Posté le 23 juin 2008
INSURRECTION
SwordnQuil@aol.com
Traduction : Kaktus (parties 1 Ã 22) et Fryda (partie 23 Ã la fin)
CHAPITRE CINQUANTE-SEPT
Ecrit par Susanne Beck et Okasha
Koda remue lentement sa soupe, savourant l’arôme du persil et des baies. Pour la première fois depuis que sa fièvre est tombée, elle peut sentir quelque chose d’autre que son haleine gâtée et le fumet des herbes sèches et des légumes reconstitués est un vrai Paradis. La chaleur du bol apaise également sa main blessée, et elle la bouge légèrement pour y appuyer son poignet. La Vicodine y est aussi pour quelque chose. Ainsi que la sensation satinée de sa peau nettoyée sous des vêtements propres. Il aura fallu dégeler une douzaine de marmites de neige et presque deux heures, mais avec l’aide de Kirsten, elle a fini par se débarrasser de l’odeur fétide de la maladie.
Elle jette un coup d’œil par la fenêtre de la cabane de pêche, vers l’endroit où Kirsten a emporté les sacs de couchage pour les poser sur une dalle de pierre sèche. La neige envoie des reflets bleus dans les ombres sous les pins, mais elle a fondu là où le soleil frappe, coulant le long de la pente pour alimenter le cours d’eau en bas. Kirsten se tient juste au bord, et étale sa lessive sur un rocher en grès qui dépasse de l’eau, créant un rapide étroit. Asi s’est mis à l’aise sur l’herbe près d’elle, le ventre tourné vers la chaleur de l’été, la langue pendante. Un geai des montagnes, son bleu vif forme une éclaboussure de couleur au milieu des aiguilles sombres d’un pin balsamique, et il frappe une pomme de pin de son bec, ignorant Wiyo qui vole haut dans le ciel clair. Le cri de cette dernière flotte sur la brise, se mêlant au chant d’un cardinal et aux cris d’un écureuil aux oreilles pointues et poilues. Ce n’est pas une journée pour rester à l’intérieur.
Avec précaution, Koda se redresse du bord du lit. L’antibiotique a fait son travail, et l’infection est visiblement sous contrôle. Elle n’est pas très sûre de ses jambes en revanche. Elle pose sa cuillère dans son bol et utilise sa main droite pour se stabiliser tandis qu’elle progresse du lit vers la table, de la table à la porte, et enfin de la porte au tronc d’un mélèze à mi-chemin de l’eau. Elle y pose la main avec gratitude, se stabilisant à nouveau pour s’asseoir et se donner un moment pour reprendre son souffle.
Mais j’y suis arrivée. Toute seule.
Pendant un instant, elle se contente de rester assise, mangeant paresseusement sa soupe tout en observant les mouvements soignés et économes de Kirsten qui rince leurs chemises et leurs sous-vêtements de rechange, en les frappant contre les rochers, avant de les étaler pour les sécher. Ces derniers mois, sa peau a pris une couleur bronzée riche, ses cheveux se sont éclaircis sous le soleil et la pluie pour prendre la couleur et le reflet de la barbe soyeuse du blé. La joliesse de la Kirsten King qu’elle a rencontrée pour la première fois à l’usine d’androïdes de Minot, a disparu, pour laisser place à la beauté dépouillée d’une femme à l’aise avec la nature. Elle pourrait presque être Lakota.
Mais elle est Lakota. Petit à petit, elle devient une passante entre deux mondes. Kirsten King, présidente des Etats-Unis. Inktomi Zizi, guerrière des Lakota, épouse de Tshunkmanitu-wakan Winan. C’est quelque chose que même Themunga devra reconnaître.
Wanblee Wapka l’y aidera. Ainsi que Tacoma et ses autres frères et sœurs. Même Wiyo.
