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INSURRECTION63a

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TRADUCTIONS

 

INSURRECTION

 

De Sword'n'Quill (Susanne Beck)

 

SwordnQuil@aol.com

 

écrit avec T Novan et Okasha

 

 

Traduction : Kaktus (parties 1 à 22) et Fryda (partie 23 à la fin)

 

 

 

Table des matières

 

 

 

Kirsten sent sa bouche devenir sèche comme du coton. Une vague d'étourdissement la submerge ; l'obscurité lui voile les yeux. L'air quitte ses poumons dans ce qui doit être un hurlement, mais elle ne peut pas l'entendre, ne peux pas réfléchir. Son monde tout entier s'est rétréci pour devenir le long corps allongé sur le sol. Dieu seul sait comment ses jambes, molles comme du carton pâte, lui font parcourir les deux pas nécessaires et elle tombe à genoux près de sa compagne. « Chérie ? Â» Dit-elle doucement, en posant la main sur une large épaule trop immobile. Du sang. Trop de sang. « Koda ? Chérie ? C'est bon maintenant. Tout va bien. Tu es en sécurité. C'est bon. Â» Kirsten voit le filet de sang sur les lèvres de Dakota et arrache la manche de sa chemise pour l'essuyer doucement, ignorant délibérément le fait que la peau de sa compagne a la consistance du caoutchouc, et ne voulant pas entendre – tout aussi délibérément – le son de la lèvre inférieure de Dakota quand elle revient frapper ses dents avec un léger 'plop'. « Tu as toujours détesté être sale, pas vrai Â», dit Kirsten avec un sourire trop affecté. « Mais c'est bon. Je suis sûre qu'il y a des douches par ici. Pas vrai Adam ? Â»

Incapable de croiser le regard de Kirsten, Adam baisse les yeux puis se tourne vers les ruines de la porte. Regarder le couloir c'est comme regarder Armageddon. Les sprinklers empêchent pour l'instant le feu de s'étendre, mais ne font rien pour atténuer sa puissance. Tandis qu'il regarde, un grand morceau de plaque fondue tombe du plafond avec un grand bruit. Des pièces d'androïdes jonchent le sol, comme les jouets oubliés d'enfants qu'on vient d'appeler pour manger. Dakota leur a fait gagner du temps en effet. Combien, il ne peut même pas le deviner, mais chaque seconde compte maintenant. Avec un léger grognement, il attrape la porte tordue et la remet en place du mieux qu'il peut sur l'encadrement, en poussant de toutes ses forces. Le métal est brûlant. A certains endroits il fume, mais il ignore la douleur et continue à ajuster la porte, espérant que cette dernière barricade tiendra d'une manière ou d'une autre.

Lorsqu'il revient, Kirsten a pris Dakota dans ses bras. La tête de la grande femme pend sans viec entre ses omoplates. Sans même un changement dans son expression, Kirsten se contente de prendre la tête de sa compagne et la relève pour la poser contre son épaule. « C'est bon, mon amour Â», chantonne-t-elle dans une oreille qui n'entend pas. « Tout va bien maintenant. Tout va bien. Tu verras. Â»

Adam rassemble son courage et traverse la courte distance qui les sépare avant de poser doucement la main sur l'épaule de Kirsten. « Docteur King. Â»

« Laissez-moi ! Â» Gronde celle-ci sans lever les yeux tandis que sa main continue à caresser sans y penser la masse de cheveux  noirs et épais, couverts de sang.

« S'il vous plait, Docteur. Â»

« Fichez le camp ! Â»

« Je ne peux pas. Nous devons finir. Â»

« Ã‡a peut attendre Â», réplique Kirsten d'une voix douce. « Jusqu'à ce que Dakota aille mieux. N'est-ce-pas, chérie ? C'est ça qui est important. Que tu ailles mieux. C'est la chose la plus importante. Â»

« Docteur King, s'il vous plait. Je vais rester avec elle, je vous le promets. Il faut que vous finissiez maintenant avant que nous manquions de temps. Â»

« Parce que vous pensez que tout ça m'intéresse ? ! ? Â» Grogne-t-elle, en montrant les dents comme un prédateur prêt au combat.

