REFUGES
SEPTIEME PARTIE
" La cabane est juste derrière cette crête. "
Juliette regarda dans la direction indiquée par Chris et soupira intérieurement. Elles avaient beaucoup marché aujourd'hui et ses jambes commençaient sérieusement à la faire souffrir. Chris ne s'était arrêtée qu'une seule fois pour prendre des photos de plantes et de fleurs sauvages.
Quelques minutes plus tard, elles parvinrent à une petite bâtisse de bois sombre adossée contre un rocher. Les volets étaient fermés et il était clair que personne ne résidait dans cet endroit.
" C'est un refuge ? " s'étonna Juliette, tout en retirant le lourd sac de montagne de ses épaules avec un net soulagement.
" Non, c'est une cabane de chasseurs. Ils l'utilisent surtout en automne mais les randonneurs de la région peuvent s'en servir le reste du temps. " Chris passa la main derrière un volet entrouvert et en sortit une grande clef noire et rouillée. Elle sourit à Juliette.
" Pas de touristes ici cette nuit, je te le garantis. Ils ne connaissent pas l'adresse. "
Le refuge qui les avait accueillies la veille était bondé. Certaines personnes avaient même dû s'installer sur le sol du dortoir. Juliette n'avait pratiquement pas fermé l'œil de la nuit, dérangée par le bruit incessant et les départs échelonnés des randonneurs dès trois heures du matin. Au petit déjeuner, Chris l'avait rassurée en lui expliquant que ce refuge était le point de départ d'une randonnée très pratiquée mais qu'elles allaient prendre un chemin totalement différent durant la semaine et ne rencontrer presque personne
" On arrive juste avant l'orage. " l'informa Chris en jetant un coup d'œil vers le ciel, tout en poussant la large porte qui s'ouvrit en grinçant. Juliette attendit que sa compagne ait ouvert les volets pour pénétrer à l'intérieur, dans l'unique pièce de la cabane. Deux lits superposés occupaient un des murs en face de quelques étagères où s'entassaient des ustensiles de cuisine. Une vielle table un peu bancale et deux tabourets constituaient le seul mobilier de l'endroit. Contre le mur du fond se trouvait aussi un imposant fourneau en fonte, faisant à la fois office de cuisinière et de chauffage.
" Ce n'est pas le grand luxe, mais avec la pluie qui arrive, c'est mieux que rien. "
Juliette sourit à Chris. " C'est parfait. "
" Je vais commencer le feu. Prends ça et remplis-le à la source que nous avons vue en arrivant. On pourra manger une soupe chaude et se faire du thé. "
Chris lui tendit le seau qui était posé sous la table. La jeune blonde ressortit de la cabane et constata que le ciel s'était passablement assombri. Il avait pris des teintes violettes, presque noires et d'énormes nuages en forme d'enclumes s'amassaient autour des sommets. Elle emplit le seau avec l'eau claire qui jaillissait un peu plus bas entre les rochers et frissonna quand une bourrasque de vent inattendue l'enveloppa. Quand elle revint à la cabane, Chris était en train d'installer son appareil photographique sur un trépied. Elle avait revêtu une veste de pluie et conseilla à Juliette de faire de même.
" La pluie risque d'être violente mais le spectacle en vaut la peine. " Elle semblait détendue et réglait son matériel en sifflotant.
J'ai toujours cru que les orages en montagne étaient dangereux. Ca n'a pas l'air de l'affoler, en tous cas. songea Juliette, qui rentra et passa rapidement sa veste. Avant de ressortir, elle prit le temps d'installer un grand chaudron d'eau sur le fourneau où crépitait déjà un feu qui répandait une odeur un peu âcre de fumée et de résine.
Elle s'installa près de Chris, s'appuyant sur le rebord de la fenêtre.
" Tu crois qu'il va pleuvoir longtemps ? " demanda-t-elle à la grande femme, qui scrutait le ciel avec attention. " La météo annonçait du beau temps pourtant. "
" Ce n'est qu'un orage. Il fera beau demain. " la rassura Chris. " Mais je vais pouvoir prendre quelques clichés intéressants. Les orages sont toujours plus violents en montagne, mais aussi plus beaux. "
Une nouvelle bourrasque de vent vint l'interrompre et on entendit nettement un grondement sourd, bien que lointain. Le ciel était maintenant complètement noir et l'atmosphère chargée d'humidité. Juliette aperçut les premiers éclairs qui jaillirent près de l'horizon, d'abord avec timidité, puis de plus en plus rapidement, tout en se rapprochant, accompagnés bientôt par les grondements du tonnerre.
