REFUGES
DIXIEME PARTIE
Fucking rain !
Chris remonta le col de sa veste en frissonnant. L'observatoire où elle s'était installée quelques heures auparavant avec le biologiste qui l'accompagnait avait l'avantage d'être assez confortable. Le jeune homme lui avait expliqué qu'il venait souvent ici pour guetter les loups, qui semblaient apprécier la clairière toute proche rompant avec le sous-bois touffu.
Elle jeta un coup d'œil vers le biologiste qui s'était avéré un guide averti et vraisemblablement passionné par ce qu'il faisait ici. Il pleuvait depuis une semaine, pratiquement sans discontinuer, mais le jeune homme n'avait montré aucun signe de lassitude. Avec enthousiasme, il lui avait parlé de la meute de loups établie sur ce territoire et de leurs habitudes. Chris ne connaissant que quelques mots d'italien, le jeune homme s'exprimait dans un anglais un peu hésitant mais compréhensible. Ils avaient aperçu la meute quelques instants la veille, mais pas suffisamment longtemps pour que Chris puisse prendre assez de photos. Elle espérait que la chance leur sourirait un peu plus aujourd'hui, même si la pluie allait certainement nuire à la qualité des clichés. La météo annonçait des éclaircies pour le surlendemain et si tout allait bien, elle pourrait sans doute rentrer avant la fin de la semaine. Car elle n'avait pas envie de s'éterniser ici.
Pourtant, elle se sentait vraiment dans son élément. Même avec la pluie et l'inconfort de ces longs affûts. Mais cette fois, contrairement aux nombreux reportages qu'elle avait effectués, parfois dans des régions plus inhospitalières que celle-ci, elle avait un endroit où rentrer. Un endroit où elle se sentait vraiment 'chez elle', sans doute parce qu'elle y avait déposé ses valises assez longtemps.
Un endroit ou quelqu'un ? Cette pensée amena un petit sourire sur ses lèvres.
Du bout des doigts, elle toucha le téléphone portable dans la poche de sa veste, éprouvant une irrésistible et soudaine envie d'entendre la voix de Juliette.
Mais elle se trouvait dans un affût, en plein milieu d'une forêt, pas vraiment l'endroit idéal pour mener une conversation au téléphone. Elle avait appelé la jeune femme deux fois déjà , et leur dernier entretien datait de la veille au soir. Il avait duré plutôt longtemps, Juliette lui posant d'innombrables questions sur ce qu'elle faisait et sur son reportage.
Chris appuya sa tête contre le pilier en bois de l'observatoire, laissant la voix chaude de son amie résonner en elle.
"Tu me manques." lui avait murmuré la jeune femme juste avant qu'elle ne raccroche.
Chris soupira. Elle avait eu le temps de réfléchir au cours que prenait leur relation, durant ces longues heures d'attente. Le dilemme dans sa tête était très clair, trop clair en fait. Et trop effrayant. Elle avait peur de perdre une amie en gagnant une amante. Peur que la complicité, la confiance et la tendre affection qu'elles ressentaient l'une pour l'autre ne disparaissent si elles allaient plus loin dans leur relation.
Ça ne t'a jamais fait reculer avant aujourd'hui, Crissie. Alors qu'est-ce qui t'arrive ?
Le visage de Juliette se matérialisa à nouveau dans ses pensées et elle la revit nettement telle qu'elle était quand elle avait fait sa connaissance. Chris se souvint de l'avoir trouvée fragile et vulnérable. Dès le début de leur relation, elle avait eu envie de la protéger, comme si lui incombait soudain un rôle d'ange gardien ou de chevalier servant. Encore plus maintenant que planait autour de Juliette la menace de ce cinglé. Mais Chris chassa rapidement cette idée, ayant décidé que s'inquiéter pour ça lui rendrait la vie impossible.
Elles en avaient parlé ensemble et conclu que si frère Kahad, comme il se faisait appeler, n'avait pas tenté de retrouver Juliette depuis deux ans, c'était la preuve qu'il ne pensait pas qu'elle représente une menace pour lui. Après tout, la police avait abandonné l'affaire.
