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REFUGES8

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FANS FICTIONS FRANCOPHONES

Entre elles

 

 

 

REFUGES

 

 

De Kaktus

 

 

 

 

HUITIEME PARTIE

 

 

 

Journal de Juliette

 

 

 

Je viens de passer une semaine en montagne avec Chris. Etrangement, ce matin, en me levant, j'ai ressenti comme un vide, comme si je m'étais habituée à l'avoir en permanence à mes côtés. Hier, alors que nous faisions une pause à midi, à quelques pas d'un torrent, je suis restée à l'observer un long moment. Elle s'était adossée contre un rocher, les yeux fermés, avec le soleil qui venait jeter des reflets dans ses cheveux de jais noués en queue de cheval. Mon regard s'est égaré sur son corps, qui même ainsi au repos, révèle une force et une assurance évidente.

 

Je l'ai vue plusieurs fois somnoler ainsi durant notre randonnée, ce qui ne m'a pas étonnée étant donné ses nuits agitées. Dans les refuges où nous avons dormi, je l'ai surprise plusieurs fois, assise dans son lit ou près de la fenêtre, au beau milieu de la nuit.

 

Elle porte en elle quelque chose de lourd, je le sens bien. Quelque chose qui a sans doute un rapport avec ces pâles cicatrices, à peine visibles, qui se dessinent sur ses bras et ses jambes.

 

Mais Chris ne semble pas prête à partager cela avec moi, du moins pas encore.

 

 

 

J'ai continué à la regarder, laissant mes yeux glisser sur son visage qui paraît tellement plus jeune quand elle baisse sa garde ou qu'elle pense que personne ne l'observe. Sa respiration calme imprimait un mouvement ample et régulier à sa poitrine qui se soulevait en tendant le t-shirt de coton qu'elle portait. Je me suis arrêtée sur les mains qui reposaient sur ses cuisses, admirant les longs doigts fins aux veines délicates légèrement gonflées.

 

Et c'est à ce moment-là que je me suis rendu compte que je ne la regardais plus comme une amie …

 

 

 

Aujourd'hui, j'ai pris du temps pour réfléchir et j'en suis arrivée à des conclusions dérangeantes mais bien réelles. Et les mettre sur le papier est certainement la meilleure chose à faire pour que je cesse de les nier.

 

Je suis attirée par Chris, comme je l'ai été par Jessica. Et je n'ai pas l'excuse de la jeunesse cette fois-ci. Je n'ai pas non plus ma mère jouant son rôle de garde-chiourme pour m'empêcher de retomber dans cette 'horrible erreur' comme elle a appelé cet épisode de ma vie. Tant que j'ai été sous son toit, elle n'a pas cessé de me surveiller, de surveiller mes relations et tous les amis, surtout les amies que j'ai pu me faire. Et surtout, elle a suspendu au-dessus de moi une épée de Damoclès absolument imparable, la menace de tout révéler à mon père.

 

 

 

Le pire, c'est qu'elle a bel et bien réussi à me convaincre que ma relation avec Jessica avait été une erreur de jeunesse. J'avais dix-huit ans, elle guère plus. Nous n'avions ni elle ni moi assez de force de caractère pour lutter contre la colère destructrice de ma mère et celle tout aussi violente de ses parents respectifs, mis eux aussi au courant grâce aux bons soins de ma chère maman.

 

 

 

A l'école de journalisme où j'ai pu commencer à mener une vie indépendante, loin de la maison et de ses regards inquisiteurs, j'ai inconsciemment mis une barrière entre les autres et moi, qu'ils soient de sexe masculin ou féminin d'ailleurs. Mais c'est peut-être aussi parce qu'à cette époque -là, j'ai commencé à écrire beaucoup plus, préférant mon écran d'ordinateur à la fréquentation des autres étudiants.

