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Résistance

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Résistance

 

 

par Del (Delphine Degrande)

 

 

 

 

Nous sommes dans un petit avion, un bimoteur. Je suis avec d’autres gens comme moi et différents. Des vieux, des jeunes, femmes, hommes, nous avons tous en commun d’avoir lutté contre l’envahisseur, de manière volontaire ou involontaire. Pris dans le mouvement par hasard ou engagés volontaires, nous sommes en fuite. Nous fuyons ceux qui étaient sur le point de nous découvrir, et avaient pour objectif de nous neutraliser et d’extraire un maximum de renseignements avant de faire de nous on ne sait quoi.

 

 

 

Le petit avion zigzague au dessus des arbres. Nous survolons depuis peu à basse altitude une zone forestière. Je vois par le hublot, dans une clairière, des cerfs s’enfuir au bruit du moteur. Le soleil est levé depuis 2h et nous l’avons dans le dos. Je me retourne et regarde les autres, un groupe éclectique d’humains. Apparemment calmes, ils jettent des regards qui nient l’apparence. Ils sont comme des animaux qui ne savent pas où on les emmène, craintifs et sur la défensive. Est-ce que je suis comme eux ? Je ne sais pas, et je m’en fous.

 

 

 

L’avion fait un brusque virage à droite et je me retrouve le souffle coupé par le coude d’une grande brune maigre aux cheveux longs. Elle déplace son bras et s’excuse quatre fois, sa gêne évidente. Je lui souris pour lui faire comprendre que tout va bien, mais je ne lui adresse pas la parole. Je ne me sens pas sociable, je suis tout juste aimable, ou polie.

 

 

 

Nous perdons maintenant nettement de l’altitude alors que se présente devant nous notre piste, une grande clairière toute en longueur. Notre voyage n’a pas duré plus de trois heures d’après ma montre que je range précieusement dans ma poche. Quelques heures de voyage pour nous éloigner d’une menace. Je doute de la validité de cet éloignement car nous venons d’être déplacés dans la zone occupée, et nous ne sommes pas en zone libre, pas encore.

 

 

 

Les roues touchent le sol chaotique ce qui nous secoue comme un sac de linge sale. Tout le monde crie de surprise, puis de crainte quand la carcasse du bimoteur se met à vibrer dangereusement. Je vois quelques signes de croix rapides qui me font sourire. Si le vol avait été commercial, j’aurais été dire ma façon de penser au pilote. Déjà que lorsque j’ai vu sa tronche, il avait fallu me forcer à grimper dans l’avion. J’avais vraiment la trouille de laisser à cet adolescent tout juste pubère le contrôle de ma vie lorsqu’il tiendrait le manche à balai. Mon contact de la résistance m’a obligée à monter en menaçant de me dénoncer lui-même si je ne grimpais pas. Je savais que la menace était du vent mais ma peur était réelle.

 

 

 

Je saute enfin de ce cercueil avec des ailes et j’atterris dans les orties. Charmant accueil qui aurait pu présager une suite des plus désagréables si j’avais été superstitieuse. Notre guide nous crie de ne pas nous éloigner et de rester groupés puis s’éloigne en courant avec le pilote. Curieuse attitude que personne pourtant ne semble remarquer. Nous avons confiance en lui.

 

 

 

J’espère ne pas me tromper.

 

 

 

J’aide les moins agiles à descendre sans se rompre le cou et je jette de rapides coups d’œil aux alentours, une habitude de paranoïaque dans un lieu nouveau qui ne m’a jamais quittée. Je remarque que le jeune pilote, aidé de notre guide, ramène d’un pas lourd mais pressé de gros jerricans de carburant qu’ils déversent tant bien que mal dans le réservoir si haut placé qu’ils ne sont pas trop de deux pour le faire. Si les troupes de l’envahisseur venaient faire des rondes par ici, ils auraient tôt fait de découvrir les traces d’essence. Mais ce coin est profondément enfoui dans la forêt, sans intérêt pour eux. Ils ont déjà bien à faire avec les différents fronts qu’ils ont ouverts partout.

 

 

 

Nous avançons maintenant vers le flanc boisé d’une montagne. Nous pénétrons dans la forêt alors que j’entends derrière, le bruit du moteur de l’avion qui redécolle. Je ne me retourne pas, l’avenir est devant moi, parsemé d’embûches comme le terrain sur lequel nous avançons tous, jonché de branches mortes et de ronces. Il n’y a pas de sentier ou de chemin car nous coupons dans les bois. Je dois me concentrer pour ne pas me fouler la cheville et je remarque que les plus âgés ont trouvé un soutien auprès des plus habiles. Cela me fait sourire, cette solidarité entre des personnes qui dans d’autres circonstances n’auraient pas levé le petit doigt pour s’entraider.

 

 

 

Une heure s’est écoulée et nous atteignons un petit chemin plus libre, et sans trop de branches qui le parsèment mais plus pentu. Notre rythme de marche qui s’était intensifié, se ralentit assez vite vu l’état de fatigue générale. Le guide refuse à tout prix de nous laisser plus de trois minutes de repos alors qu’il voit bien que les plus fatigués sont ceux qui ralentissent le plus l’ensemble. Il doit avoir fait trop de randonnées d’alpinistes chevronnés, ou doit être terrorisé à l’idée de se faire prendre en notre compagnie.

 

 

 

Je profite du rythme plus lent pour observer ceux qui fuient avec moi et je me surprends à m’interroger sur la raison de leur fuite. Le plus cocasse serait que l’un d’entre eux me demande pourquoi moi je fuis ! Je souris à l’idée de raconter que je suis devenue la maîtresse de l’épouse d’un général et qu’après m’être fait prendre à fouiller dans les papiers stratégiques du mari, ma vie n’a été épargnée que grâce à l’épouse qui menaça de quitter son général de mari et d’abandonner ses enfants s’il m’arrivait quoi que se soit. Je serre dans ma poche le seul souvenir que j’ai d’Erika, la montre gousset qui ne me quittera que si on l’arrache de mes mains après ma mort. Je suis replongée dans mes souvenirs et son regard m’apparaît aussi clairement que si elle était devant moi. Les larmes me montent aux yeux mais je les ravale. Je n’ai pas le temps pour ce genre de choses mais je suis incapable de bloquer le souvenir de notre première rencontre qui remonte à la surface.

 

 

 

Je la revois grande, fière et magnifique dans sa robe d’été verte qui faisait ressortir ses yeux couleur émeraude. Mon Erika… Son mari m’avait fait subir un entretien soutenu sur mes connaissances, mes références et mes origines pour devenir le professeur de langue de ses enfants. Il voulait leur apporter une culture du pays qui était maintenant le leur, phrase qui n’avait pas manqué de déclencher en moi une sourde colère que je ne fis pas paraître. Il fallait rester insoupçonnable, neutre et transparente. Je ne pus toutefois pas le rester devant la splendeur de son épouse qui fit faire un nœud à mon estomac.

 

 

 

Magnifique…

 

 

 

Erika avait alors la blondeur exacerbée par l’exposition au soleil de l’été et qui contrastait superbement avec sa peau bronzée. J’en oubliais les enfants qu’elle était venue me présenter à la demande de son mari. Son regard était lumineux et son sourire éclatant. Je dus m’arracher à sa contemplation et m’agenouillais pour me mettre au niveau des trois têtes blondes et de la petite tête brune qui était restée dans les jupes de sa mère. Les deux aînées étaient jumelles et la copie conforme de leur mère, et de ce fait je leur souris largement, hypocrisie involontaire et instinctive. Châtain clair, leur cadet en habit de marin eut droit à un sourire pour ne pas faire de différence trop notable. Je profitais de la timidité du ou de la dernière pour m’approcher d’Erika que je gratifiais de mon plus beau sourire auquel elle répondit par un sourire d’un naturel qui me fit vaciller dans mon mouvement. Elle le remarqua et avant que je ne tombe, elle me prit fermement l’épaule. Sa main me brûla presque, même au travers du léger chemisier de coton que je portais. Je recherchais son contact volontairement en lui prenant la main avec l’excuse de retrouver mon équilibre. Le contact de sa peau douce et veloutée me fit frissonner et j’espérais qu’elle ne s’en rendrait pas compte, mais en vain. Elle me demanda immédiatement si j’avais froid, sa gentillesse déjà présente pour l’inconnue que j’étais. Sa voix grave et mélodieuse intensifia mon état de fébrilité, j’étais noyée dans ses yeux, envoûtée pas sa voix… bref j’étais perdue, tombée pour elle déjà à ce moment là.

 

 

 

‘Nous approchons,’ me dit un jeune éphèbe qui s’est rapproché progressivement de moi durant la plongée dans mes souvenirs. Il m’a surprise et sortie de ma rêverie, je ne l’ai pas entendu se rapprocher, trop immergée dans mon passé. Ce n’est pas bon, je joue avec ma vie dans les circonstances présentes, il faut que je me reprenne. Je le remercie d’un signe de tête pour le renseignement. Je n’ai envie de parler à personne, sauf si j’y suis obligée. Il est grand, un peu maigre avec un joli visage, aux traits féminins. Le sourire qu’il m’adresse a dû faire des ravages, mais il n’a aucun effet sur moi. Comme je ne suis pas plus bavarde, il reprend silencieusement ses distances derrière moi.

 

 

 

Une dizaine de minutes plus tard, nous arrivons à flanc de montagne devant notre planque de ce soir, une ancienne mine abandonnée. Nous marchons sur les grillages abattus pour atteindre la grille métallique qui nous barre l’entrée du ‘trou’. Notre guide se bagarre avec le trousseau de clés qu’il a en main puis trouve la bonne clé et nous ouvre. Il nous mène dans le tunnel évasé, vers un autre trou obscur vers la gauche. Je vois à peine mes mains et me suis rapprochée du guide qui semble chercher à tâtons quelque chose dans une cavité à hauteur d’épaule.

 

 

 

A la lumière de bougies, j’avance vers le fond de la petite salle en évitant de marcher sur des matelas de paille posés au sol. Je me rends alors compte du risque d’incendie si une personne maladroite venait à trébucher et je croise les doigts pour que cela n’arrive pas. La précarité est notre lot dans cette fuite vers une possible liberté. Notre guide nous a recommandé une extrême prudence et demandé d’économiser les bougies. Le couvre-feu est dans cinq minutes, le temps de nous installer sur une paillasse.

 

 

 

J’atteins le fond de la salle et me couche sur le matelas qui est contre la paroi et dans un creux limitant le nombre voisin à trois. Je remarque que l’un d’entre eux est le jeune éphèbe avant qu’il ne souffle sa bougie.

 

 

 

L’obscurité totale a gagné toute la salle et les chuchotements se font encore plus présents. Il n’y a aucune source de lumière, pas un seul orifice qui pourrait laisser passer le soleil. Je sens un courrant d’air passer signe que la ventilation se fait sans encombre, ce qui me rassure sur le fait que personne ne mourra d’asphyxie. Allongée sur mon matelas de paille fraîche qui me paraît divin après ces deux heures de marche, j’entends les voix étouffées des autres sans les écouter.

 

 

 

Je cherche à me souvenir du jour de la semaine et de la date mais rien ne me vient. Dans cette obscurité totale, mon calepin ne me sert à rien, je ne peux y lire la date d’hier donc pas mettre à jour la date d’aujourd’hui. Je suis dépendante de ce calepin pour connaître la date et le jour de la semaine depuis la mort de ma mère, dans un bombardement. A ce moment, mon père était mort depuis plusieurs mois déjà, tué dans les premiers combats. Je me suis par chance retrouvée chez une sœur de ma mère qui avait une ferme dans la banlieue, j’ai repris goût au lait frais et aux œufs, c’était le paradis pour mon palais.

 

 

 

Même si nous sommes en début d’après-midi, d’après la position du soleil quand nous sommes entrés, je finis par m’endormir bercée par le murmure général et assommée par la fatigue et le manque total de lumière.

 

 

 

Une main me secoue et me réveille en sursaut d’un sommeil profond et sans rêve.

 

 

 

J’entends des cris étouffés et des bruits de panique. Tout de suite sur mes gardes, je me lève mais la même main me fait me baisser.

 

 

 

‘Ne fais pas de bruit.’ Chuchote la voix de l’éphèbe à mon oreille.

 

 

 

‘Que se passe-t-il ?’ Je lui demande.

 

 

 

‘Nous sommes découverts. Ceux qui ont essayé de fuir ont été abattus. On a dû être trahis.’

 

 

 

Je pense immédiatement au guide un peu trop pressé et je me demande s’il a disparu avant leur arrivée ou s’il a été tué.

 

 

 

‘Merci de m’avoir réveillée.’ Ma phrase n’a pas de sens, je m’en rends compte lorsque je l’ai dite. Réveillée ou pas la situation aurait été la même, j’aurais été embusquée. Il ne répond pas, il a l’esprit rapide. Je suppose qu’il espère qu’en restant dans le fond de la pièce, pleine d’infractuosités, nous avons une chance de ne pas être pris avec les autres qui essaient à tout prix de sortir. J’en viens soudainement à envier le caméléon, et l’idée me fait sourire par sa stupidité.

 

 

 

Je discerne au loin des ordres hurlés dans cette langue qui semble faite pour. Des sanglots éclatent dans le groupe que j’entends devant moi. Dans un réflexe stupide, je me plaque contre la paroi qui m’écorche le visage et les mains. Une rafale de fusil automatique provoque des pas incertains du groupe devant moi dont le bruit se rapproche, et des lueurs dansantes s’approchent de l’entrée. De nombreux bruits de pas militaires accompagnent les lueurs qui se précisent en faisceaux de lampe torche.

 

 

 

Je suis soudainement éblouie et perd la vue quand un faisceau frappe directement mes yeux habitués à l’obscurité. Je sais que c’est temporaire mais la panique se manifeste malgré tout, et je me couvre les yeux avec les mains en plus de fermer les paupières. Je sens une main sur mon épaule.

 

 

 

‘Je suis là, je ne te quitterai pas.’

 

 

 

Son attention à mon égard est toute à son honneur mais je ne pense pas qu’il se rende compte qu’une de ces brutes peut briser d’un simple coup de feu bien placé le vœu qu’il vient de me faire. J’entends des voix qui aboient de plus en plus proches et je suis repoussée durement contre la paroi ce qui m’ouvre le cuir chevelu. Je sens le sang chaud me descendre dans la nuque et la zone pulser, mais je l’ignore. Je me concentre sur les bruits et les voix. Je bénis une fois de plus mon éducation qui m’a fait étudier plusieurs langues et me permet de les comprendre. Un officier ordonne la séparation des femmes et des hommes. La belle promesse de l’éphèbe part en éclat et sa main me quitte brusquement. On me crie d’avancer vers le groupe des femmes que je suis incapable de distinguer. Je ne vois que des masses floues qui pourraient aussi bien être des arbres au lieu d’humains pour ce que j’en vois.

 

 

 

Un grand coup de crosse dans les côtes est sensé me faire trouver la bonne direction, et je tombe à genou sous le choc, sur un des matelas qui amortit un peu ma chute. J’ai de la chance dans ma malchance. En réponse, je crie dans leur langue que je suis aveugle et que je ne vois rien.

 

 

 

Le silence qui suit reflète la surprise de m’entendre parler leur langue. Il ne dure pas longtemps. L’officier ordonne dans notre langue avec un fort accent qu’une des femmes vienne me servir de guide. A peine deux secondes se sont écoulées quand une main fine et froide prend la mienne, et un bras autour de ma taille m’aide à me relever. Puis je suis tirée prestement et me retrouve collée à des corps tremblants dont les odeurs corporelles confirment la peur. J’entrouvre les paupières et vois sortir des masses sombres avec quelques faisceaux lumineux.

 

 

 

‘Que se passe-t’il ?’ Je demande discrètement.

 

 

 

Une voix chuchote à mon oreille que les hommes sont emmenés dehors. Je pense que les choses sont de plus en plus mal engagées. Nous n’avons pas été trahis, ils ne savent pas du tout qui nous sommes et s’en moquent. Je crains que les hommes ne soient conduits dehors pour être exécutés sommairement. Et notre sort, le sort des femmes n’est pas plus enviable ! Nous allons être épargnées à des fins ‘récréatives’ pour ces brutes.

 

 

 

Des sanglots redoublent à ma droite, et je comprends la peine de voir celui qu’on aime emmener à sa mort, mais en l’occurrence notre vie dépend aussi de notre comportement. Si nous sommes trop ‘braillardes’ nous serons battues jusqu’à être silencieuses. Les ordres de l’officier fusent et notre groupe s’ébranle, poussé par les troufions. Avant de sortir je teste ma vue qui semble s’améliorer. Je vois autour de moi des visages flous aux ombres changeantes mais je vois quand même.

 

 

 

Avant la sortie, mes tripes se nouent lorsque des rafales d’armes sont suivies de cris de douleurs puis d’autres rafales assassines. Mes craintes étaient fondées. J’ai peine à déglutir à l’idée du carnage gratuit. Les sanglots s’intensifient encore et les brutes nous menacent de bien des sévices si le silence ne revient pas. Je suis toujours guidée par les mêmes mains froides dont l’une me tient le coude droit et l’autre est posée sur mon épaule gauche. ‘Les salauds’ j’entends murmurer, mots noyés dans le bruit de nos pas sur les cailloux.

 

 

 

Je sens soudainement le soleil sur mon visage et j’entrouvre les yeux la tête tournée vers le sol. Ma vision s’améliore de minute en minute, tout est presque net. Je me tourne vers la droite pour remercier celle qui m’a aidée et je rencontre le regard vide d’une jeune femme dont les larmes inondent les joues. Elle me regarde et s’essaie à un sourire qui ne gagnerait pas l’oscar du réalisme. Je lui souris en retour, y mettant tout mon cœur et ne sachant que dire.

 

 

 

‘Tes yeux vont mieux ?’

 

 

 

‘Oui, je revois clairement, merci.’

 

 

 

Elle me lâche, isolée dans sa douleur. Nous marchons en silence en file indienne sur le chemin que nous avons emprunté pour arriver. Sa douleur rappelle la mienne, ma marche solitaire qui m’a amenée hors de la maison du général. Je replonge encore une fois dans cet abîme de froid et de vide, chaque pas m’éloignant de celle que j’aimais et que je ne cesserais d’aimer. Je revois la colère retenue du général, le pistolet bien en évidence sur le bureau, menace à peine voilée. Je ressens à nouveau cette peur sourde et le sang qui semble me quitter lorsqu’il prononce son accusation envers moi : espionnage. Il aurait pu m’abattre de sang froid et c’est à quoi je m’attendais à ce moment là, mes pensées néanmoins complètement focalisées sur Erika. J’avais peur pour sa vie, je gardais l’espoir qu’il ignore tout de notre aventure, et qu’il ne s’en prenne pas à elle. Il était resté silencieux pendant un moment, la main s’avançant vers le pistolet.

 

 

 

Mon sang s’était glacé.

 

 

 

Mon cœur s’était arrêté de battre, j’étais pétrifiée de peur. Son poing s’était serré les articulations blanchies par la force appliquée. Puis, il avait abattu son poing sur le bureau et débité à une vitesse folle que j’étais libre de sortir de la maison dans l’heure qui suivait mais qu’au-delà je serais poursuivie sans pitié pour espionnage et abattue à vue. Les dents serrées, il avait rajouté que je ne devais ce traitement de faveur qu’à la demande de son épouse. Le nom d’Erika avait ravivé une flamme dans mon cœur, mais elle me brûlait au lieu de me réchauffer.

 

 

 

Mon ‘absence’ est brisée par ma maladresse alors que je me prends les pieds dans une ornière et menace de m’étaler. Il faut que j’arrive à me concentrer sur le ‘ici’ et ‘maintenant’ sinon je vais me tuer par simple étourderie ! Je jette de rapides coups d’œil devant et derrière moi pour constater que la colonne que nous formons est bien surveillée par les troufions. C’est étonnant pour un groupe de femmes sans réel intérêt tactique ou stratégique. Pas question donc de sauter dans les buissons en espérant échapper à une balle dans le dos. Je rejette donc cette idée, espérant qu’une occasion moins risquée se produise par la suite.

