REFUGES
TROISIEME PARTIE
Le soleil était haut dans le ciel quand Chris quitta le chalet. Il régnait une chaleur sèche depuis plusieurs jours, un peu inhabituelle en ce début juin. Elle traversa le pré en direction de la forêt, environnée par les cris-cris incessants des grillons des champs. Elle apprécia tout de suite la fraîcheur et le calme du sous-bois, seulement troublé par le bruissement des insectes.
En plus de son sac à dos, elle portait une petite hache qu'elle avait passée dans sa ceinture.
Après quelques minutes, elle laissa le sentier principal pour un autre beaucoup plus étroit mais démarqué par l'absence de végétation. La veille, elle y avait repéré des crottes de plusieurs sortes prouvant le passage régulier de mammifères et avait fini par découvrir un terrier de renard. Elle était pratiquement certaine d'y trouver une portée et espérait pouvoir prendre des clichés des petits.
Pour cela, il était indispensable de revenir sur les lieux à la pointe du jour et surtout de se camoufler efficacement afin que les animaux se comportent normalement.
Elle avait l'habitude de construire des affûts et celui-ci ne lui prendrait guère de temps. En fait , elle aurait pu emporter une cache portable, constituée de tuyaux d'acier et d'une toile imperméable vert foncé. Mais elle aimait bâtir ses propres caches si elle le pouvait, sans endommager l'environnement bien entendu.
Elle coupa plusieurs branches avec sa hache et trancha toutes les ramifications de façon à obtenir de longs piquets souples. Elle en tailla quelques-uns et les enfonça dans le sol, meuble et couvert de mousse à l'endroit qu'elle avait choisi. Puis elle attacha les autres avec de la ficelle. Une fois la charpente montée, elle la recouvrit de longues branches de sapin qu'elle entrelaça entre les piquets. Le résultat final ressemblait à une petite tente de camping, dans laquelle elle pourrait s'installer avec son appareil photo, sans pour autant se faire remarquer par les animaux.
Elle finissait de colmater les brèches avec de la mousse et quelques branches de noisetier lorsqu'elle entendit des pas s'approcher. Elle fronça les sourcils puis ses traits se radoucirent en voyant surgir Juliette au milieu des fourrés.
" Oh, c'est vous ? Bonjour. " La jeune femme secoua sa chemise de coton où s'accrochaient des aiguilles de sapin.
" Je pensais que j'étais vraiment perdue cette fois. " s'exclama-t-elle en s'approchant de Chris. " J'ai pris l'habitude de me promener hors des sentiers battus. Il y a des tas d'endroits très beaux. J'ai même découvert une source par là -bas. " continua-t-elle en désignant un point derrière elle de la main.
" Cette forêt n'est pas assez grande pour qu'on s'y perde. " répondit Chris tout en notant les cheveux ébouriffés de sa voisine et le léger voile de sueur recouvrant sa nuque. La jeune femme avait certainement tourné en rond un long moment..
" Si vous ne retrouvez pas votre chemin, dirigez-vous vers la rivière. On l'entend bien si on prête l'oreille. Et une fois que vous l'avez trouvée, vous la suivez. Toutes les rivières mènent aux hommes. "
Chris se rendit compte de son ton légèrement sentencieux.
Arrête de donner des leçons. Sois un peu aimable, bon sang.
Juliette lui sourit. " Oh, pas bête, ça. " Son regard glissa vers la cache, au pied de Chris, puis vers la hache, appuyée contre l'arbre voisin.
" C'est vous qui avez fait ça ? " demanda-t-elle , avec curiosité.
" Oui, j'aime bien construire des cabanes dans les bois. " répondit Chris très sérieusement.
Oh, bravo Chris, là tu es aimable. J'espère qu'elle a le sens de l'humour.
Le rire qui franchit les lèvres de son interlocutrice la rassura tout-de-suite sur ce point et elle-même se laissa aller à sourire.
" C'est juste un affût, en fait. J'aimerais prendre des clichés d'une portée de renardeaux. " Elle pointa son bras devant elle. " Vous voyez la grosse souche, juste à côté de ce buisson là -bas ? Le terrier est là , dissimulé par les grandes fougères. "
Juliette regarda dans la direction indiquée, en clignant légèrement des yeux, puis se retourna vers Chris.
"Vous allez revenir ce soir alors ? Et vous cacher là -dedans pour prendre des photos ? "
Chris hocha la tête.
" Non , pas ce soir. Demain matin, Ã l'aube. "
" Et vous êtes sûre que vous les verrez ? " interrogea Juliette, l'air dubitatif.