 

J'ai eu quelques aventures sans lendemain avec de gentils garçons dont j'ai des souvenirs plutôt confus. Je me souviens aussi de l'intérêt soutenu d'une jeune fille avec qui j'ai passé une soirée. Elle avait beaucoup de charme, elle me plaisait, mais j'ai coupé les ponts le lendemain, à regrets il est vrai. Parce que mon père était encore bien en vie, bien que malade déjà, et que les menaces de ma mère de tout lui révéler résonnaient très fort à mes oreilles.

 

La connaissant, je sais qu'elle l'aurait fait d'une horrible manière, lui laissant deviner les choses à demi-mots, avec des " Ta fille n'est pas normale, elle ne voit jamais de garçons, je crois bien qu'elle est, tu sais bien…. Non, je n'arrive pas à dire ce mot-là, etc.… "

 

 

 

J'aurais dû aller voir mon père et lui parler tout simplement. Je sais qu'il m'a toujours beaucoup aimée et je suis sûre qu'il aurait compris, qu'il ne m'aurait pas jugée et m'aurait acceptée telle que j'étais.

 

Mais qu'est-ce que j'aurais pu lui dire ? " Papa, je crois que je préfère les filles mais je n'en suis pas sûre du tout. "

 

Tout ça était trop compliqué, trop difficile, et je n'étais pas prête. Mon père est parti trop tôt. Ma sœur bien trop tôt. Et ma mère a réussi à me culpabiliser à un tel point par rapport à ça qu'il me faudra sans doute une vie entière pour oublier.

 

 

 

Le fait que je sois attirée ainsi par Chris, aussi bien mentalement que physiquement, n'arrange rien à tout ça. Car qui me dit qu'elle est intéressée par autre chose que notre amitié ? Il paraît qu'on sent ses choses-là et …

 

 

 

La sonnerie du téléphone interrompit Juliette au milieu de sa phrase. La voix basse de Chris résonna dans l'écouteur.

 

" Salut. "

 

Juliette tressaillit, puis sourit.

 

" Hé, salut. Je pensais justement à toi. " Elle se mordit les lèvres.

 

Merde. Elle sentit la rougeur envahir ses joues. La réponse de Chris accentua encore la chaleur sur son visage.

 

" Oh. J'espère que c'était des pensées agréables. " Le ton était taquin et Juliette décida qu'il n'y avait aucun sous-entendus dans cette phrase. Elle chercha quelque chose à dire, mais Chris continua.

 

" Je pensais aller en ville en fin d'après-midi. Il me faut du matériel photo. Ca t'intéresserait de m'accompagner ? On pourrait aller voir un film et manger un morceau. "

 

Un nouveau sourire naquit sur les lèvres de Juliette.

 

" Bonne idée. Ca fait une éternité que je ne suis plus allée au cinéma. "

 


 

 

 

 

 

 

 

" Voilà mesdames. Bon appétit ! "

 

Juliette écarquilla les yeux en découvrant l'énorme coupe de glace que le garçon venait de déposer devant elle.

 

" Bon sang ! Si j'avais su que c'était aussi grand, je n'aurais jamais commandé ça. "

 

Chris haussa un sourcil, l'air narquois.

 

" Je parie que tu vas la terminer sans problème. Et avant moi. "

 

La jeune blonde fit une grimace dubitative mais plongea néanmoins sa cuillère dans la coupe avec détermination. Elles se trouvaient sur une terrasse donnant sur une rue piétonne et il y régnait une joyeuse animation. Les gens qui passaient devant elles riaient et s'amusaient, échangeant des saluts ou s'attablant pour commander eux aussi des glaces.

 

On est samedi. pensa Juliette. Tout le monde est de sortie. De plus, la soirée était douce, encore imprégnée de la chaleur de ce jour d'août.

 

En sortant du cinéma où elles avaient vu le dernier " Star Wars ", Chris avait emmené sa compagne dans une pizzeria où elles avaient dégusté d'excellentes lasagnes, puis la grande femme avait insisté pour venir prendre le dessert à cet endroit.

