TERREA
9. Terrea
Quand Léah revint à elle, elle était étendue sur le dos. Elle resta quelques instants les yeux fermés, sans bouger.
Bon sang, je ne suis quand même pas tombée dans les pommes ?
Cela ne lui était encore jamais arrivé. Elle se sentait nauséeuse avec toujours dans la bouche l’arrière-goût amer de la potion qu’elle venait d’ingurgiter.
C’est ce truc qui a dû me mettre au tapis…
Elle finit par ouvrir les yeux et se figea immédiatement. Le ciel au-dessus de sa tête avait changé. Quelques minutes plus tôt, avant qu’elle n’avale le liquide écœurant contenu dans la fiole, il commençait à faire sombre dans la clairière. Elle avait même aperçu les premières étoiles scintillant au firmament.
Maintenant, le ciel était étrangement passé du noir au bleu indigo. Plus une seule étoile. Pas un souffle de vent. Tout semblait immobile, tel une image figée dans l’espace et le temps.
Elle bougea machinalement ses mains et sentit sous ses doigts, non pas le sol dur et argileux du cercle de pierres, mais la fraîcheur de l’herbe légèrement humide. Intriguée, elle se redressa pour s’asseoir. Ce geste trop vif provoqua un haut-le-cœur instantané et elle se mit à vomir, incapable de se contrôler.
Quand la dernière crampe s’estompa enfin, elle enfouit la tête dans ses bras, au creux de ses genoux.
Finalement, il y avait peut-être bien du poison dans cette fiole. Et dire que j’ai bu ça d’une traite sans réfléchir.
Elle n’osait pas relever la tête, redoutant le regard de Shaan.
Cette situation est ridicule !
Une voix au ton irrité résonna non loin d’elle. Ce n’était pas celle de Shaan. Elle était étrangement nuancée et profonde, tout en passant rapidement du grave à l’aigu, comme celle d’un adolescent en train de muer.
« Je te l’avais bien dit que cette Keshia de malheur nous avait roulés ! Regarde donc l’effet de sa fameuse potion ! Elle a dû y mettre de la bouse de zébru ou Dana sait quoi d’autre ! »
« Silence, Kriff ! »
La voix de Shaan était sèche, mais Léah y sentit autre chose. De l’inquiétude ?
Elle se concentra sur son estomac. Les crampes avaient disparu et avec elles toute envie de vomir.
Bien. Fais le point. Tu as bu une potion qui t’a rendue malade. Ce qu’elle contenait ne peut pas t’avoir empoisonnée, puisque tout est ressorti pratiquement tout de suite.
Inconsciemment, elle respira plus profondément, soulagée.
Tu es tombée dans les pommes… A première vue, tu y es restée longtemps même si tu n’en as pas l’impression.
La clarté qu’elle apercevait derrière ses paupières closes était celle du jour naissant, elle en avait la certitude.
Il y a de l’herbe, beaucoup d’herbe, à l’endroit où tu es assise. Il n’y en avait pas du tout auparavant.
Une pause. Une autre respiration.
Et Shaan parle avec une personne qui n’était pas là tout à l’heure.
Non… Pas une personne… Une espèce d’oiseau qui n’est pas un oiseau…
Elle l’avait vu avant de s’évanouir. Il l’avait même appelée par son prénom.
Face à cette dernière absurdité, Léah décida qu’elle n’avait plus grand-chose à perdre. Elle leva la tête et ouvrit les yeux.
Elle était effectivement assise sur un épais tapis d’herbe, au centre d’un autre cercle de pierres, composé de roches plus grosses et vraisemblablement taillées. Des arbres l’entouraient, beaucoup plus hauts et touffus que ceux de la clairière où elle avait bu la potion.
Elle n’était plus au même endroit, c’était évident. Comment Shaan avait pu l’y emmener, cela elle l’ignorait.
« Comment te sens-tu ? »
Léah tourna la tête et découvrit la grande jeune femme à quelques mètres d’elle, installée à califourchon sur une souche d’arbre pratiquement semblable à celle où elles s’étaient assises ensemble auparavant.
Mais Shaan portait maintenant des vêtements totalement différents. Elle avait remplacé son jean noir et son sweat-shirt par une sorte de costume en peau tannée qui épousait parfaitement ses formes. Le col ouvert de la tunique laissait apparaître la fameuse pierre de Samanï qui reposait sur les broderies colorées ornant la poitrine de la jeune femme. Un large bracelet, vraisemblablement en argent, ceignait son poignet gauche et elle portait à la ceinture une arme qui ressemblait à une dague ou un long couteau.
A ses côtés se tenait un animal, qu’elle assimila d’abord à un lézard muni d’ailes.
Non, c’est un petit dragon.
Le mot s’imposa à elle immédiatement. La créature qu’elle voyait en face d’elle était un dragon. Léah savait pertinemment que ces animaux n’existaient que dans les contes de fée, mais pourtant l’un d’eux avait du s’échapper d’entre les pages d’un recueil et prendre vie…
La jeune femme secoua la tête et tourna son regard vers Shaan. Pour le dragon, elle verrait plus tard.
