Posté le 23 juin 2008
INSURRECTION
SwordnQuil@aol.com
Traduction : Kaktus (parties 1 Ã 22) et Fryda (partie 23 Ã la fin)
CHAPITRE CINQUANTE-NEUF
Ecrit par Susanne Beck et Okasha
Les parents de Kirsten ne se trouvaient absolument pas dans les environs de Los Angeles quand l’insurrection avait démarré, et ils ne vivaient plus en Californie du Sud depuis vingt ans. Pourtant même dans la faible lumière, Koda peut voir le sang quitter son visage tandis que sa bouche répète silencieusement les mots. Sa propre bouche devient sèche à imaginer le nuage radioactif qui s’étend vers l’intérieur, porté par les vents du Pacifique, qui passe sur les orangeraies et pose des cendres radioactives sur les sables déjà brûlants du désert. « Atomisée ? » Dit-elle d’une voix inaudible même à ses oreilles. Puis plus fort : « Atomisée ? Par qui ? »
Le regard de Morgan passe de l’une à l’autre, soudain adouci. « Je suis désolée », dit-elle. « Je ne pensais pas. Bien sûr, vous risquiez de connaître quelqu’un là -bas. » Elle pose la main sur le bras de Kirsten en guise de réconfort.
« C’est bon. C’est juste… si soudain. J’ai grandi un peu plus au sud, à San Diego. »
Très délibérément Koda soulève le couvercle de la marmite avec le tisonnier laissé à côté du foyer et elle remplit deux bols de ragoût. Elle replace le couvercle et apporte un bol et une cuillère qu’elle pose près de Kirsten, avant de s’installer jambes croisées sur le sol à côté d’elle avec son propre plat. Elle dit : « Qui a fait ça ? Comment ? »
« Nous ne sommes pas sûres. Nous en avons entendu parler par un couple de réfugiés qui retournaient vers l’est pour retrouver leurs parents. Il semble que deux navires de la Base Navale de San Diego soient entrés dans le port et aient explosé. »
« Avec des têtes nucléaires à bord ? »
« Peut-être. Si on en croit ce que nous avons entendu, c’était deux porte-avions. Le Reagan et le Kerry. »
Kirsten remue son ragoût sans y penser et dit : « Tous les nouveaux porte-avions sont équipés de réacteurs nucléaires, certains des anciens aussi. Même si c’était juste ça, ce serait mauvais, très mauvais. »
« Il parait qu’il y a eu plus d’un champignon nucléaire. Il parait que l’explosion a tout carbonisé de Long Beach à Ventura et jusqu’à Pasadena. Mais bien sûr, ce sont des nouvelles de quatrième voire cinquième main. Des rumeurs. Ce que nous savons de ce que nous avons entendu, c’est que Los Angeles n’est plus là . »
« Il y avait tellement d’androïdes à LA pour commencer, on a entendu dire qu’ils l’avaient prise en une demi-journée. » La petite femme aux cheveux noirs se redresse et se penche en avant vers le feu. Son visage est sans expression. « Beaucoup d’androïdes techniciens, des serveurs, beaucoup de modèles militaires à Oxnard. Mon frère travaillait pour Paramount. Il disait qu’ils avaient tout envahi sauf la profession d’acteur. »
Presque imperceptiblement, Kirsten écarquille les yeux en entendant le nom d’Oxnard. Puis le choc est passé, et elle baisse les yeux et commence à manger silencieusement. Personne ne semble avoir remarqué, leur attention toujours tournée vers l’Amazai dont le frère a dû être réduit en particules subatomiques dans l’explosion. Il apparaît à Koda, et pas pour la première fois, que la position de Kirsten dans le gouvernement l’a rendue plus joueuse de poker que politicienne ou diplomate. Pas de serrage de mains, pas de tergiversation mielleuse, juste le calcul d’un très jeune prédateur dans une meute de hyènes toutes plus vieilles et avec une expérience de plusieurs dizaines d’années en plus.
« Alors », fuse l’inévitable question dans le cercle. « C’est comment là où vous êtes allées ? » L’interlocutrice est une femme plus âgée, ses cheveux roux grisonnant aux tempes, présentée un peu plus tôt comme Fiona fia d’Linda.
