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REFUGES9

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FANS FICTIONS FRANCOPHONES

Entre elles

 

 

 

REFUGES

 

 

De Kaktus

 

 

 

 

NEUVIEME PARTIE

 

La pièce où Chris attendait était réellement minuscule et elle se demanda si François passait beaucoup de temps dans cet endroit. Le seul mobilier consistait en un bureau recouvert de classeurs et d'un fax. Sur le mur étaient punaisés quelques avis et des notices diverses ainsi qu'une grande affiche conseillant aux têtes intelligentes de se protéger.

Elle se leva de son siège quand elle entendit quelqu'un entrer derrière elle.

" Pardon de t'avoir fait attendre, Chris. " grimaça le jeune homme blond en lui serrant vigoureusement la main.

" Merci de me recevoir, François. Désolée de te prendre ton temps. "

" Ne t'inquiète surtout pas pour ça. L'agent de police ici ne croule pas vraiment sous le boulot, tu t'en doutes. " rétorqua-t-il en se glissant avec adresse derrière le bureau.

Il portait effectivement l'uniforme de police et Chris songea à la dernière fois où ils s'étaient vus. Cela remontait à huit ans au moins. Ils avaient fait une randonnée ensemble avec tout un groupe de jeunes de l'endroit et avaient terminé la semaine par une fête plutôt mémorable. A part Pénélope et François, la plupart des autres ne vivent plus à Etrayaz maintenant. songea-t-elle.

 

" J'ai vérifié ton histoire. " continua le jeune homme en sortant un dossier d'un tiroir. " Ça n'a pas été facile, mais j'ai un ami à la capitale à qui j'ai rendu des services, et il me devait quelques tuyaux.. " sourit-il avec un clin d'œil.

" Pourquoi pas facile ? " interrogea Chris.

" Depuis l'affaire du Temple solaire, tout ce qui a trait aux sectes est pris avec des pincettes. "

(NDLA : le Temple solaire est une secte dont plusieurs membres se sont immolés par le feu, il y a quelques années, au cœur des alpes suisses.)

" Mais à première vue, cette affaire n'a rien à voir avec une secte, finalement. Du moins, c'est ce qu'en a conclu la police. "

Chris fronça les sourcils. Ainsi, Juliette avait raison. Quand Chris lui en avait reparlé le lendemain de leur discussion et tenté de la convaincre d'aller voir la police, la jeune femme avait refusé.

" Ils ne me croiront pas, Chris. Ils ne m'ont pas crue il y a deux ans. Ils ont dit que c'était juste un crime comme un autre. "

Chris n'avait pas insisté, ne souhaitant pas bouleverser à nouveau son amie.

 

" Sur le terrain, les policiers ont retrouvé l'arme du crime, un couteau de boucher. " poursuivit François, en parcourant le dossier. " La victime n'avait plus aucun bijou et on lui avait pris tout ce qu'elle avait sur elle, même ses vêtements. "

" Et ils n'ont pas enquêté plus ? Sa sœur a dû leur dire qu'elle faisait partie d'une secte et que si elle avait découvert le corps, c'est qu'un homme lui avait téléphoné. Ils n'ont pas mentionné ça ? " interrogea Chris, sentant la colère monter en elle, face à ce qui était vraisemblablement un travail bâclé.

" Justement. Ils pensent que quand le ou les types qui ont fait ça ont vu les papiers de leur victime, ils ont reconnu son nom. Ils ont sans doute trouvé le numéro de téléphone de sa sœur dans son sac et l'ont appelée, espérant qu'elle aurait aussi de l'argent sur elle. Ils ont peut-être même songé à faire chanter la famille. Mais à première vue, quand ton amie est arrivée, ils étaient déjà trop shootés pour faire quoi que ce soit ou alors ils avaient changé d'avis et quitté les lieux. Enfin, ce sont les conclusions des policiers de l'endroit, mais ça paraît plutôt tiré par les cheveux."

Chris se sentit soudain complètement perdue.

" Comment ça, reconnu son nom ? " demanda-t-elle interloquée

" Eh bien, les meubles Saulier, c'est quand même assez connu dans la région, même parmi les voyous. "

Bon sang ! Je n'ai jamais fait le rapprochement. Quelle idiote.