Le murmure du biologiste la ramena à l'endroit où elle se trouvait et à son travail.
" Here they are. "
La meute, composée d'environ une dizaine de bêtes, s'avançait effectivement dans la clairière, et Chris songea à nouveau à quel point les loups ressemblaient à des chiens. En tête venait le mâle dominant, facilement reconnaissable à sa crinière légèrement hérissée et à sa queue dressée. La jeune femme commença à prendre ses photos, heureuse de constater que la meute s'était arrêtée et semblait vouloir prendre du repos à cet endroit. Bientôt, elle ne pensa plus à rien d'autre qu'à son travail, tentant de prendre les meilleurs clichés possibles.
Juliette se tenait droite devant la vitrine de la librairie, partagée entre la surprise et l'amusement. Il y avait peu de monde dans les rues de la station en ce début de matinée et personne n'avait noté son exclamation étonnée quelques minutes plus tôt.
Plusieurs exemplaires de ses livres trônaient dans la vitrine et on avait photocopié et agrandi la photo d'elle qui se trouvait au dos de son second recueil de nouvelles. A côté, une large affiche clamait en lettres de couleurs : Juliette Saulier, écrivain de notre région !
La jeune femme hésita un instant, puis poussa la porte de la librairie. La propriétaire, en train de ranger des magasines sur leur présentoir, se retourna au bruit de la sonnette d'entrée. Elle sembla reconnaître Juliette et murmura un 'bonjour' brusque tout en rougissant violemment. Juliette se souvint alors que Chris lui avait révélé que Pénélope, - quel prénom peu commun songea-t-elle - , était d'une timidité maladive et que reprendre la librairie de son père n'avait pas été chose facile. Elle observa la jeune femme, notant les longues tresses qui tombaient sur ses épaules et imagina une Chris beaucoup plus jeune en train de tirer dessus. Elle sourit à cette image.
" Bonjour. C'est gentil à vous de me faire de la publicité. " dit-elle remarquant qu'une autre pile de ses livres se dressait près de la caisse. Elle s'avança vers la jeune femme et lui tendit la main.
" Je crois que je n'ai pas besoin de me présenter. Vous connaissez mon nom, c'est sûr. Et vous, c'est Pénélope, n'est-ce pas ? " continua-t-elle en souriant, tentant de mettre son interlocutrice à l'aise.
Cette dernière sembla se détendre visiblement et lui sourit en retour.
" C'est ça, oui. " Elle désigna la vitrine d'un geste de la tête. " J'ai pensé que ce serait une bonne idée. Je l'aurais fait avant, vous savez, mais je ne savais pas que vous étiez écrivain. "
Juliette sentit comme un reproche dans la fin de la phrase.
" Heureusement que Chris m'a parlé de vous. " continua Pénélope. Elle passa derrière la caisse et sortit d'un tiroir un exemplaire du livre de Juliette qu'à première vue elle était en train de lire.
" Vous pourriez me le dédicacer ? " demanda-t-elle en rougissant à nouveau.
Juliette s'exécuta en songeant que ce qu'elle avait pris pour de la froideur n'était en fait que de la timidité et que la jeune femme devait certainement être aussi sympathique que Chris semblait le dire.
" On pouvait lui faire avaler à peu près n'importe quelle salade, et je ne m'en suis jamais privée. " lui avait-elle avoué avec une lueur malicieuse dans les yeux. " Mais mise à part sa grande naïveté, elle a un cœur gros comme ça et elle m'a souvent tiré de mauvais pas quand on était gamines. "
Juliette acheta quelques magasines et quitta la librairie pour se diriger ensuite vers les Ormeaux. Chris lui avait suggéré lors de leur dernière conversation téléphonique d'aller rendre visite à sa tante Maguy.
" Tu pourras lui dire que je vais bien, je sais qu'elle est souvent inquiète quand je suis en reportage. "
Mais la jeune blonde n'était pas dupe et avait compris que Chris tentait de la faire sortir de chez elle et de la distraire un peu pendant son absence. Son amie lui avait annoncé son retour pour la fin de la semaine.
