REFUGES
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SIXIEME PARTIE
Chris essuya ses mains sur son vieux short en jean, y laissant de longues traces violettes. Elle jeta un œil vers le seau posé près d'elle et constata qu'il était rempli à moitié. En soupirant, elle posa ses mains sur ses hanches et s'étira en arrière pour soulager son dos quelque peu douloureux. Elle avait passé pratiquement tout l'après-midi à cueillir des mûres sauvages qu'elle avait découvertes en quantité au hasard d'une de ses randonnées en forêt. Elle avait attendu que les baies soient bien mûres, revenant plusieurs fois sur les lieux pour être sûre de les cueillir au bon moment.
En temps habituel, elle en aurait simplement dégusté quelques-unes sur place et peut-être emporté un petit panier chez sa tante. Mais elle avait remarqué que Juliette aimait beaucoup les fruits rouges tels que framboises, cerises et airelles.
Je suis sûre que ça lui fera plaisir. songea-t-elle en empoignant le seau et elle rejoignit le sentier en traversant les taillis.
Les deux jeunes femmes étaient devenues amies très vite. Chris n'était pourtant pas une personne qui se liait facilement. De nature méfiante, il lui fallait du temps pour juger les gens qui l'entouraient et se faire une idée de leur personnalité.
Elle avait été étrangement vite à l'aise avec sa voisine.
Chris pouvait compter ses vrais amis sur les doigts d'une seule main et tous étaient des hommes. A cette pensée, elle eut un petit sourire narquois. En un sens, les femmes étaient beaucoup plus compliquées que les hommes, avec qui, une fois qu'ils avaient compris qu'il était inutile de tenter de la séduire, s'établissaient des rapports de camaraderie et de complicité.
Elle avait eu des maîtresses, mais pas d'amies. Jamais.
Et cette amitié naissante avec Juliette avait été totalement inattendue.
Depuis leur randonnée en montagne qui s'était finalement terminée autour d'une fondue aux Ormeaux, elles s'étaient revues plusieurs fois et Chris avait découvert avec étonnement qu'elle avait envie de passer du temps avec Juliette, alors que quelques mois auparavant, elle fuyait toutes les occasions de rencontres avec la gent humaine.
Je ne devrais pas en faire toute une histoire. Laissons venir les choses pour une fois, même si j'ai l'impression qu'elles m'échappent quelque peu.
Elle déboucha de la forêt et leva les yeux vers le ciel où quelques cirrus minces et très blancs ne suffisaient pas à masquer le soleil brûlant de cette fin de mois d'août.
Il n'est pas prêt de pleuvoir. songea la grande femme en traversant le pré en direction du chalet de Juliette.
Le temps était beau depuis plus de quinze jours et Chris guettait chaque soir les orages, désirant prendre des clichés de paysages montagnards sous la pluie.
Perdue dans ses pensées, elle ne se rendit compte de la présence d'une autre voiture devant le chalet qu'à quelques mètres de celui-ci. Elle regarda vers la véranda en jurant intérieurement, apercevant Juliette debout près de la barrière, un sourire aux lèvres.
Impossible de faire demi-tour.
Elle n'avait pas envie de faire des politesses à qui que ce soit et se sentit déçue de ne pas pouvoir simplement offrir ses fruits à sa jeune voisine et s'asseoir avec elle pour boire un thé glacé.
Elle gravit néanmoins les marches de la véranda et déposa son seau devant la jeune blonde.
" Salut. Je t'ai apporté quelques mûres. "
Le sourire de Juliette s'agrandit.
" Hé, c'est gentil, merci beaucoup. Mais c'est plus que quelques-unes. " Chris haussa les épaules, tout en jetant un œil par-dessus l'épaule de Juliette, apercevant une femme assise à la table de bois au fond de la véranda. Juliette posa légèrement sa main sous son coude et la tira gentiment vers l'avant.
" Viens, je vais te présenter ma mère. " murmura-t-elle vraisemblablement à contrecœur.
