Posté le 23 juin 2008
INSURRECTION
SwordnQuil@aol.com
Traduction : Kaktus (parties 1 Ã 22) et Fryda (partie 23 Ã la fin)
CHAPITRE SOIXANT ET UN
Ecrit par Susanne Beck et Okasha
Deux femmes fatiguées et aux pieds douloureux marchent côte à côte, flanquées d’un chien fatigué et aux pattes douloureuses. L’adrénaline qui les a fait marcher si longtemps commence à s’écouler comme l’eau dans une passoire, les laissant avec peu d’énergie et encore moins d’espoir pour la réussite de leur mission. Les doutes, toujours présents mais repoussés comme des invités indésirables, commencent à se frayer un chemin dans leurs pensées. Chaque femme réfléchit de son côté, silencieusement, à ce dans quoi elles se sont fourrées et comment elles peuvent même espérer avoir l’avantage contre la force d’une telle ampleur qu’elles risquent inévitablement de rencontrer.
Kirsten finit par briser le silence presque morose dans lequel elles ont glissé depuis qu’elles ont passé la frontière de la Californie, en s’éclaircissant la gorge et en souriant timidement quand Dakota se tourne vers elle avec un sourcil interrogateur. « Il y a un dépôt de l’armée près d’ici, non ? »
« Juste derrière cette colline », répond Koda en montrant le sommet d’une petite colline vers laquelle elles se dirigent. « Il est petit, il était surtout peuplé de civils et de quelques policiers militaires, mais il pourrait y avoir une cache d’armes si elle n’a pas déjà été pillée. On devrait probablement y passer pour voir s’ils ont quelque chose pour refaire notre stock. » Elles sont presque au bout de leurs munitions, et Dakota doute intérieurement que les armes qu’elles détiennent actuellement puissent avoir un effet quelconque sur la masse d’androïdes qui les attend sûrement dans le repaire de Westerhaus.
« Je pensais à la même chose », acquiesce Kirsten, en tripotant machinalement la lanière du holster qui maintient le pistolet à sa hanche. « On… » Sa voix traîne et elle regarde le sol entre ses pieds, en soupirant. Elle sent des doigts légers glisser sous son menton et le relever jusqu’à ce qu’elle croise ce regard merveilleux, si plein d’inquiétude, de dévotion et d’amour.
« Qu’y a-t-il ? »
Kirsten hésite un bon moment, essayant de mettre de l’ordre dans ses pensées ; une tâche rendue un peu plus difficile par la présence de sa compagne si près. Ses pensées divaguent un peu plus tandis que des parties de son corps, répondant à la proximité de Koda, décident qu’elles ne sont pas fatiguées du tout et pensent plutôt à demander de la satisfaction, juste maintenant, s’il vous plait. Se décidant pour un compromis, Kirsten se colle contre sa compagne, soupirant de soulagement quand les bras chauds, puissants et longs l’enserrent, la maintenant en sécurité. « Qu’y a-t-il, canteskuye ? Qu’est-ce qui te trouble ? »
Kirsten garde le silence un moment, absorbant la force tranquille de la femme qui l’enserre si agréablement. Elle respire l’odeur de Dakota, plus forte maintenant à cause de leurs efforts, et elle laisse le calme qu’elle ressent pénétrer son corps et son esprit jusqu’à ce que, enfin, elle trouve son équilibre et se détende. « Parle-moi, mon amour », murmure Koda dans ses cheveux. « S’il te plait. »
Kirsten prend une profonde inspiration et se dégage de l’étreinte de Dakota, puis elle lève le menton pour croiser le regard de sa compagne. « C’est juste que… On n’a pas beaucoup parlé de ce qu’on va faire une fois qu’on aura trouvé le complexe de Westerhaus. Et c’est exactement ce que c’est. Un complexe. Gardé par des androïdes à chaque porte, chaque fenêtre, chaque entrée, chaque sortie, chaque centimètre carré de cet endroit. On ne peut pas juste débarquer là -dedans avec l’équivalent de deux pistolets à bouchons et quelques flèches. On sera mortes en quelques secondes. » Elle brise soudain le contact visuel et regarde les lacets de ses bottes poussiéreuses et usées. « On est folles même d’essayer. »
« Peut-être bien », lui concède Dakota avec un léger haussement de ses larges épaules. « Mais on est les seules folles avec une possibilité, et même si cette possibilité est de un pour un million contre nous, c’est toujours mieux que ce que quiconque d’autre pourrait faire. »
« Les fous marchent là où les anges ont peur d’avancer, hein ? » Blague Kirsten.