 

 

 

Nous dépassons l’endroit où nous avions abordé le chemin depuis le cœur de la forêt. Notre rythme de marche est assez rapide car nous descendons. Je me demande où l’on nous emmène et pourquoi nous sommes si bien gardées. Cela me perturbe, et je n’aime pas ça. Nous sommes trop bien gardées pour de simples femmes à but ‘récréatif’. Cela cache quelque chose. Je cherche à comprendre la valeur que l’on peut attribuer à un groupe de femme en temps de guerre et la réponse m’échappe.

 

 

 

Pendant cette marche forcée, j’étudie notre groupe. Il y a quelques femmes d’environ 50 ans, et le reste a entre 20 et 40 ans. Les femmes plus âgées sont à l’arrière, soutenues par de plus jeunes. Toutes ont un visage de pierre, et certaines continuent de pleurer. Je me souviens avoir pleuré aussi quand j’ai dû quitter la maison du général. Je n’ai pas vu Erika quand je suis sortie sous escorte armée, mais je supposais qu’elle n’en menait pas large non plus. Rien ne pouvait arrêter mes larmes qui avaient commencé à couler lorsque j’étais sortie du bureau.

 

 

 

Je suis tirée de mes souvenirs par notre entrée dans une large clairière où trône une bâtisse ancienne et délabrée entourée d’une dizaine de grandes tentes kaki, couleur militaire réglementaire. Il devait y avoir un jardin ou un parc mais tout est en friche en dehors des zones où sont plantées les tentes. Il subsiste des bosquets, des arbres mais tout le reste n’est que le souvenir flou d’un passé lointain.

 

 

 

Nous approchons des tentes et il semble que notre arrivée n’intéresse que peu de monde, comme si cela était monnaie courante ou alors sans intérêt pour eux. Je sais que leur discipline est de fer, mais ce manque d’intérêt m’incite à croire que nous ne représentons absolument rien pour eux et cela m’inquiète de plus en plus. A qui nous destine-t-on ? A qui ou à quoi… ! Je repense à la garde serrée que nous avions sur le chemin et la chair de poule me gagne.

 

 

 

Les troufions nous regardent traverser leur camp de manière curieuse. Certains se signent à notre passage ce qui me plait de moins en moins. A vu d’œil, j’estime la troupe à une centaine de soldats dont certains semblent en piètre état. Ils sont ornés de plusieurs bandages, d’autres ont des béquilles. Ils proviennent probablement du front, pas assez rétablis pour combattre, mais trop rétablis pour encombrer un lit d’hôpital. Cela ressemble plus à un camp de convalescence qu’à un camp militaire. Malgré tout, des aboiements fournis tendent à prouver que la surveillance reste la fonction première de ce camp.

 

 

 

Le camp de toile entoure la maison vers laquelle nous sommes conduites. Elle est presque collée à la forêt par son flanc gauche où il n’y a pas de tentes de plantées. J’y vois tout de suite un accès pour l’évasion et garde cette information bien au chaud pour un usage ultérieur. La grande bâtisse est imposante, lourde et surchargée, faite pour montrer la réussite de la personne qui l’habitait. Grand bien me fasse maintenant qu’elle est le terrain de jeu de mes ennemis. Je sens que je vais sous peu détester ce ‘manoir’ pompeux. En fait, je le déteste copieusement lorsque nous y entrons et que des cris aigus y retentissent soudainement.

 

 

 

Des cris de femme.

 

 

 

Ils me glacent le sang et me donnent envie de frapper. Beaucoup d’entre nous s’arrêtent, figées par les hurlements qui n’en finissent pas. Les soldats semblent peu à leur aise, et nous poussent brusquement vers la porte grande ouverte. Nous nous retrouvons dans une grande pièce aux fenêtres barrées de planches de bois qui communique avec une autre pièce.

 

 

 

La porte claque.

 

 

 

Des cadenas cliquètent et les pas des troufions s’éloignent rapidement. Les cris cessent à mon grand soulagement. Je ne supporte pas d’entendre une femme crier sans pouvoir agir. Cela me rend complètement dingue.

 

 

 

Je me rends compte alors que mon groupe est toujours au milieu de la pièce, gelé sur place. Il y a d’autres femmes assises ou allongées près des murs dans la pièce. Elles sont immobiles, inertes. Je m’écarte du groupe pour m’agenouiller à côté de la femme la plus proche. Je bloque un mouvement de recul lorsqu’elle tourne son visage lentement vers moi. J’ai l’impression de voir un zombi, un squelette ambulant. La pauvre femme est décharnée. Je lui souris, remise de ma surprise, et lui demande ce qu’est cet endroit.

 

 

 

‘Bienvenue dans la maison des horreurs.’

 

 

 

La réponse me fait sursauter et je tourne la tête vers l’encadrement de la porte d’où est venue la voix. Une jeune femme qui aurait été belle si elle avait été un peu moins maigre s’y tient. Le sourire qu’elle me lance est plus qu’ironique tout comme sa phrase de bienvenue. Elle me fixe et s’avance vers moi en ignorant le groupe de femmes au milieu de la pièce. Je me relève pour constater qu’elle est bien plus grande que moi. Elle doit facilement approcher le mètre quatre-vingt, soit plus de dix centimètres que moi. Elle me toise, me regarde de haut. Son visage n’est plus souriant et devient de marbre quand elle se précipite dans l’autre pièce d’où proviennent des bruits de portes qu’on ouvre.

 

 

 

Sans attendre d’invitation, je la suis. L’autre pièce est éclairée encore quelques instants par le soleil qui filtre par la porte avant qu’elle ne soit refermée. Cela me permet d’apercevoir sur le sol une femme en position fœtale qui sanglote. Autour d’elle des femmes se rassemblent pour la prendre le plus délicatement possible. La toucher semble un supplice qui fait redoubler ses sanglots.

 

 

 

Cela me fait serrer les dents et les poings.

 

 

 

J’enrage de ne pouvoir marteler de mes poings le visage du responsable. Pas de sexisme ici, seuls des hommes peuvent être coupables. Le plus doucement possible, elle est déposée sur un matelas qui semble plus épais que les autres. Alors que j’observe, je sens quelqu’un se placer derrière moi.

 

 

 

‘Voilà ce qui t’attend ici. De la douleur et des larmes. Regarde bien. Bientôt ce sera toi.’

 

 

 

Je me retourne et lève les yeux pour regarder la jeune femme de la porte dans les yeux. Je n’ai rien à lui dire encore, je ne sais pas exactement ce qui a été fait à cette pauvre malheureuse qui geint doucement. J’ai pourtant beaucoup de question qui me passent par la tête, mais le regard que je soutiens face à elle est une mise en garde. Je ne suis pas la ‘bleue’ qui va se faire avoir à officier à toutes les corvées. Je sais pour avoir vécu dans un pensionnat que c’est souvent le sort des nouvelles qui débarquent. Personne ne m’a obligé à faire cela en pension, et ça ne commencera pas ici en prison. C’est le message que je veux faire passer à la grande perche dont le regard d’abord dubitatif et rigolard change pour devenir sérieux. Le message est passé.

 

 

 

Je me retourne et m’en vais dans l’autre pièce où le groupe de femmes a été pris en charge par d’autres prisonnières qui essaient de leur expliquer ce qui se passe et où elles sont sans trop déclencher de panique. J’ai une idée de l’endroit et surtout de ce que nous représentons après la scène que j’ai pu observer.

 

 

 

Nous sommes des cobayes, des animaux de laboratoire.

 

 

 

J’en ai l’intime conviction. Je m’assieds dos au mur entre deux femmes immobiles et sort mon calepin de ma poche de pantalon. Nous sommes le 20 juin, mardi. Je griffonne dans la pénombre trois mots qui résument la situation : capturée, prisonnière, cobaye. Pas besoin de plus.

 

 

 

Mon hypothèse est confirmée d’après la conversation entre deux ‘anciennes’ que j’écoute avec attention. Ce que j’entends ne me rassure pas. Quatre mois que ce ‘camp’ est là et se fait approvisionner en femmes dans toute la région. La question qui me tracasse est pourquoi des femmes si ce n’est pas pour que les soldats se ‘défoulent’ ? Pourquoi pas des hommes comme cobayes ? La question reste sans réponse pour le moment. J’ai d’autres préoccupations et la principale est de comprendre ce qui est arrivée à la prisonnière qui a été ramenée.

 

 

 

Autour de moi, des femmes de mon groupe pleurent à chaudes larmes sur le sort qui les attend. Je ne pleure pas, comme si mon sort, mon avenir, m’étaient indifférents. Pourtant ce n’est pas le cas, et mon objectif est de sortir d’ici, vivante et libre. Par tous les moyens. Je suis interrompue dans mes réflexions par l’ouverture de la porte principale sur une femme gantée et masquée qui amène sur un chariot la tambouille fumante dans un grand chaudron. Je suis étonnée par l’odeur plutôt appétissante qui s’en dégage. La femme masquée amène un autre chariot avec des bols et des cuillères en bois. Elle a avancé les chariots au milieu de la pièce et ce, sous la surveillance d’un unique soldat qui garde la porte. Les femmes de l’autre pièce se rassemblent et je vois la hiérarchie en place dans cette distribution.

 

 

 

Je ne me lève pas, j’observe. J’irai chercher à manger quand il y aura moins de monde, même si je risque de ne plus rien avoir. Je m’en moque. Les plus ‘gradées’ sont servies en premier, et je vois la grande perche dans les 5 premières à être servies. Il n’y a d’ailleurs pas de bousculade, comme si il n’y avait pas de risques de ne pas avoir à manger, qu’il ne reste plus rien pour les dernières. Les anciennes incitent les nouvelles arrivantes à venir se servir, pas de compétition, pas de ruée. Je remarque alors les chiffres tatoués sur les mains des anciennes, probablement une date ou un code. Cette prison est de plus en plus curieuse car la majorité des femmes que je vois sont maigres voir squelettiques. Je me demande alors si la nourriture si appétissante qu’elle soit ne fait pas partie de la raison pour laquelle les prisonnières sont ainsi.

 

 

 

Les questions fusent dans mon cerveau, et sans que je m’en rende compte, une prisonnière s’est approchée de moi et une main se pose sur mon épaule. Je relève la tête et croise le regard le plus clair que j’ai jamais vu. Les iris sont gris perle et rendent le regard très intense sans être agressif. Je me rends compte que je la fixe sans rien dire et elle en rougit. Elle me tend alors un bol rempli et fumant dans lequel est planté une cuillère. Je le prends sans la quitter des yeux mais elle s’éloigne. Mon esprit s’est vidé de toutes questions et reste rempli de son regard.

 

 

 

Mentalement je me reprends, et me concentre sur le contenu du bol dont je remets en cause la fonction nutritive. Je salive à l’odeur de l’espèce de ragoût qui est dedans, mais je le repose à côté de moi sans y toucher malgré les grognements de mon estomac. Cela semble nourrissant, mais pourtant toutes ces femmes sont maigres. Je les observe, elles nourrissent même les catatoniques, celles qui ne bougent plus, comme elles nourriraient de jeunes enfants.

 

 

 

En observant ces mouvements d’une patience angélique, je me retrouve plongée dans ce passé qui est maintenant si douloureux et qui me paraissait si magnifique à l’époque. Il y a deux mois, une épidémie de fièvre avait touché toute la maison, les enfants en premier. Seuls Erika, protégée efficacement par son immunité naturelle, et le général, absent à ce moment là, furent épargnés. Je n’avais pas voulu prendre en compte les symptômes que je présentais, voulant absolument aider Erika dans la tâche de soigner ses chérubins brûlant de fièvre. Il m’avait fallu deux jours au contact direct des enfants pour m’effondrer aux pieds d’Erika alors que nous sortions de la chambre des jumelles dont la fièvre baissait enfin. La mienne était digne de l’Etna.

 

 

 

D’après ce qu’elle me dit ensuite, Erika dut me soulever et m’installer dans la chambre d’amis qui jouxtait celle des jumelles. J’ai déliré pendant 3 jours avant que la fièvre ne me laisse aussi faible qu’un nourrisson. Les enfants étaient tous sortis d’affaire mais alités et grognons de devoir rester enfermés. Erika fut le premier visage que je vis dans un demi-brouillard, son visage fatigué soudainement éclairé par un sourire. Je lui souris en retour. Je n’eus pas le temps de comprendre ce qui m’arrivait que deux lèvres douces couvrir les miennes, alors que des larmes inondaient mon visage. C’étaient ses larmes, larmes de soulagement et de joie de me voir enfin sortir de la fièvre. Elle rompit le baiser aussi rapidement qu’elle l’avait initié et sortit de la chambre, me laissant avec plus de questions que de réponses. Après un effort surhumain pour bouger le bras, je me touchais les lèvres pour vérifier que je n’avais pas rêvé ce baiser furtif.

 

 

 

La confusion régnait en moi et Erika, la seule pouvant m’éclairer, semblait éviter ma chambre. Elle y rentra à nouveau après ce qui me parut des heures, apportant un plateau avec un bol de soupe fumant. Les gestes de ces femmes nourrissant les plus faibles, Erika les eut pour moi lorsqu’elle me nourrit. Je ne la quittais pas du regard cherchant des réponses dans ses yeux mais elle m’évitait. Lorsque la soupe fut terminée, enfin elle me regarda et dans ce regard je fis passer tout ce que je ressentais pour elle. Je ne fus pas déçue car elle se pencha pour m’embrasser avec douceur, ses lèvres souples sur les miennes, déshydratées, qu’elle caressa de sa langue, invitant la mienne dans un ballet.

 

 

 

Geste décisif.

 

 

 

Erika n’avait pas eu besoin de mots pour expliquer que je n’avais pas rêvé et que ce n’était pas un geste sans lendemain, elle l’avait prouvé par ses actes.

 

 

 

Je ferme les yeux pour reprendre mes esprits et respire plusieurs fois profondément. Et lorsque je les rouvre, mon regard tombe sur la fille aux yeux clairs, comme si je la cherchais inconsciemment. Ridicule. Vu l’espace limité ici et le nombre de femmes, la probabilité pour la croiser du regard est élevée. Merci à mon esprit cartésien.

 

 

 

Sauf que.

 

 

 

Mon esprit cartésien n’avait pas pris en compte que la jeune femme allait revenir chercher le bol. Elle le regarde puis me regarde incrédule. Je la regarde sans rien dire. Je ne sais pas quoi dire. Les choses parlent d’elles-mêmes. Elle s’agenouille à côté de moi et avance une main que j’essaie d’éviter mais le mur derrière moi bloque mon recul. Je sens la plaie de mon cuir chevelu se rouvrir et le sang épais en couler doucement. Elle a les cheveux noirs longs attachés en queue de cheval. Elle doit avoir des ancêtres asiatiques dont elle a gardé certains traits du visage associés à des traits européens, l’ensemble étant d’une beauté incroyable. Je sursaute au contact de sa main qui caresse doucement les égratignures que je me suis infligées sur les parois de la mine. Je me retiens de fermer les yeux de plaisir mais ne peux empêcher le frisson qui se propage en moi.

 

 

 

‘Pourquoi n’as-tu pas mangé ?’

 

 

 

Sa voix est grave, contrastant avec ses traits fins.

 

 

 

‘Je n’ai pas confiance. C’est trop beau pour être honnête, ça doit cacher quelque chose.’

 

 

 

Elle est surprise par ma réponse et sa main s’arrête sur ma joue. Je la retire mais elle prend la mienne et la retourne. Elle touche du bout des doigts les égratignures dans ma paume. Cette fille est d’une sensualité incroyable dans des circonstances effroyables. Je me demande si elle s’en rend compte. Je me demande ce qui m’arrive de réagir ainsi dans de telles circonstances aux caresses innocentes d’une jeune femme dont j’ignore tout.

 

 

 

Notre discussion est vite interrompue quand la grande brune que je n’ai pas vue arriver me prend la main et avec une force que je ne soupçonnais pas me soulève. Mon crâne racle le mur et la croûte de sang séchée s’arrache complètement. Je repeins le mur en rouge et serre les dents à la brûlure que je ressens. Je sais que ce n’est rien de grave, mais la brune aux yeux clairs pousse un petit cri de surprise quand elle remarque le sang et de ce fait, la grande brune me lâche brusquement.

 

 

 

J’entends des bruits de pas se rapprocher alors que je comprime comme je peux la plaie de ma main pour arrêter le sang. Plusieurs femmes se sont approchées et la brune aux yeux clairs s’écarte un peu. Je reconnais les premières servies pour la nourriture. Je retire ma main ensanglantée car je sais que je coagule vite et regarde la grande brune dans les yeux. Elle détourne le regard. Je ne suis pas méchante, mais je n’aime pas qu’on vienne se mêler de ma vie, peu importe les circonstances.

 

 

 

‘Que se passe-t-il ?’

 

 

 

Volontairement j’ignore la question, me concentrant sur la grande brune. La brune aux yeux clairs explique ce qui s’est passé le plus objectivement possible. Une main se pose sur mon épaule que je regarde avant de fixer sa propriétaire. La femme est maigre comme presque toutes les prisonnières et son regard est tranquille tout en détenant une certaine puissance. Ses yeux sont brun foncé et intenses. Elle a du être blonde mais ses cheveux sont cendrés maintenant. Pourtant son visage n’est pas marqué par l’âge. Elle me sourit mais je ne lui rends pas. Je ne la connais pas, je ne lui dois rien.

 

 

 

La grande brune essaie de se faire oublier. Apparemment elle a merdé sur ce coup-là. Elle est prise à l’écart par une des ‘chefs’. Elle est bonne pour une ‘discussion’, autrement dit un remontage de bretelles en règle.

 

 

 

‘Montre-moi ta blessure.’

 

 

 

Je n’obéis pas, je n’ai cure de ses attentions.

 

 

 

‘Il n’y a rien de grave, juste une égratignure qui s’est rouverte. Ça saigne toujours beaucoup quand c’est dans le cuir chevelu. Qu’est-ce qu’ils testent ici ? Qu’est-ce qu’on va aider à découvrir au prix de notre vie ?’

 

 

 

J’ai tout dit sans lui laisser placer une seule réplique. On va voir si mes théories sont justifiées ou si j’ai fabulé de A à Z. Apparemment, elle est aussi surprise par ma réponse que la brune aux yeux clairs.

 

 

 

‘Je m’appelle Giselle. Suis-moi, je vais te dire ce que je sais et ce que j’ai pu apprendre.’

 

 

 

L’heure qui suit passe à une vitesse folle, et j’emmagasine un maximum d’informations qui sont plus incroyables les unes que les autres. Je n’ai pas toutes mes réponses, mais j’avais raison sur le principe des cobayes. Giselle m’a dit qu’elle a été examinée sous toutes les coutures, et que certaines femmes de son groupe, le premier amené ici, ont été exécutées suite à cet examen. Je déglutis à l’idée d’une nouvelle razzia, au risque d’être passée par les armes sans avoir rien pu tenter.

 

 

 

L’étonnant dans tout cela est quand même le soin qu’ils prennent des cobayes. Je m’attendais à ce qu’ils les traitent comme de la merde, cherchant juste à développer une arme pour mieux anéantir la population et les troupes ennemies. Mais c’est tout le contraire d’après ce que Giselle me dit. Toutes les prisonnières servent pour l’expérimentation et sont traitées avec le plus grand égard, et le plus grand soin avec une nourriture excellente. Aucune d’entres elles n’a été battue ou maltraitée et les soldats semblent même s’en méfier, évitant à tout prix de s’en approcher comme si elles avaient la peste.