 

La famille Saulier possédait effectivement plusieurs magasins de meubles importants répartis dans les grandes villes de la région. Chris se demanda pourquoi Juliette ne lui avait jamais parlé de ça, mais se dit que ce n'était guère le genre de la jeune femme de s'étaler sur la richesse de sa famille. Surtout avec les relations tendues qu'elle entretenait avec sa mère.

" Alors, ils n'ont pas cherché plus loin ? Ils ne l'ont même pas écoutée ? C'est impensable. " continua-t-elle, les sourcils froncés.

Le jeune policier leva la main d'un geste apaisant.

" Si, ils l'ont fait. Ton amie leur a donné des noms et des adresses, mais ils n'ont trouvé personne nulle part. A première vue, les adeptes de la secte, si adeptes il y avait, ont tous disparu du jour au lendemain."

" Et la police en a conclu que Juliette était folle. " termina Chris d'un ton amer.

François ne répondit pas et remit le dossier à l'intérieur du tiroir. Puis il reposa ses bras sur le bureau en croisant les doigts, fixant Chris avec franchise, mais le visage tendu.

" Il y a quelque chose qui n'est pas dans le dossier, mais que mon informateur m'a révélé. Seulement, je pense que ton amie ne le sait sûrement pas et ça ne va certainement pas lui faire plaisir. "

Chris haussa un sourcil, et gronda d'une voix basse où la colère était évidente.

" Je parie que ça a un rapport avec sa mère. "

François hocha la tête.

" Oui, tu as deviné. Madame Saulier a demandé à la police de classer rapidement l'affaire. Elle ne voulait pas entendre parler de cette histoire de secte et que l'on apprenne que sa fille traînait avec ces gens-là. Quelques mois plus tard, plusieurs bâtiments de police ont changé complètement leur mobilier. "

" Quelle pourriture ! " Chris frappa violemment son poing sur le bureau. François resta silencieux quelques instants avant de continuer.

" Ecoute, si ton amie est sûre d'avoir bien vu ce type et qu'elle pense qu'il l'a reconnue, il faut qu'elle soit prudente. Dis-lui de mettre un cadenas à sa porte et d'éviter de se balader toute seule le soir. Je sais que ça a l'air stupide, mais c'est déjà des précautions qu'elle peut prendre. Moi, je ne peux vraiment pas faire grand-chose, malheureusement. "

Chris se leva, suivie par le jeune homme.

" Je vais m'en occuper. Merci François. J'apprécie vraiment ton aide. "

" C'est mon boulot, tu sais. Tiens-moi au courant et s'il se passe quoi que ce soit, si elle voit rôder quelqu'un près de chez elle par exemple, dis-lui de m'appeler sans hésiter, d'accord ? " répondit-il en la raccompagnant à la porte.

" Ok, merci. A une prochaine, François. "

 

La grande femme s'éloigna de la place au centre de la station où se trouvait le bureau de police et se dirigea vers les " Ormeaux ", tentant de calmer la rage froide qui l'habitait.

Elle songea brièvement que malgré le peu de contacts qu'elle entretenait avec sa propre mère, elle n'avait rien à lui reprocher d'aussi grave. Quand elles se voyaient, elles n'avaient jamais grand-chose à se dire, il est vrai, mais elle sentait que sa mère avait de l'affection pour elle et certainement des regrets de l'avoir ainsi délaissée.

 

Il y avait du monde sur la terrasse du restaurant et Chris aperçut Rose qui circulait entre les tables, un plateau à la main. A l'intérieur, par contre, une seule table était occupée par un couple âgé, en train de jouer aux cartes. Derrière le bar, sa tante essuyait des verres.

" Bonjour tante Maguy. " lança la grande femme en s'installant sur un des tabourets.

" Chris ! Ça me fait plaisir de te voir ! " s'exclama sa tante. Elle fit le tour du bar et vint l'embrasser tout en la jaugeant des pieds à la tête.

" Tu as l'air d'aller beaucoup mieux, toi ! " affirma-t-elle en retournant à sa place. " Tu veux boire quelque chose ? "

" Non merci. Je n'ai pas le temps. Comment ça , beaucoup mieux ? " répliqua Chris, intriguée.