Le cercle semble se rapprocher tandis que Koda donne une version très expurgée de leurs pérégrinations. Elle ne mentionne pas Ellsworth ni les deux batailles qui s’y sont produites, ni le voyage de Kirsten depuis Washington. Elle commence avec le Wyoming, et obtient une salve d’applaudissements et un ‘Bien joué, mes sœurs !’ quand elle raconte l’Incident d’Elk Mountain dans toute sa triste gloire, et qu’elle mime la rencontre avec le glouton sans exprimer clairement où ça s’est produit. Puis elle dit, en regardant leurs visages dans les ombres vacillantes : « Quand Annie est allée en ville pour trouver des antibiotiques, elle est tombée sur une maternité détruite. Et derrière, près de l’incinérateur, elle a trouvé un tas d’enfants morts, des bébés, des enfants en bas-âge. Il y avait un panneau peint à la bombe sur le bâtiment qui disait ‘Des Enfants Tués Ici’. Et ensuite on a trouvé quelque chose de similaire à Salt Lake. Comme si c’était organisé. »
Le silence tombe sur le cercle de femmes. Le regard de Morgan en fait le tour et quelque chose passe apparemment entre elle et les femmes de la tribu. Elle dit : « La bande de Provo était à la clinique de Salt Lake. Je ne sais pas pour celle du Colorado. On n’a pas eu de contact aussi loin à l’est. »
« Une bande ? » Demande Kirsten calmement. « Comme celle-ci ? Il y en a d’autres ? »
« Plus ou moins », répond Morgan. « Nous ne sommes pas reliées à elles, mais nos éclaireuses ont rencontré leurs éclaireuses. Les nouvelles voyagent toujours. » Elle se tourne vers Koda. « Vous aimez les décorations de notre portail ? »
« C’est ça que vous faisiez à Reno ? Exploser une clinique ? »
« Entre autres. Nous ressortons demain soir. Vous voulez venir ? »
« Où ça ? »
« A Carson City. »
Koda se représente mentalement la carte du Nevada. C’est une balade de près de deux cents kilomètres aller-retour. « Pas à cheval. »
« Pas à cheval », confirme Morgan.
Il faut qu’elles avancent. Plus vite elles seront à San Francisco, plus vite Kirsten aura le code pour arrêter les androïdes. Le temps est un facteur prioritaire.
Le temps qui viendra après est aussi un facteur prioritaire. Morgan et ses femmes sont le genre d’alliées dont elles auront besoin une fois que l’insurrection sera matée. C’est la thèse favorable. La thèse défavorable c’est que ce sont le genre de rivales qu’elles pourraient affronter dans la réunification de la nation ; des groupes éclatés, des nations insignifiantes, des seigneurs de guerre. C’est arrivé, désastreusement, au cours de sa vie, en Afghanistan et en Irak, en Syrie et en Palestine. Dans tous les cas, il faut qu’elle prenne la mesure des Amazai qui prennent apparemment un pouvoir territorial grandissant. « Annie ? » Dit-elle calmement.
Kirsten pose son bol. « Allons-y. »
Un murmure d’approbation parcourt le groupe, et Inga, la femme à la guitare, joue un déchant sur sa guitare à douze cordes et commence à chanter. D’autres voix reprennent la chanson.
« Dans une mansarde anarchiste, si miteuse et si minable,
S’élève l’odeur piquante de la nitroglycérine.
Au milieu des tas de tuyaux et de la poudre, et des pamphlets qui montent vers les cieux,
Sous la poussière et le linge sale, on peut entendre son cri douloureux :
Oh c’est le tour de Sœur Jenny de lancer la bombe ! (Lancer la bombe !)
Dieu seul sait ce qu’il adviendra de Frère Tom. (Frère To-o-o-om)
Maman vise pas très bien, et les flics connaissent tous Papa,
Alors c’est le tour de Sœur Jenny de lancer la bombe ! (Lancer la bombe !)
Il y a des couteaux et des armes et des dagues partout sur le sol du séjour.
Regardez derrière le sofa, vous en trouverez deux douzaines de plus.
Mais Cousin Mac est en prison et Grand-père mort depuis longtemps,
Et Oncle Jim nous a laissés pour devenir un Rouge de Frisco. »
L’air est entraînant et Koda sent son pied qui bat le rythme de lui-même. Kirsten a commencé à taper dans ses mains au refrain, et Koda le reprend, ajoutant sa voix au chœur.