 

" C'est le meilleur glacier de la ville. Il faut absolument que tu l'essaies. "

 

 

 

" Tu avais raison. Cette glace est vraiment délicieuse. " lança Juliette à Chris avec un sourire, alors qu'elle terminait tant bien que mal la dernière boule, presque fondue dans sa coupe.

 

Chris repoussa la sienne, dont il restait encore près de la moitié. Elle soupira.

 

" C'est très bon, mais je n'en peux plus. "

 

" Comment connais-tu cette adresse ? "demanda Juliette avec curiosité. Elle n'imaginait pas Chris passant du temps ailleurs que dans la nature et c'était presque étrange de se trouver avec elle au milieu de tout ce monde.

 

On était mieux en montagne. songea-t-elle brièvement.

 

" C'est ma mère qui m'y emmenait toujours quand j'étais petite. " Juliette remarqua le ton teinté de nostalgie.

 

" Elle passait pas mal de temps en ville. Elle n'a jamais vraiment aimé la montagne. " poursuivit-elle avec cette fois de l'amertume dans la voix.

 

" Elle a rencontré ton père lors d'une randonnée, c'est ça ? "

 

Chris hocha la tête tout en faisant signe au serveur qui vint prendre les coupes. Elles commandèrent des cafés et Juliette fut étonnée quand Chris reprit la conversation sans changer de sujet.

 

" Ma mère était très amoureuse de mon père. Mais quand il est mort, elle est partie d'ici avec soulagement. Elle n'a jamais aimé cette vie et nous sommes retournées à Londres du jour au lendemain. "

 

Lors de leur randonnée, Chris avait raconté brièvement à Juliette l'accident de son père en montagne.

 

" Tu avais quel âge ? "

 

" Six ans. " Chris soupira. " Et je t'assure que j'ai eu beaucoup de peine à m'habituer à la pension. Ma mère s'est tout de suite remise à travailler et elle n'avait plus vraiment de temps à me consacrer. "

 

Juliette sentit la souffrance et l'amertume cachées sous ces mots, même si Chris termina en riant. " Le plus difficile, ça a été de troquer mes vieux shorts usés et mes chaussures de montagne contre la jupe et les souliers vernis de la pension. "

 

Juliette sourit, tentant d'imaginer une Chris miniature dans ce genre de tenue.

 

Le garçon revint avec les cafés et la jeune blonde demanda l'addition, ne voulant pas laisser sa compagne payer encore une fois.

 

Elles burent leurs cafés en silence, chacune se perdant dans ses propres pensées, tout en suivant l'animation dans la rue où déambulaient des groupes de gens plus ou moins hétéroclites, surtout des jeunes qui s'interpellaient en riant, se dirigeant vers une rue un peu plus loin où résonnaient les basses sourdes d'une musique techno.

 

" Tu veux qu'on aille finir notre soirée en discothèque ? " proposa Chris d'un air mi sérieux, mi amusé.

 

Juliette écarquilla les yeux, étonnée. " Tu aimes ce genre d'endroits, toi ? "

 

La grande femme hocha la tête, convaincue. " Tu parles. On m'appelle la Reine de la nuit. "

 

Juliette fronça les sourcils. " Vraiment ? "

 

Chris eut un rire bas, tout en se levant. " Tu es vraiment facile à avoir, toi, tu sais ? "

 

Juliette saisit son pull sur le dossier de la chaise et s'empressa de la suivre. " Pourquoi pas ? Je t'imagine bien en danseuse disco, tu sais avec plein de paillettes partout ! "

 

Elles continuèrent à se taquiner joyeusement tout en longeant la rue, en direction du parking couvert où elles avaient laissé la voiture. La foule devint moins dense, au fur et à mesure qu'elles s'éloignèrent du centre.

 

Soudain, Juliette s'arrêta net au milieu de la chaussée, le souffle coupé. Elle sentit ses jambes se transformer en coton et l'espace d'un instant, sa vue se brouilla et elle crut qu'elle allait s'évanouir. Elle ferma les yeux rapidement et les rouvrit, mais il était toujours là.

