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INSURRECTION62c

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TRADUCTIONS

 

INSURRECTION

 

De Sword'n'Quill (Susanne Beck)

 

SwordnQuil@aol.com

 

écrit avec T Novan et Okasha

 

 

Traduction : Kaktus (parties 1 à 22) et Fryda (partie 23 à la fin)

 

 

 

Table des matières

 

« Après la mort de sa mère, Peter, un agnostique invétéré, s'intéressa jusqu'à l'obsession à la Bible  judéo-chrétienne. Â»

« Les enfants, Virgilius. Les enfants ! Â»

Adam lève la main. « S'il vous plait. Pour que tout ceci ait un sens, il faut que je le raconte dans l'ordre. Â»

« Nous n'avons plus beaucoup de temps Â», réplique Kirsten, le cÅ“ur serré tandis qu'elle observe sa compagne se frayer un chemin en fauchant un groupe d'androïdes.

« Nous aurons du temps pour celà Â», répond-il en se levant pour aller aux confins de la pièce encombrée. « Il était particulièrement intéressé par la Genèse, quand l'homme reçut l'empire de la Terre et qu'il lui en fut confié la garde. Â»

« Je connais les textes, Virgilius. Continuez. Â»

« Dans sa maladie, Peter croyait que Dieu lui était apparu et avait déclaré que les humains avaient, comme il le disait, 'épuisé leur cadeau'. Ils avaient pris le monde qui leur était donné et l'avaient violé ; pour de la nourriture, pour un refuge, pour la capacité de voyager loin, pour la technologie. Â»

« Ã‡a c'est ironique Â», réplique Kirsten en riant. « M. Technologie lui-même, devenu l'épée de Dieu contre la technologie. Oh oui, c'est carrément tordant, comme disait mon père. Â» Elle pose la tête sur son poing. « Alors, il invente les androïdes, s'insinue dans les bonnes grâces de monsieur tout le monde avec ses inventions et, quand on s'y attend le moins... bang. Technologie, un point, humanité, zéro. Dieu, Westerhaus et la Terre, la Nouvelle Trinité. Â» Son sourire est âpre. « Ã‡a n'explique toujours pas pourquoi on viole des femmes et on tue leurs enfants. Â»

« Les premiers androïdes qu'il a développés  n'ont jamais été prévu pour faire l'intendance de la Terre, Docteur. Oui, ils peuvent être programmés pour moissonner, ou semer, construire ou détruire, mais c'est tout ce qu'ils peuvent faire. Ils ne peuvent pas créer. Ils ne peuvent pas raisonner. Ils ne peuvent pas prendre de décisions basées sur la logique, ou illogiques, s'ils n'ont pas été programmés pour prendre de telles décisions. Â»

« Ce qui veut dire qu'un domestique ne peut pas devenir un ouvrier du bâtiment à moins d'être reprogrammé. Â»

« Exactement Â», répond Adam en souriant. « Malgré leur valeur et leur indestructibilité, il manque aux androïdes la chose principale nécessaire à un gardien. Â»

Kirsten pâlit tandis que la réponse lui apparaît. « Un cerveau pensant Â», murmure-t-elle, figée par l'horreur de cette pensée. « Seigneur Dieu ! Il a inventé un androïde avec une conscience ! Â»

*******

Koda retire la goupille de sa dernière grenade et attend que la marche impassible des androïdes les amène au tournant du couloir. Elle se tient sur le côté, derrière la porte ouverte du poste de sécurité avec le bouclier anti-émeute relevé pour protéger sa tête sans casque. Pendant une minute, pas une de plus, elle plonge au plus profond jusqu'au point d'équilibre de son esprit, régule son cœur, rythme ses poumons et son diaphragme, étend et aiguise ses sens. Elle sent le battement de son cœur, qui cogne contre ses côtes, le bourdonnement de son sang dans ses veines. Ses sens deviennent plus acérés de telle façon que ses oreilles distinguent dans le léger frémissement dans le couloir vide, de manière extrême, chaque bruit de pas tandis que l'ennemi approche. Elle attend.

