REFUGES
QUATRIEME PARTIE
25 juillet
Ma mère m'a à nouveau rendu visite il y a quelques jours. Elle n'est pas restée très longtemps, heureusement. Ses " affaires " comme elle aime les nommer ne pouvant pas attendre selon elle.
Chaque fois que l'on se voit, j'essaie de faire des efforts. J'essaie vraiment. Mais quelque chose s'est cassé définitivement entre nous il y a deux ans. Notre relation mère-fille ne tenait qu'à un fil ténu et il n'y a pas résisté. Je sais qu'elle a souffert et que toutes ces choses qu'elle m'a dites n'étaient dictées que pas sa douleur. Mais je ne pourrai jamais les oublier. Jamais.
Juliette posa le stylo et ferma son journal. Elle passa les mains sur son visage comme pour en effacer la fatigue et sentit soudain une petite langue râpeuse lui effleurer le poignet.
" Oh, viens là , fifille. " sourit-elle en attrapant le chaton pour le serrer tout contre elle.
" Et ne me regarde pas comme ça. Tu es une fille. Chris me l'a affirmé. "
Deux semaines auparavant, Juliette avait trouvé la petite bête profondément endormie au fond d'un carton garni de vieux chiffons, déposé devant sa porte. On avait pris soin de fermer la barrière d'accès à la véranda afin que le chaton ne puisse partir en exploration. Epinglé sur le carton, il y avait un mot écrit à la main :
" Jeune chaton, bien sous tous rapports, propre et affectueux, cherche une maîtresse gentille, aimable et consciencieuse qui n'oubliera pas de le nourrir deux fois par jour… au moins.
Je crois que vous devriez faire l'affaire. Chris. "
Juliette, très touchée par ce geste, et déjà complètement sous le charme de la petite bête, s'était empressée d'aller remercier sa voisine.
Depuis, elles s'étaient croisées plusieurs fois dans la forêt et Chris était venue un soir lui montrer les photos des renardeaux et lui avait même fait cadeau de deux clichés.
En remerciement, Juliette l'avait invitée à manger chez elle ce soir. Elle se sentait étrangement à l'aise avec sa voisine aux cheveux sombres.
Elle avait aimé les courtes conversations qu'elles avaient échangées et était certaine qu'elles allaient se trouver des points communs.
C'est peut-être simplement que j'en ai marre d'être seule. songea-t-elle tout en branchant son ordinateur.
Mais au fond d'elle-même, elle sentait que cette Chris, si énigmatique soit-elle, pourrait bien devenir une amie.
Près de l'écran était déposée une vingtaine de feuilles qu'elle effleura pensivement du doigt. Plusieurs soirs auparavant, une idée avait soudain germé dans son esprit et elle avait jeté quelques lignes sur le papier, sans vraiment y penser. Ces quelques lignes s'étaient transformées en plusieurs pages qu'elle n'avait pas jetées. Et elle avait envie de continuer.
Peut-être bien que je suis au bout du tunnel. pensa-t-elle encore avant de se remettre à taper sur le clavier.
" Elles sont pas mal du tout, ces photos. "
" Pas mal, seulement ? Merci du compliment. Michel. "
" Oh, tu comprends bien ce que je veux dire."
Chris observa son ami qui continuait de regarder avec intérêt les nombreux clichés qu'elle avait pris depuis qu'elle avait emménagé.
Il vieillit, et moi aussi. Songea-t-elle avec un brin de nostalgie. En souriant, elle remarqua qu'il avait abandonné la barbe touffue qu'il avait portée pendant plusieurs années et qui lui donnait une allure d'homme des bois. Elle considérait Michel comme un de ses meilleurs amis, voire le seul. Ils avaient fait connaissance à l'école de photographes et étaient rapidement devenus inséparables. Fervents défenseurs de l'écologie, ils avaient défilé ensemble pour la sauvegarde des forêts d'Amazonie, s'étaient enchaîné aux arbres menacés par la création d'une piste de ski et avaient songé à rallier Greenpeace, projet qu'ils avaient fini par abandonner à cause de l'extrémisme de cet organisme.
Leurs chemins avaient divergé par la suite mais ils avaient toujours gardé le contact.
Michel était la seule personne qu'elle avait acceptée dans sa chambre d'hôpital et sa présence apaisante l'avait aidée à surmonter les premiers jours et la douleur physique et morale. C'est lui aussi qui l'avait encouragée à revenir ici
Il y avait quelques années, Michel avait créé un journal naturalier qui, sans faire concurrence aux magasines à grand tirage, jouissait maintenant d'une bonne réputation. Le journal était spécialisé plutôt dans la faune et la flore d'Europe, et Chris l'avait donc appelé pour lui soumettre son projet de reportages mensuels.
