Posté le 23 juin 2008
INSURRECTION
SwordnQuil@aol.com
Traduction : Kaktus (parties 1 Ã 22) et Fryda (partie 23 Ã la fin)
CHAPITRE SOIXANTE
Ecrit par Susanne Beck et Okasha
Le soleil est à mi-chemin du zénith quand Koda émerge de la douche. Elle se sent propre et décapée malgré l’eau froide. Les enfants perdus d’Israël se sont peut-être languis des péchés de la chair de l’Egypte dans leurs pérégrinations - elle était au moins arrivée en première au lycée avant qu’une des sœurs n’explique que chair signifiait viande, à la grande déception de Koda - mais Dakota Rivers se contenterait bien d’une douche chaude. Mais cette eau froide n’est finalement pas si terrible en ces derniers jours de juillet. Elle tourne le visage vers la chaleur, balançant ses cheveux encore mouillée par-dessus son épaule pour les laisser se poser sur son dos. Kirsten, déjà debout et lavée, est bien sûr à l’endroit où un petit déjeuner tardif peut encore se trouver, et Asi est avec elle.
Elle prend la direction du cercle de pierre, qui semble être à la fois la salle à manger et le lieu de réunion. Les cabanes devant lesquelles elle passe sont vides, les lits bien faits visibles à travers les rideaux ajourés ; sur des portemanteaux ne se trouvent que quelques jeans, des chemises et des blousons. Plusieurs d’entre eux portent des images mal dessinées de grands oiseaux noirs, qui semblent être des corbeaux. Sur certains, se corrige-t-elle en passant devant un rapace énorme avec des yeux presque aussi gros, mais des chouettes sur d’autres. Les deux sont sacrés aux yeux des déesses guerrières, les corbeaux pour les Morrigans des légendes Celtes, les chouettes pour Athéna. Il n’y a pas de colombe, ce qui ne la surprend pas.
Et ça ne la déçoit pas non plus. Kirsten, Morgan et elle sont restées jusqu’à plus de minuit à tenter de résoudre l’énigme des meurtres. Un : les androïdes kidnappent les femmes. Deux : les androïdes les utilisent pour la reproduction, visiblement avec l’intention de produire des bébés. Jusque là , c’est compréhensible. Dakota a vécu dans un ranch presque toute sa vie. La plus grande partie du bétail finit dans ce ‘péché de chair’, même les reproducteurs quand leur valeur est épuisée. Même les chevaux, dans beaucoup de cas, finissent dans des boites de conserve pour chiens. Rien d’étrange là -dedans. C’est ce qui vient après qui pose problème.
Trois : les androïdes tuent et jettent les bébés et les enfants en bas âge. Ils ne sont visiblement pas destinés à finir dans leur assiette. Et tout aussi visiblement, ils ne les livrent pas à quelqu’un d’autre avec un goût douteux.
Ce qui les laisse avec cette question brûlante. Pourquoi ?
Un expert médical, ou en cybernétique, ou en droit, aurait peut-être été en mesure de sortir une hypothèse, mais rien de ce qu’elles ont envisagé ne tient la route. La seule chose qui a du sens, c’est la terreur pure. Plus d’un conquérant humain a poursuivi une stratégie de meurtre des mâles, de viol des femmes, de massacre des enfants. Mais ça ne va pas non plus. Ils n’ont fait aucun effort pour installer un gouvernement. En fait, ils semblent satisfaits de laisser le reste d’entre nous en paix, du moins pour l’instant.
La plupart d’entre nous, se corrige-t-elle. Ils veulent toujours Kirsten.
C’est mauvais.
Koda se secoue la tête pour l’éclaircir. Douche froide ou pas, elle a toujours désespérément besoin de caféine. En avant. La stratégie peut attendre une demi-heure de plus.
Elle passe les écuries désertées sur sa gauche, ainsi que les piquets pour les chevaux. Seule la moitié d’entre eux sont alignés ce matin, en comptant les deux laissés sur la colline avec la patrouille il y a un jour et demi. Certaines des Amazai doivent être parties vérifier les frontières et remplacer leurs sœurs rentrées. Mais les patrouilles ne comptent pas pour justifier le vide important du campement.