" Mmm, tu n'étais pas très en forme quand tu es revenue. Toute pâlichonne. La montagne t'a fait beaucoup de bien, c'est sûr. " lui lança sa tante.

Chris se laissa gagner par sa bonne humeur contagieuse et sourit à demi. " Merci de te soucier de ma santé, tantine. "

" C'est normal, ma belle. "

Alors que Maguy terminait d'essuyer le dernier verre, Rose vint poser son plateau sur le bar, murmurant un " bonjour " timide à l'attention de Chris. Depuis l'accident de son ami, la jeune fille semblait très gênée à chaque fois qu'elle rencontrait la grande femme et n'osait même pas la regarder dans les yeux.

Peut-être que tu t'es rendue compte à quel point ton copain est un pauvre type. songea ironiquement Chris.

Rose repartit sur la terrasse avec une nouvelle commande sur son plateau et Chris se retourna vers Maguy.

" En fait, je suis juste venue te dire que Michel passera la soirée ici demain. "

Le visage de sa tante s'éclaira. " Ah, il se souvient de nous, le bougre. "

" Juliette et moi allons faire une randonnée du côté des Alençons. Nous viendrons le rejoindre directement ici, vers cinq ou six heures. Tu pourrais nous préparer un petit plat dont tu as le secret ? "

" Bien sûr, avec plaisir tu le sais bien. "

Chris se leva de son tabouret mais sa tante lui saisit le bras, la fixant avec un regard affectueux.

" Je suis contente que tu te sois trouvée une amie. Ta Juliette a l'air d'une jeune fille vraiment gentille. " Chris lui sourit en retour.

" Elle l'est, tante Maguy. "

" Tant mieux alors. " Sa tante lui fit un clin d'œil entendu et Chris eut un rire amusé.

" Oui, tant mieux. A demain. Sois gentille avec Michel. "

" Comme si je ne l'étais pas toujours ! " lança sa tante en riant elle aussi. " A demain. "

 

Chris reprit sa Jeep qu'elle avait garée près de la librairie, faisant un petit salut de la main à Pénélope de l'autre côté de la vitrine. Tout en roulant, elle songea au message sous-entendu de sa tante à propos de Juliette.

Chris avait compris très tôt quelles étaient ses préférences sexuelles et ça n'avait jamais posé de problèmes pour elle. Elle avait décidé de ne pas cacher cela à sa famille, tout en se doutant bien que ce qui passait sans difficultés dans son entourage à Londres risquait de poser problème ici.

L'été de ses dix-neuf ans, elle était arrivée à Etrayaz en compagnie de son amie Tracy, fraîchement rencontrée quelques semaines auparavant. Sa tante avait mis deux jours avant de la " convoquer " dans sa cuisine pour une conversation sérieuse. Et malgré sa détermination, Chris se souvint qu'elle n'en menait pas large. car elle avait très peur que les seules personnes qu'elle considérait comme sa famille la rejettent.

Mais sa tante avait été formidable, lui disant que ce n'était pas un problème ni pour elle, ni pour son mari et que tant que Chris était heureuse, c'était ça qui comptait. Elle lui avait simplement fait comprendre qu'elle ne pouvait pas se comporter ici comme elle le faisait à Londres.

" Je sais que tu vas trouver ça hypocrite, ma chérie, mais ça choquerait inutilement les gens et ça ne t'attirerait que des ennuis. "

Chris était tellement soulagée par sa réaction qu'elle avait promis de " bien se tenir " selon les termes de sa tante. Depuis ce jour-là, elles n'en avaient jamais reparlé, mais Maguy prenait parfois des nouvelles discrètement, lui demandant si " par hasard elle voyait quelqu'un en ce moment ".

 

En ce moment, je vois Juliette.

La grande femme soupira, tout en s'engageant dans le chemin de terre qui menait chez elle. Elle n'avait pas besoin de se perdre en longues réflexions pour savoir ce qu'elle éprouvait maintenant pour la jeune femme. Et il lui semblait bien, par certains signes évidents, que sa jeune voisine n'était pas indifférente non plus à ses tentatives discrètes de flirt.

Mais Chris voulait en être sûre, car plus que tout, elle ne voulait pas perdre l'amitié de Juliette, et pas tant que cette histoire de secte ne serait pas réglée.