« Vous ne pensez pas que ça l'intéresserait, elle ? Â» Demande Adam en montrant la femme dans ses bras.

Pendant un instant, un court instant, le bon sens revient dans le regard de Kirsten, et Adam se retrouve désemparé face à l'explosion d'émotion brute dirigée vers lui. De la colère, de la douleur, de l'horreur, du désespoir. Tout est là, mélangé avec une centaine d'autres émotions qu'il ne peut même pas identifier. « S'il vous plait, Docteur. Le monde a besoin de vous. Â»

« J'emmerde. Le. Monde. J'emmerde l'humanité. J'emmerde les androïdes. J'emmerde ce foutu Peter Westerhaus et je vous emmerde aussi. Â»

Avec un léger soupir, Adam relâche sa poigne sur l'épaule de Kirsten et recule d'un pas. « Vous savez Â», dit-il doucement, d'un ton neutre, « c'était une femme incroyablement courageuse. Qui a tout donné pour s'assurer que vous auriez cette chance unique. Â» Sa voix se raffermit et devient presque dure quand il fixe la nuque penchée de Kirsten. « Assurez-vous de la saisir, Docteur King. Â»

Elle peut sentir la colère qui émane de lui, comme un train express fou qui ne va nulle part. Une partie d'elle meurt de s'accrocher, de sauter et de monter à bord jusqu'à sa destination inévitable : n'importe quoi pour la débarrasser de ce sentiment engourdi et rêveur d'irréalité et de vide profond. Une autre partie d'elle, cependant, sait que si elle lâche, elle va se briser, aussi sûrement que le verre se brise quand il tombe sur le sol.

Avec précision elle relâche le bras qui retient sa compagne contre elle et utilise l'autre main pour caresser les mèches couvertes de sang sur son visage blanc et cireux. « Attends-moi Â», murmure-t-elle, avant de poser Dakota sur le sol et d'arranger avec soin ses membres dans une pose qui donne l'impression qu'elle dort simplement. Avec un sanglot qu'elle réfrène sauvagement, elle se penche en avant et dépose un baiser sur les lèvres glacées. « Je serai bientôt avec toi. Â»

******

L'impact de son corps sur le sol fait vibrer tous ses os, mais étrangement, sa chute n'est pas arrêtée par sa surface solide. Elle plonge à travers comme dans le grand vide, une nuit infinie qui virevolte autour d'elle tandis qu'elle la traverse comme une comète sombre, toute sa lumière et sa gloire disparues. Ici et là l'obscurité s'affine et elle saisit des lueurs distantes qui pourraient être des étoiles, les nuées brillantes des nébuleuses, le dernier éclat de soleils mourants. Le vent la fouette tandis qu'elle tombe, l'aveuglant, écorchant sa peau. Des voix chevauchent le courant, des murmures étranges qui semblent à demi-familiers, à demi-étrangers. Elle se force à entendre, mais le vent les noie, jusqu'à n'être que des fragments. Mêlé aux voix, un rire sauvage et aigu navigue sur le courant, se réverbérant sur les murs de la nuit qui se referme sur elle.

« ... m'ont remplacée, savais que tu... Â»

« ... maligne pour une négresse de prairie, mais pourtant... Â»

« ... m'ont laissé mourir... Â»

« ..., j'ai dit, ton prénom, fillette... Â»

« ... juste besoin d'un mec, garce... Â»

« ...aurais pu le sauver si tu avais essayé... Â»

« ... pas pu la protéger... morte... morte... Â»

« ... tous morts, tous morts... Â»

« ... ta faute... Â»

« ... ta faute, ta faute. TA fautefautefautefaute... Â»