Alors qu’elle arrive au sommet de la montée qui mène au cercle, ce qui, si la déesse le veut, devrait aussi mener au café, un sifflement de loup s’élève, clair et fort. « Yo, poupée ! »
Aussi âpres que les bayous de Louisiane, la voix et le sifflement appartiennent à l’Amazai invisible de la patrouille dans la montagne. Elle est accroupie près du foyer, et installe avec soin une broche sur deux morceaux de bois fraîchement coupés. Même dans cette position, il est clair que la femme est plus grande que Koda, de trois centimètres environ, et plus large, dirait Themunga, de la moitié d’un manche de hache. Son débardeur montre des biceps et des deltoïdes gonflés comme des melons sous sa peau bien bronzée, dont une bonne partie porte des tatouages bleus, verts et rouges. Des plumes de paons joliment dessinées couvrent ses avant-bras, et ses cheveux clairs, serrés dans une queue de cheval rebelle, ne dissimulent en rien leurs contreparties qui grimpent de chaque côté de sa nuque. Kirsten, assise sur la pierre que Morgan a occupée le soir de leur arrivée, sirote tranquillement son café, en masquant un sourire en coin derrière sa tasse. A ses pieds, Asi sourit à Koda. Pas d’aide à attendre de ce côté.
« Bonjour », dit-elle calmement. « Je ne pense pas que nous ayons vraiment été présentées. »
La femme lance une salve de rires et se redresse, délaissant sa tâche. Elle tend une main facilement aussi grande que celle de Tacoma. « Dale. Dale fia d’LouAnn. Ravie d’vous rencontrer. »
« Dakota Rivers. Pareil. Est-ce qu’il reste quelque chose à manger ? »
« Il y a du café et des fruits, et du pain à l’ancienne cuisine. Personne n’a fait la cuisine ce matin. Trop de choses à préparer pour ce soir. »
« Ce soir ? »
« Lughnasa. »
« Lou… ? »
« Lughnasa », répète Dale. « Les Lammas, le premier août. La moisson. »
« Oh », dit Koda, et à Kirsten. « Je peux avoir un peu de ton café ? S’il te plait ? »
Kirsten lui tend la tasse et Koda s’installe sur le rocher près d’elle. Le café est encore chaud et elle l’avale avec gratitude. « Dieux », dit-elle. « Ça va être terrible le jour où on va manquer de ce truc. »
Dale se contente de hausser les épaules. « Il y a toujours des caféiers en Amérique du Sud, les androïdes n’ont aucune raison de les détruire. Et celui qui réussira à aller les chercher et à en rapporter finira par faire fortune. »
« C’est un projet Amazai ? » Demande Kirsten tranquillement.
La grande femme plisse les yeux. « Peut-être. Par la suite. »
Ce qui veut dire que cette bande a des alliées, est territorialement ambitieuse, ou les deux. Koda laisse la pensée faire son chemin dans son esprit un moment, en même temps que la caféine. Cela veut aussi dire que les survivants commencent à vivre avec l’idée que ‘normal’ est irréparablement différent du ‘normal’ d’il y a neuf mois. Elle tend la tasse à Kirsten. « Où sont les autres ? »
« Certaines sont parties chasser. D’autres à la ferme. D’autres au lac. »
« Nous somme invitées », dit Kirsten en finissant le café.
Il faut qu’elles bougent. Il faut aussi qu’elles commencent à faire alliance avec ces femmes, juste au cas où elles survivraient. Koda hoche la tête. « D’accord. On peut faire quelque chose ? »
Dale leur sourit d’un air sardonique. « Pratiquement tout est distribué. Si vous voulez faire quelque chose, vous pouvez cueillir des fleurs. »
« Cueil… »
« A moins que vous ne vouliez quelque chose de plus difficile ? »
« C’est bon », dit Kirsten en se levant brusquement. « Va pour les fleurs. »
Koda lui lance un regard outragé. Mais l’expression implorante dans les yeux verts arrête son discours. « Va pour les fleurs », répète-t-elle. « Mais d’abord du café. »
*******************
Deux heures plus tard, Koda avance dans un champ d’Indian Paintbrush hautes jusqu’aux genoux, et cueille les fleurs avec soin avant de les poser dans un seau en partie rempli d’eau. Kirsten, invisible dans un pli de la pente, œuvre dans une haute clairière jonchée de gentianes violettes et d’iris bleu foncé. Le seau de Koda est pratiquement plein et déborde de fleurs aux couleurs d’automne : du rouge, du vermillon, de l’orange, du jaune et de l’or. Au milieu elle a placé de grandes pointes de lupins bleus et roses, la fleur-loup. La fête des Lammas marque le tournant de l’année. Avec la moisson, l’année passe de l’été à l’automne, même si les jours restent longs et chauds. C’est un temps de séparation, qui attend la jachère de l’hiver avant le renouveau du printemps. Et voilà pourquoi la fleur-loup, en honneur de Wa Uspewikakiyape, en honneur de la déesse dans sa forme de chasseresse et de défenseuse. Dans le ciel bleu clair, un faucon fait des cercles, le roux brille sur sa queue là où le soleil frappe. Wiyo a gardé ses distances du campement humain, mais n’est pas partie très loin. Tandis que Koda l’observe, elle semble s’arrêter à mi-vol, ses ailes repoussant l’air. Puis elle les replie et plonge comme un météore, ses plumes luisant comme du cuivre tandis qu’elle fonce vers la terre et sa proie.