Encore trois jours et elle sera là . songea-t-elle avec un léger frisson d'anticipation. Maintenant qu'elle savait que les sentiments qu'elle éprouvait pour son amie étaient réciproques, elle avait hâte de la retrouver.
Ce n'est pas juste un béguin.
Perdue dans ses pensées, elle ne vit pas le grand homme à la chevelure brune qui pénétrait dans la librairie peu de temps après qu'elle en soit sortie.
Chris jura en s'acquittant de la somme affichée sur la caisse du parking. " Bande de voleurs ! " grommela-t-elle entre ses dents tout en se dirigeant vers sa Jeep garée un peu plus loin. Quelques minutes plus tard, elle sortait du garage souterrain et fut accueillie par la lueur timide du soleil levant. Le ciel était parfaitement dégagé et la grande femme grimaça en songeant aux deux semaines humides qu'elle venait de traverser. Malgré tout, elle pensait avoir bien réussi son reportage et ramenait avec elle une dizaine de pellicules qu'il ne lui restait plus qu'à développer.
Elle sortit de la ville assez rapidement, la circulation de ce lundi matin étant encore relativement fluide. La jeune femme avait pris un train de nuit au lieu de celui qu'elle avait réservé et qui ne serait arrivé qu'en fin d'après-midi. Elle n'avait trouvé aucune couchette libre et avait passé une bonne partie du voyage dans le couloir, coincée entre deux valises et son sac à dos. C'était la fin des vacances et de nombreuses familles occupaient les wagons, ramenant leur progéniture chez eux en vue de la rentrée scolaire.
Malgré son manque de sommeil, elle se sentait plutôt bien. A force de peu dormir, je m y habitue. se dit-elle en accélérant un peu. L'horloge du tableau de bord indiquait 8h00. J'ai gagné une journée de libre. Et la pensée de surprendre Juliette qui ne l'attendait pas avant ce soir fit naître un léger sourire sur ses lèvres.
Deux heures plus tard, Chris engageait sa Jeep dans le chemin de terre menant à son chalet. La journée était réellement splendide, comme si l'été tentait à tout prix de faire valoir son droit à exister encore un peu. Mais même si les grandes lignes du décor de la nature environnante n'avaient pas vraiment changé, des signes de plus en plus évidents prouvaient l'arrivée de l'automne.
Chris se gara devant chez elle et sortit son sac du coffre. Mais elle se contenta de le déposer devant sa porte et se dirigea d'un pas décidé en direction du chalet d'en face. Elle nota en souriant que la chanson populaire " Colchiques dans les prés, c'est la fin de l'été. " était ici parfaitement de circonstance. Le pré en était couvert et Chris, son œil de photographe toujours aux aguets, faillit retourner chercher son appareil. Mais elle était presque parvenue devant le chalet de Juliette et décida que ça pouvait attendre. La voiture de son amie était garée à sa place et Chris grimpa les escaliers menant à la véranda quatre à quatre, pour se retrouver désappointée devant la porte où une feuille de calepin était collée avec du scotch. Elle l'arracha d'un coup sec pour la lire et y reconnut l'écriture ronde et appliquée de Juliette
Randonnée à la pointe de Chamossaires. Retour vers 17 heures.
Chris l'enfouit dans sa poche et s'appuya pensivement contre la porte pendant un instant, partagée entre l'agacement de ne pas trouver la jeune femme chez elle et le soulagement de constater qu'elle avait suivi un de ses conseils qui était de ne jamais partir seule en randonnée sans avertir quelqu'un du lieu où elle se rendait.
Mais elle n'aurait pas dû mettre ça sur sa porte. Pas avec ce type qui rode peut-être dans les parages.
Elle secoua la tête et repartit en direction de chez elle, tentant de chasser cette idée de ses pensées.
Tu ne vas pas recommencer avec ta paranoïa, Chrissie. Arrête ça.
