Posté le 23 juin 2008
INSURRECTION
SwordnQuil@aol.com
Traduction : Kaktus (parties 1 Ã 22) et Fryda (partie 23 Ã la fin)
CHAPITRE CINQUANTE-HUIT
Ecrit par Susanne Beck et Okasha
La faible lueur des braises se reflète sur l’arrière de l’abri rocheux, le teintant d’ombres cramoisies. La brise qui descend des hauteurs montagneuses, porte avec elle l’avant-goût de la nouvelle saison, sa senteur est mêlée de pin et de cigüe. Kirsten tire la couverture en mylar un peu plus sur elle, et elle pose la tête au creux de l’épaule de Dakota. La main de sa compagne dessine paresseusement des cercles sur son dos. De l’autre côté du feu mourant Asi ronfle doucement en pliant ses pattes dans son rêve. Au loin, un hurlement s’élève dans la nuit et le froid, des coyotes qui chassent sur les coteaux plus bas. Kirsten frissonne, pas de froid, mais au souvenir de la clinique de Salt Lake. Ça a l’air déplacé ici dans l’air pur, dans la lumière des étoiles qui se déverse depuis des distances inimaginables.
Mais les morts ne la lâcheront pas. Elle sent Koda se raidir près d’elle, et son souffle léger lui effleure les cheveux. « Qu’y a-t-il, cante skuye ? »
« Rien. »
« Non. Quelque chose de froid t’a touchée. »
Kirsten tourne le visage pour regarder le ciel. Elle lève le bras pour montrer le grand fleuve de la Voie Lactée, là où elle fait un arc dans la nuit. Elle est assez lumineuse pour créer des ombres, et éclairer la terre comme elle le fait depuis des millions d’années ; et elle reçoit la réponse des feux de bois, mais aussi de la lumière artificielle occasionnelle et dispersée. « Tu l’appelles la Route Fantôme, c’est ça ? Mon père a un héritage irlandais, et il disait que les anciens Celtes l’appelaient le Chemin des Âmes. C’est drôle comme des cultures différentes pouvaient avoir la même idée. »
« Peut-être que c’est dû aux nattes et à la peinture de guerre. » Koda bouge légèrement pour garder la tête de Kirsten sur son épaule. « Beaucoup de familles Cherokee et Creek utilisent des noms européens comme Mac-ceci ou Mac-cela. Beaucoup d’Ecossais. »
« Est-ce qu’ils portent aussi des kilts ? »
Koda pousse un petit ricanement et Kirsten peut sentir le rire la traverser. « Ça vaudrait le coup d’œil, non ? Des tartans et des plumes. »
Une image de Tacoma sortie de nulle part se met à flotter, un tartan enroulé autour de sa taille, un bonnet de guerre classique posé sur la tête. Kirsten se met à glousser devant l’absurdité de cette vision, et la tension en elle se relâche un peu. « Et pour l’Ours ? Vous l’appelez comme ça aussi ? »
« Non, mais nous avons une constellation d’été nommée Mato Tipila, la Hutte de l’Ours. Ce sont essentiellement les Gémeaux. Et le Lion représente l’âtre. »
« Et lui ? » Kirsten montre paresseusement Orion dont la ceinture de trois étoiles éclaire les sommets à l’est. « Est-ce que c’est aussi un chasseur dans les histoires Lakota ? »
« Il fait partie de ce que nous nommons l’Epine Dorsale, qui elle fait partie de la Piste de Course. »
« Oh. » Kirsten ne parvient pas à masquer la déception dans sa voix. La silhouette d’un homme puissant levant une massue est si évidente pour elle - même si une partie de son esprit reconnait que cette évidence vient de sa propre culture - qu’elle pensait que la légende aurait été la même dans toutes les sociétés. Reprends-toi, King. C’est un monde différent. Le monde de Koda est différent. Et il va falloir apprendre à le connaître d’une manière ou d’une autre.
« Mais il y a une histoire. » Le bras de Koda se resserre autour de ses épaules. « Tu veux l’entendre ? »
« Au sujet d’une épine dorsale ? Bien sûr. »
« Pas vraiment. Tu vois sa ceinture, là , et son épée ? Ça, plus Rigel, forment ce que nous appelons la Main, Nape. »
« De qui ? »
« D’un chef. » La voix de Koda s’installe dans un rythme régulier, presque cérémonial et Kirsten se rend compte que pour les Lakota, comme pour ses ancêtres lointains, les histoires ne sont pas faites uniquement pour amuser. Elles sont l’Histoire elle-même, tout comme la ballade de Harry l’Aveugle sur la bataille de la Cheyenne, fait partie de l’Histoire. Elles puisent dans le futur autant que dans le passé. « Il était une fois un chef qui n’était pas généreux pour son peuple. Il gardait pour lui tous les chevaux pris dans les attaques, au lieu de les partager avec ses guerriers. Il ne montrait aucune compassion pour les pauvres de sa tribu, ni pour les veuves et les orphelins. Et un jour, les Wakinyan, les Oiseaux de Tonnerre, en ont eu assez de sa pingrerie, et ils lui ont arraché le bras. »
« Dommage que les Oiseaux de Tonnerre n’aient jamais pris le Congrès. En parlant de bandits manchots. »
« Sans parler de l’essaim de bureaucrates. En tous cas, ce chef avait réussi à faire au moins une chose de bien, il avait une fille très belle. Wicahpi Hinhpaye, Etoile Déchue, fils de l’Etoile du Nord et d’une mortelle, vint la courtiser. Et elle accepta de l’épouser, à condition qu’il retrouve le bras de son père.