Sa soupe terminée, Koda pose le bol sur le sol et se laisse glisser pour s’allonger dans l’herbe, le dos contre la souche. Bercée par la chaleur, elle sent son corps s’alourdir, ses paupières se fermer. Elle pourrait se lever et aller aider Kirsten. Mais peut-être une petite sieste d’abord. Une toute petite. Une toute…
Elle se réveille en sentant le corps de Kirsten contre elle, sa main gauche toujours bandée légèrement serrée dans la main droite de sa compagne. Sa tête brillante posée tout aussi légèrement sur son épaule, et elle ouvre les yeux vers son reflet auréolé d’argent. « Nun lila hopa. » Elle souffle à peine les mots, de peur de réveiller Kirsten. « Nun lila hopa. »
« Merci », dit celle-ci très clairement, et Koda peut à peine voir le pincement au coin de ses lèvres qui forment un sourire. « Je ne dors pas. »
« Tu devrais, cante skuye. Tu as encore plus besoin de repos que moi. »
Kirsten lève la tête dans un soupir. « Je vais bien. Vraiment. Il ne me fallait que quelques nuits de bon sommeil. »
« C’était une sacrée marche. » Koda n’arrive pas à se représenter la carte du Nord du Colorado et elle n’est pas sûre qu’elle reconnaîtrait Craig si elle la voyait, mais elle sait combien elles sont loin de la frontière de l’état dans cette montagne. Elle sait que le paysage n’est pas facile pendant cent cinquante kilomètres, voire plus. Il est presque à la verticale, tout comme l’est cette vallée étroite.
Kirsten hausse les épaules. « C’était du gâteau, comparé à cette dernière passe haute par-dessus les Medicine Bows. J’y suis allée, j’ai pris ce qu’il me fallait, je suis revenue. Ce n’est pas grand-chose. »
« Mmm », dit Koda.
« Quoi ? »
« Tu ne m’as jamais dit ce qui t’avait décidée à aller à Craig. Plutôt qu’à Colombine par exemple. Ou à Steamboat Springs, qui est plutôt proche. »
Kirsten ne répond pas, et Koda commence à penser qu’elle ne le fera pas. Mais elle dit alors, « C’était lui. »
Koda note l’initiale en capitale et l’italique non prononcés. Lui. « C’est qui lui ? »
« Lui. Mon animal imaginaire. »
Koda ne connaît qu’une seule créature mâle que Kirsten considère, occasionnellement, comme une hallucination. « Ton raton-laveur, tu veux dire ? Ton animal-guide ? »
« Ouais. » Il y a une longue pause. Puis, « il s’est montré vêtu d’un tablier blanc et a noté une ordonnance. Dr Kunz. »
L’image flotte dans son propre esprit, vivace, d’un raton-laveur en tablier blanc, un stéthoscope sur les épaules. Avec un effort, elle garde le visage neutre et dit sérieusement, « pour l’antibiotique ? »
« Ouais. Et ensuite il m’a dit où aller pour le trouver. J’y suis allée et ça y était. »
Koda lui caresse les cheveux, passant les doigts de sa main valide dans les mèches soyeuses. Elle est peut-être Inktomi Zizi la guerrière, mais en tant que Lakota, elle a encore du travail à faire. « Tu sais, tu vas l’offenser si tu continuer à appeler Wika Tegalega une illusion. »
« Très bien. Une hallucination alors. »
« Comment une hallucination saurait-elle où trouver l’antibiotique ? »
« C’était mon subconscient, c’est tout. »
Pendant un long moment, Koda garde le silence. Elle peut sentir quelque chose de retenu, quelque chose à côté de l’ambivalence de Kirsten sur sa rencontre avec un autre promeneur entre les mondes. Elle dit doucement, « tu penses que Wa Uspewikakiyape était une hallucination ? »