Elle a besoin de moi. Si ce type s'avise de la toucher…

Elle n'acheva pas sa pensée, arrêtant sa Jeep devant le chalet de Juliette, et cherchant comment elle allait lui annoncer ce que François venait de lui apprendre. Car il était clair que Juliette devait connaître la vérité sur les agissements de sa mère, même si ça allait lui faire mal.

 

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Assise en tailleur dans l'herbe, Juliette contemplait pensivement le paysage devant elle. Rien n'indiquait vraiment que la fin de l'été approchait mais pourtant Chris lui avait indiqué certains signes qui ne trompaient pas.

" La saison mue exactement comme les oiseaux, sans se faire remarquer. " lui avait-elle expliqué. Et elle lui avait montré à l'orée de la forêt la recrudescence des champignons réapparus grâce aux quelques pluies espacées depuis la mi-août et qu'elles étaient allées photographier les jours précédents. Et puis aussi, le début des migrations de certains oiseaux perchés sur les fils électriques et sur les faîtes des toits des chalets. Juliette avait reconnu les hirondelles, bien entendu, mais Chris lui en avait nommé d'autres, aux noms pittoresques : les engoulevents, les gobemouches et les traquets.

 

Une main légère vint se poser brièvement sur son épaule quand son amie s'assit près d'elle.

" A quoi tu penses ? "

Juliette se retourna vers elle, se forçant à sourire. Depuis qu'elle avait révélé la terrible histoire de sa sœur à Chris, quelque chose semblait avoir changé dans leurs relations. Une complicité plus forte s'était installée entre elles et Juliette voyait avec plaisir son amie s'ouvrir un peu plus. Elle ne se posait plus de questions sur ses sentiments et avait décidé de laisser les choses suivre leur cours. De toute façon, la réapparition de Kahad dans sa vie était plus préoccupante que tout le reste et même si elle tentait de ne pas y penser, sa peur était bien réelle.

" Alors ? C'est top secret ? "

Juliette secoua la tête.

" Oh, excuse-moi, j'étais ailleurs. En fait, je me disais que c'est certainement la dernière randonnée que nous faisons. Ça va me manquer. " dit-elle avec une pointe de regret dans la voix.

" Il y a encore des beaux jours jusqu'à la fin septembre. " rétorqua Chris. " Et puis, cet hiver, je t'emmènerai faire de la peau de phoque, promis.

(NDLA : lors de randonnées en hiver, on fixe des lanières en peau de phoque sous les semelles des skis. Ces peaux empêchent les skis de glisser et il est ainsi possible de grimper facilement des pentes raides. La descente s'effectue ensuite normalement, il suffit de retirer les peaux.)

Juliette sourit, songeant à combien il était agréable d'avoir des projets avec Chris.

" Je parie que tu es une pro du ski. Jamais je n'arriverai à te suivre. " répliqua-t-elle.

" Je t'attendrai, c'est promis. " lui répondit la grande femme d'un air entendu, tout en se relevant.

Elle tendit la main à Juliette pour l'aider.

" Allons-y. Michel nous attend pour cinq heures, et il vaut mieux ne pas le laisser trop longtemps seul avec tante Maguy. " ironisa-t-elle.

 

Elles reprirent le sentier qui descendait vers l'alpage. Elles avaient fait une balade assez courte, " juste pour le plaisir " avait dit Chris. Mais Juliette pensait que c'était surtout pour lui changer les idées. La veille, elle avait eu une autre longue discussion avec son amie qui lui avait révélé ce dont elle se doutait au sujet du rôle de sa mère dans l'abandon aussi rapide de l'enquête sur le meurtre de Marie.

Juliette avait hoché la tête tristement.

" Ça ne m'étonne même pas, tu sais. Je pense que je l'ai toujours su, mais c'était plus facile de ne pas y croire. "

Et maintenant, elle avait conscience qu'il lui faudrait inévitablement prendre une décision au sujet de sa mère. Lui dire qu'elle savait tout et décider de ne jamais la revoir. Ou lui pardonner parce que c'était sa mère.