Le vent la cogne comme des vagues rugissantes, la heurtant et elle commence à tournoyer sur l'axe de sa colonne vertébrale. Sauf qu'elle n'a pas de colonne vertébrale, n'a pas d'os, pas de chair, pas de peau. Sous l'assaut incessant, elle sent qu'elle commence à se fragmenter. Elle tente de se recentrer, se blottit dans un noeud avec les genoux relevés et les bras croisés sur sa poitrine. Mais ses muscles ne répondent pas, n'existent pas. Une part d'elle s'arrache pour aller tournoyer dans la direction d'où elle vient, tourbillonne sur le chemin en spirale qui mène vers la terre, vers la vie. Une part de sa conscience s'y raccroche en s'expulsant de l'obscurité pour planer au-dessus de son corps étendu, et elle le regarde avec curiosité. Du sang le tache des cuisses jusqu'au cou, s'étend sur le sol tout autour, commence à devenir visqueux au bord. Kirsten est assise au bureau tout près devant un écran d'ordinateur, le visage aussi clair que ses cheveux, sa bouche serrée dans une fine ligne de contrôle. Ses doigts volent au-dessus du clavier. Sa concentration la blinde, mais au-delà se trouve une masse de douleur aussi écorchée que de la chair à nu. Cette douleur l'appelle, dit son nom.

Même dans la mort. Même dans la mort.

Même dans la mort je ne te quitterai jamais.

Le vent la reprend, et la conscience des fragments reliés à la terre diminue. Leur force la fait tournoyer dans l'obscurité, tournant de plus en plus vite tandis qu'elle est attirée vers l'intérieur du cercle, concentrant son essence. Sans prévenir, elle explose en avant dans la lumière des étoiles d'une nuit d'été, flottant quelque part au-dessus d'une vallée étroite où un ruisseau argenté coule dans le clair de lune et que des papillons de nuit volètent sur les flèches de paintbrush et de lupins. Un grand chien est allongé au milieu des fleurs sur une pente ; il lève les yeux et gémit lorsqu'elle passe. Sois en paix, lui dit-elle. Et, reste là. Puis là voilà partie, portée au-dessus du paysage ombragé, empruntant les lignes d'énergie qui s'étirent comme des toiles d'araignée depuis les montagnes sacrées dans les pays des Dine loin au sud, jusqu'aux cônes volcaniques endormis de Grand père et de Petite Soeur au nord, que les Blancs nomment Rainier et St. Helen, et encore jusqu'aux Black Hills loin à l'est.

Mais la distance ne signifie rien pour elle. Rien qu'en y pensant, elle la fait apparaître, la Paha Sapa qui grimpe dentelée sur la plaine, l'endroit où son peuple a commencé. Nous sommes sortis ici. Ici nous sommes devenus humains, nous sommes sortis pour vivre dans la lumière de Wiyo sur la surface d'Ina Maka.

Au pied des pentes dénudées s'étire une forêt. On voit la tache d'une clairière là où les pins se tiennent à l'écart d'un ruban d'eau claire et d'un cercle de pierres posées sur l'herbe courte. Elle se force à descendre. Un jeune cerf aux bois encore veloutés mange dans les sous-bois. Il sursaute puis reprend placidement son repas. Dans les branches, un hibou hurleur remue, son gazouillis se mêle au bruit du courant dans le petit ruisseau qui descend des montagnes nues. Koda s'installe au centre de la roue médicinale et attend.

Après un moment, elle entend un petit air chanté. Il augmente en s'approchant, une voix de femme, qui chante en Lakota.

Vois-moi.

Vois-moi.

Mes pas sur la Terre

Sont sacrés.

La voix se rapproche toujours en chantant.

Entends-moi.

Entends-moi.

Mes paroles pour le Peuple

Sont sacrées.

Un miroitement intense apparaît au coin nord de la clairière. Il avance vers elle et ce faisant, la silhouette d'une femme prend forme à l'intérieur. Des arcs-en-ciel dansent dans la lumière qui l'environne, jetant des feux du cristal de roche de son bandeau et de ses bracelets, du bleu et du violet sur la cascade de ses cheveux.