« Ton loup ? Non ! » Kirsten redresse brusquement la tête. « Je veux dire… je l’ai vu, je… »
« Et tu as aussi vu ton raton-laveur, non ? Je crois me souvenir qu’il a salopé tes chaussures d’une manière très visible et très tangible. »
« Oui, mais… »
« Mais quoi ? »
Avec beaucoup de soin, Kirsten s’écarte d’elle, et s’assoit sur ses talons pour pouvoir lui faire face. Elle dit, « mais il n’y avait pas que lui. Il y avait une autre… créature. Un loup noir, aux yeux bleus. Il m’a sortie d’une congère quand je me suis tordue la cheville. Il m’a apporté une béquille. C’est ce que font les Saint Bernard. Pas les loups. »
« Et bien, généralement pas », dit Koda d’un ton neutre. « Mais parfois, non ? Des loups noirs aux yeux bleus ? Des loups chamanes Lakota. »
« Occasionnellement oui. »
Kirsten perd son souffle en un instant. « Oh bon sang. Je ne suis pas sûre de… Merde. » Elle secoue la tête comme pour s’éclaircir l’esprit. « Mais c’est normal dans ta culture, n’est-ce pas ? Le renard dans le poulailler, ça pourrait être Tante Matilda, non ? »
« Grand-tante Matilda », dit Koda solennellement, « adore les poulets. Mais elle les préfère rôtis. Avec de la sauce. »
« Tu te moques de moi ! »
« Non. » Elle tend la main pour rapprocher Kirsten. « C’est difficile pour toi maintenant, alors laisse passer ça. Personne ne va te demander d’accepter des choses avec lesquelles tu es mal à l’aise. Donne-toi du temps. » Puis. « Que se passe-t-il ? Il y a autre chose, n’est-ce pas ? »
Sur ces paroles, Kirsten se retourne vers elle, le visage contre l’épaule de Koda, sa main l’agrippant violemment. Dakota la sent hocher la tête, un mouvement abrupt contre son bras. « Je ne voulais pas t’en parler tant que tu étais malade. Je voulais attendre encore un jour ou deux. »
« Dis-le moi maintenant. Quoi que ce soit, on verra ça ensemble. » Koda sent les muscles de Kirsten se raidir sous sa main, tout son corps devenir rigide. « Raconte-moi. »
« Ils tuent des bébés. » Les mots sortent dans un souffle, aussi désespéré qu’une inspiration dans l’eau qui vous submerge. « Des nouveaux-nés, des bébés, des touts-petits. Ils étaient tous jetés dans un puits à l’arrière de la clinique. »
« Que des bébés ? Pas d’enfants plus vieux, pas d’adultes ? »
Kirsten secoue violemment la tête. « Je ne sais pas. Je n’en ai pas vu. Mais je ne suis pas restée pour vérifier non plus. »
Cela n’a pas de sens. Pas que le massacre général lors de l’insurrection en ait. Si on capture des femmes pour la reproduction, qu’on aille jusqu’à les confiner et les inséminer, on peut présumer que ce qui est recherché, ce sont les bébés. Tous les bébés, étant donné le fait que les androïdes n’ont pas été pointilleux sur les étalons. Alors pourquoi détruire le produit attendu ?
Peut-être que les androïdes ont tué les garçons ? Aucun éleveur de bétail ne garde les mâles en excès. Les veaux deviennent des hamburgers ; quelques coqs finissent dans la poêle.
Visiblement les androïdes ne mangent pas les bébés. Ils fabriquent des esclaves peut-être ? Mais pour qui ? Des esclaves ne seraient pas choisis par sexe ; toute société qui a élevé et vendu des humains a privilégié les travailleurs mâles puissants. Les femelles reproductrices aussi, alors cette partie-là s’enclenche bien. Mais si ce sont des esclaves, pour quel marché ? Qui sont les acheteurs ?