Elles approchèrent de la table et Chris jaugea rapidement la personne assise en face d'elle. La femme devait avoir un peu plus de cinquante ans, pas loin des soixante même, mais essayait par tous les moyens de ne pas faire son âge. Ses cheveux, complètement roux, mais de toute évidence teints encadraient un visage aux traits anguleux et au nez busqué, qui lui donnait un profil d'oiseau de proie. Elle était vêtue d'un tailleur strict mais chic, en lin à peine chiffonné et une mallette en cuir était posée sur le sol près d'elle.
" Maman, je te présente Chris Fenestraz. C'est ma voisine la plus proche. Chris, ma mère, Suzanne Saulier. "
Pourquoi Juliette semble-t-elle si tendue ?
Chris serra la main sèche que la femme lui tendit et attendit que celle-ci ait fini de l'inspecter des pieds à la tête d'un air inquisiteur.
" Tu prends un café avec nous Chris ? " interrogea Juliette.
" Non, merci. Je crois que j'ai surtout besoin d'une douche. Je suis en balade depuis ce matin. "
En fait, je dois avoir l'air d'une sauvage. songea-t-elle, jetant un regard furtif à son jean tâché.
" Chris est photographe animalière. " lança Juliette à sa mère. Cette dernière fixa la grande femme d'un regard acéré.
" Un métier peu courant pour une femme. " laissa-t-elle tomber plutôt froidement.
Je suis sûre que j'ai raison. Juliette a été adoptée. Cette femme n'a rien de commun avec elle.
Chris plongea ses yeux droit dans ceux de la femme, durcissant inconsciemment ses traits.
" C'est ce que croient la plupart des gens mal informés. " répondit-elle imperturbable. " En fait, la profession compte autant d'hommes que de femmes. "
Suzanne Saulier fronça les sourcils mais ne dit rien de plus. Chris se retourna vers Juliette qui se tenait toujours droite près de la table.
" Je ne veux pas vous déranger plus et j'ai vraiment l'impression de sentir mauvais. " sourit-elle à la jeune blonde.
Au sens propre comme au figuré, d'ailleurs.
Juliette eut un petit rire.
" Merci pour les mûres. Mais il y en a vraiment trop. Viens les partager avec moi ce soir, tu veux bien ? "
" D'accord. Mais pense à la crème fraîche."
Chris fit un hochement de tête vers la femme, qui n'avait toujours pas bougé.
" Au revoir, Madame Saulier. A une prochaine fois peut-être. "
Mais la mère de Juliette ne prit pas la peine de lui rendre son salut et se pencha pour ouvrir sa mallette.
Peut-être que si je lui dis merde, elle répondra.. se dit Chris tout en sentant monter en elle une pointe d'exaspération. Mais Juliette l'entraînait à nouveau vers la barrière de la véranda. Près de la petite porte, elle plongea ses yeux émeraude dans ceux de Chris, qui put y lire un embarras évident.
" Je t'attends vers neuf heures, d'accord ? "
" Compte sur moi. A ce soir. "
25 août
Ma mère m'a à nouveau proposé de l'argent aujourd'hui. Quel plaisir d'avoir pu lui répondre que je n'en avais pas besoin. Je suis certaine qu'elle a appelé mon éditeur dès qu'elle est partie d'ici. J'imagine que Gérard n'aura pas osé refuser de lui répondre.
Il m'a accordé une très large avance pour les trois nouvelles que je lui ai envoyées, j'en ai donc conclu qu'elles lui plaisaient. Je n'ai plus à me faire de souci pour ma location, je vais pouvoir rester ici encore quelque temps. Et j'ai recommencé à écrire avec régularité et surtout avec plaisir. Je crois que la panne de la feuille blanche est définitivement oubliée
Après le court passage de Chris, j'ai eu droit à un interrogatoire serré, évidemment. Quand donc cessera-t-elle de vouloir gouverner ma vie ? Jamais, je pense.
Je devrais avoir le courage de couper totalement les ponts avec elle. Mais je n'y arrive pas.