La première demi-douzaine d'androïdes arrive au coin du couloir au petit trot et lui laisse deux secondes pour réagir. Koda lance la grenade en levant haut le bras dans un arc-de-cercle. Elle atterrit au milieu du groupe et déchire les vêtements et les plaques en métal sur deux androïdes, les renversant sur un troisième qui tombe à plat ventre, son arme se déchargeant sous lui lorsqu'elle touche le sol. Il ne se relève pas. Un autre, ses jambes arrachées à mi-cuisse, se tient sur ses moignons desquels sortent des câbles. Il a laissé tomber son arme et secoue sans cesse la tête de gauche à droite en récitant d'une voix haute et atone : « Circuit 456, contrôle. Synthétiseur vocal, contrôle. Carte graphique, contrôle. Carte d'accélération, contrôle. Circuit 456, contrôle,... Â», encore et encore. Un de ses collègues, toujours debout, le repousse sans cérémonie du pied,  marche sur les autres au sol et avance résolument.

Koda le laisse venir sans attaquer jusqu'à ce qu'il soit à trois mètres d'elle. Elle épaule le fusil à pompe puis fait feu et fait sauter sa tête de ses épaules, qui atterrit avec un bruit métallique sur les cadavres en métal sur le sol, avant de rouler avec fracas le long du couloir. Elle tire une autre munition dans la brèche et envoie le reste du corps bouler sans tête contre le mur. Il reste là, le torse contre la cloison, ses pieds remuant en petits pas spasmodiques qui ne le mènent nulle part.

Avantage : toujours au camp des bons. Koda sourit et fonce en avant, évitant le cratère causé par l'explosion. Tout comme les murs, les sols de l'Institut Westerhaus sont renforcés par un mètre de béton, et prévus pour survivre au légendaire Big One qui est toujours censé emporter la Californie dans l'océan. Elle s'agenouille et fouille rapidement dans les restes androïdes à la recherche d'objets utiles. L'un d'eux, bénie soit sa tête de métal, lui rapporte quelques munitions en plus ; à un autre elle dérobe les magasins de munitions supplémentaires à sa ceinture. Pendant une demi-seconde elle pense à rassembler les restes pour former une barricade, mais il n'y a pas assez de métal brisé et tordu pour créer une barricade efficace, encore moins bloquer le passage. Il vaut mieux les laisser où ils se trouvent. Au pire, la prochaine vague devra les contourner. Au mieux, ils pourraient s'emmêler dans les protubérances métalliques et les câbles tordus.

Au bruit de pas dans le couloir, Koda se libère de l'enchevêtrement métallique et fait retraite vers sa place derrière la porte du poste de sécurité. Pendant une demi-seconde elle regarde vers le bureau de Westerhaus, espérant un signe, n'importe quel signe, que Kirsten a avancé dans sa recherche pour le code.

Parce que je ne vais pas pouvoir tenir beaucoup plus longtemps. Ils vont finir par arriver dans ce couloir à toute vitesse et tout va être terminé.

Mais ce qui arrive là n'est pas une avancée massive mais le bruit des pas d'un seul individu, qui marche calmement, avec mesure. Ils s'arrêtent juste au coin avant le mur, hors de vue, hors de portée de tir. Une voix, masculine, douce et pleine de raison, dit : « Docteur Rivers ? Ceci n'est pas nécessaire. Pouvons-nous parler ? Â»

En réponse, Koda attrape son fusil et envoie une giclée de balles dans le mur juste devant l'endroit où doit se tenir son interlocuteur. « C'est tout ce que j'ai à dire, espèce de salopard ! Vous avez quelque chose à ajouter ? Â»

Une silhouette s'avance dans le couloir à environ cinq mètres d'elle. Il – ou la chose -  se dit-elle avec férocité, la chose porte une chemise en coton et un jean, les bouts de ses bottes usées apparaissent sous le bas effiloché. On voit des rides au coin de ses yeux bleus, et ses cheveux, coiffés avec soin sur son front, sont aussi blanc que du sel. « Bon, Docteur Rivers Â», dit-il, « Dakota... vous faites une terrible erreur. Vous êtes en train de gâcher votre vie pour... Â» Il lève les mains, paumes vers le haut dans un grand geste, « ... pour quoi ? Ça ne doit pas se passer comme ça. Vraiment. Â»

C'est un androïde, se rappelle-t-elle. Mais un androïde très très réaliste. Oublie qu'il ressemble au voisin d'à côté. « Okay Â», dit-elle. « Coupez vos circuits. Tous, vous y compris. Alors ça n'aura pas besoin de se 'passer comme ça'. Â» Elle crache quasiment les derniers mots et sent son cÅ“ur avoir un sursaut douloureux. Elle tempère consciemment sa colère. Ils veulent de l'émotion. Ils veulent qu'elle retombe à la merci du brouilleur neural ou Dieu sait quel foutu truc ça peut être.