Soudain, un éclair violent zébra le ciel droit devant les jeunes femmes et s'imprima dans les pupilles de Juliette. Le coup de tonnerre, pratiquement simultané, fut accompagné d'une nouvelle rafale de vent et aussitôt, une pluie drue se mit à tomber.
Chris émit un rire joyeux. " C'est parti ! "
Les minutes qui suivirent plongèrent Juliette dans un état d'émerveillement teinté de crainte. Les éclairs se mirent à fendre le ciel de tous côtés, alors que l'orage, à son paroxysme, emplissait l'air de déchirements assourdissants. Au fil des bourrasques du vent, la pluie changeait de direction et semblait inventer une danse inconnue et mouvementée. Mais cette intensité fut de courte durée. Assez rapidement, les éclairs diminuèrent et les coups de tonnerre se firent plus rares. Juliette constata que ses cheveux qu'elle n'avait pas protégés avec le capuchon, étaient trempés, alors que sa veste dégoulinait. La pluie tombait toujours mais avec moins de force. Elle regarda vers Chris qui déjà commençait à ranger son matériel.
" Tu as pu prendre des photos ? " s'étonna Juliette. " Ca a été tellement rapide. "
" J'espère avoir quelques clichés réussis, si la chance est avec moi. C'était un bel orage non ? " Chris semblait beaucoup plus détendue que la veille. Juliette l'avait trouvée étrangement silencieuse et se demandait si cette attitude était due à leur discussion du soir précédent.
" Plutôt impressionnant. Heureusement qu'il ne nous a pas surprises plus tôt sur le sentier. "
Chris acquiesça. " Rentrons nous sécher. Il commence à faire froid. "
Une heure plus tard, elles étaient attablées devant un grand bol de soupe, leurs provisions étalées devant elles. Le feu dans le fourneau avait agréablement chauffé la pièce et Juliette sentait une torpeur bienfaisante l'envahir.
" Quel est le programme demain ? " demanda-t-elle en se coupant une nouvelle tranche de pain de seigle qu'elle recouvrit de viande séchée.
" Pas de marche, ou presque. Il y a des marmottes dans le vallon un peu plus haut. On va essayer de s'en approcher. Ca demande beaucoup de patience et d'attente immobile. Si tu préfères rester ici et te balader dans les environs, pas de problème. " répondit Chris. Elle avait détaché ses cheveux pour qu'ils sèchent et ça lui donnait un air différent. Elle paraît plus jeune comme ça.
" Non, non, je t'accompagne. Je veux absolument voir à quoi ressemblent ces petites bêtes. "
" Elles sont très actives en ce moment. Dans un peu plus d'un mois, elles vont hiberner et il faut que leur terrier soit prêt à temps. Elles en profitent aussi pour faire des réserves de graisse. C'est important de ne pas les déranger. Chaque fois qu'elles doivent se cacher sous terre à cause d'une alerte, c'est une heure de perdue pour brouter. "
Chris se leva et prit deux tasses sur une des étagères.
" Tu veux un thé ou tu préfères du café ? J'en ai trouvé au fond du placard. "
" Oh, non, du thé c'est parfait. Combien de temps elles hibernent ? "
" Cinq à six mois. Et elles ne mangent rien pendant toute cette période."
" Waow ! Tu parles d'un régime ! " s'exclama Juliette. Chris lui tendit une tasse d'où s'échappait un arôme agréable de cannelle et d'orange.
" Mmm, tu sais que tes mélanges de thé sont vraiment les meilleurs que j'ai jamais bu ? "
Chris lui sourit et tira son tabouret contre le mur afin de pouvoir s'y appuyer.
" Elles restent vraiment six mois à dormir ? " continua Juliette avec curiosité.
" Pratiquement, oui. En fait, les marmottes ralentissent leurs fonctions vitales au minimum, leur température interne descend jusqu'à cinq degrés et leur cœur bat beaucoup moins vite. Elles se réveillent toutes les quatre semaines environ, pour se réchauffer un peu et faire leurs besoins. " Chris jeta un œil sur sa montre-bracelet. " En parlant de ça, les toilettes sont un peu plus loin, derrière le gros rocher couvert de mousse. Profites-en pour y aller pendant qu'il fait encore jour. "
Juliette se leva en s'étirant.
" Oui, et ensuite j'enlèverai mes chaussures avec plaisir. J'ai les pieds en compote ce soir. " Elle regretta immédiatement ses mots en voyant le sourcil levé de Chris.