« Alors il chercha encore et encore, dans toute la Paha Sapa. Puis il chercha au milieu des étoiles, parce que le paysage des Black Hills se reflète dans le ciel, parce que tous deux sont sacrés. Les Wakinyan tentèrent de l’empêcher de chercher et il les combattit. Puis Inktomi, la Femme Araignée, tenta de le leurrer, mais il déjoua ses ruses.
« Il finit par trouver la main au milieu des étoiles où elle était cachée, et il revint sur terre avec elle. Lors d’une cérémonie, Wicahpi Hihnpaye rattacha la main du chef et épousa la fille. Il devint le nouveau chef. Au printemps ils eurent un fils. Et… » Koda laisse la suite en suspens.
« … Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. » Kirsten finit la phrase pour elle.
« Et le peuple prospéra, et la terre connut la paix. Tout va ensemble. » Après un moment elle ajoute. « Ça va ? »
« Mmm », dit Kirsten, en se tournant à nouveau pour poser le bras sur Koda. « Très bien. Bonne nuit. »
« Bonne nuit, cante skuye. »
« Ils furent heureux », murmure Kirsten, et elle glisse dans le sommeil.
******
En fin d’après-midi, la lumière filtre à travers les branches de pins et de sapins, qui poussent épais sur la pente ouest des montagnes Nightingale. Les ‘Trinités’ sont derrière elles, ces vallées plissées et ces chaînes aux rochers nus et saillants qui entaillent le paysage du Nevada. Asi trottine aisément le long d’une piste de cerf, parallèle à un cours d’eau étroit et sinueux qui se déroule sur la pente montagneuse. Kirsten le suit et Koda est en arrière-garde. Un geai bleu pousse un cri à environ trois mètres plus haut, et un écureuil lui répond en criaillant. De temps en temps, le soleil se reflète sur la crête de petits rapides, là où les rives du ruisseau font une incursion dans le courant ; il provoque occasionnellement des reflets argentés sur les écailles des truites ou des vairons fuyants. Du coin de l’œil, Koda peut saisir la silhouette d’une biche qui navigue entre les arbres à une centaine de mètres. Ses deux faons la suivent, leurs taches s’amenuisant maintenant avec la fin de l’été. Koda tapote doucement l’épaule de Kirsten, lui montrant la scène en silence, et un sourire éclaire le visage de celle-ci. Asi se retourne également pour regarder mais ne fait aucun bruit, puis il continue, les pas de ses humains aussi silencieux que les siens.
Une paire d’ailes noires passe au-dessus d’eux et se perd dans les arbres. Un instant plus tard, un autre oiseau suit, son cri bas et perçant. Des corbeaux, un couple, qui rentrent pour la nuit, vers leur nid et leurs petits.
De leur droite parvient un cri de réponse, et Koda s’arrête et fixe les ombres sous les arbres. Les corbeaux avec progéniture défendent leur territoire, les couples s’étalent sur de grandes distances pour maintenir les espaces de chasse et d’affût.
« Quelque chose ne va pas ? « Kirsten regarde par-dessus son épaule, la main vers le pistolet à sa ceinture.
Koda hausse les épaules. « Un autre corbeau, c’est tout. Ils ne volent pas aussi près les uns des autres à cette saison. »
« Un passant ? »
« Probablement. »
Ça n’est qu’un oiseau qui frôle les bords du territoire d’un autre, et prend un raccourci vers chez lui. C’est tout. Peut-être même que s’il est jeune et téméraire, il essaie de grappiller un bout de charogne ou un mulot. Dakota lève les yeux et cherche dans les taches de ciel bleu profond des traces de Wiyo, mais ne trouve que des trainées de nuage et un vol d’ailes-rouges qui partent vers l’un des petits lacs essaimés, là où le Nevada fait un angle vers la Californie. Même un queue-rouge n’affronterait pas sans nécessité un couple de corbeaux sur leur territoire, attirerait encore moins l’attention d’un vol complet. Des corbeaux avec une nichée attaqueraient des hiboux et des aigles sans même y réfléchir, et bien que Wiyo soit une femelle, et grande pour sa race, elle ne l’est pas plus que Kagi Tanka. Koda dit : « Commence à chercher un endroit pour camper. Le soleil va se coucher dans une heure. »
Kirsten hoche la tête et repart, Dakota sur ses pas. L’obscurité va les trouver à mi-chemin du bas de la pente ; demain vers midi elles devraient retrouver un espace ouvert, et traverser le bassin du Lac Winnemucca. A cette période de l’année il devrait être sec, la neige fondue évaporée, les pluies d’automne encore à venir. Ça devrait être moins redoutable que les plats alcalins qu’elles ont traversés il y a une semaine, ou les bords du désert entre Salt Lake et la frontière est du Nevada. Après les kilomètres infinis où elles ont eu l’impression de se dessécher plus que le sable tellement elles transpiraient, c’est bon d’être à nouveau dans les montagnes. Ici l’odeur piquante de pin passe sur la brise et les petites sources qui s’écoulent des rochers vivants nourrissent les lacs et les rivières des plaines en dessous. Les jours de fraîcheur se transforment en nuits froides peuplées de ratons-laveurs et de lynx, de loutres et d’ours, tandis que les petites créatures persistent à survivre malgré la pression des plus grosses aux dents plus grandes. Géographiquement, au moins, les choses ne peuvent qu’aller mieux à partir d’ici.
