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INSURRECTION62a

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Posté le 23 juin 2008

 

INSURRECTION

 

De Sword'n'Quill (Susanne Beck)

 

SwordnQuil@aol.com

 

écrit avec T Novan et Okasha

 

 

Traduction : Kaktus (parties 1 à 22) et Fryda (partie 23 à la fin)

 

 

 

Table des matières

 

 

 

 

 

CHAPITRE SOIXANTE-DEUX – 1ère partie

Ecrit par Susanne Beck et Okasha

*******

Koda s'agenouille sur la pente légère de la colline, son fusil posé sur une cuisse, et balaie de ses jumelles l'autre côté de la petite vallée. Le crépuscule a commencé à tomber autour d'elles ; l'air qui se rafraîchit soulève des filaments de brume depuis le cours d'eau qui se fraye un chemin à travers le paysage. Éparpillés dans l'herbe comme des cocardes de bronze ancien pas plus d'une heure auparavant, les pavots ont enroulé leurs pétales à l'approche de l'obscurité. Le ciel à l'est laisse déjà apparaître les premières étoiles ; à l'ouest, un rouge profond s'alanguit, passant du pourpre au bleu outremer à son zénith. Un croissant de lune passe juste au-dessus des collines et depuis le haut des arbres alignés le long de la crête lui parvient le hululement d'un Grand-Duc, et la réponse immédiate de son compagnon. Un frisson parcourt l'échine de Koda et ses peurs enfantines à demi-oubliées l'accompagnent.

Où ? Où ? Mais la question est superflue. Là où elles vont, leurs chances de survie après cette nuit sont infinitésimales.

Ces dix derniers kilomètres elles n'ont vu aucun signe d'activité humaine ; aucun résident dans la petite ville de Rancho Cordova, aucun mouvement sur la route. Et dans l'après-midi qu'elles ont passé allongées et cachées sur la pente de la colline, elles n'ont vu ni sentinelle, ni garde ni quiconque approcher de l'Institut Westerhaus ou remuer alentours. Le bâtiment est situé sur la pente en face d'elles, un campus de quatre hectares environ, étalé sur un seul étage et couvert sur toute sa circonférence de verre brillant comme un miroir. L'allée et le parking public sont vides, aucun véhicule ne les occupe. La guérite des gardes est également inoccupée. Des bougainvillées magenta, rouges, blanches, et dorées, seules ou par couples, jaillissent des parterres de fleurs couverts de gravier, ainsi que des aloès pourpres et des figuiers de barbarie violets. Tout est très écologique et déborde radicalement, laissé à l'abandon face à la pluie et au soleil pour la plus grande partie de l'année. « Et bien », dit-elle, « je pensais que ce serait plus haut. »

« Ça l'est. » Kirsten relève les yeux de son écran de portable. « Neuf étages, un seul au-dessus du sol. »

« Il y a un canal souterrain vers le ruisseau un peu plus au sud, qui ne peut pas aller ailleurs que dans le bâtiment. A moins que tu n'aies une meilleure suggestion ? »

Kirsten secoue la tête. « Il n'y a que deux portes à l'étage supérieur. L'entrée principale et une autre, une concession de Petit Peter aux règles d'incendie. Elle n'est peut-être même plus en service. »

« Alors on dirait bien qu'on va opter pour le conduit. Une idée de l'endroit où il va nous emmener ? »

« Probablement dans le système d'air conditionné. Des égouts ne se déverseraient pas dans le cours d'eau comme ça. »

Koda prend une inspiration profonde, abaisse les jumelles et se tourne pour regarder sa compagne. Un vers de poésie lui revient à l'esprit. Mes yeux te désirent par-dessus tout. Pendant un long moment elle s'abreuve dans la contemplation de Kirsten, de ses cheveux blonds rendus argentés par la lumière faiblissante, de son corps mince à demi-étendu sur l'herbe, de ses yeux dans l'ombre. « Il est temps », dit-elle doucement. « On ferait mieux de bouger. »

Kirsten se contente de hocher la tête et rabat l'écran de son ordinateur avant de le ranger dans son sac. Asi s'étire et se lève, son regard va de Kirsten à Koda, dans l'attente.