« Je ne pense pas. Â» De nouveau le geste ouvert et qui cherche à raisonner. « Ecoutez-moi. Suffisamment d'humains sont morts. Nous avons ce qu'il nous faut, pour les années à venir. Nous allons vous laisser en paix. Vous et les autres humains pourrez vivre normalement. Vous n'avez pas besoin de nous craindre. Â»

Ce qui est étrange, c'est qu'elle n'est même pas tentée. L'offre de l'androïde n'est pas entièrement déraisonnable ; c'est le marché passé par l'esclavagiste avec l'esclave, par le boucher avec le troupeau. Cette fois nous ne prendrons qu'autant parmi vous. Les autres peuvent vivre.

Jusqu'à la prochaine fois.

Et la fois d'après.

« J'ai vu ce que vous avez fait ! Â» Hurle-t-elle. « Je vous emmerde, vous et votre marché ! Â»

« Vous n'avez pas entendu mon offre. Â»

« Laissez-moi deviner. Livrez-nous Kirsten King et vous pourrez tous sortir d'ici. Â» Elle prend une longue inspiration régulière. Chaque seconde où elle fait parler cette chose aide Kirsten, la rapproche de la réponse. « Non. Â»

« Alors vous allez mourir, toutes les deux. Ce n'est pas nécessaire. Â»

« Faites-moi une meilleure offre. Â»

« Vous vivrez. Elle ne souffrira pas, je vous le promets. Â»

« J'ai dit une meilleure offre, salopard ! Â»

« Il n'y en a pas. Oui ou non. Maintenant. Â»

« Et bien alors. Â» Koda jette son bouclier et contourne la porte. « Je présume que tout ce que j'ai à dire... Â»

L'androïde attend en silence. Avec des réflexes si rapides qu'elle-même n'a pas le temps de planifier la manÅ“uvre, Koda ramène le fusil à pompes et fait exploser la tête de l'androïde. « ... non. Â»

******

« Oui Â», répond Adam en venant s'installer derrière elle. « Ã‡a lui a pris de nombreuses années, lui a coûté de nombreux échecs, mais oui, il a inventé un androïde capable de penser par lui-même. Â»

« Comment ? Â» Demande Kirsten d'un ton sec, en frappant la table de la main. « Comment diable a-t-il fait ça ? Â»

Adam reste silencieux un instant, se pince les lèvres et glisse les doigts le long du col côtelé de sa chemise. « La plus grande partie des travaux préliminaires, ou ce qui passait pour tel à ce moment-là, avait été fait des dizaines d'années avant la naissance de Westerhaus. Le câblage logique et la technologie des puces électroniques appliqués au tissu vivant n'étaient plus vraiment un domaine nouveau lorsque les premiers androïdes ont été développés. La régénération de la moelle épinière, l'utilisation par la Navy de rats comme caméras, même les travaux sur Alzheimer étaient passés de la théorie à des normes de pratique acceptées pour l'époque. Mais ça Â», continua-t-il, « visiblement, ce n'était pas suffisant. Et même s'il était possible de câbler un cerveau humain comme un sapin de Noël et de le caser dans une coquille d'androïde, ça ne marcherait toujours pas. Â»

« Parce que, au fond, il serait toujours humain. Â»

« Exactement. Alors le problème devait être approché sous un autre angle. Â» Il fit une nouvelle pause, la tête penchée en posture de réflexion. « Vous vous souvenez de la série d'enlèvements d'enfant à Washington DC il y a environ une dizaine d'années ? Â»