Tout le reste, bien sûr, peut tourner mal. Bien plus mal.
Un corbeau crie à nouveau, un son bas et roulant, prrro-o-o-ok. Cette fois le bruit vient de quelque part devant elles, loin du parcours de vol du premier couple. Le froid transperce la colonne vertébrale de Koda et elle fait passer son fusil de son épaule à ses mains.
Aucune loi ne dit que les corbeaux doivent voler en ligne droite. Et pourtant, elle se sent mieux avec l’arme entre les mains. Kirsten lui jette un coup d’œil, les yeux agrandis quand elle voit le fusil. Silencieusement, elle sort son arme aussi et tend la main vers le collier d’Asi pour le tirer en arrière et le faire rester près d’elle. Le grand chien dresse les oreilles, la queue tendue à l’horizontale. Il y a quelque chose d’autre dans les bois. Ces montagnes sont le pays des ours, avec des populations rebelles de gloutons et quelques meutes de loups occasionnelles. Elle peut se débrouiller avec les ours, elle peut parler aux loups. Les gloutons… son doigt se plie involontairement sur la gâchette. Elle sera heureuse de ne plus jamais revoir un autre glouton de sa vie, même si elle doit vivre cent cinquante ans. Il est plus probable qu’il s’agisse d’un prédateur plus petit, un lynx ou un coyote, peut-être même un blaireau. Plus tard, au dîner, elles riront de leur prudence excessive. Mais elles sont arrivées trop loin pour prendre des risques inutiles. Ce n’est pas que plus de choses dépendent maintenant d’elles que quand elles ont quitté Ellsworth. C’est plutôt que le fardeau leur parait de plus en plus lourd au fur et à mesure qu’elles s’approchent de leur but.
Un autre cri de corbeau, celui-ci sur leur gauche. Autour d’elles, d’autres oiseaux se sont tus, sans même le tapage des gazouillis qui annoncent la préparation pour la nuit. « Très bien », dit doucement Koda. « Ça en fait un de trop, Bon Dieu. » Elle glisse son doigt dans la garde, tout près de la gâchette.
« Est-ce que les corbeaux ne chassent pas avec les loups parfois ? » Murmure Kirsten. « Pour les conduire aux proies ? »
« Ouais. Mais nous n’avons vu aucun signe de loup de la journée, et nous n’avons pas vu non plus de grands prédateurs. Rien qui justifie une alarme. »
« On compte pas nous, alors ? »
« Pas pour les oiseaux. »
Asi s’arrête brusquement en grognant. Il retrousse les babines et montre ses crocs, sa queue se dresse totalement, son plumeau tremblant du grondement qui roule dans son poitrail et son ventre. La main de Kirsten bouge sur son collier, ses phalanges blanchies. « Doucement, doucement. Qu’est-ce qu’il y a mon gars ? »
« De la compagnie », dit Koda en grimaçant. « Retiens-le. »
Le cri de corbeau résonne à nouveau à une centaine de mètres de la piste. Un autre lui répond derrière elles, un troisième et un quatrième au-dessus, tout près. Koda suit le bruit des yeux et devine à peine une ombre plus sombre contre le tronc haut d’un pin, à quelques dix ou douze mètres plus haut, presque juste au-dessus de sa tête. Sous l’arbre il y a un pieu qui porte des bois de cerf, des paquets de plumes pendent des andouillers attachés par des lanières en tendon. Sur une pierre plate à la base il y a un brin de sauge séchée attaché avec de l’herbe tendre et du lupin, la peau d’un serpent indigo et un caillou creux, dont l’intérieur est serti de cristaux brillants. La pierre est au centre des cornes d’un croissant dessiné sur les bords extérieurs du rocher et d’une couleur rouge foncé. Du sang de cerf, peut-être. Ou peut-être pas. Koda se souvient assez de ses leçons d’anthropologie pour reconnaître les symboles, plus vieux que Babylone, plus vieux que Delphes, plus vieux même que la Crète.
Elle éloigne avec précautions son doigt de la gâchette, puis se penche pour poser le fusil au sol. Elle se relève lentement et ouvre les mains sur les côtés. Kirsten la regarde brusquement, puis, tenant toujours le collier d’Asi, elle fait de même. « Qui est-ce ? » Demande-t-elle, la voix à peine audible.