 

 

 

‘Les médecins sont très protégés par des masques et des gants, mais ils ne sont pas agressifs ou violents. Ils parlent notre langue et questionnent les prisonnières sur leur état de santé, leur demandent si elles ont certains symptômes. Ils sont très doux lors des examens de contrôle. Ce qui est douloureux, ce sont les injections qui sont toujours faites par des femmes, des infirmières elles aussi très protégées.’ Termine Giselle, un regard vers le lit où, la femme qui a été ramenée il y a peu, dort maintenant.

 

 

 

Nous sommes dans un coin tranquille de la deuxième pièce qui est encore plus grande que la première et sert de dortoir et aussi de salle de bain comme l’indiquent les deux baignoires cachées derrière des paravents. Je suis étonnée de voir que l’on prend autant soin des prisonnières, cela me sidère. J’ai tellement entendu dans le réseau de la résistance les histoires sur les camps où des milliers de prisonniers meurent atrocement que j’ai peine à croire ce que me raconte Giselle. Je me rends compte qu’elle ne connaît même pas mon nom mais qu’elle m’a déjà raconté tout ce qu’il y a à savoir d’ici.

 

 

 

‘Merci d’avoir confirmé mes hypothèses. J’aurais préféré me tromper.’

 

 

 

‘Comment t’appelles-tu ?’

 

 

 

‘Sarah.’

 

 

 

‘Tu as l’esprit vif.’

 

 

 

Giselle me pose sur l’épaule une main de compréhension qui en dit plus long que bien des discours. Puis elle se relève et est remplacée quelques secondes ou peut-être quelques minutes plus tard par la brune aux yeux clairs. Je la vois sans la voir, les yeux dans le vague. Je suis encore perdue dans mes hypothèses, perdues dans mes pensées à essayer de trouver le pourquoi du comment des expérimentations sur des femmes et rien que des femmes. Elle passe sa main devant mes yeux et je plonge dans les siens. Sans y prendre garde, je m’y noie.

 

 

 

‘Viens avec moi, il y a un matelas qui t’attend. Tu dois être fatiguée, du repos te fera du bien.’

 

 

 

‘Je n’ai pas sommeil.’

 

 

 

Malgré tout je me lève et la suis. Il faut que je me reprenne. Ce genre de digression romantique n’a pas lieu d’être dans cet endroit. Je ne peux malgré tout empêcher mes sentiments d’exister. Mais je peux maîtriser mon implication, et mon degré d’intimité avec elle.

 

 

 

Elle. Je ne sais même pas son nom.

 

 

 

‘Quel est ton nom ?’

 

 

 

‘Andrée. Et toi ?’

 

 

 

‘Sarah.’

 

 

 

Je me reprends avant de dire ‘enchantée’ car ce serait la pire des stupidités. A la place, je m’allonge sur le matelas de paille qui est plus épais que je ne m’y attendais. Décidément cet endroit diffère par bien des points de l’archétype du camp de prisonniers. Je cherche une position confortable et Andrée est toujours à mon côté, comme curieuse de mes réactions. Mon estomac me rappelle que je n’ai pas mangé depuis plus de 24h et qu’il serait temps de combler ce manque. Andrée sourit aux gargouillements de mes entrailles et son sourire me retourne le cœur. L’éviter sera très difficile. Même impossible. Je suis dans la merde. Il faut que je sorte d’ici le plus vite possible.

 

 

 

La grande brune. J’en viens maintenant à espérer qu’elle fasse une crise de jalousie à Andrée, ce qui l’éloignerait de moi. Je ne me fais pas trop d’illusions sur leur relation. Cela ressemble à un couple d’après l’attitude possessive que j’ai pu voir. Quand on parle du loup… Voici la grande brune qui s’accroupit à mon côté.

 

 

 

‘Hem… Je voulais… Enfin… J’ai peut-être réagi de manière violente…’

 

 

 

‘C’est bon, je m’en fous.’

 

 

 

Je lui coupe ses excuses sous le pied. Je sais que c’est assez malpoli, et qu’elle essaie de remettre les choses à leur place mais c’est hypocrite et je n’aime pas. Elle le fait sous la contrainte ou l’insistance des ‘chefs’ et ce n’est pas sincère, donc je m’en fous. Je préfère qu’elle ne m’aime pas, plutôt qu’elle fasse semblant de m’apprécier. Je n’ai pas besoin d’elle. Elle se relève brusquement et s’en va d’un pas colérique qui frappe durement le sol. Andrée se lève et la suit.

 

 

 

Enfin la paix.

 

 

 

Je ferme les yeux tout en étant bien consciente des bruits qui m’entourent. Je reprends mes habitudes de vigilance passive comme les chats qui ne dorment qu’à moitié. Au loin j’entends une discussion agitée qui essaie tant bien que mal d’être discrète… C’est plutôt raté. Je reconnais la voix d’Andrée et celle de la grande brune. Une querelle de couple, comme je le pensais. Le ton monte, celui de la grande brune surtout. Puis d’un seul coup un bruit sec de claque me fait lever en une seconde. Pendant que je m’accommode à la pénombre, j’avance lentement en direction du bruit, qui était aussi celui d’où venait la dispute. Devant moi, la grande brune se tient la joue encore sous le choc de la gifle.

 

 

 

Un point de plus pour Andrée.

 

 

 

Je retourne à mon matelas. Je ne veux pas me mêler de leur affaire, mais… Andrée est sur mon matelas.

 

 

 

Ma neutralité est franchement compromise. Je m’assieds à côté d’elle, ne sachant trop quoi dire. C’est elle qui prend la parole.

 

 

 

‘Je peux rester s’il te plait Sarah ?’

 

 

 

‘La place est à toi, je vais aller ailleurs.’

 

 

 

‘Non, ce n’est pas ça, reste… Reste avec moi s’il te plait.’

 

 

 

Bon.

 

 

 

Me voilà coincée. Si je lui dis non, elle va en souffrir, et il y a assez de souffrance ici sans en rajouter en plus. Je repense à la grande brune dont la jalousie a déclenché les problèmes. Elle a tout de l’égoïste. Et si je lui dis oui, je m’embarque dans une possible aventure avec elle que je veux à tout prix éviter. Je veux éviter tout rapprochement, toute implication et je suis poursuivie !

 

 

 

‘Oui, d’accord.’

 

 

 

J’espère que ma réponse est suffisamment neutre. J’essaie de calmer ma joie, et de raisonner mes sentiments. Belle utopie ! J’essaie d’avoir une contenance, et je sors de ce fait ma montre pour vérifier l’heure. C’est un truc que j’ai souvent fait pour avoir l’air de rien, me fondre dans le décor.

 

 

 

‘Jolie montre, elle est en argent ?’

 

 

 

‘Je ne sais pas. C’est un cadeau.’

 

 

 

Dialogue on ne peut plus plat, mais le ton de ma voix a changé lorsque j’ai dit ‘cadeau’. Mes émotions ne sont pas encore bien maîtrisées, cela ne fait qu’une semaine que j’ai ‘quitté’ Erika. Même si je travaillais pour la résistance, j’étais avant tout amoureuse. Je ne voulais pas l’admettre mais j’ai eu le temps de la séparation pour y réfléchir et sonder mes sentiments. Tout est clair maintenant. J’ai retiré la tête du sable. Trop tard.

 

 

 

‘Désolée, je ne voulais pas remuer des souvenirs douloureux.’

 

 

 

Je ne réponds pas.

 

 

 

Je ne suis pas certaine de maîtriser ma voix, ni d’empêcher mes larmes. Je lui souris bravement à la place. Il n’y a pas grand chose à dire de toute manière, la peine est toujours la peine. Il faut laisser passer du temps pour qu’elle s’estompe. Mes souvenirs resurgissent et je m’y noie. Je suis submergée, à peine consciente de ce qui m’entoure. Je ferme les yeux et j’entends la voix d’Erika, ses éclats de rire, ses soupirs de plaisir et ses cris de jouissance. Je vois un kaléidoscope de nos moments de plaisirs et mon corps y réagit instinctivement. Mon rythme cardiaque accélère, et une chaleur s’installe dans mon bas ventre.

 

 

 

Je suis heureusement vite ramenée à la réalité par des bruits de cadenas qui sont déverrouillés. La porte s’ouvre alors, laissant pénétrer la lumière du soleil à son zenith, et aussi des silhouettes qui se précisent lorsqu’elles s’avancent. Il y a deux hommes et deux femmes en blouse blanche vêtus de masques chirurgicaux et de gants accompagnés de deux soldats armés et masqués eux aussi. La proportion de militaires est réduite, peut être ne s’attendent-ils pas à de la résistance de la part de femmes.

 

 

 

Il est trop tôt pour moi, trop tôt pour penser à m’échapper et probablement trop tard aussi. Ils sont ici pour ‘trier’ celles qui ne leur serviront pas, qui ne leur conviennent pas. La peur et la colère se disputent la première place de mes sentiments. La rébellion est mon premier réflexe mais seule et sans aide, je n’ai aucune chance dans ce camp qui grouille de militaires. Peut-être aurais-je dû tenter de fuir dans la forêt. Mais regretter ne change rien à la situation actuelle.

 

 

 

Les anciennes s’écartent alors des nouvelles venues dont je fais partie, sachant très bien ce qu’il va se passer. Andrée ne déroge pas à la règle et s’éloigne de moi, quelques pas en arrière sans cesser toutefois de me regarder droit dans les yeux. Je ne comprends pas ce manque de rébellion. Toutes ces femmes semblent matées et dociles. Il y a toujours eu à ma connaissance des gens pour tenter de s’évader, femmes ou hommes. Ce mystère s’ajoute à tous ceux que j’ai accumulés en pénétrant dans ce camp étrange.

 

 

 

Quatre des femmes qui étaient avec moi sont emmenées dehors par le personnel médical sous escorte armée. Un silence glacial règne dans la salle. Les nouvelles qui n’ont pas eu les informations que j’ai, se regardent et regardent les anciennes avec des yeux incrédules. Je ferme les yeux, et bloque mon regard à celui d’Andrée qui ne m’a pas quittée des yeux.

 

 

 

Des pleurs commencent. La peur. L’angoisse.

 

 

 

J’essaie d’oublier où je suis, mais je ne peux pas. Et je ne dois pas. La réalité m’entoure et je n’ai d’autre choix que d’y faire face. Je calme aussi mes craintes, j’essaie de ralentir les battements rapides de mon cœur. La panique ne m’aidera pas. Je respire lentement et j’arrive à reprendre mon calme. Quand j’ouvre les yeux Andrée est partie et je me lève en quête de Gisèle. J’ai des questions à lui poser. Je la trouve assise dans un coin à discuter discrètement avec la grande brune qui me lance un regard noir quand elle m’aperçoit.

 

 

 

‘Excusez-moi, j’ai des questions à poser à Gisèle.’

 

 

 

Je suis polie mais ferme. Gisèle hoche la tête, et demande à Claude, la grande brune, de la laisser quelques instants. Claude me lance un regard plein de reproches et s’éloigne. Je m’assieds à côté d’elle et rive mon regard sur le sien, indiquant bien que je suis désireuse d’avoir des réponses à mes questions et sans détour.

 

 

 

‘Comment se déroule la sélection ?’

 

 

 

Gisèle soupire.

 

 

 

‘Dans une heure, seules celles qui vont rester reviendront. Les autres… ne reviennent jamais. Dans quatre heures environ le tri aura été fait. Vous n’êtes que quinze.’

 

 

 

‘Que font-ils pour faire leur tri ? Quels sont les tests ?’

 

 

 

‘Ça ressemble à un examen médical classique. Ils prennent les mensurations, pèsent, écoutent les battements du cœur, ils font souffler dans un espèce de tube, ils posent des questions sur l’endroit, la région d’origine et les parents. A ce que j’ai pu comprendre l’âge est un facteur qui compte, ils éliminent les plus âgées. Mais il y a eu des jeunes éliminées, pour des raisons que je ne connais pas.’

 

 

 

‘Combien sont déjà mortes des suites des injections et en combien de temps ?’

 

 

 

‘Vingt-deux. Trois semaines pour la plus rapide. Certaines du premier groupe sont encore à côté, ce sont les plus atteintes, celles qui ne mangent plus. Elles tiennent par miracle et les médecins sont aux petits soins pour elles.’

 

 

 

‘Une dernière question, les décès se passent comment ? Comment meurent-elles ?’

 

 

 

‘Dans leur sommeil.’

 

 

 

‘Merci.’

 

 

 

Je m’éloigne avec des informations mais aucun moyen de les intégrer avec les derniers évènements, je ne sais pas plus comment la sélection se fait. Une heure à attendre, dont chaque minute semble s’étirer à l’infini. Je vérifie trop souvent ma montre, mon impatience prenant le pas sur mon bon sens. Parmi les quatre femmes qui sont parties, il y avait une femme d’une cinquantaine d’années. J’essaie de ne pas penser qu’elle ne reviendra plus. La porte s’ouvre enfin pour laisser passer deux des quatre femmes seulement.

 

 

 

Seulement deux.

 

 

 

Mon estomac fait un nœud, une des jeunes femmes a été éliminée. J’espère qu’ils ne les ont pas fait souffrir. Je remarque qu’elles ont toutes deux une main bandée, probablement pour le tatouage.

 

 

 

Je me lève et m’avance vers l’équipe médicale qui accompagne les deux survivantes. Je veux savoir ce qu’il en est pour moi. Même si j’ai aussi envie de fuir, l’attente m’est encore plus pénible. Peut être aurais-je une occasion de m’enfuir si je les surprends. Il y a seulement deux militaires armés et assez peu méfiants. A moi de me servir de cette confiance contre eux.

 

 

 

Un médecin masqué et ganté de blanc semble surpris de mon approche. Je m’arrête devant lui, et il fait signe à une infirmière de me prendre en charge. Trois autres femmes me rejoignent chacune associée à un membre de l’équipe médicale et les soldats ferment la marche alors que nous sommes poussées calmement vers la porte. Un médecin y frappe et lance quelques mots et la porte s’ouvre.

 

 

 

La lumière déclinante du soleil m’éblouit et j’avance, poussée gentiment mais fermement par les mains de l’infirmière. Je découvre ce qui devait être un jardin d’hiver et qui n’est plus qu’une friche abandonnée à la nature. J’ouvre la marche avec ‘mon’ infirmière sans opposer de résistance apparente, mais mon esprit tourne à plein régime pour analyser ce qui m’entoure, les possibilités de fuite, les moyens de feinter les gardes. Je ne compte pas sur les trois autres femmes qui ont l’air terrorisées.

 

 

 

Je ne compte que sur moi.

 

 

 

Nous atteignons une porte qui s’ouvre pour nous, où du personnel médical nous attend. Face à moi, se trouvent des comptoirs carrelés sur lesquels trônent des appareils. Je reconnais une centrifugeuse et du matériel de recherche médicale. Deux personnes en blouse s’activent autour des comptoirs.

 

 

 

Plus loin à gauche, je devine les barreaux d’un lit d’hôpital derrière des rideaux. Trop absorbée dans mon observation, j’en oublie presque le risque que j’ai de ne pas sortir vivante de cet endroit.

 

 

 

L’infirmière me guide vers une autre pièce à droite, une pièce d’examen médical. Elle m’enjoint de me déshabiller avec une légère pointe d’accent. J’obtempère de mauvaise grâce. Je garde quand même mes sous-vêtements.

 

 

 

Un médecin la remplace et m’ausculte comme Gisèle me l’a expliqué. J’essaie de calmer les battements mon cœur qui s’est emballé, j’essaie de ne pas penser au risque de ne pas revenir. Son stéthoscope est froid sur ma poitrine et dans mon dos. Je joue la docilité mais suis étonnée qu’il n’y ait pas plus de surveillance militaire lors de l’examen.

 

 

 

Puis, la lumière se fait dans mon cerveau : la nourriture !

 

 

 

Ce ragoût appétissant nous a été servi avant que les médecins n’arrivent. Je n’ai pas de preuve, mais cela semble logique, c’est un moyen indétectable d’administrer un médicament ou une drogue. Je ne sais pas ce qu’ils mettent dans cette nourriture mais je suis persuadée que si les prisonnières valides arrêtaient de se nourrir pendant quelques jours, leur docilité s’envolerait ! Il faudra que j’en parle à Gisèle.

 

 

 

Enfin si je sors d’ici.

 

 

 

L’examen se prolonge et j’ai l’impression d’être un animal que l’on va vendre à la foire, examinée sous toutes les coutures pour voir si je présente un défaut. A chaque étape, le médecin prend des notes dans un cahier. Avec un sourire, il me dit que l’examen est terminé et qu’il faut attendre ici. Puis il sort calmement, son cahier sous le bras.

 

 

 

Je ferme les yeux dans l’espoir de contrôler la peur qui s’empare de moi. Quelques secondes plus tard je vois un homme en blouse masqué et ganté entrer avec sur un chariot un matériel étrange, qui ne ressemble pas à du matériel médical. Je reconnais rapidement les outils d’un tatoueur et je soupire de soulagement.

 

 

 

Je ne serai pas tuée, j’ai passé le test.

 

 

 

Je vais être marquée sur le dos de la main comme les autres. Je serre les dents car je sais que ça va faire mal. Je préfère avoir mal, la douleur me fait sentir vivante. J’ai besoin de le savoir, de m’en convaincre. Alors que le tatoueur fait son travail, je me demande ce qu’il est advenu des autres femmes qui m’accompagnaient. Les minutes s’allongent alors que je me coupe de toutes mes sensations pour diminuer la douleur.

 

 

 

Après ce qui me semble une éternité, le tatoueur a fini et s’éclipse me laissant seule, la main bandée. Je me lève alors qu’une infirmière entre et me prend le bras. Elle m’enjoint de la suivre et j’obtempère pour ne pas faire de remous et faire croire que j’ai été droguée comme les autres.

 

 

 

Je passe dans une pièce où attendent deux… seulement deux des jeunes femmes qui m’accompagnaient à l’aller. Encore une fois mon estomac se tord mais je ne dis rien. Elles ont aussi un bandage à la main et semblent amorphes. Une autre infirmière et les médecins sont là aussi pour les guider, nous guider vers la sortie. Nous rebroussons chemin vers la prison, ces deux pièces synonymes d’avenir pour moi et les autres prisonnières.

 

 

 

Un avenir sombre et glauque.

 

 

 

A moi de le modifier pour qu’il devienne moins obscur, d’essayer de le modifier. J’ai une marge de manœuvre limitée mais je peux essayer de convaincre les autres de m’écouter, et même de me suivre.

 

 

 

J’entre dans la pièce et ressens une énorme fatigue me tomber dessus. La pression de l’attente m’a quittée. L’adrénaline qui courait dans mes veines s’est dissipée. Les femmes qui sont là ne sont que des silhouettes que je regarde à peine. Je me dirige au radar vers le matelas qu’Andrée m’a indiqué, espérant qu’elle ne s’y trouve pas.

 

 

 

La chance est avec moi, la place est libre.

 

 

 

Je me force à ne pas m’effondrer, m’installant le plus doucement possible. Je ferme les yeux et malgré les circonstances je sombre dans le sommeil, inconsciente du regard clair qui m’observe à distance.

 

 

 

 

 

Je me réveille en sursaut aux hurlements de douleur d’une femme dans l’obscurité totale. Mes poings se serrent, la colère monte rapidement. J’écoute avec attention, la voix m’est familière. J’ai déjà entendu ces cris, mais dans d’autres circonstances… Erika !

 

 

 

Je me lève désorientée, ma colère remplacée par une peur glacée. Je me précipite en direction des hurlements toujours aussi forts qui transforment ma peur en panique. Je cours dans le noir sans réfléchir, n’arrivant pas à atteindre Erika. Je finis par hurler son nom dans l’espoir qu’elle me réponde, mais ses cris couvrent mes appels. J’approche d’une lueur et les cris semblent plus proches. Je force le rythme pour arriver plus rapidement auprès d’Erika.

 

 

 

Mais je m’arrête net.