« Oh c’est le tour de Sœur Jenny de lancer la bombe ! (Lancer la bombe !)
Dieu seul sait ce qu’il adviendra de Frère Tom. (Frère To-o-o-om)
Maman vise pas très bien, et les flics connaissent tous Papa,
Alors c’est le tour de Sœur Jenny de lancer la bombe ! (Lancer la bombe !)
Dans le couloir vous trouverez le bébé qui fait ses dents sur de la dynamite.
Essayez de lui retirer et vous verrez qu’elle se défend.
Mais elle est trop jeune pour ça et maman fait du pain
Et Oncle Jake glisse et il s’explose la tête ;
Oh c’est le tour de Sœur Jenny de lancer la bombe ! (Lancer la bombe !)
Dieu seul sait ce qu’il adviendra de Frère Tom. (Frère To-o-o-om)
Maman vise pas très bien, et les flics connaissent tous Papa,
Alors c’est le tour de Sœur Jenny de lancer la bombe ! (Lancer la bombe !)
Il y a un chaton tabby qui ronronne à la porte,
Et allongé dans le lit un saboteur souriant.
Mais un chat c’est pas doué pour les explosifs et aucune de nous n’est sûre
Que ce dingo qui dort en souriant n’est pas un cochon de provocateur.
Oh c’est le tour de Sœur Jenny de lancer la bombe ! (Lancer la bombe !)
Dieu seul sait ce qu’il adviendra de Frère Tom. (Frère To-o-o-om)
Maman vise pas très bien, et les flics connaissent tous Papa,
Alors c’est le tour de Sœur Jenny de lancer la bombe ! (Lancer la bombe !) »
La chanson se termine sur une acclamation, et Morgan se lève tandis que le rugissement persiste. Elle lève les bras, les mains ouvertes, au-dessus de sa tête. « Mes sœurs ! En sera-t-il ainsi ? »
« Qu’il en soit ainsi ! » Un tonnerre de voix lui répond, et encore plus d’applaudissements et de cris de guerre. Koda s’entend crier avec les autres, le souffle de la chanson contagieux. Kirsten, le visage rougi est également prise dedans. Elle saisit le regard de Koda et là où il y aurait peut-être eu de l’embarras il y a un mois, il n’y a plus maintenant que la joie de la bataille et du désir franc. Elles ont parcouru un long chemin, de plus d’une façon. Et maintenant il ne reste plus qu’un petit bout de route, pour la vie ou la mort. Koda glisse la main dans celle de Kirsten et dit d’une voix rauque : « Prête à partir ? »
Les yeux verts brillent vers elle. « Où que tu ailles. Pour toujours. »
*******
Koda pose une épaule contre le mur en béton et relâche avec précaution sa jambe sous elle, s’étirant pour faire disparaître la crampe dans sa cuisse. Le muscle long qui court de sa hanche au genou s’est froissé pendant l’heure et quelque qu’elle a passée accroupie dans l’allée, en face de la maternité de Carson City, à attendre que la ville détruite se calme. Elle serre les dents et masse le nœud, se retenant de jurer à voix haute, bien que des obscénités en au moins cinq langues arrivent en cascade dans son esprit. A côté d’elle Kirsten se penche vers l’avant, le visage telle une ombre pâle dans la lumière lunaire qui filtre entre les deux rangées de magasins, autrefois des cabinets de médecin, des pharmacies et un restaurant ou deux. Koda secoue la tête et tend la main pour toucher celle de sa compagne, pour la rassurer. La crampe fait un mal de chien mais ça ne la tuera pas.
A moins qu’elle ne fasse du bruit et n’attire l’attention des androïdes de l’autre côté de la rue.
Il y a des androïdes à la clinique ; elles ont vu les gardes au collier métallique qui faisaient les cent pas autour des bâtiments. En arrivant aux confins de la ville au coucher du soleil, les douze femmes ont choisi soigneusement leur chemin dans le voisinage résidentiel détruit, uniquement peuplé de chiens errants, de chats sauvages et des petites proies qui leur servent de nourriture. Depuis la banlieue, et en traversant le quartier d’affaires, jusqu’à cette rangée de bâtiments médicaux, elles n’ont pas rencontré un seul humain. A part les androïdes, la ville est complètement abandonnée, semble-t-il. Les survivants de l’insurrection ont tous fui. Si tant est qu’il y eut des survivants.