" Tu aurais dû me le dire. On aurait fait plus de pauses. "
" Non, non, ça va bien. C'est juste un peu de fatigue, c'est tout. " Elle sortit et s'éloigna dans la direction indiquée par sa compagne. Elle ne voulait surtout pas être une gêne pour Chris, trop heureuse de pouvoir l'accompagner dans cette randonnée. A son retour, quelques minutes plus tard, la table avait été rangée et Chris terminait de sécher les couverts qu'elle avait lavés.
" Oh, j'aurais pu le faire. "
La grande femme haussa les épaules. " Tu prendras ton tour demain. On passera certainement encore une nuit ici. " Elle entreprit de verser l'eau chaude qui restait dans une bassine en fer qu'elle transporta vers les lits.
" Enlève tes chaussures et tes chaussettes et viens t'installer ici. " ordonna-t-elle à Juliette d'un ton neutre. La jeune blonde s'exécuta, un peu étonnée. Elle retira ses chaussettes et fut soulagée en constatant qu'elle n'avait pas d'ampoules. Elle vint s'asseoir sur la couchette du bas alors que Chris versait le contenu d'un petit flacon dans la bassine d'eau fumante.
" Qu'est-ce que c'est ? "
" Rien de dangereux pour ta santé, je te le promets. " répondit Chris avec un clin d'œil amusé. " Allez, plonge tes pieds là -dedans. "
Juliette s'exécuta avec précaution, tâtant d'abord l'eau du bout des orteils avant de laisser ses pieds se faire recouvrir jusqu'aux chevilles. Elle soupira d'aise.
" Mmmm. Ca fait du bien. " Une odeur de plantes vint chatouiller ses narines.
Chris lui sourit, à première vue contente de la voir se détendre.
" Laisse tes pieds là -dedans cinq minutes et ils seront comme neufs. "
Elle retourna vers le fourneau et entreprit de remettre des bûches à l'intérieur. Juliette s'appuya contre la cloison de bois et ferma les yeux, la chaleur entourant ses pieds semblant se répandre dans tout son corps. Elle sombra rapidement dans une douce somnolence, distinguant à peine les craquements et les petits bruits causés par les mouvements de sa compagne dans la cabane.
Elle rouvrit les yeux en sentant des mains lui saisir les chevilles et découvrit Chris agenouillée devant elle. Cette dernière repoussa la bassine et entreprit de lui essuyer les pieds avec une serviette. Juliette se redressa et tendit la main pour saisir la serviette mais la grande femme la repoussa gentiment en arrière.
" Laisse-moi faire. "
Juliette tenta de protester mais Chris avait baissé la tête et frottait ses mollets avec efficacité. Puis elle déposa la serviette sur ses genoux et se mit à masser délicatement un des pieds, ses doigts effectuant des mouvements concentriques et réguliers, de la base des orteils jusqu'à la cheville. Juliette se laissa aller contre la cloison, appréciant ce massage inattendu et fort agréable. Chris avait allumé de nombreuses bougies qui répandaient une lumière douce et tremblante sur les murs de la cabane. La jeune femme ferma à nouveau les yeux avec un long soupir, le corps totalement détendu. Chris était passée à l'autre pied et ses doigts entouraient maintenant le mollet qu'elle massait avec lenteur, ses mains chaudes glissant sur la peau de Juliette, qui fut consciente soudain du trouble qui envahissait son corps. Elle voulut parler mais la sensation de bien-être était trop forte, anéantissant toute volonté de faire cesser le massage.
Tout s'arrêta brusquement, lorsque Chris se releva, son pied heurtant la bassine avec un bruit mat. Juliette ouvrit les yeux et constata que la grande femme évitait son regard.
" Je vais aller verser ça dehors. " grommela-t-elle presque pour elle-même. Elle saisit la bassine et sortit rapidement, en laissant une Juliette étonnée, reprenant ses esprits avec peine.
Chris ne semblant pas revenir, la jeune femme entreprit de se changer pour la nuit, puis elle déroula son sac de couchage et l'installa sur la couchette du haut où elle grimpa ensuite grâce au tabouret qu'elle tira vers les lits. Quand Chris réapparut un moment plus tard, la jeune femme était blottie dans son sac de couchage, la tête appuyée sur son bras replié.
" J'ai pris la couchette du haut, ça t'évitera de te cogner la tête au plafond. " lança-t-elle gaiement, comme si rien ne s'était passé.
Chris eut un petit sourire et hocha la tête.