 

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" Bon sang, Michel, j'avais vraiment décidé de ne plus partir en reportage pour quelques temps, tu le sais bien. " L'agacement dans la voix de Chris sembla faire fléchir l'assurance de son ami, le corps massif enfoncé dans un des fauteuils du salon des époux Fenestraz. Après le repas, Pierre avait regagné le restaurant au sous-sol et Juliette était allée aider Maguy dans la cuisine, laissant Chris et Michel entre eux.

" Je sais, oui. Mais je suis dans la merde. Ce reportage sur la réintroduction du loup est prévu et annoncé dans le journal depuis plusieurs mois. Tous les textes sont écrits déjà et il ne manque plus que les photos que Rudy devait me rapporter. Maintenant, avec sa jambe dans le plâtre, il ne peut plus rien faire. "

" Je suppose que tu ne peux pas y aller toi-même. " soupira Chris.

" Non, évidemment. Tu es la seule à qui je puisse demander ça. Un autre photographe n'y arriverait pas en si peu de temps. Ça ne te prendra pas longtemps. Une semaine ou deux pas plus. Le biologiste avec qui j'ai eu des contacts dit qu'il y a deux meutes très faciles à approcher pour les photos. "

Chris s'adossa en soupirant contre le dossier de son fauteuil et passa machinalement une main dans ses cheveux. Elle savait déjà qu'elle allait accepter. Parce que Michel était son ami et qu'à première vue, elle seule pouvait le tirer de là.

" On ne pourrait pas juste faire des clichés dans un zoo ? " tenta-t-elle, sans grande conviction.

" Tu sais bien que non. " grimaça son ami.

Chris lui fit un demi-sourire, presque honteux.

" Non, évidemment. "

" Je te payerai à double, si tu veux et je… "

" Arrête ça, Michel. " la coupa abruptement la jeune femme. " Tu me payeras le prix normal, un point c'est tout. "

" Ça veut dire que tu acceptes ? " Le visage de son ami était maintenant éclairé d'un large sourire. Il savait qu'il avait gagné.

Chris soupira. " Tu ne me laisses pas vraiment de choix. Allez, donne-moi plus de détails. "

 

 

 

Dans la cuisine, Juliette et Maguy finissaient tranquillement la vaisselle en discutant de choses et d'autres. La jeune femme avait passé une très bonne soirée. Pierre Fenestraz, Michel et Chris avaient évidemment parlé de montagne et elle avait encore appris des choses grâce à la passion qui les animait et aux explications qu'ils lui avaient données de bonne grâce. C'était la première fois qu'elle rencontrait Michel et le courant était passé tout de suite entre eux. Elle comprenait très bien que Chris soit amie avec ce géant un peu gauche, qui semblait cacher sous ses airs bourrus une véritable gentillesse.

 

" Et comment va la petite chatte ? " demanda Maguy en rangeant les derniers verres dans un des placards.

" Oh, à merveille. " Juliette sourit. " Elle s'est mise à chasser et les lézards n'ont plus aucune chance avec elle dans les parages. "

La femme plus âgée s'assit derrière la table et fit signe à Juliette de faire de même.

" Je suis contente que Chris ait fait votre connaissance, vous savez."

continua-t-elle, avec un faux air de conspirateur.

" Et moi d'avoir fait la sienne. " répondit Juliette avec sincérité.

Maguy sembla redevenir très sérieuse et posa sa main sur celle de la jeune fille.

" Après ce qui lui est arrivé, je sais bien qu'elle s'est renfermée sur elle-même. Mais grâce à vous, j'ai l'impression qu'elle va déjà beaucoup mieux. Je ne le lui ai pas montré, mais j'ai été très inquiète pour elle. "

Juliette se demanda s'il fallait faire semblant de savoir mais préféra jouer la franchise.

" Mais qu'est-ce qui lui est arrivé ? " murmura-t-elle doucement.

Maguy fronça les sourcils.

" Elle ne vous l'a pas dit. " constata-t-elle avec une grimace qui semblait signifier " J'ai fait une gaffe. ". Elle secoua la tête tristement.

" Je ne peux rien vous dire, alors. C'est à elle de vous le raconter, pas à moi. " Elle se redressa avec un sourire doux. " Mais elle a plus que jamais besoin d'une amie, c'est certain. "

Elles rejoignirent Michel et Chris au salon et Juliette remarqua le regard préoccupé que son amie lui jeta.