Le bruit de bottes sur l’allée de la clinique annonce l’arrivée d’un garde androïde qui fait sa ronde et Kirsten se tasse dans l’ombre près de Koda. Plus loin dans l’allée, les autres membres du groupe sont accroupies derrière les détritus laissés par les habitants disparus. Une benne à ordures bloque à demi le passage ; plus bas, une Mercédès continue sa descente graduelle sur ses jantes tandis que l’air s’échappe de ses pneus. La sentinelle croise l’angle de vue étroit de Koda. Comme la clinique, comme l’allée, la rue est dans l’ombre, mais la lune donne assez de lumière pour faire ressortir la silhouette de l’androïde. Un type humanoïde, il porte un uniforme, son M-16 est posé nonchalamment en travers de son dos, son casque fait un angle qui passerait pour désinvolte si l’assurance avait une signification pour cette chose. Il passe et tourne au coin du bâtiment, Koda sent les muscles de son dos se dérouler le long de sa colonne vertébrale. La prochaine sentinelle devrait apparaître dans cinq minutes ; celle-ci à nouveau cinq minutes après. Elles ont bien noté le rythme.
Un bruit de papiers froissés sur sa gauche et Morgan sort de derrière la benne pour venir s’accroupir près d’elle et de Kirsten. « Okay », murmure-t-elle. « Leurs tournées n’ont pas varié depuis presque une heure. On laisse le prochain passer, puis le suivant. Après on entre. »
« Compris », répond Koda presque sans bruit.
« Prenez large, sur le côté ouest. J’irai tout droit en face. Inga et Sarai iront à l’arrière. »
« Compris », répète Kirsten.
Elles ont passé le plan en revue une bonne douzaine de fois au campement. Construite sur un seul étage, la clinique a trois sections distinctes. La zone centrale est faite de bureaux et de salles d’attente. Rien d’intéressant sauf la porte qu’il faut enfoncer. En direction de l’est, les bureaux des infirmières et les chambres donnent sur un long couloir, les pièces sont décalées pour donner le maximum de lumière naturelle. De l’autre côté, dans l’aile ouest, se trouvent les salles d’accouchement, les laboratoires, la pharmacie, les salles de rangement et les cuisines. Koda, comme le reste du groupe, a le plan bien en tête. Enfoncer les portes, détruire le personnel androïde et tous les humains qui collaborent, déterminer si des enfants vivants se trouvent là , faire sauter l’endroit. Simple.
« Bien », dit Morgan, en touchant le bras de Koda rapidement, celui de Kirsten plus doucement et en traînant. Puis elle retourne dans l’obscurité et elles attendent.
La première sentinelle passe. Koda bouge légèrement tandis que ses pas s’éloignent, et elle essaye de soulager sa jambe à nouveau. Elle bouge la lampe-torche et les deux petites bouteilles attachées à sa ceinture avec prudence. Elles sont remplies d’essence et ont une mèche faite de chiffon enfoncé dans des trous dans leurs bouchons en métal ; ce ne sont peut-être pas des grenades règlementaires, mais elles feront l’affaire. De quelque part de l’autre côté du parking leur parvient un gémissement, un son bas qui pourrait être produit par un chiot ou un chaton nouveau-né. L’un ou l’autre c’est pareil. Les androïdes n’ont montré aucun intérêt pour les êtres non humains, pour un bien ou pour un mal. Les massifs d’arbustes autour de la longue clinique basse, avec ses chambres décalées dans l’aile des malades, fournissent de nombreux abris où une femelle pleine pourrait mettre bas et nourrir ses petits. Le bruit revient, plus fort, et se répète dans une cadence rompue qui monte en volume, pour finir par devenir le vagissement à pleins poumons d’un bébé humain en détresse.