" C'est sympa, merci." Elle fouilla dans son sac et Juliette se mit sur le dos, afin de lui laisser un peu d'intimité pendant qu'elle se changeait. Elle vit la lumière diminuer lorsque Chris souffla une à une les bougies qui brûlaient dans les quatre coins de la cabane. Avec un petit pincement au cœur, elle se retourna sur le côté.
Cette fois, il faut que je lui en parle.
Elle se retrouva face à face avec Chris qui se tenait debout près des lits, tenant dans sa main une petite assiette où elle avait collée une bougie encore allumée. Elle plongea son regard dans celui de Juliette.
" Je te la laisse ici. " dit-elle tranquillement en déposant l'assiette sur le petit rebord en bois juste au-dessus de la tête de La jeune femme.
" Mais, je… comment… " balbutia Juliette. Le visage de Chris s'éclaira d'un léger sourire.
" Bonne nuit. " murmura-t-elle avant de se baisser et de regagner sa couchette.
Juliette resta interdite, contemplant la petite flamme de la bougie qui répandait une lumière vacillante mais assez rassurante pour qu'elle s'endorme facilement.
Elle sait. Elle a compris.
Elle se sentit bien, heureuse de ne pas avoir eu besoin d'expliquer les choses parce que les mots auraient été difficiles et qu'elle ne se sentait pas la force de plonger à nouveau dans ses souvenirs.
Elle écouta un instant les bruits qui l'entouraient. La pluie avait cessé depuis un long moment mais de l'eau continuait de s'écouler de la gouttière dehors et dans le fourneau, le feu crépitait avec régularité.
" Chris ? "
Au-dessous d'elle, elle entendit le froissement du sac de couchage.
" Oui ? "
" Merci pour le massage. Ca m'a vraiment fait du bien. Tu es très douée, tu sais ? "
La voix chaude, teintée de malice, vint s'enrouler autour de la jeune femme.
" J'ai de nombreux talents. "
" Tu ne vas quand même pas grimper là -haut ? "
L'inquiétude dans la voix de Juliette provoqua chez Chris une étrange sensation de plaisir. Elle serra une derrière fois les sangles du petit sac à dos qui contenait son appareil photo et contrôla que la corde était bien fixée autour de sa taille..
" Ne t'en fais pas, j'ai l'habitude de faire de la varappe. Et ce n'est pas très haut. "
Juliette fronça les sourcils, vraisemblablement peu rassurée par ces paroles et Chris suivit son regard.
Ouais, enfin, ça fait un bout de temps que je ne me suis pas attaquée à un mur comme celui-là .
Elles se trouvaient sous une paroi rocheuse s'élevant si haut qu'il était impossible d'en voir le sommet. Mais Chris tendit le bras vers un point situé à environ trente mètres de hauteur.
" Tu vois le décrochement un peu sur la gauche ? C'est cet endroit que je veux atteindre. "
" Et pourquoi tu veux aller là -haut ? Ne me dis pas qu'il y a une meilleure vue. "
Chris observait le rocher avec attention, cherchant le meilleur passage. La paroi présentait de nombreuses aspérités et elle avait l'embarras du choix.
Elle sourit à Juliette. " Non, mais je risque bien d'y trouver la fleur qui s'y cache. Un reportage sur la montagne se doit de montrer au moins une edelweiss. "
La jeune blonde posa ses mains sur ses hanches, l'air interloqué.
" Et comment peux-tu être sûre d'en trouver une là -haut ? "
Chris haussa les épaules. " Qui ne risque rien n'a rien. " conclut-elle. Et elle commença à grimper. Elle avait débuté l'escalade sportive assez jeune, suivant chaque été les cours organisés par les guides de l'endroit. Depuis quelques années, elle se contentait surtout des murs de grimpe dans les salles, n'ayant plus assez d'occasions pour pratiquer ce sport dans la nature.
Juliette s'était éloignée de quelques pas et assise dans l'herbe, observait l'ascension avec beaucoup d'inquiétude. Elle se souvenait de la jambe cassée du jeune garçon quelques semaines auparavant.
Et cette paroi est nettement plus haute. Si elle tombe…
Mais elle chassa rapidement l'image de son esprit et se concentra sur Chris. Celle-ci grimpait avec lenteur, prenant tout son temps pour bien choisir et agripper ses doigts aux prises les plus larges.
J'aurais au moins dû emporter un sac à pof.
(NDLA : il s'agit d'un petit sac croché à la ceinture et contenant de la magnésie pour ne pas que les doigts glissent)
Mais elle sentait avec plaisir son corps se coller au rocher, tandis qu'elle progressait avec de plus en plus d'assurance, ses bras puissants la tirant vers le haut. Elle souffrirait certainement de courbatures ce soir, mais cela en valait la peine.