Toutefois, elle avait déjà pris sa décision. Chamossaires n'est pas très loin d'ici, je vais aller à sa rencontre. J'arriverai peut-être même à la rattraper si elle est partie il y a peu de temps.
La grande femme entra chez elle et se changea puis contrairement à Juliette, elle prit sa Jeep et conduisit rapidement en direction du début de la randonnée qui se trouvait à environ cinq minutes de route.
La pointe de Chamossaires était une promenade relativement courte mais pas vraiment facile.
Elle n'aurait pas dû partir toute seule. En plus le terrain est humide. songea Chris en s'engageant sur le sentier qui s'enfonçait dans un sous-bois de résineux compacts où les rayons du soleil ne pénétraient que faiblement. Au début, le sentier était assez large et bien entretenu, mais dès qu'il se mit à s'élever, Chris dut se concentrer pour ne pas glisser sur les racines nombreuses qui affleuraient sous le tapis d'aiguilles. Aux endroits les plus humides, des empreintes de pas bien marquées indiquaient que quelqu'un était passé par-là récemment. Le sentier suivait le faîte d'une colline boisée et était bordé sur la droite d'impressionnants précipices mais Chris ne leur prêta pas la moindre attention. Elle parvint à l'endroit où beaucoup de promeneurs s'arrêtaient pour rebrousser chemin, par crainte de s'y engager ou parce qu'ils étaient accompagnés d'enfants trop jeunes. C'était un passage à flanc de rocher sur une falaise surplombant la forêt. Les responsables des sentiers pédestres d'Etrayaz y avaient fixée une mince barre de métal qui courait le long du rocher sur environ cinquante mètres et à laquelle on s'accrochait pour ne pas glisser.
Chris jura intérieurement en constatant que la pierre était humide et glissante et songea que Juliette s'était vraiment montrée imprudente de s'y risquer toute seule. Elle franchit le passage avec aisance et continua à gravir le sentier qui maintenant s'inclinait fortement. Elle eut un petit sursaut en apercevant une tache de couleur entre les arbres mais se rendit compte tout de suite que la personne qui s'approchait n'était pas Juliette, mais un jeune garçon d'environ une quinzaine d'années. Il progressait avec lenteur et prudence, évitant les racines toujours omniprésentes mais bien visibles maintenant que les aiguilles de pin étaient plus rares. En voyant Chris, il s'arrêta et s'écarta un peu afin de la laisser passer. Mais la grande femme stoppa devant lui.
" Salut. Tu viens du sommet ? " lui demanda-t-elle.
Un peu étonné, il acquiesça d'un signe de tête.
" Il y a du monde là -haut ? " continua Chris.
Il haussa les épaules avec l'air faussement nonchalant que se donnent souvent les adolescents.
" Ouais. J'ai croisé une fille qui y était presque quand je suis reparti. "
Chris sentit nettement un poids se retirer de ses épaules. Elle sourit brièvement au jeune garçon, faillit repartir mais se ravisa.
" Personne d'autre ? " s'enquit-elle.
" Si, un grand type à l'air bizarre, juste derrière elle. "
Le soulagement ressenti par Chris disparut immédiatement comme s'il n'avait jamais existé. Elle saisit le poignet de son interlocuteur sans s'en rendre compte.
" Comment ça, bizarre ? " gronda-t-elle d'une voix sourde.
" Hé, j'en sais rien, moi. Laissez-moi, vous êtes dingue ou quoi ? " Le jeune garçon se dégagea et lui tourna le dos prestement. Chris l'entendit siffler un " Salope ! " entre ses dents et il reprit sa descente sans se retourner.