« Non, mon garçon. Tu ne peux pas venir avec nous. » Kirsten l'entoure de ses bras et l'enserre un long moment, son visage pressé contre son épaule. Elle retire ses mains et lui enlève le collier. Elle le pose dans l'herbe près de lui et se met debout à contrecoeur, comme si chaque articulation de son corps lui faisait mal. « Assis, mon garçon », dit-elle calmement, il obéit et s'assoit dans l'herbe. « Reste là. » Elle se retourne et commence à descendre, sans un regard en arrière.

Koda pose brièvement la main sur la tête du grand chien et gratte son poil derrière les oreilles. « Sois libre », dit-elle et elle suit Kirsten.

******

Un filet d'eau coule toujours dans le conduit, bien visible dans le rayon étroit de la lampe de poche de Koda. Le tuyau lui-même ne fait qu'un mètre de large environ, une ouverture sombre dans le côté de la colline. Ça sent fortement le liquide de refroidissement avec une note d'ammoniaque. Elle fait jouer la lumière sur les restes brisés des nids boueux agglutinés, certains avec encore leur forme de jarre au col étroit, d'autres à peine des cercles de terre séchée. « Des hirondelles de grotte », dit Koda calmement. « Parties au sud. »

« Elles ont laissé leurs fientes », fait observer Kirsten.

« Oh oui. Personne n'a dit que ça allait être un boulot propre. Il va falloir qu'on y aille sur les mains et sur les genoux. » Koda sort une paire de gants en cuir de son sac ainsi qu'un bandana qu'elle attache autour de son cou.

« Essaie de ne pas les mouiller », dit Kirsten qui enfile également des gants. « L'endroit va être froid – très froid. Les circuits androïdes peuvent supporter la chaleur normale mais beaucoup d'équipements sont sensibles à la température. »

Koda passe le fusil sur son dos et vérifie une dernière fois sa ceinture pour les magasins supplémentaires de munitions et la demi-douzaine de grenades qu'elle a conservées depuis Ellsworth. Dans une bourse, elle a rangé un petit paquet de C-4 avec un détonateur, tranquillement récupéré à l'armurerie de Pyramid Lake. Elles auraient pu simplement les demander, bien sûr, mais Dakota et Annie Rivers, à la recherche des parents d'Annie sur la Mendo Coast n'auraient pas pu expliquer un usage de plastic. En dernier, elle passe la lampe-stylo dans le ruban de son chapeau et la fait pointer devant avant de remonter le bandana sur la partie inférieure de son visage. « Prête? »

« Allons-y. »

Koda s'abaisse sous la voûte du conduit, se met à quatre pattes et commence à ramper.

Le faible halo de la lampe lui montre les murs de chaque côté, le filet d'eau épaissi par la boue et le guano sur le fond. Elle se rend compte qu'elle peut éviter l'humidité en écartant les mains et les genoux. La surface couverte de moisissure de chaque côté craque légèrement tandis qu'elle avance, Kirsten sur ses traces. Elle se dit que s'il y a des détecteurs de bruits ou de mouvements dans le conduit, leur mission pourrait se terminer avant même qu'elles n'aient atteint leur objectif. Mais des empreintes semblables à des pas humains miniatures, et le signe du passage ondulant d'un serpent, semblent montrer que la faune locale va et vient sans être blessée ; le plus dur viendra plus loin.

Le premier contact n'a d'ailleurs rien à voir avec le système de sécurité de Westerhaus. D'au-dessus leur arrive un souffle de puanteur rance et acide. Pas étonnant, les empreintes, après tout, étaient un avertissement suffisant. Elle s'arrête pour resserrer son bandana sur son nez et sa bouche, alors même que ses yeux commencent à pleurer. « D'accord », dit-elle. « Il y a de l'armement chimique par ici. On va essayer de passer ça aussi vite que possible. Ne respire pas si tu peux l'éviter. »

Kirsten répond par un ricanement ironique. « C'est quoi ? Eau de putois ? »

« Tu as tout compris. Et récente. »