" Avec un peu de chance, oui. Mais il m'est souvent arrivé de rentrer bredouille, ça ne marche pas à tous les coups. " répondit Chris en allant chercher la hache qu'elle raccrocha à sa ceinture. Puis, d'un signe de la tête, elle indiqua le petit sentier qui s'éloignait à travers les buissons :
" Le bon chemin, c'est par là . "
Juliette lui sourit à nouveau :
" Merci, je crois que j'ai assez fait d'exploration pour aujourd'hui." Elle passa devant Chris et la précéda jusqu'à ce qu'elles parviennent sur le sentier principal, assez large pour que les deux jeunes femmes puissent marcher de front.
Juliette brisa le silence la première :
"Des renards j'en ai vu quelques-uns, depuis que je vis ici. Mais jamais en pleine forêt. Seulement le soir, en rentrant avec ma voiture, et plutôt rapidement. D'abord les yeux, à cause des phares, puis juste leur queue quand ils disparaissent en courant. "
" C'est bien. Ca veut dire qu'ils craignent encore l'homme. "
Juliette leva un regard interrogateur vers Chris. " Ah bon ? "
" Oui. Dans certaines régions, près des stations, les renards viennent éventrer les poubelles des hôtels et des restaurants. Ils perdent l'habitude de chasser et deviennent gras et lourdauds. Ils finissent par se faire écraser la plupart du temps. "
" Oh, ça c'est dommage. Ce ne sont pas des animaux destinés à être apprivoisés. Pourquoi les restaurateurs n'utilisent-ils pas des poubelles plus solides ou hors d'atteinte ? " renchérit la jeune femme blonde.
Chris sourit, étrangement contente de la réaction de Juliette.
" Parce que ça coûte plus cher tout simplement. "
" Mmmm, évidemment. "
Quelques secondes plus tard, elles émergèrent du sous-bois. Le soleil se couchait, baignant le pré d'une douce lueur orangée. Chris marchait un peu en retrait de Juliette et observait le profil de la jeune femme, qui avançait, la tête légèrement baissée.
Pourquoi ai-je l'impression de l'avoir déjà rencontrée ? pensa-t-elle fugitivement.
Quand elles parvinrent devant le chalet de Chris, Juliette se retourna et lui sourit :
" Eh bien, merci de m'avoir remise sur le bon chemin. Et j'espère que vous aurez de la chance demain matin. "
Chris, en y réfléchissant un peu plus tard, n'arriva pas à déterminer ce qui lui avait passé alors par la tête. Sans doute l'accumulation d'un tas de facteurs. La beauté de ce soleil couchant, la chaleur du regard émeraude de Juliette, ou simplement l'envie de partager un moment avec quelqu'un, de communiquer le plaisir d'un affût, quand les animaux apparaissent enfin et que même si on ne peut pas les prendre en photo, la satisfaction de les regarder en toute liberté est une récompense suffisante.
Si vous voulez, vous pouvez m'accompagner. "
Le visage de Juliette s'éclaira.
" Vraiment ? Vous voulez bien m'emmener ? "
" Pourquoi pas ? Mais il faudra vous lever très tôt. "
" Pour ça, pas de problèmes. " s'exclama la jeune femme, soudain très animée. " Mais vous êtes sûre que je ne dérangerai pas ? "
" Non, il suffit de rester silencieux, c'est tout. Mais mettez des habits peu voyants, gris ou verts foncés, afin d'être bien camouflée. "
Juliette hocha énergiquement la tête.
" D'accord, comptez sur moi. Et je vous promets de ne pas faire le moindre bruit. "
Chris sourit à nouveau. Tu viens de faire plaisir à quelqu'un, Crissie. Ca fait combien de temps que ça ne t'était pas arrivé d'être aussi sociable ? Et en plus, ce n'est pas désagréable.
Elles prirent rendez-vous pour le lendemain matin à 4 heures et Chris regarda s'éloigner la jeune blonde, encore étonnée de ce qui venait de se passer.
_____________________________
" Alors, ça vous a plu ? "
" Et comment ! Ce qu'ils étaient mignons, ces renardeaux ! J'en ai compté six. C'est beaucoup non ? "
Chris étira ses jambes , endolories par la position inconfortable qu'elle avait dû garder pendant plus d'une heure. La cache qu'elle avait construite était prévue pour une seule personne et l'espace restreint ne leur avait guère permis de bouger.
" Non, les portées comptent généralement entre quatre et sept renardeaux. " répondit-elle en rangeant son appareil dans son sac à dos. Elle avait pris une trentaine de clichés qui seraient certainement de bonne qualité.
" Vous avez vu comme ils jouaient ensemble ? Surtout les deux plus vifs, qui se sont éloignés du terrier. Ils étaient sans arrêt en train de se battre. " continua Juliette tout en ôtant son chandail de laine foncé. Le soleil était maintenant levé et ses premiers rayons commençaient à pénétrer entre les branches du sous-bois.