 

 

 

Le spectacle dont je suis témoin est abominable. Erika est là à peine couverte d’un drap, des tuyaux lui sortant de l’abdomen. Elle se débat, luttant contre les menottes qui lui attachent pieds et mains aux barreaux du lit. Son visage est déformé par la douleur. Elle ne respire que pour hurler. Reprenant mes esprits, je m’approche rapidement pour essayer de l’aider. Elle me voit alors et commence un nouveau cauchemar pour moi.

 

 

 

Elle hurle mon prénom.

 

 

 

J’essaie de voir comment la libérer de ses tuyaux mais chaque fois que j’en touche un, ses hurlements redoublent. Je me mets à pleurer de rage de ne rien pouvoir faire que de lui causer plus de douleur. Je reprends un tuyau et celui ci se détache d’Erika, laissant s’échapper son sang. J’essaie de comprimer l’endroit d’où sort le sang et j’en suis rapidement couverte. Le sang d’Erika gicle de sa blessure et je me rends compte que ce que j’ai fait est pire que tout et risque de lui coûter la vie. Comme pour me confirmer que j’ai causé des dégâts, les hurlements d’Erika s’affaiblissent. Je comprime encore plus fort, mais le sang continue de s’écouler.

 

 

 

Sa vie s’écoule entre mes doigts et je ne peux rien faire pour la retenir.

 

 

 

‘Pardon Erika… Pardon... Je voulais te sauver… J’aurais donné ma vie pour toi… Ne meurs pas… Je t’en prie… !’

 

 

 

Mes larmes coulent telles les rivières de ma tristesse, intarissables alors que je la regarde s’affaiblir, impuissante.

 

 

 

‘Erika… Je t’aime… Ne meurs pas… Je t’aime.’

 

 

 

Mes derniers mots sont noyés dans des sanglots alors qu’Erika rend son dernier souffle. Son corps est enfin libéré des tourments et de la douleur qui ont trouvé leur place dans mon cœur. Je retire mes mains sanglantes de son corps inerte.

 

 

 

Je l’ai tuée.

 

 

 

‘NOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOON’

 

 

 

Je me mets à marteler les barreaux du lit de mes poings, mon sang se mêlant à celui d’Erika. La douleur physique vient tenir compagnie à celle qui ronge mon cœur.

 

 

 

 

 

‘Sarah ! Arrête ! SARAH ! ARRETE ! TU TE FAIS MAL !’

 

 

 

Je prends conscience que des mains retiennent les miennes. Je me retrouve dans une obscurité incomplète qui contraste avec la lumière glauque dans laquelle je baignais quelques secondes auparavant.

 

 

 

Je suis complètement perdue.

 

 

 

Je me relâche et les mains qui me retenaient disparaissent. Je suis en nage et haletante. Petit à petit ma vision s’accommode à la pénombre. Je vois des silhouettes autour de moi, et tout près de moi, je vois un visage féminin qui me semble familier. Du bout des doigts je le touche pour vérifier que je ne rêve pas et qu’il est bien réel. Le visage me sourit et les yeux clairs expriment alors une douceur que je reconnais.

 

 

 

‘Erika ? C’est toi ?’

 

 

 

‘Sarah… non ce n’est pas Erika.’

 

 

 

La voix n’est pas la même comme le confirment les paroles. En forçant, j’aperçois les contours d’un visage féminin qui n’a rien à voir avec celui d’Erika. Je m’en écarte et je tiens la jeune femme à bout de bras. Je reconnais enfin Andrée, ma mémoire se met en route après avoir été anesthésiée par le cauchemar. Ma vision s’est totalement adaptée à l’obscurité et je reconnais l’endroit. Je regarde ma main bandée. Tout me revient.

 

 

 

L’enfer à portée de main.

 

 

 

Les bras sans force, je finis par lâcher Andrée. Les larmes que j’avais retenues jusqu’alors coulent en silence. Je me lève et Andrée fait de même. Je sens son regard qui me scrute mais je ne peux l’affronter. Alors je me retourne face au mur. J’en suis réduite à cette hypocrisie. J’écoute et j’espère qu’elle va comprendre qu’il faut me laisser.

 

 

 

Perdu.

 

 

 

Elle se rapproche et une partie de moi que je cache habituellement recherche ce contact, cette consolation. C’est la petite fille que sa mère a privé de tendresse. J’ai grandi en refusant de montrer ce manque douloureux.

 

 

 

La petite fille a le dessus puisque je ne bouge pas. Andrée m’étreint tendrement, serre doucement contre elle le pantin désarticulé que je suis. Je lutte pour ne pas lui donner plus de pouvoir, pour ne pas m’appuyer sur elle, pour ne pas me retourner et sangloter dans ses bras. Dans un ultime effort, je lui murmure d’aller se coucher. Je sens son hésitation à me lâcher, à me laisser, mais finalement elle s’écarte de moi et le froid remplace sa présence.

 

 

 

C’est mieux ainsi.

 

 

 

Il faut que je m’en convainque en tout cas. Il ne faut pas que je la laisse prendre une place dans mon cœur. Il faut que je me concentre sur mon objectif : sortir en vie d’ici. Il faut pour cela que je reprenne mon calme. Il faut aussi que j’arrête de penser qu’il faut que, sans rien entreprendre et que j’agisse.

 

 

 

Je me recouche sans trop d’espoir de dormir, la peur de retrouver le cauchemar plus forte que le besoin de dormir. Alors je commence à échafauder un plan pour sortir de ce trou. Mon objectif principal est de trouver aide et soutien auprès de Gisèle, de la convaincre de ne plus manger cette nourriture pour vérifier si la docilité des autres prisonnières disparaît. Le deuxième objectif est perdu dans l’incohérence qui accompagne le sommeil. La fatigue a gagné le match contre la peur. Le corps a battu l’esprit.

 

 

 

 

 

Je suis réveillée complètement amorphe par le bruit métallique des verrous qu’on ouvre. Le chariot entre avec le repas, le petit déjeuner si j’en crois l’heure qu’indique ma montre. Une bouillie blanchâtre remplace le ragoût de la veille dans les bols. Je me lève pour aller me faire servir, non que je compte manger mais je ne veux pas me faire remarquer en manquant les repas à chaque fois. Et je veux vérifier le goût de cette bouillie. Je croise le regard d’Andrée dans la file d’attente pour le service et m’en écarte, l’ignorant volontairement. J’agis et je suis la ligne de conduite que je me suis fixée.

 

 

 

La femme gantée me tend un bol rempli d’une bouillie fumante dont l’odeur appétissante me fait saliver. Mon estomac se fait entendre aussi. Je sais que je ne pourrai pas tenir ce régime longtemps. Je m’éloigne, essayant de trouver un endroit un peu isolé, un coin tranquille. Je sens le regard d’Andrée. Ou j’ai l’impression de le sentir. Peut être que je deviens trop égocentrique, trop imbue de moi même en croyant qu’elle suit mes mouvements ?

 

 

 

Je n’ai pas le temps de m’asseoir que je suis accostée par Gisèle qui regarde curieusement le bol que j’ai à la main.

 

 

 

‘Tu as changé d’avis à propos de la nourriture ? Ou tu as trop faim ?’

 

 

 

‘Non je n’ai pas changé d’avis. Je veux juste goûter. Je me demande s’il n’y a pas de la drogue dans la nourriture. Ça expliquerait la docilité de tout le monde ici.’

 

 

 

Mon estomac se manifeste pour répondre à la deuxième question.

 

 

 

Gisèle me regarde incrédule. C’est plus que de l’étonnement que je lis dans son regard.

 

 

 

Je m’assieds et Gisèle fait de même à mon côté. Je soulève la cuillère du bol et laisse couler la bouillie grumeleuse en l’observant. Je la scrute comme si mon simple regard pouvait l’analyser. Que faire… La goûter ? J’hésite… Je repose la cuillère puis la reprends. Elle est à moitié vide et j’y pose mes lèvres puis les lèche, pour éviter de trop goûter. Le goût sucré envahit ma bouche. Immédiatement mon estomac se manifeste bruyamment, je sens la nausée qui monte, ma faim trop intense maintenant.

 

 

 

Gisèle m’observe toujours, dans l’attente d’un verdict.

 

 

 

‘C’est tellement sucré que s’il y avait une substance dedans personne ne pourrait la sentir.’

 

 

 

Gisèle hoche la tête. Elle semble d’accord avec mon hypothèse. J’ai peut être une chance de convaincre. A moi de persévérer.

 

 

 

‘Certaines drogues puissantes ont des goûts affreux, mais dans cette bouillie, elles passeraient inaperçues.’

 

 

 

‘Comment peux-tu le savoir ?’

 

 

 

‘Je faisais des études de pharmacie avant que la guerre n’éclate. J’étais en dernière année.’

 

 

 

Elle ne répond pas, doutant de la véracité de mon affirmation. J’aurais peine à lui apporter une preuve concrète, je n’ai plus de carte d’étudiant depuis longtemps. Il faut que j’insiste, que je continue sinon je vais perdre cette opportunité.

 

 

 

‘Il y a un moyen simple de savoir s’il y a une drogue anesthésiante dans la nourriture, c’est que plusieurs femmes arrêtent de manger pendant quelques jours, une semaine au plus.’

 

 

 

‘Toutes les femmes ici sont à la limite de la maigreur, ce que tu demandes est un gros effort.’

 

 

 

Sa réticence est palpable et compréhensible devant l’état de certaines des prisonnières ici.

 

 

 

‘Je sais, mais il n’y a pas d’autre moyen. J’ai déjà commencé. Je pense être capable de tenir 4 jours sans manger et ensuite je prendrai le repas le plus complet, celui du midi. Vous serez alors fixées en fonction de mon comportement.’

 

 

 

Je fais là mon maximum pour convaincre, je m’implique personnellement.

 

 

 

‘D’accord et si ça marche, je discuterai avec les autres pour voir s’il y a des volontaires, ce que ça peut impliquer pour nous.’

 

 

 

Elle sous-entend pour la première fois une volonté de s’évader et je souris à l’idée.

 

 

 

‘Déjà, la surveillance réduite pourrait nous permettre…’

 

 

 

‘Doucement, ne mets pas la charrue avant les bœufs. Une chose à la fois.’

 

 

 

Cette phrase étouffe mon impatience, et je n’ai de choix que d’acquiescer face à Gisèle qui se lève et s’éloigne. Elle est remplacée immédiatement par Andrée qui me scrute du regard.

 

 

 

‘Je veux faire le test aussi, je ne vais plus manger pendant quelques jours.’

 

 

 

‘Qu’en pense Gisèle ?’

 

 

 

‘Gisèle n’a pas de pouvoir réel ici, tout le monde la respecte et l’écoute mais elle ne peut et ne souhaite contraindre personne. Je veux le faire.’

 

 

 

‘Libre à toi, mais prépare toi à avoir faim.’

 

 

 

 

 

Comment aurais-je pu deviner à ce moment là que ce n’était pas seulement la faim contre laquelle Andrée devrait lutter mais aussi un sevrage douloureux. Je n’avais pas envisagé la possibilité que la substance soit une drogue suscitant une forte dépendance.

 

 

 

Ce fut le cas.

 

 

 

Pendant trois jours, Andrée dut lutter contre le manque cruel et impitoyable. Je ne voulais pas plus m’occuper d’elle, je refusais de trop m’approcher pour ne pas succomber à son charme que je sentais déjà avoir agi en moi. Je ne passais que peu de temps avec elle. J’espérais qu’elle reprendrait sa relation avec Claude. Pendant ces trois jours, plusieurs femmes de mon groupe furent emmenées et ramenées pleurant et criant de douleur. A ces moments-là, j’avais honte d’avoir faim.

 

 

 

Comme à présent.

 

 

 

Cette pauvre femme sanglote dans la pièce à côté, ravivant le souvenir de mon cauchemar, et ma culpabilité. J’ai demandé à toutes les prisonnières ce qu’elles subissaient et je n’ai eu qu’une seule réponse, une simple injection intraveineuse. Ce qui me laisse perplexe et dans le noir.

 

 

 

Comment savoir ce qu’ils injectent sans éveiller leurs soupçons ?

 

 

 

Je n’ai pas le temps d’y réfléchir puisqu’Andrée s’assied à côté de moi, les mains tremblantes et les larmes aux yeux. C’est la première fois que je la vois dans cet état, et cela m’inquiète.

 

 

 

‘Que ce passe-t-il ?’

 

 

 

Elle me regarde sans me répondre, ses magnifiques yeux gris noyés de larmes. Ses lèvres tremblent et instinctivement je place un doigt dessus.

 

 

 

‘Ne dit rien pour le moment si…’

 

 

 

Je n’ai pas le temps de finir qu’elle se niche dans mes bras et sanglote abondamment. Après une seconde d’hésitation, je l’étreins et essaie de la consoler de mon mieux.

 

 

 

‘Tu n’es pas obligée de continuer le régime.’

 

 

 

Elle ne dit rien et continue de pleurer, plus doucement. Elle s’écarte un peu de moi, juste assez pour me regarder droit dans les yeux. Son regard me transperce, m’atteignant au cœur. Elle ouvre la bouche pour parler, mais hésite, et déglutit péniblement. Je suis suspendue à ses lèvres.

 

 

 

‘Ce n’est pas… Le régime…. C’est dur… Mais… J’y arrive.’

 

 

 

Ses paroles sont entrecoupées de hoquets et de reniflements. Elle hésite à nouveau.

 

 

 

‘De quoi s’agit-il alors ?’

 

 

 

Je pose la question en craignant la réponse, mais j’ai besoin de savoir. Je n’aime pas avoir une autre épée de Damoclès au dessus du crâne, j’en ai déjà une, comme toutes les prisonnières ici.

 

 

 

‘Je… J’ai… C’est fini…’

 

 

 

‘Qu’est-ce qui est fini ?’

 

 

 

‘Avec… Avec Claude… C’est fini… Ce n’était plus possible.’

 

 

 

‘Je suis désolée.’

 

 

 

Ma réponse semble la déboussoler. Peut être craignait-elle d’être rejetée, ce qui expliquerait son hésitation à en parler. Ou alors… Non. Je ne peux pas envisager que… Non. Mon train de pensée déraille lorsqu’elle ouvre la bouche à nouveau pour parler.

 

 

 

‘Elle était devenue trop jalouse.’

 

 

 

Je soupire mentalement.

 

 

 

‘Elle avait raison de l’être d’ailleurs.’

 

 

 

Oh…

 

 

 

‘Je ne pensais plus à elle ces derniers temps, quelqu’un d’autre habite mes pensées maintenant.’

 

 

 

Oh oh…

 

 

 

‘C’est pour cela que j’ai rompu, pour ne pas la tromper plus longtemps… enfin en pensée.’

 

 

 

Je suis trop silencieuse. Il faut que je dise quelque chose pour la réconforter. Ou peut-être aussi pour l’empêcher d’en dire plus.

 

 

 

‘Je comprends. On ne contrôle pas ses sentiments. Mieux vaut honnêtement rompre plutôt que de s’enfoncer dans le mensonge.’

 

 

 

Elle me sourit au travers de ses larmes, soulagée de se savoir comprise. Enfin je suppose. Ou plutôt j’espère. Je lui souris aussi.

 

 

 

‘J’avais peur de t’en parler. Les gens ne sont pas trop ouverts à ce genre de relation.’

 

 

 

‘Pas de soucis, ça ne me pose aucun problème.’

 

 

 

Je prends soin de donner une réponse neutre car je crains qu’elle ne me teste pour savoir si je suis aussi de ce ‘genre’. Son sourire est devenu un peu moins naturel, plus crispé. Je l’attire à moi pour la reprendre dans mes bras et lui confirmer que ce que je sais ne change rien à nos rapports amicaux. Je me souligne mentalement le mot ‘amicaux’, voulant m’attacher à ce mot et m’y tenir. Rapports amicaux et rien de plus.

 

 

 

Pourtant.

 

 

 

Pourtant une partie de moi réagit à son contact, une partie que je ne veux pas bloquer, juste museler. Je la sens se calmer et ses bras m’enlacent aussi, me serrent, me rapprochent d’elle autant que cela est possible. Je me détends aussi instinctivement, me laisse complètement aller. Le monde autour de nous s’efface, il n’y a plus qu’elle et moi. Cette communion me fait peur et me remplit de courage. Je ne serai pas capable de la tenir à distance longtemps. Plus maintenant. Mais elle pourra me donner la force de faire ce que j’ai à faire. Quoi que ce soit.

 

 

 

Je brise la magie du moment en m’écartant d’elle à contre cœur. Je lui souris et je vois ses yeux clairs complètement obscurcis par le noir de sa pupille. Le contraste est saisissant. J’ai peine à me retenir de l’embrasser. Ce genre de manifestation de désir ou d’excitation sont de puissants signaux pour moi. Ces pensées me ramènent à Erika, à ses yeux verts qui s’assombrissaient de désir dans mes bras.

 

 

 

Erika.

 

 

 

Je l’ai presque occultée ces derniers jours. Ma réaction vis à vis d’Andrée me rend honteuse. Est-ce que je trahis Erika ? Je l’aime encore. Je n’ai pas de doute. Cela me pousse à me demander ce que je ressens pour Andrée ? Amour ? Désir ? L’attraction est sans ambiguïté. Mais qu’y a t-il de plus ? Ces questions sont peut-être déplacées dans les conditions actuelles mais elles me traversent l’esprit malgré tout.

 

 

 

‘Comment te sens-tu en dehors de la rupture ?’

 

 

 

‘Affamée et faible.’

 

 

 

La réponse est accompagnée d’un sourire et d’une manifestation bruyante de son estomac qui trouve immédiatement un écho chez le mien. Nous éclatons d’un rire naturel et sain qui permet de relâcher la tension sexuelle.

 

 

 

‘Mais aussi l’esprit plus clair. C’est peut être ce qui m’a permis de rompre.’

 

 

 

‘C’est possible. Cela fait trois jours maintenant que tu as cessé de manger. Ta réaction de manque me conforte dans l’idée qu’une drogue est présente dans la tambouille. Tu commences à perdre les effets de la drogue, à y voir plus clair. Il faut en parler à Gisèle.’

 

 

 

‘Gisèle le sait. Elle m’a tenu compagnie pendant ces trois jours. Elle va en parler aux plus valides des femmes ici.’

 

 

 

‘Il faut faire vite. Tu es affaiblie après trois jours de jeûne. C’est le revers de la médaille.’

 

 

 

‘Faire vite ?’

 

 

 

‘S’évader d’ici.’

 

 

 

Andrée me regarde avec surprise puis son regard se durcit.

 

 

 

‘Tu penses qu’on a une chance de se sortir d’ici ?’

 

 

 

‘Oui, il y a toujours une chance, une possibilité. Et je préfère mourir en essayant plutôt que de vivre dans la résignation en attendant la mort. J’y pense depuis que je suis arrivée.’

 

 

 

‘Mais comment ?’

 

 

 

‘La possibilité la plus évidente me semble avant les injections. La surveillance des militaires est restreinte. Il n’y a qu’un garde armé. C’est le moment idéal pour tenter une embuscade.’

 

 

 

A ce moment, je sens que quelqu’un m’observe, me scrute. Je m’attends à trouver le regard de Gisèle mais c’est celui de Claude que je croise, une haine féroce dans les yeux. Je soutiens son regard et elle finit par détourner le sien.

 

 

 

‘Il ne faut pas lui en vouloir. Elle prend très mal la rupture. Je lui ai expliqué plusieurs fois mais elle ne veut rien entendre. Elle dit qu’elle va changer, être moins jalouse. Mais je ne peux pas revenir en arrière, mes sentiments ont changé. Et c’est difficile à accepter pour elle.’

 

 

 

Andrée se sent coupable vis-à-vis de Claude. Elle a encore des sentiments pour elle, mais ils sont moins intenses que ceux pour… l’inconnue chanceuse. Et si j’en crois le regard haineux de Claude, je suis cette inconnue. Ou alors, elle en veut à toute personne passant du temps avec Andrée. Les paris sont ouverts.