La puanteur augmente rapidement et passe de terrible à accablante tandis qu'elles avancent dans le conduit. Koda s'accroupit, ramène ses pieds sous elle et se propulse dans le conduit dans une marche entre le saut de grenouille et la danse d'ours. Si les putois ont envahi l'endroit, Kirsten et elle ne risquent pas de déclencher des alarmes, mais si le putois est quelque part un peu plus loin, les choses risquent d'empirer radicalement. La piqûre dans ses yeux la rend quasiment aveugle à la lumière brillante de la torche lorsqu'elle saisit la courbe sombre d'un tuyau perpendiculaire. « Un virage », dit-elle, en suffoquant à demi. « Celui-là devrait nous conduire en haut vers le bâtiment. »

« Oh Seigneur », gémit Kirsten derrière elle. « J'espère que le putois n'est pas allé par-là aussi. »

Ce n'est pas le cas. La puanteur se dissipe quelques mètres plus loin, et Koda se remet avec gratitude à quatre pattes, repoussant le bandana de son visage. Elles sont bien trop loin dans le tuyau pour les hirondelles. Ici il n'y a que le filet d'eau, glacial maintenant qu'elles sont plus près de l'Institut, et une légère odeur de moisi. Elle peut entendre Kirsten aspirer l'air avec des petits halètements.

Koda estime qu'elles ont parcouru environ cinquante mètres de plus quand la torche saisit la forme d'un obstacle devant. Elle fait glisser la lampe de son ruban et éclaire une grille métallique qui bloque le tunnel. Ce genre de choses est nécessaire ici, autrement la faune locale aurait un accès libre au système de contrôle climatique de l'Institut en particulier et au bâtiment en général. Un passage rapide de la lampe sur le bord montre qu'il n'est ni rivé ni soudé. « Qu'est-ce que tu en penses ? On s'attaque aux charnières ou à la serrure ? »

« Aux charnières », dit Kirsten sans hésitation. « Peut-être qu'on peut enlever les gonds. Autrement il va falloir la faire sauter. »

Koda hoche la tête en assentiment. Elle ne veut pas avoir à utiliser une grenade ou le plastic dans un endroit confiné. Et elle veut encore moins alerter les androïdes présents par du bruit ou des vibrations. « Va pour les charnières », dit-elle.

Les ouvertures dans la grille sont juste assez grandes pour que Koda puisse passer la main. Avec la lampe elle localise les gonds d'un côté. Elle prend son couteau pour tenter de faire levier, s'appuie sur la grille et manque perdre l'équilibre quand celle-ci s'ouvre sous son poids. « Que... » Elle s'en éloigne en rampant. « Tu ne saurais pas par hasard si Westerhaus a piégé ce genre de choses, hein ? »

« Pas que je sache », répond Kirsten. « Mais bon, j'en sais trop rien en fait. »

Rien ne se produit et Koda pousse la grille avec précautions. Elle s'ouvre sans un bruit. Au-delà, la lampe ne montre rien d'autre que le conduit ; pas de fils, pas de projections suspectes sur les murs, pas de détecteurs évidents, pas de putois. « D'accord », dit-elle. « Allons-y. »

Après environ dix mètres, le conduit commence à faire un angle prononcé vers le haut, premier signe qu'elles sont peut-être près du bâtiment. Faiblement, depuis le haut, leur parviennent le bourdonnement et les bruits sourds d'une machinerie. Se basant sur la copie des plans de Kirsten, Koda sait que les installations physiques sont au niveau le plus bas : la machinerie d'air conditionné et de chauffage, les générateurs, un approvisionnement indépendant d'eau. Les plans montrent des possibilités variées depuis ce point. En fonction des mesures de sécurité, elles peuvent emprunter les couloirs – peu envisageable – ou prendre les canalisations et conduits qui maillent l'endroit et espérer qu'ils ne sont pas bourrés de pièges, électrifiés ou hostiles d'une manière ou d'une autre.

La pente se remet à niveau et en même temps le conduit s'élargit et s'ouvre finalement sur un hall rectangulaire avec un plafond voûté. Une voie dans le sol amène la rallonge de la machinerie dans le conduit et passe sous une porte métallique. De l'autre côté, la cacophonie des équipements, des volants de commande et des ventilateurs est assourdissante, rebondissant sur les murs du passage et se réverbérant dans le métal de la porte. Kirsten tout près d'elle, mime le mouvement de pousser la porte puis hausse les épaules. Il semble improbable que la même chance se présente deux fois, mais Koda hausse également les épaules en réponse. Ça vaut la peine d'essayer. Elle pose une épaule contre le métal et pousse.