Chris sourit face à l'enthousiasme de la jeune femme. Elle s'était montrée extrêmement silencieuse, dès leur entrée dans la forêt, alors que le jour se levait à peine. Une fois installée dans la cache, assise en tailleur près de Chris, elle n'avait pas bougé une seule fois, semblant perdue tellement profondément dans ses pensées que Chris avait dû lui serrer doucement le poignet quand le premier renardeau avait pointé son museau hors du terrier.
" Qu'allez-vous faire de votre construction ? Vous allez revenir ici encore une fois ? " s'informa la jeune femme.
" Non, j'ai pris suffisamment de photos. Et je préfère ne pas les déranger plus. La renarde nous a certainement senties. Ces animaux ont l'odorat très développé et s'ils sont rentrés aussi rapidement dans leur terrier, c'est parce que le vent a tourné et a transporté nos odeurs. Un simple courant suffit. "
Elles démontèrent la cache ensemble et Chris récupéra la ficelle.
Sur le chemin du retour, Juliette continua à poser des questions au sujet des renardeaux et Chris la renseigna de bonne grâce, éprouvant un plaisir certain à converser ainsi avec la jeune femme.
" Venez donc prendre le petit déjeuner chez moi. " proposa Juliette quand elles arrivèrent en vue des deux chalets.
" J'ai fait une brioche exprès hier soir. Ne me laissez pas la dévorer toute seule. Venez. " La jeune femme ne laissa pas le temps à Chris de refuser et continua son chemin à travers le pré.
Après tout, c'est une bonne idée. Je meurs de faim et je n'ai absolument rien à me mettre sous la dent chez moi, à part quelques paquets de chips et un morceau de pizza froide. Une brioche me semble plus appropriée.
Elles s'installèrent à la petite table de la cuisine que Juliette avait déjà dressée la veille.
" Que voulez-vous boire ? Thé, café ? Chocolat ? "
" Un grand verre de lait froid fera l'affaire, merci. "
Pendant que la jeune femme s'affairait, Chris inspecta discrètement les lieux. La cuisine était petite, mais fonctionnelle. Par la porte restée ouverte, elle avait une large vue sur le salon. Une bibliothèque chargée de livres occupait un des murs et quelques cadres représentant des dessins abstraits aux couleurs vives étaient accrochés sur les autres. Une petite télévision était posée sur un meuble de bois clair, en face d'un canapé rouge croulant sous des coussins multicolores. Les nombreuses plantes vertes installées un peu partout donnaient à la pièce une atmosphère claire et fraîche.
" Voilà , servez-vous. " Juliette s'était réinstallée à la table. Elle y avait déposé une plaque de beurre, plusieurs pots de confiture aux arômes divers et une brioche recouverte de sucre dont elle avait découpé plusieurs tranches.
Définitivement mieux qu'une pizza. songea Chris en versant du lait dans son verre, alors que Juliette mettait deux sucres dans son café fumant.
" Qu'allez-vous faire des photos ? " demanda la jeune femme.
Chris haussa un sourcil, d'un air interrogateur, tout en saisissant un morceau de brioche.
" Est-ce que vous allez les publier dans un journal ? " continua Juliette. " Ca dépend. Si elles sont réussies, peut-être. J'aimerais réaliser un travail à long terme sur la faune et la flore des Alpes. Des reportages qui sortiraient chaque mois. "
Chris s'arrêta de parler et prit une bouchée de brioche, surprise de se confier aussi facilement, alors que ce projet avait germé dans sa tête la veille seulement.
" Oh oui, ça serait sympa. Vous pourriez appeler ça "La nature au fil des mois " ou " Les rendez-vous de la nature. " C'est une bonne idée, vraiment. "
Chris sourit, un peu embarrassée face à l'enthousiasme soudain de la jeune femme.
" C'est juste un projet, rien de concret encore. " conclut-elle. " Votre brioche est très bonne. Autant que votre tarte de l'autre jour. "
Juliette haussa les épaules. " Ce n'est pas très compliqué à faire. "
Elles mangèrent un moment en silence, puis Juliette se leva pour se refaire un café. Chris en profita pour l'observer à la dérobée.
Dans son jean et son t-shirt blanc, elle paraissait plus frêle que ce qu'elle était. Ainsi, on aurait pu la croire à peine sortie de l'adolescence. Son visage, encadré par de longs cheveux blonds aux reflets roux, était légèrement halé et les cernes que Chris avait remarquées lors de leur première rencontre avaient disparues.
Je me demande ce qu'elle fait ici, toute seule.