Grimper ainsi en solo sans aucune assurance était imprudent, mais cette paroi était vraiment facile, même un débutant s'en sortirait. C'est en voyant la corde accrochée contre le mur de la cabane que l'envie de faire une courte ascension lui était venue. Elle l'avait emportée avec elle ce matin, se souvenant de cette paroi qu'elle avait déjà gravie une fois plusieurs années auparavant.
Au-dessous d'elle, Juliette observait la grande femme avec un peu moins d'anxiété maintenant.
C'est un peu comme une danse. On dirait que ça ne lui demande aucun effort.
A certains endroits, Chris restait carrément suspendue, accrochée au rocher par la seule force de ses doigts et Juliette avait fermé les yeux à de nombreuses reprises. Chris était presque parvenue au point qu'elle voulait atteindre et Juliette se mordit inconsciemment les lèvres.
Bon sang, c'est vraiment haut.
Un dernier effort et la grande femme se hissa sur l'éperon. Elle constata avec soulagement que le mousqueton qu'elle y avait placé était toujours là et lui permettrait de redescendre en rappel. Le décrochement consistait en une plate-forme assez large recouverte d'un peu d'herbe. La paroi rocheuse reprenait ses droits une dizaine de mètres plus loin.
Chris se retourna et regarda vers le bas où elle distingua la silhouette de Juliette assise dans l'herbe. Elle leva un bras pour lui signaler que tout était en ordre et s'avança sur la plate-forme. Une fois hors de vue, elle se laissa glisser sur le sol et entreprit de masser ses doigts douloureux.
Aucune edelweiss ici, bien entendu. Cette fleur se faisait rare, mais nul besoin de grimper dans les rochers pour la trouver.
Elle sourit en étendant ses jambes et s'adossa contre le rocher.
Je me voyais mal lui dire que je voulais grimper ici juste pour le plaisir, pour voir si j'en étais toujours capable.
Mais peut-être que Juliette aurait compris. La jeune femme avait une personnalité bien plus complexe que ce que Chris avait imaginé, c'était certain. Elle l'avait découvert dans ses nouvelles, qui étaient réellement des histoires passionnantes, dont on voulait connaître la fin immédiatement. Chris les avait lues d'une traite, incapable de s'en arracher. Elle aurait voulu en parler avec Juliette, lui expliquer ce qu'elle avait particulièrement aimé et lui poser des questions sur certains passages. Mais elle n'avait pas osé car il lui semblait que c'était un sujet sensible. Juliette semblait considérer ses écrits comme des histoires plutôt médiocres, elle l'avait bien senti.
Je ne serais pas étonnée que sa mère ait quelque chose à voir là -dedans.
Cela lui fit penser à leur conversation de l'autre jour et elle songea que toutes les deux ne semblaient pas avoir eu beaucoup de chance avec leurs parents respectifs.
Chris soupira et se releva. Il était temps de redescendre et de rentrer à la cabane. Elles y seraient dans moins d'une heure et pourraient y profiter des dernières heures de soleil. La journée avait été fructueuse pour ses reportages.. Elles avaient passé toute la matinée près des terriers des marmottes et avaient eu la chance d'en découvrir toute une bande, environ dix dont deux petits, qui s'étaient ébattus tranquillement sous le soleil alors que les adultes se nourrissaient ou amenaient du foin dans leur bouche pour améliorer leur gîte en vue de l'hiver.
Chris passa la corde dans le mousqueton et s'assura qu'il tenait bon. Il était un peu rouillé mais avait l'air solidement arrimé au rocher. Elle haussa les épaules. Il tiendra bien jusqu'à ce que je sois en bas. songea-t-elle avant de se laisser aller en arrière, écartant ses jambes du rocher par à -coups successifs.
Au pied de la paroi, Juliette s'était relevée et regardait Chris avec une lueur d'admiration dans les yeux. La grande femme ne semblait éprouver aucune difficulté à effectuer la descente, avec la même aisance qu'elle avait montré pour grimper. Elle avait parcouru les trois quarts de la paroi et se trouvait à environ quatre mètres du sol quand Juliette vit soudain le corps de son amie glisser le long du rocher comme une masse, d'un seul coup. Elle étouffa un cri.
" Oh, non ! "
Cela se passa si rapidement que la seconde suivante, Chris était étendue dans l'herbe, au pied de la paroi. Juliette se précipita vers elle, le cœur battant à tout rompre. Mais quand elle parvint près de Chris, celle-ci se redressait déjà , en jurant.