Juliette referma le carnet à spirales et le glissa à l'intérieur du tiroir de la table en bois. Puis elle allongea le bras pour caresser la chatte qui était étalée en plein milieu, semblant apprécier la fraîcheur bienvenue du soir tombant. Soudain, ses oreilles se dressèrent et elle tourna la tête en direction du pré. Juliette y aperçut Chris, qui s'approchait d'un pas tranquille.
" Hé, regarde qui arrive. "
Elle se leva pour accueillir Chris, glissant ses pieds nus dans la paire de mules abandonnées sous la table. Elle avait passé une salopette écrue sur un t-shirt vert menthe et elle remonta machinalement une des bretelles qui tombait sur son épaule.
Chris s'était changée et avait revêtu un jean délavé avec un top rouge qui dévoilait ses épaules bronzées.
Quand elle s'approcha, Juliette sentit les effluves de son parfum, mélange épicé et agréable qu'elle reconnaissait maintenant distinctement.
" Salut. "
" Salut. Je t'ai apporté ceci. " Juliette baissa les yeux et reconnut immédiatement un de ses livres de nouvelles.
" J'aimerais bien avoir une dédicace puisque je connais l'auteur. " continua Chris, un brin de malice dans la voix.
Juliette saisit l'ouvrage, soudainement intimidée.
" Oh, tu l'as lu alors ? "
" Bien sûr, l'autre aussi d'ailleurs. En une nuit. "
Elles s'installèrent à la table de bois et Chris caressa la petite chatte qui n'avait toujours pas bougé.
" Et ça t'a endormi, c'est ça ? " sourit Juliette en saisissant le stylo qu'elle avait glissé dans la poche de sa salopette.
" Non, pas exactement. Tu sais, je ne suis pas une grande lectrice, c'est très rare que je finisse un roman, ou même que je le commence, d'ailleurs. "
Juliette soupira intérieurement.
Bon, je suppose qu'elle n'a pas vraiment aimé alors. Mais ce que j'écris ne peut pas plaire à tout le monde.
Elle ouvrit le livre à la première page, éprouvant toujours le même petit choc en lisant son nom juste sous le titre.
" Mais j'ai beaucoup aimé tes nouvelles. "
Juliette leva les yeux, étonnée. Chris avait un ton sérieux et toute trace de malice avait disparu de son regard.
" Il y a une atmosphère très spéciale dans chacune d'elle. Et la fin est toujours surprenante. Ca, ça m'a beaucoup plu. "
La légère déception ressentie par Juliette quelques instants avant disparut instantanément. Elle sentit un large sourire naître sur ses lèvres et ne parvint pas à le retenir.
" Je suis contente que tu aies aimé. Vraiment. " Sentant le rouge monter à ses joues, elle rabaissa les yeux vers le livre et eut un petit rire.
" Par contre, je suis nulle pour les dédicaces, je ne trouve jamais rien. "
" Oh, prends ton temps, je le récupérerai plus tard. "
" Ok. Je vais chercher les mûres. "
Juliette se leva emportant le livre à l'intérieur.
Elle a aimé mon travail. Elle a vraiment aimé. Super ! "
Sans s'en rendre compte, elle se mit à chantonner tout en sortant les fruits de son réfrigérateur. Après le départ de sa mère, elle avait lavé et trié les mûres puis les avaient disposées dans de larges coupes à dessert. Elle les saupoudra de sucre puis les garnit de la crème fraîche préparée en début de soirée.
Le résultat fut accueilli avec enthousiasme par Chris.
" Waow ! Ca c'est ce que j'appelle un dessert. "
Elles le dégustèrent en silence pendant quelques minutes. C'est Chris qui l'interrompit.
" J'ai une proposition à te faire, Juliette. "
La jeune blonde écarquilla les yeux, étonnée.
" Laquelle ? "
" Je t'engage comme cuisinière. " C'était dit avec un tel sérieux que Juliette ne sut d'abord que répondre mais le sourire qui naquit au coin des lèvres de Chris la trahit.
" Ca t'intéresse ? "
" D'accord, mais alors moi, je t'engage comme cueilleuse professionnelle de fruits sauvages. "
Elle prit une autre cuiller de mûres.