Quand Juliette revint s'asseoir, Chris se lança. Après tout, elle sait plein de choses sur moi déjà , et moi rien du tout.
" Sans être indiscrète, vous êtes ici en vacances ou vous y habitez en permanence ? "
Juliette saisit la bouteille de lait et en versa dans son café.
" J'y habite depuis deux ans. Mais je suis en location et… eh bien, j'espère que je pourrai rester ici quelques temps encore. Je m'y plais beaucoup. Et je crois bien que je ne pourrai plus du tout vivre en ville. " termina-t-elle en souriant.
" Mmmm, je comprends ça. " approuva Chris. " Vous travaillez dans la région ? "
La jeune blonde baissa les yeux, visiblement embarrassée.
" Non. En fait… je travaille à domicile. Je suis… j'écris. "
Chris leva un sourcil, surprise. " Vous êtes journaliste ? "
Juliette passa rapidement une main dans ses cheveux et eut un petit rire.
" Non, non. Enfin oui, si on veut. J'ai fait des études de journalisme mais je n'ai jamais pratiqué. J'ai préféré tenté une carrière en littérature. " Elle avait prononcé cette dernière phrase d'un ton un peu désabusé.
" Vous êtes écrivain alors ? "
Chris ne cacha pas son étonnement. Juliette planta son regard émeraude dans le sien et acquiesça, en rougissant légèrement.
" On peut dire que j'essaie de l'être. "
Elle écarta une mèche de cheveux de devant ses yeux d'un geste nerveux.
On dirait que j'ai touché un point sensible, là . pensa Chris qui poursuivit néanmoins " Et quel est votre style ? Romans policiers ou à l'eau de rose ? "
Son ton, volontairement léger et amusé, détendit la jeune femme, qui eut un petit rire.
" Non, non, rien de tout ça. J'écris des histoires plus courtes, des nouvelles. Difficile de leur trouver un style particulier. Elles parlent de tout et de rien. De la vie qui passe, en quelque sorte"
" Vous avez déjà été publiée ? "
Juliette approuva. " Oui, j'ai publié deux recueils de nouvelles. Ca n'a pas trop mal marché, j'ai eu quelques bonnes critiques. " Il y avait maintenant une très légère note de fierté dans ses paroles.
" Eh bien, il va falloir que je les lise, alors. On les trouve dans toutes les bonnes librairies, je suppose ? " s'informa Chris.
" Oh, mais n'allez pas les acheter, j'en ai des exemplaires ici, si vous voulez.
" Ah non, pas question. J'irai les acheter. "répondit fermement Chris. " Si vous offrez vos livres aux lecteurs, vous ne deviendrez jamais riche, croyez-moi. "
Juliette sourit franchement cette fois.
" Hum, vous avez raison. Mais vous ne les trouverez peut-être pas à Etrayaz. Il y a bien une librairie, mais elle n'est pas vraiment bien fournie. C'est plutôt du genre, euh… "
" Romans policiers et à l'eau de rose. " termina Chris. Elles rirent ensemble, complices.
Puis Chris se leva et saisit le sac à dos qu'elle avait déposé près de la chaise.
" Je vais aller développer ces photos tout de suite. J'ai hâte de voir le résultat. "
Juliette l'accompagna jusqu'Ã la porte.
" Ca ne vous ennuie pas de me les montrer, Ã l'occasion ? "
" Non, bien sûr que non. "
Chris s'éloigna de quelques pas sur la véranda.
" Et merci beaucoup pour le petit déjeuner. C'était gentil de m'inviter. "
" C'était le moins que je pouvais faire. Merci à vous de m'avoir emmenée ce matin. " renchérit Juliette.
Chris lui fit un petit salut de la main et s'en alla à grands pas, jetant son sac sur une épaule.
Juliette la regarda s'éloigner, un léger sourire aux coin des lèvres.
Elle est sympa, finalement. Très sympa même, une fois qu'elle sort de sa réserve. Je crois qu'on pourrait… apprendre à mieux se connaître. Et ça me fait du bien de parler à quelqu'un, maintenant que je n'ai plus Garfield…
Sa réflexion fut interrompue par la sonnerie du téléphone. Elle rentra précipitamment dans le chalet, pour empêcher le répondeur de se mettre en marche et saisit l'appareil brusquement.
" Allô ? "
" Bonjour, Juliette. Tu te décides enfin à répondre au téléphone ? "
Super. Elle va me gâcher une journée si bien commencée.
"Bonjour maman. Comment vas-tu ? "
" Et toi ? Non, ne me le dis pas. On aura tout le temps de parler demain. "
" Demain ? "
" Oui, j'ai des affaires à régler dans la région, alors je passerai te voir. Reste chez toi, je ne sais pas à quelle heure j'arriverai. A demain, Juliette. "
La jeune femme resta interdite, le téléphone n'émettant plus que sa tonalité habituelle contre son oreille. Elle soupira profondément.
