoulent des marques faites par les dents du glouton. Des traces rouges traversent le contour violet des blessures, et Kirsten repousse sa peur, sentant le ressort en elle faire un autre tour. « Très bien », marmonne-t-elle. « Très bien, espèce de charlatan masqué. Tu m'as promis qu'elle irait bien. Elle ferait foutrement bien d'aller mieux, tu comprends? Tu comprends ? »

Ce n'est pas tout à fait vrai, mais elle n'a pas de temps pour les nuances. Elle compte bien tenir son illusion responsable, promesse faite ou pas.

Mais tout ce qu'elle peut faire c'est remplacer le pansement, poser le bras sous le sac de couchage et attendre. Elle réussit sans savoir comment à avaler péniblement quelques bouchées de viande séchée, puis s'installe dans un des fauteuils en état pour monter la garde, Asi près d'elle.

Elle ne saura jamais vraiment ce qui l'a réveillée. Elle s'extirpe des profondeurs d'un sommeil qu'elle n'avait pas prévu, à l'aboiement aigu d'Asi, au froissement d'un tissu, au son d'une voix. Faible et rauque, révoltée et qui prononce des jurons de six lettres en français et d'autres dans une langue qu'elle ne comprend pas, mais une voix vivante. La voix de Koda.

« Bordel. Putain. Je brûle. Merde. Faut que je pisse. » Encore un froissement. « Bon Dieu. Ça fait mal. »

Kirsten commence à se redresser et voit Koda qui lutte avec le sac de couchage, à demi assise avec une jambe par-dessus le bord du lit. Son visage, ses mains, sa gorge sont luisants de sueur, ses cheveux plats tombent sur ses épaules, aussi trempés que si elle s'était tenue sous la pluie. Une immense vague de soulagement traverse Kirsten, et elle se jette sur Dakota qu'elle entoure de ses bras. « Je te tiens, mon amour. Je te tiens. C'est bon. C'est bon. »

« Putain de bras. Ça fait un mal de chien. »

« C'est bon. J'ai quelque chose pour ça. De quoi as-tu besoin ? »

« De pisser », dit Koda succinctement, et, l'enveloppant dans le sac de couchage, Kirsten l'aide à sortir dans la première lumière du matin, le soleil commençant à peine à irradier sur le sommet de la montagne derrière elle. La soutenant à demi, la portant à demi, elle la ramène au chalet, jusqu'au lit. Koda est peut-être lucide mais elle est épouvantablement faible et se laisse emmener sur la couche étroite avec un soupir. « Combien de temps ? » Dit-elle.

Kirsten s'arrête pour faire le calcul de son voyage. « Deux jours, peut-être trois. » Elle caresse doucement le front de Koda, frais sous son toucher. « Tu peux te rendormir dans quelques instants. Laisse-moi juste changer le pansement et te faire ta piqûre. »

« Mppfff », dit Koda en se couvrant le visage de son bras valide. « Seigneur. Je pue. On dirait qu'un régiment a campé dans ma bouche pendant un mois. » Puis. « Quelle piqûre ? »

« Un antibiotique. De fluoroquinolone », répond Kirsten en tirant la main blessée vers elle pour commencer à dérouler la bande de gaze. Celle-ci vient facilement, l'enflure ayant visiblement perdu du volume. La décoloration a aussi diminué, du rouge et du violet perdurent autour des blessures, mais la chair est propre et de couleur normale autour. Koda tressaille sous son toucher et elle se mord la lèvre. « Je suis désolée, mon amour. Mais ça a l'air mieux. »

« Ces foutus nerfs se réveillent. D'où vient l'antibiotique ? »

« D'une clinique à quelques kilomètres », ment Kirsten sans même y penser. Elle peut attendre pour parler à Koda de son rêve, de son voyage de l'autre côté de la frontière, de la louve.

Des enfants morts.

Plus tard. Bien plus tard.

Elle rebande le bras de Koda et tend la main vers l'antibiotique et le paquet de seringues. Le regard de cette dernière suit ses mouvements et elle fait la seconde injection avec, elle l’espère, plus d'aplomb que pour la première. Elle farfouille ensuite dans son sac, trouve la vicodine et pose un cachet dans la paume de sa main. « Et voilà », dit-elle. « C'est pour la douleur. »

« Dr King », dit Koda, un léger sourire au coin de ses lèvres tandis qu'elle avale le cachet. « Comment as-tu fait pour trouver une pharmacie qui a échappé au pillage ? »

« J'ai juste suivi les indications. » Et tandis que Koda la regarde fixement, « Plus tard. Tu peux manger quelque chose ? »

Une demi-heure plus tard, Koda endormie profondément, sa respiration lente et aisée, Kirsten s'adosse dans le fauteuil, et pose les pieds sur le bord du matelas. Un sommeil sans rêve l'envahit, et elle se rend sans même lutter.

 

 

Table des matières

 

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