« Quelque chose comme ça, oui. » Koda regarde sa compagne. « Pour ce qui est du plan, on y pensera quand on se rapprochera et qu’on verra ce qu’on a devant nous. Tout est plutôt inconnu pour le moment, alors donnons-nous un peu plus de temps, et laissons la situation nous aider à décider d'un plan. »
« Tu parles comme une vraie tacticienne », réplique Kirsten, mais cette fois, le sourire atteint ses yeux, et sa compagne le lui rend.
Koda rit et tend le bras. « Viens par ici. » Tandis que Kirsten se remet bien volontiers dans son étreinte, Dakota vient prendre ses joues chaudes et douces entre ses mains tandis que deux regards tels des diamants se croisent. « Nous somme peut-être folles, mais folles ensemble. Quant au reste ? Le monde peut aller se pendre si ça ne lui va pas. D’accord ? »
« D’accord », répond Kirsten en hochant légèrement la tête entre les mains de Dakota.
« Bien. » Pour sceller leur pacte, Koda penche la tête et effleure les lèvres de Kirsten des siennes, absorbant leur douceur, ressentant leur chaleur et leur réceptivité, et elle se retrouve bientôt perdue dans le bonheur le plus intense que le simple fait d’embrasser sa compagne lui apporte, chassant les doutes, les craintes et toutes les autres pensées de son esprit. Kirsten gémit doucement lorsque le baiser devient plus profond, et lorsque le bout de la langue de Koda chatouille l’arc de sa lèvre supérieure, elle lui donne immédiatement accès. Bien trop tôt les deux femmes se séparent d’un accord mutuel, leur respiration laborieuse, leurs visages rougis par l’excitation. « Mm, regarde dans quel état tu me mets », souffle Dakota à l’oreille de sa compagne, puis elle suçote rapidement le lobe avant de se retirer. « Je t’aime, Kirsten King. Cante mitawa. Ohinniyan. Pour toujours. »
« Pour toujours », répond celle-ci, en effleurant les joues de Dakota d’un baiser, puis d’un autre ses lèvres incroyablement douces avant de se reculer. « En avant vers le haut, hein ? »
« Allons-y. »
*******
Quand elles sont à mi-chemin de la colline, Dakota s’arrête. Elle plisse les yeux et penche la tête d’une manière que Kirsten connaît assez pour lui donner du temps avant de poser la question évidente. Quand Koda se tourne enfin vers elle, ses yeux sont noirs, son visage tendu. « Tu as la laisse d’Asi à portée de main ? »
Kirsten est un peu déconcertée mais cherche dans son sac ventral jusqu’à ce qu’elle trouve l’objet demandé et elle le tend vers Dakota. Celle-ci hoche la tête. « Attache-le. »
« Des ennuis ? »
« Pas sûr encore. Garde juste cette laisse bien en main. »
L’humaine et l’animal échangent un regard intrigué, et Asi donne l’impression de soupirer de résignation en levant son museau pour laisser Kirsten accrocher la laisse à son collier, sans se plaindre bien qu’il n’ait pas été attaché depuis des mois. « On est prêts. »
Avec un léger hochement de la tête, Dakota commence à avancer, montant le reste de la colline en longues enjambées faciles. Kirsten la rattrape au sommet, puis s’arrête lorsque ce qui a causé l’inquiétude de Dakota lui apparaît clairement
Le long d’une route poussiéreuse et pleine de trous, se trouvent deux rangées de personnes, une de chaque côté. Sales et en haillons, ils sont vêtus de degrés différents de noir et de marron. Les femmes sont presque entièrement couvertes de tissu épais et sombre, seuls leurs yeux, creusés et vides, émergent de la barrière de vêtements qui les enveloppent. La plupart des hommes ne portent pas de chemise, mais des ceintures de munitions croisées sur leur torse à la mode de ‘Pancho Villa’ modernes. Et tous, du plus âgé – un homme voûté et ridé d’au moins quatre-vingt dix ans – à la plus jeune – une fillette de trois ou quatre ans – sont lourdement armés. A gauche se dressent les clôtures en barbelé qui entourent le dépôt, et au-dessus de la clôture la plus proche, parallèle à la route, se trouve un grand panneau en grandes lettres blanches mal tracées :
Les Guerriers du Rédempteur
A part les quelques personnes qui les ont remarquées, l’attention du groupe est concentrée sur quelque chose au bout de la clôture ; quelque chose que Dakota, avec sa taille, ne peut qu’à peine voir. Son estomac fait un lent tour sur lui-même avant de se remettre en place à contrecœur.