Et si je ne restais pas à la maison et que tu ne trouves personne, chère mère, ça serait une première non ?
Mais elle haussa les épaules, sachant très bien qu'elle ne ferait pas cela et attendrait sa mère bien sagement toute la journée.
Comme je l'ai toujours fait.
___________________________________
Chris jura entre ses dents tout en manœuvrant sa Jeep avec précaution. La rue principale qui traversait Etrayaz était bondée. Les gens traversaient la route en tous sens, sans réellement prêter attention aux voitures, leur regard plus attiré vers les nombreuses boutiques que par la circulation.
Il avait plu pendant deux jours et le temps était actuellement encore brumeux et humide. Les touristes en profitaient pour faire du lèche-vitrines et du shopping. Certains se contentaient de quelques bibelots dans les boutiques de souvenirs, alors que les autres, plus riches, donnaient leur préférence aux boutiques de standing supérieur, proposant des produits de marque.
Chris se gara devant un grand chalet de bois blond dont l'enseigne, gravée dans une écorce foncée, indiquait " Les Ormeaux - Restaurant ". Elle traversa la vaste terrasse où l'on avait recouvert tables et chaises de grands plastiques afin de les protéger de la pluie.
Elle pénétra à l'intérieur et fut surprise de n'y trouver que peu de monde. Quelques touristes, des allemands reconnut-elle en les entendant parler, occupaient deux tables près de la haute cheminée de pierre où brûlait de grosses bûches.
Chris prit place dans un coin, près d'une fenêtre. La serveuse, une jeune fille rousse, s'approcha en traînant les pieds, un air de profond ennui sur le visage.
" Bonjour, vous désirez ? "
Un sourire serait déjà une bonne chose.
" Un thé noir avec une rondelle de citron, s'il vous plaît. " Chris arrêta la serveuse avant qu'elle ne s'éloigne. " Votre patronne est-elle là ? "
Le regard bovin de la jeune fille eut une étincelle d'intérêt.
" Oui, elle est en cuisine, je pense. "
" J'aimerais la voir, quand elle aura une minute, bien sûr. " poursuivit Chris, d'un ton ferme.
La serveuse haussa les épaules. " Je vais lui dire. " Elle s'éloigna, sans plus de cérémonie et Chris la vit pousser la porte où était indiqué " privé " derrière le bar.
Puis elle jeta un œil autour d'elle en attendant sa consommation. La salle du restaurant était accueillante. Des petits vases contenant des fleurs sauvages étaient posés sur toutes les tables et aux murs étaient accrochés d'anciens outils utilisés par les montagnards de la région. Elle sourit en voyant la grande photo, représentant des bouquetins, qui surplombait la cheminée.
J'avais quinze ans quand j'ai pris cette photo.se souvint-elle.
Les images de cette randonnée en montagne lui revinrent en mémoire. Elle avait reçu son premier téléobjectif quelques semaines auparavant et ça avait été un réel plaisir de pouvoir l'utiliser enfin. C'était cet été-là qu'elle avait décidé que quoi qu'il arrive, elle serait photographe.
Ses pensées furent stoppées par le retour de la serveuse qui déposa son thé, un peu brusquement, sur la table de bois recouverte d'une nappe en tissu brodé.
" La patronne va venir tout-de-suite. " grommela-t-elle entre ses dents.
Chris sirota son thé pendant quelques minutes avant qu'une femme dans la cinquantaine, portant une large robe de coton sur un corps plutôt rebondi, ne s'approche de sa table en s'exclamant :
" Chris, enfin te voilà ! "
Chris se retrouva serrée dans une étreinte chaleureuse, la patronne du restaurant déposant plusieurs bises sonores sur ses joues.
" Bonjour, tante Maguy, comment vas-tu ? "
La femme la tint à bouts de bras pendant un moment, la scrutant avec sévérité.
" Moi, je vais bien, mais c'est à toi qu'il faut poser la question, plutôt. "
Chris hocha la tête en souriant.
" Je vais bien. Beaucoup mieux depuis que je suis de retour ici. "
Sa tante la lâcha enfin, non sans laisser son regard s'attarder sur la cicatrice visible dans la nuque de Chris. La femme soupira légèrement, s'assit en face d'elle, un air toujours fâché sur son visage aux pommettes hautes et colorées.
" Depuis le temps que tu es là , c'est seulement maintenant que tu viens nous dire bonjour. " gronda-t-elle.
Chris haussa les épaules :
" J'ai été très occupée, tu sais. Il y avait beaucoup de choses à faire. "
Et je n'avais envie de voir personne, même pas ma famille, voilà tout.