Comprends.

Comprends.

Toutes les choses dans la main de Wakan Tanka

Sont sacrées.

La femme de lumière s'arrête devant elle, assez près pour qu'elle puisse la toucher. Elle est grande et mince, ses yeux sont telles de grandes étendues d'ombre, sa peau est douce et sans marque comme l'écorce nouvelle de l'arbousier. Un buffle, fabriqué avec la nacre de coquilles de moules, orne le tissu en daim blanc de sa robe. Toutes les choses, chante-t-elle. Tout ce qui est créé est sacré.

Han, dit Koda sans proférer le mot, son regard respectueusement baissé. C'est ainsi.

C'est ainsi, répond la femme. Tu me connais.

Wohpe, dit-elle La Femme Bison Blanc.

Han. Tu marches sur la Route Bleue, ma soeur.

A ces mots, Dakota lève les yeux. Je sais. Elle hésite un instant. Puis, Y a-t-il...

... un autre chemin ? Mais tu as vu ton corps. Une nuance de doux regret apparaît dans la voix de la femme. C'est au-delà de toute guérison. Viens. Quelqu'un t'attend.

Quelqu'un est resté derrière. Entêtée, l'avait nommée son grand père. Toujours discuter.

Ce n'est pas son heure. La réponse est patiente mais ferme. Viens.

Koda lui prend la main avec hésitation. Elle est aussi fantomatique que la sienne. La forêt clignote et disparaît, et la nuit se referme à nouveau.

*****

Kirsten s'aperçoit qu'elle est assise au bureau en forme d'arc-en-ciel mais n'a aucun souvenir de la manière dont elle est arrivée ici. Adam se tient sur sa droite, les mains dans le dos, une expression de compassion mêlée de soulagement dans ses yeux noirs. « Docteur... Â»

« Finissons-en. Â» Elle a la voix creuse, triste et aussi vide qu'une tombe. Son regard est dans la même tonalité, plat et sans vie, comme si son esprit l'avait déjà quittée et seule cette enveloppe subsiste.

Adam hoche une fois la tête puis fait un signe du menton vers la ligne de codes étrangers qui défilent sans cesse, de manière nauséeuse, au bas de tous les écrans sur le bureau. « Ce code, je l'ai découvert, n'est pas destiné à être lu. Il est destiné à être entendu. Â» Il croit avoir perçu une note d'intérêt dans le regard mort à cette révélation, puis il réalise que ce n'est que l'éclairage capricieux du bureau. Les circuits du bâtiment, sans aucun doute, sont sur le point d'être grillés par les charges destructives de Dakota. Il peut ressentir de la satisfaction dans cet état. Puis il continue.

« Il n'est cependant pas destiné à être entendu par des oreilles humaines. Ni même par des oreilles androïdes, je le soupçonne. Â»

« Mes implants Â», déclare Kirsten, aussi intéressée que si elle parlait d'un sport dont elle se fiche totalement. Du tir aux fléchettes, par exemple.

« Oui. Pour vos implants en particulier et ceux de personne d'autre. Le code a été créé pour communiquer avec, et répondre aux fréquences variables uniques de votre jeu d'implants Cochlear. Pour n'importe qui d'autre appareillé ainsi, ça ressemblerait à du charabia. Pour tous les autres, ce n'est que du silence. Â»

Bien qu'elle soupçonne qu'elle devrait ressentir de la surprise (?), un choc (?) au fait que Westerhaus ait obtenu les fréquences spécifiques de ses implants, implants qu'on lui a insérés quand tous les deux n'étaient encore que des enfants, elle ne ressent qu'un engourdissement cotonneux, comme si on lui avait injecté une dose d'un léger anesthésiant. Une autre question pointe dans le vaste puits vide de son esprit, lui demandant pourquoi Westerhaus se donnerait tant de peine pour créer un code que seule elle peut entendre.

Cette question, à tout autre moment, l'aurait distraite. Là elle se contente de faner et de mourir, comme une plante qui manquerait de pluie.