" Elles sont excellentes. Où les as-tu trouvées ? "
D'une main, Chris fit le geste de sceller ses lèvres, avec un air de conspirateur.
"Je vois, tu ne révèles pas tes lieux de cueillette. " poursuivit Juliette. "Il y en avait beaucoup. On ne pourra pas toutes les manger, tu sais. "
" Tu crois ? Je suis sûre que tu as envie d'en reprendre. " la taquina Chris.
Juliette secoua la tête. " Non, je crois qu'une coupe me suffira. Mais tu peux en avoir d'autres, si tu veux. "
"Non merci. Je pensais que tu avais offert le reste à ta mère. "
Juliette prit un air faussement offusqué.
" Tu es folle ? Gâcher une si bonne chose ? "
La jeune femme saisit les coupes et se leva.
" Je vais préparer de la confiture avec ce qui reste. Je suis sûre d'en obtenir au moins trois bocaux. Intéressée par un café ? "
Chris accepta et la suivit dans la cuisine, s'appuyant nonchalamment contre le mur, les bras croisés sur la poitrine, tout en observant la jeune blonde. Elle sentait bien que les relations entre la mère et la fille étaient loin d'être parfaites mais elle ne songeait en aucun cas à interroger Juliette à ce sujet. Semblant lire dans ses pensées, la jeune femme lui lança, tout en branchant la cafetière :
" Désolée si ma mère s'est montrée désagréable cet après-midi. Ca n'a rien à voir avec toi, elle est toujours comme ça. "
Chris, qui connaissait les lieux maintenant, sortit deux tasses du placard à côté d'elle.
" Mmmm. Elle était plutôt froide effectivement. Mais moi aussi, je suis comme ça avec les gens que je ne connais pas."
Juliette grimaça. " Peut-être, mais elle, elle garde cette attitude bien après la première rencontre. "
La jeune femme s'assit sur le coin de la table, attendant que le café soit terminé.
" Ce comportement m'a toujours énervée. Déjà , quand nous étions petites, elle posait plein de questions aux amies que nous ramenions à la maison. Tu sais, du genre, qui sont tes parents, que fait ton papa, etc… "
Chris haussa un sourcil, ironique.
" Si c'est pour t'éviter de mauvaises fréquentations, elle a raison, car j'en suis certainement une. "
Le regard émeraude de Juliette se planta dans le sien avec détermination.
" Je suis sûre que non. " affirma-t-elle. Chris sourit face à l'assurance de la jeune femme.
Peut-être que quand tu me connaîtras mieux, tu changeras d'avis.
Elles sortirent avec leurs tasses de café et allèrent s'asseoir derrière le chalet, sur la balancelle récemment acquise par Juliette. Il faisait très clair à cause de la pleine lune qui répandait sa pâle clarté sur tous les alentours. Dans le pré, quelques grillons, trompés par cette lueur étrange, faisaient résonner leur élytres avec insistance.
" Regarde sur le talus. "
La voix basse et un peu rauque fit sursauter Juliette, qui s'était presque assoupie, jouissant du calme et de la douceur de la nuit.
Chris lui indiqua un endroit à quelques mètres sur sa droite où scintillait une faible lumière.
" Oh, un ver luisant. " murmura la jeune femme. " C'est un signe de chance d'en apercevoir, non ? "
Chris se baissa et posa sa tasse vide dans l'herbe.
" Peut-être oui. Tu sais pourquoi ils brillent comme ça ? "
Juliette réfléchit quelques secondes.
" Euh, pour ne pas se faire dévorer par des plus gros qu'eux ? " proposa-t-elle.
Chris eut un petit rire.
" Non, pas tout-à -fait. Les vers luisants sont des insectes et ce que tu vois briller dans l'herbe, ce sont les femelles, qui malheureusement n'ont pas d'ailes. Elles émettent ces feux de position pour que les mâles daignent leur accorder un peu d'attention. "
" Ah bon ? Je ne savais pas que c'était des insectes. Et elles attendent longtemps à briller comme ça ? "
" Aucune idée. Mais en tous les cas, c'est très joli. "
Chris s'étira et croisa ses longues jambes avec contentement.