 

 

 

Une heure plus tard, les deux jeunes femmes étaient assises dans la Jeep de Chris, devant son chalet, mais Juliette ne semblait pas vouloir rentrer chez elle avant d'avoir terminé leur conversation. Chris sentait la tension et l'inquiétude que son amie tentait de dissimuler et se maudissait déjà d'avoir accepté d'aider Michel.

" Et où est-ce que tu vas exactement ? " demanda Juliette, son visage à peine visible maintenant que les phares du véhicule étaient éteints.

" En Italie, dans les Abruzzes. Je serai absente deux semaines, pas plus. " répondit la grande femme, tentant de mettre dans sa voix l'assurance qu'elle n'avait pas.

" Ce n'est pas dangereux d'aller photographier des loups sauvages ? " continua Juliette, d'un ton inquiet.

" Non, absolument pas. Ne te fais pas du souci pour ça. " rétorqua Chris.

Mais ne me demande surtout pas de t'emmener avec moi. Pas après ce qui s'est passé la dernière fois.

Juliette se secoua soudain et ouvrit la portière.

" Tu pars quand ? " demanda-t-elle en sortant du véhicule. Chris fit de même. " Dans deux jours. "lança-t-elle avant de faire le tour de la Jeep pour rejoindre son amie.

" Je te raccompagne. " termina-t-elle en lui emboîtant le pas en direction de son chalet. La nuit n'était pas totalement noire, un quartier de lune éclairant faiblement le chemin.

Parvenues devant la véranda, Chris se lança.

" Je suis désolée de t'abandonner comme ça. Mais Michel compte sur moi, je ne peux pas faire autrement. "

" M'abandonner ? " murmura Juliette, interloquée.

" Oui, tu as bien compris. Je sais que ce type te fait peur, Juliette. Peut-être bien qu'il ne t'a pas reconnue, mais le risque est bien là. " La voix de Chris s'était raffermie.

" Je viendrai installer un cadenas sur ta porte demain et je veux que tu me promettes d'être prudente. Si tu remarques le moindre détail suspect, tu avertis tout de suite François. Je te donnerai son numéro. " Elle était très animée maintenant.

" Et si tu veux, tu peux aller dormir chez tante Maguy, je suis sûre qu'elle sera ravie de te prêter ma chambre. Je t'appellerai tous les soirs, si je peux, pour savoir comment ça se passe et… "

Chris s'interrompit, apercevant le large sourire qui éclairait maintenant le visage de Juliette.

" Qu'est-ce qu'il y a ?"

" Tu t'inquiètes pour moi ? " demanda la jeune femme avec un étonnement presque ravi.

Les yeux bleu glacier de Chris plongèrent une nouvelle fois dans les siens avec une intensité qui la firent frissonner. La main de son amie vint doucement écarter la mèche de cheveux blonds qui lui barrait le front.

" Plus que tu ne le penses. " murmura-t-elle. Les mots restèrent suspendus dans l'air quelques secondes alors que Juliette sentait son cœur bondir dans sa poitrine, incapable du moindre mot ou du moindre geste.

Puis Chris recula d'un pas, rompant le charme. " Bonne nuit. " lança-t-elle, presque brusquement, et elle s'en alla, disparaissant à grands pas et laissant une Juliette totalement ébahie.

 

" Waow, elle a le chic pour me couper le souffle. " murmura-t-elle en pénétrant dans le chalet.

Eblouie par la lumière, la petite chatte vint se frotter contre ses jambes en clignant des yeux, et Juliette la prit dans ses bras.

" Hello, ma belle. Tu m'attendais n'est-ce pas ? "

La jeune femme se mit rapidement au lit, emmenant avec elle la petite bête qui se blottit contre elle en ronronnant. Juliette ferma les yeux, se remémorant les événements de la journée et un sourire idiot apparut sur ses lèvres en repensant au geste de Chris en fin d'après-midi.

 

Elles roulaient en direction d'Etrayaz, passant devant quelques chalets isolés quand Juliette aperçut derrière un mur de pierre un jardin à première vue peu entretenu où poussaient en grand nombre des fleurs sauvages.

 

" Oh, regarde Chris, comme c'est beau ! " s'était-elle exclamée. " C'est un jardin comme celui-là que j'aimerais devant chez moi. Tu as vu ces fleurs violettes dans le coin ? Elles sons superbes. "

Chris avait stoppé sa Jeep le long du mur.