Sa tante fronça les sourcils.
" Oui, oui, je te crois, va. S'il n'y avait pas eu ton oncle, j'aurais débarqué chez toi depuis longtemps. Mais il m'en a empêché, il ne voulait pas que je te dérange. "
Chris sourit. C'était bien de son oncle, cette attitude-là . C'était un homme calme et réservé, pesant chacune de ses actions. Les gens qui ne le connaissaient pas réellement le trouvaient timoré, mais en fait, une fois la glace rompue, il se révélait être quelqu'un de très jovial. Chris s'était entendue avec lui comme larron en foire depuis son plus jeune âge et c'était lui qui lui avait appris à aimer la montagne.
" Il va bien ? " s'enquit-elle auprès de sa tante qui appelait la serveuse d'une main levée.
" Oui oui, très bien. Tu sais comme il est en été. Toujours en vadrouille quelque part." La jeune serveuse s'approcha.
" Apporte-moi un café. Et arrête de faire cette tête, ma fille, sinon tu vas faire fuir les clients. " la morigéna sa patronne. La serveuse s'éloigna en haussant les épaules.
" Pas très aimable, ton personnel, tante Maguy. " ironisa Chris.
La femme plus âgée soupira.
" Ne m'en parle pas. Je l'ai prise ici pour rendre service à ses parents. Rose fréquentait un voyou qui n'a réussi qu'une seule chose, lui apporter des ennuis. Il est en prison figure-toi et elle a presque failli s'y retrouver aussi, cette pauvre petite. Elle n'est pas mauvaise, tu vois, il faut juste qu'elle trouve des amis qui lui montrent le bon chemin. "
Chris sourit chaleureusement à sa tante.
" Toujours le cœur sur la main, toi. Ca te perdra tu sais ? "
Sa tante haussa les épaules.
" Quand je peux aider, j'essaie, c'est tout. Tu restes manger avec nous bien entendu. Ton oncle sera ravi de te voir, j'en suis certaine. "
Chris acquiesça. " Et moi aussi. "
Elles bavardèrent de choses et d'autres pendant presque une heure, sa tante lui parlant avec vivacité d' Etrayaz et des anecdotes arrivées à des gens de l'endroit, ponctuant son discours par des " Mais, oui, tu le connais, celui-là ! ", son chignon de cheveux châtains s'agitant dans tous les sens.
Puis les clients commencèrent à affluer dans le restaurant, l'heure du repas approchant.
" Il faut que je retourne en cuisine, tu sais que Max est perdu sans moi. Monte à l'étage, ton oncle ne va pas tarder à arriver. Tu pourras lui tenir compagnie et nous mangerons un peu plus tard. " proposa-t-elle alors à Chris, qui s'exécuta avec plaisir.
Elle avait reculé cette première rencontre avec appréhension, ne se sentant pas prête à affronter sa famille.
J'ai eu tort, comme toujours. Je savais que je pouvais compter sur eux. Moi et ma foutue fierté…
_____________________________________
Chris s'enfonça plus confortablement dans le fauteuil, son regard faisant le tour de la pièce. Rien n'avait changé depuis son départ et elle avait la bizarre impression de se retrouver quinze ans plus tôt, comme si le temps s'était soudain arrêté de s'écouler. Elle était revenue voir son oncle et sa tante depuis cette époque mais c'était la première fois qu'elle ressentait cette impression de bien-être.
Je suis ici chez moi. Sans doute bien plus qu'à Londres. songea-t-elle, en souriant à son oncle qui vint s'asseoir en face d'elle en sortant du tabac de sa poche de chemise. Elle le regarda bourrer sa pipe, comme il le faisait toujours après un bon repas, avec des gestes précis, mais prenant tout son temps.
Ils ne s'étaient jamais beaucoup parlé , elle et lui, mais l'affection qu'ils se portaient depuis toujours n'avait pas besoin de mots. Pierre Fenestraz avait le caractère opiniâtre des montagnards de la région. Il ne donnait pas facilement, ni sa confiance ni son amitié à quelqu'un, mais quand c'était fait, c'était pour la vie. Amoureux de la nature, il avait appris à sa nièce à aimer la montagne, lui faisant découvrir dès son plus jeune âge les plantes et les animaux de son univers.
Chris se souvenait qu'il l'emmenait partout, malgré la forte désapprobation de sa femme qui craignait toujours qu'il lui arrive quelque chose.
Son oncle Pierre n'avait jamais tenu d'appareil photo entre ses mains, mais il l'avait encouragée à poursuivre dans cette voie quand Chris avait soudain développé cette passion à l'adolescence.