 

 

 

‘Je ne comprends pas pourquoi elle me jette un tel regard malgré tout.’

 

 

 

Voilà, la perche est tendue. Est-ce que Andrée va prendre le risque de se jeter à l’eau ? Je vais vite le savoir.

 

 

 

‘Parce que c’est vers toi que je suis venue, et pas vers Gisèle. Elle est méfiante et jalouse comme à son habitude. Elle t’en voulait déjà avant cela. Vous n’avez pas vraiment commencé sur le bon pied toutes les deux.’

 

 

 

‘Oui, je sais. Mais je n’aime pas les menaces voilées et les tentatives d’intimidation.’

 

 

 

Andrée sourit. Elle n’a pas pris la perche ou alors je ne suis pas le récipient de son nouvel amour si intense. Je ne sais pas si je dois me réjouir ou me morfondre. J’y penserai plus tard.

 

 

 

‘Est-ce que tu sais si les injections se font à intervalle régulier, si ça suit un programme que l’on peut anticiper ?’

 

 

 

‘Je ne sais pas, mais je pense que quelqu’un peut savoir. Je te donne une réponse avant ce soir.’

 

 

 

Elle s’en va et lorsqu’elle revient le repas du soir a été servi et le soleil approche de l’horizon. Je la regarde attentivement et je vois dans sa démarche une lenteur, une fatigue que je n’avais pas remarquées avant. Le régime l’épuise et je ne suis pas en excellente forme non plus. Heureusement que nous buvons l’eau qui coule à volonté des robinets de la ‘salle de bain’.

 

 

 

‘D’après Marie, il n’y a pas de planification pour les injections de départ, mais ensuite, les réinjections sont faites après deux intervalles de six jours, puis deux de quatre et enfin tous les deux jours… Enfin… Si la femme tient jusque là. Des tests sont refaits chaque lendemain d’injection. Lorsque les femmes sont comme la plupart des femmes d’ici, ils ne leur font plus d’injections. Ils les laissent mourir en paix.’

 

 

 

‘Quand auras-tu ta prochaine injection d’après ce planning ?’

 

 

 

‘J’ai eu mon injection initiale la veille de ton arrivée.’

 

 

 

Un rapide calcul et je me rends compte que c’est après-demain la prochaine injection pour Andrée. Cela nous laisse juste assez de temps pour penser à une action et la préparer.

 

 

 

‘Il faut qu’on essaie quelque chose à ta prochaine injection. Raconte moi en détail comment ça se déroule, n’omets rien.’

 

 

 

Andrée m’explique en quelques minutes la procédure jusqu’à l’injection. Après la douleur est si intense qu’elle ne se souvient plus de rien. Il n’y a qu’un garde armé pour accompagner l’infirmière qui vient chercher la prisonnière. J’espère que l’habitude d’avoir des prisonnières dociles aura diminué la vigilance des gardes armés. Je pense que c’est notre seul espoir de sortir d’ici. Il nous restera malgré tout le problème de sortir réellement de la bâtisse.

 

 

 

‘Est-ce que quelqu’un sait comment sortir de la maison ?’

 

 

 

‘J’ai demandé aussi si quelqu’un avait pu repérer des sorties et apparemment toutes sont situées près de l’espèce d’hôpital où ils font leurs tests. C’est là aussi qu’il y a le plus de personnel soignant susceptible de donner l’alerte.’

 

 

 

Ce n’est pas très encourageant. Mais c’est la seule option qui s’offre à nous pour le moment.

 

 

 

‘Est-ce que quelqu’un connaît la région ?’

 

 

 

‘Je suis du coin. Je sais où nous sommes. Et je sais quoi faire et dans quelle direction aller pour perdre les chiens. J’ai été jeannette.’

 

 

 

Voici un bénéfice inespéré d’avoir fait du scoutisme.

 

 

 

‘Quel était ton nom ?’

 

 

 

‘Belette astucieuse. Et ce n’est pas le plus ridicule. Je t’assure que j’ai connu des filles affublées de noms bien pires !’

 

 

 

‘Je te crois.’

 

 

 

J’essaie de retenir mon rire ce qui se manifeste par un immense sourire. Je tousse pour essayer de reprendre mon sérieux face à ‘belette astucieuse’ qui me regarde d’un air de défi. Je finis par éclater de rire et Andrée ne peut que m’accompagner, incapable de garder son air ‘vexé’.

 

 

 

Autour de nous les têtes se relèvent, le sourire aux lèvres à l’exception de Claude qui me lance des regards assassins. Elle est sur sa paillasse, directement tournée vers nous.

 

 

 

‘J’ai parlé à Gisèle de ton idée et elle te demande ce qu’elle peut faire pour aider.’

 

 

 

‘Je ne sais pas encore. Mon idée est d’assommer l’infirmière et le soldat, puis de prendre leur place. Comme les deux sont masqués ça ne devrait pas poser trop de problème jusqu’à l’arrivée dans ‘l’hôpital’. Je parle leur langue donc je peux prendre la place de l’infirmière ou du soldat, mais si nous ne sommes que deux, cela va poser problème.’

 

 

 

‘Je vois. Je vais en parler à Gisèle tout de suite.’

 

 

 

Elle s’éloigne dans la semi-clarté. Elle rejoint en quelques pas la paillasse de Gisèle qui jouxte celle de Claude. Celle-ci se lève pour aller rejoindre Andrée et s’agenouille à côté d’elle. Peut-être veut-elle tenter une nouvelle fois de la convaincre de reprendre leur relation. J’essaie de ne pas prêter attention à ce qui se passe à quelques mètres de moi. Je sors ma montre et mon calepin que j’ai rempli de mes commentaires assez amers sur ces derniers jours. Je profite des derniers rayons de soleil qui filtrent pour ajouter des notes générales sans rien dire des projets d’évasion en cours. Pas la peine de laisser des preuves évidentes.

 

 

 

Je finis de griffonner lorsqu’Andrée revient avec l’air étonné. Claude est retournée sur son matelas.

 

 

 

‘Tu ne devineras jamais.’

 

 

 

‘Claude est volontaire pour participer ?’

 

 

 

‘Oui.’

 

 

 

‘C’est le moyen qu’elle a trouvé de rester près de toi. Elle garde l’espoir secret de reprendre votre relation.’

 

 

 

‘Elle se trompe.’

 

 

 

‘Je sais, mais on ne peut pas lui en vouloir d’essayer. De plus avec sa grande taille, elle pourra prendre la place du soldat en attirant moins l’attention. Mais il faudra qu’elle se fasse couper les cheveux.’

 

 

 

‘Elle a commencé le régime, elle n’a pas mangé ce soir.’

 

 

 

‘Ce n’est pas recommandé ! Elle va être en plein dans la période de manque dans deux jours.’

 

 

 

‘Je lui en ai fait la remarque. Elle m’a répondu qu’elle devrait avoir moins de problème, puisqu’elle est prisonnière depuis moins longtemps que moi.’

 

 

 

‘Combien de temps ?’

 

 

 

‘Deux semaines.’

 

 

 

‘Et toi ?’

 

 

 

‘Vingt jours.’

 

 

 

‘Elle a déjà eu sa première injection ?’

 

 

 

‘Oui, elle a eu sa deuxième injection il y a deux jours.’

 

 

 

‘Il reste pour moi le risque que je reçoive ma première injection dans deux jours, mais avant toi. Dans ce cas, je ne crois pas être capable de…’

 

 

 

Elle arrête mes paroles en plaçant ses doigts sur mes lèvres, ce qui me fait un certain effet. Je ne veux pas le cacher mais d’un autre côté, je me demande si un rapprochement maintenant sera bénéfique ou handicapant pour la suite des opérations.

 

 

 

‘Nous verrons bien.’

 

 

 

Elle retire doucement son doigt, caressant mes lèvres au passage.

 

 

 

J’en frissonne.

 

 

 

Je suis persuadée qu’elle l’a fait à dessein, et qu’elle l’a senti aussi.

 

 

 

Elle me teste.

 

 

 

C’en est trop, je ne peux plus résister. Je n’ai plus envie de résister. Je prends sa main dans la mienne, et la ramène à ma bouche. Je la couvre de baisers, prenant ses doigts entre mes lèvres. Les soupirs qu’émet Andrée sont plus qu’érotiques, ils me rendent plus incontrôlable que jamais. Mais je ne peux poursuivre. Ses doigts sont remplacés par ses lèvres. Notre baiser est plus qu’un baiser, c’est une communion, la concrétisation de ce que j’avais déjà pressenti lors de notre étreinte.

 

 

 

Andrée à ma grande surprise interrompt notre baiser. Elle reprend son souffle comme moi. Je remarque que Claude n’est plus sur son matelas et que tout le monde autour est couché.

 

 

 

‘Je n’aurais pas dû.’ Me dit Andrée.

 

 

 

Je me demande si c’est un recul, une marche arrière définitive de sa part ou si ce genre de ‘preuve d’affection’ est à bannir dans les circonstances présentes, c’est à dire lorsque tout le monde peut nous voir. J’ai aussi une part de culpabilité, l’image d’Erika m’est revenue brusquement lors de notre baiser. Je ne suis pas à l’aise avec l’idée de la trahir mais je ne suis pas certaine que je la trahisse. Ce n’est pas bien clair pour moi. Ma rétractation sans compromis me donnera la réponse. Je prêche le faux pour connaître le vrai comme souvent je l’ai fait.

 

 

 

‘Je suis désolée. Je me suis laissée emportée. Cela ne se reproduira plus.’

 

 

 

J’en profite pour me lever mais je n’ai pas le temps de bouger plus que sa main a pris la mienne.

 

 

 

‘Non, assied-toi. Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.’

 

 

 

Andrée pousse un profond soupir.

 

 

 

‘Je ne voulais pas que tout le monde voie mais je ne voulais pas non plus me cacher devant Claude. Elle a besoin d’un électrochoc pour se rendre compte que tout est fini entre nous et qu’elle est à présent remplacée. Le mot peut paraître dur, mais il ne faut pas se voiler la face. Elle a encore de l’espoir, je l’ai vu lorsqu’elle est venue se porter volontaire. Je ne voulais pas lui faire de mal, mais elle s’en fera plus en attendant en vain qu’en crevant l’abcès tout de suite.’

 

 

 

Je ne sais pas trop quoi penser de cette ‘utilisation’. Suis-je vraiment l’objet de son affection ou juste un outil pour éloigner Claude ?

 

 

 

‘Je suis la remplaçante ?’

 

 

 

Le texte est neutre mais le ton de ma voix trahit mes émotions. Je ne maîtrise plus grand chose dans ce domaine pour le moment.

 

 

 

‘Sarah. Je ne joue pas avec les sentiments.’

 

 

 

Elle joint les gestes à la parole en m’embrassant avec tendresse et en m’enlaçant. Elle profite que l’obscurité nous enveloppe maintenant totalement. Je me laisse aller dans ses bras, j’ai besoin de lui laisser le contrôle pour qu’elle me prouve ce qu’elle dit, qu’elle donne corps aux sentiments formulés.

 

 

 

 

 

J’ouvre les yeux alors qu’il ne fait pas tout à fait jour. J’ai été réveillée par les mouvements d’Andrée et la perte de sa chaleur tout contre moi. Je sens deux lèvres caresser les miennes et je me laisse emporter par ce baiser qui à mon goût ne dure pas assez longtemps.

 

 

 

‘Il faut que je rejoigne ma paillasse.’ Me chuchote Andrée

 

 

 

‘Pourquoi ?’

 

 

 

‘Question de respect envers les autres. Elles sont seules, pas la peine d’exacerber ce manque en montrant les preuves de notre affection.’

 

 

 

Je me retiens de répondre qu’elles pourraient en faire autant car c’est mon égoïsme qui s’exprimerait. Je ne veux pas provoquer plus de peine qu’il y en a déjà. Andrée se lève et s’éloigne et je me recouche l’esprit empli des souvenirs magiques de cette nuit. Une pointe de culpabilité me transperce l’estomac lorsque ces souvenirs en font remonter d’autres, ceux d’Erika. J’essaie de ne pas y penser mais je suis submergée alors que le soleil se lève sur une journée qui débute mal pour moi.

 

 

 

La matinée se poursuit activement malgré tout, car nous avons des plans à préparer, des choses à discuter. J’essaie d’éviter de me rapprocher d’Andrée, la tentation de la toucher serait trop forte. Claude sert de tampon en fait, un rôle qu’elle doit apprécier j’en suis certaine. Nous parlons en langage codé. Nous parlons au passé, l’évasion est devenue le cirque, les gardes sont les clowns, les infirmières sont les funambules. Les autres doivent nous croire folles si elles captent nos paroles. Nous essayons d’être discrètes. Nous nous sommes mises un peu à l’écart dans un coin peuplé uniquement de ‘zombies’ qui ne peuvent plus rien comprendre et encore moins parler.

 

 

 

Andrée connaît bien la forêt qui nous entoure et essaie de nous indiquer des points de repères pour nous retrouver en cas de séparation. Claude est silencieuse, le visage fermé, son regard ne quittant pas Andrée. Elle boit ses paroles. Nous sommes d’accord pour que je prenne la place de l’infirmière et Claude celle du garde. Andrée reste elle même. Nous sommes chargées de l’emmener et ensuite de neutraliser l’autre infirmière qui viendra la rejoindre dans la pièce où les injections ont lieu.

 

 

 

La partie la plus délicate sera de trouver le chemin vers l’extérieur sans se faire prendre. J’aimerais ne pas avoir recours aux armes à feu mais je sais que nos vies vont être mises en jeu dans cette évasion. Je ne peux pas demander que l’on épargne ceux qui n’hésiteront sûrement pas à nous tuer.

 

 

 

Au final, nous savons où nous retrouver en cas de séparation forcée, et quoi faire pour semer les chiens, tout cela grâce à ‘belette astucieuse’. La matinée touche à sa fin ponctuée par la mascarade du repas de midi. Je continue à maintenir volontairement mes distances avec Andrée. Seuls nos regards sont libres d’exprimer tout ce qui nous relie. Nos corps sont dans une prison volontaire qui me frustre mais que je dois respecter, car je dois respecter les autres. Je passe chaque minute à vouloir accélérer le temps pour que la nuit qui nous réunira totalement arrive plus vite.

 

 

 

Dans l’après-midi qui s’éternise, les choses s’accélèrent soudainement dans la direction que je redoutais. Une infirmière suivie d’un garde armé se présentent à côté de moi. Je sens la chair de poule gagner toute ma peau. L’infirmière me demande de la suivre d’un ton neutre. Je déglutis péniblement à l’idée de ce qui m’attend.

 

 

 

La douleur.

 

 

 

Je me lève sans trop de hâte. L’infirmière me prend gentiment le bras que je me retiens de lui arracher et notre petit groupe s’ébranle sous les yeux pleins d’inquiétude d’Andrée. Le garde qui ferme la marche a l’air plutôt insouciant et peu attentif. J’essaie de me concentrer sur nos déplacements et ce qui nous entoure de manière à emmagasiner un maximum d’informations. Autant que ça serve à quelque chose. Notre chemin est identique à celui qui m’a amené aux tests préliminaires. Il n’y a personne cette fois-ci pour ouvrir la porte que l’infirmière pousse mollement et nous allons vers les lits d’hôpitaux à gauche. Je ne peux empêcher mon cœur de battre à la chamade, je le sens qui cogne dans ma poitrine comme s’il voulait s’échapper.

 

 

 

Cinq lits du fond sont entourés d’une espèce de moustiquaire géante opaque. Je suis conduite vers trois autres lits plus proches de l’entrée et séparés des autres. L’infirmière me fait asseoir alors qu’une autre infirmière poussant un chariot entre par une porte au fond, cachée par le dernier lit à moustiquaire. Pendant tout ce temps, le garde est présent au pied du lit, l’air de s’emmerder prodigieusement.

 

 

 

Les gestes des infirmières deviennent alors une routine bien huilée. Elles ne se parlent pas, se regardent à peine. Celle qui m’a amenée prend sur le chariot un garrot qu’elle m’attache au dessus du coude droit. L’autre a humidifié avec de l’alcool une compresse, qu’elle utilise pour me désinfecter le creux du bras. Sa collègue a pris une seringue qu’elle remplit du liquide rosâtre contenu dans un flacon scellé. La seringue montée d’une aiguille impressionnante se dirige droit vers mon bras fermement maintenu. Je sens la panique monter alors que je vois au ralenti la seringue se rapprocher de ma peau, alors que des doigts gantés palpent une veine dans le creux de mon bras.

 

 

 

L’infirmière qui me maintient me murmure au creux de l’oreille de me détendre, que ce n’est qu’une piqûre, qu’il n’y a pas de quoi avoir peur. Elle a dû travailler avec des enfants car le ton de sa voix s’est fait doux et relaxant. Je regarde hypnotisée et horrifiée l’aiguille entrer en contact puis, avec une douleur intense mais brève, pénétrer ma peau et s’insinuer dans ma veine. Je sens le liquide gonfler ma veine alors que le piston de la seringue s’avance.

 

 

 

Je retiens mon souffle.

 

 

 

Je me prépare à la douleur. Je l’attends. Je la guette pour essayer de la dompter, de l’empêcher de prendre le contrôle. Je sens les battements de mon cœur noyer mes oreilles, me coupant de tous sons et bruits alentours. L’aiguille est retirée de ma veine après avoir déversé son poison en moi. Un pansement est appliqué au creux de mon bras. Les deux infirmières m’encadrent maintenant assises de part et d’autre de moi sur le lit. Celle à ma droite m’a entouré les épaules de son bras et a posé sa main sur ma cuisse droite, sans violence mais fermement. L’autre a passé un bras autour de ma taille et posé une main sur ma cuisse gauche. Je regarde celle à ma droite et elle me sourit simplement, ouvertement, sans malice. Mon rythme cardiaque est toujours aussi rapide.

 

 

 

Puis cela commence.

 

 

 

Un feu intérieur s’initie en moi à partir de mon bras. Je le sens se propager dans mes veines comme la flamme suit le cordon de la mèche qui fera exploser la bombe. J’espère ne pas exploser. Mon corps s’enflamme et je serre les dents pour ne pas crier. Les mains qui me tiennent resserrent leur prise alors que je lutte pour m’en défaire. J’essaie de m’évader dans l’espoir que me libérer de leurs bras signifie aussi échapper au feu qui me consume. Je lutte mais elles tiennent bon.

 

 

 

Je finis par lâcher un hurlement de douleur et de désespoir.

 

 

 

Puis un autre.

 

 

 

Et encore un autre.

 

 

 

Après je ne sais plus.

 

 

 

 

 

Je reprends conscience dans les bras de quelqu’un, et mon réflexe est de vouloir m’en libérer immédiatement. La voix d’Andrée s’insinue dans mon oreille et je cesse de me débattre. La lutte était de principe, je n’ai pas plus de force qu’un nourrisson. Sa main me caresse la joue et lorsque j’ouvre les yeux, l’obscurité a déjà envahi le ‘dortoir’. L’après-midi s’est terminée, remplacée par la nuit. Je ne sais pas ce que me dit Andrée. Je ne comprends pas. Mon cerveau ne capte que la douceur de sa voix qui m’apaise.

 

 

 

Elle murmure à mon oreille.

 

 

 

Son ton calme est comme un baume qui enveloppe et calme mon corps meurtri. J’ai l’impression d’avoir été piétinée par une horde de chevaux. Même respirer est pénible. J’ai soif, la bouche plus sèche que le Sahara. J’essaie de parler mais il ne sort que des sifflements de ma gorge. Cela m’agace d’avoir été réduite en une loque humaine. Andrée me place un doigt sur la bouche, signe de ne pas me fatiguer à essayer de parler mais je suis têtue. Je n’aime pas cette ultime trahison de mon corps qui, lui, a cédé à l’envahisseur qui lui a été injecté.