« Qu’est-ce qu’ils regardent ? » Murmure Kirsten. « Tu peux le dire ? »
« C’est… » Koda déglutit. « … pas beau. »
Kirsten se tourne vers elle les yeux agrandis. « C’est quoi ? »
« Tu le verras assez tôt. » Le visage de Dakota est un masque de pierre. « Quoi que tu voies, n’y réagis pas. Continue à marcher, quoi qu’il arrive. »
« Je ne comprends pas… »
« Tu vas comprendre. »
Koda recommence à marcher, sa colonne vertébrale aussi droite qu’un fil de plomb, les épaules carrées, les mains prudemment éloignées de ses armes, bien qu’elle puisse les attraper en une demi-seconde si elle en ressentait le besoin. Ses talons de bottes usés claquent sur le trottoir abîmé, attirant l’attention de la foule silencieuse. Par deux et trois, les têtes se tournent pour la regarder, et derrière elle, vers Kirsten qui la suit en tenant un Asi en laisse grondant doucement. La jeune scientifique peut sentir la méfiance, la haine qui sort du groupe de spectateurs par vagues, se cognant contre elle comme une sorte d’armée de zombies comme elle en a vue à la télévision une fois. La chair de poule chatouille sa peau, et elle avance, inconsciemment, un peu plus près de Dakota, presque – mais pas tout à fait – à son contact. Aussi près, elle peut sentir la colère de sa compagne, elle ne peut que ressentir la tension nouée qui irradie de ses muscles, et de sa langue, tendus et immobiles. Elle fait bien attention de garder une expression neutre, retournant les regards hostiles avec un léger intérêt et rien de plus. Asi continue à gronder, mais à son crédit, il ne tire pas sur la laisse, semblant réaliser que cela lui vaudrait, ainsi qu’à ses humaines, une mort rapide.
Le moment de défi finit par s’arrêter, mais le soulagement que Kirsten pourrait en ressentir est immédiatement submergé par l’horreur qui lui fait face. Son hoquet choqué est coupé net avant de sortir par la sensation de la main chaude et calleuse de Dakota sur son poignet, qui le serre comme un étau. Elle veut détourner le regard ; même des regards de haine seraient les bienvenus après ça.
Des poteaux téléphoniques, témoins inoffensifs d’un monde passé, ont été transformés en crucifix. Aussi loin sur la route que porte leur regard, des cadavres pendent dans des états variés de décomposition. Cloué au-dessus de chaque cadavre, une pancarte énonce en gras les crimes des suppliciés.
Vol
Hérésie
Adultère
L’adultère en question ne peut pas avoir plus de quinze ans, et au vu de la grosseur de son ventre, était enceinte d’au moins six mois quand elle a été tuée.
Plus près de la foule se tient un gibet artisanal. Trois femmes et un homme sont pendus par des cordes attachées au portique, leurs têtes pendant sur leur cou brisé, leurs mains liées derrière leur dos, leurs pieds sans vie pendant juste au-dessus des brins d’herbe folle. Ces cadavres sont récents, et indubitablement la raison pour laquelle la foule est alignée sur la route.
Kirsten se mord la langue jusqu’à ce qu’elle puisse sentir le sang, sachant que les seules choses qui l’empêchent d’être le premier Président américain à tirer sur ses propres citoyens sont la laisse d’Asi et la main que Dakota a serrée sur son autre poignet. Cette main lui donne en plus le bénéfice de continuer à avancer régulièrement.
De derrière la clôture arrive un homme avec un air d’ours velu et portant une longue barbe blonde, des yeux noirs profonds, et une arme semi-automatique nonchalamment posée au creux d’un bras. « Tu vas quelqu’part, Peau-Rouge ? » Demande-t-il en souriant d’un air supérieur quand il arrive à leur hauteur.
Dakota continue à marcher jusqu’à ce qu’elle sente une grande main se poser sur son épaule pour la faire se tourner à demi. « Ne t’en va pas quand j’te parle, squaw. »
Les babines retroussées sur ses dents et avec un grognement féroce, Asimov saute vers l’homme, manquant sa nuque de quelques millimètres lorsque Kirsten tire fort sur la laisse. Celui-ci, le visage rouge de colère, relâche l’épaule de Koda et attrape son arme pour viser la grande tête d’Asimov.