« Des femmes », répond doucement Koda. « Des adoratrices de la Déesse. »
« Gardez vos mains en vue ! » La voix leur parvient depuis le sommet de l’arbre. « Vos noms et la raison de votre présence ! »
« Dakota et Annie Rivers », répond Kirsten, en plissant les yeux vers le son. « Et nous n’avons pas de raison particulière pour être ici. Nous passons simplement. »
« Ouvrez vos cols. Laissez-nous voir vos cous. »
Koda et Kirsten obéissent en bougeant lentement, et elles se tournent pour que les guetteuses invisibles puissent clairement voir qu’elles ne portent aucun anneau de métal.
« Bien. Maintenant, vous la grande. Enlevez vos vêtements. »
« Quoi ? » Kirsten fixe les branches. « Bon Dieu, que… »
Mais Koda s’assied sur un rocher près du ruisseau pour enlever ses bottes. « C’est bon, cante skuye. Elles veulent juste s’assurer que je suis bien une femme. » Elle laisse tomber son sac près d’elle, puis sa chemise et enfin elle retire son jean et se redresse pour être bien visible. Ses cheveux relâchés coulent sur son dos. Elle se tourne lentement, les mains sur les côtés.
Pendant un long moment, la clairière reste silencieuse. Puis un hurlement de loup leur parvient de derrière elles, bas et long. « Oh oui, alors. C’est bien une femme ! »
Kirsten se retourne brusquement pour faire face à celle qui parle, toujours invisible. Son visage est rouge feu, elle lâche. « Bas les pattes, espèce de garce ! »
Des hurlements de rires lui répondent, un contralto riche de la terre sombre du Colorado. « Calmos, gamine. J’admire c’est tout. »
Koda réfrène un sourire et pose la main sur le bras de Kirsten. « Je suis la femme de la ‘gamine’, ma sœur. Si quelqu’un a quelque chose à dire là -dessus, il traite avec moi. » Asi lance un aboiement aigu de défi, et Koda ajoute. « Ouais et c’est aussi son humaine. »
« Votre avis, mes sœurs ? » La voix tombe de l’arbre à nouveau. « Peuvent-elles passer ? ».
Elle reçoit quatre réponses, plus ou moins à l’unisson. « Elles peuvent passer et sont les bienvenues. » Ça ressemble à un rituel et Koda se demande à nouveau comment la tache rouge est arrivée sur la pierre. Un bruissement dans les branches du pin ramène son attention vers l’arbre au-dessus d’elle, et une forme éclairée de dos plonge le long du tronc, en rappel à l’aide d’une corde. La femme atterrit avec un son sourd sur le tapis d’aiguilles, une hanche légèrement tournée comme si elle n’avait pas encore entièrement pris le coup avec la manœuvre. Mais elle porte son poids dessus sans difficulté et elle s’avance avec détermination dans la lumière. « Salut », dit-elle, en tendant la main à Kirsten, qui la prend avec pas mal de réticence, puis à Dakota. « Je m’appelle Morgan. » Sa poigne est ferme, sa paume calleuse à cause du travail et, de manière évidente, de l’usage des armes. Une mitraillette AK pend sur son dos, et un couteau Bowie à sa ceinture, tous les deux ayant bien servis. « Hé. Annie ? Tu veux te rhabiller ? » Elle se tourne vers Kirsten. « On a un campement permanent à quelques kilomètres. Vous y êtes les bienvenues. »
De dessous ses paupières baissées, Koda voit l’irritation et la perplexité passer sur le visage de Kirsten. Elle se retourne pour remettre ses vêtements, laissant ses cheveux tomber vers l’avant pour masquer un sourire. Okay, Mme la Présidente, c’est l’occasion de faire un peu de diplomatie.