Elle finit par dire. « Je ne comprends pas, cante skuye. Je ne comprends pas du tout. » Un frisson la parcoure. Les ombres se sont allongées ; le soleil est passé derrière le sommet des arbres. « Rentrons. Il commence à faire froid ici. »
******
« Je me souviens maintenant pourquoi j’ai toujours détesté faire les courses. »
Koda se fraye un chemin dans les ruines d’une boutique de sport, passant avec précautions au milieu des balles de tennis et de golf qui parsèment le sol. Contre les cloisons, les vitrines verrouillées qui contenaient autrefois des armes ont été brisées, leurs portes coulissantes en plexiglas en miettes derrière les comptoirs. Dans un coin sombre il y a un casier où se trouvaient des tricots de basketball, à en juger par les restes de maille de couleurs vives entassés en-dessous. De quelque part derrière lui parvient un froissement et le bruit de petites pattes qui grattent le carrelage, ponctués de grognements et d’un sifflement menaçant. Asi lance un gémissement plaintif, la tête relevée, la queue aussi droite qu’un drapeau.
« Un opossum », dit Kirsten de derrière le comptoir quasiment intact. « Une maman opossum. » Les tiroirs ont été largement pillés de leurs munitions, d’huile pour les armes et d’autres objets utiles. Sa tête apparaît au-dessus de la vitrine en verre, et elle lance un regard de réprimande à Asi. « N’y pense même pas, Adjoint Dawg (NdlT : personnage de cartoon des années 60, Deputy Dawg est un adjoint du shérif, pas futé, représenté sous la forme d’un chien.). Pas besoin que tu te fasses encore mâchouiller. » Asi gémit à nouveau mais se redresse, laissant les résidents du magasin en paix. Kirsten retourne à ses fouilles sous le comptoir et ajoute. « Au moins tu pourrais trouver des trucs qui te vont. Le ‘S’ est bien plus grand qu’il ne l’était avant. »
« Petit mais puissant. » Koda produit un sourire éclatant. « Ce qui n’a pas été emporté ou détruit par le temps a été co-opté par les bestioles. » Et pourtant, ce modeste centre commercial est préservé comparé au Wal-Mart au nord. Au moins une meute de coyotes y a emménagé, se faisant une niche au milieu des piliers et des poutres tombées du plafond, partageant ses quartiers, à en juger par le vert sur les murs et les taches au sol, avec quelques hiboux et d’innombrables souris et rats. Elles ont évité avec soin le quartier d’affaire avec ses tours de bureaux élevées adossées à la masse gris-pourpre des montagnes et au complexe aplati Temple, qui offrent des opportunités de première à des bandes armées comme fortifications. Après l’Incident d’Elk Mountain, qui a acquis ses lettres capitales selon le modèle de l’Evénement à Owl Creek Bridge ou du Bras Mort, Koda serait totalement heureuse de ne jamais revoir un autre humain entre aujourd’hui et leur retour à Ellsworth.
Peu probable.
Elle passe à travers les ruines du bureau, à peine plus qu’un carré entouré de panneaux de faux pacanier, elle fourre dans sa poche quelques crayons utilisables et un vieux taille-crayons à l’ancienne en plastique rouge. Elle y ajoute un paquet de piles au lithium ainsi qu’un petit agenda électronique qui a l’air en état de fonctionner. Kirsten a réussi à tenir un journal de leur voyage sur son ordinateur, mais d’autres informations, telles que la population animale et sa migration, le volume des cours d’eau qui n’alimentent plus les villes, ont aussi besoin d’être enregistrées. Ce monde n’est plus celui dans lequel elle a grandi, et pourrait devenir quelque chose de très différent de ce qu’elle a jamais imaginé.