Puis le long canon se relève quand celui d’un autre fusil se retrouve bien appuyé sur sa tempe. « Je n’ai pas besoin d’une raison pour appuyer sur la gâchette, espèce d’asticot », ronronne une voix basse et vibrante dans son oreille. « Alors n’essaie même pas de m’en donner une. » Avant qu’il puisse même penser à cligner des yeux, son fusil lui est facilement enlevé des mains et jeté à Kirsten, qui l’attrape d’une main et vise la foule qui se rassemble maintenant en murmurant dangereusement.
« Rappelle tes gens », ordonne Koda, et quand il hésite, elle pousse le fusil un peu plus fermement contre sa tête. « Maintenant. »
« Allez, vous tous, rentrez dans l’enceinte ! » Finit-il par crier en voyant du coin de l’œil un long doigt commencer à se resserrer sur la gâchette. « Tout de suite ! »
Plusieurs hommes et femmes, et la plupart des enfants, se dirigent avec obéissance vers le portail tandis que d’autres dégainent leurs armes et s’avancent vers eux.
« Je ne ferais pas ça à votre place », dit Kirsten presque nonchalamment en visant le groupe qui s’avance.
Plusieurs s’arrêtent mais un homme continue à avancer en souriant d’un air narquois. « Vous ne voudriez pas blesser des femmes ; Ou bien des enfants. »
« Et pourquoi pas ? » Demande Kirsten d’une voix aussi neutre qu’un lac à l’aube. « Vous le faites bien, vous. »
C’est ce ton, plus que ses mots, qui le déconcertent et le font ralentir. « Vous ne… »
« En un clin d’œil. »
L’homme s’arrête et regarde son chef préoccupé avec méfiance. « Moïse ? »
« Aaron, prends les autres et retournez derrière la clôture, tout de suite. »
« Mais… »
« Fais ce que je dis, bon sang ! ! »
Avec un dernier regard dur et haineux aux deux femmes, il fait brusquement demi-tour et avance vers le portail qui garde l’enceinte, faisant signe aux autres de le rejoindre. Ce qu’ils font mais pas sans grognements et menaces entre leurs dents. Finalement, la rue est vide à part les cadavres pourrissants et les trois personnes qui se tiennent au milieu du carnage.
« Et bien. » Demande l’homme qui fait bien attention de ne pas bouger un muscle au risque de rejoindre le reste de ces infidèles dans leur damnation éternelle. « Qu’est-ce que vous allez faire maintenant ? »
« Nous allons faire une petite balade », gronde Koda dans son oreille, entourant sa nuque de sa main libre pour le tirer en arrière. Etant donné le choix laissé entre la strangulation et un cerveau explosé, l’homme décide sagement de mettre ses jambes en route. Kirsten suit en silence, également à reculons en observant les regards meurtriers lancés par le groupe maintenant en sécurité derrière la clôture.
A un kilomètre environ sur la route, Dakota finit par s’arrêter et pousse l’homme contre un arbre dans un bruit de colonne vertébrale entrechoquée. « On va bientôt revenir par ici, asticot, et quand on reviendra, ta petite communauté religieuse de tarés ferait mieux d’être partie. »
« Ou bien quoi ? » Lance-t-il avec un air de défi.
Le sourire qu’il reçoit aurait pu appartenir à un requin. « Crois-moi, petit homme », réplique Koda en tapotant son torse velu, « tu ne veux vraiment pas suivre ce chemin. »
« Je ne fais pas confiance aux femmes », dit-il avant de cracher sur Dakota qu’il rate de peu. « Et surtout pas à des squaws sales et païennes. » Il regarde derrière Dakota avec un regard lubrique. « Et leurs jolies petites poupées. Qu’est-ce que t’en dis, la femme à squaw ? T’aimes ce que t’fait cette Peau-Rouge ? Tu me rends malade à salir ta race avec cette saleté, cette puanteur de… »
« Ça suffit maintenant, petit homme », répond Koda doucement, en le soulevant par les poils de son torse velu.
« Ou bien quoi ? ! » Hoquète-t-il à la douleur qu’elle lui cause.
