TERREA
Avertissements d'usage :
Cette histoire est du genre " Uber-Fantasy ". Elle est classée ALT avec tout ce que cela sous-entend ;O)
Vous y reconnaîtrez certainement l'influence de quelques écrivains que j'aime, tels Stephen King, Tolkien et autres maîtres de la Fantasy. Impossible de faire autrement, mais j'espère tout de même que mon histoire aura sa propre originalité ;O)
Je m'engage à la terminer quoi qu'il arrive mais ne promets pas d'assurer des majs régulières, car j'ai appris que la vie peut parfois être beaucoup plus prenante et enthousiasmante que l'écriture.
Remerciements : Ã mes beta-lectrices de choc, Rainbow et Katell.
IMPORTANT : Certaines phrases de cette FF sont écrites dans un autre alphabet. Pour en profiter pleinement, je vous suggère de télécharger la police adéquate, intitulée Alphabet of the magi que vous trouverez ici.
Je mets aussi à votre disposition un lexique des mots terréens.
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1. Funérailles
Un vent froid et sournois soufflait entre les arbres de la clairière, faisant trembler les flammes des torches portées par les novices, debout en cercle autour du grand bûcher. Shaan resserra le col de sa tunique en frissonnant. Elle portait rarement le costume des Morryganes, ne délaissant ses vêtements habituels que lors de cérémonies comme celle-ci.
Soudain, les nuages s'écartèrent, chassés par le vent, et Seya la blonde apparut, pâle et ronde dans le ciel. A ce signal, les novices entonnèrent le chant sacré accompagnant toutes les Morryganes lors de leurs funérailles, une lente et basse mélopée, rythmée par le battement sourd du habab, le tambour de cérémonie.
Shaan regarda le bûcher où reposait le corps de Julianna, la femme sage et juste qui l'avait élevée comme sa fille, et sans qui elle ne serait certainement pas là en ce moment.
" C'est grâce à toi que j'ai pu trouver ma place dans ce monde. Je sais que la grande Déesse t'accueillera avec bienveillance, mon amie ", murmura Shaan en suivant les guerrières qui s'avançaient maintenant, passant entre les rangs des novices pour s'approcher du bûcher.
Le chant sacré s'éteignit, laissant place à un silence profond, comme si tout en cet instant s'était arrêté sur Terrea. Enora, vêtue de la robe bleue des prêtresses, vint se placer près du bûcher et posa sa main sur le front de Julianna.
" Notre sœur a vécu une longue et belle existence. Elle a tenu sa place dans l'ordre des choses avec sagesse et humilité. Elle a maintenu l'équilibre nécessaire à la survie de Terrea. Que la Déesse en soit témoin : moi, Enora, grande prêtresse, atteste de la loyauté de Julianna et de son obéissance aux lois de notre monde. Dana, accueille ta servante comme une de tes filles et qu'elle connaisse le repos et la joie à tes côtés. "
Enora fit signe à Shaan qui s'avança, la gorge nouée par l'émotion, même si ses traits restaient impassibles. Elle sortit de sa tunique l'amulette en bois qu'elle avait sculptée elle-même la nuit suivant la mort de Julianna. Elle représentait son animal-totem, la tortue, symbole de longévité et de sagesse, qui avait accompagné la magicienne et veillé sur elle depuis son initiation.
Shaan déposa l'amulette entre les mains croisées de son mentor, regardant pour la dernière fois le visage marqué par les ans mais où la mort avait laissé une sérénité palpable. Puis elle saisit la torche tendue par une novice et, sans un mot, mit le feu aux branchettes et aux brindilles sous le bûcher. Les flammes s'élevèrent, prenant rapidement de l'ampleur et Shaan recula tandis que la mélopée reprenait, cette fois presque joyeuse. Pour les Morryganes, la mort n'était pas une fin en soi mais le commencement d'une autre vie, meilleure, auprès de la grande Déesse.
Shaan sentit la main d'Enora se poser sur son épaule. " C'est une grande perte pour Terrea, surtout en ce moment… Julianna était une magicienne et une Shuni très puissante. Un lien important a été tranché et c'est à toi qu'incombe la lourde tâche de le renouer. "
Shaan ne se retourna pas vers la prêtresse. Elle se contenta de hocher la tête. " Je le sais Enora. Laissez-moi un peu de temps et tout rentrera dans l'ordre. "
La main de la prêtresse se retira et sa voix se fit plus douce. " Tu as toute ma confiance, Shaan, tu le sais. Fais de ton mieux. "
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La salle de l'auberge était bondée. L'approche des fêtes du Solstice avait amené en ville une population hétéroclite qu'on ne voyait apparaître à Mellos que durant cette période de l'année. Une partie de ces gens camperait pendant plusieurs jours à l'extérieur des murs mais les plus nantis avaient trouvé à se loger dans les nombreuses auberges de la ville.