" Ce sont des campanules. On en trouve partout, tu sais. " Mais elle lui avait jeté un coup d'œil et un sourire amusé était apparu sur ses lèvres.

" Attends-moi deux minutes. "

La grande femme était sortie de la voiture et Juliette l'avait regardée avec surprise se diriger vers le chalet et appuyer sur la sonnerie devant la porte. Quelques secondes plus tard, une vieille femme lui ouvrait et Chris lui parla, tout en indiquant brièvement d'une main sa voiture et le jardin. La vieille femme parut surprise, puis sourit en hochant la tête et rentra chez elle, tandis que Chris, au grand étonnement de Juliette, pénétrait dans le jardin. Quelques minutes plus tard, elle s'assit à nouveau près d'elle et déposa sur ses genoux une pleine brassée de campanules dont l'odeur légère emplit la voiture.

" Tiens, voici déjà celles-ci. Mais si tu veux, je t'en planterai plein devant chez toi. " dit-elle en redémarrant.

Juliette eut un rire surpris.

" Tu connaissais cette femme ? "

" Non, pourquoi ? " répondit Chris d'un air dégagé.

" Mais tu es allée sonner chez elle ! " s'étonna Juliette.

" Oui, et je lui ai demandé si je pouvais cueillir quelques fleurs dans son jardin, parce que mon amie les trouvait très belles. Et alors ? "

Juliette avait observé longuement le profil de Chris, attentive à la conduite, mais où se devinait un sourire léger.

" Alors, merci. Merci beaucoup. " avait murmuré la jeune blonde, en enfouissant son visage dans le bouquet odorant.

 

 

 

Elle se retourna vers la petite chatte et déposa un léger baiser sur sa tête en murmurant d'une voix ensommeillée.

" Tu sais quoi ? C'est le geste le plus romantique que j'ai jamais vu. " Et elle s'endormit profondément, l'esprit en paix pour la première fois depuis qu'elle avait revu le visage menaçant de l'assassin de sa sœur.

 

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Chris regarda par la fenêtre de sa chambre. Dans le chalet d'en face, la lumière éclairait une des fenêtres, comme d'habitude. Elle saisit son sac de voyage et descendit l'escalier, jetant un coup d'œil à sa montre. Il était trois heures du matin. Son train partait dans moins de deux heures et elle avait juste le temps de se rendre à la gare et de laisser sa Jeep dans un parking payant et surveillé. Juliette lui avait proposé de l'accompagner et de ramener la voiture elle-même jusqu'ici, mais Chris avait refusé. Elle ne voulait pas que la jeune femme roule seule la nuit. Si ça n'avait tenu qu'à elle, elle l'aurait enfermée aux Ormeaux pour deux semaines.

C'est stupide, Chris. Arrête de te faire du souci comme ça. Si ça se trouve, ce type ne l'a même pas reconnue et il est certainement très loin d'ici en train de reconstituer sa secte de merde.

 

En fin de journée, elle était passée voir Juliette pour lui dire au revoir. Elle lui avait fait ses dernières recommandations et lui avait donné le numéro du nouveau téléphone cellulaire qu'elle venait d'acheter. La jeune femme semblait détendue et lui avait désigné la pile de feuilles qui côtoyait son ordinateur.

" Il faut que je m'y remette, tu sais. J'ai passé mon été à me promener avec toi, et je n'ai plus rien écrit. "

" Désolée, c'est ma faute. " Chris avait pris un air contrit mais Juliette avait souri avec douceur. " Non, je crois que ce sont justement toutes ces balades qui m'ont rendu l'inspiration. "

Chris avait alors menacé la jeune femme, le doigt dressé vers elle. " N'essaie pas de me mettre dans une de tes histoires, je te l'interdis. " Ce qui avait franchement fait rire Juliette.

" D'accord, c'est promis, mais pourtant tu pourrais faire un sujet intéressant. "

 

Chris contrôla une dernière fois son matériel photographique et se rendit compte qu'elle avait envie de partir faire ce reportage et qu'elle ressentait comme à chaque fois cette petite étincelle d'excitation en pensant à ce qui l'attendait. Ce ne serait pourtant pas une partie de plaisir. Traquer des loups dans une forêt en début d'automne promettait certainement de longues heures d'attente, peut-être sous la pluie. Mais elle en avait l'habitude et finalement, elle aimait ça.