Elle se concentre plutôt ce qui reste de ses sens sur le code qui danse la danse frénétiquement, navigant et se tordant comme un protozoaire fantastiquement viril qui essaierait de s'autoprocréer. « Je déteste avoir à gâcher votre petite parade Â», dit-elle enfin, « mais je n'entends rien de rien. Â»

Adam sourit tristement. « C'est parce que vous avez besoin de ça pour augmenter vos capacités. Â» En disant ces mots, il sort une main ouverte de derrière son dos. Sur sa paume sont posés deux petits bouchons d'oreilles sans fil.

Kirsten les attrape dans sa main mais ne fait aucun geste pour les insérer, le regard toujours fermement fixé sur la main tendue devant elle. Le froid la submerge, et lentement, elle lève les yeux, ces puits sans fin d'émotion tourbillonnante. « Vous en faites partie. Â» Le mépris dans sa voix est indéniable, et Adam se sent blessé, de façon intéressante. Il baisse les yeux et tressaille quand il réalise ce qu'elle vient de voir.

Sa paume ressemble à n'importe quelle paume humaine, de bonne taille et bien dessinée, avec des lignes, des crêtes et des plis. La peau, il le sait, est douce et chaude : douce et chaude comme la peau humaine. Sauf, bien entendu, là où cette 'peau' a brûlé par la chaleur de la porte quand il a essayé de la refermer. Il se maudit pour ne l'avoir pas remarqué, mais se rend compte qu'il n'y aurait eu aucun moyen de le cacher même s'il avait voulu. La différence entre lui et un humain est bien trop apparente dans les trois petits trous qui s'affichent. « Oui Â», finit-il par dire, « Je suis un androïde. Â»

Bien que ses synapses soient un peu boiteuses, elle peut toujours additionner un et un. Lorsque sa voix lui revient, c'est le léger murmure d'une brise de printemps dans une clairière. « Puis Dieu dit : Faisons l'homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu'il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre, et sur tous les reptiles qui rampent sur la terre. Dieu créa l'homme à son image, il le créa à l'image de Dieu, il créa l'homme et la femme. Dieu les bénit, et Dieu leur dit : Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l'assujettissez ; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre. (NdlT : Genèse 1:26-28, une des traductions possibles) Â» Elle lève les yeux pour croiser ceux de l'androïde. « Pas un simple androïde, Adam. Le premier de votre race. Le premier androïde avec une conscience. Â»

Adam hoche la tête puis baisse les yeux, gêné et triste bien qu'il sache que la supercherie était nécessaire. Elle ne l'aurait pas écouté autrement, et tout aurait échoué.

« Alors tout ça était un piège. Â»

« Non. Non ! Pas comme vous le pensez Â», proteste-t-il. « Si j'avais voulu mettre fin à vos vies, j'aurais facilement pu le faire à la seconde même où vous êtes entrées dans le bâtiment. Vous savez que c'est vrai. Â»

Bien qu'elle ne le veuille pas, elle peut voir la logique dans ses paroles. En plus, se dit-elle, qu'est-ce que ça peut bien faire maintenant ? Qu'est-ce que tout ça peut bien faire ?

« Pourquoi? Â» Demande-t-elle, simplement parce qu'une partie d'elle doit savoir.

« Parce que quand Peter Westerhaus m'a créé avec une conscience, un cerveau doué de raison, il a aussi créé autre chose. Quelque chose dont il n'a jamais eu conscience, même à la fin de sa vie. Â»

« Et c'était quoi ? Â»

Adam se redresse de toute sa hauteur. « Une éthique. Â»