« Par la Déesse ! Il y a des enfants ! » Quelqu’un derrière pousse une exclamation coupée brusquement par le rude cri de Morgan « Allez ! Allez, Bon Dieu ! »
Koda se met debout, la crampe dans sa jambe la gêne toujours, mais elle fonce sur le trottoir à pleine course. Kirsten la suit, Morgan et Beatha sur leurs talons. Morgan et les trois femmes de son escouade partent sur la droite vers l’entrée principale. Sarai et Inga, suivies par deux Amazai, se séparent et partent vers l’arrière, les sacs à dos sur leurs épaules portent les explosifs et les minuteurs qui détruiront cette obscénité dans un nuage de poussière et de ciment. Sauf que maintenant, il faut qu’elles trouvent d’abord les enfants et qu’elles les sortent de là .
Koda tourne le coin du bâtiment, Kirsten sur les talons, et court à toute vitesse maintenant que la crampe dans sa jambe a diminué. Le vagissement revient, plus faible maintenant avec l’angle du bâtiment. Derrière Koda, Beatha crie : « Les fenêtres ! Vers les vitres ! »
L’entrée sur le côté était également, semble-t-il, une sortie de secours. Alors qu’elle monte la rampe, Koda peut deviner les portes coulissantes vitrées et derrière elles deux autres qui mènent dans le grand hall de réception. Elle bouge son fusil entre ses mains tandis qu’elle atteint le haut de la pente, prête à enfoncer les portes avec la crosse. A son grand étonnement, les portes se contentent de glisser sur leurs rails bien graissés, et elle manque tomber dans le sas entre les deux entrées, Kirsten et les autres femmes lui fonçant dessus par derrière. « Et bien », dit Kirsten en retrouvant son équilibre. « C’est plutôt opportun. Ils nous attendaient ? »
« Ou plutôt ils n’attendaient personne », ajoute Beatha. « Tout ce foutu coin a l’air plutôt inoffensif. »
« Toute cette foutue ville est plutôt morte. » Koda baisse son fusil et s’arrête un instant devant les portes intérieures. « Un piège peut-être ? »
De quelque part à l’avant du bâtiment leur parvient le crépitement d’un tir d’armes automatiques, ponctué par des cris aigus. Koda ne peut pas dire si le bruit indique de la douleur ou du triomphe. Elles n’ont pas le temps d’y penser ni de penser à un piège. Elle avance de deux pas et les panneaux en verre glissent à leur place.
La chaleur les submerge, la chaleur retenue d’un bâtiment qui s’est trouvé des mois durant dans le soleil d’été sans climatisation. Avec elle, faible mais discernable, l’odeur distincte de bébé, un soupçon de lait chaud et l’odeur âcre des couches non changées. Et par-dessous encore plus faible, la puanteur du sang et de la chair en décomposition.
Kirsten se met à tousser, un petit son étranglé. La clinique doit lui rappeler l’horreur à Craig, la confirmation hideuse de l’incinérateur de Salt Lake, mais ce n’est pas le moment de donner ou recevoir du réconfort. Koda fait signe aux autres de rester silencieuses et reste sans bouger de longues secondes, laissant ses sens s’étendre dans l’espace autour d’elle. Sa vision de chasseresse, sa vision de chamane. En même temps que les odeurs qui indiquent la présence de bébés vivants et la puanteur sous-jacente de la mort, lui parviennent l’effluve âcre de l’alcool, le relent teinté d’acide formaldéhyde. Elle ne ressent pas de présence humaine dans les chambres qui s’étirent devant eux ; les seules choses vivantes, lui semble-t-il, doivent être plus loin dans le couloir, peut-être dans les chambres de l’autre côté de l’entrée principale du centre. Mais il y a quelque chose, quelque chose…
Quelque chose qui n’est pas vivant mais pourtant conscient, qui attend qu’elles avancent dans le couloir. Quelque chose avec la mort en tête.
« Très bien », dit-elle doucement en allumant sa lampe-torche. « Nous allons descendre ce couloir et vérifier chaque chambre en passant. Ils savent déjà que nous sommes là . Pas besoin de rester discrètes maintenant. »
Le rayon de lumière jaune les précède dans le couloir, glissant sur un panneau d’affichage, avec des annonces déchirées qui pendent toujours de punaises rouge vif, sur l’extincteur dans sa boite en verre sur le mur, sur un sol qui montre à peine une trace de poussière. Donc les installations dans cette aile fonctionnent toujours, ce qui veut dire que des femmes continuent à accoucher ici. Le viol ne demande pas un sol propre. Ni le massacre de bébés.