Kirsten parle doucement en montrant du doigt : « Je suis Annie. Elle c’est Dakota. Lui c’est Asimov. Qui êtes-vous, à part Morgan ? »
Koda se tourne au moment où sa tête sort du col de sa chemise. Kirsten se tient raide comme un piquet, le visage sans expression. Mme la Présidente, en effet. Le regard gris de Morgan passe sur elle, la jaugeant et elle dit, naturellement : « Je suis Morgan fia d’Loria, et je suis la Riga des Amazai. »
Un petit choc traverse Koda. Pendant un instant, une fraction de seconde, la vision de la côte crétoise clignote devant elle à nouveau, une nageuse blonde dans la vague. Mais elle garde une voix égale. « Amazai ? Les femmes de la Lune ? »
Morgan lui lance un regard acéré. « Vous êtes linguiste ? »
« Ma première épouse l’était. J’ai dû en apprendre un peu pour lui parler quand nous étions à l’école. »
« Mmm. Le grec ce n’est pas ‘qu’un peu’. »
Koda hausse les épaules et enfonce sa chemise dans la ceinture de son jean. « Pendant un moment, nous parlions un dialecte inconnu hors de notre dortoir. Un peu de français, un peu d’espagnol, un peu de Lakota, quelques mots d’hindi. Il a fallu une année ou deux pour faire le tri. Et vous ? »
« Avocate. Mais on a une fondue de Classiques dans le groupe. C’est notre gardienne-historienne. »
Des guerrières. Un barde. Combien de la structure sociale qu’elle commence à saisir dans ce groupe de femmes, est une reconstruction délibérée fondée sur les textes ? Combien est de l’instinct, se répétant au cours des millénaires ? Koda s’assoit à nouveau pour enfiler ses bottes, et regarde l’autre femme par-dessous ses cils. Morgan bien qu’à peine plus grande que Kirsten, semble être à l’échelle de la forêt. Une partie est due à sa prestance, le genre de chose qui tiendrait un jury sous son emprise. Une partie vient de ses muscles roulant sous sa peau bronzée, mise à son avantage par sa veste en cuir et ses bracelets aux poignets. Le gauche couvre son avant-bras presque jusqu’au coude, indiquant qu’elle est archère même si elle ne porte aucun arc. Et une autre partie encore repose dans la série de lignes diagonales dessinées sur chaque joue, des tatouages faits à l’ancienne, avec de la couleur tirée d’une entaille saignante. Il ne faut pas être devin pour comprendre ce qu’elles représentent, pas plus que pour le croissant de lune entre ses sourcils clairs. Madame la Présidente, je vous présente la Reine des Amazones, avec quatre, cinq, six, sept victimes à son crédit. Restons amicales si possible.
Morgan hausse un sourcil en la voyant l’étudier à couvert. « Prête ? » Demande-t-elle.
« Les autres ? » Kirsten montre les arbres environnants.
« En patrouille. Nous gardons nos frontières. »
« Contre les androïdes ? »
« Et les hommes », dit Morgan froidement. « Nous sommes une tribu de femmes. Pas d’hommes. Pas de dieu masculin. Pas de loi masculine. »
Ce qui a du sens. Ari Kriegesmann et sa coterie de babouins célibataires ne doivent sûrement pas être les seuls de leur sorte. Koda se dit que Tanya et Elaine seraient bien à leur place dans le monde de Morgan comme si elles y étaient nées, et elle se demande à nouveau comment le combat à Elk Mountain s’est terminé. Certainement pas avec Ari à la direction. « Prête », dit-elle. « C’est loin ? »
« Le campement est près de Pyramide, de l’autre côté du lac asséché. » Le visage de Koda doit laisser transparaître sa consternation parce que Morgan ajoute : « Ne vous inquiétez pas. On a des chevaux attachés au pied de la piste. On y sera à la nuit tombée. Vous savez monter à cheval ? »
Kirsten se met à ricaner et Koda dit : « Oui. Je suis véto. Ma famille élève des chevaux. »
Les montures attachées au pied de la pente lèvent à peine les yeux vers les trois femmes et le chien quand ils émergent dans la clairière. L’herbe est épaisse ici, parsemées de pissenlits et de colombines, de sauge et de mauve, de la bonne nourriture qui fait des robes lisses et des yeux brillants aux chevaux. Tous sont des mustangs, avec des combinaisons variées de blanc mêlé à du marron, à de la couleur daim, au pommelé et au noir. Ce sont les montures classiques des Nations des Plaines, la race qui a fait des Lakota et des Nez Percés à leur époque les meilleurs cavaliers du monde. Aucun ne porte plus qu’une bride et une couverture de selle, certains juste une peau de mouton. Le respect de Koda pour Morgan et sa bande fait un bond de géant, et elle demande : « Vous les avez pris sauvages ? »
Morgan se penche pour libérer une jeune monture grise de son attache au sol, et regarde Koda par-dessus son épaule. La pouliche hennit doucement et pousse la poche de la femme, visiblement à la recherche d’une friandise. Morgan repousse doucement son museau et dit : « Plus ou moins. Ils couraient librement et aucun n’était blessé. Mais ils avaient été un peu pris en main avant. Choisissez, deux patrouilleuses peuvent chevaucher ensemble sur le chemin du retour. »
« Ce sont de belles bêtes. » Koda caresse la croupe d’une grande jument blanche et marron avec un grand éclair blanc des oreilles au museau. « Annie ? »
« Je vais prendre le noir. » Avant que Koda ne puisse lui tendre la main pour l’aider, elle saute aisément sur le dos du cheval, et glisse juste un peu sur la peau de daim détachée qui fait office de selle. C’est une performance impressionnante, faite justement pour impressionner. Femelle dominante, je te présente Femelle dominante.