Malgré qu'il soit devenu un P.D.G., Michel n'en avait pas vraiment adopté les attitudes. Chris ne l'avait jamais vu porter de complet-cravate et il lui arrivait encore de se rendre lui-même sur le terrain pour effectuer des reportages. Il affectionnait toujours les mêmes amples chemises à carreaux qui faisaient paraître ses épaules encore plus larges.
" Bon, j'achète. " Il avait relevé la tête, interrompant les pensées de la jeune femme.
" C'est-Ã -dire ? "
" J'achète ton idée et tout ce qui va avec. Mais cela veut dire que je commencerai à éditer en mai de l'an prochain, puisqu'il te faut de l'avance pour prendre toutes tes photos. "
Chris hocha la tête en grimaçant. " Oui, j'y ai pensé. Malheureusement, je n'ai pas de clichés en réserve, en tout cas pas de la faune d'ici. "
Michel fit un geste apaisant de la main :
" Ne t'inquiète pas, je te ferai une bonne avance, ce n'est pas un problème. "
Chris haussa un sourcil ironique :
" Ca n'en est pas un pour moi non plus, j'ai de l'argent de côté tu sais. "
Michel hocha la tête d'un air entendu :
" Chrissie, la reine des économies. "
Ils se sourirent, complices. Puis Michel reprit :
" Pour les textes, on verra plus tard. Je te mettrai en relation avec quelques reporters qui ont déjà travaillé pour moi. Tu devrais réussir à trouver une personne que tu n'étriperas pas après quinze minutes. "
Chris ne répondit pas à la provocation. C'est vrai qu'elle était réputée pour son exigence envers ses collaborateurs, mais elle-même estimait que ce qu'ils prenaient pour de la tyrannie était tout simplement de la conscience professionnelle. Elle s'était toutefois bien entendue avec Jenny et leur collaboration houleuse du début s'était transformée finalement en compréhension mutuelle puis en amitié.
Mais Jenny ne travaillera plus jamais avec toi.
Cette pensée la traversa avec une fulgurante et soudaine acuité. Michel comprit et posa simplement sa main sur la sienne, sans rien dire, parce qu'il n'y avait rien à dire.
Puis il poursuivit, changeant de sujet :
" Je crois qu'une visite à ta tante s'impose. Si elle apprend que je suis passé ici sans aller la voir, elle en fera une maladie. "
Chris roula des yeux en soupirant :
" Je ne sais pas si c'est vraiment une bonne idée. Elle pense toujours que nous sommes fiancés, tu sais. "
Michel éclata de rire :
" Mais non, elle a dû se faire une raison. Qui voudrait de toi, de toute façon ? Tu ne sais pas cuisiner, ni recoudre des chaussettes, ce que ma future femme devra obligatoirement savoir faire. "
Pour toute réponse, Chris lui tira la langue.
Michel se leva en jetant un regard admiratif autour de lui.
" Par contre, si tu abandonnes la photo un jour, ton chemin est tout tracé dans le bâtiment. Tu as vraiment bien arrangé cet endroit. "
Chris se leva elle aussi en haussant les épaules. Près de Michel, elle se sentait toujours bizarre, car il mesurait 10 centimètres de plus qu'elle. D'habitude, elle était plus grande que la plupart des gens qu'elle côtoyait, et ça lui donnait un sentiment non pas de supériorité, mais de confiance tranquille.
" Ce n'était pas compliqué, il n'y avait finalement pas grand-chose à faire. Viens, allons prendre un verre aux Ormeaux. Avec un peu de chance, oncle Pierre sera là aussi. "
Quelques heures plus tard, Chris traversait le pré, une bouteille de vin sous un bras et un panier de cerises dans l'autre.
Elle avait revêtu un jean noir dans lequel elle avait passé une chemise d'homme blanche dont elle avait roulé les manches jusqu'aux coudes. Un bandana bleu était noué autour de son cou et elle avait attaché ses cheveux en arrière. Sur ses épaules était jeté un pull de coton, bleu lui aussi.
Elle se sentait d'humeur légère. Elle avait passé un très bon moment aux Ormeaux et Michel était reparti croulant sous plusieurs caisses de fruits et légumes divers, tante Maguy l'ayant trouvé " pâlichon ".
Elle sourit en pensant à la carrure impressionnante de son ami, qui semblait se jouer de toutes les maladies. Quand elle l'avait présenté à sa tante, plusieurs années auparavant, celle-ci l'avait tout de suite adopté, le considérant pratiquement comme son fils. Michel avait pris l'habitude de venir passer des week-ends chez son oncle et sa tante, même et surtout quand Chris se trouvait en reportage à l'autre bout de la Terre. Il faisait partie de la famille en quelque sorte.