" Damnit ! "
Elle tira sur la corde qui était étalée près d'elle, puis regarda vers le haut du rocher.
" Damn, damn, damn ! "
" Chris, ça va ? Tu ne t'es pas fait mal ? "
Juliette se rendit compte que non seulement sa voix tremblait mais aussi tout son corps. Chris se retourna vers elle. Elle avait l'air furieux et fuyait le regard de Juliette.
" Ca va. C'est ce foutu mousqueton qui a lâché. " maugréa-t-elle. Elle essuya son visage d'un geste rageur puis retira son sac à dos toujours en place sur ses épaules. Ce faisant, Juliette la vit grimacer de douleur.
Elle s'approcha plus près.
" Tu t'es fait mal. " C'était une affirmation cette fois. Chris pencha la tête et tira doucement sur la manche de son t-shirt. Une longue estafilade partait du coude et montait sur le biceps sur plusieurs centimètres.
" Ce n'est rien, juste une égratignure. "
Juliette lui saisit l'avant-bras et regarda de plus près, l'air concerné.
" Ca doit te faire mal. "
La grande femme la rassura tout en haussant les épaules avec indifférence.
" Ca pique un peu. Je désinfecterai ça quand on sera à la cabane. "
Elle se mit à enrouler la corde avec dextérité.
" Bon sang, tu m'as fait une de ces peurs. Tu aurais pu te casser quelque chose. Et tout ça pour une stupide fleur ! "
Chris releva la tête, étonnée du ton de reproche dans la voix de Juliette. Elle remarqua la pâleur de la jeune femme et ses mains qui tremblaient légèrement en saisissant son sac à dos par terre.
Bravo Crissie, en voulant l'impressionner, tu as réussi à lui flanquer une peur bleue
" Et en plus, figure-toi qu'il n'y avait rien là -haut. " ironisa-t-elle, afin de détendre l'atmosphère. Mais elle se rendit compte que ce n'était pas la bonne chose à dire en voyant les sourcils froncés et l'éclair de colère qui brilla dans le regard émeraude de Juliette.
" Ce n'est pas drôle. " lança cette dernière. Elle tourna le dos et s'éloigna d'un pas vif.
Oh, shit, moi et ma grande gueule !
Chris termina d'enrouler la corde et la fixa sur son sac, puis s'engagea rapidement sur le sentier qui descendait vers la cabane. Elle rattrapa Juliette et se porta à sa hauteur. Les deux jeunes femmes marchèrent en silence pendant plusieurs minutes, Chris cherchant désespérément quelque chose à dire pour s'excuser.
" Je suis désolée de t'avoir fait peur, Juliette. Vraiment. " finit-elle par prononcer avec sincérité. " Tu sais, en montagne, malgré la prudence, on n'est jamais à l'abri d'un pépin. " continua-t-elle.
Elle n'a pas besoin de savoir que ce mousqueton n'était plus de première jeunesse.
Juliette la regarda, l'air encore crispé, mais vraisemblablement moins fâchée.
" Je comprends ça. Mais tu aurais pu tomber de plus haut. Je n'oserai plus jamais te regarder grimper, c'est sûr. "
Chris, heureuse de voir que la colère de sa compagne était tombée, eut un demi-sourire malicieux.
" Oh, mais la prochaine fois, tu grimperas avec moi, comme ça, c'est réglé. "
Juliette stoppa net et la dévisagea, tendant un doigt dans sa direction.
" Alors là , oublie ça tout de suite. Il n'est pas question que je grimpe sur quoi que ce soit. "
Chris rit franchement et la taquina.
" Allez, quoi, ne me dis pas que tu as le vertige. C'est vraiment sympa de faire de la varappe. On commencera par des rochers très faciles, tu ne risqueras rien. "
" Non, non, non. Je suis sûre que ce n'est pas pour moi, ce genre d'acrobaties." s'obstina la jeune blonde.
Elles continuèrent de cheminer sur le sentier, alors que Chris tentait de la convaincre d'essayer au moins une fois. Elles s'arrêtèrent de temps à autre pour prendre des clichés de plantes alpines et arrivèrent à la cabane en fin d'après-midi.
Juliette alla y chercher une couverture qu'elle étala dans l'herbe sur le sol qui s'inclinait légèrement en pente douce. Elle avait emporté son journal et pensait profiter de ce temps libre pour y écrire quelques lignes. Elle s'installa confortablement et laissa son regard se perdre dans le paysage en face d'elle. Le soleil était encore chaud et baignait les environs d'une lumière intense mais apaisante. L'air semblait comme immobile, les seuls bruits venant troubler cette tranquillité étant les quelques insectes bourdonnant à la recherche de pollen.