Shaan était assise à une table au fond de la salle le dos contre le mur, un bol de kaâr posé devant elle. Imperturbable, elle observait le va et vient des clients qui se succédaient à un rythme soutenu. Inévitablement, elle attirait tous les regards, mais personne n'avait encore osé la déranger. Elle avait l'habitude qu'on l'observe où qu'elle aille. Plus jeune, elle avait tenté en vain de se dissimuler à la curiosité qu'elle suscitait, mais y avait rapidement renoncé. Sur Terrea, la loi imposait les signes d'appartenance. Ne pas ou ne plus en avoir équivalait à une quasi non-existence.
Ainsi, Shaan arborait la coiffure reconnaissable entre toutes des guerrières Morryganes : une longue frange noire retombait de chaque côté de son front, masquant à moitié son regard, le reste de sa chevelure était rasé sur les tempes et la nuque. Mais c'était autre chose qui attirait immédiatement l'attention. Accrochée à une mince lanière de cuir autour de son cou brillait la pierre de Samanï qui faisait d'elle une Shuni, une personne doublement à part parmi les Terréens.
La présence, plus ou moins silencieuse, de Kriff ne faisait que rajouter à l'intérêt qu'on lui portait.
Les dragonnets étaient en voie d'extinction et il était rare d'en croiser. Généralement, Kriff restait perché sur son épaule et quand il lui prenait l'envie de faire l'intéressant, il crachotait un peu de fumée roussâtre du plus bel effet. Après ça, difficile de passer inaperçue.
" Il ne viendra pas. "
Shaan tourna la tête vers le dragonnet, qu'elle croyait assoupi. " Il viendra ", répondit-elle. " Nikélis n'a jamais raté un seul de nos rendez-vous. "
" C'est vrai qu'il a un petit béguin pour toi ", ricana Kriff en écartant légèrement les ailes.
Shaan haussa les épaules et reporta son attention sur la salle.
Elle était de retour depuis quelques jours mais ne s'était pas encore réhabituée à croiser tant de gens différents. Plusieurs tables étaient occupées par des marchands peuls, reconnaissables aux nombreux colliers qui retombaient sur leur épaisse tunique de brocard rouge. Ils allaient installer leurs étals dans la rue principale de Mellos et profiter des fêtes du solstice pour vendre leurs étoffes et les colifichets à bas prix qui avaient toujours beaucoup de succès auprès de la population.
Au bar, deux mercenaires zélatiens s'entretenaient à voix basse dans leur dialecte d'origine. La longue barbe broussailleuse du premier révélait son rang de Zephtar. A leurs manteaux poussiéreux, Shaan devina qu'ils avaient dû accompagner une caravane jusqu'à Mellos et qu'ils attendraient ici une autre affectation.
Dans le coin opposé de l'auberge était attablé un prêtre de la congrégation d'Héluios. Il l'avait saluée d'un signe de tête discret mais respectueux quand il était entré. Les Morrygannes entretenaient depuis longtemps de bons rapports avec les Héluotes. Shaan retourna son regard vers la porte de l'auberge qui venait de s'ouvrir pour laisser apparaître un jeune homme à la carrure imposante, et qui dut baisser la tête pour ne pas heurter le chambranle. Tous les regards convergèrent vers lui, non pas à cause de sa couleur noire qui était ici aussi commune que la blanche, mais parce que les cheveux tressés qui retombaient tout autour de sa tête composaient une coiffure totalement incongrue en ces lieux. Mais chacun retourna bien vite à son assiette ou à sa conversation car cet homme portait lui aussi bien en évidence sur sa poitrine la pierre de Samanï qui lançait des reflets bleutés sous la lumière des torches fixées au mur.
Shaan sourit à Nikelis qui se laissa tomber sur la chaise en face d'elle.
" Tu en as mis du temps. " Ils se serrèrent l'avant-bras à la mode terréenne, et Nikelis grogna.
" Les moyens de transports de ce pays laissent à désirer. " Il sourit néanmoins à la serveuse qui déposa un bol de kaâr devant lui et qu'il vida presque en une gorgée.
" Mais cette boisson vaut bien une chevauchée de dix heures sous la pluie. " Il rota bruyamment et fit un clin d'œil à Kriff.