 

 

 

‘Sssss… Sssso… Sssssooif.’

 

 

 

C’est à peine un murmure, un chuintement mais Andrée l’a compris. Elle appelle pour qu’on apporte de l’eau. Quelques instants plus tard, l’eau qui glisse entre mes lèvres est fraîche. Je me retiens pour ne pas avaler trop vite.

 

 

 

‘Mmmm… Mmmerci.’

 

 

 

Ma voix est un peu plus sûre. De douces lèvres viennent déposer un léger baiser sur les miennes et son visage se pose contre le mien.

 

 

 

‘Comment te sens-tu ?’ me demande Andrée, et j’ai plaisir à constater que je comprends enfin ce qu’elle me dit.

 

 

 

‘Mmmmal.’

 

 

 

‘Cela fait quelques heures maintenant que tu es inconsciente. Tu es la première qu’ils ont ramenée inconsciente d’après Gisèle. Tu m’as fait très peur.’

 

 

 

Je sens des larmes, ses larmes couler sur ma peau.

 

 

 

‘Ils t’ont gardée jusqu’à la tombée de la nuit. D’habitude, ils ne gardent qu’une heure au maximum. Tu n’as rien fait comme tout le monde.’

 

 

 

Je souris. Le ton de sa voix est léger, essayant d'amoindrir son inquiétude que je ressens aussi.

 

 

 

Je sens aussi le pansement au creux de mon bras, en dessous duquel pulse ma peau comme si mon cœur y était installé. J’essaie de ne pas focaliser dessus. Je me retiens de l’arracher pour voir ce qui s’y cache, quelle vilaine bête est entrée dans mon corps par ce trou dans mon bras. Je me concentre plutôt sur les battements du cœur que j’entends dans la poitrine d’Andrée. Ils se calment, ralentissent, freinent sans urgence. Et je suis bercée, emportée dans le sommeil par cette rythmique magique.

 

 

 

 

 

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Dans un bureau, un médecin en blouse blanche note d’une écriture illisible le compte rendu de la 1ère injection faite à une prisonnière. Son style est rapide, frénétique même. Il est pour la première fois depuis longtemps encouragé par des réactions différentes.

 

 

 

Tout est différent chez ce sujet là.

 

 

 

Le médecin met beaucoup d’espoir en cette jeune femme qui porte peut être en elle le moyen d’éviter que de nombreuses personnes ne meurent. Il est impatient de voir la suite de ses réactions, de voir si elle supporte mieux que les autres sujets les prochaines injections de l’agent infectieux. Il voudrait pouvoir déjà refaire une injection mais il faut suivre le protocole. Des vies sont en jeu. Beaucoup de vies.

 

 

 

 

 

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Ma nuit se termine comme elle a commencé, dans les bras d’Andrée qui me réveille d’un doux baiser. C’est l’appel pour le ‘petit déjeuner’. Andrée se déplace doucement, sans trop me secouer, comme on manipulerait un objet extrêmement fragile. Je me sens moins fatiguée mais je redoute ce qui nous attend aujourd’hui. Et je me trouve assez chanceuse d’avoir eu cette saleté injectée hier et pas aujourd’hui.

 

 

 

Je profite de l’absence d’Andrée pour me détendre et tester mes muscles en m’asseyant sans hâte. Je prends mon carnet pour y ajouter quelques notes. Je ne sais pas quoi écrire malgré tout ce qui m’est arrivé depuis la dernière note que j’ai prise. Je finis par écrire 3 mots : injection, douleur, peur. Je garde pour moi le reste de mes pensées et tout ce qui concerne Andrée. Elle revient portant deux bols fumant et je dois me retenir de ne pas engloutir leur contenu. Je vois au visage crispé d’Andrée qu’elle partage la même faim.

 

 

 

Je scrute la pièce et je vois Claude s’asseoir un bol à la main. Sa main tremble. Elle n’a pas bonne mine, ses traits sont tirés. Gisèle s’assied à côté d’elle et je détourne le regard.

 

 

 

Andrée me tend le bol un sourire aux lèvres. Je lui souris en retour et nos doigts se touchent lors de ce geste simple, ce qui déclenche en moi un frisson. Je vois à ses pupilles qui se sont dilatées qu’elle a aussi ressenti un effet similaire.

 

 

 

‘Il faut que nous préparions notre petite fête de ce jour, que nous sachions qui entame la danse, et qui prend la suite.’

 

 

 

‘J’en ai parlé à Gisèle, elle va expliquer à Claude. Je ne veux plus lui parler, elle a dépassé les bornes.’

 

 

 

Un de mes sourcils se lève, le regard interrogateur. Andrée m’explique brièvement que Claude a essayé de lui forcer la main pendant mon absence hier soir.

 

 

 

‘Elle a tenté sa chance, mais elle n’en avait plus aucune.’

 

 

 

Je reste silencieuse devant cette information pondérant les risques que Claude pourrait apporter lors de notre évasion. Je pense que Claude va essayer de profiter de ce moment pour m’éliminer physiquement. Il me faudra être sur mes gardes car je sais que je suis faible. Je jette un rapide coup d’œil dans sa direction et je la vois toujours occupée à discuter avec Gisèle. Elle est plus grande et moins affaiblie que moi car son ‘régime’ a été plus court. Les probabilités ne sont pas en ma faveur.

 

 

 

‘J’ai peur de Claude. Est-il prudent de la laisser impliquée ?’

 

 

 

Les pensées d’Andrée ont suivi le même parcours que les miennes.

 

 

 

‘Nous n’avons pas le choix, sans elle ce serait impossible.’

 

 

 

‘Il faudra la surveiller, l’avoir à l’œil constamment. J’ai peur qu’elle ne tente quelque chose contre toi. Sa jalousie ne semble plus avoir de limite depuis qu’elle ne se nourrit plus. La drogue devait anesthésier cet aspect de son caractère.’

 

 

 

Andrée me prouve encore une fois que son intelligence rivalise avec sa beauté. Elle reprend les bols et va jeter discrètement leur contenu dans les toilettes. Mon regard qui balaie la pièce croise celui de Claude et le sourire hypocrite qu’elle arbore à mon encontre me hérisse le poil et me met en colère. Je la salue sans lui sourire. Je la respecte mais je ne l’aime pas juste parce qu’elle fait partie de nos plans. Il ne faut pas qu’elle se méprenne là-dessus.

 

 

 

Alors qu’Andrée revient avec les bols vides, la porte extérieure s’ouvre pour laisser passer une infirmière et un garde armé. Je me lève sans trop de hâte. Je vacille un peu mais je me stabilise au mieux en évitant que la tête ne me tourne. Claude fait de même et, se dirige vers Andrée, donc aussi vers moi. Nous nous retrouvons à trois face à face et j’engage une conversation anodine à propos des injections.

 

 

 

Du coin de l’œil je vois que l’infirmière se dirige vers notre groupe et je lance un regard de vigilance à Andrée et Claude. La jeune femme en blanc s’approche de moi et me demande de la suivre. Je pousse un soupir de soulagement et l’accompagne. Nos plans ne vont pas devoir être bâclés, il s’agit de mon examen de contrôle. Andrée et Claude se séparent sans précipitation alors que je me dirige vers la sortie. Andrée me lance un regard confiant, un sourire aux lèvres.

 

 

 

Le garde armé est à quelques pas en retrait, l’air hagard. Il semble vraiment peu intéressé par ce qui se passe, sa vigilance est nulle ou presque. Il regarde ses pieds, balaie rapidement du regard la pièce tellement certain qu’aucun danger ne peut venir des prisonnières. La drogue qui anesthésie les autres prisonnières va être un précieux allié dans notre évasion.

 

 

 

Je suis conduite non pas à droite vers les bureaux mais à gauche vers les lits. Ce n’est pas la procédure habituelle d’après ce que m’a expliqué Gisèle. Je reconnais les yeux de l’infirmière qui me guide, c’est la même que pour la première injection. Tout le reste est inhabituel, et cela m’inquiète. Un chariot et une autre infirmière attendent à côté du lit où je suis conduite. Je m’assieds docilement jetant des regards un peu partout mais sans hâte. Je joue mon rôle de droguée, j’ai eu le temps d’observer les autres prisonnières qui vivent presque au ralenti.

 

 

 

Un garrot est installé à mon bras comme pour la première injection et une panique sourde m’envahit. Cela ne correspond en rien à ce que l’on m’a raconté. J’essaie de masquer ma peur au mieux, espérant qu’elle passe pour une crainte des piqûres. L’infirmière qui attendait dans la salle me tient le bras pendant que l’autre prélève mon sang. Je le vois visqueux et rouge emplir la seringue de verre, et je me sens volée de ma substance, utilisée totalement. Je suis devenu leur cobaye, leur instrument. Ça me révolte.

 

 

 

Le garrot est desserré alors que la seringue est posée délicatement sur le chariot. J’entends s’ouvrir la porte du fond et je vois sortir de derrière les lits un médecin en blouse blanche ganté et masqué comme le reste de nos geôliers. Il prend la place d’une des infirmières ce qui me surprend de plus en plus. Il m’ausculte avec douceur, écoutant mon rythme cardiaque, testant mes réflexes pupillaires. L’examen est assez bref, et je le devine souriant sous son masque. Il a l’air satisfait. Ça me déplait d’autant plus. J’ai l’impression d’être complice malgré moi.

 

 

 

Je suis ramenée dans le quartier des prisonnières. Après quelques instants seule sur ma paillasse, Andrée m’y rejoins. Je lui raconte le prélèvement, le médecin, son sourire. Elle me regarde perplexe. Nous n’avons pas le temps d’en discuter plus car Claude s’installe à côte d’Andrée. Il est temps de préparer cette évasion dans les moindres détails maintenant.

 

 

 

La discussion est calme, sans précipitation. Nous proposons des possibilités et prévoyons les éventuels problèmes qui peuvent se présenter à nous. Nous essayons de tout envisager et de ne rien oublier. Claude participe sérieusement, elle semble motivée.

 

 

 

Andrée est la seule à connaître les alentours, elle essaie de nous en expliquer un maximum sans nous perdre dans les détails inutiles. Notre point de rendez-vous en cas de séparation est un grand chêne dans une clairière au Nord. Nous savons toutes trois nous diriger par rapport au soleil. Il nous faudra aussi traverser un cours d’eau pour y arriver parce qu’il est sur le chemin et aussi parce que l’eau va permettre de perturber l’odorat des chiens. D’après ma montre, nos discussions durent un peu plus de deux heures et nous arrivons à l’heure du repas sans revoir d’infirmières.

 

 

 

La fébrilité et l’impatience me gagnent. Je piétine intérieurement. J’ai retiré le pansement qui avait été mis au creux de mon bras toujours un peu douloureux. Ce n’est pas cela qui m’inquiète le plus. La fatigue générale que je ressens est un élément bien plus fâcheux que cette piqûre de moustique. J’ai peur de ne pas tenir la distance, même avec l’aide de l’adrénaline. Sans parler du risque que Claude s’en prenne à moi pour m’éliminer. Les probabilités ne sont pas en ma faveur. Mais ce n’est pas cela qui va m’arrêter. Je mourrais peut être en essayant, mais je ne mourrais pas ici, à ne rien faire, complice forcée de leurs expériences.

 

 

 

La pantomime du repas se passe. Le contenu des bols est éliminé comme d’habitude.

 

 

 

Nous attendons.

 

 

 

Le temps se ralentit selon la perception faussée que j’en ai maintenant.

 

 

 

Je regarde ma montre trop souvent.

 

 

 

Je regarde Andrée trop souvent aussi.

 

 

 

Je m’assied, et me lève sans cesse.

 

 

 

Je suis adossée au mur lorsque j’entends le bruit du verrou de la porte.

 

 

 

Je ne regarde pas de ce côté là.

 

 

 

J’entends la porte s’ouvrir.

 

 

 

Le processus est enclenché.

 

 

 

Pas de marche arrière possible.

 

 

 

C’est maintenant ou jamais.

 

 

 

 

 

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L’écriture est de plus en plus frénétique et le sourire du médecin immense. Les notes de compte rendu d’examen médical noircissent pages après pages presque aussi rapidement que de l’encre qu’on aurait renversée d’une bouteille. Des chiffres ponctuent les notes, tous inscrits en rouge car sortant totalement des réactions obtenues de la part des précédents sujets testés. Le médecin est extatique, complètement stimulé par ces chiffres inhabituels, ces réponses encourageantes. Le sérum préparé à partir du sang prélevé au sujet ce matin un peu prématurément sera testé dans l’après-midi in vivo.

 

 

 

 

 

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L’infirmière s’approche, je la vois bouger au ralenti. Elle se dirige vers Andrée, suivie du garde qui est toujours aussi désinvolte. Il porte son fusil en bandoulière dans le dos. Son pistolet est sagement rangé dans son holster, comme un chien dans sa niche qui attend de mordre sur commande.

 

 

 

De son côté, Claude s’est levée et s’avance vers une paillasse proche de la porte. Curieusement, l’infirmière me regarde avec attention mais s’avance toujours dans la direction d’Andrée. Celle-ci est toujours assise, prétendant ne pas remarquer qu’on vient la chercher.

 

 

 

Le garde sifflote alors que l’infirmière se penche et avance la main vers l’épaule d’Andrée. Celle-ci joue le jeu de la droguée et tourne la tête avec une lenteur calculée. L’infirmière lui sourit et lui demande avec un fort accent de la suivre. Andrée se lève docilement et le groupe s’ébranle vers la porte. A ce moment, je me décolle du mur et me déchausse rapidement. Je prends le même chemin, avec en ligne de mire le dos du garde.

 

 

 

Claude est là sur la paillasse et semble parler à une autre prisonnière assise à côté d’elle. Je m’approche le plus vite possible et le plus discrètement possible. Je dois réussir à surprendre le garde, qui a comme d’habitude l’air ailleurs. Je compte sur ma vitesse plus que sur ma force. Je joints devant moi mes avant-bras et enlace mes doigts pour faire de l’ensemble une massue.

 

 

 

Il faut que je frappe de toute ma force et de ma vitesse la base du cou sans toucher le casque ni le fusil. Alors que l’infirmière avance prend dans sa poche le trousseau de clé, je suis à moins d’un mètre du garde. Claude regarde l’infirmière d’un air hagard plus vrai que nature.

 

 

 

Je retiens ma respiration alors que je prends silencieusement mon élan pour sauter le plus haut possible. Claude me suit du regard, elle attend l’impact pour agir.

 

 

 

Tout se déroule alors très vite.

 

 

 

Mes poings frappent à pleine vitesse la base du cou du garde.

 

 

 

Il laisse échapper un grognement de douleur et se plie en deux.

 

 

 

Je vois sa main partir en direction de son holster.

 

 

 

Claude se lève simultanément au demi-tour de l’infirmière.

 

 

 

Elle reçoit immédiatement le genou d’Andrée dans les côtes et se plie en deux.

 

 

 

Le garde lui reçoit le genou de Claude dans la figure et s’effondre.

 

 

 

Andrée achève l’infirmière de la même manière que j’ai commencé avec le garde.

 

 

 

Nous sommes toutes trois indemnes et nos geôliers sont à terre hors d’état de nuire.

 

 

 

La chance nous sourit.

 

 

 

Pourvu que ça dure.

 

 

 

Nous nous regardons quelques instants sans rien dire Je respire calmement mais mon esprit tourne à vitesse maximale. Je regarde autour de nous. Tout le monde semble figé dans la pose comme des statues de cire. Gisèle se déplace en premier et vient à notre rencontre.

 

 

 

Les autres restent gelés.

 

 

 

Andrée et Gisèle déshabillent nos geôliers. Claude fait de même afin d’enfiler l’uniforme du garde. Andrée laisse échapper un éclat de rire lorsqu’elle constate que l’infirmière ne porte rien sous sa blouse. Je retire juste mon chandail décoloré que j’attache autour de ma taille et je remonte mon pantalon au dessus des genoux. Puis j’enfile la blouse, le masque et les gants. L’habillage est plus long pour Claude l’uniforme du garde étant bien plus compliqué qu’une simple blouse. Andrée l’aide alors que Gisèle finit de retirer les chaussures.

 

 

 

Je demande à Andrée de vérifier ma tenue et explique rapidement aux autres que le masque sanglant peut être un bénéfice inespéré pour nos plans, pour expliquer le retard en particulier. Gisèle termine de rectifier la tenue de Claude qui semble un peu grande mais pas trop.

 

 

 

Nous nous mettons en ordre de marche et nous partons avec les encouragements de Gisèle. Cela me peine de la laisser en arrière, comme toutes les autres. J’espère avoir l’occasion de venir les libérer par la suite, si nous arrivons à nous sortir de là en vie. Mais nous n’y sommes pas encore. Nous ne sommes même pas encore sorties. Gisèle n’a même pas voulu envisager de partir avec nous, ne s’en sentant pas la force et ne voulant pas être un fardeau.

 

 

 

Il faut avancer.

 

 

 

Je pousse la porte et le premier pas vers l’extérieur déclenche en moi un frisson. J’ai la peur rivée au corps mais aussi l’espoir qui me fait faire un pas après l’autre. Andrée me suit et Claude ferme la marche. Elle se tient le visage comme je lui ai proposé, faisant croire qu’elle a un important saignement de nez.

 

 

 

Nous avançons vers l’inconnu, connaissant l’objectif à atteindre mais pas le moyen d’y parvenir.

 

 

 

Je calme ma respiration, alors que nous avançons dans l’espèce de jardin. Andrée est un pas en retrait derrière moi alors que je lui ouvre la porte vitrée. Pas d’infirmière pour nous accueillir cette fois et je laisse échapper un soupir de soulagement. Personne ne nous remarque, nous sommes transparentes. Je guide Andrée vers un bureau à droite de la porte. Nous y entrons et découvrons avec soulagement qu’il est vide, heureusement.

 

 

 

Tout se passe bien pour le moment, la chance nous sourit. J’ouvre la bouche pour parler à Andrée mais aucun son ne sort car j’entends des bruits de pas qui se rapprochent. Andrée regarde Claude, puis me regarde et je place un doigt devant ma bouche. Les pas se rapprochent et nous retenons toutes notre souffle.

 

 

 

Claude sans prévenir va se placer derrière la porte, le plus silencieusement possible. Je comprends son idée et je fais asseoir Andrée devant le bureau alors que je fais mine de chercher dans les tiroirs d’un meuble qui à mon soulagement contient des compresses et autres pansements.

 

 

 

Je me crispe lorsque les pas s’arrêtent et que la poignée de la porte du bureau tourne. Claude est plaquée contre le mur et elle dégaine son pistolet alors qu’une infirmière entre, l’air étonné de nous trouver dans ce bureau. Elle ouvre la bouche mais la main de Claude étouffe toute parole qu’elle pourrait émettre, et le pistolet qui est collé contre sa tempe finit de la convaincre de ne pas faire de bruit. Je m’avance et ferme la porte alors que Claude pousse son otage vers le bureau.

 

 

 

Rectification, la chance vient de tourner.

 

 

 

Nous avons un otage sur les bras.

 

 

 

Mon cerveau tourne à pleine vitesse.

 

 

 

‘Si Dieu t’envoie des citrons, fait de la citronnade.’ Andrée me regarde d’un air étrange et je me rends compte que j’ai pensé à voix haute. Mais l’idée est là, et j’ai trouvé à quoi va nous servir cet otage. C’est notre billet de sortie, notre moyen de quitter cette bâtisse, cet enfer.

 

 

 

Le plus silencieusement possible, je demande à Claude de faire asseoir l’infirmière qui semble maintenant très paniquée. Elle lance des regards affolés de droite et de gauche. Je m’assieds à son côté, et la regarde droit dans les yeux.

 

 

 

‘Vous allez m’écouter attentivement. Vous allez nous indiquer le chemin qui nous conduira dehors.’