Il les avait quittés avec la promesse de revenir les voir en automne.
Chris stoppa quelques instants devant la petite porte de la véranda. L'invitation de Juliette l'avait un peu surprise mais elle avait accepté tout de suite. Elle se sentait à l'aise avec sa jeune voisine, qui semblait être une personne intelligente, plutôt franche et avec un certain sens de l'humour, des qualités indispensables à ses yeux.
Elle songea brièvement à la décision qu'elle avait prise en sortant de l'hôpital : ne plus voir personne et vivre cachée du reste du monde. Pour se protéger.
Elle avait tenu bon pendant très longtemps, trop longtemps sans doute. Le fait de revenir vivre dans cet endroit qu'elle aimait avait certainement aidé à abaisser les barrières qu'elle avait dressées entre elle et les autres depuis plus d'une année.
Elle avait envie de mieux connaître cette Juliette et avait l'étrange sentiment de l'avoir déjà rencontrée.
Peut-être qu'elle a passé des vacances ici quand elle était plus jeune. Son visage m'est vraiment familier.
Elle s'approcha de la fenêtre entrouverte de la cuisine, qui donnait sur un côté de la véranda et aperçut Juliette, vêtue d'un tablier, penchée sur la cuisinière.
Chris frappa quelques coups contre le carreau et la jeune femme blonde, surprise, leva la tête en sursautant. Un sourire éclaira ses traits :
" Bonsoir. Entrez, c'est ouvert. " s'exclama-t-elle.
Chris pénétra dans le chalet et tendit la bouteille et le panier de fruits à Juliette qui l'attendait sur le seuil de la cuisine.
"J'ai pensé que des produits du pays vous feraient plaisir. " lui dit-elle.
Une lueur de plaisir joyeux passa dans le regard émeraude.
" Et comment. J'adore les cerises. Merci beaucoup. Il ne fallait pas. "
Puis de la main, elle indiqua le salon à Chris.
" Installez-vous, j'en ai pour deux minutes."
La grande femme acquiesça d'un signe de tête. Juliette avait dressé une petite table carrée au milieu de la pièce et l'avait recouverte d'une nappe en tissu de style provençal. Les assiettes bleu roi, en terre cuite, devaient elles aussi provenir de cette région.
Sur la petite table de bois près du canapé étaient disposés quelques amuse-gueule ainsi qu'une bougie qui répandait une douce odeur que Chris ne parvint pas à définir mais qui sentait bon.
Elle se rapprocha de la bibliothèque et étudia de plus près les livres qui s'y trouvaient, à première vue rangés sans ordre logique.
Elle y remarqua plusieurs ouvrages de poésie, des romans policiers et de science-fiction ainsi que quelques livres de cuisine.
Sur l'étagère du bas s'entassaient une collection de bandes dessinées de divers auteurs et des albums de photos de différentes épaisseurs.
Coincés au milieu, elle distingua deux livres plus petits. Elle en saisit un et l'étudia de plus près. Sur la couverture, blanche et très sobre, un titre : " Presque rien sur presque tout. " En dessous : " Contes et nouvelles de Juliette Saulier. "
" Vous ne les avez pas trouvés à la librairie d'Etrayaz, j'en suis sûre. "
Chris eut un léger sursaut et se retourna. Juliette avait ôté son tablier. Elle portait un large pantalon de coton bleu foncé surmonté d'un pull à manches courtes en tissu écru qui laissait apparaître le bas de son ventre, révélant une petite fraction de peau légèrement hâlée.
Elle portait deux verres contenant une boisson à la couleur rosée qu'elle déposa sur la table basse.
Chris replaça les livres entre les albums avant de répondre :
" Non, effectivement, mais j'ai dit à la libraire de les commander en plusieurs exemplaires et que ça ferait un tabac."
Juliette eut un petit rire. " Je devrais peut-être songer à vous engager comme agent, vous avez l'air efficace. "
Chris haussa légèrement les épaules. " Pénélope a été facile à convaincre. En fait, elle ne connaît rien à la littérature, c'est son père qui était libraire. Elle a repris le magasin il y a quelques années, quand il est décédé. "
Juliette fronça les sourcils.
" Oh, je ne savais pas ça. "
Elles s'assirent sur le canapé côte à côte et la jeune blonde présenta la boisson à Juliette :
" C'est un cocktail de ma composition. Interdiction de m'en demander la recette. J'espère que vous aimerez. "
Chris en prit une gorgée et eut un hochement de tête approbateur.