« Ou bien… ça… »
Le poing droit de Dakota atterrit droit sur son menton. Il roule les yeux jusqu’à ce qu’on n’en voit plus que le blanc et ses genoux s’entrechoquent, le faisant tomber au sol pour le compte.
« Merde », marmonne Kirsten.
« Quoi ? »
« Je voulais le faire. »
« Je te laisse le prochain, d’accord ? »
« Marché conclu. »
********
L’obscurité est tombée quand Dakota s’installe enfin le dos contre une bûche et vérifie son armement à la lumière d’un petit feu sans fumée. Il est plutôt maigre, quelques grenades à main, des couteaux assortis, et un arc et des flèches. A peine assez, se dit-elle ironiquement, pour attaquer une banque, encore moins pour essayer de prendre d’assaut un complexe bien gardé. Avec un léger soupir, elle regarde vers la tente fermée dans laquelle Kirsten s’est nichée presque aussitôt qu’elle a été montée. La jeune scientifique a été inhabituellement calme depuis qu’elles ont laissé le groupe de tueurs religieux derrière elles ; aucune tentative de discussion n’a réussi à la faire sortir de l’enfer noir dans lequel elle s’est murée et, après quelques essais infructueux, Koda a décidé de lui donner ce dont elle avait le plus besoin : de l’espace.
« Je pense qu’on est entre nous ce soir, les enfants », murmure-t-elle au chien qui paresse près du feu et au faucon confortablement perché sur son épaule. « J’espère que vous avez le ventre plein parce que je ne suis pas d’humeur à cuisiner. » Asi et Wiyo ne semblent pas perturbés plus que ça par cette déclaration et, avec un autre soupir, Koda prend un chiffon et de l’huile, et commence à nettoyer son tout petit arsenal.
En moins d’une heure, elle a fini et la petite réserve d’armes brille de tous feux à la lumière du feu. Avec un rapide mouvement de la tête, comme si elle voulait secouer des pensées inopportunes, elle range ses armes et ses munitions avec soin dans le sac qu’elle a dédié à cet usage. Une fois qu’il est bien rangé, elle en prend un autre, l’ouvre et en sort deux tasses bien abîmées et deux paquets de feuilles de thé enveloppés dans du chiffon. Kirsten préfère son thé un peu moins fort aussi Koda a pris l’habitude de séparer leurs portions. Elle prend le petit récipient sur les rochers près du feu et verse de l’eau sur les feuilles, puis elle se rassoit, croise ses longues jambes, et étend ses bras sur le dossier offert par la bûche tandis que le thé infuse.
Son oreille aguerrie saisit les sons qui l’entourent, et elle sait qu’elle ne sera jamais fatiguée de la musique de la nature même si elle vit plus de cent ans. Les criquets annoncent la température depuis leurs repaires cachés. Tout près, une musaraigne fouille à la recherche de nourriture, émettant un couinement haut perché d’alarme tandis que le cri triomphant d’une chouette résonne au-dessus d’elle. En entendant le cri, Wiyo lève la tête de dessous son aile, et son regard acéré étudie le ciel avant de rejeter la menace et de remettre sa tête à sa place. Asi continue sa personnification d’un cafard mort, les quatre pattes étalées.
Avec un petit rire, Koda se redresse, attrape un autre petit sac et en retire un morceau de gâteau de miel, qu’elle plonge dans le thé chaud infusé de Kirsten. Elle porte toujours les marques des abeilles qui ont exprimé leur déplaisir de voir leur essaim perturbé – une partie d’elle est quasiment convaincue que c’est un signe de sa mère, dont le nom anglais est Bee (NdlT : bee=abeille), de ce à quoi elle doit s’attendre quand elle arrivera sur le seuil de la maison, avec une Kirsten King très blanche, très blonde, très BCBG sur les talons.