" J'ai une autre proposition à te faire. Mais plus sérieuse, celle-là . "
" Oh, parce que l'offre précédente ne l'était pas ? " sourit Juliette.
" Ce ne serait pas raisonnable, je crois. Tes bons petits plats seraient très mauvais pour ma ligne. " répondit la grande femme en se tapotant le ventre. " Je pense partir une semaine en montagne et je me demandais si tu avais envie de m'accompagner, " continua-t-elle.
Le visage de Juliette s'éclaira.
" C'est sérieux ? "
" Bien sûr, pourquoi ? Ca n'en n'a pas l'air ? "
" Si, si. Mais je ne voudrais pas te déranger. Tu vas prendre des photos pour tes reportages, c'est ça ? "
Chris approuva d'un signe de tête.
" Un peu de compagnie ne me dérangera pas, bien au contraire. Mais si tu n'es pas intéressée, ce n'est pas grave. "
" Si, bien sûr que je suis intéressée. C'est vraiment gentil à toi de me laisser t'accompagner. Je promets de marcher comme une vraie montagnarde. "
" Ok, on part dans deux jours alors. " conclut Chris.
" Si j'ai bien compris, tu as des frères et sœurs ? " poursuivit-elle.
Elle ne remarqua pas le frisson soudain de Juliette, qui hésita.
" Oui, j'ai…. enfin, j'avais une sœur. "
La jeune femme croisa ses bras autour d'elle et déglutit. Elle n'avait plus parler de Marie depuis longtemps. Même et surtout avec sa mère, c'était un sujet à éviter. Mais elle poursuivit et s'étonna de pouvoir énoncer clairement sa phrase.
" Elle est morte, il y a deux ans. "
Chris laissa passer quelques secondes avant de répondre.
" Oh. Je suis vraiment désolée. Vous étiez proches ? "
Juliette soupira, étrangement heureuse de pouvoir continuer sans que des sanglots viennent l'interrompre, se rendant compte qu'elle pourrait peut-être en parler maintenant, même si tout ne serait pas dit.
" Oui. Nous avions seulement une année de différence. Elle était l'aînée mais on a été élevées pratiquement comme des jumelles. "
" Ca a dû être dur pour toi, j'imagine. " Le ton de Chris était égal à lui-même et Juliette n'y dénota aucune pitié.
" Très dur, oui. Surtout parce que je n'ai pas réussi à la sauver. "
Et Juliette sentit soudain qu'il fallait qu'elle parle, qu'elle explique à quelqu'un ce qui s'était passé exactement cette nuit-là . Cette nuit effroyable qui continuait à hanter ses pires cauchemars.
" Que lui est-il arrivé ? " La voix de Chris avait imperceptiblement tremblé, cette fois et Juliette y lut de l'incertitude.
Non, je ne peux pas. Pas encore. Pas toute l'histoire, en tous cas.
Elle prit une inspiration et pressa ses mains moites l'une contre l'autre. Elle ferma les yeux un instant, cherchant l'image du visage de sa sœur, telle qu'elle l'avait connue plusieurs années auparavant, quand tout allait encore bien.
" Excuse-moi. Je ne voulais pas… Ca ne me regarde pas, après tout. "
Juliette ouvrit les yeux brusquement et se retourna vers Chris, vraisemblablement très mal à l'aise. Prise d'une impulsion subite, Juliette posa sa main sur son poignet.
" Non, ne t'excuse pas. C'est juste que je n'en ai jamais vraiment parlé, parce que…. Parce que je n'en ai pas eu l'occasion, en fait. Je suis venue me réfugier ici après ce qui s'est passé et tu es la première personne avec qui j'ai noué des liens. Et j'ai bien fait parce que j'ai trouvé une amie."
Elle sentit tressaillir le poignet de Chris sous ses doigts et elle retira sa main doucement. En soupirant légèrement, elle s'adossa à nouveau contre la balancelle et laissa son regard se perdre dans le jeu d'ombres et de lumières en face d'elle.