 

 

 

Ses yeux s’écarquillent et sa panique s’exprime maintenant par un tremblement que je vois répercuté au niveau du pistolet contre sa tempe. La pause que je prends est calculée pour lui faire prendre conscience de ce que je lui demande. J’en profite pour retirer les gants et le masque que je porte encore.

 

 

 

‘Nous n’avons rien à perdre. Nous ne nous laisserons pas utiliser comme cobaye sans réagir, plutôt mourir. Vous allez nous expliquer comment sortir d’ici. Faites le moindre bruit qui pourrait nous faire repérer et nous n’hésiterons à vous faire taire.’

 

 

 

Claude a bien compris mon idée et elle appuie à ce moment là le pistolet sur la tempe de la jeune infirmière qui a maintenant des larmes plein les yeux.

 

 

 

‘Si vous avez bien compris ce que je viens de dire, hochez la tête.’

 

 

 

La jeune femme hoche la tête docilement. Je lance un regard à Claude et elle retire sa main de la bouche de l’infirmière. Elle a toujours le pistolet maintenu contre sa tempe. Ses lèvres tremblent mais elle ne dit rien n’émet pas un son. Elle a bien compris le message.

 

 

 

Elle chuchote quelques mots dans sa langue natale, puis se reprend et explique dans notre langue. Le couloir derrière la porte par où elle est entrée mène à d’anciennes cuisines utilisées comme stockage pour le matériel médical. Il y a dans ces cuisines une porte qui ouvre vers l’extérieur.

 

 

 

Je lui demande ce qu’il y a derrière cette porte et elle m’explique que ce sont les latrines du camp militaire.

 

 

 

‘La forêt est à quelle distance de la maison derrière cette porte ?’

 

 

 

‘Je… Je ne sais pas. Je n’ai jamais ouvert cette porte. Je sais juste que ce sont les latrines, parce que l’odeur est tellement forte, que j’ai fini par demander.’

 

 

 

‘Est-ce que les infirmières portent un masque tout le temps ?’

 

 

 

‘Non, pas tout le temps, mais la plupart du temps.’

 

 

 

‘Combien y a t’il de personnel médical et de militaire dans cette partie de la bâtisse ?’

 

 

 

‘Il y a deux médecins, et nous sommes huit infirmières, présentes par équipe de quatre. Il n’y a des militaires que lorsque nous allons visiter les jeunes femmes.’

 

 

 

Je me retiens de lui poser d’autres questions sur l’expérimentation que nous subissons. Ce n’est ni le lieu, ni le moment. Je me lève et me tourne vers Andrée qui me regarde l’air interrogateur.

 

 

 

‘Espèce de garce, tu vas aussi me dire ce que toi et tes copains les docs, vous nous balancez dans les veines pour nous transformer en zombies ?!’

 

 

 

A ces mots murmurés avec une haine incroyable, je me retourne et vois que Claude a pris l’initiative de poser LA question qui me brûlait les lèvres. J’hésite à l’arrêter, prise entre l’envie d’en savoir plus et la nécessité de ne pas perdre de temps. Mais c’est l’attitude de Claude qui me fait agir. Elle n’a plus le contrôle d’elle même, son visage est déformé par la haine et la rancœur. Tout ce qu’elle a dû subir se cristallise ici et en cet instant contre cette infirmière.

 

 

 

‘Claude… Non… On n’a pas le temps pour la vengeance. On doit sauver notre peau et sortir d’ici.’

 

 

 

Le regard qu’elle me lance me fait froid dans le dos. Ses yeux ne présentent plus une once de bon sens ou de logique. C’est la folie et la haine que j’y vois se refléter.

 

 

 

La infirmière se mord les lèvres et des larmes coulent à flot sur ses joues. Je la regarde pour la première fois comme une femme et pas comme un geôlier, et c’est de la pitié que j’éprouve. Elle a été coopérative, ne nous a pas fait repérer.

 

 

 

‘Bon on va pas attendre ici de se faire découvrir !? Alors, on la ligote, la bâillonne et on met les voiles !’

 

 

 

Cette fois ci, c’est Andrée qui intervient sentant le risque de dérapage de la part de Claude. Ses mots ont plus d’impact que les miens, et Claude semble revenir à ses sens. Une lueur d’humanité est réapparue dans son regard.

 

 

 

‘Il y a des bandages dans ce meuble.’ Je rajoute en pointant le meuble du doigt. Andrée ouvre les tiroirs et trouve les bandes alors que Claude s’est remise derrière la chaise où tremble l’infirmière morte d’effroi.

 

 

 

‘On la bâillonne d’abord.’ Je précise, car je veux utiliser sa blouse d’infirmière pour permettre à Andrée de se déplacer sans attirer l’attention.

 

 

 

‘Laissez-vous faire sans résistance. Nous ne vous ferons pas de mal si vous ne nous gênez pas.’ Je rappelle à l’infirmière.

 

 

 

Le bâillon installé, je commence à défaire les boutons de sa blouse et elle baisse la tête. Je comprends pourquoi après avoir défait la totalité des boutons, car elle n’a que ses sous-vêtements en dessous. Elle se lève sans qu’on le lui demande et finit d’enlever sa blouse qu’elle me tend sans me regarder puis se rassied. Je la transmets à Andrée puis attache à la chaise les pieds et les poings de la demoiselle presque nue aux joues rougies par la gêne.

 

 

 

Claude enlève le pistolet de la tempe de la jeune femme et vérifie mes nœuds. Andrée a enfilé la blouse qui semble parfaitement lui aller. Je fouille à nouveau dans le meuble pour en sortir de nouveaux masques pour tout le monde.

 

 

 

Nous nous observons mutuellement avant de sortir, dernière vérification avant de reprendre un chemin nettement mieux défini vers la liberté, si tant est que la jeune infirmière nous ai donné des indications correctes. Je m’avance vers elle.

 

 

 

‘J’espère que vous ne nous envoyez pas dans un traquenard, parce que si c’est le cas, vous risquez de le regretter.’

 

 

 

Elle secoue la tête avec véhémence pour indiquer que non. Mais je suis trop paranoïaque pour la croire malgré tout.

 

 

 

Je me retourne vers Claude et Andrée.

 

 

 

‘J’y vais en premier. S’il n’y a pas de problème, je reviendrais vous chercher.’

 

 

 

Andrée ouvre la bouche pour protester mais je ne la laisse pas parler.

 

 

 

‘Il faut vérifier. Je frappe deux coups avant de rentrer. Si je ne suis pas revenue dans deux minutes, rappelez de ma part à la demoiselle ce que c’est de mentir.’

 

 

 

Je ne veux laisser à personne le temps de me parler, surtout pas à Andrée. Mais avant que j’aie mis la main sur la poignée de la porte, deux mains empoignent les revers de ma blouse et Andrée m’attire à elle pour un baiser torride qui me laisse avec des envies difficiles à satisfaire maintenant. Je stocke tout cela pour plus tard.

 

 

 

Si l’avenir le permet.

 

 

 

‘Je t’attends ici. Tâche de revenir.’

 

 

 

Puis, elle lâche ma blouse et me lance un regard furieux. Claude ne fait pas une tête réjouie suite au spectacle qu’elle a vu de très près.

 

 

 

Sans autre préambule, j’ouvre la porte et je m’engage d’un pas décidé dans le couloir au bout duquel je devrais trouver la porte de l’ancienne cuisine. Mon cœur me bat dans les oreilles, et j’angoisse à l’idée de croiser une autre infirmière ou un médecin.

 

 

 

La chance n’est pas avec moi car une infirmière portant un masque tourne dans le couloir à ma rencontre. Je l’ignore, c’est tout ce que je peux faire de toute manière. Et heureusement elle fait de même.

 

 

 

Je suis le couloir qui tourne à gauche et me trouve avec une porte à ma droite devant laquelle je m’arrête. Je l’ouvre et j’aperçois des caisses empilées partout, certaines ouvertes d’autres non. Je referme la porte derrière moi et je vois au fond une autre porte. D’après la vue au travers des fenêtres qui la jouxtent, elle mène vers l’extérieur car j’aperçois la forêt. J’hésite à essayer de l’ouvrir, et finalement je ressors sans l’avoir fait.

 

 

 

Je parcours sans trop de hâte le chemin en sens inverse et entre dans le bureau. Andrée me sourit et pousse un soupir de soulagement, tout comme l’infirmière.

 

 

 

‘Bon on y va toutes, l’une après l’autre. J’y vais en dernier, qui commence ?’

 

 

 

‘Je ne veux pas y aller toute seule dans cet uniforme. Un soldat seul dans cet endroit paraîtra suspect, et attirera l’attention.’

 

 

 

Claude me regarde bien dans les yeux, un air de défi. Elle n’a pas tort dans sa logique.

 

 

 

‘Bon, on ira ensemble. Andrée tu es d’accord pour y aller en premier ?’

 

 

 

Andrée ne répond pas mais acquiesce. Son regard parle pour elle. Elle se méfie de Claude. Je m’en méfie aussi. Je pense que Claude ne tentera rien tant que nous sommes dans la bâtisse, le risque est trop grand.

 

 

 

Andrée vérifie son masque puis sort. Je compte mentalement jusque soixante pour lui laisser le temps d’atteindre la pièce. Je vérifie visuellement l’uniforme de Claude pendant qu’elle vérifie aussi ma tenue.

 

 

 

Après un hochement de tête, nous partons et j’ouvre la marche. Nous avons de la chance car nous ne croisons personne et nous entrons dans l’ancienne cuisine sans aucun encombre.

 

 

 

Je n’aime pas être pessimiste, mais tout se passe un peu trop bien à mon goût. Je ne partage avec personne cette opinion et m’avance parmi les caisses alors qu’Andrée sort de derrière un empilement.

 

 

 

‘La porte est fermée.’ Me dit-elle avec gravité.

 

 

 

La tuile vient de nous tomber dessus.

 

 

 

‘Verrouillée ?’ Je lui demande.

 

 

 

‘Il semble bien oui.’

 

 

 

‘Et les fenêtres ?’ Sans attendre la réponse, je vais vérifier par moi même et je constate avec regret qu’elles ont des barreaux à l’extérieur.

 

 

 

Claude est agenouillée devant la porte et observe avec attention la serrure.

 

 

 

‘Que fais-tu ?’ Je lui demande.

 

 

 

Je me retiens de lui demander si elle compte ouvrir la porte en hypnotisant la serrure, car le sarcasme ne nous aidera en rien, au contraire.

 

 

 

‘Je connais ce type de serrure. Je sais les crocheter.’

 

 

 

La surprise qui se lit sur mon visage doit être incroyable car Andrée essaie de maîtriser le rire qui menace de prendre le dessus.

 

 

 

‘Tu faisais quoi avant de te faire capturer ?’

 

 

 

‘Je volais chez les gradés de l’armée d’occupation. J’ai été prise sur le fait un soir, dans le salon du général qui commande l’unité en faction ici, d’après ce que j’ai pu comprendre. Ce salaud s’est chargé personnellement de m’envoyer ici comme châtiment. Bon, j’ai besoin de deux trucs pointus et longs.’

 

 

 

Claude se lève et nous cherchons dans les tiroirs de l’ancienne cuisine ce qui peut lui convenir. Les recherches se font le plus silencieusement et le plus rapidement possible car plus le temps avance, plus le risque que l’alarme soit donnée augmente. Satisfaite de ses instruments de fortune, Claude se met au travail sur la serrure qui cliquette joyeusement après seulement trente secondes.

 

 

 

‘Je suis une professionnelle. Mon père était serrurier, il m’a appris tout ses trucs.’ Annonce fièrement Claude en se relevant.

 

 

 

La porte grince dans ses gonds lorsque je l’entrouvre pour observer ce qui se passe dehors. L’endroit est plutôt calme et vu l’odeur pestilentielle qui y règne, je comprends aisément que personne ne s’y attarde sans de bonnes raisons ! Je ne peux pas me permettre d’observer longtemps, il faut que nous avancions, que nous rejoignons la forêt le plus rapidement possible. Le temps joue contre nous.

 

 

 

Je me retourne vers Claude.

 

 

 

‘Je pense qu’il est plus sage que tu sortes en premier pour vérifier que la voie est libre. Tu peux mettre ta main devant ton visage, je pense que ça n’attirera pas l’attention ici. Tu nous feras signe lorsqu’on pourra sortir. Laisse nous ton pistolet, et garde ton fusil au cas où ça tournerait mal.’

 

 

 

Claude est peu enthousiaste, mais nous n’avons pas le choix pour nous sortir d’ici. Il faut que nous nous serrions les coudes. Elle acquiesce et nous ouvrons la porte juste assez pour la laisser passer. Elle s’avance dehors, et par l’entrebâillement de la porte nous l’observons Andrée et moi. Elle se dirige vers la tente, se frayant un chemin au travers du nuage de mouches qui devant l’entrée. Nous retenons notre souffle alors qu’elle bouscule un soldat qui en sort mais l’homme n’a pas l’air de s’en préoccuper, et elle l’ignore aussi.

 

 

 

Claude disparaît pendant de longs instants sous la tente. La possibilité qu’elle prenne la poudre d’escampette seule me traverse l’esprit mais cette idée est chassée lorsque sa tête réapparaît sur le côté de la tente à l’entrée des latrines. Elle nous fait alors signe de la rejoindre, et nous agissons sans attendre.

 

 

 

La porte est laissée ouverte car nous n’avons plus le temps. Nous courons à la rencontre de Claude qui a maintenant le fusil dans les mains. Je serre dans la poche de ma blouse le pistolet dont j’ai retiré la sécurité, prête à m’en servir le cas échéant. Notre course semble durer une éternité et nous rejoignons enfin Claude.

 

 

 

Andrée prend la tête de notre petit groupe et nous nous éloignons de la tente à pas de loup. J’ai sorti le pistolet et Claude a toujours le fusil en main car nous sommes toujours en danger. Le camp heureusement n’est pas entouré de palissade mais d’un simple grillage. Heureusement ceux qui ont installé le grillage ont pensé que les latrines étaient un endroit peu risqué, nous trouvons facilement une faille par laquelle nous nous faufilons sans peine.

 

 

 

Mon cœur s’allège alors que nous passons de l’autre côté, vers la liberté et je souris enfin.

 

 

 

Mon sourire est vite effacé de mon visage par des coups de feu suivis de cris d’alarme. Je ne cherche pas d’où viennent les cris et je me mets à courir vers la forêt, non sans avoir vérifié qu’Andrée et Claude me suivaient. Elles ont pris leurs jambes à leur cou aussi et me suivent plus où moins en ligne droite pour atteindre la lisière. Les coups de feu fusent de partout. J’entends les balles me siffler aux oreilles et je me mets à zigzaguer un peu dans ma fuite. La blouse blanche que je porte fait de moi une cible facile.

 

 

 

Enfin j’atteins l’orée de la forêt et je me retourne alors pour voir ce qu’il en est d’Andrée et de Claude et là mon cœur s’arrête de battre. Je vois Claude supportant Andrée qui se dirige le plus vite possible vers la forêt. Andrée semble pâle et son bras gauche est inerte. Je me précipite à leur rencontre tout en restant à couvert.

 

 

 

Etonnamment les coups de feu ont cessé.

 

 

 

Claude arrive péniblement à la lisière de la forêt et je vois que le bras gauche d’Andrée ruisselle de sang.

 

 

 

‘Elle a été touchée à l’épaule.’ Me dit Claude à bout de souffle.

 

 

 

Andrée est livide. Je retire ma blouse et en déchire des morceaux pour m’en servir comme compresse et bandage de fortune. Claude fait le guet, cachée à l’abri d’un tronc. Les tirs ont cessé, ce qui est vraiment étrange.

 

 

 

‘Il ne faut pas rester là. Vous perdez du temps. Laissez-moi et sauvez vous.’ Nous demande Andrée gravement.

 

 

 

‘Non !’ Claude et moi lui répondons en cœur.

 

 

 

‘Tu connais la région, on ne peut pas et ne veut pas te laisser.’ Je rappelle à Andrée alors que je comprime sa blessure avec des bouts de ma blouse et que je fais un bandage de fortune. ‘Tu es notre passeport pour survivre et sortir de cette forêt, belette astucieuse.’ Elle me gratifie d’un faible sourire au rappel de son nom de jeannette.

 

 

 

Le sang arrête de couler de sa blessure et je finis de mettre son bras dans une écharpe pour éviter que son poids ne tire sur la blessure. Je garde sa blouse pour refaire des bandages si nécessaire, et j’en fais un baluchon que j’attache autour de ma taille.

 

 

 

‘On va se relayer pour te soutenir. Claude, tu restes en arrière pour surveiller. On changera toutes les 20 minutes, pour qu’on ne s’épuise pas. En route, je ne sais pas pourquoi ils ont cessé de tirer, mais ils ne vont pas attendre des heures avant de se lancer à notre poursuite.’

 

 

 

Et notre petit groupe s’enfonce dans la forêt, avec en tête, Andrée que je soutiens de mon mieux et Claude qui ferme la marche, fusil au poing. Si j’étais croyante, ce serait le moment idéal pour faire une prière car nos chances de ne pas se faire reprendre sont devenues plus minces qu’un fil de soie.

 

 

 

 

 

+++++

 

 

 

 

 

Dans la bâtisse, le chaos règne en maître. Les soldats sont maintenant partout. L’un d’entre eux est soigné dans la zone médicale, le nez cassé et des côtes fêlées. Il est furieux d’avoir été berné par des femmes. Mais ce n’est rien en comparaison de la fureur du médecin chef que ce soldat subit de plein fouet. Il fulmine lui lançant une tonne de reproches : sa négligence, son manque de surveillance, sa mollesse… La liste est longue. Un jeune lieutenant colonel, observe la scène et attend son tour, avec à la clé une série de mesures disciplinaires. Il n’outre passe pas son rang malgré tout car le médecin chef est son supérieur. Il est colonel mais il n’a pas la responsabilité du camp militaire, donc pas le pouvoir de punir le troufion.

 

 

 

Ayant passé sa frustration sur le soldat, le médecin se tourne maintenant vers le lieutenant-colonel et lui demande de le suivre dans son bureau. Les deux hommes entrent et le médecin avec un calme forcé lui explique ce qu’il attend de lui. Parmi l’une des évadées se trouve une jeune femme qui pourrait détenir la réponse à ses mois de travail, la solution, le remède à l’infection qui décime les troupes sur un des fronts éloignés et menace de se propager à toute l’armée et aussi à la population. L’infirmière qui a été bâillonnée a pu lire le numéro du tatouage sur sa main, elle avait une blouse blanche. Cette prisonnière doit être récupérée vivante. Il insiste particulièrement sur le mot ‘vivante’ en regardant le lieutenant colonel. Il sait en effet qu’une des jeunes femmes vêtues en blouse a été touchée par un tir avant qu’elle n’atteigne la lisière de la forêt. Le médecin l’exige non pas dans son propre intérêt mais dans celui de millions de personnes.

 

 

 

Le militaire acquiesce sans mot dire et quitte le bureau après en avoir reçu l’autorisation. Sa mission est plus qu’ardue car il doit entamer une chasse à l’homme et une course contre la montre, si la prisonnière blessée est celle qui est si précieuse.

 

 

 

 

 

+++++

 

 

 

 

 

Notre progression est lente, trop lente à mon goût. Nous avons quitté les chemins pour nous enfoncer dans la forêt. Je suis à l’arrière, à l’aguet de tout bruit ou mouvement insolite. Mais je n’entends que les chants d’oiseau, le bruit du vent dans les arbres et de nos pas dans les fougères. Notre piste est pourtant aussi évidente qu’une traînée de poudre blanche. Nous devons rejoindre rapidement le cours d’eau qui dévale les pentes des montagnes environnantes. C’est notre seule chance de semer les soldats qui doivent maintenant s’être lancés à notre poursuite.

 

 

 

‘Ecoutez.’ Nous demande Andrée alors qu’elle s’arrête.