« Il faudra que tu t’y fasses, Ina », grommelle-t-elle en remuant le thé avec le morceau de miel jusqu’à ce qu’il soit totalement dissous. Elle prend les deux tasses et se lève avec grâce avant de regarder ses deux amis. « Soyez gentils ce soir, vous entendez ? Pas de course après des blaireaux, des gloutons, des écureuils, des faisans ou quoi que ce soit qui passe dans votre esprit de prédateur. Compris ? »
Asi roule les yeux et grogne avant de se laisser tomber sur le ventre et de poser son museau sur ses pattes gigantesques, en lui lançant un regard qui donnerait honte à n’importe quel autre humain. Dakota se contente de sourire et se tourne vers sa compagne à plumes, si peu impressionnée par le speech qu’elle n’a même pas daigné sortir la tête de son nid chaud sous son aile. « Très bien alors. Dormez bien tous les deux et à demain matin. »
*******
Koda passe le rideau de la tente et se redresse de toute sa hauteur, simplement heureuse d’apprécier la vue de son aimée qui fronce les sourcils vers quelque chose sur l’écran de son portable tandis que ses doigts dansent sur les touches. Avec un léger soupir de frustration, Kirsten retire ses lunettes d’un coup sec puis se frotte le visage de sa main libre, en marmonnant quelque chose d’incohérent. Dakota saisit quelques épithètes et se mord l’intérieur de la lèvre pour réfréner le sourire qu’elle peut sentir se former sur ses lèvres et ses joues. Elle traverse le petit espace en silence et s’installe près de sa compagne en lui tendant une des tasses fumantes. « Je pensais que tu aurais besoin de ça », dit-elle, d’une voix ronronnante au fond de sa poitrine.
Le sourire ravi de Kirsten est tel un trait de lumière qui traverse les nuages noirs de tempête au coucher de soleil. Koda ne peut s’empêcher de répondre par un sourire un peu bizarre. « On dirait que vous travaillez dans le noir, Mme la Présidente. » Elle jette un coup d’œil vers la lampe à kérosène allumée qui pend du poteau de la tente. « Littéralement. »
La tasse entre ses mains, Kirsten prend une gorgée bienfaisante, et chantonne de plaisir quand le liquide sucré glisse dans sa gorge sèche et éraillée. « Mm », finit-elle par dire, sa voix un peu rauque après des heures de silence, « c’est juste ce que le docteur a prescrit. »
« Le docteur a quelques autres choses en tête aussi », ronronne Koda en venant derrière sa compagne, abaissant sa longue silhouette jusqu’à ce qu’elle soit assise contre le mur arrière de la tente et Kirsten confortablement assise entre ses jambes, dos contre elle. Dakota pose son thé, soulève les cheveux de la nuque de sa compagne et effleure de ses lèvres humides la peau si plaisamment exposée à sa vue.
« Oh oui », grogne Kirsten en courbant la nuque sous les soins de Dakota. La chair de poule s’installe sur ses bras et sa poitrine lorsqu’elle sent le bout de la langue de sa compagne tracer les muscles en remontant. La chaleur se love dans son ventre lorsque le lobe de son oreille est taquiné puis doucement mordillé. Cette chaleur redouble quand Koda passe sa main gauche lentement sur l’avant de son tee-shirt, puis dessous et remonte, la paume posée sur les muscles nouvellement façonnés de son abdomen, les longs doigts effleurent le dessous de ses seins, puis font des cercles sur les tétons réceptifs. « C’est très agréable », murmure Kirsten tandis que le feu se fraye un chemin joyeux le long de ses terminaisons nerveuses, lui faisant totalement oublier le mal de tête dont elle souffrait il y a juste un instant. « Je… » Elle hoquète lorsqu’elle sent ses tétons doucement pincés, « … j’aime vos ordonnances, Docteur. »
« Mm », grogne Koda en glissant sa main libre dans la ceinture du short large de Kirsten. « Je pense que vous allez encore plus aimer celle-ci. »
Leur thé, préparé avec amour, se refroidit lentement.
********
Quelques heures plus tard, Dakota revient à la tente, de nouvelles tasses de thé en main. De sa place où elle est affalée sur leurs sacs de couchage réunis, Kirsten sourit à son amante, et observe l’état ébouriffé de Koda avec un sentiment de plaisir étourdi. Ses cheveux, normalement immaculés, sont hérissés, et son tee-shirt, le seul vêtement qu’elle porte, est à l’envers et le dos devant. La seule réponse à son rire est le haussement d’un sourcil arrogant. Elle roule pour se mettre assise et tend la main pour attraper la tasse de thé poussée dans sa direction. Elle sirote sa boisson en regardant Dakota retirer son tee-shirt et le jeter avec indifférence, et elle manque de s’arroser la poitrine en regardant ce corps magnifique qui lui est à nouveau révélé.
« Ça va ? » Demande Koda en s’asseyant jambes croisées sur le sac de couchage tout en serrant sa tasse entre ses mains.
« Euh… oui. Il est bon. »
« C’est une recette secrète de famille », répond Dakota en souriant d’un air narquois.