Mais pour l’instant, elle va s’en tenir aux petites choses qui rendent leur voyage moins fastidieux. Ce qui veut dire qu’elles vont probablement devoir bouger, pour voir si elles peuvent trouver une partie de la ville moins dévastée. De l’éparpillement de papiers, elle sort une photo de trois petites filles qui sourient à la caméra depuis leurs balançoires, leurs queues de cheval blondes identiques posées sur leurs épaules. Deux d’entre elles sont jumelles. La troisième a peut-être un an de plus. A leur droite, un épagneul complète le quartet, le même sourire, la même cascade d’or du sommet de la tête à l’épaule. Quelque chose est griffonné en bas de la photo d’une main trop tremblante pour être lisible, mais on dirait des chiffres. Koda tourne son attention vers le coffre d’armes haut et isolé qui pourrait contenir quelque chose d’utile si elle peut l’ouvrir. Un second bout de papier avec des chiffres au bas attire son attention dans les débris du sol. 12-28-quelque chose. La combinaison ? Elle aurait bien de la chance. Mais elle le prend et le nettoie avec soin.
Pas la combinaison, non. Une autre photo, d’un enfant en bas-âge aux yeux noirs, sur un tricycle rouge, une casquette de motard tirée sur son front tandis qu’il se penche sur les poignées. 12-30-2015.
Pas une combinaison. Une date. Elle reprend la photo des trois fillettes et la pose sur le bureau près de l’autre. Même écriture. Même date. Ce n’est pas un anniversaire alors, surtout que les fillettes sur les balançoires portent des shorts et des sandales, leurs pieds perdus dans l’herbe verte. La date est la seconde ou la troisième date de l’Insurrection, pour ces enfants, ça ne peut signifier qu’une seule chose. DdD. Date du décès.
Ou deux choses. Date du décès, date de disparition.
« Kirsten », dit-elle calmement, sans s’éloigner du bureau-cube. « Quel âge avaient les enfants les plus vieux que tu as vus à Craig ? »
Le silence s’installe pendant un long moment. Puis Kirsten dit, presque d’un ton neutre. « Des enfants en bas-âge. Deux ans et demi. Trois, peut-être. Pourquoi ? »
« Viens ici, tu veux ? »
Les pas de Kirsten font de petits bruits de frottement dans les déchets tandis qu’elle se fraie un chemin vers le coin. Alors qu’elle arrive près de Koda, elle dit, « Que se passe-t-il ? »
« Ces photos. Regarde les dates. Regarde les enfants. »
Pendant un long moment, Kirsten ne répond pas. Puis elle dit, « Les androïdes les prenaient vivants, puis les tuaient. Je ne comprends pas. Pourquoi ? »
« Ils utilisaient les prisons, les maternités, les cliniques. Il y avait une branche du Planning Familial de ce côté de Salt Lake. Je pense qu’on devrait aller y voir. »
Dans la lumière crue de la lampe, la révulsion est évidente sur le visage de Kirsten. Mais après un instant, elle finit par dire, « Tu as raison. Ça ne nous aidera peut-être pas à arrêter ce maudit truc, mais… » Sa main fait des petits cercles larges dans l’air.
« Il y a toujours une possibilité pour que nous trouvions des enfants en vie », dit doucement Koda. « Pas beaucoup, mais quelques-uns. »
« Et même, si nous pouvions au moins comprendre pourquoi… »
« Ce serait un début. » Koda ajuste son sac plus confortablement autour de sa taille et passe son fusil sur son épaule. « Allons-y. »
*******
« Une bombe ? »
« On dirait bien. Et une grosse. » Dakota donne un coup de pied au bout d’une poutre brisée et carbonisée qui dépasse de ruines des shingles de toit et d’un mur en crépi, de morceaux déchiquetés d’un bloc de béton et de cloisons en alu. De la fibre de verre rose isolante dépasse d’entre les planches fracassées et les cloisons, enchevêtrée avec des câbles brillants et codés par couleur. Derrière la façade en ruines du Centre de Naissance de Salt Lake, la moitié des immeubles du fond est toujours debout, les poteaux et les murs de soutènement tachés de noir de fumée. Asi passe au bord des ruines en gémissant.