Koda l’observe un instant, puis soulève le seau et teste son poids. Ça devrait suffire. Il leur en faut assez pour l’autel, les « quartiers », quoi que ces trucs soient, et la table du festin. Quatre seaux devraient suffire. Il est temps de rapporter celui-ci à l’endroit où les chevaux sont attachés et de préparer le second.
Koda trouve leurs montures attachées au sol sous un pin baumier, à fouiller joyeusement les sous-bois. Le seau plein de Kirsten est posé sur une pierre non loin, débordant de fleurs aux couleurs pourpres et bleues riches. Elle pose le sien à côté et détaille du regard la haute clairière qui occupe un étage de la montagne par ici. Rien. Rien d’autre que les fleurs, deux machaons qui sirotent dans les entailles profondes des gentianes, des abeilles qui ramassent du pollen avant l’hiver. Pas de Kirsten.
« Kirsten ? » Appelle-t-elle. « Kirsten ! ! »
Pas de réponse.
« Kirsten ! » Très bien. Pas besoin de paniquer, Koda se fait la morale. Elle est probablement partie dans les bois un moment. « Kirsten ! Asi ! Asi ! Répondez-moi ! »
A une vingtaine de mètres, au milieu des fleurs, s’élève un aboiement aigu de salut, et la tête d’Asi apparaît, ses yeux brillants, sa langue pendante dans un sourire canin. A côté de lui, à peine visible, Koda peut deviner une tête blonde, tournée. Elle sent son cœur s’arrêter un instant, et elle prend une profonde respiration destinée à la calmer. « Kirsten ? »
Toujours pas de réponse. Mais Asi vient en bondissant vers elle, sautant par-dessus les fleurs hautes comme un renard qui chasse dans les hautes herbes. Kirsten se tourne alors, la voit, et un sourire éclaire son visage. Koda réfrène l’envie de courir et s’approche lentement en gardant ce sourire au centre de sa vision. Asi la dépasse et tend la tête pour une caresse, puis il fonce sous les arbres avec les chevaux.
C’est délicat de sa part.
« Kirsten ? » Dit Koda à nouveau. Mais elle n’a pas de réponse, celle-ci continue à sourire et fait signe. Les vieilles légendes passent dans la tête de Dakota, des mortels emportés par les elfes, qui doivent supporter leur séjour sous les collines en silence ou bien rester pour toujours à l’écart du monde humain. Et parmi son propre peuple, il y a de vieux contes sur des guerriers séduits par des femmes dans les collines, silencieuses et qui disparaissent avec le matin, ne laissant derrière elles que des empreintes de sabots de biches.
« Kirsten ? »
En réponse, celle-ci lève la main vers sa tempe et Koda comprend soudain. Elle a vu Kirsten faire retraite dans le silence avant cela, et elle sait maintenant que c’est une sorte de refuge pour quelqu’un qui a été longtemps solitaire. Plus que la plupart, Koda comprend. Une chamane connaît le silence et sa puissance. Et la nuit précédente, les dieux peuvent le dire, a été suffisante pour donner envie à n’importe qui de foncer dans un sanctuaire.
Elle reste là un moment à simplement regarder Kirsten, ses cheveux clairs comme de l’or dans le soleil tardif, sa peau également dorée des longues journées et des semaines passées dans leur quête. « Nun lila hopa », dit-elle silencieusement, laissant sa bouche former les mots, et elle sourit quand elle voit la lueur de compréhension dans les yeux de Kirsten. Elle s’agenouille devant elle et forme silencieusement son nom, puis de nouveau, Nun lila hopa.