*******

La terre s'éloigne devant elle et pendant un instant tandis qu'elle se retourne pour regarder, elle pend comme un joyau dans l'espace. Elle est traversée par un frisson, une vieille légende lui revient. Mais la femme de Lot regarda derrière elle et fut transformée en statue de sel... Depuis ici on ne voit aucune trace de la destruction qui a balayé le monde. Un côté brille de vert et de bleu, d'or et de blanc : la forêt et l'océan, le désert et les nuages. L'autre côté est dans l'obscurité et se tourne inexorablement vers la lumière. Soudain tout se rétrécit pour devenir un point de lumière au milieu de neuf autres, le feu du Soleil, Wiyo, en leur centre. Puis cela aussi disparaît et elle avance dans le vide entre les étoiles sans plus d'effort qu'un souffle. Wohpe marche d'un pas posé, sa main toujours dans celle de Koda, et elles dépassent le diamant bleu de Rigel, et Sirius son jumeau ; la flamme rouge rubis d'Antarès ; Aldébaran, Capella et Deneb en moins de temps qu'il n'en faut pour les nommer.

Devant elle, Koda devine la Grande Ourse – ou est-ce une louche, ou bien un chariot ? - sa coupe renversée tandis qu'il se dirige vers le Pôle. Grand père disait que ça annonçait la pluie. Est-ce que c'est lui qui m'attend ?

Mais Wohpe ne répond pas, elle se contente de sourire et de tirer doucement sur sa main.

En se rapprochant, la forme du chariot se solidifie, les étoiles aux quatre coins marquant la forme d'une grande maison, une longue hutte telle que son peuple en utilisait avant de s'installer dans les Plaines avec l'arrivée du cheval. Tandis qu'elle s'approche, elle voit que, comme le vêtement de Wohpe, elle est constituée d'écorce de bouleau blanchie et peinte avec des signes sacrés : le Soleil et la Lune, l'Oiseau Tonnerre et le Bison, une cascade d'étoiles argentées telles des flocons tombant sur la neige. Le rabat de la tente est ouvert et à l'intérieur un feu de conseil brûle dans l'âtre.

Elle s'arrête mais Wohpe lui fait signe d'avancer vers l'entrée. Sois la bienvenue, dit-elle. Partage notre feu.

Koda s'engage sous le rabat et son regard balaie l'espace. Des couches sont alignées contre la paroi, couvertes de hauteurs de fourrures et de couvertures tissés aux couleurs chatoyantes. Il y a des boucliers suspendus au-dessus, peints avec les armes des grands guerriers : un cerf bondissant sur l'un, un aigle impérial sur un autre, des éclairs et une pluie de grêle sur un troisième. Des arcs, des lances, des carquois emplis de flèches aux plumes d'oie brillantes, des plastrons les accompagnent. Ils sont passés ici, Tshunka Witco et tous les autres. Tous ceux qui sont partis avant elle.

Assieds-toi, dit une voix au centre de la hutte. Repose-toi.

Dakota tourne enfin le regard vers l'âtre. Quatre êtres sont assis autour du feu en demi-cercle, tous à la silhouette vaguement humaine, tous visiblement non humains. L'aigle et le loup, le bison et le puma, arborant des robes humaines, des bras et des jambes humains. Leurs pipes forment une rangée, leurs pointes tournées vers la terre près de l'âtre. Wohpe s'avance pour prendre sa place parmi eux et sourit. Une place en face est laissée libre.

Pour elle, Koda s'en rend compte. Elle traverse l'espace sans réfléchir, s'assoit et incline la tête. C'est aux anciens de parler en premier, pas à elle. Elle peut sentir leurs regards sur elle, le contact de leurs esprits.

Après un moment, l'aigle dit : « Ses paroles étaient vraies. Â»

Le puma dit : « Elle a montré le chemin à d'autres de sa race. Â»

Le loup dit : « Elle a donné la vie aux malades et aux blessés. Â»

Le bison dit : « Elle a donné sa vie par amour. Â»

Wohpe demande : « Peut-elle passer ? Â»

Un murmure fait de « Hau Â» et de « Han Â» parcourt le cercle.