Chris fit de même, tentant de calmer le trouble que venait de jeter en elle les dernières paroles de sa jeune voisine.
" Marie a toujours été quelqu'un d'original, si tu vois ce que je veux dire. Toujours avec des idées bizarres en tête et championne pour se fourrer dans des trucs incroyables. Déjà à l'école, elle avait le chic pour faire ou dire les choses qu'il ne fallait pas, mais elle avait quelque chose en elle qui empêchait qu'on lui en veuille longtemps. Une sorte de charisme, on peut dire ça comme ça. Même ma mère lui pardonnait ses bêtises, c'est tout dire. "
Il y avait une note d'admiration amusée dans la voix de Juliette.
" Elle a stoppé ses études assez rapidement et a trouvé des petits boulots pour pouvoir voyager. C'était ça sa passion, les voyages. Elle est allée un peu partout : en Australie, en Afrique, en Inde, au Pérou. Si elle n'avait pas assez d'argent, ma mère complétait la somme en cachette de mon père. Il trouvait que Marie exagérait et qu'il fallait qu'elle se trouve un travail stable. Ils… ils ne s'entendaient pas très bien, tous les deux. Trop différents pour vraiment se comprendre. "
Comme toi avec ta mère, je parie.
Mais Chris ne dit rien, ne voulant pas interrompre Juliette qui continua, semblant presque se parler à elle-même.
" Tout a vraiment changé quand Marie est rentrée de Grèce. Oui, c'est depuis ce dernier voyage que je l'ai vue se transformer. Au début, j'ai cru qu'elle se droguait. Je savais qu'elle fumait des trucs. On en avait parlé et elle m'avait dit en riant que ce n'était que du cannabis et que ça ne faisait de mal à personne. J'avais peur qu'elle ne passe à quelque chose de plus dangereux, tu comprends ? "
" Et c'est ce qu'elle a fait ? " demanda Chris d'un ton neutre, tournant son regard vers le profil de Juliette, dont les traits lui parurent très pâles sous la clarté lunaire.
" Non, mais j'aurais préféré ça. Parce que dans ce cas, j'aurais pu l'aider, la faire soigner et désintoxiquer. "
Juliette soupira et laissa sa tête tomber en arrière contre le coussin de la balancelle, ses cheveux blonds venant voiler un instant son regard. Elle les repoussa lentement de la main et resta ainsi un moment avant de se redresser et poursuivre son récit.
" Elle est entrée dans une secte. " Elle jeta ses mots avec dégoût et Chris vit tout son corps se raidir alors que ses poings se serraient sur ses genoux.
" Pas une secte vraiment connue. Un petit groupe de dingues qui croyaient à la survivance d'un dieu de leur invention. " La colère grondait maintenant dans la voix de la jeune femme.
" Ils ont réussi à l'embrigader dans leur folie et rien de ce que j'ai pu lui dire ne l'a fait changer d'avis. Ils lui ont tellement monté la tête que personne ne pouvait lui faire entendre raison. "
Ses épaules s'affaissèrent. Elle termina dans un murmure.
" Même pas moi. "
Chris hésita.
Elle se sent responsable de sa mort. Bon sang, qu'est-ce que je peux lui dire, moi ? Je suis la dernière à pouvoir parler de ça.. "
" C'est ce que font les sectes, tu sais. Leurs lavages de cerveau sont réputés. " finit-elle par dire avec lenteur.
Juliette leva les yeux vers elle et Chris aperçut les larmes qui pointaient derrière le regard voilé d'émotion.
" Je n'ai pas réussi à la sauver. Ils l'ont tuée." murmura-t-elle. " C'est ma faute. "
Et elle éclata en sanglots en enfouissant son visage dans ses mains.
Chris resta totalement interdite face à cette réaction.
Shit. Et maintenant, je fais quoi ?
Un flash étrange la traversa, comme dans un rêve, et elle se vit prendre Juliette dans ses bras et la tenir contre elle mais elle chassa cette image aussi rapidement qu'elle était venue.