En réponse, Kirsten l’attire vers elle jusqu’à ce que leurs lèvres se touchent. Le baiser s’alanguit, s’approfondit, le goût de l’été doux sur ses lèvres et sur sa langue. A bout de souffle, Koda recule légèrement, lève la tête et passe les doigts dans les cheveux de Kirsten posés sur son épaule, et elle les lisse vers l’arrière. Elle glisse la main dans le col de la chemise et passe son pouce sur la base de sa gorge ; elle sent le pouls bondir sous ses doigts. Les épaules de la jeune femme sont aussi dures que du vieux bois, ses muscles noués.
Il y a une cure pour ça, qu’elle connaît bien. Elle se penche pour poser les lèvres sur le pouls. Winan mitawa. Elle forme les mots silencieusement.
Ma femme. Mon épouse. Mon amour.
C’est étrange de ne pas les prononcer.
Le regard ardent sous ses longues paupières, aussi vert que l’herbe autour d’elle, Kirsten se couche sur les tiges et les feuilles écrasées autour d’elle. C’est à la fois une invitation et une promesse, familières maintenant à chaque fois qu’elles se retrouvent. Koda se lève et enlève ses vêtements, sa chemise et son jean tombent sur le sol. Kirsten porte les doigts à sa chemise mais Dakota l’arrête et, s’agenouillant près de sa compagne, elle la déboutonne lentement, laissant ses mains s’alanguir sur chaque mouvement tandis qu’elle écarte le tissu, effleurant les seins dont les tétons sont déjà durs, traçant leur courbe depuis l’épaule jusqu’à la clavicule et dans l’autre sens. Elle glisse ses mains plus bas, en-dessous de la ceinture du jean de Kirsten, effleurant les cambrures hautes de ses hanches et le creux de ses cuisses. Elle passe ses pouces dans l’élastique puis fait glisser le vêtement.
Elle se tourne et se penche pour embrasser son amante une fois de plus. Le feu court dans ses veines, mais il n’est pas encore temps. Il y a un autre besoin à satisfaire. Elle se penche en arrière et d’une légère poussée sur ses épaules, fait se retourner Kirsten sur le ventre. Elle se met à califourchon sur ses hanches, et commence à masser son cou, en petits cercles le long de sa colonne vertébrale. Elle n’a pas d’huile. Elle écrase un iris entre ses paumes et pénètre la peau de Kirsten avec sa senteur subtile à chaque caresse. Elle évacue le stress du corps souple méthodiquement, sentant les muscles s’assouplir sous ses mains, le massage prenant un rythme instinctif réglé sur celui de son cœur et de son souffle. Le changement arrive graduellement, la tension du stress et de l’épuisement devient une tension d’un autre genre. La peau de Kirsten se réchauffe sous son toucher, son sang bourdonne chaleureusement sous la surface. Elle s’étire avec exubérance, comme un chat presque, se redresse sur ses coudes et laisse sa tête retomber. Elle ne parle pas et laisse son corps communiquer sa satisfaction.
Après un dernier grand geste de la hanche à l’épaule de Kirsten, Koda se penche en avant et pose un baiser sur sa nuque, puis elle souffle doucement sur les cheveux courts, pas encore repoussés à la base de la nuque. Elle sent le frisson le long du corps de sa compagne, le sent pénétrer dans sa propre chair. Le feu chante en elle, s’étirant de son ventre à sa colonne pour accélérer le battement de son cœur, tirer la peau sur ses seins, tendre ses tétons. Elle glisse de sa position pour venir s’allonger près d’elle. Le désir des mots l’a quitté. Elle porte la main de Kirsten à ses lèvres et embrasse la paume et le poignet. La main vient se poser entre ses seins, puis presse doucement. Avec un regard inquisiteur vers son amante, Koda se met sur le dos. Kirsten l’embrasse une fois de plus puis se redresse pour s’agenouiller au-dessus d’elle, et elle glisse un genou entre ses cuisses.
Un autre baiser, puis les doigts de Kirsten effleurent son visage, dessinent son front, ses yeux, sa bouche. Les lèvres suivent, se posent sur ses paupières, reviennent pour les refermer quand elle regarde. Alors elle ferme les yeux, s’abandonnant au toucher et au son, tout comme Kirsten s’est abandonnée à la vue et au toucher. Mais elle n’est pas encore dans le noir. Le soleil frappe directement au-dessus d’elle et sa luminosité lui montre encore des ombres teintées de rouge, un soupçon de mouvement quand Kirsten se penche sur elle, et laisse ses cheveux aussi fins que la soie traîner sur son visage et sur sa gorge.