 

Non, c'est pas vrai. Ce n'est pas lui.

 

Mais elle aurait reconnu n'importe où la longue chevelure châtain qui tombait sur les épaules de l'homme qui s'avançait vers elles. Et ses yeux aussi. Il semblait plongé dans une vive discussion avec les deux jeunes femmes qui l'accompagnaient, mais ses yeux avaient captés ceux de Juliette et ne les lâchaient pas. Des yeux très noirs, semblables à des balles de fusil et qui montraient clairement qu'ils avaient reconnu leur proie. Le petit groupe passa près des deux jeunes femmes et Juliette parvint à se reprendre, essayant de se convaincre qu'elle avait rêvé. C'est la voix de Chris qui lui fit comprendre qu'elle était toujours immobile au milieu de la rue.

 

" Hé, qu'est-ce qui se passe ? "

 

Elle tressaillit quand sa compagne attrapa doucement son coude.

 

" Tu es blanche comme un linge. Ca va ? " continua Chris, d'un ton inquiet.

 

Juliette se secoua et s'éclaircit la gorge.

 

" Ce n'est rien. J'ai dû manger trop de glace et certainement trop vite. " Elle se força à plonger son regard dans les yeux bleu ciel qui la scrutaient maintenant avec attention et elle parvint à sourire. " Ca m'apprendra à être trop gourmande. "

 

" Mmm. " Chris n'avait pas l'air vraiment convaincue. " Allons-y. Plus vite tu seras chez toi, mieux ça vaudra si tu ne te sens pas bien. " Elles étaient tout près du parking et la grande femme continua : " Reste ici, je vais chercher la voiture et … "

 

" Non. " la coupa Juliette. " Ca va mieux, je t'assure. Je peux marcher. Allons-y. "

 

Je ne veux pas être seule ici, s'il revient sur ses pas.

 

 

 

Quelques minutes plus tard, la jeune femme s'enfonça avec gratitude dans le siège passager de la Jeep, les jambes encore tremblantes sous le coup de l'émotion. Elle se sentit immédiatement en sécurité dans l'habitacle confortable et rassurant où l'odeur du cuir se mélangeait au parfum épicé de Chris. Cette dernière plaça un CD dans l'autoradio et de la musique classique envahit l'espace intérieur. Juliette appuya sa tête en arrière et ferma les yeux, tentant d'effacer de sa mémoire le regard de cet homme qui avait ravivé en elle une foule d'images et de souvenirs indésirables.

 

Elle sentait l'inquiétude de Chris et son regard soucieux posé sur elle, mais n'avait pas la force de parler pour la rassurer.

 

Elle pense juste que je suis malade, ce n'est pas grave.

 

 

 

Quand elles parvinrent devant le chalet de Chris, celle-ci vint ouvrir la portière de Juliette et lui saisit doucement le bras.

 

" Viens prendre une tisane chez moi. Je pense que j'ai ce qu'il te faut. " proposa-t-elle à la jeune femme qui accepta avec gratitude, redoutant le moment où elle se retrouverait seule chez elle.

 

Elle s'installa sur le divan et, pendant que Chris préparait la boisson, elle chercha désespérément un sujet de conversation. Elle était prête à parler toute la nuit si elle le pouvait, afin d'éviter de repenser à ces événements qui avaient perturbé sa vie à un tel point qu'elle en avait même perdu l'inspiration.

 

Tout va recommencer comme avant. songea-t-elle déjà résignée.

 

Chris vint s'asseoir en face d'elle dans le fauteuil en osier et lui tendit une grande tasse de tisane fumante.

 

" Tiens, ça devrait te faire du bien. "

 

" Qu'est-ce que c'est ? " demanda Juliette en humant l'odeur forte qui en émanait.