« Alors c'est ainsi. Â» Elle dit à Dakota, « Tu vas emprunter la Route Fantôme. Que vas-tu laisser derrière toi ? Â»

« Je veux repartir ! Â» Lâche Koda. « J'ai laissé... Â»

« Inktomi Zizi a encore du travail. Tu lui as permis de le faire. Â» La voix de Wohpe est douce. « Si tu retournes maintenant, tu renaîtras loin de ton peuple. Loin d'elle. Est-ce ce que tu veux ? Â»

« Non ! Je veux... Â»

« Arrête de vouloir Â», dit le bison calmement.

« Arrête de désirer Â», dit le puma.

« Arrête de souhaiter Â», dit l'aigle.

Le loup dit : « Tu vas laisser tes désirs ici. Ils ne te troubleront pas sur la Route. Â»

Avec ces paroles, une seconde partie de Koda se fragmente et tombe. La paix s'installe dans son coeur, une chaleur et une lumière qui s'étend dans ses nerfs. Le calme la submerge tandis que sa colère contre la vie s'éloigne, toutes ses craintes, tous ses désirs avec elle.

Dieux, pense-t-elle avec un dernier sursaut de résistance, sacrée dose d'anesthésique.

*******

Kirsten fixe le grand androïde avec une expression orageuse. « Une éthique Â», répète-t-elle.

« Oui. Pour autant que ça paraisse impossible, c’est vrai. Je connais, au niveau cellulaire le plus fin, chaque innocent tué pour me créer. Si techniquement je ne suis pas vivant, c’est néanmoins une chose avec laquelle je dois vivre. Â» Il baisse le regard vers le sol. « J’ai compris que je ne pouvais plus faire ça. Le prix pour mon existence est bien trop élevé. Â»

« Alors tout ceci Â», réplique Kirsten, en remuant vaguement la main pour montrer le bureau, « n’est rien d’autre qu’une tentative dramatique de suicide par procuration ? Â»

Leurs regards se croisent à nouveau et Kirsten, si on la forçait, jurerait sur une pile de bibles que les yeux qui la fixent si intensément sont complètement humains. « Si ça vous chante de le penser Â», dit-il doucement, « alors pensez-le. Mais sachez que les meurtres, les viols et les agressions continueront jusqu’à ce que chaque androïde soit éliminé à la source. Cette source. Â» Il sourit brièvement. « Si ceci est votre Jardin d’Eden, Docteur King, alors vous êtes à la fois l’alpha et l’oméga. Â»

Kirsten retrousse un coin de sa bouche. « Bien, bien, bien. Un androïde qui connaît la Bible. Je ne cesse de m’étonner. Â»

Adam tend la main et prend celle de Kirsten puis lui enroule les doigts autour des écouteurs dans sa paume. « S’il vous plait, utilisez-les. Â»

« Vous mourrez si je le fais. Â»

Il hoche la tête. « Je sais. C’est ce qu’il y a de mieux, vous ne pensez pas ? Â»

« Si tous les androïdes étaient comme vous… Â»

« Ils ne le sont pas, Docteur. Et le prix à payer pour en créer d’autres comme moi ne vaut pas le bénéfice misérable gagné par notre présence. Â» Il presse sa main. Sa poigne est chaude et presque réconfortante. « S’il vous plait. Â»

Après un dernier long regard, elle hoche la tête et il relâche sa main. Les transmetteurs s’installent parfaitement. Elle n’est pas surprise.

La tâche terminée, elle examine l’écran et le clavier posés sur la table en verre et remue les doigts pour les détendre, puis elle pianote avec prudence.

La douleur qui la traverse est si aigue, si intense, qu’elle a l’impression que quelqu’un transperce ses oreilles avec des tisonniers rougis jusqu’à son cerveau. C’était donc une ruse, se dit-elle, mais elle ne trouve que du réconfort dans cette pensée. Sa mort va bientôt arriver, et bien qu’elle sera atroce, elle sera également rapide, elle le sent. Elle crierait bien, ou aimerait rire ou pleurer, mais ses nerfs sont tels des lignes à haute tension trempés dans la lave fondue, et ses muscles sont aussi raides que ceux d’une statue de marbre. Elle est paralysée par la douleur, incapable de l’arrêter, également incapable de continuer sa tâche.