Koda réfrène un sourire et se contente de dire : « Bon choix. » Avant d’enfourcher la monture colorée. Le cheval renifle et tourne deux fois sur lui-même en sens inverse des aiguilles d’une montre, à la sensation d’une cavalière inhabituelle sur son dos, mais il se calme rapidement avec une tape et un mot ou deux pour le rassurer. « Très bien », dit-elle à Morgan. « On vous suit. »
Le chemin les emmène en bas de la montagne sur l’étendue de plusieurs kilomètres du lac desséché. L’obscurité les entoure petit à petit, le rose et l’or le long des cimes des collines de l’ouest cédant graduellement la place au bleu profond, qui vire au noir au zénith et s’étire derrière elles pour devenir indiscernable sur les dernières pentes de la chaine des Nightingale. La lune, pleine cette nuit, s’élève assez brillante pour provoquer des ombres le long des plateaux d’alcalin clair. La chaleur, absorbée pendant la journée d’été, irradie maintenant, se mêlant à l’air déjà frais de la soirée. La brise, qui glisse sur la cime des collines depuis l’ouest, a l’odeur de l’eau, et plus légèrement, de la terre noire et du sel. Les chevaux avancent facilement et leurs sabots résonnent sur la surface dure. Morgan est devant, ses nattes claires rebondissant entre ses épaules au rythme du train de sa jument. Elle psalmodie en chevauchant, quelque chose que Koda n’arrive pas vraiment à discerner, bien qu’il lui semble entendre les mots ‘Isis’ et ‘Déméter’. Kirsten la suit, ses cheveux un pâle halo dans la lumière de la lune. Koda chevauche à l’arrière, son fusil posé sur le tapis de selle devant elle. Asi trottine près d’elles et respire facilement. Le chien-loup est un coureur d’endurance, et malgré sa lignée de chiens fidèles, la nature a commencé à refaire surface dans le grand chien, comme si les gènes de ses ancêtres avaient seulement été bercés par dix mille ans de domestication, sommeillant jusqu’au tournant d’un âge dans lequel les humains ne règnent plus sur la terre. Le chien, le cheval, et même le chat à la recherche de confort, pourraient bien un jour devenir quelque chose qu’aucun membre vivant de sa propre espèce n’a jamais rencontré en chair et en os.
Et nous aussi nous perdons notre domestication. Des guerriers et des chamanes. Des tribus de femmes. Des seigneurs de guerre. Nous sommes attirés dans notre propre passé, traînant les restes de notre technologie derrière nous.
Le fond du lac alcalin laisse place à des éboulis, et Morgan choisit soigneusement leur chemin, les amenant sur un passage qui louvoie à travers des collines basses puis s’élève, grimpant sur la pente montagneuse. Les colombines et les Indian paintbrush poussent près de ses bords, laissant assez de place pour que deux chevaux passent de front ; les branches de pin, assez basses pour faire tomber un cavalier imprudent de sa selle, masquent la lumière. A peine visible dans les ombres, Kirsten ralentit pour se pencher et masser son mollet gauche en cachette, et elle bouge légèrement sur le dos du cheval pour mettre à l’aise ce qui semble être un muscle froissé dans son dos. Koda pousse sa jument des genoux et se met au niveau de sa compagne. Elle fait attention d’écarter tout amusement dans sa voix et dit : « Tu t’es tordu quèqu’chose, Annie Oakley ? » (Ndlt : célébrité américaine fin 19ème/début 20ème siècle, elle était une tireuse d’élite et a fait partie du show de Buffalo Bill)
Même dans l’obscurité, Koda peut voir le plissement du front de Kirsten, puis le sourire désabusé. « Ça se voit tant que ça ? »
« J’en ai peur. Mais je suis flattée. »
Le sourire s’élargit. « Tu ferais drôlement bien. Je ne me casserais pas le popotin comme ça pour n’importe qui. »
« Mais c’est un si joli petit popotin. Il est foulé ? »
« Mon popotin ? »
« Ton genou. »
« Nan, juste un peu tordu. Je vais bien. »
Asi qui revient en courant de sa position devant Morgan, fait des allers-retours entre les jambes de leurs chevaux en gémissant. L’Amazai aussi s’est arrêtée. « Tout va bien là -derrière ? »
« C’est une crampe », dit Koda avec tact, en omettant de dire pour qui. Morgan touche le flanc de sa jument du talon et lui fait tourner la tête pour les emmener vers un chemin branchu, encore plus étroit, qui mène vers le haut dans un angle plus raide. Deux fois sur le trajet elle lance le cri bas et roulant d’une hulotte, et reçoit une réponse. La seconde fois, quand il semble à Koda qu’elles doivent être à mi-chemin de la crête, Morgan dit : « C’était un camping du parc autrefois, mais nous avons bloqué l’accès principal de l’autre côté. Rien ne monte ici sans que nous le sachions, et rien du tout avec des roues. »
Ce qui pourrait signifier, ou pas, qu’elles n’ont pas de véhicule. Ils pourraient toujours être garés plus bas. La plupart des parcs d’état ou nationaux avaient des flottes de véhicules et le carburant pour les remplir. Mais au contraire d’Ari Kriegesmann, Morgan et ses sœurs n’ont pas l’air d’être le genre qui gâche les ressources inutilement. Elles pourraient cependant peut-être se laisser persuader de partager avec des gens qui ont une excellente cause. Une jeep sympa pourrait amener Koda et Kirsten sur la côte de Mendo en quoi, trois heures ? Quatre.
Mais c’est illusoire. Elles seraient abattues, par des androïdes ou bien des humains hostiles, avant d’être arrivées à mi-trajet.