 

" Un mélange de ma composition. Rien de dangereux pour ta santé, comme d'habitude. " lui sourit la grande femme, en repliant ses longues jambes contre elle sur le fauteuil. Juliette goûta le breuvage du bout des lèvres d'abord, puis but lentement par petites gorgées, sous le regard attentif de Chris. Quand elle eut presque terminé, elle s'appuya en arrière contre le dossier confortable du divan en soupirant.

 

" Je me sens déjà un peu mieux. "

 

" Tu en es sûre ? " l'interrogea Chris, avec un air de doute. La grande femme se leva et vint s'installer près d'elle sur le divan, lui prit la tasse des mains et la déposa sur la table basse. Puis elle saisit le menton de Juliette entre ses doigts avec douceur, la forçant à tourner son regard vers elle.

 

" Dis-moi qui est ce type qu'on a croisé et qui t'a terrorisée à ce point. " prononça-t-elle calmement de sa voix basse, un peu rauque.

 

Il y avait dans ses yeux bleus une telle sollicitude et une telle chaleur que Juliette sentit quelque chose en elle qui céda soudainement. Personne ne s'était soucié d'elle à ce point depuis l'enterrement de sa sœur. Elle n'avait eu droit qu'à des regards de sympathie où se mêlaient gène et compassion, rien d'autre. Elle prit une grande inspiration, tentant de répondre, mais ne put rien dire, et finalement, les larmes jaillirent, tel un geyser impossible à contenir. Puis un violent sanglot lui déchira la poitrine, d'une telle force qu'elle dut croiser les bras autour de son torse, pour tenter de retenir le suivant.

 

Mais Chris les lui écarta avec fermeté et Juliette se retrouva soudain contre l'épaule chaude de la grande femme, les longs bras enserrant ses épaules. Entre ses sanglots, elle l'entendit murmurer des mots d'un ton apaisant.

 

" Shhh, Juliette, don't cry, don't cry. I've got you. "

 

 

 

Juliette pleura ainsi longtemps contre Chris, les bras passés autour de sa taille alors que la grande femme la tenait tout contre elle dans une étreinte étroite et rassurante. La seule pensée qui occupa la jeune blonde alors que ses sanglots faiblissaient et s'espaçaient, fut celle d'un étonnement presque émerveillé.

 

Elle a compris. Elle me comprend.

 

L'espace d'un instant, elle se sentit prodigieusement bien, comme si elle avait trouvé sa place et son rôle à jouer dans la vie : être juste là, dans cet endroit chaud, rassurant et doux.

 

Les larmes finirent par se tarir mais elle resta encore un instant contre la poitrine de son amie, écoutant les battements réguliers de son cœur et sentant la respiration douce et profonde venir effleurer doucement sa chevelure. Juliette ne ressentait bizarrement aucune gène à se retrouver ainsi. Elle finit tout de même par relever la tête, cherchant le regard de sa compagne et le trouva, toujours aussi incroyablement bleu et paisible.

 

" J'ai ruiné ton pull. " murmura la jeune femme timidement en indiquant d'un doigt les taches humides formées par ses larmes.

 

Chris haussa les épaules avec un sourire.

 

" Pas grave."

 

Elle repoussa gentiment Juliette et se leva.

 

" Je crois qu'on a toutes les deux besoin d'un petit remontant. "

 

Elle revint rapidement en portant deux verres de jus d'orange mais quand Juliette en but une gorgée, une sensation immédiate de chaleur l'envahit.

 

" Tu n'es pas la seule à connaître des recettes spéciales de cocktails. " ironisa la grande femme qui s'était rassise dans le fauteuil d'osier.

 

Juliette parvint à lui sourire à moitié puis elle prit une grande inspiration.

 

" Cet homme qu'on a vu ce soir est le pire individu que je connaisse, Chris. Et en plus, il est très dangereux. "

 

" Raison de plus pour m'en parler. "

 

Juliette replia ses jambes contre elle et entoura ses genoux avec ses bras, comme pour se protéger inconsciemment. Elle ferma les yeux quelques instants, cherchant ses mots.