« Mm. On dirait bien », réplique Kirsten en lançant un regard significatif aux mains de sa compagne piquées par les abeilles, « que ton ‘secret de famille’ n’a pas apprécié que tu fasses une razzia dans son essaim. »
Koda hausse les épaules, impénitente. « J’ai connu pire. »
« J’en suis sûre. » Elle lève la tasse en hommage. « Merci. »
« Tout le plaisir est pour moi. Alors… qu’est-ce que tu regardais de travers tout à l’heure ? » Elle montre le portable dont l’écran affiche actuellement une scène d’aquarium.
La question lui vaut un froncement de sourcils quand Kirsten utilise sa main libre pour pousser le bouton de souris sur l’ordinateur, effaçant l’écran de veille pour le remplacer par des groupes de lignes qui ont vraiment l’air de…
« Des plans ? » Demande Koda impressionnée.
« Ouais. Des bureaux de Westerhaus. Pour ce que ça pourra nous servir. »
« Comment tu as réussi à les avoir ? Ton autre ordinateur a été détruit, non ? »
« Ce n’était pas si difficile », répond Kirsten avec désinvolture. « Cet idiot n’a pas arrêté ses serveurs, et comme j’étais connue pour avoir hacké une boite ou deux autrefois… » Bien que ses mots témoignent de la fierté, l’expression sur son visage la dément. Elle soupire en fixant les diagrammes sur l’écran. « Ça ne va pas être facile. »
« Tu y es déjà allée ? »
« Une fois, oui. Une tournée de promotion en fait. Des gens joyeux qui construisaient des robots joyeux en utilisant des équipements joyeux. C’était comme de faire le tour de l’usine de chocolat à Paterson. Il m’a fallu un cachet contre le mal de cœur pour terminer la représentation. »
« Je crois comprendre que tu n’étais pas impressionnée. »
Kirsten a un rire brutal. « Et ce serait peu dire, oui. » Elle lève la main et montre l’écran. « Voici les spécifications pour le premier étage, le seul endroit que quiconque n’est pas dans les petits papiers de Westerhaus, peut voir. Le vrai boulot commence en sous-sol. »
« Combien de niveaux ? »
« Huit », répond Kirsten en changeant d’écrans rapidement pour montrer les plans. « L’ordinateur central est au sixième. Le jus que ce niveau tire à lui seul pourrait éclairer San Francisco pendant une année. »
« Et comment c’est protégé ? »
« Des portes tous les trois mètres. De l’acier solide. Des caméras tous les mètres à peu près. Il a une force de sécurité de deux cents androïdes et quelques douzaines de travailleurs qui se contentent de regarder les vidéos. Le seul moyen pour passer c’est d’être reconnu par un scan visuel, rétinien et ADN. »
« Il ne laisse pas grand-chose au hasard, hein. »
« Pas même dans ses rêves. » Elle se tourne lentement vers sa compagne. « Dakota, il n’y a aucun fichu moyen pour que nous puissions passer au travers. »
« Nous trouverons un moyen. »
« Comment ? »
« Ces plans sont un début. »
*******
Dakota se redresse brusquement du lit d’appoint. Son coeur bat plus vite que Wiyo ne vole, et sa peau nue est graisseuse de sueur. Sa respiration quitte ses poumons avec des bouffées de machine à vapeur tandis qu’elle lève une main tout sauf calme vers son front, essayant d’effacer les images bien trop réalistes pour un simple rêve nocturne. Elle calme sa respiration et son cœur, puis elle tourne légèrement la tête et voit Kirsten blottie près d’elle, toujours profondément endormie. Sa main est plus calme lorsqu’elle l’abaisse pour écarter une mèche de cheveux ébouriffés du front de sa compagne. Son pouce s’attarde, traçant la peau sans ride, chaude et soyeuse, d’un toucher léger et affectueux. La lumière de l’aube a atteint l’intérieur de la tente et elle regarde Kirsten, mémorisant ses traits ; la beauté de ses cheveux dorés, l’innocence de son visage endormi, les muscles nouvellement formés qui courbent et étirent la peau douce et bronzée.
Elle se baisse lentement, silencieusement, et effleure les lèvres de sa compagne d’un baiser, puis elle se recule et essuie la larme qui coule le long de sa joue. « Cante mitawa », murmure-t-elle. « Mon cœur. Je t’aime. Ne l’oublie jamais. Jamais. »
*********
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