Finalement, elle posa doucement sa main sur l'épaule de Juliette, toujours secouée par les sanglots.
Elle voulait parler, mais rien ne vint. Les mots de la jeune femme l'avaient frappée de plein fouet, faisant écho à ceux qu'elle-même ne cessait de se répéter depuis qu'elle avait quitté l'hôpital.
C'est ma faute.
Personne ne lui avait jamais dit qu'elle était responsable de ce qui s'était passé mais elle en était pleinement consciente. Consciente aussi qu'elle porterait cette responsabilité comme un fardeau sans doute jusqu'à la fin de ses jours.
Elle pouvait comprendre le sentiment de culpabilité de Juliette, bien que celui-ci ne lui semblât pas justifié.
La jeune femme parut se calmer un peu, les sanglots s'espaçant petit à petit. Chris ne retira pas sa main, sentant sous le tissu la chaleur de la peau et la tension des muscles qui se relâchaient.
Après un long moment, Juliette finit par relever la tête. Elle n'osa pas tourner son regard vers sa voisine.
" Je suis désolée. " murmura-t-elle.
" Ne le sois pas. " La voix était chaleureuse et elle y perçut de la compréhension. La main de Chris quitta son épaule et elle sentit combien ce simple geste de réconfort avait compté. Elle fouilla dans la poche de sa salopette et en sortit un mouchoir.
" Tu sais ce qui est important ? " commença la grande femme d'une voix un peu hésitante.
Juliette s'essuya le visage et se tourna vers Chris, dont les traits étaient indistincts dans la pénombre.
" Tu as essayé de l'aider. C'est ça qui est important. " dit-elle d'un ton plus assuré.
" Si tu n'avais rien fait, tu pourrais dire que c'est ta faute, et même alors, ça ne serait pas vrai. "
Juliette eut soudain un rire bas et ironique.
" C'est ce que j'ai dit à ma mère. "
Ces mots, énoncés avec un tel découragement, firent frémirent Chris et l'éclairèrent sur ce qui avait dû se passer.
Elle réfréna la rage froide qui monta soudain en elle.
" Elle te tient pour responsable, c'est ça ? "
Juliette ne répondit pas mais elle sursauta violemment quand deux mains vinrent agripper ses épaules, la forçant à regarder Chris en face. Le visage de cette dernière était pâle et respirait la colère.
" Elle n'a pas le droit de te dire ça, tu m'entends ? " Sous les sourcils froncés, le regard sombre était menaçant.
" Si tes parents veulent se sentir responsables, ça les regarde, mais ils n'ont pas à rejeter la faute sur toi. C'est dégueulasse, Juliette. "
Elle la relâcha et la jeune femme l'entendit jurer violemment en anglais.
Juliette ferma les yeux et le visage souriant de son père lui apparut avec clarté. Elle sentit les larmes prêtes à jaillir de nouveau, mais les contint, se forçant à respirer calmement. Elle avait cru qu'elle pourrait en parler sans dramatiser. Mais le trop-plein d'émotions qu'elle gardait en elle depuis si longtemps avait été le plus fort. Elle aurait voulu dire d'autres mots, prononcer d'autres phrases, afin d'expliquer exactement ce qui s'était passé. Mais c'était trop difficile. Elle sentait pourtant que d'une certaine manière elle s'était libérée d'une partie de ce qui pesait sur ses épaules, un peu comme un sac très lourd que l'on dépose un instant sur le sol, mais que l'on ressaisit dès que l'on s'est un peu reposé.
Elle prit une inspiration et se leva, instantanément suivie par Chris qui la domina de sa haute taille. Elle s'éclaircit la voix.
" Je suis désolée de t'avoir ennuyée avec mes histoires. Je…. "
" Non. " la coupa Chris calmement. " Je t'ai déjà dit de ne pas être désolée. " Elle semblait être plus calme. " Et si tu veux en reparler, tu n'hésites pas. Je serai là pour écouter." Elle s'arrêta, hésitante et enfouit les mains dans les poches de son jean.