Elle l'observa du coin de l'œil. Ses cheveux blanchissaient légèrement aux tempes et de petites rides fines couraient autour des yeux. Mais ses traits, burinés par le soleil, gardaient un air solide. Elle ne put s'empêcher de penser que son père ressemblerait à ça, quelques années en moins.
Le regard bleu glacier était toujours aussi pénétrant et Chris sourit à nouveau en se souvenant que sa tante Maguy n'aimait pas quand son mari emmenait de jeunes demoiselles en excursion. " Il les fait toutes craquer avec ces yeux-là , c'est comme ça qu'il m'a eue moi. " répétait-elle sans arrêt.
Mais Pierre n'était pas homme à courir les femmes. Il disait souvent, d'un ton très sérieux, qu'il avait déjà assez de soucis avec la sienne pour devoir en supporter encore une autre. Leur couple semblait aussi mal assorti que des chaussettes de couleur différentes, mais finalement ils s'entendaient à merveille.
Chris sortit de sa rêverie quand sa tante surgit de la cuisine, avec le café qu'elle déposa sur la table basse.
" Buvez-le sans moi. Je vais terminer ma vaisselle. " dit-elle en essuyant ses mains contre son tablier. Chris fit mine de se lever.
" Attends, je vais t'aider, tante Maguy. "
" Non, non, pas question. Reste avec ton oncle, maintenant que tu es là . J'en ai pour dix minutes. " Elle s'engouffra à nouveau dans la cuisine et Chris versa le café dans les tasses.
" Tu as fini les travaux du chalet ? " lui demanda son oncle, qui maintenant tirait de longues bouffées odorantes de sa pipe.
" Oui, pratiquement. Ca n'a pas été difficile. L'expérience des chantiers m'a aidée. "
Elle n'était pas surprise que son oncle soit au courant des travaux. Les gens de l'endroit qui avaient livré du matériel lui avaient certainement fait des rapports détaillés autour d'une bonne bouteille de vin. C'était difficile de tenir quoi que ce soit secret par ici.
Son oncle hocha la tête, semblant ne pas vouloir plus de détails.
" Tante Maguy m'a dit que tu te baladais toujours autant ? " poursuivit Chris.
Il prit une gorgée de café avant de répondre.
" De temps à autre. Je suis plus ou moins à la retraite mais ça m'arrive d'accompagner des guides qui emmènent de grands groupes. Le reste du temps, je vais à gauche à droite. Et toi, on va te revoir en montagne ? "
Chris eut une légère moue :
" Trop de touristes pour le moment. "
Une étincelle amusée brilla dans les yeux de son oncle, qui partageait le côté un peu sauvage de la jeune femme.
" Tu connais les endroits moins fréquentés, tu n'as qu'à aller te promener dans ces coins-là . "
" Mmmm. Je ferai peut-être la cabane des Grévards. " répondit Chris, pensive.
(NDA : en langage, montagnard, " faire une cabane " signifie se rendre jusqu'Ã un refuge et y passer la nuit.)
" J'y suis allé la semaine passée, il y avait tout un groupe de bouquetins sur la crête. J'ai même pu m'en approcher de très près. " s'anima son oncle.
Ils poursuivirent leur conversation, l'homme plus âgé trouvant plaisir à partager à nouveau sa passion de la montagne et des animaux avec sa nièce qui comme lui, était intarissable sur le sujet.
Quand son oncle se leva pour regagner le restaurant au sous-sol, Chris saisit les tasses vides et les amena jusqu'à la cuisine où sa tante terminait la vaisselle. Elle prit une serviette et l'aida à essuyer les derniers ustensiles qui s'égouttaient sur le bord de l'évier.
" Ton oncle est descendu ? " s'enquit sa tante. Elle soupira bruyamment quand Chris approuva.
" Il se sent un peu seul. Tu sais que ses amis ne viennent pas trop le voir pendant l'été. "
Chris hocha la tête :
" Oui, je me souviens. "
Les amis de Pierre Fenestraz, tous guides ou montagnards, avaient pour habitude de passer leurs soirées au restaurant, autour d'un jeu de cartes ou d'une bouteille. Mais durant l'été, ils avaient moins de temps et surtout, n'aimaient pas trop se mélanger aux touristes qui fréquentaient l'établissement.
En fait, le restaurant appartenait à Maguy et c'était elle, la " patronne ", son mari n'ayant jamais abandonné son métier de guide. Ils avaient beaucoup travaillé tous les deux, dépensant leur énergie dans leur profession afin certainement de combler un vide, l'absence d'un enfant.
" Mais ils m'ont eue, moi " songea Chris. Elle avait passé toutes ses vacances chez eux depuis l'âge de sept ans et elle se souvenait très bien combien c'était difficile de repartir pour Londres. Une fois, elle s'était même cachée dans une des granges à foin au haut de la station, y passant une nuit entière, pour rentrer toute fière au matin, pensant que puisqu'elle avait raté l'avion, on ne pourrait pas la renvoyer en Angleterre.