Le chemin finit par un tournant en épingle à cheveux puis s’ouvre et les amène sous un portail sculpté en pin noueux. Deux torches l’encadrent, et sa pancarte, à peine visible dans les ombres dansantes, dit : « Bienvenue à Free Sierra. » Les lettres sont rudimentaires, taillées dans l’arche par-dessus le nom originel du parc. Et la lumière rouge montre autre chose ; Kirsten qui a aussi dû le voir, tire brusquement sur les rênes de son cheval, puis elle lui donne un coup de genoux pour repartir. Elle n’est peut-être pas très sûre de ce qu’elle regarde. Koda non plus ne l’est pas. Pas complètement.
Une forme ronde pend de chaque poteau. La lumière rouge projette une lueur d’acier sur celui de gauche, détaillant son dôme de métal nu. De l’autre côté, la lumière de la torche dessine la forme en creux sombres ; deux, qui pourraient être des yeux, un autre qui pourrait être une bouche ouverte au-dessus d’une barbe tachée et emmêlée. Porté par l’air nocturne doux leur parvient la puanteur de la viande en décomposition. Plus d’ambigüité. Il n’y a pas de lilas en fleurs dans la cour ici.
« Une sacrée pancarte de ‘Défense d’Entrer’ que vous avez là », dit tranquillement Koda.
Morgan montre les dents dans quelque chose qui n’est pas vraiment un sourire. « Ouais. On les a eus dans notre dernier raid. A Reno. »
Ce qui veut dire que soit ces femmes ont des véhicules, soit que ceux qu’elles ont abattus à Reno n’en avaient pas. Kirsten, qui a soigné silencieusement ses muscles douloureux dans la montée, dit : « Contre qui ? »
« Une clinique. Vous en avez entendu parler ? »
Koda répond prudemment. « Nous savons que des femmes ont été kidnappées pour la reproduction dans des prisons, parfois dans des maternités, des cliniques pour femmes. Des trucs comme ça. »
Elles passent près de quelques pancartes basses, illisibles dans le noir, à part les flèches blanches qui pointent les directions des divers services du parc. Morgan les emmène sur la droite là où le chemin se dédouble, et elle dit : « Ouais. Des trucs comme ça. Ils avaient un autre endroit à Reno où ils ont pris les enfants qu’ils n’avaient pas tués. En tous cas pas tout de suite. »
Koda voit le tressaillement dans les épaules de Kirsten, qui se souvient du puits de la mort à Craig, des ruines de la clinique à Salt Lake. Mais Morgan ne semble pas prête à répondre à des questions. Un peu plus haut, le chemin s’élargit vers un endroit où de la fumée blanche s’élève dans la lumière de la lune, au-dessus des braises d’un feu. Des cabanes sont alignées, des petites structures oblongues faites de rondins, avec des rideaux grossiers aux fenêtres. Ici et là , la lueur jaune d’une lanterne au kérosène fait ressortir la silhouette de femmes qui bougent dans leur logement ; l’une d’elles, à leur passage, semble mettre un enfant au lit. Elle lève les yeux au son des sabots, fait signe et adresse un salut à Morgan. Une autre quitte sa cabane, une guitare sur l’épaule, et s’arrête pour fixer Kirsten et Koda ; Morgan répond à sa question silencieuse d’un geste de la main et d’un bref « Plus tard ». Elle dit à Koda : « Je vais vous montrer où sont les écuries, ensuite l’endroit où vous pourrez vous installer. Rejoignez-nous autour du feu quand vous serez installées ; il devrait rester du ragoût dans la marmite. »
Les écuries, visiblement prévues pour héberger seulement une poignée de chevaux pour l’amusement de sorties familiales, abrite maintenant surtout du foin, du grain et du matériel. Les chevaux eux-mêmes sont attelés à une ligne de piquets derrière le bâtiment. Koda en compte trente-deux tandis qu’elle et Kirsten amènent leurs montures à un bout et retirent leurs selles en tissu pour les brosser. Ajoutés à ceux laissés dans les collines de l’autre côté du lac desséché et à ceux qui sont probablement en patrouille, cela fait une quarantaine de cavalières, une formidable troupe de guerre quand on sait que la population a été réduite de 99 pour cent environ. La plupart sont des mustangs, mais un ou deux montrent des signes de naissance plus aristocratique : un cheval de marche marron avec des chaussettes et une marque blanches, un couple d’Appaloosas. Pour la plupart des juments, deux d’entre elles pleines, quelques-uns des hongres. Ils hennissent doucement quand Koda passe, l’un d’eux poussant du museau sa poche arrière où elle a rangé une barre de céréales. Kirsten qui suit son regard, dit : « Je présume que le ‘pas d’homme’ s’étend aussi aux animaux. On devrait peut-être s’inquiéter pour Asi. »
« Peut-être qu’Asi devrait s’inquiéter pour Asi », réplique-t-elle en souriant et en lui ébouriffant les oreilles quand il passe près d’elle. « Ils ont un étalon ou deux quelque part ; c’est juste qu’elles ne les attachent pas avec le reste. »