La jeune femme se remit à grimper avec rapidité, n'essayant même plus d'éviter les branches basses qui venaient parfois la frapper au visage. Une peur sourde et lancinante avait maintenant remplacé son inquiétude et une forte poussée d'adrénaline faisait battre son cœur plus vite. Le sommet n'était plus très loin et les arbres commencèrent à être moins serrés. Elle quitta le sentier et avança en se dissimulant derrière eux, s'approchant lentement de la petite cabane qui se dressait tout près de là . Elle savait qu'à l'intérieur se trouvaient quelques panneaux décrivant la faune et la flore environnante et des avertissements afin que les promeneurs ne s'approchent pas trop du bord sur le sommet de la pointe, à cause des bourrasques de vent parfois violentes. Avec un frémissement, elle constata que le sac à dos de Juliette était posé près de la porte entrouverte. Elle s'approcha encore, le plus silencieusement possible, et entendit nettement une voix à l'intérieur. Une voix masculine.
Elle recula de quelques pas et se baissa pour ramasser une branche épaisse et noueuse sur le sol en regrettant de ne pas avoir emporté son couteau de poche qui aurait pu servir d'arme plus efficace.
Mais je me débrouille pas si mal avec ceci non plus. songea-t-elle en sentant une détermination froide et calme s'installer en elle.
Au moment où elle se redressait, la porte s'ouvrit en grand sur une haute silhouette à la stature impressionnante.
Chris s'immobilisa et laissa échapper le bâton qu'elle tenait entre ses mains alors que sa mâchoire s'affaissait sous le coup de la surprise.
" Chris ? Qu'est-ce que tu fais ici ? "
" Je pourrais te poser la même question. " répondit-elle à Michel qui la regardait avec étonnement.
Derrière lui se fit entendre une exclamation joyeuse et son ami dut s'écarter du seuil de la porte pour laisser passer une Juliette radieuse qui se précipita vers Chris. La grande femme se retrouva pressée dans une étreinte énergique qu'elle rendit sans hésiter, respirant avec bonheur le parfum de Juliette alors que ses jambes se mettaient à trembler légèrement, contrecoup de la frayeur qu'elle venait de ressentir.
Par-dessus l'épaule de son amie, elle aperçut le large sourire de Michel qui lui fit un clin d'œil complice. En réponse, elle lui jeta un regard noir signifiant clairement qu'il ne perdait rien pour attendre. Elle profita de ces quelques secondes pour se reprendre.
Bon sang ! Je me suis fait une belle frousse là !
" Tu ne devais rentrer que ce soir. " Juliette s'était maintenant reculée mais avait laissé ses mains posées sur les épaules de Chris et la regardait avec sur le visage une chaleur et une tendresse si évidentes que Chris sentit littéralement son cœur bondir dans sa poitrine.
Elle se perdit dans les yeux émeraude quelques instants avant de répondre, la gorge serrée par une émotion qu'elle arrivait difficilement à cacher.
" J'avais une raison importante de rentrer plus vite, tu sais ? "
Une lueur de plaisir naquit dans le regard de Juliette, mais le charme fut rompu par Michel.
" Tu as commencé à développer les photos, c'est ça ? Elles sont réussies, j'espère. " lança-t-il joyeusement.
Chris lâcha Juliette et s'avança vers le jeune homme, le doigt brandi en avant.
" Shut up, you idiot. What the hell were you thinking, taking her up here ? This path is very dangerous, and you know it damn well! "
(Ferme-là , espèce d'abruti. Qu'est-ce qui t'as pris de l'emmener ici ? C'est un sentier dangereux tu le sais bien ! )
La colère avait remplacé l'anxiété, une façon comme une autre d'extérioriser sa peur toute récente. Elle vit passer de l'incrédulité sur le visage de Michel, très vite suivie par un sourire un peu moqueur.
" So I take it you like her, huh ? " (Hé, tu l'aimes bien ,à ce que je vois ?)
Sa réflexion amena une rougeur inattendue aux joues de Chris qui voulut répondre mais fut coupée par Juliette.
" Pourquoi vous parlez en anglais ? Il y a des choses que je ne dois pas savoir ? " demanda-t-elle l'air faussement vexé.
Michel lui sourit tout en saisissant son sac à dos par terre et le lui tendit.
" Chris est fâchée contre moi. Elle pense que je n'aurais pas dû t'emmener ici parce que c'est dangereux. "
Juliette posa doucement sa main sur le poignet de Chris.