Rien. Elle pousse une seconde fois.

Toujours rien. Elle tente la poignée. La porte est verrouillée.

Kirsten prend la lampe et Koda fixe une petite charge de C-4 sur la plaque de verrouillage. Elle attache le détonateur puis fait signe à Kirsten de reculer dans l'espace du conduit, avant de s'éloigner à son tour et de s'allonger à plat ventre sur le sol humide près d'elle. Déclenché à distance, l'explosif éclate avec un boum ! étouffé et envoie une giclée d'étincelles.

Un instant plus tard, la porte s'ouvre quand elle la touche et le rugissement de la machinerie s'échappe comme le tonnerre d'une énorme cascade, une pression physique pas seulement contre ses tympans, mais une force contre tout son corps, qui racle ses os. Elle la laisse la submerger, la traverser, ne résiste pas, comme un esprit qui la traverserait dans une cérémonie. Elle la reçoit. La dirige. La maîtrise. A côté d'elle, Kirsten a les mains sur ses tempes et protège ses implants. Pour elle chaque vibration est amplifiée, le bruit de l'explosion a dû être infiniment pire. « Tout va bien ? » Prononce Koda.

Kirsten hoche la tête et pose une main rassurante sur son bras. Koda avance dans le maelström qui remplit tout le niveau du bâtiment. A côté de la porte se trouvent les équipements pour la climatisation, le conduit de drainage rempli de l'eau noire visqueuse. Le large tuyau part sous une cage avec des barreaux sur laquelle est posée une pancarte d'avertissement : HAUT VOLTAGE. PERSONNEL AUTORISE. EQUIPEMENT DE SECURITE OBLIGATOIRE. Au-delà, la silhouette énorme du condensateur s'élève, un bloc de couleur vert 'armée' de la taille d'un petit bungalow, les côtés et le dessus portent des dizaines de ventilateur d'un mètre de large qui tournent à des vitesses différentes, dans des directions opposées. Une odeur de câbles surchauffés en sort avec les bouffées de chaleur qu'ils génèrent. Au-delà des barreaux l'air ondule avec des lueurs, du genre de celles qui s'élèvent du bitume sous le soleil de juillet. D'un côté Koda peut voir le labyrinthe de ses bobines de condensation, emmêlées et qui tournent sur elles-mêmes comme les intestins d'une bête géante. Le rugissement de ses moteurs rebondit sur le plafond haut, sur les murs en béton. Koda fait involontairement un pas en arrière, puis se reprend brusquement. Maîtrise-toi, Rivers. Tu n'es pas Saint Georges. Ceci n'est pas un dragon, c'est juste une unité de clim géante. Mais ses tripes ne le croient pas tout à fait et elle reste sur place à étudier l'énorme machine. Couper la ventilation pourrait faire venir quelqu'un pour la réparer, quelqu'un qui pourrait servir de guide, d'otage ou de source d'information. Mais la tâche est impossible. Tacoma saurait peut-être comment abattre ce monstre, mais elle n'a pas les compétences électriques ou mécaniques pour savoir où l'attaquer avec efficacité. Elle doute qu'il y ait un coupe-circuit qu'elle pourrait simplement actionner. D'un autre côté, je pourrais court-circuiter tout le bâtiment, peut-être même détruire le petit projet de Westerhaus, tout en m'électrocutant... Le ratio coût-bénéfice ne serait pas logique.

Kirsten lui lance un regard de sympathie, ses épaules courbées vers l'avant contre la vague de bruit et le sentiment de violence mécanique. « Je ne sais pas l'arrêter non plus ! » Crie-t-elle en montrant du doigt. « Un escalier ! De l'autre côté de la pièce ! »

Sa main glisse avec une volonté propre de la tête de Kirsten. La douleur dans ses phalanges qui grattent le sol est infinitésimale face à la torture qui la submerge en vagues lentes et lourdes, battant au rythme d'un coeur dont elle jurerait qu'il ralentit. La lumière rude des néons entaille sa rétine, menaçant de l'aveugler et fait monter des larmes lourdes à ses yeux. Elle grimace de douleur et plie la main en un poing, le lève centimètre par centimètre douloureux et se frappe le plexus. Le coup manque de force mais il parvient tout de même à débloquer son diaphragme figé, lui faisant expirer l'air mort de ses poumons comme dans un dernier braillement brisé.