" C'est très bon. Mais depuis que je vous connais, je n'ai pu qu'apprécier vos talents culinaires. Je suis sûre que je ne serai pas déçue ce soir. " dit-elle plus chaleureusement qu'elle ne l'aurait souhaité. Elle remarqua la rougeur discrète mais évidente qui vint colorer les pommettes de son hôtesse.
Doucement, Chrissie. A quoi tu joues là ? se surprit-elle, sentant un côté d'elle-même , oublié depuis pas mal de temps, remonter à la surface.
Juliette avait saisi un amuse-gueule et croqué dedans, tentant de masquer son embarras soudain.
Elle se trouvait bizarrement intimidée par sa voisine, ce qui la rendait encore plus curieuse à son sujet. Son regard glissa à nouveau sur la cicatrice dans le cou, presque invisible pourtant. Reposant son verre sur la table, elle reprit :
" Alors comme ça, la libraire vous parle ? Vous avez de la chance ou alors, vous savez vous y prendre. Moi, depuis deux ans, c'est à peine si j'arrive à lui arracher un bonjour. Pourtant, je vais y acheter mes journaux toutes les semaines. "
Un large sourire apparut sur le visage anguleux en face d'elle.
" Disons que le fait de lui avoir tiré ses nattes aussi souvent dans le passé me donne le droit à plus qu'un bonjour. "
Un étonnement évident se lut dans le regard de Juliette.
" Ah, mais alors , vous la connaissez ? " Chris acquiesça d'un hochement de tête.
" Si je comprends bien, vous êtes bien moins étrangère à cette région que moi. Vous êtes née ici, c'est ça ? "
Juliette avait oublié son embarras passager et ne cachait plus sa curiosité.
" Mon père était originaire d'Etrayaz. Il a connu ma mère lors d'une randonnée en montagne. Il était guide. Je suis née ici effectivement et j'y ai passé les premières années de ma vie, puis toutes mes vacances scolaires. "
La jeune blonde remarqua que les traits de Chris s'étaient un peu durcis pendant qu'elle parlait.
" Ah, cela explique que vous connaissiez si bien cette région. "
Chris hocha la tête et reposa son verre vide sur la table.
" Et vous, comment êtes-vous arrivée jusque dans ces montagnes ? "
" Oh, complètement par hasard. J'avais envie de quitter la ville en fait. Et disons que j'ai " craqué " pour cet endroit. Je ne le regrette pas, je m'y plais vraiment. "
Elle pointa le verre du doigt.
" Vous voulez un autre verre ? "
" Non merci. Je ne sais pas ce que vous avez mis là -dedans, mais je crois que c'est un genre de boisson dont il ne faut pas abuser. "
Juliette sourit, une lueur malicieuse faisant briller ses yeux clairs.
" Disons que c'est un apéritif un peu corsé. "
" Il en faut plus pour me saouler, si c'était votre intention. " répliqua Chris d'un ton volontairement plus froid, qui fit son effet sur la jeune blonde.
" Non, bien sûr que non. " se défendit-elle en levant ses paumes devant elle. Mais le regard amusé qu'elle rencontra lui dit clairement que Chris plaisantait. Elle se leva et sourit :
" Ok, eh bien, si vos jambes ne sont pas trop en coton, nous pouvons passer à table. Je reviens tout de suite. "
Elle revint quelques minutes plus tard avec l'entrée, consistant en un carpaccio de poisson qu'elle avait joliment arrangé en forme d'étoile sur les assiettes.
" J'espère que vous aimez le poisson. " s'inquiéta-t-elle soudainement mais elle fut rassurée par le hochement de tête affirmatif de Chris.
Après quelques bouchées, la conversation reprit avec naturel et se poursuivit tout au long du repas. Elles parlèrent de la région, Juliette ayant fait quelques randonnées durant les étés précédents.
" J'aime vraiment me balader en montagne mais j'hésite toujours à partir toute seule. Je sais que ce n'est pas très prudent. Alors, je me contente de promenades plus courtes. "
" Vous devriez vous inscrire au Club Alpin. Ils organisent des randonnées durant tout l'été pour leurs membres. "
La jeune femme fit une grimace.
" Oui, je sais, j'ai essayé. "
Chris haussa un sourcil interrogateur.
" Pas une bonne expérience ? "
Juliette eut un sourire un peu piteux.
" Disons que tant qu'à faire, je préfère être seule que mal accompagnée. "
Chris sourit, songeant que la jeune femme avait dû tomber sur un groupe particulièrement mal assorti. Elle savait par expérience que partir deux jours avec des gens ne se connaissant absolument pas pouvait se révéler un vrai désastre.