Une porte s’ouvre sur sa droite ; un rapide balayage de la pièce avec la torche montre une table basse et un enchevêtrement de câbles noirs descend en serpentant depuis le plafond. La radiologie. La porte de l’autre côté reste fermée et verrouillée ; Koda bouge la lumière à travers la vitre étroite et renforcée par du treillis, et ne voit que des étagères de bouteilles et de boites bien rangées. Beatha, dressée sur le bout des pieds derrière elle, murmure : « La pharmacie ? »
Koda hoche la tête. « Il faut qu’on revienne ici et qu’on récupère le maximum avant de tout faire sauter. »
De l’autre côté du couloir, Kirsten se penche dans une pièce dont la porte est sortie de ses gonds. Elle dit doucement : « Koda, par ici. »
‘Par ici’ est une salle d’accouchement. Koda fait un balayage de la lampe sur son sol et ses murs carrelés, tout est calme et sans tache. Un autoclave est posé sur un comptoir d’un côté, sa diode rouge vif brille dans la semi-obscurité. Elle le touche et retire brusquement la main. Il est toujours chaud, toujours en fonctionnement. Prudemment elle déverrouille et soulève le couvercle ; des forceps, des clamps, des pinces hémostatiques, des scalpels, tout est soigneusement rangé à l’intérieur, prêt à l’usage. Kirsten, qui fixe le stérilisateur comme si elle regardait le puits de l’enfer, dit d’une voix neutre. « Que font-ils des femmes après l’accouchement ? Ils les renvoient dans les prisons pour qu’elles procréent à nouveau ? »
« Est-ce qu’ils sont même aussi organisés ? » Demande Beatha. Le placard des substances règlementées s’ouvre à son contact, pas de verrou ni même de serrure. Après tout les androïdes ne peuvent pas devenir drogués.
« On ferait mieux d’aller contrôler l’incinérateur », dit Koda en grimaçant. « Cherchez aussi des restes humains. »
Malgré l’atmosphère stérile, la puanteur de la décomposition est plus forte par ici. Rien dans la pièce ne semble en être la source. Koda fait passer la lumière sur les plaques acoustiques du plafond ; il est possible, simplement possible, qu’un opossum ou un autre résident non invité se soit fourré dans l’espace vers le toit ou le conduit d’air conditionné et soit mort là . Mais si c’était le cas, à cette époque de l’été, il y aurait des mouches. Il n’y en a pas. « Quelque chose », dit-elle calmement. « Quelque chose… »
« Est mort. » Kirsten finit la phrase pour elle. « Tout près. »
« La pièce à côté », dit Beatha. « Essayons par-là . »
L’odeur les frappe de plein fouet tandis qu’elles ouvrent la porte de la salle d’examen contiguë. Kirsten émet un petit son étranglé et étouffé ; Beatha a un haut-le-cœur, et se couvre la bouche et le nez de sa main libre, tout en balayant la pièce du canon de son fusil de l’autre. Rien.
Au premier coup d’œil, le petit espace semble aussi propre que la salle d’accouchement. Une table, un comptoir, un brassard pour la tension qui pend au mur, une bouteille d’oxygène, tout est impeccable. Un réceptacle en métal pour les déchets est posé près de la table, son couvercle baissé. Le bord d’un sac de plastique rouge dépasse d’en-dessous. Une poubelle de plus de vingt litres, elle pourrait contenir des bandages tachés de sang, des vêtements usagés, des gants sales.
Sauf qu’à part ça cette pièce est immaculée. Sauf qu’elles n’ont vu aucun humain qui pourrait avoir besoin de telles choses. Personne n’entrerait dans un tel lieu comme dans un dispensaire pour demander qu’on lui bande sa cheville foulée ou qu’on lui recouse une coupure.
Des bandages tachés de sang. Des vêtements usagés. Des gants sales.
Un très petit corps humain.
Koda s’arme de courage, traverse la pièce et, sans se donner le temps de réfléchir, elle appuie sur la pédale de la poubelle. L’odeur monte du réceptacle et elle se détourne un instant, suffoquant à cause de la puanteur et du fait qu’il ne peut plus y avoir d’erreur sur ce qu’elles ont trouvé dans l’incinérateur de Salt Lake City.