Au bout de la ligne de piquets, Kirsten et Koda enlèvent les peaux sur le dos des chevaux et elles enroulent les rênes autour de la corde qui court entre deux pins hauts. Koda jette une grande brassée de foin devant eux et tend à Kirsten l’une des deux brosses à étriller qu’elle a apportées de la salle d’équipement. « Tu sais comment utiliser ça ? »
Kirsten, les yeux écarquillés dans la lumière basse, regarde Koda comme s’il lui avait poussé des cornes ou bien une deuxième tête. « Tu rigoles, hein ? J’ai chevauché avant, mais un garçon d’écurie s’occupait toujours des trucs techniques, comme d’aller chercher les selles et de les ranger. » Elle regarde avec circonspection l’instrument ésotérique et hausse les épaules. « Mais ça peut pas être si difficile ? Je veux dire, basiquement c’est une brosse, non ? »
« Basiquement », dit Koda avec un sourire. « Regarde-moi et fais pareil. »
Dix minutes plus tard, les deux chevaux mâchouillent le foin avec contentement, leurs robes lisses et nettoyées de la poussière et des salissures de la piste. Kirsten a fait un travail net et propre, suivant chacun des gestes de Koda, observée par Asi qui s’est installé au milieu des racines, le regard sardonique. Il les suit à la cabane que Morgan leur a montrée, et qui contient peu de choses à part quatre lits nus et un poele en galvanisé à un bout. « On dirait qu’on a notre appartement rien que pour nous », fait remarquer Kirsten. « On pourrait pousser deux de ces lits pour les rapprocher. »
« Mmm », dit Koda. « On pourrait. Mais juste pour la chaleur, bien sûr. »
« Bien sûr. » Kirsten lui sourit en retirant son sac. Asi saute sur le lit dans le coin le plus éloigné et s’étire, se mettant immédiatement à l’aise. « Je présume que tu ne vas pas venir vérifier le coin, hein mon gars ? »
En réponse, Asi pose le menton sur ses pattes et ferme les yeux. « Je pense que non », répond Koda pour lui. « Tu veux aller manger quelque chose ? »
Le chemin vers le centre du camp les emmène près d’autres cabanes comme la leur, d’un bâtiment principal un peu plus grand avec des vraies fenêtres, de douches communes et de toilettes. « Je me demande si tout ça marche encore ? » Murmure Koda. « Le seul truc bien avec l’Incident d’Elk Mountain, c’était le bain chaud. »
« Je me demande comment ça s’est terminé ? Je parierais sur Tanya et Elaine. »
« Dans le cas contraire, on pourrait présenter Ari à Morgan et à sa tribu. » Koda fait un large sourire. « Et je sais sur qui je parierais. »
« Ce serait moche. »
« Mais amusant. » Elle s’interrompt et renifle. Son estomac fait un tour en pure joie. « Par les Dieux. Elles ont trouvé des oignons. Et du poulet. Viens. »
L’odeur leur parvient d’un cercle de pierres à quelques cinq mètres de-là . Un feu au centre envoie des nuages de fumée tournoyante, et nichée au milieu des braises, se trouve une marmite d’une telle taille qu’elle nourrirait toute la famille Rivers, avec de quoi resservir tout le monde deux fois, et Manny et Phoenix trois fois même. Tout autour, les visages rougis par la lueur rouge, un groupe d’environ douze femmes sont assises sur des roches ou des peaux, ou bien sur l’herbe. Certaines tiennent toujours leur bol sur leurs cuisses, tandis que deux autres sont appuyées en arrière sur les coudes, et regardent le ciel, et que la femme à la guitare gratte doucement, sa voix tissant une mélodie sans mots. Deux autres encore sont assises les bras autour de la taille de l’autre, une femme petite aux cheveux noirs la tête appuyée sur l’épaule de sa compagne plus grande. Les présentations font le tour du cercle. Inga fia d’Bridget. Frances fia d’Alice ; Magdalena, fille de Rosario. Sarai fia d’Yasmin. Elles portent leur propre nom et celui de leur mère, pas de reconnaissance de paternité ou de patriarche. Et chaque visage que Koda peut voir porte également les marques des ennemis morts. Trois, cinq, quelques-unes avec sept marques égalent leur chef. Morgan elle-même est assise sur un rocher plat en granite au coin nord du cercle, son bol toujours entre les mains, une expression lointaine dans les yeux. Mais elle note l’arrivée de Kirsten et Koda et se lève pour les inviter à se tenir près d’elle tandis qu’elle fait les présentations. Avec Salt Lake derrière elles, leur histoire est maintenant qu’elles se dirigent vers Los Angeles pour retrouver les parents d’ ‘Annie’. A ces mots, les visages dans le cercle se teintent de gravité et Morgan dit : « Vous ne savez pas ? »
« Savoir quoi ? » Kirsten fronce les sourcils. « On a été un peu occupées entre St Louis et ici. On n’a eu aucun contact en Californie. » Et de nouveau. « Savoir quoi ? »
Morgan pose doucement la main sur le bras de Kirsten et la fait s’asseoir sur le rocher. « LA a disparu. Atomisée. »
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