Et l'air bien-aimé revient en trombe dans ses poumons, aggravant le vertige, ce qui fait lentement se retourner son estomac avant qu'il ne reprenne sa place. « Kirs-ten... » Son cri imaginé sort comme une respiration sifflante et elle prie pour que sa compagne puisse l'entendre. « T-ton-on au-autre im-implaaant. Cou-oupe-l-le. »

Après un instant qui semble une éternité pendant laquelle des univers entiers naissent et meurent, Koda peut voir les doigts de sa compagne se détendre un peu puis bouger dans ce qui est maintenant devenu un geste familier, pour presser le bouton juste sous sa peau.

Koda se laisse retomber contre le mur, submergée d'un soulagement qui dissipe la douleur et repousse l'obscurité pendant de précieuses secondes. On a réussi... Elle peut le faire.

Pour Kirsten, le soulagement arrive d'un coup, comme une piqûre d'aiguille sur un ballon trop gonflé. Elle retrouve soudain le contrôle de son corps, qui ne la laisse qu'avec un mal de crâne assourdissant pour rappeler son épreuve. Elle roule sur elle-même rapidement puis se fige quand son regard se pose sur le corps angoissé, couvert de sueur et secoué de spasmes de sa compagne. « Dakota ! ! Qu'est-ce qui se passe ? ! ? Qu'est-ce que je dois faire ? ? »

Le regard de Koda se fixe sur le sien puis glisse au loin, ses yeux tournent vers le haut jusqu'à ce que seul un croissant bleu soit visible sous les paupières. A ce moment-là, une ombre longue apparaît, se penche sur elles et provoque chez Kirsten un acte dicté uniquement par l'instinct, elle attrape le fusil de Koda involontairement tombé et elle vise, son doigt blanchi sur la gâchette.

« Ne tirez pas ! » Crie l'homme qui crée l'ombre, en levant des mains vides. « Je suis ici pour vous aider. »

Totalement sourde, Kirsten peut cependant lire sur ses lèvres aisément et ce qu'elle y lit ne fait pas bouger son doigt de la gâchette d'un iota, bien qu'il arrête le réflexe de simplement tirer et en finir.

Elle lance un regard rapide vers Koda, dont la silhouette pliée en forme d'arc et la bouche tirée dans un rictus de douleur menacent de drainer toute force et toute résolution en elle. Avec un effort suprême, elle détourne le regard et retourne son attention vers l'homme qui est en train de baisser lentement un bras pour attraper le col de sa chemise qu'il abaisse pour montrer un cou dénué de métal.

« Ça ne veut absolument rien dire », réplique Kirsten avec obstination, en levant le fusil pour qu'il pointe vers le cou nu.

« S'il vous plait », répète l'homme, « je suis ici pour vous aider. Votre amie... elle ne durera pas longtemps comme ça. »

Comme si je ne le savais pas ? ! ? Hurle Kirsten intérieurement, très consciente du dilemme qui la taraude. Elle peut sentir la douleur de sa compagne comme un miroitement de chaleur au plus fort de l'été. Sa propre indécision la transperce. Baisser le fusil et risquer qu'elles meurent toutes les deux, le garder prêt à tirer, et condamner Dakota.

C'est finalement facile à trancher. Où tu vas, j'irai, se dit-elle en baissant le fusil pour le poser sur le sol froid et gris.