Kirsten réfléchit un moment. « Je pense, oui. Dans des orphelinats surtout. Certains dans des hôpitaux. Quelques-uns, peu, dans leurs berceaux. Ils n'ont jamais capturé les kidnappeurs ni trouvé les c... corps... Â» Elle écarquille les yeux. « Non. S'il vous plait, ne me dites pas qu'il... Â»

« Si. Il l'a fait. Â»

« Mais pourquoi ? Â» Crie Kirsten en frappant la table de son poing. « Pourquoi les enfants, bordel ? ! ? Â»

« Pour la génétique Â», répond Adam. « Et la capacité à produire un composé qui, avec une petite aide extérieure, changera un simple drone en un membre de la race des Seigneurs de Westerhaus. Â»

« Arrêtez de parler en énigmes, mince ! On n'a pas le temps pour... oh Mon Dieu. Â» Elle se met lentement debout, son visage pâle comme la mort entre ses mains. « Oh Mon Dieu. C'est de l'hormone de croissance, c'est ça. De l'hormone de croissance humaine. Il y a eu des essais, il n'y a pas si longtemps, pour la coupler avec la régénération nerveuse... Â»

« Précisément. Un marqueur génétique est injecté à l'enfant, ce qui cause un adénome de l'hypophyse. De six mois à un an, selon l'âge de l'enfant cobaye, l'adénome se forme et commence à produire de l'hormone de croissance en grandes quantités. Quand le niveau est au plus haut, l'hormone est... récoltée et le donneur euthanasié. Â»

« Euthanasié ? ! ? Vous voulez dire tué ! ! ! Â»

« Oui Â», répond Adam en regardant ses chaussures. « Ils étaient tués. Sont toujours tués, tous au nom de la science... et... de l'humanité. D'une façon que je ne connais pas, l'hormone transmet la pensée aux circuits androïdes. C'était l'ingrédient qui manquait à M. Westerhaus toutes ces années. Quand il l'a trouvé, il a pleuré. Pas de tristesse, mais de joie. Â»

Il ne s'attend pas au crochet du droit qui touche son menton avec une précision infaillible. Il lève les mains tout en tombant en arrière, s'écrase contre la desserte et envoie la cafetière et les tasses au sol dans un grand fracas.

« Espèce de fils de pute ! Â» Gronde Kirsten qui avance sur lui comme un loup en chasse. « Espèce de sale foutu fils de pute ! ! ! Vous saviez ce qui se passait. Vous le saviez ! Et vous n'avez rien fait pour l'arrêter ! ! ! Â»

« Je ne pouvais pas l'arrêter Â», réplique-t-il en ne faisant aucun geste pour bloquer ses coups. « Je n'avais aucun moyen de l'arrêter. Mais vous, Docteur King, vous, vous le pouvez. Â»

Une partie de ce qu'il a dit finit par atteindre son esprit et ses coups faiblissent, puis cessent et elle se redresse comme un soldat jouet dont les piles auraient perdu de l'énergie. « Comment, Â» dit-elle brutalement, sa voix rauque d'avoir crié et étouffée par les larmes qu'elle tente désespérément de retenir. « Dites-le moi. Â»

Il se tourne vers elle et la guide doucement vers le bureau principal. Le texte étrange continue à se dérouler dans un flot infini et nauséeux. « Pendant des mois Â», commence-t-il doucement, « j'ai tenté de déchiffrer cette ligne de code, mais je n'ai trouvé aucun point de référence dans ma recherche pour savoir où commencer. La Pierre de Rosette, en fait, est arrivée avec le mail qu'il vous a envoyé. Celui que, malheureusement, vous n'avez jamais reçu. Vous, Docteur King, vous êtes la clé. A un moment avant son suicide, il a dû avoir des remords. Je crois qu'il a encodé une... porte de secours, si vous voulez, un accès par lequel tout ceci peut être défait. Et vous êtes la seule personne dans ce monde qui peut le déchiffrer. Â»

« Pourquoi ? Qu'est-ce que j'ai de si spécial ? Â»

« Vous êtes sa plus grande adversaire, et le fait que votre remarquable intelligence dans ce domaine égale la sienne... Â»

********

Les androïdes s'effondrent au sol pour venir s'ajouter au carnage, et Koda fait deux pas rapides en arrière pour revenir à l'abri dans le poste de sécurité. Un coup d'œil sur la rangée de moniteurs montre l'escouade restante qui se sépare en deux parties, la seconde prenant la direction opposée dans le couloir. Le premier contingent, qui se tient juste au-delà de sa portée de tir derrière le tournant, ne bouge pas.