Je te connaîtrais dans le silence entre les étoiles. La pensée lui appartient et pourtant pas vraiment. Et avec elle une autre. Je te vois dans l’obscurité, comme un éclair. Et l’obscurité ne peut te cacher.
Pas maintenant, jamais.
Koda lève les mains pour les poser sur les épaules de Kirsten, elle laisse ses doigts traîner sur ses seins. Faiblement par-dessus le bourdonnement des abeilles, elle peut entendre le souffle de son amante, qui s’accélère. Les cheveux de Kirsten effleurent à nouveau sa gorge, ses seins, son toucher est aussi délicat qu’une brise d’été. Des lèvres chaudes suivent, puis suçotent doucement. En même temps, le genou de Kirsten bouge entre ses jambes, les écarte, et Koda s’ouvre à elle. Elle recule, revient, et Koda sent ses doigts effleurer les poils au-dessus de son sexe, et glisser vers l’entrée de son corps. Ils avancent en traînant sur le bouton et le ventre de Koda se tend, ses cuisses se contractent. Kirsten écarte les lèvres, puis, elle bouge pour venir s’allonger au-dessus d’elle, sexe contre sexe. Ses hanches font des cercles lents et exercent une pression. Des flammes lui lèchent les jambes jusqu’à la colonne vertébrale. En contrepoint du sien, le souffle de Kirsten n’est plus que petits halètements qui ponctuent le silence. Le feu court dans ses nerfs, dans ses veines, jusqu’à ce qu’il lui semble qu’elle va se consumer, le rythme des mouvements de son amante coulant dans son corps en vagues. Son cœur bat fort contre sa poitrine et elle n’a plus d’air, plus rien que les flammes qui s’emparent de sa chair. Le bruit monte en elle, cherchant une échappatoire, mais elle le réfrène dans sa gorge jusqu’à ce que finalement il se libère et qu’elle jouisse, la jouissance de Kirsten s’harmonisant avec la sienne. Epuisée, son amante s’effondre entre ses bras, sa peau luisante de sueur sous le soleil ardent.
Cante mitawa.
Maintenant et pour toujours.
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Elles descendent des collines au coucher du soleil. Le ciel est couleur or et cramoisi au-dessus des montagnes, son feu drape la surface de l’eau tranquille dans le soir calme. Koda s’arrête et absorbe la vue de l’étendue du lac du nord au sud, toute sa surface de couleur bronze dans la lumière finissante. Les cris des oiseaux qui vont se percher pour la nuit le long de ses rochers, des mouettes et des sternes telles de pâles fantômes tandis qu’elles traînent au-dessus des berges, leur parviennent sur la dernière pente des collines basses où elles se tiennent. Un frisson parcourt la peau de Koda, et qui n’a rien à voir avec la nuit qui arrive. Quelque chose d’ancien et sans nom remue en elle – un souvenir, une peur, quelque chose qui a été ou qui sera, elle ne peut le dire. Elle jette un coup d’œil à Kirsten près d’elle et voit une acceptation silencieuse qui l’appelle hors du temps, hors des confins de l’espace commun.
Spontanément lui revient l’image d’une tête claire et bronzée, de bras lumineux au-dessus des vagues de la Mer Egée, d’un bleu profond tandis la marée roule sur ses rives. Une brise passe et elle semble soulever quelques cheveux rebelles de l’épaule de Kirsten, sauf que cette épaule est au niveau de la sienne et que les cheveux sont aussi noirs qu’une aile de corbeau. Le temps passe bizarrement dans cet endroit, sacré pour la Mère de Toute Vie sous tous les noms par lesquels elle a été connue.