" C'est moi qui ai insisté. J'avais envie de venir ici depuis longtemps. Alors quand Michel est passé hier soir, je lui ai demandé de m'y amener. Ce n'est pas vraiment difficile, il suffit de faire attention, c'est tout. "
" C'est un peu trop humide quand même. " grommela Chris, mais elle finit par faire un demi-sourire à sa compagne.
Ils reprirent le sentier très lentement, Chris se plaçant immédiatement en tête afin de pouvoir retenir Juliette si elle glissait. Parvenue au passage du rocher, elle s'y engagea la première et se retourna pour voir sa compagne qui le franchissait avec facilité. Elle croisa le regard de Michel lui disant clairement " Tu vois bien qu'elle se débrouille. " auquel elle répondit par un haussement d'épaules et un sourire dépité. Elle n'en voulait déjà plus à son ami, sa colère ayant totalement disparu. Le reste du chemin, plus aisé, leur permit de parler de son reportage et des photos.
" Je te confierais bien les films, mais tu sais que je ne laisse à personne le soin de développer mes photos. Je te les envoie d'ici la fin de la semaine, O.K. ? "
" Pas de problème, on est dans les délais grâce à toi. Je te dois une fière chandelle, tu sais ? " répliqua Michel d'un ton plus sérieux. " Comment puis-je te remercier ? "
Chris lui fit un large sourire.
" Commence par nous payer un bon repas aux Ormeaux. Je n'ai rien mangé depuis hier soir et ça commence à être long. "
La soirée était bien avancée quand Chris arrêta sa Jeep devant son chalet. Elle se retourna vers Juliette qui étouffait un bâillement. La grande femme avança doucement sa main pour écarter les cheveux blonds sur le front de sa compagne qui la saisit et en embrassa légèrement la paume.
" Je suis contente que tu sois rentrée. " murmura-t-elle.
" Moi aussi. " répondit Chris en souriant. Elle s'arracha aux yeux verts qu'elle trouvait décidément passionnants ce soir.
" Ecoute, je vais aller prendre une douche, me changer, et ensuite je te rejoins chez toi, j'ai quelque chose à te donner."
" Un cadeau ? " s'exclama la jeune blonde, ravie.
" Oh, juste un petit souvenir, c'est tout. " répliqua Chris en sortant du véhicule tandis que Juliette faisait de même. La jeune blonde s'approcha timidement de Chris et leva son visage vers elle, un peu hésitante.
" Est-ce que tu veux bien… rester avec moi cette nuit ? " murmura-t-elle.
Chris tressaillit, profondément touchée par la vulnérabilité qui se dégageait de la jeune femme. Elle se pencha, posant les mains sur ses épaules et embrassa la lisière de ses cheveux blonds puis glissa lentement vers l'oreille.
" Tu parles que je veux. "
Une demi-heure plus tard, elle pénétrait dans le chalet de Juliette. Elle la trouva blottie sur le canapé, au milieu des coussins multicolores, une tasse de chocolat fumant entre ses mains.
" Il y en a pour toi aussi, si tu veux. " proposa-t-elle, faisant mine de se lever. Mais Chris leva une main pour l'en empêcher.
" Non, ne bouge pas, je n'ai pas soif. " Elle observa la jeune femme qui avait revêtu un pantalon de survêtement et un sweat-shirt qu'elle reconnut.
" Hé, c'est à moi ça. " sourit-elle en venant s'asseoir près de Juliette. Cette dernière acquiesça. " J'ai craqué. Je trouve qu'il me va très bien." rigola-t-elle, l'air plus détendu.
Chris lui tendit un sac en papier un peu froissé.
" Désolée, mais je n'ai pas trouvé de papier cadeau. " Juliette posa sa tasse sur la table basse et ouvrit le paquet. Chris sourit en l'entendant s'exclamer.