" Après tout, c'est aussi à ça que servent les…amis. "
Juliette leva les yeux vers elle et constata, étonnée, que les traits de Chris étaient soudain empreints d'une vulnérabilité qu'elle n'avait jamais laissée paraître depuis qu'elles se connaissaient. Mais ce ne fut que passager. La grande femme reprit le contrôle d'elle-même et lui sourit.
" Je vais te laisser. Je repasserai demain en fin d'après-midi, si tu veux. On pourra voir ensemble l'itinéraire de la randonnée. Bonne nuit."
" D'accord. Bonne nuit, Chris. Et merci."
Chris lui fit son petit salut habituel de la main et tourna le dos. Juliette suivit sa silhouette au milieu du pré jusqu'à ce qu'elle parvienne devant la porte de son chalet où la lumière du perron l'éclaira quelques instants.
" J'espère que je n'ai rien gâché. " murmura-t-elle. Elle se sentit soudain très lasse. Elle n'avait pas pour habitude de se laisser aller ainsi, mais elle s'était sentie en confiance avec Chris. Elle posa les mains sur ses tempes et pressa doucement.
C'est malin. Rien de tel qu'une crise de nerfs pour amener la migraine.
Chris jeta un œil vers le soleil et sa position lui indiqua qu'il devait être environ quatre heures. Le tas de bûches qu'elle avait entrepris de fendre depuis deux bonnes heures était presque terminé. Elle essuya son front en sueur et saisit à nouveau la hache en grimaçant légèrement. Malgré les gants de protection, des ampoules s'étaient formées sur ses paumes, mais elle n'avait pas senti la douleur. Elle était en colère. Non, faux, elle n'était pas en colère, elle était dans une indiscutable rage et seul un travail physique lui permettrait de s'en débarrasser, ampoules ou pas.
En rentrant la veille au soir, elle s'était sentie terriblement mal. La discussion qu'elle avait eue avec Juliette l'avait plongée dans un abîme de réflexions. Pas totalement à cause de ce que la jeune femme lui avait révélé, mais parce que la confiance que Juliette avait mise en elle impliquait un nouveau pas en avant dans leur relation. Et parce qu'elle avait été profondément touchée par ce qui était arrivé à la jeune femme
Chris avait peur, tout simplement, elle devait bien l'admettre.
Je ne la connais que depuis deux mois, après tout. Et pourtant, si je rencontre sa mère dans les jours qui viennent, j'aurai du mal à ne pas lui casser la figure purement et simplement.
Chris n'avait pas pour habitude de se mêler de ce qui ne la regardait pas, bien au contraire. La seule chose qui la faisait réagir, parfois violemment, c'était l'injustice. Et dans le cas de Juliette, l'injustice était plus que flagrante.
Comment ont-ils pu lui faire croire qu'elle était responsable de la mort de sa sœur ? Juliette ne lui avait pas tout révélé, mais Chris pouvait deviner qu'il y avait dans cette histoire des aspects certainement plus sordides encore.
Quelque part dans sa tête, elle comprenait aussi que sa colère n'était pas totalement dirigée vers la famille de Juliette, mais aussi vers ce qui lui était arrivé à elle, dans cette forêt. Elle projetait cette colère vers elle-même qui n'avait rien pu faire ce jour-là , vers la souffrance, vers les cauchemars qui l'empêchaient de dormir et vers son impuissance à oublier.
En soupirant, elle jeta la hache sur le tas de bois. Ses épaules étaient douloureuses et elle aurait certainement encore mal le lendemain, mais au moins ce soir, elle dormirait.
Elle avait en tout cas compris une chose, elle ne laisserait pas tomber Juliette. Pourtant cela lui avait brièvement traversé l'esprit pendant la nuit.
Si la fréquenter peut me perturber comme ça, il vaut peut-être mieux que je coupe les ponts tout-de-suite. s'était-elle dit.
Mais elle n'avait pas envie de couper les ponts. Pour la première fois de sa vie, elle se sentait bien avec quelqu'un. Tout simplement bien. Et elle allait essayer de ne pas gâcher ça.
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