Bien sûr que non. Ils vont attendre que l'autre groupe arrive par-derrière pour attaquer des deux côtés. Je ne peux pas les laisser faire.

Il lui reste deux armes automatiques, un fusil à pompe et une sculpture sans nom. Si elle ne s'occupe pas maintenant du premier groupe, elle sera piégée. Pire, elle va laisser le bureau de Westerhaus et Kirsten exposés à au moins un des deux groupes. Et tout sera terminé. Kirsten va mourir et le monde sera à la merci des créatures de Westerhaus pour des années, peut-être des générations.

Peut-être pour toujours.

Je ne peux pas les laisser faire.

Koda passe la mitraillette sur son épaule et prend le M-16 en mains. Le fusil ne lui servira pas ici. Se cacher non plus.

Elle se prépare contre la douleur qu'elle sait s'ensuivre et fonce hors du poste de sécurité, en courant à pleine vitesse vers le tournant et le groupe plus petit d'androïdes qui attend. Elle sait à la microseconde quand son cœur se remet à battre à son rythme normal par la douleur soudaine qui traverse sa poitrine. Ses jambes fonctionnent toujours cependant, ainsi que ses mains. C'est tout ce qui compte.

Elle contourne le coin à pleine vitesse et lorsqu'elle arrive en vue du groupe ennemi, elle appuie de manière spasmodique sur la gâchette, arrosant toute la largeur du couloir. Au milieu du rythme saccadé du M-16, elle peut entendre l'impact des balles sur le métal lorsqu'elles touchent leurs cibles ; des androïdes tombent face à son assaut, d'autres relèvent leurs armes pour tirer à leur tour, bégayant une réponse. Une balle passe près de sa tête, assez près pour qu'elle sente l'air bouger à son passage. Une autre la touche pile au centre de sa veste en kevlar, un coup qui porte et la chaleur blanche s'élève dans sa poitrine, lui coupant le souffle. Elle l'ignore et jette le M-16 quand il est vide, elle sent la crosse solide de la mitraillette entre ses mains à la place. Et puis elle tire à nouveau en un large balayage, sans prendre le temps de viser, frappant ses cibles agglutinées dans leurs détecteurs, leurs jambes, la masse solide et résistante de leur torse. L'un d'eux tient une chose ronde dans sa main, sa surface en métal sombre bien marquée, et Koda vise haut pour atteindre le poignet. La chose tombe et roule au milieu des androïdes, mais aucun d'eux ne semble le remarquer tandis qu'ils l'arrosent de balles, et elle se baisse très bas pour les éviter, feinte sur un côté, se baisse à nouveau. Quelque chose bouge le long de sa jambe, autre chose le long de son épaule gauche, mais elle n'a pas le temps de regarder, tandis qu'elle serre les dents contre le ravage causé à son sternum, et elle tire et tire encore et encore. Et encore. Et encore.

Ses doigts serrent encore la gâchette mais pour rien. Vingt secondes ont dû passer depuis qu’elle a tourné le coin du couloir. Les androïdes sont éparpillés sur le sol, certains criblés de balles, d’autres dont les morceaux sont dispersés, des cavités béantes dans leur matrice de détection. Des câbles tordus et un filet de lubrifiant jaune-vert serpente sur le carrelage. La respiration de Koda est saccadée, des halètements secs, tandis que la douleur des blessures de sa jambe et de son épaule l’envahit, rejoignant celle qui rampe dans sa poitrine. Elle se plie à la taille, les mains sur les genoux, et elle force sa respiration à ralentir, à être plus régulière, et elle amène son cœur sous contrôle, et avec lui la douleur qui menace de l’emporter sur sa vague rouge. Il y a quelque chose de mouillé dans sa main et quand elle la lève pour regarder sa paume, du sang foncé coule sur le sol.

Du sang foncé.

Du sang veineux.