« Regarde comme cet isolant est brillant. Il est récent. »
Koda retourne son regard vers la masse de fibre de verre qui ressemble à de la barbe à papa, coincée entre un mur effondré et des carreaux insonorisants. Elle est tout aussi étonnamment rose que le jour où la peinture est sortie du rouleau, intacte malgré la neige ou la chaleur du désert. Un McDonalds de l’autre côté de la rue est tout aussi détruit, mais ses meubles en plastique criard, balancés sur le parking du restaurant, ont des couleurs passées qui vont de l’orange au citron vert et au framboise. La boutique d’électronique juste à côté fixe l’asphalte de ses fenêtres vides, seuls quelques éclats de verre restent toujours suspendus aux encadrements. Ça a dû être l’une des premières boutiques à être pillée, par des gens à la recherche désespérée de matériel de communication, ou par des voleurs plus conventionnels qui n’avaient aucune idée de l’ampleur de l’effondrement en cours. « Tu as raison », dit-elle calmement. « On va voir ? »
Kirsten hoche la tête pour répondre, la révulsion évidente sur son visage et dans ses pas précis au milieu des ruines, et elle évite tout contact même avec le cuir de ses bottes quand elle le peut. Koda elle-même avance avec prudence, choisissant un chemin sur ce qui a dû être un trottoir pavé avant l’explosion qui y a fait s’effondrer la moitié de la façade de la clinique. Il l’amène sur une surface carrelée, peut-être la zone d’accueil de la clinique autrefois, avec des couloirs sombres qui en partent. Ouverts au mauvais temps et aux fouineurs, humains et autres. Bien coincé entre les poutres exposées entre le ciel et le toit, un troglodyte a construit son nid en forme de fût, et des traces de guano sur la terrasse claire témoignent de la présence d’une colonie de chauves-souris avec qui il partage son espace. L’odeur âcre d’ammoniaque s’en élève, et Koda se couvre le nez et la bouche d’une main. Un couloir semble être bordé de plusieurs labos et de salles d’examen ; un autre de salles de réveil séparées seulement par des rideaux gris et abîmés. Un troisième encore mène à des zones de services ; à travers une porte ouverte au bout, Koda peut voir la forme d’une grande table de travail au dessus en aluminium, des batteries d’ustensile suspendues sur un rail au-dessus. Aucun signe des salles d’obstétrique et de chirurgie ; elles doivent s’être trouvées dans l’aile emportée par l’explosion.
« Regarde », dit Kirsten derrière elle. « Sur le mur derrière le bureau. »
Koda regarde plus attentivement, plissant les yeux vers ce qu’elle a d’abord pensé être des traces de fumée. Mais les marques ont un dessin plus régulier, les lettres sont gribouillées avec le bout d’un crayon noirci. Certaines se sont effacées avec le temps ; d’autres ont des formes légèrement anguleuses, et manquent en partie là où le crayon a glissé sur la surface rugueuse du béton. T-eu-s d- b-b.
« T-eu-s », dit-elle. « Tueurs… »
« De bébés », finit Kirsten pour elle. « C’est comme à la clinique de Craig. »
Koda hoche la tête. « Allons voir la pharmacie et continuons, alors. Il y a quelqu’un d’armé dans le voisinage. Et qui ne veut peut-être pas de compagnie. » Elle contourne une chaise tombée et se dirige brusquement vers le couloir du laboratoire.