" Oh, il est trop mignon ! " La jeune femme tint le petit loup en peluche devant elle puis le frotta contre sa joue. " Et il est doux. Comment as-tu su que j'aimais les animaux en peluche ? "
Chris haussa les épaules. " Sais pas. Une intuition. Ils en vendent plein là -bas, histoire de faire oublier sa réputation de prédateur sanguinaire. "
Juliette plaça l'animal sur le dossier du canapé en riant doucement.
" Celui-ci n'a rien de sanguinaire, c'est sûr. " Puis elle vint poser sa tête contre l'épaule de Chris. " Merci. "
La grande femme l'entoura de ses bras et elle sentit Juliette se détendre contre elle avec un grand soupir.
" Tu n'as pas beaucoup dormi ces jours-ci ? "
C'était plus une constatation qu'une question et Juliette se contenta de hocher la tête légèrement.
" Moi non plus. Je ne faisais que penser à toi. "
La jeune blonde leva son visage vers Chris, surprise.
" Vraiment ? "
" Vraiment. "
Leurs lèvres se trouvèrent instantanément, comme si elles se connaissaient depuis toujours, et le baiser se prolongea, les mains de Juliette venant glisser sur la nuque de Chris.
C'est tellement différent. pensa la grande femme quand elles se séparèrent, le souffle un peu court de Juliette venant effleurer sa joue.
" Tu as un goût de chocolat. " dit Chris d'un ton taquin.
Juliette étouffa un rire et enfouit sa tête contre son épaule. Elles restèrent ainsi longtemps, Chris n'éprouvant aucune envie de faire quoi que ce soit d'autre, perdue dans la chaleur et l'odeur de sa compagne. Elle eut un petit rire quand elle se rendit compte que le souffle de Juliette s'était fait profond et régulier et que le corps contre le sien était parfaitement détendu.
" On dirait que j'ai un drôle d'effet sur toi. " murmura-t-elle amusée. Elle passa son bras sous les jambes de la jeune femme et se redressa sans réelle difficulté pour l'emmener dans sa chambre.
C'est le bruit de la pluie qui réveilla Juliette. Elle n'ouvrit pas les yeux tout de suite, prenant lentement conscience de n'être pas comme à son habitude enfouie complètement sous son édredon, mais au contraire tout le haut de son corps se trouvant à l'air libre.
Alors, pourquoi je n'ai pas froid ?
Elle ouvrit les yeux à cette pensée et comprit instantanément la raison de son bien-être. Elle était blottie contre Chris, la tête posée sur sa poitrine, tout contre son cœur qu'elle entendait battre régulièrement. Un de ses bras enserrait l'épaule de la grande femme alors que l'autre reposait en travers de son estomac. Et elle tressaillit en se rendant compte que leurs jambes étaient entrelacées très intimement.
" Hello Juliette. " La voix basse résonna tout contre son oreille et elle leva la tête pour se retrouver plongée dans le regard bleu ciel de Chris. Elle sourit, sentant son cœur bondir dans sa poitrine.
" J'aime quand tu dis mon nom comme ça. "
" Je croyais que je n'avais presque pas d'accent. " la taquina la grande femme en frottant doucement le dos de sa main contre la joue de sa compagne qui eut un petit rire.
" Tu n'en as pas, juré. Mais dis-le encore. "
Chris déposa un léger baiser sur les lèvres de Juliette.
" Hello Juliette. " répéta-t-elle d'une voix basse et sensuelle qui fit frissonner la jeune blonde. " You're beautiful. "
Le baiser se fit plus profond et intense, éveillant en Juliette un désir immédiat. Leurs corps semblaient se connaître et se retrouver comme après une longue absence. Elles se séparèrent et soudain Juliette se sentit rougir jusqu'à la racine de ses cheveux, se prenant le visage à deux mains.
"Ne me dis pas que je me suis endormie hier soir. " grimaça-t-elle d'un air catastrophé.
Chris éclata de rire.
" Si, d'une masse. Ce n'est pas très flatteur pour moi, je l'avoue. "
" Oh, non ! C'est pas vrai, je n'ai pas fait ça. " s'exclama la jeune blonde.