Elle ne saigne pas à mort, du moins pour l’instant. Une rapide inspection lui montre une blessure équivalente sur l’arrière de sa cuisse ; l’entrée est propre. Du rouge tâche l’angle de son épaule, une déchirure à travers sa chemise montre du sang et de la peau égratignée. « C’est juste une égratignure, madame. Â» Egratignure, mon Å“il. Ce truc fait plus mal qu’il n’y parait, pire en ce moment que le trou dans sa jambe. Mais c’est parce que son corps n’a pas eu le temps de traiter le vrai dommage. La blessure va faire mal. Ça c’est une certitude.

Sans prévenir, le couloir devant elle explose de fumée et de feu.

Koda se jette en arrière et lève rapidement les mains pour se protéger la tête tandis que la grenade soulève des morceaux de métal et de plexiglas, les projetant comme des éclats d’obus dans les murs et le plafond. Un fragment d’acier se fiche dans le dos de sa main et le sang frais coule sur son visage. Puis le silence.

Koda retire l’écharde de l’espace entre deux tendons apparents sur sa peau, les lambeaux de celle-ci étalés en éventail sur son poignet. Elle amène ses pieds sous elle et avance en trébuchant vers les débris. Un androïde bouge une main et elle retire la sculpture de sa ceinture et lui fracasse méthodiquement la tête. Puis elle prend ses armes, engage des nouvelles munitions et boite jusqu’au poste de sécurité.

Les écrans lui montrent le dernier groupe d’androïdes quelque part vers le tournant du bâtiment, mais elle ne sait pas dire à quelle distance. Elle n’a pas de point de référence ; elle sait juste qu’ils sont quelque part sur le long chemin qui fait le tour entre sa position et le cratère encore fumant dans le couloir. Ils savent probablement que le premier groupe a essuyé un échec. Ils savent probablement aussi qu’elle est blessée et commence à manquer de munitions.

A manquer de stratégie. A manquer de force. Elle se penche pour examiner le trou dans sa jambe une seconde fois. Un filet de sang sort par à-coups, écarlate, brillant de l’oxygène renouvelé. Elle jure doucement. La balle a dû entailler l’artère. Elle a dû l’ouvrir en plongeant au sol. Elle retire le bandana de son cou et le serre autant que possible sur le trou dans son jean. La pression devrait faire l’affaire. Temporairement en tous cas.

Mais bon, tout est temporaire maintenant.

Je me demande, se dit-elle nonchalamment en vérifiant ses munitions une fois de plus, je me demande si c’est vrai que parfois nous retournons dans le temps. Je pense que j’aimerais quelque chose de pré-colombien la prochaine fois si c’est vrai. Cahokia, peut-être. Les bâtisseurs de tertres, Kirsten aimerait ça. Je ne suis pas sûre d’avoir envie de naître dans le monde futur.

J’aurais dû demander à Wa Uspewikakiyape quand j’en avais l’occasion.

Je devrais l’avoir bientôt d’ailleurs.

Un léger mouvement  sur l’un des moniteurs attire son regard. Les androïdes bougent.

Ils arrivent vite cette fois. Koda les entend avant de les voir, leurs pieds battant dans un rythme mécanique parfait. Si elle reste là, elle sera piégée. Il ne faudra qu’un seul androïde, une seule arme. Et ensuite la voie vers le bureau de Westerhaus leur sera ouverte.

Elle se glisse hors de la pièce et à nouveau derrière la porte. Son blindage lui donnera un peu de protection. Elle appuie à nouveau la mitraillette AK contre le bord du panneau, et attend que le contingent arrive en vue. Le tonnerre de leur course s’arrête quelque part juste après le virage. Puis rien. Le silence. Le calme s’étire jusqu’à ce qu’elle commence à se demander si l’explosion de la grenade ne l’a pas partiellement rendue sourde. Elle pourrait retourner à l’intérieur et vérifier les moniteurs. Ils pourraient s’être à nouveau divisés, et arriver à nouveau de deux directions. Mais c’est ce qu’ils veulent qu’elle fasse. Cela leur donnerait un angle de tir parfait.

Une balle. Il n’en faudrait qu’une.

Elle attend, tandis que le sang coule sur sa jambe et son bras, tandis que ses muscles se raidissent. Elle attend.

Salauds. Putain de guerre des nerfs.

Je ne lâcherai pas. Je ne peux pas.