Juliette se leva.
" Je pense que nous pourrions prendre le café sur la véranda, si cela vous tente. Il ne fait pas froid du tout ce soir. "
Chris approuva et saisit son pull qu'elle avait déposé sur le dos du divan.
Elle sortit et s'appuya sur la barrière quelques instants en attendant que Juliette apporte le café. Elle contempla le ciel pas encore totalement noir où apparaissaient pourtant les premières étoiles. Elle étira ses membres un peu engourdis d'être restés dans la même position tout au long du repas et songea que, hormis la visite chez son oncle, c'était la première soirée qu'elle passait ailleurs qu'au chalet.
Et en bonne compagnie en plus. Je crois que je l'aime bien cette Juliette, et le plus bizarre, c'est qu'elle a l'air de me trouver sympathique.
Chris savait très bien que son côté un peu sauvage au premier abord pouvait rebuter les gens qui ne la connaissaient pas. Elle n'avait jamais fait beaucoup d'efforts dans ce sens, estimant plus honnête de montrer dès le départ sa vraie nature plutôt que de tricher en voulant paraître ce qu'elle n'était pas.
Ses réflexions furent interrompues par un bruit derrière elle. Juliette déposait un plateau sur la grande table de bois, ainsi qu'une bougie odorante afin d'éloigner les moustiques et les papillons de nuit attirés par la lumière de la lampe placée juste en dessus. Elle avait passé elle aussi un léger pull de coton sur sa tenue. Chris vint s'asseoir et poussa un long soupir.
" Ca faisait bien longtemps que je n'avais pas aussi bien mangé. J'ai vraiment apprécié. "
Juliette lui sourit, tout en servant le café.
" Tant mieux. Quant à moi, cela faisait bien longtemps que je n'avais plus cuisiné et je suis heureuse de ne pas avoir perdu la main. "
" Malheureusement, je ne pourrai pas vous rendre la pareille. " répliqua Chris. " Le seul plat que je prépare plus ou moins convenablement, ce sont les œufs brouillés, et la plupart du temps, je les laisse brûler. "
Elle prit une gorgée de café et poursuivit :
" Par contre, je pourrais vous emmener faire une cabane, si ça vous dit. Ma compagnie devrait être plus agréable qu'un groupe de marcheurs citadins recouverts de crème solaire et armés de piolets de supermarchés. "
Juliette éclata de rire, provoquant chez Chris un étrange sursaut de plaisir au creux de l'estomac.
" C'est exactement ça ! " s'exclama la jeune femme. " L'image est parfaite. "
" Alors, ça vous tente ? "
La jeune femme hocha vigoureusement la tête.
" Et comment. Ce serait super, vraiment. Mais ne vous sentez pas obligée de m'emmener. "
Chris sourit malicieusement.
" En fait, c'est intéressé. Vous pourrez m'aider à porter mon équipement photo qui est passablement lourd. "
Elles continuèrent à converser pendant un long moment tandis que la lune faisait son apparition derrière les montagnes et montait lentement dans le ciel. Quand Chris prit congé de Juliette, elle lui proposa de se retrouver le surlendemain.
" Je passerai vous prendre ici vers 7 heures. Vous êtes équipée pour la marche ? "
" Oui, bien sûr, j'ai tout ce qu'il faut. Je m'occupe du pique-nique si vous voulez. "
Chris lui fit un clin d'œil.
" Bonne idée si vous voulez manger correctement. "
" D'accord. Eh bien, Ã dans deux jours alors ? "
" Ca marche. Merci encore pour le repas. "
La grande femme s'éloignait quand Juliette, prise d'une impulsion subite l'appela.
" Chris ? "
Cette dernière revint sur ses pas, une note interrogative dans le regard.
" Je me demandais si nous…. Enfin, je me disais qu'on pourrait…. "hésita Juliette, alors que les yeux bleus tombaient directement dans les siens.
" Se dire tu. " finit-elle dans un souffle.
Le visage de Chris s'éclaira.
" Bonne idée. Je crois qu'on se connaît assez maintenant pour le faire. Et puis, quand tu me dis vous, j'ai l'impression d'avoir soudain dix ans de plus. Remarque, je les ai certainement. "
Juliette pouffa.
" Ca m'étonnerait. Quel … "
Mais Chris s'était éloignée déjà et sa silhouette s'estompa dans la nuit. Juliette attendit que la lumière apparaisse dans le chalet en face d'elle, avant de rentrer.
Je crois que je me suis fait une nouvelle amie. Et… ça fait du bien. "
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