 

" Tu te souviens de ce que je t'ai dit au sujet de ma sœur et de sa secte ? "

 

Chris hocha la tête sans rien dire.

 

" Cet homme qu'on a vu, c'était leur chef, leur gourou, si tu préfères. Il se fait appeler frère Kahad et je n'ai jamais su son vrai nom. Je ne pensais jamais le revoir. S'il m'a reconnue…. " Juliette serra ses genoux plus fortement en tressaillant.

 

" Il te connaît ? " interrogea Chris, étonnée.

 

" Oui. Je,… j'ai fait partie de la secte pendant quelques temps. "

 

Juliette leva la main face au regard surpris de Chris.

 

" Non, ce n'est pas ce que tu crois. Je n'ai jamais marché dans toutes leurs histoires. J'y suis allée en pensant que je pourrais montrer à Marie à quel point leurs théories étaient stupides et qu'elle se laissait mener en bateau par ce type. "

 

Chris fronça les sourcils.

 

Pas du tout la bonne méthode. Ce genre de gars ne doit comprendre qu'un chose : le poing dans la gueule. Mais elle laissa poursuivre Juliette, qui semblait se détendre un peu, au fur et à mesure de son récit.

 

" Quand ma mère a appris que Marie voyait ces gens, elle est devenue folle. Elle voulait carrément payer quelqu'un pour qu'il enlève ma sœur et lui fasse subir un lavage de cerveau, ou je ne sais trop quoi comme traitement. On lui avait dit que ça se pratiquait aux Etats-Unis et que c'était la seule façon de guérir Marie. "

 

La jeune femme soupira, et sa voix trembla un peu.

 

" Peut-être que j'aurais dû la laisser faire. Au lieu de ça, j'ai dit à ma mère que c'était une mauvaise idée et que j'allais m'occuper moi-même de Marie, l'aider à ouvrir les yeux sur tout ça. Je ne pouvais pas croire qu'elle avalait toutes ces salades. "

 

Chris comprenait mieux maintenant pourquoi Juliette se reprochait la mort de sa sœur. Elle s'était apparemment beaucoup impliquée dans cette affaire.

 

" J'ai commencé à l'accompagner dans ses réunions. Et en fait, au début, je n'y ai rien trouvé à redire. Leurs activités étaient plutôt inoffensives et je ne comprenais pas d'où ma sœur tenait ses théories de dieu réincarné et de sacrifice à accomplir. Ils étaient une dizaine et dans leurs rencontres, ils faisaient surtout des exercices de relaxation, des trucs comme ça. Toutes ces techniques New Age en vogue de nos jours. Mais le jour où j'ai enfin rencontré frère Kahad, j'ai compris qui j'allais devoir combattre et combien ce serait difficile. "

 

Chris la vit tressaillir violemment à ses paroles et se retint pour ne pas retourner s'asseoir près de la jeune femme.

 

" Il a une telle force de persuasion, c'est incroyable. Tous ses adeptes buvaient littéralement ses paroles et Marie était absolument subjuguée par ce qu'il racontait. J'ai eu beau essayer de lui prouver à quel point c'était stupide, elle n'a jamais voulu m'écouter. "

 

" Et c'était quoi, ces théories ? " demanda Chris.

 

" Pour moi, qui ne me sentais pas impliquée, c'était vraiment n'importe quoi. Il leur disait qu'un ancien dieu, très puissant, allait revenir dans notre monde, et que seuls ceux qui étaient initiés pourraient être sauvés et faire partie de l'élite. Mais pour qu'il revienne sur Terre, il fallait faire des sacrifices, beaucoup de sacrifices. Il n'a jamais été très clair avec ça, du moins en tout cas, quand j'étais là. "

 

" Il a compris que tu n'y croyais pas, c'est ça ? "

 

Juliette hocha la tête nerveusement.