Un goût de cuivre s’installe dans sa bouche et le sang commence à couler de son nez en flots visqueux, expulsés au rythme des battements de son cÅ“ur qui faiblit. Elle ne voit pas Adam écarquiller les yeux d’horreur, ne sent pas ses grandes mains venir se poser rudement sur ses épaules et l’éloigner brusquement de l’ordinateur. Elle ne l’entend pas hurler ‘Non !’, ne sent pas ses pouces, si précis, qui pressent l’arrière de ses oreilles pour expulser les transmetteurs comme des bouchons d’une bouteille. Ce qu’elle sent, c’est du soulagement, intense et immédiat. Elle s’affaisse dans son fauteuil dans un demi-brouillard d’évanouissement.

Adam se penche sur elle, son visage à quelques centimètres du sien. « Vous allez bien ? Â» Demande-t-il d’une voix urgente qui semble sortir d’un long tunnel très étroit.

Elle cligne des yeux puis secoue la tête pour l’éclaircir. C’est une action qu’elle regrette immédiatement lorsqu’une monstrueuse vague de douleur explose derrière ses yeux. Elle porte la main à son nez, puis fixe le sang sombre et collant qui couvre ses doigts. « Oui Â», finit-elle par répondre, l’air confus. « Je crois. Â»

« Bien. Bien. Â» Adam referme son poing sur les transmetteurs et les secoue comme des dés. « Nous allons trouver un autre moyen pour faire ceci. Un autre moyen. Â»

« Vous avez dit qu’il n’y avait pas d’autre moyen. Â»

« Il doity en avoir un ! Â» Dit-il en la contournant, la voix à la limite du cri.

Kirsten est momentanément surprise tandis qu’elle le fixe, se forçant à se rappeler que c’est un androïde qui lui crie dessus, pas un humain. « Ça va aller Â», dit-elle doucement.

« Non Â», réplique-t-il. « Non, ça n’ira pas. Pas au prix de votre vie. Â»

Le sourire qu'elle lui lance est infiniment connaisseur. « Je pensais que vous aviez compris que ça n'était plus un problème. Â»

Adam dirige son regard vers Dakota, morte et allongée dans une mare de son propre sang, puis il retourne son attention vers Kirsten. Il décide de l'aborder sous un autre angle. « C'est trop rapide. Vous seriez  probablement morte avant que l'arrêt ne soit complet. Â»

« Je vais baisser le gain sur mes implants Â», rétorque-t-elle rapidement et presque d'un air narquois.

Il la regarde un long moment. « Comment est-ce qu'elle réussissait à vous supporter ? Â»

Cela lui vaut un rire qui, à ses oreilles, résonne comme les cloches d'une église. Kirsten tend la main. « Donnez-les moi. Â»

Avec un léger soupir il lui rend les écouteurs mais à contrecoeur.

« Vous êtes un homme bon, Adam Virgilius. Â»

Il réagit par un sourire, comme celui d'un petit garçon, innocent, bon, timide, plein de promesses. Kirsten sent son coeur se serrer. Oh Peter, songe-t-elle, ça n'avait pas besoin de finir comme ça.

Après avoir baissé le gain sur ses implants, elle glisse de nouveau les émetteurs-récepteurs dans ses oreilles, puis, le coeur battant, elle touche à nouveau le clavier. La douleur arrive, oh oui, mais cette fois elle est supportable. C'est ce qu'Archimède a dû ressentir, songe-t-elle en s'étonnant tandis que le code prend soudainement vie dans son esprit, martelant son souvenir de lettres et de chiffres, si clair et si complexe que même un enfant de trois ans pourrait le lire.  Il est complexe oui, plus complexe que n'importe quel code qu'elle a jamais eu à éclaircir, mais elle sait qu'elle peut le faire. Serrant les lèvres dans une grimace, elle se met au travail.

 

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Table des matières et suite

 

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