" Salut, vieux lézard. Toujours aussi fringant ? "
Le dragonnet détourna ostensiblement sa tête écailleuse sans répondre à l'affront. Nikélis rit et s'écarta de la table pour mieux s'étirer.
" Je suis désolé pour Julianna. Vraiment", Reprit-il plus sérieusement.
Shaan eut un sourire teinté de tristesse. " Son heure était venue. Je le savais et elle aussi. " Le regard de la jeune femme s'assombrit. " Mais cela tombe à un bien mauvais moment. "
Nikélis hocha la tête et se pencha en avant, parlant plus bas pour n'être entendu que d'elle.
" Tu as rencontré le Conseil ? "
" Ce matin oui. Les nouvelles ne sont pas bonnes. Kazor se fait beaucoup de souci. "
Nikélis soupira.
" Je n'ai rien de très enthousiasmant à lui raconter même si les choses stagnent en ce moment. " Le jeune homme secoua la tête, envoyant valser ses nattes en direction de la serveuse. " Apporte un pichet de ton meilleur tonneau, ma belle ! J'ai encore soif ! " Il se retourna vers Shaan.
" Mais ne parlons pas de tout ça. Le conseil me prendra suffisamment la tête demain. Tu repars quand ? "
Kriff sembla sortir de sa léthargie.
" On ne repart pas de sitôt. J'ai besoin d'une cure de ghash et Shaan aussi ", siffla-t-il.
La jeune femme haussa les épaules et donna une chiquenaude sur la queue du dragonnet.
" La cure attendra. On a du pain sur la planche, tu le sais bien. Le départ est prévu pour demain. "
Kriff referma ses yeux en grommelant quelques mots inintelligibles.
Nikélis saisit le pichet de kaâr que la serveuse avait apporté et les servit tous les deux.
" On a toute une soirée ensemble, alors profitons-en et ne laissons pas ce vieux lézard nous la gâcher. "
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2. Le Moulin Bleu
Les deux seules personnes accoudées au bar se retournèrent et dévisagèrent la jeune femme qui venait de pousser la porte du café. Léah salua les deux hommes d'un signe de tête et s'assit à la table la plus proche, appréciant la fraîcheur bienfaisante de l'endroit. Elle roulait depuis l'aube et tous ses membres étaient endoloris. Elle passa une main dans ses courts cheveux blonds collés à sa nuque par la transpiration mais sourit aimablement à la serveuse qui s'approchait.
" Bonjour, j'aimerais un grand verre de thé glacé, s'il vous plaît. " Quand la femme revint avec la boisson, sa cliente sortit une feuille chiffonnée de la poche de son jean. " Excusez-moi, je cherche un endroit appelé 'Le moulin bleu'. Ça vous dit quelque chose ? "
La serveuse hocha la tête. " Sur la colline, à la sortie du village. Mais si vous v'nez pour la sorcière, pas la peine. Elle est morte il y a quinze jours. "
Léah fronça imperceptiblement les sourcils.
" La sorcière ? "
" Oui, la rebouteuse quoi. C'est pas elle que vous venez voir ? " Rétorqua la serveuse, bougonne, en encaissant la consommation.
" Julianna Moutier était ma tante, c'est elle que vous appelez sorcière ? "
Léah était choquée par le terme employé par la serveuse et elle vit que les deux hommes s'étaient à nouveau retournés pour suivre leur conversation.
" Escuzez-moi, Mademoiselle, on l'appelait comme ça ici, mais c'était pas un manque de respect. Tout le monde l'aimait bien, vraiment. "
Léana empocha sa monnaie et se radoucit en voyant la gêne de la serveuse.
" Alors comme ça, elle avait de la famille ? " Continua cette dernière. " Vous allez vendre le Moulin ? Vous allez pas vous installer là -haut ? "
Léana opposa un regard neutre au feu nourri des questions.
" Je n'en sais rien encore. Merci de m'avoir renseignée. " Elle vida rapidement son verre et en sortant, elle soutint le regard intrigué des deux hommes au bar et se dirigea vers sa voiture avec un sourire désabusé.
" D'ici ce soir, tout le monde saura que je suis là ", songea-t-elle en reprenant place derrière son volant. Elle roula lentement sur la route principale qui traversait le village, bordée par des maisons de pierres rustiques, certaines un peu plus grandes que les autres, entourées d'un jardin toujours bien entretenu. Meillerye était un petit village prospère, grâce à son vignoble de qualité qui permettait à chacun de vivre à son aise. Léah amena sa voiture sur un chemin caillouteux qui s'élevait en pente douce sur une petite colline boisée.