A quelques mètres, elle aperçut deux papillons qui peuplaient la lumière de leur ombre frémissante. Un cri rauque l'arracha à sa contemplation et elle leva la tête, plaçant sa main sur ses yeux pour les protéger du soleil. Un oiseau, très grand à première vue, mais haut dans le ciel, tournait lentement en larges cercles.
" C'est un aigle. " prononça la voix basse de Chris, soudain à ses côtés.
Comment fait-elle ça ? songea Juliette, un peu agacée. Je ne l'entends jamais arriver.
Sa compagne s'assit un peu plus loin. Elle avait amené la trousse de secours et elle en sortit une petite bouteille de désinfectant et une boîte contenant des compresses de gaze.
" Attends, je vais le faire, ce sera plus facile. "
Juliette s'approcha et s'agenouilla près de Chris, qui eut un mouvement de recul vite réprimé, mais que la jeune blonde perçut néanmoins. La grande femme ne dit rien et lui tendit le désinfectant, le regard impassible. Par contre, tout son corps était tendu et Juliette aperçut à nouveau la petite veine qui battait près de ses lèvres.
Mais qu'est-ce qu'elle a ? On dirait qu'elle a peur que je la touche.
La jeune femme versa un peu de désinfectant sur une bande de gaze puis releva doucement la manche du t-shirt de Chris qu'elle roula sur son épaule.
" Ca va brûler un peu. " avertit-elle.
Elle saisit le coude de sa compagne d'une main ferme et se mit à nettoyer la plaie avec précaution. Le rocher avait entaillé la peau sur une bonne longueur, un peu plus profondément par endroits en y laissant du sang coagulé. Les muscles de Chris frémissaient sous son toucher et Juliette sentit le souffle de sa compagne lui effleurer les cheveux, alors qu'elle se penchait plus près.
" Je crois qu'il vaut mieux mettre une compresse de gaze et un sparadrap ici. " dit-elle en tamponnant le fond de la plaie par petites touches. " Ca saigne encore. "
Chris ne répondit rien, se contentant de hocher la tête. Juliette saisit une compresse et la posa délicatement sur la plaie, tout près du coude. Et de la longue cicatrice qui y prenait sa source, presque imperceptible, mais toutefois bien marquée sur la peau halée. Juliette sentit le raidissement immédiat de Chris.
Bon sang, mais évidemment, c'est ça qui la gène.
Elle releva la tête et se retrouva face à face avec le regard pénétrant qu'elle connaissait bien maintenant. Elle y lut d'abord une pointe de crainte qui se transforma tout de suite en impassibilité, puis en froideur. Ce regard semblait la défier d'oser poser la moindre question au sujet de la cicatrice et de toutes les autres qu'elle avait aperçues.
Ok, tu ne veux pas en parler, on n'en parlera pas.
Juliette saisit un sparadrap et l'apposa sur la compresse de gaze.
" Ca devrait tenir. On le changera demain matin. "
Elle ne put s'empêcher de dérouler la manche du t-shirt sur l'épaule, appréciant au passage le contact et la chaleur de la peau de Chris. Cette dernière laissa échapper un soupir imperceptible, puis se leva, emportant avec elle la trousse de secours.
" Merci. " jeta-t-elle laconiquement en s'éloignant.
Juliette releva la tête de son journal et rapprocha la bougie afin de mieux voir ce qu'elle écrivait. Il faisait tout à fait sombre maintenant dans la cabane. Elle observa Chris qui avait installé son tabouret près du fourneau et était plongée dans une revue spécialisée en matériel photo qu'elle avait sortie de son sac en début de soirée. Pour quelqu'un qui n'aime pas lire, elle se montre drôlement assidue. songea amèrement Juliette.
Le malaise qui s'était installé entre elles avait perduré toute la soirée, malgré les efforts répétés de la jeune blonde pour détendre l'atmosphère. Chris s'était montrée maussade et renfermée.
Juliette soupira, se sentant bêtement responsable de l'état d'esprit de sa compagne. Changeant d'idée, elle ferma son journal brusquement et face au manque total de réaction de Chris, bâilla bruyamment.
" Bon, je crois que je vais me coucher. "
La grande femme releva alors la tête et les yeux bleu glacier vinrent se ficher dans les siens.
" Non. " dit-elle calmement.
Juliette tressaillit et ne put que murmurer un " Pardon ?" étonné devant cette réponse inattendue. Chris se leva et saisit son chandail de laine, posé sur la couchette inférieure.