La lumière lui montre un petit paquet enroulé ; la courbe d’une tête, d’épaules et de genoux relevés est visible sous le plastique. Elle se penche et glisse une main entre les jambes et le ventre ; la chair en dessous, même dans cette chaleur, est froide au toucher. Mort depuis quelques temps déjà .
« Est-ce que… ? » Demande Kirsten.
« Oui. » Koda laisse retomber le couvercle. Pas le temps d’examiner le cadavre.
Le reste du couloir est clair. Aucun son ne parvient depuis l’autre côté du bâtiment, les autres femmes passent probablement de pièce en pièce là -bas comme elles le font ici dans l’aile est. Koda s’arrête aux portes battantes qui mènent de l’aile de service à la réception, elle s’accroupit sous les hublots. Les autres femmes se mettent en rang derrière elle contre le mur, respirant à peine. Koda se concentre sur les petits bruits qui lui parviennent à travers le bois et le métal ; une voix, pas si loin dans le couloir du bout ; un gémissement qui pourrait venir d’un enfant en vie ; le cliquetis du métal contre le métal tandis que quelqu’un bouge son équipement. Elle ne peut rien distinguer qui pourrait s’identifier distinctement à un androïde.
« Ils sont là », dit soudain Kirsten.
« Quoi ? Qui ? »
« Les androïdes. Ils sont dans la section centrale. » Kirsten s’avance pour venir s’accroupir avec Koda près des portes. Elle lève une main à sa tempe, ses phalanges blanchies dans la lumière de la torche. « Je peux les entendre. »
« Quoi… ? Bon sang, comment ? »
Un geste de la main de Koda vers le bas interrompt la question aussi efficacement que si elle avait frappé la femme. « Des implants », répond Kirsten. « Je suis sourde. »
« Combien ? » Murmure Dakota.
« Trois je pense. Un près de la porte avant. Les deux autres plus au fond. »
« Okay alors. Tout le monde à plat ventre. Faisons un petit diagnostic différentiel par ici. » Koda s’étend sur le carrelage, son petit groupe à plat ventre derrière elle, et, du canon de son fusil, elle pousse doucement l’une des portes battantes pour l’ouvrir de quelques centimètres. Un tir de mitraillette foudroyant lui répond, faisant voler les panneaux en plexiglas en éclats et éclatant la partie haute de la porte là où leur tête et leur torse d’humains se trouveraient si elles n’étaient pas collées au sol. A environ un mètre cinquante du sol, la lumière de la torche montre de longues entailles dans les lambris verts de l’hôpital. Depuis l’autre côté de la zone de réception leur arrive un cri perçant ‘Amazai ! Amazai !’ et une cacophonie de tirs éclate, les Amazai tirent et les androïdes leur répondent.
Koda se redresse légèrement et décroche une des grenades incendiaires de sa ceinture. « En arc de cercle, Beatha ! » Crie-t-elle. « Annie, couvre-nous ! »
Sur ces mots elle pousse la porte en grand du pied, s’accroupit le plus possible et tandis que Kirsten arrose la pièce d’un tir nourri, elle allume la mèche et envoie le récipient rempli de napalm maison vers la forme la plus proche, un androïde avec un M-16 sur son épaule, qui tire en direction du bas de la porte de l’infirmerie de l’autre côté. L’androïde est touché à l’épaule et les flammes s’étendent sur son dos et fleurissent sur ses cheveux/antennes et sur ses senseurs optiques, là où elles s’accrochent pour brûler jusqu’aux circuits en dessous. Sa seconde munition fait un arc de cercle et tourne dans une roue incendiaire emmêlée avec celle de Beatha, et elle envoie une colonne de flammes sur son pantalon d’uniforme. D’autres tournoient dans la pièce depuis la porte en face et atterrissent aux pieds des androïdes, une autre en pleine face. Et pourtant ils continuent à tirer, tournoyant à l’aveugle tandis que les balles s’échappent de leurs M-16, sinistrement silencieux tandis que les grenades incendiaires brûlent leurs uniformes pour exposer les plaques de métal et les grilles de senseurs.