Elle regarde l'homme à nouveau. « Si vous dites la vérité, aidez-la. S'il vous plait. »

L'étranger hoche la tête et s'accroupit pour prendre Dakota comme on prendrait un enfant blessé, puis il se relève en la portant aisément dans ses bras. « Venez. Il y a un endroit sûr tout près. »

A environ quinze mètres plus bas dans le couloir, l'homme tourne à gauche et passe une porte qui s'ouvre silencieusement sur ses gonds. Kirsten le suit puis s'arrête lorsque son regard saisit l'intérieur de la pièce. « Une cuisine ? » Dit-elle d'un ton sec. « Elle a besoin d'aide, pas de nourriture ! »

« Patience. »

L'étranger a de la chance d'avoir le visage détourné à ce moment précis parce que si Kirsten avait vu le mot qu'il a prononcé, il se serait retrouvé dans un monde de douleur.

Il dépose Dakota près de l'évier et, contre toute attente, il s'avance vers le four à micro-ondes posé sur un îlot, et il presse rapidement plusieurs boutons. Kirsten le regarde faire avec une expression évidente d'incrédulité. Sa mâchoire se relâche cependant lorsque la forme durcie comme l'acier de sa compagne se détend soudain et qu'elle cligne des yeux avant de les ouvrir.

« Dakota ! » Crie-t-elle en traversant à grands pas l'espace qui les sépare pour se mettre à genoux et serrer le corps avachi contre sa poitrine, tandis que des larmes emplissent ses yeux.

La force de Koda lui revient en trombe et elle étreint Kirsten avant de la relâcher et de pencher la tête de sa compagne de façon qu'elle puisse lire facilement sur ses lèvres. « Je vais bien, canteskuye. Je vais bien. »

Kirsten a cependant besoin d'entendre la confirmation de ces paroles et elle remet ses implants en marche pour écouter la musique de la respiration aisée de Koda et le battement de son coeur vaillant lorsqu'elle pose son oreille sur sa poitrine. « Dieu merci », murmure-t-elle. « Dieu merci. »

« Les micro-ondes freinent le bruit blanc », dit l'étranger, un peu déconfit à la vue de l'épanchement émotionnel qu'il observe. « Malheureusement, le soulagement est au mieux temporaire. »

Dakota fait un petit signe de tête, pour montrer qu'elle s'y attendait, tandis que Kirsten lève la tête pour lancer un regard noir à leur sauveur. « Qui êtes-vous et pourquoi faites-vous ça », demande-t-elle d'un ton péremptoire.

« Pardonnez-moi », répond l'étranger en faisant une petite courbette. « Je suis Adam. Adam Virgilius. Un... associé de Peter Westerhaus. »

« Vous mentez », gronde Kirsten. « Ce salaud n'a jamais eu 'd'associé' de toute sa vie. »

« Je pense que sa remarque était sarcastique, mon amour », s'interpose Koda en attrapant la main de sa compagne pour la presser avec affection.

« En effet », répond Adam en souriant légèrement. « J'ai travaillé pour lui plusieurs années, bien que moins aveugle et dévoué qu'il ne le pensait. Quand il a mis en oeuvre la dernière étape de son plan, ce bâtiment a été verrouillé et tous les employés humains ont été... mis au rebut. »

« A part vous », dit Kirsten, le sarcasme dans sa voix assez épais pour être taillé en filaments avec un couteau à beurre.

Une autre courbette rapide, un autre demi-sourire. « Sauf moi », acquiesce-t-il en écartant les mains. « Comme je l'ai dit, j'étais moins aveugle qu'il ne le supposait. Malheureusement pour moi, mes connaissances m'ont servi un peu trop tard pour que je puisse m'enfuir vraiment. Cependant j'ai pu fuir vers les étages inférieurs où, comme vous l'avez probablement remarqué, à part Westerhaus, les autres humains étaient interdits d'accès. »

« En parlant de ça », énonce Kirsten en regardant le fusil que, dans son élan spontané vers Dakota, elle a laissé de l'autre côté de la pièce, « Comment se fait-il que vous supportiez ce 'bruit blanc' alors que nous ne le pouvons pas ? »

Adam met un doigt dans son oreille puis le ressort et baisse suffisamment la main pour que les deux femmes puissent voir ce qui ressemble à une minuscule puce sur le bout. « Le bruit blanc que vous entendez est un interrupteur d'impulsion neural, une sécurité très efficace. Cette puce en neutralise complètement l'effet, et permet à son porteur de se déplacer librement à tous les niveaux de cette usine. »

Les yeux de Kirsten, qui étaient déjà des fentes brillantes de méfiance, se plissent encore plus. « Et comment avez-vous réussi à avoir une telle prise ? »

Adam répond dans un rire léger. « C'est Westerhaus lui-même qui me l'a fournie, en fait. »

« Ah. Je suppose qu'il vous faisait tellement confiance sur ses secrets qu'il vous a donné les clés de son royaume, comme ça. C'est très généreux de sa part. » Elle se raidit, prête à tenter le coup vers le fusil.