" J'ai quelque chose à te montrer dehors. " poursuivit-elle avec nonchalance. " Tu viens ? "
Sans attendre la réponse, elle ouvrit la porte et disparut à l'extérieur.
" Voilà autre chose, maintenant. " murmura Juliette intriguée et vaguement agacée, avant de lui emboîter le pas.
Dehors, elle mit un peu de temps pour s'accoutumer à l'obscurité environnante et après quelques secondes, découvrit que Chris s'était éloignée de la cabane et l'attendait sur un petit monticule à quelques mètres de là . Juliette la rejoignit en frissonnant légèrement.
" Alors ? " interrogea-t-elle simplement en se plaçant près de Chris.
Celle-ci lui désigna le ciel d'un signe de la tête.
" Le spectacle est là -haut. "
Juliette suivit son regard et découvrit la voûte céleste, plus brillante et claire qu'elle ne l'avait jamais vue.
" Waow, c'est génial. " souffla-t-elle. Elle avait déjà remarqué combien le ciel étoilé était plus clair en montagne, loin des brumes et de la pollution des villes, mais jamais il ne lui était paru aussi proche. Elle distinguait nettement le chemin de la voie lactée qui s'étirait en une longue bande lumineuse et tenta de chercher la Grande Ourse, seule constellation qu'elle parvenait à retrouver généralement, mais soudain, elle sentit une main douce mais ferme lui saisir le menton et diriger sa tête un peu vers la gauche.
" Regarde par là ." La main ne s'attarda pas mais laissa sur sa peau une onde de chaleur agréable.
" Nous sommes le douze août. " continua Chris calmement. " La nuit la plus belle de l'année pour tous les amoureux des étoiles. Regarde bien. "
Juliette écarquilla les yeux mais ne vit rien de plus qu'avant. À savoir des millions d'étoiles qui lui donnaient l'impression d'être une particule bien insignifiante de l'Univers. Mais soudain, un point plus brillant apparut et traversa le ciel comme un éclair.
" Oh, une étoile filante ! " s'exclama Juliette, ravie.
" Ce n'est que le début, tu vas voir. " lui répondit Chris, un pointe d'amusement dans la voix.
Et en effet, les étoiles filantes se mirent à pleuvoir avec régularité, à quelques minutes d'intervalles, parfois plusieurs en même temps. Juliette s'émerveillait comme une enfant, poussant des exclamations à chaque nouveau trait de lumière.
" Regarde Chris. Encore une. Et une autre ! "
Mais bientôt, la raideur de sa nuque provoquée par la position inconfortable, l'obligea à baisser la tête. Elle se tourna vers Chris, un sourire qu'elle savait parfaitement idiot aux lèvres, mais qu'elle ne pouvait pas retenir.
" Comment tu savais qu'on en verrait autant ? " s'exclama-t-elle. Elle constata avec plaisir que le visage de Chris avait perdu sa froideur du début de soirée.
" C'est chaque année comme ça, pendant plusieurs nuits. L'orbite de la Terre croise celui des Perséides et crée cet essaim d'étoiles filantes. " expliqua-t-elle. " Et là , comme la lune n'est pas levée, on peut vraiment bien les voir.
Elles regardèrent encore vers le ciel pendant plusieurs minutes avant de retourner à l'intérieur, le froid vif à cette altitude pénétrant leurs vêtements. Elles observèrent le même rituel que la veille pour se coucher et quand Chris s'approcha avec la bougie, Juliette ne put s'empêcher de lui saisir le poignet doucement pour la retenir un moment.
" C'était vraiment chouette ce soir, merci de m'avoir fait découvrir ça. "
Chris lui sourit en réponse et déposa la bougie au même endroit sur la petite tablette. Juliette ne lâcha pas son poignet.
" Comment tu as deviné ? " murmura-t-elle timidement. " Pour la lumière, je veux dire. "
Le regard pénétrant de Chris l'étudia pendant quelques secondes avant que la réponse tombe, calmement.
" La lumière est toujours allumée chez toi, dans ta chambre. Toutes les nuits depuis que j'ai emménagé. J'en ai déduit que tu n'aimais pas l'obscurité. "
Elle se dégagea doucement et regagna sa couchette, laissant Juliette interdite.
Ça alors. Elle m'a observée tout ce temps-là ?
Elle se retourna sur le dos et ferma les yeux, la flamme de la bougie dansant à travers ses paupières closes.
Ça veut dire qu'elle non plus ne dort pas bien. songea-t-elle encore avant de plonger dans le sommeil.
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