Semblant lire dans ses pensées, sa tante lui posa la question habituelle, à laquelle elle n'échappait jamais quand elle revenait ici :
" Comment va ta mère ? "
Chris haussa les épaules.
" Aucune idée. Je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis… " Elle réfléchit.
" Deux ans, je pense. "
Elle avait prononcé cela d'un ton froid, tout ce qui touchait de près ou de loin à sa mère, ne l'atteignant plus guère.
Sa tante soupira, mais n'insista pas.
" Je vais reprendre un café, tu en veux ? "
Chris hocha la tête affirmativement et elles s'installèrent à la grande table de bois, la jeune femme comprenant qu'elle n'éviterait pas une conversation dite " sérieuse ". Mais elle s'y attendait en venant ici et elle avait pris justement du temps pour se préparer à ça. Elle savait que son oncle n'effleurerait jamais le sujet, à moins qu'elle-même ne l'y invite. Mais pas sa tante Maguy. Cette dernière avait dû être malade d'inquiétude et Chris se devait de la rassurer.
" Ecoute, Crissie, je n'ai pas besoin que tu me racontes tout ce qui t'est arrivé, mais dis-moi comment tu vas. Comment tu vas vraiment. "
Sa tante posa sa main sur la sienne avec affection et Chris lui sourit:
" Je vais mieux, je te l'ai dit. "
Elle prit une longue inspiration. Allons, sois honnête avec elle et avec toi-même, ma vieille.
" Mais c'est dur, tante Maguy. Je crois qu'il faudra beaucoup de temps pour je me remette de ce qui s'est passé. "
Sa tante lui serra la main en souriant :
" Le temps guérit toutes les blessures, tu verras. "
Elle baissa la tête et posa son doigt sur la cicatrice qui naissait dans le creux du coude.
" Et ça, ça partira ? "
" Pas complètement, mais ça va encore s'estomper. "
" Mmmm, c'est une bonne chose. Tant mieux. " conclut la femme plus âgée avec sérieux. Elle semblait sur le point de dire autre chose, quand un miaulement s'échappa du coin de la pièce.
" Tu as un nouveau chat ? " demanda Chris heureuse de pouvoir détourner la conversation. Caramel, le vieux matou de la maison, était mort de vieillesse plusieurs années auparavant et Maguy avait clamé haut et fort qu'elle n'en voudrait jamais un autre.
" C'est ton oncle qui me l'a ramenée à la fin de l'hiver. La pauvre bête a dû être abandonnée, elle était d'une maigreur, tu aurais vu ça ! " s'exclama-t-elle. " Elle est gentille comme tout, mais je ne sais pas ce que je vais faire des chatons qui restent. Elle en a eu cinq, figure-toi. "
" Des chatons ? "
Chris se leva et s'approcha du panier qui était déposé à même le sol sous la fenêtre. Une chatte tigrée noire et blanche s'y étirait en bâillant et la jeune femme découvrit entre ses pattes deux boules de poils, l'une totalement noire et l'autre pratiquement semblable à sa mère.
Elle prit délicatement le chaton tigré dans ses bras et l'observa pensivement.
" Tiens, tu pourrais en emmener un. Il te tiendrait compagnie. " lança sa tante par-dessus son épaule.
Chris gratouilla l'oreille du chaton qui entrouvrit les yeux et se mit à ronronner avec application. La jeune femme esquissa un sourire :
" Ils sont sevrés ? " demanda-t-elle en se retournant vers sa tante.
" Oui, bien sûr. Ils ont presque trois mois. Allez, Crissie, débarasse-moi de celui-là d'accord ? "
Chris reposa la petite bête entre les pattes de sa maman qui entreprit de la lécher furieusement.
" Non, tante Maguy, j'aime les animaux, mais je ne suis pas assez souvent chez moi, ce chat serait malheureux. "
Devant la mine désappointée de sa tante, elle sourit malicieusement :
" Mais je connais quelqu'un chez qui ce chaton sera très heureux. Tu as un carton ou une boîte que je puisse l'emmener dans ma voiture sans qu' il fasse des dégâts ? "
Sa tante eut un large sourire :
" Bien sûr, je vais te trouver ça. Tu es sûre, tu ne veux pas l'autre ? Et la personne que tu connais n'en voudrait pas deux par hasard ? "
Chris hocha la tête négativement.
J'espère surtout qu'elle acceptera celui-ci. Sinon, je vais l'avoir sur les bras.
*********
Comments (0)
You don't have permission to comment on this page.