 

 

 

Je m’arrête aussi et j’entends au loin un bruit d’eau qui ruisselle. Un sourire se dessine sur mes lèvres qui reflète celui apparu sur celles d’Andrée. Nous changeons de place Claude et moi, puis nous repartons avec une énergie renouvelée par la proximité du cours d’eau. Cela nous permettra de nous rafraîchir aussi car même si le couvert de la forêt nous abrite des rayons du soleil, il règne dans le sous-bois une chaleur humide qui colle nos vêtements à notre peau.

 

 

 

De plus, il faudra laver la blessure d’Andrée. L’impact de la balle était net d’après ce que j’ai pu en voir, et il n’y a pas d’os brisé. Mais vu l’absence de tonicité et de réaction du bras, j’ai peur que le nerf moteur n’ait été touché. Il n’y a rien à faire contre cela, mais il ne faut pas pour autant laisser la blessure s’infecter.

 

 

 

Vingt minutes d’une marche pénible sur une zone rocheuse et escarpée nous permettent enfin d’atteindre la rivière.

 

 

 

Nous nous arrêtons quelques instants pour boire l’eau claire qui se fraie un chemin dans la forêt. Andrée en profite pour nous expliquer notre prochain objectif.

 

 

 

‘Nous avons à remonter le cours de la rivière sur au moins 1 km, la pente est abrupte mais c’est le seul moyen pour les semer. Ensuite, il faudra passer sur un escarpement qui est assez dangereux. Il nous permettra d’atteindre un chemin peu pratiqué pour traverser les montagnes et nous rapprocher de chez moi. Il s’agit d’un réseau de tunnels que seuls les braconniers connaissent. Mon père en est un et je l’accompagnais avant que la guerre n’éclate. Je connais ces tunnels comme le dos de ma main. Une fois dedans nous seront hors de danger car même si quelqu’un nous suit, il se perdra tant il y a de bifurcations et de chemins possibles.’

 

 

 

‘Il faut que je nettoie ta blessure avant de quitter la rivière.’ Je rajoute.

 

 

 

Andrée acquiesce et nous regardons Claude qui n’a pipé mot depuis que nous sommes entrées dans la forêt. Elle a entrepris d’enlever une partie de l’uniforme, le rendant plus supportable par cette chaleur.

 

 

 

‘Ne laisse pas de vêtement derrière nous.’ Je lui demande en essayant de garder un ton neutre.

 

 

 

‘Je ne suis pas idiote.’ Elle me répond sèchement. Nos différents s’expriment maintenant que nous sommes éloignées du camp. Je dois être doublement vigilante à présent.

 

 

 

Andrée rompt la tension en demandant à ce que nous repartions. Claude se sert de la veste pour faire un sac improvisé et le passe autour de son cou, alors qu’elle s’avance pour soutenir Andrée. Je lui laisse la place et j’attends qu’elles se mettent en marche pour les suivre, quelques pas en arrière.

 

 

 

La marche à contre-courant est très pénible et j’ai l’impression que nous n’avançons pas. Les pierres sous mes pieds glissent et se dérobent et Andrée manque à plusieurs reprises de tomber malgré notre soutien. Elle a été affaiblie par la perte de sang et bien qu’elle ne se plaigne pas, son visage est marqué par la douleur.

 

 

 

Après environ une heure de marche dans l’eau, Andrée nous arrête. Nous sommes arrivées à l’endroit où nous devons quitter la rivière. Pendant que je défais le bandage pour nettoyer la plaie, Claude se rafraîchit et monte la garde à couvert de rochers. J’en profite pour discuter à voix basse avec Andrée.

 

 

 

‘Je me méfie d’elle. Elle est trop silencieuse.’ Me prévient Andrée.

 

 

 

‘Je suis sur mes gardes aussi. Mais pour l’instant, à part une certaine tension qui existait déjà avant, tout me semble correct.’ Je lui réponds. ‘Penche-toi pour que ton épaule baigne dans l’eau courante.’

 

 

 

La blessure apparaît avec un périmètre enflammé d’un rouge assez soutenu. Je n’aime pas trop cela mais il n’y a rien à faire pour le moment. Il faudrait pouvoir nettoyer avec de l’eau bouillie, et appliquer des compresses stériles. Mais nous n’avons que des morceaux de ma blouse que je rince dans l’eau pour en éliminer au mieux les souillures.

 

 

 

Le soleil a atteint son zénith et je sors ma montre pour constater qu’il est presque une heure de l’après-midi. J’en profite pour la remonter et ma culpabilité vis à vis d’Erika refait surface. Je n’ai pas le temps de creuser plus la question car les bruits que j’entends remplacent la culpabilité par la panique.

 

 

 

Des aboiements se distinguent au loin.

 

 

 

Claude l’a entendu aussi et vient nous rejoindre. Sans dire un mot nous repartons, en pressant le pas au maximum. Nous arrivons après dix minutes de marche forcée sur un chemin peu pentu, à un espace rocheux découvert. Il s’ouvre sur une vue magnifique d’une vallée boisée et donne accès à une arrête rocheuse escarpée à peine assez large pour qu’une personne puisse y marcher.

 

 

 

‘Je passe devant. Andrée tu poses la main sur mon épaule et Claude te suit en te tenant la taille. En route.’ Je propose et tout le monde accepte sans broncher.

 

 

 

Nous avançons en file indienne sur ce qui ressemble au tranchant d’un rasoir géant d’environ quatre vingt mètres de longueur. Les aboiements se sont atténués et j’espère que c’est le présage qui indique que les soldats s’éloignent de nous. Nous arrivons à mi-chemin de l’escarpement lorsque des cris d’alarme se font entendre.

 

 

 

Mon sang se glace.

 

 

 

Nous sommes repérées.

 

 

 

Malgré tout je continue à avancer. Je refuse que la peur m’immobilise. Pas si près du but. Pas après avoir traversé autant de difficulté.

 

 

 

Je sens la main d’Andrée se crisper sur mon épaule, mais elle continue à avancer, à me suivre dans ma progression incertaine.

 

 

 

‘Plus vite ! Plus vite !’ Exhorte Claude. ‘Ils sont juste là, près de l’escarpement ! Seigneur !’

 

 

 

Je m’attends à être abattue d’un moment à l’autre, mais aucun coup de feu n’est tiré, à ma grande surprise. Nous gagnons du terrain vers notre échappatoire, un pas après l’autre, péniblement. Je garde les yeux rivés sur l’étroit chemin rocheux pour ne pas risquer de déraper sur une aspérité ou une pierre instable et éviter de laisser le vide m’attirer et perdre l’équilibre.

 

 

 

Les cris sont plus forts et les voix plus nombreuses sont accompagnées d’aboiements.

 

 

 

Mais pourquoi ne tirent-ils pas ?

 

 

 

Je ne comprends pas !

 

 

 

Plus que vingt mètres.

 

 

 

J’entends un cri et des pierres qui dévalent la paroi.

 

 

 

‘Un des soldats qui s’est lancé à notre poursuite est tombé dans le précipice !’ Annonce avec soulagement Claude. Je ne sais pas comment elle fait pour réussir à regarder en arrière sans tomber. Probablement une autre de ses aptitudes qui ont fait d’elle un voleur professionnel efficace…

 

 

 

J’entends Andrée prier pour que tous les soldats suivent le même chemin. Je m’y associe sans réellement y croire toutefois, les miracles étant trop peu fréquents.

 

 

 

Plus que 15 mètres.

 

 

 

Les voix derrière nous se rapprochent, des pierres tombent détachées par des pas pressés.

 

 

 

Ils sont trop proches.

 

 

 

Nous risquons de plus en plus de nous faire prendre si je n’accélère pas.

 

 

 

Donc je me presse, j’accélère.

 

 

 

Un autre cri se fait entendre et j’en déduis qu’un autre soldat est tombé dans sa hâte à nous atteindre.

 

 

 

Mais je ne me retourne pas.

 

 

 

Je continue.

 

 

 

Plus que 10 mètres.

 

 

 

‘NON !’

 

 

 

C’est Claude qui vient de crier.

 

 

 

‘Claude ! Lâchez-la ! Lâchez-la, espèce de boucher !’ S’écrie Andrée.

 

 

 

J’entends de nouveau des pierres qui tombent dans le précipice. La main d’Andrée est toujours sur mon épaule.

 

 

 

Claude injurie abondamment les soldats, lâchant toute sa rancœur envers eux.

 

 

 

Je ne regarde toujours pas en arrière et j’avance.

 

 

 

Plus que 5 mètres.

 

 

 

Andrée me suit toujours et encourage Claude dans le combat qui l’oppose aux soldats.

 

 

 

Elle défend sa vie et la nôtre aussi car elle bloque les soldats dans leur progression.

 

 

 

‘NOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOON CLAAAAAAAAUUUUUDEEEEEEEEEEEEEEEEE !’

 

 

 

Bon sang.

 

 

 

Je l’entends crier alors qu’elle tombe.

 

 

 

Il ne faut pas que j’arrête.

 

 

 

Claude par son sacrifice nous a peut être offert suffisamment de temps pour que nous puissions atteindre l’entrée du tunnel sans être rejointes par les soldats.

 

 

 

Il faut tenir bon.

 

 

 

Il le faut.

 

 

 

Pour elle.

 

 

 

Mais.

 

 

 

Le sort en a décidé autrement.

 

 

 

Il ne reste que deux mètres à parcourir alors que, simultanément, je sens sous mes pieds un tremblement et qu’un énorme craquement se fait entendre.

 

 

 

J’essaie d’avancer mais je me sens glisser.

 

 

 

En fait, ce n’est pas moi qui glisse uniquement mais le pan de roc sur lequel je suis avec Andrée.

 

 

 

Elle est entraînée avec moi dans la glissade.

 

 

 

J’entends les voix crier derrière nous et enfin je me retourne.

 

 

 

Au point où j’en suis, pourquoi ne pas me retourner de toute manière ?

 

 

 

Les soldats se sont arrêtés.

 

 

 

Je les vois rapetisser alors que nous tombons avec une impression de ralenti.

 

 

 

Andrée s’est collée dans mon dos aidée par la gravité et me crie ‘Je t’aime’ dans les oreilles de toutes ses forces.

 

 

 

Le pan de roc glisse étrangement sur le flan rocheux sans se briser.

 

 

 

Il s’use mais ne se rompt pas.

 

 

 

Et j’arrive à garder mon équilibre dessus.

 

 

 

Pour combien de temps je l’ignore.

 

 

 

Je vois l’immensité verte de la forêt se rapprocher à toute allure.

 

 

 

Puis je ressens sur la tempe une douleur intense.

 

 

 

Puis plus rien.

 

 

 

Le noir.

 

 

 

Le néant.

 

 

 

Suis-je morte ?

 

 

 

Je ne sais pas.

 

 

 

J’entends une voix.

 

 

 

Je connais cette voix.

 

 

 

Et pourtant, j’ai l’impression que ce n’est pas possible.

 

 

 

Est-ce que je me trompe ?

 

 

 

C’est elle ?

 

 

 

Vraiment ?

 

 

 

Donc je suis morte.

 

 

 

Il ne peut en être autrement.

 

 

 

Après ce qui s’est passé, comment pourrait-il en être autrement ?

 

 

 

La voix m’appelle.

 

 

 

Elle appelle mon nom.

 

 

 

Sarah.

 

 

 

Comme une prière.

 

 

 

Si triste, mais pourtant pleine d’espoir.

 

 

 

Je sens quelque chose sur ma main.

 

 

 

Ma main est mouillée.

 

 

 

Mais si je sens ma main, c’est que je suis pas morte, n’est-ce pas ?

 

 

 

Quelqu’un tient ma main, celle qui est mouillée.

 

 

 

‘Ne pleure pas.’

 

 

 

C’est ma voix qui dit cela, c’est moi qui parle.

 

 

 

Mais le noir est toujours présent.

 

 

 

Pas de lumière.

 

 

 

Est-ce que c’est comme ça lorsqu’on est mort ?

 

 

 

Ou est-ce que je suis vivante ?

 

 

 

‘Sarah ?’

 

 

 

Ce n’est pas ma voix.

 

 

 

C’est elle.

 

 

 

Elle me parle.

 

 

 

‘Oui ?’

 

 

 

Je réponds.

 

 

 

Toujours pas de lumière, pas d’image.

 

 

 

Mais c’est bien sa voix malgré tout.

 

 

 

Je ne peux me tromper.

 

 

 

‘Docteur ! Docteur ! Vite venez elle se réveille !’

 

 

 

Elle crie, elle appelle avec de la joie dans sa voix, mais aussi des larmes.

 

 

 

Comme je voudrais la voir.

 

 

 

Je serre la main qui tient la mienne.

 

 

 

‘Je suis là Liebling Sarah, je suis là avec toi. Personne ne pourra plus nous séparer maintenant.’

 

 

 

Erika…

 

 

 

 

 

FIN – enfin pas tout à fait…

 

 

 

 

 

Epilogue

 

 

 

 

 

Cela fait un mois maintenant que je suis sortie de l’hôpital et j’arrive à peine à me rendre compte de ce qui m’est arrivé. Erika est aux petits soins pour moi. Elle fait tout pour que je vive bien ma cécité. Et je fais tout aussi pour la vivre le mieux possible. Les enfants s’adaptent avec plus ou moins de réussite à la nouvelle situation. Mais pour les aînés le changement est difficile à accepter. Leur mère leur laisse du temps et leur parle beaucoup.

 

 

 

Notre maison est modeste, mais remplie d’amour. Elle est située en zone libre loin de l’envahisseur qui petit à petit s’affaiblit. Même s’il essaie encore de mordre, le fauve perd ses dents. Je ne sais pas et ne veux pas savoir dans cette guerre quelle a été ma contribution, mais elle est belle est bien terminée. J’ai passé six mois dans cet hôpital pour les aider à mettre au point ce foutu antidote. Six mois qui, sans la présence et la tempérance d’Erika, auraient été un enfer.

 

 

 

Je ne crois toujours pas à une entité supérieure, un Dieu. Mais j’ai bien failli y croire lorsque j’ai entendu la voix d’Erika à mon réveil. J’ai eu beaucoup de chance de survivre à la chute. Les arbres ont amorti ma chute mais des branches m’ont abîmé les yeux de manière irréversible, rendant ma cornée opaque. Andrée n’a pas eu cette chance. La chute l’a tuée. Tout comme Claude.

 

 

 

Je n’ai pas pu les pleurer, au sens propre du terme. Mes yeux étaient bandés et protégés. J’ai subi le choc, après la réapparition miraculeuse et inespérée de Erika, de la disparition de mes deux compagnes d’évasion. J’ai expliqué à Erika ce qu’il y avait eu entre Andrée et moi. Elle a eu mal sur le moment, mais elle a compris. Et nous n’en avons plus reparlé depuis.

 

 

 

Erika m’a expliqué en détail ce qui était arrivé après mon départ de chez le général, son mari. Cela m’a fait l’admirer encore plus et m’a prouvé la force et la profondeur de son amour. Comment ne pas admirer quelqu’un qui abandonne sa position privilégiée d’épouse de haut gradé militaire pour une femme qui en plus espionne son époux ? Elle m’a tout raconté par une belle après-midi que nous passions dans le jardin de l’hôpital. Je suis restée silencieuse pendant tout son récit, mais je n’ai pas pu empêcher mes larmes de couler trempant les bandages de mes yeux.

 

 

 

Erika m’a regardée sortir de sa maison par la fenêtre de sa chambre. Elle savait bien que son petit chantage lui attirerait les foudres de son époux. Et cela ne se fit pas attendre. Le soir même, il lui fit une scène. Erika se justifia de sa décision par la loyauté et la gentillesse dont j’avais fait preuve lors de mes services pour les enfants. Mais rien ne fit, il était militaire et s’il avait accepté la rébellion de son épouse une fois, il ne la tolèrerait deux fois. Ce qui le perdit ce fut la gifle qu’il lui donna en guise de conclusion à leur discussion mouvementée.

 

 

 

Ce fut la première et la dernière qu’il donna à Erika. Elle fit chambre à part le soir même. Le lendemain, elle déclara à ses contacts de la résistance militaire qu’elle voulait quitter son mari et qu’en échange d’aide, elle apporterait les plans secrets que son mari cachait dans son coffre. Erika m’apprit alors qu’elle aussi faisait de la résistance en donnant certains renseignements à des militaires opposés aux agissements du chef du gouvernement qui était aussi le chef de l’armée. Etant donné les responsabilités qu’avait son époux au sein de l’armée, mettre la main sur ses plans intéressa immédiatement la résistance qui organisa un plan d’évacuation pour le jour suivant. Erika rajouta comme exigence d’avoir des informations sur ce que la résistance locale faisait de moi, ce qu’elle obtint sans problème.

 

 

 

Le prétexte qu’elle utilisa pour quitter sans trop de soucis leur demeure fut d’emmener les enfants voir leurs grands-parents maternels. Le général ne s’en préoccupa pas plus que d’un simple transfert de troupe et laissa son aide de camp régler les détails. La résistance militaire plaça comme chauffeur un de ses hommes et la résistance locale permit à la petite famille de se rendre en zone libre en échange des précieux plans. La disparition fut maquillée en attentat et la bombe fut tellement efficace que l’on ne retrouva de la voiture que la carcasse métallique calcinée sans la moindre possibilité de retrouver les restes des occupants. En cinq jours, Erika et ses enfants furent en zone libre alors que mon réseau mit cinq jours à me trouver un avion qui ne faisait que m’éloigner de mes ennuis.

 

 

 

Le matin où mon avion décollait Erika atteignait la zone libre et le soir même elle apprenait avec tristesse et colère que l’on était sans nouvelle de moi et des résistants qui m’accompagnaient. Elle ne se laissa pas démonter pour autant et elle remua ciel et terre pour savoir ce qu’il était advenu des passagers de l’avion. Elle fit jouer ses relations au sein de la résistance militaire pour en savoir plus. Et elle découvrit avec horreur l’existence de ce camp étrange où j’avais été emmenée. Et elle fut furieuse lorsqu’elle apprit que son époux en était le commandant.

 

 

 

A ce moment là, une phrase de Claude me revint en tête, cette phrase : ‘J’ai été prise sur le fait un soir, dans le salon du général qui commande l’unité en faction ici, d’après ce que j’ai pu comprendre. Ce salaud s’est chargé personnellement de m’envoyer ici comme châtiment.’ C’était donc chez Erika que Claude s’était fait prendre, alors que j’étais encore à leur service, probablement même dans la demeure. Je ne dis rien sur le moment et gardai cela pour la fin de son récit.

 

 

 

Erika avait épuisé toutes ses ressources auprès de la résistance militaire et essayait de faire bouger la résistance locale. Elle les harcelait pour connaître les opérations qui toucheraient le camp ou ses alentours. Elle apprit qu’une mission de surveillance devait s’approcher du camp pour voir l’ampleur et la taille des installations. Un petit groupe de maquisards qui connaissait bien les forêts de la région devait surveiller incognito et donner un rapport sur la taille du contingent militaire qui surveillait le camp.

 

 

 

C’est à cette mission de surveillance que je dois la vie. Ce sont eux qui m’ont vu tomber avec Andrée du haut de l’arrête rocheuse et qui sont venus voir s’il y avait des survivants éventuels. Ils m’ont ramenée et ont laissé les corps d’Andrée et de Claude à mon grand regret. Mais ils n’avaient ni le temps ni les moyens matériels de faire autrement et voulaient avant tout éviter de se faire repérer.

 

 

 

C’est ainsi que je fus sauvée in extremis. Le destin m’épargna pour me donner une nouvelle chance. Il changea la donne en permettant aux autorités médicales de notre pays de m’extraire du sang l’antidote que l’envahisseur avait voulu gardé pour lui seul. Ce fut ma contribution à cette guerre qui m’a, en échange, permis de trouver l’amour et le bonheur.

 

 

 

 

 

FIN – la vraie cette fois !

 

 

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