" Je ne me rappelle toujours pas de cet endroit.", murmura-t-elle en espérant ne croiser aucun véhicule en sens inverse, étant donné l'étroitesse du chemin.
Elle savait pourtant qu'elle avait passé un été chez sa tante durant son enfance mais n'en avait à première vue gardé aucun souvenir. Deux semaines auparavant, elle ne savait d'ailleurs même pas qu'elle avait une tante et sa stupéfaction avait été totale en apprenant qu'elle héritait de tous ses biens.
La jeune femme avait déboulé chez son père en brandissant la lettre du notaire et comme à l'accoutumée, Robert Sarvier avait parlé au compte-gouttes. C'était toujours ainsi quand elle posait des questions sur sa mère et même si Léah en avait l'habitude, sa patience avait été mise à rude épreuve.
" Pourquoi tu ne m'as jamais dit que maman avait une sœur ? "
" Parce que c'était une femme peu recommandable. Quand tu es revenue de chez elle, tu ressemblais à une sauvageonne. "
Il n'avait rien voulu lui révéler de plus et Léah s'était à nouveau fâchée avec lui. Leur mésentente avait commencé quand la jeune femme avait décidé de choisir la médecine, abandonnant ses études d'ingénieur qui lui aurait permis de travailler avec son père. Il n'avait pas compris qu'elle renonce si près du but pour se lancer dans de nouvelles études longues et difficiles, riant même de cette soi-disant vocation qu'elle sentait pourtant en elle depuis longtemps.
La jeune femme oublia ses griefs en voyant apparaître une haute bâtisse au bout du chemin. Elle hésita un bref instant avant d'engager sa voiture sur le pont de bois qui enjambait une petite rivière presque à sec mais son aspect solide la convainquit. Elle arrêta sa Chrysler blanche quelques mètres plus loin et la gara devant la maison qui n'était constituée que de pierres. Une sorte de hangar, plus petit, longeait l'édifice. La présence de la rivière et l'énorme meule de pierre grise reposant près de la porte d'entrée attestaient sans l'ombre d'un doute de l'origine du bâtiment.
" Le moulin. " murmura Léah. " Mais pourquoi bleu ? "
Elle fit le tour de sa voiture et ouvrit le coffre duquel elle sortit sa valise. A l'intérieur, posée sur ses vêtements, une grosse clef l'attendait. C'était Maître Rouiller qui la lui avait donnée après la lecture du testament et elle avait eu un sourire incrédule en découvrant l'objet qui ressemblait à la clef ouvrant un trésor de pirates.
Elle s'avança vers la porte mais se ravisa, décidant de faire d'abord le tour de la maison. Elle longea le mur et découvrit de l'autre côté un grand jardin à première vue très bien entretenu où poussaient des plantes potagères en quantité impressionnante. Elle passa l'angle et se retrouva face à la porte du hangar. Cette dernière ne semblant posséder ni serrure ni poignée, elle la poussa et elle s'ouvrit sans effort. Léah laissa ses yeux s'accoutumer à la pénombre avant d'entrer. A l'intérieur, malgré l'absence de toute fenêtre, régnait une douce lueur, semblant émaner des murs mêmes. La jeune femme poussa une exclamation étouffée en découvrant ce qui l'entourait. Une large table en bois trônait au centre de la pièce, recouverte de nombreux livres étalés en tous sens. De longues étagères s'appuyaient contre les murs et sur chacune d'elles étaient alignées des bocaux, des bouteilles, des plantes en pot, ainsi que divers objets sur lesquels Léah ne put mettre un nom.
Elle s'approcha de la table et jeta un œil curieux sur la page d'un livre ouvert. Elle était couverte de ce qui ressemblait à une écriture, faite de signes abstraits et de petits dessins. De plus en plus intriguée, la jeune femme se dirigea vers l'étagère la plus proche et y saisit un bocal qu'elle éleva devant ses yeux.
Cette fois, elle n'étouffa pas son cri. A l'intérieur du bocal, dans une sorte de formol verdâtre, flottait une espèce de lombric à deux têtes. Elle reposa le récipient en frissonnant et se rappela soudain les mots de la serveuse au café : " Une sorcière, une rebouteuse… "
Un bruit derrière elle mit fin à son début de réflexion. Une haute silhouette se dressait à l'entrée de la pièce, masquant la lumière du soleil. Léah sentit les battements de son cœur redoubler, prise d'une peur soudaine qui disparut pourtant dès qu'elle entendit la voix de la personne en face d'elle.
" Bonjour, Léah. Ça faisait bien longtemps. "
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