" Ce n'est pas grave. " la rassura Chris, une lueur toujours amusée dans les yeux. " On avait toutes les deux besoin de sommeil. "
Elle effleura les lèvres de Juliette de son doigt.
" Mais on a toute la journée devant nous. A moins que tu n'aies un rendez-vous urgent. " continua-t-elle d'un ton taquin.
Juliette était perdue dans ces yeux brillants et dans la sensation brûlante de la caresse sur ses lèvres. Mais le mot rendez-vous la fit brusquement sursauter. Elle s'assit dans le lit et jeta un regard éperdu à Chris.
" Si je te dis que j'en ai un, tu me crois ? " Sans attendre la réponse, elle sauta sur ses pieds. " Et en plus, si je ne me dépêche pas, je vais être en retard. " La jeune femme retira le sweat-shirt et le lança dans la chambre au petit bonheur la chance, tout en se dirigeant vers la salle de bains. Se ravisant, elle se retourna vers sa compagne, qui n'avait pas bougé. " C'est mieux comme ça, de toute façon. Il faut que tu développes tes photos, non ? Michel les attend. " Elle croisa le regard admiratif et brillant de Chris et se rendit compte qu'elle était nue jusqu'à la taille. Se sentant rougir à nouveau, elle disparut vivement dans la salle de bains.
Elle prit une douche rapide et passa un jean et un pull-over.
Après tout, ce n'est pas vraiment un rendez-vous d'affaire. Pas besoin de mettre un tailleur.
Elle trouva Chris toujours couchée dans son lit et vint s'agenouiller près d'elle. " Je suis désolée, mais j'ai vraiment un rendez-vous. Tu peux me dire où se trouve le restaurant " La Chaumière " ? "
" Tout en haut de la station, après le départ du télcabine. " lui répondit Chris. " Mais je ne te laisse pas partir si tu ne me dis pas qui tu vas voir. " continua-t-elle en saisissant le poignet de la jeune femme, prenant un air jaloux.
" Ne t'inquiète pas, c'est juste mon éditeur. Sa secrétaire m'a téléphoné pour me fixer un rendez-vous avec lui. Il a décidé de venir me voir lui-même ici, figure-toi. "
" C'est normal, tu es sa plus célèbre écrivain, je parie. "
Juliette se releva, rejetant ses cheveux en arrière.
" Et encore plus célèbre depuis que j'ai ma photo en vitrine dans la librairie de la station. " rigola-t-elle.
" Je t'expliquerai plus tard. " continua-t-elle en voyant le regard surpris de Chris. " Je file. Va développer tes photos. Je te retrouve chez toi, d'accord ? "
Elle n'écouta pas la réponse et disparut rapidement, laissant traîner dans la pièce la trace imperceptible de son parfum.
Une heure plus tard environ, Chris sortait de la douche quand elle entendit retentir la sonnerie du téléphone. Elle passa rapidement une serviette autour d'elle et se précipita vers l'appareil qui se trouvait au salon, pensant répondre à Juliette. Mais une voix masculine résonna à l'autre bout du fil.
" Juliette, c'est vous ? "
Chris fronça les sourcils et répondit froidement.
" Non, ici Chris Fenestraz. Je suis la … voisine de Juliette. Elle n'est pas là en ce moment, puis-je lui laisser un message ? "
" Oh, dites-lui juste que André Bérard a appelé. Et que j'essaierai de la joindre ce soir. "
Chris eut un sursaut et se figea.
" Attendez, vous avez dit Bérard ? Vous êtes son éditeur, non ? "
" Oui, pourquoi ? " répliqua son interlocuteur étonné.
" Parce qu'en ce moment elle est à un rendez-vous avec vous, fixé par votre secrétaire. "
" Ah, ça m'étonnerait que ma secrétaire ait fait ça, elle est en congé maladie depuis plus de trois semaines et… "
Mais Chris avait déjà raccroché et couru jusqu'à la chambre de Juliette où elle entreprit de s'habiller à la hâte, en jurant.
" Si ce salaud essaie de la toucher, je le tue ! "
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