Des coups secs frappés contre sa porte interrompirent ses pensées.

Elle alla ouvrir, en sachant déjà qui elle allait découvrir. Juliette se tenait devant elle, vêtue d'un survêtement et d'un t-shirt, et se frottait les bras en frissonnant. Elle lui fit un pâle sourire.

" Je n'arrivais pas à dormir, alors j'ai pensé venir te dire un dernier au revoir. "

Chris la fit entrer en grommelant.

" Et aussi attraper une bonne angine. "

La grande femme saisit un sweat-shirt accroché sur le porte-manteau devant elle et le lui tendit.

" Enfile ça. " ordonna-t-elle. Juliette obéit et rit doucement en se regardant dans le miroir en face d'elle, avec le pull qui lui arrivait à mi-cuisses. Elle se retourna vers Chris qui avait elle-même revêtu sa veste de cuir. Juliette sourit en la dévisageant.

" C'est le blouson que tu portais la première fois que je t'ai vue. "

Chris fronça les sourcils.

" Tu te souviens de ça ? " interrogea-t-elle, un peu surprise.

" Bien sûr ! " renchérit la jeune blonde. " Tu étais en train de dévaliser le bac à surgelés et je me suis dit que tu n'allais pas m'en laisser. "

Elle s'approcha de Chris et leva son visage vers elle, une lueur admirative dans son regard émeraude.

" Et quand tu t'es tournée vers moi, j'ai pensé que tu avais vraiment les plus beaux yeux bleus que j'ai jamais vus. "

Chris sentit ce qui allait se passer, mais ne fit rien pour l'empêcher, au contraire. Elle posa ses mains sur les épaules de la jeune femme et l'attira doucement vers elle.

" Et je le pense toujours. " murmura Juliette avant que ses lèvres ne viennent effleurer légèrement celles de Chris avec timidité.

La grande femme ne s'attendait pas à l'avalanche d'émotions qui l'atteignit de plein fouet. Une foule de souvenirs et d'instants emplirent son esprit alors qu'elle pressait ses lèvres contre celles de la jeune blonde. La première fois qu'elle l'avait vu rire, la chaleur de son sourire, toutes ces questions naïves qu'elle posait, la tendresse dans son regard quand elle avait soigné son bras et tous les moments où elle avait senti s'installer entre elles ce sentiment de confiance et de familiarité, comme si elles s'étaient toujours connues.

Elle laissa glisser ses mains le long du corps de Juliette et la sentit trembler. Elle s'écarta alors, son visage à quelques centimètres de celui de la jeune femme dont le souffle un peu rapide effleurait sa joue.

" Les tiens sont pas mal non plus, tu sais. " murmura Chris et son doigt vint tracer lentement le contour du sourcil droit de la jeune femme, qui ferma les yeux sous la caresse. Puis Juliette enfouit sa tête contre l'épaule de la grande femme qui l'entoura de ses bras dans une étreinte puissante.

" Si c'est pour je revienne plus vite, c'est réussi. " glissa-t-elle dans son oreille.

Juliette se dégagea. Un sourire tremblant éclairait son visage.

" Essaie surtout de revenir en un seul morceau. "

Chris saisit son menton entre ses doigts et déposa un léger baiser sur ses lèvres.

" Je te le promets. " Elle s'arracha avec difficulté aux yeux émeraude où brillaient des larmes prêtes à couler et qu'à première vue Juliette retenait avec difficulté.

Chris prit la clef suspendue à une ficelle près de la porte. Elle la glissa dans la main de la jeune femme.

" Tiens, tu fermeras. Reste dormir ici. "

La grande femme saisit ses sacs et franchit rapidement la porte, sentant l'étau qui commençait à enserrer sa gorge. Elle projeta violemment les sacs dans le coffre de la Jeep et se mit au volant, s'empêchant de jeter un dernier regard en arrière. Elle démarra vivement et cogna son poing sur le volant.

" Shit, Michel ! Tu aurais pu choisir un autre moment. " jura-t-elle en s'éloignant.

 

 

 

 

 

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