 

" Oui, et assez rapidement. Je n'y comprenais rien, je dois dire. Parce que je pensais que ce qu'il cherchait, c'était extorquer un maximum d'argent à ses adeptes. Mais à première vue, ce n'était pas ce qui l'intéressait. Il croyait vraiment à son histoire. Ce type est complètement fou, Chris. "

 

" Qu'est-ce qui s'est passé ? Il t'a menacée ? " demanda la grande femme d'une voix sourde.

 

" Plus ou moins, oui. Il m'a dit que je n'étais pas assez pure pour faire partie de la secte, que je polluais leur atmosphère et que je n'étais pas la bienvenue parmi eux. Et il a réussi à monter Marie contre moi. "

 

La voix de Juliette se cassa une nouvelle fois et elle dut visiblement se reprendre pour ne pas fondre en larmes à nouveau.

 

" On s'est disputées. Elle m'a reproché d'avoir trahi sa confiance et qu'elle ne voulait plus me voir. Que Kahad lui avait montré sa voie et que personne ne pourrait la convaincre du contraire. "

 

Chris se leva et vint se rasseoir près de Juliette en lui prenant la main. La jeune femme la serra doucement, semblant y puiser la force nécessaire pour continuer son récit.

 

" Une semaine plus tard, au milieu de la nuit, j'ai reçu un coup de téléphone. C'était lui…. Il m'a donné l'adresse d'un terrain vague, en bordure de la ville et m'a dit que ma sœur m'y attendait, qu'il fallait que je vienne la chercher. "

 

Chris sentit Juliette se raidir, mais elle continua.

 

" J'ai d'abord pensé ne pas y aller, parce que j'avais peur. Mais Marie était peut-être en danger. Alors, j'ai pris ma voiture et je me suis rendue là-bas. Il faisait très sombre, mais j'avais une lampe-torche avec moi. Quand je suis arrivée à la décharge, il n'y avait plus personne. J'ai failli repartir mais soudain, j'ai vu quelque chose sur un des tas de détritus. Je me suis approchée et j'ai trouvé Marie. "

 

La voix de Juliette se brisa mais Chris ne dit rien et resta immobile, comprenant que son amie revivait la scène dans sa tête et son corps. Et qu'elle était sans aucun doute la première personne à qui Juliette racontait cette histoire horrible.

 

La jeune blonde déglutit et leva ses yeux vers Chris. Son regard semblait hanté et voilé par la douleur.

 

" C'était elle, le sacrifice. Ils l'avaient tuée à coups de couteau et égorgée. " murmura-t-elle.

 

Puis elle poussa un long soupir et sa tête tomba sur l'épaule de Chris, qui l'étreignit doucement, tentant par ce simple geste de remplacer des mots qu'elle ne trouvait pas.

 

Elles restèrent ainsi un long moment jusqu'à ce que Chris sente le corps de Juliette se faire plus lourd. Avec précaution, elle la saisit par les épaules et la repoussa contre le dossier du divan. La jeune femme dormait paisiblement. Chris la souleva, à première vue sans peine, et l'emmena jusqu'à la chambre d'amis où elle la déposa sur le lit, lui retira ses chaussures et la recouvrit de la couette qui s'y trouvait.

 

Puis elle sortit du chalet. La nuit était noire mais la grande femme avança sans hésiter jusqu'aux arbres qui délimitaient l'orée de la forêt. Elle stoppa près d'un grand pin au tronc épais et avec un bruit sec, se mit à le frapper violemment de son poing fermé, puis de l'autre. Et de plus en plus vite et fort jusqu'à ce qu'elle ait trop mal aux jointures de ses doigts pour continuer.

 

Alors seulement, elle se laissa tomber sur le sol, s'appuyant contre le tronc rugueux, la respiration sifflante et le cœur battant. Elle s'essuya le visage et tressaillit en sentant quelque chose d'humide sur la paume de sa main tremblante.

 

Des larmes.

 

 

 

***

 

 

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