« Bien au contraire. La seule confiance que Westerhaus accordait, c'était à ses précieux androïdes. Ça, je le lui ai pris. Pas que ça importait à ce moment-là, il n'en avait certainement plus besoin. »

Kirsten réfléchit à ces mots pendant un instant puis elle pâlit et écarquille les yeux. « Il est mort ? Westerhaus est mort ? »

« Oh oui. Le jour même où il a lancé son plan en fait. »

« Qu... quoi ? Mais comment ? »

« De sa propre main. »

Le rire de Kirsten ressemble à un aboiement empli d'amertume. « Fallait s'y attendre. Fallait foutument s'y attendre. Cette poule mouillée n'avait même pas assez de tripes pour regarder la destruction que son plan avait engendrée. Merde. Et maintenant ? ! ? »

« Ça, Docteur King, ça dépend entièrement de vous. »

« Très bien, ça suffit. Comment connaissez-vous mon nom, Nom de D... » Kirsten commence à se relever mais elle est stoppée par la poigne ferme de Koda sur sa main.

« C'est vous qui avez ouvert la grille du tunnel », dit Dakota en regardant Adam droit dans les yeux.

« Oui. »

« Et les senseurs rétiniens ? »

« Ah. Ça c'était l'oeuvre de M. Westerhaus lui-même, en fait. » Il sourit à Koda qui hausse un sourcil, bien que le sourire s'efface quand il regarde le compteur du four à micro-ondes, qui décompte les dernières minutes. « Nous n'avons plus beaucoup de temps. Son sanctuaire est juste au bout du couloir. Les réponses que vous cherchez se trouvent là-bas. »

Kirsten a toujours l'air de vouloir lutter mais elle se plie vite à l'inévitable. Elle se tourne vers Koda. « Peut-être que tu devrais... »

« Non », réplique Dakota rapidement. « Nous sommes ensemble dans tout ça, tu te souviens ? Donne-moi une minute et je serai prête. »

« Dakota... »

« S'il te plait. »

Tout un régiment de raisons, qui disent que c'est une très mauvaise idée, parade dans son esprit, mais Kirsten soupire et s'écarte, et elle regarde fixement sa compagne tandis que Dakota croise les jambes et ferme les yeux. Elle les ouvre brièvement pour fixer Adam. « Cet interrupteur neural, c'est une fréquence régulière ou bien il module. »

« Il y a une modulation, régulée au rythme normal d'un coeur humain. Soixante-huit à soixante-douze impulsions par minute. »

« Merci. » Elle referme les yeux et sa respiration s'approfondit tandis qu'elle voyage dans son propre corps à la manière de ses ancêtres. Sa peau se rafraîchit quand le sang est propulsé vers des organes vitaux. Sa respiration et le rythme de son coeur ralentissent. Sa pression sanguine tombe. Quand elle ouvre les yeux, ses pupilles sont dilatées, comme celles des chats, pour saisir le maximum de lumière. Elle se met lentement debout, l'esprit totalement dans le présent, aiguisé comme de l'acier sous le soleil. Le four décompte ses dernières secondes. « Éteins tes implants, mon amour. » Elle parle lentement, d'une voix plus profonde que ce que Kirsten a entendu jusqu'ici. Elle s'empresse d'obéir à ce qui, bien que dit d'une manière plaisante, n'en reste pas moins un ordre. Le monde de Kirsten sombre dans le silence juste au moment où le compteur du four à micro-ondes émet un 'ding' de fin. Une légère vibration dans les longs muscles de la cuisse de Dakota est la seule réponse au retour de l'interrupteur neural. Elle les regarde tous les deux sans trembler et hoche une fois la tête. « Allons-y. »

 

 

 

Table des matières

 

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