Mais Kirsten reste ancrée sur place. « Il faut qu’on vérifie. »
Coincée. « Il n’y a pas d’endroit pour enterrer des corps, cante skuye », dit Koda doucement. « La clinique est adossée à cette ligne de bureaux là -derrière. Nous ne trouverons rien. »
« J’ai vu une cheminée d’incinérateur quand nous sommes arrivées. »
Koda aussi l’a vue. Sa forme noire tapie faisait saillie sur le ciel bleu clair, une obscénité dans la lumière du jour. Le souvenir du visage de sa compagne, tiré et blanc, quand elle lui a parlé des tranchées remplies de cadavres à Craig est quelque chose qui restera en elle tout au long de sa vie. Ça, et les nuits emplies de cauchemars qui ont suivi, Kirsten se débattant et pleurant dans son sommeil. « Très bien », dit-elle. « Tu montes la garde ici. Je vais jeter un coup d’œil. »
« Je viens avec toi. »
« Kirsten… »
« Ce ne sera rien, ou bien ça va être moche. Si c’est moche, ça ne peut pas être pire que ces tombes à Craig. Je viens. »
Koda tient bon un instant, puis elle réfrène son instinct protecteur et se rend. « Très bien », dit-elle. « Allons-y. »
L’incinérateur se trouve d’un côté du bâtiment principal, sa pancarte rouge de danger est toujours brillante dans le soleil de fin d’après-midi. La puanteur de la chair carbonisée traîne toujours, même pour les narines humaines de Koda. Elle se dit que ça doit être submergeant pour Asi, qui se tient en garde à plusieurs mètres de là , les oreilles vers l’avant, les pattes raidies, et qui lance de petits aboiements aigus d’alarme malgré l’ordre donnée par Kirsten de garder le silence. La fétidité plane sur cet endroit comme un nuage.
Le fourneau a deux portes, une plus grande au-dessus de la chambre de combustion, une plus petite en-dessous pour évacuer les cendres. Aucune ne cède à la traction déterminée de Koda, et elle revient aux ruines à l’avant pour fouiller et trouver une barre d’environ un mètre. Elle fera un levier admirable et elle la passe sous la poignée de la porte du haut, qui tourne plutôt facilement au deuxième essai. La porte pivote sur la noirceur et la puanteur de la mort, mais le four ne contient aucun os, ni de cadavre de bébé. Kirsten se penche par-dessus son épaule et regarde dans l’ombre. Il semble à Koda que la respiration de sa compagne a ralenti ; aucun démon ici pour hanter ses nuits. « D’accord », dit-elle. « Rien ici. Allons… »
« Vérifie au fond », dit Kirsten d’un ton ferme.
Il y a de la cendre épaisse dans le compartiment au-dessous de la chambre de combustion, noire et puante de graisse. Dakota gratte la plateforme de béton du bout de sa barre. Au milieu se trouve de petits éclats de blanc, plus grands que les grains de cendre. « De l’os », dit Kirsten, d’une voix sans expression. « C’est bien ça, non ? »
Kod hoche la tête, les dents serrées. Si elle ouvre la bouche elle va vomir. Après un moment, elle écarte un tas de cendres et libère de plus grands fragments d’os calcifié. Un morceau plus gros a conservé sa forme ; une demi-vertèbre, sa pointe ressortant du demi-cercle qui entourait la moelle épinière. L’ensemble ne mesure pas plus de trois centimètres.
« Maintenant on sait. » La voix de Kirsten n’est qu’un murmure.
Koda se force à parler malgré sa gorge serrée. « Maintenant on sait. »
Elle sent la main de Kirsten sur son épaule, chaude et vivante. Une bouée de sauvetage. « Et on sait que quelqu’un d’autre les combat aussi. C’est une bonne chose. »
Il lui semble soudain que les immeubles autour d’elle, les montagnes tout autour, vont s’effondrer à tout moment sur elle. Elle se remet debout et regarde le soleil. « Partons d’ici. On peut être dans les collines à la tombée de la nuit. »
Elles font le trajet hors de la ville en silence. Asi marche calmement près d’elles. Une phrase oubliée depuis longtemps se glisse dans son esprit, de l’école de la mission, il y a des décennies, une éternité. « Et le Seigneur a fait tomber une pluie de feu et de soufre sur les villes de la plaine, le feu des cieux. » Koda ne regarde pas en arrière, de peur de se transformer en pierre. (NdlT : probable allusion à Sodome et Gomhorre et à la femme de Loth transformée en statue de sel pour avoir eu la curiosité de se retourner dans sa fuite)
*********
Comments (0)
You don't have permission to comment on this page.