« Ina », murmure Koda. « Wakan. »
A côté d’elle, jouant le rôle de guide, Dale hoche la tête. « Notre Mère la terre. Voici Son lieu. »
Loin de la berge, une île se dresse sombre contre les montagnes. D’énormes silhouettes blanches l’encerclent, chevauchant l’air qui s’obscurcit sur des ailes étendues, les cous tournés sur leur colonne vertébrale, les becs d’un cuivre profond dans la lumière traînante. Kirsten penche la tête pour les regarder voler en cercle, une soixantaine, peut-être soixante-dix, en formation en V. « Des pélicans ? » Demande-t-elle avec hésitation. « On dirait des choses d’un autre temps, comme des navires. »
« Ils se reproduisent ici », répond Dale à sa question non posée. « Nous allons passer de l’autre côté pour ne pas les déranger. »
Tandis qu’elle parle, le soleil plonge derrière les montagnes. Dans les ombres qui s’épaississent, une lumière traverse le sommet de l’énorme formation rocheuse qui donne son nom au lac, une pyramide qui s’élève de la rive proche à près de cent vingt mètres au-dessus de la surface. Elle vacille un instant, se fixe, puis explose en une flamme qui bondit vers le ciel. Une silhouette sombre se détache contre elle et crie : « Qui va là ? Vos noms ? »
Koda s’avance. « Dakota chunkshi Themunga », répond-elle.
Il y a un instant de silence puis Kirsten regarde Koda. Elle dit : « Anne, fille de Marylin. »
« Qui parle pour vous ? »
« Moi, Dale fia d’LouAnn. Et La Riga aussi. »
« Alors passez si vous venez en amies. »
La sentinelle bouge légèrement, silhouette sombre contre la lumière du feu. Elle porte un masque d’oiseau avec un grand bec et des serpentins qui lui tombent dans le dos : un corbeau, pense Koda, avec un manteau de plumes. En dessous elle porte un short, un vêtement à franges qui laisse ses bras et ses jambes nus.
« Nous venons dans un amour parfait et une confiance parfaite », répond Dale. Koda n’en est pas si sûre mais elle ne remet pas en question la réponse tandis que Dale les emmène en bas vers la rive et un bateau qui attend. Une fois sur l’eau, la grande femme prend les rames et refuse toute aide. « Nan, merci. C’est mon boulot. »
Tandis que les eaux sombres bougent en dessous, le son de tambours leur parvient depuis l’autre côté du lac, amplifié à son passage. Au premier abord ça n’est qu’une vibration rythmée, sans mot. Mais tandis que le bateau prend la courbure de l’île, les rames plongeant et se levant sans bruit, les mots deviennent audibles, des dizaines de voix psalmodient ensemble.
Isis, Inana. Déméter, Korê. Encore et encore les mêmes mots, les noms des déesses de la création du monde. Les tambours sont plus forts, l’incantation plus insistante. Isis, iNAna. DEméter, KOrê. Isis, iNAna. DEméter, KOrê. Le son monte, se reflète, semble-t-il, du haut des montagnes de l’est et de l’ouest, vrombissant sur l’eau en ondes telles celles provoquées par une grande baleine. Kirsten, assise près d’elle dans le plat-bord, glisse sa main dans la sienne et Koda la presse pour la réconforter. Kirsten est hors de son élément ici, sur le point d’entrer dans un niveau de rituel et de croyance qu’elle trouve difficile à accepter, même guidée par Dakota ou Wanblee Wapka. Mais Koda, quant à elle, doute de trouver quelque chose d’inhabituel ici, et rien d’effrayant ou de répugnant. La Mère est la Mère, quelque soit le nom que lui donnent ses enfants dans les différents âges du monde, dans des pays éloignés les uns des autres.
Dale accoste le bateau dans une petite anse, et elle conduit Kirsten et Dakota à travers la plage étroite vers une pente boisée. Tandis qu’elles avancent presque en silence sur le sable mouillé, Koda repère une silhouette courbée avec une queue en panache, qui fouille au bord de l’eau ; elle touche légèrement le bras de Kirsten et lui montre. A ce moment, le raton-laveur sort une moule de son terrier et ouvre la coquille avec des mains expertes. Peut-être que par délicatesse il n’a rien à dire aux passantes humaines.
Parfois un raton-laveur n’est rien d’autre qu’un raton-laveur.