De l’autre côté de la pièce une voix humaine s’élève, celle de Morgan, pense Koda : « Reculez ! Reculez ! »
Koda attrape le coude de Kirsten et la tire en arrière, et elles se replient à nouveau avec Beatha dans le couloir dans une course accroupie. Derrière elles monte le choc de deux explosions, pas les charges principales vu le bruit, mais deux grenades, et le rugissement fait écho dans l’espace confiné et fait trembler les murs, apportant avec lui le bruit sec de plafonniers qui tombent du plafond et du verre brisé.
Le silence se fait. Quelque chose siffle et tournoie au-dessus d’elles, et le système d’extinction automatique d’incendie leur envoie des jets d’eau. Koda tressaille au choc soudain, puis se passe la main sur son visage trempé. « Vous pensez qu’on les a eus ? » Demande Beatha, sa voix au ton normal est surprenante après la cacophonie qui a éclaté.
« On dirait bien », répond Kirsten. « Je ne les entends plus. »
Derrière elle la porte s’ouvre et Inga apparaît, le visage et les mains noires de suie. « Dix minutes avant qu’on pose les charges principales. Morgan dit de ramasser tout ce qui a l’air utile et de ficher le camp. »
« Compris », dit Koda. « La pharmacie. Allons-y. »
Quinze minutes plus tard, le groupe d’intervention se regroupe dans les rues. Les charges sont posées et les minuteurs enclenchés. Koda passe sur son épaule un sac poubelle rempli de médicaments ramassés au hasard sur les étagères. Morgan, le visage et les mains noircis d’avoir gratté les décombres de l’entrée, porte un bébé d’environ deux ans, la tête posée sur l’épaule de l’Amazai. Sarai, le visage taché de sang dû à une coupure sur le front, tient un téléphone portable dans une main toute aussi rougie de sang. « Prêtes ? » Demande-t-elle.
« Autre chose ? » Demande Morgan en faisant le tour du regard du petit cercle de femmes dans la pénombre de la lune. « Parce qu’une fois que ce signal part, on dégage. On ne s’arrête à aucun prix jusqu’à ce qu’on soit aux jeeps et on ne s’arrête plus après jusqu’à ce qu’on soit rentrées. »
« Tu ne voulais pas aller voir l’incinérateur, Dakota ? Pour des restes ? » Inga lève les yeux de son sac à dos dans lequel elle enfourne des instruments médicaux, sac qui a contenu plusieurs kilos de plastic juste avant.
Koda secoue la tête. « Pas le temps. Pas besoin. »
« Pas besoin ? »
« Plus tard », dit Kirsten.
Le regard de Morgan la fixe brusquement. Mais elle dit : « Très bien. Déclenche le minuteur, Sarai. On fiche le camp ! »
Elles couvrent la distance entre la clinique et les véhicules garés aux abords de la ville en dix fois moins de temps qu’il leur en fallu pour venir. Elles courent à demi, avec un rythme régulier en gardant un doigt sur la gâchette de leurs armes, et elles arrivent au concessionnaire de voitures d’occasions abandonné en dix minutes pile. Elles n’ont rien rencontré ni personne, à part une meute de chiens qui ont croisé leur chemin à quelques blocs de la clinique, une autre bande de chasseurs dans la jungle qui a pris possession de la ville. Arrivées au parking, elles s’entassent dans les jeeps. Koda en conduit une, Kirsten à côté d’elle, Morgan et Beatha à l’arrière.
« Attendez. »
Les doigts de Koda se figent sur la clé de contact, et elle lève les yeux pour voir Sarai, une main à hauteur d’épaule, son téléphone dans l’autre. « Dix », dit-elle. « Neuf. Huit… Trois. Deux. » Sa main descend dans un geste de triomphe. « Un. »
A près de deux kilomètres de là monte un grondement comme celui d’un train de marchandises, ou d’un tremblement de terre. Au-dessus des toits des immeubles qui tiennent encore debout, du rouge tache le ciel étoilé, une fumée noire monte et souille la lune. Koda, qui se penche par-dessus le dossier de son siège pour mieux voir, voit les yeux de Morgan se plisser de triomphe, un sourire pareil à une faucille courbe ses lèvres. Elle passe une main sur le dos du bébé, et la calme tandis que le bruit roule sur elles. « Bon boulot », dit la Reine Amazai. « Allons-y. »
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