Un androïde seul avance dans le couloir en pleine vue. Elle tire juste au moment où un objet quitte sa main dans une parfaite parabole pour passer au-dessus de la porte et vient pile sur elle, s’enflammant dans sa descente. Elle se jette contre le mur mais il frotte son bras, envoyant des flammes sur sa manche et sur sa veste en kevlar. Elle roule sur elle-même pour éteindre le feu qui lèche sa chemise et la jambe de son jean, et ne ressent même pas la brûlure lorsqu’elle frappe la grenade incendiaire du pied pour l’envoyer dans le couloir. Elle continue à brûler sur le carrelage, de la fumée noire s’échappe et la suffoque. Elle examine les dommages. Les ruines de sa manche pendent de son poignet. La peau dessous a déjà commencé à faire des ampoules. Pire encore, la veste pend par une seule bretelle, ses plaques blindées glissent sous le tissu. Inutiles. Elle la retire et la laisse tomber. Pas le temps, pas de moyen d’en trouver une autre.

Elle attrape à nouveau son fusil et attend.

Ils arrivent vite au coin du couloir. L’AK cogne son épaule tandis qu’elle les arrose de balles, faisant s’entrechoquer ses os, envoyant un filet frais de sang sur sa poitrine. Une autre grenade incendiaire atterrit sur la porte, frappant le bord pour tomber en arrosant le sol de flammes. Leur tir de retour cogne l’acier de la porte, une balle traverse la vitre en lexan au-dessus et l’arrose d’une myriade de fragments acérés. Un androïde sort de la masse et fonce vers sa position, en se maintenant contre le mur d’en face. Elle envoie une giclée de balles dans sa tête et il trébuche sur la bombe qui grésille, son uniforme s’enflamme. Oh non, salopard. Tu veux passer, tu dois d’abord me tuer.

Mais le reste continue sans se décourager, si près maintenant qu’elle peut voir les anneaux colorés de leurs détecteurs optiques. Si elle ne bouge pas elle sera piégée contre le mur aussi sûrement que si elle se trouvait dans le poste de garde.

Un cri aigu comme celui d’un faucon s’échappe de sa gorge tandis qu’elle se met debout et commence à contourner la porte, arrosant l’ennemi de son tir. Deux d’entre eux trébuchent et tombent mais le reste continue inexorablement. Quelque chose la frappe à la hauteur de sa hanche droite et la fait tituber en arrière tandis qu’elle vide son chargeur et met la seconde arme dans sa main, la faisant tressauter dans sa paume tandis qu’elle pousse la gâchette et la maintient. Une chaleur pénible traverse son épaule gauche et son bras perd soudain toute sensation, le canon de son arme tombe. Elle la place sur son côté, sans briser le rythme de tir. Un autre androïde tombe. Un autre encore.

Son arme s’arrête. Plus de munitions.

Une giclée d’arme automatique explose devant elle. La douleur transperce son corps, les griffes d’une bête géante la frappe de la hanche à l’épaule. Le sang tâche l’avant de sa chemise. Une ombre passe devant ses yeux, s’éclaircit, revient. Les bruits lui parviennent avec une clarté anormale. Elle entend le bruit de son fusil qui heurte le sol et rebondit. Et elle entend le grattement d’une grenade qui roule sur le sol pour venir cogner son pied.

Elle ne peut pas respirer. Ses côtes sont comme un étau qui lui presse les poumons et en sort la vie. Le goût d’acier du sang est dans sa bouche, coulant au loin dans son corps. Avec une lenteur exquise, une précision exquise, elle tend la main vers le bas, attrape la grenade et vise les androïdes. Un rugissement pareil à celui d’une cascade, la rage de milliers de tonnerres roulent en elle et elle recule en trébuchant contre la porte du bureau de Westerhaus. Elle s’ouvre derrière elle et elle plonge dans les abysses.

Adam se tourne soudain vers la porte, l’horreur sur son visage. Kirsten se tourne pour voir Koda tomber sur le seuil, le corps tâché de sang du cou à la cuisse, un filet rouge au coin de la bouche. Ses yeux fixent le plafond sans le voir, les pupilles fixes, sans vie.

 

 

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Table des matières et suite

 

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