Le bruit des tambours est devenu assourdissant maintenant, la lueur rouge du feu est visible tandis que les arbres se réduisent. Elles émergent dans une clairière où des torches marquent les bords d’un cercle de quelques six mètres de diamètre, peut-être plus. Une douzaine de femmes menées par Morgan, dansent autour d’une pierre plate au centre, leurs corps bougent au rythme des tambours. Toutes portent des variations du costume de la sentinelle : des masques de corbeaux, des vestes en cuir à franges avec des pagnes ou des jupes courtes. Autour du cercle se tient le reste des Amazai, certaines vêtues de la même façon à part le masque, d’autres plus nombreuses en jeans et chemises habituels. Elles psalmodient les noms des déesses encore et encore, leurs mains et leurs pieds battent au rythme des tambours. Kirsten pousse doucement Koda et montre les danseuses, celle-ci se penche et murmure : « Des prêtresses je pense. »
Dale les guide vers un endroit au milieu des Amazai. De là où elle se tient, Koda peut voir que la pierre plate porte un bol en métal, doré dans la lumière des flammes, un plateau débordant de petits pains avec des fruits et des fleurs tout autour. L’encens se consume dans un récipient percé et envoie des nuages odorants de fumée blanche au-dessus de l’autel. Une longue lame et une plus petite sont posées dans le centre, et à leur jonction se tiennent deux formes féminines faites de chaume, l’une d’elle est légèrement pliée aux épaules, l’autre a de longs cheveux raides faits de barbe de blé. La Mère et la Vierge. Déméter et Korê, la Déesse et la Déesse.
Le bruit des tambours monte en crescendo, les danseuses tournoient, se contorsionnent, bondissent dans des cercles qui se resserrent autour de l’autel. Aussi soudainement le silence frappe Koda comme un coup bien réel, les tambours se taisent, et Morgan se tient devant l’autel, les bras levés, les pieds écartés pour former l’étoile à cinq branches, symbole de la Déesse de Babylone à l’Egypte, et jusqu’aux buttes de la vallée du Mississipi. « Io ! » Crie-t-elle. « Evohé ! »
« IO ! EVOHE ! » Répondent les Amazai.
Un autre silence tombe, et Morgan dit : « Nous sommes venues ici ce soir pour marquer le tournant de l’année. La moisson est arrivée, et elle est bonne. Soyons bénies. »
« Soyons bénies », font les femmes en écho, Koda et Kirsten avec elles.
« De Brigid à Lughnasa, la Vierge marche au-dessus. A la moisson elle fait retraite dans la terre, et le temps des champs en jachère et des ventres stériles est sur nous. Nous venons la remercier et bénir son chemin tandis qu’elle nous quitte. Nous venons la remercier, et lui promettre de nous souvenir. » Elle se tourne vers une autre femme près d’elle, peut-être Sarai, et lui tend la longue lame, trop longue pour être un couteau, et pourtant pas une épée. « Marque le cercle, que nul ne puisse entrer sans être vu. »
Sarai commence au nord où se trouve une autre pierre, et elle fait le tour du cercle, passant trois autres pierres à l’est, au sud et à l’ouest, puis revenant pour marquer la terre du sillon de la lame juste à droite du quartier nord. Elle revient se tenir près de Morgan qui dit : « Appelez les quartiers. »
Une troisième prêtresse avance vers la pierre à l’est. Une paire d’andouillers y est posée ainsi qu’un bol de peinture jaune. La femme scande :
Cerf à l’Est,
Seigneur de l’Air,
Coureur du Soleil aux Pieds Agiles
Couronné de lumière.
Gardien des portes de l’aube,
Sois notre Gardien de l’Est
Et offre-nous les dons de clarté et d’illumination.
Une autre femme approche de la pierre au sud du cercle. Celle-ci porte une aile d’aigle et une ramille de penstemon écarlate.
Aigle au Sud,
Seigneur du Feu,
Aigle du midi,
Cavalier des nuages aux ailes puissantes
Couronné de flammes,
Gardien des portes du midi,
Sois notre Gardien du Sud
Et offre-nous les dons de la force et du dessein.
A l’ouest, là où la pierre porte une aile de corbeau et un bol rempli des iris et des gentianes de Kirsten, une autre prêtresse lève les mains et fait l’incantation.
Corbeau à L’Ouest,
Dame des Eaux,
Corbeau du crépuscule,
Porteuse du destin aux courbes rapides
Vêtue d’ombres.
Gardienne des portes du soir,
Sois notre Gardienne de l’Ouest
Et offre-nous les dons de guérison et de vision.
Morgan elle-même s’avance alors pour se tenir près de la pierre au nord, là où une branche verte est posée devant le crâne d’un loup.
Louve au Nord,
Dame de la Terre,
Louve de minuit,
Chasseresse des esprits aux pieds légers
Cachée dans la lumière des étoiles,
Sois notre Gardienne du Nord
Et offre-nous les dons de sagesse et de vérité.
Morgan s’avance et lève la Mère en Maïs au-dessus de l’autel, face aux Amazai. « Que la Dame soit bénie, Mère de toutes les vies. Que soit bénie toute la vie qui est née d’Elle et qui retourne vers Elle. »
« Bénie soit-elle », répondent les Amazai à l’unisson.
Elle la pose et lève le bol duquel elle verse de l’eau sur la terre. « Nous avons semé. Nous avons arrosé. » Elle soulève ensuite le plateau de pains. « Nous avons moissonné, nous avons vanné. Dame, nous te remercions pour tes dons de vie. Nous te remercions pour la douce Terre et ses largesses. » Elle finit par casser un des pains et le tient haut, la lumière des flammes dorée sur sa surface. « La Déesse est entrée dans le grain ! »
« Nous ne connaîtrons pas la faim ! » Répondent les autres femmes tandis que les pains passent entre elles.
« La Déesse est dans les sources et les eaux ! »
« Nous ne connaîtrons pas la soif ! » Le bol passe et Koda goûte le sel de sa bénédiction et sa douceur en buvant, tous deux bien réels sur sa langue.
« La Déesse est dans le maïs ! » Crie Morgan.
« Il poussera à nouveau au printemps ! »
« La Déesse entre dans la terre ! »
« Elle reviendra avec le Soleil ! »
« La Déesse est en nous ! »
« La vie naît de la mort ! »
Les tambours reprennent leur rythme et les Amazai se rejoignent dans une longue file serpentine, Morgan à leur tête. Koda prend la main de Kirsten et de Dale ; Kirsten prend celle d’Inga. La danse tourne cette fois autour du cercle à ses bords, puis à l’intérieur vers l’autel, tournant de plus en plus serré vers son centre jusqu’à ce que la spirale ne puisse plus se resserrer et puis elle se défait jusqu’à ce que les femmes se tiennent aux bords du cercle, chacune avec les bras tendus vers ses sœurs de chaque côté. « La vie », répète Morgan, « naît de la mort. Nous ramenons à la vie ceux qui nous ont quittées. »
Un murmure parcourt le cercle, chacune des femmes nommant ses morts et ceux qu’elle a laissés derrière elle. Koda murmure les noms de Wa Uspewikakiyapi, et de la famille Hurley, se souvenant de ceux qui sont tombés à la Cheyenne ou à Ellsworth. Près d’elle, Kirsten se tient les larmes aux yeux, murmurant les noms de ses parents et de ses collègues. D’autres femmes pleurent ouvertement, certaines murmurent, d’autres crient, les noms d’enfants, de maris, d’épouses, d’amis, tous perdus dans l’insurrection.
Ina Maka, Koda prie la Déesse tandis que les femmes se dispersent pour aller festoyer et célébrer. Donne-nous la force et la sagesse de faire ce que nous devons faire. Laisse la mort se terminer. Laisse la vie revenir à nouveau.
Plus tard, Morgan les cherche au coin du feu. Son masque de corbeau penche à l’arrière de sa tête, perché avec précarité sur sa nuque. Elle porte son assiette remplie de bœuf rôti, de maïs et de pommes de terre rôties. Koda, repue, a posé son assiette vide de côté ; Kirsten se fraie encore un chemin dans la seconde fournée, lentement mais avec enthousiasme. Morgan s’assoit les jambes croisées sur le sol et dit : « Vous avez toujours prévu de partir demain ? »
Koda hoche la tête. « Il faut qu’on continue. »
Morgan prend une bouchée de son plat et l’avale avec une gorgée de thé à la camomille. « Vous êtes les bienvenues si vous voulez rester. Ou revenir chez nous à votre retour. »
C’est plutôt un grand honneur, et Koda dit calmement : « Merci. Mais nous ne pouvons pas rester. »
L’Amazai hoche la tête comme si c’était la réponse qu’elle attendait. « Que la Déesse soit avec vous alors. »
« Que la Déesse soit avec nous », répond Koda. L’énormité de leur tâche se tient soudain lugubrement devant elle. Une soixantaine de kilomètres à parcourir encore, tout à pied, une forteresse à prendre d’assaut. La probabilité qu’elles survivent est quasiment inexistante. « Que la Déesse soit avec nous. »
Kirsten tend la main pour prendre la sienne. « Cante mitawa », dit-elle. « Maintenant et pour toujours. »
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