« Comment je me sens ? Pas spécialement bien. »
Elle avait mis dans sa voix plus de dureté qu’elle ne le voulait. Mais c’était aussi pour contrôler le début de panique qui semblait naître en elle.
« Où m’as-tu emmenée ? Où sommes-nous ? »
Shaan se redressa et s’approcha. Elle lui tendit la main pour l’aider à se relever.
« Bienvenue sur Terrea, Léah. » Son visage était empreint de gravité et une lueur d’inquiétude était perceptible dans le regard azur, ce qui ne rassura pas Léah. Elle saisit néanmoins la main tendue. Une fois debout, elle se rendit compte qu’elle aussi avait changé de vêtements.
Elle portait maintenant un pantalon légèrement bouffant, d’un gris très clair, coupé dans un tissu ressemblant à s’y méprendre à de la soie, ainsi qu’une blouse vert pâle, plus épaisse, dont les manches s’arrêtaient aux coudes. Elle était chaussée d’une paire de mocassins en peau. Elle réalisa aussi que ses sous-vêtements étaient différents et sentit une rougeur intempestive lui monter aux joues.
Elle voulut parler mais Shaan l’en empêcha.
« Non, ne dis rien. Pas de questions. Pas encore. On ne va pas rester longtemps, je te le promets. Je veux juste que tu t’imprègnes de Terrea. »
Elle posa une main sur l’épaule de Léah.
« Aie confiance en moi. Dans une heure, je te ramènerai. »
Puis Shaan se détourna.
« Viens, suis-moi. »
Léah lui emboîta machinalement le pas, évitant de lever les yeux vers le bruit d’ailes l’avertissant que l’étrange créature s’était envolée.
Son esprit rationnel la poussait à tourner les talons et à fuir le plus loin possible de Shaan. Pourtant, elle sentait au fond d’elle qu’elle ne courrait aucun risque avec la jeune femme.
Elle était certaine qu’il y avait une explication logique à tout ceci et que cette explication viendrait en temps voulu.
Elle haussa les épaules. De toute façon, je n’ai guère le choix…
Les deux femmes quittèrent la clairière et pénétrèrent dans la forêt, empruntant un sentier qui serpentait entre des arbres aux troncs imposants. Léah leva les yeux et constata qu’elle ne parvenait pas à distinguer leur cime tant ils étaient hauts. Après quelques minutes, elles sortirent du sous-bois et débouchèrent dans une immense prairie. Léah s’arrêta net, le souffle coupé.
Le paysage qui s’offrait à ses yeux semblait sortir d’un livre d’images pour enfants. Dans l’aube naissante, la prairie donnait l’impression de s’étendre à l’infini. L’herbe était aussi haute et touffue que dans la clairière et son tapis était parsemé de grandes fleurs mauves que Léah n’avait jamais vues auparavant. Un peu semblables à des tournesols, elles dirigeaient leur corolle vers la lueur rosée baignant l’horizon.
Après un moment d’hésitation, Léah s’engagea dans la prairie à la suite de Shaan. Le contact de l’herbe sur ses mollets provoqua un frisson vite réprimé. La sensation était agréable. Shaan se dirigea vers une petite butte à une centaine de mètres sur leur gauche. Elles y parvinrent assez rapidement et sans un mot, la jeune femme l’invita à s’asseoir. Sur la butte, l’herbe était moins haute, et Léah devina que cet endroit devait servir de poste d’observation. Une fois assise, Shaan non loin d’elle, elle constata que le ciel avait changé à nouveau. Il était passé maintenant à un mauve semblable à celui des fleurs. Quelques nuages vaporeux, presque transparents, commençaient à apparaître, ça et là . Léah plissa les yeux et distingua au loin le contour de ce qui semblait être une chaîne de hautes montagnes.
Soudain, un souffle tiède les enveloppa brièvement et le soleil apparut à l’horizon. Ce ne fut d’abord qu’un arc de lumière blanche, tranchant sur le mauve du ciel, puis l’astre s’arrondit lentement, répandant sur la prairie une chaleur presque immédiate. Plus il s’élevait, plus les couleurs autour des deux jeunes femmes devenaient vives et lumineuses.
Je suis ailleurs.
L’idée s’imposa à Léah avec une évidence impossible à nier. Tout était trop différent. C’était comme si tous ses sens avaient été décuplés. Elle songea brièvement que la potion contenait une drogue hallucinogène quelconque mais en abandonna rapidement l’idée, trop accaparée par le spectacle qui s’offrait à elle.
Les couleurs. Elles sont plus belles, plus nettes…
La jeune femme se tourna vers Shaan. Léah se souviendrait à jamais de ces premiers instants avec elle, sur cette Terre qui lui était à priori inconnue. Le profil de la jeune femme était baigné de lumière. Elle avait fermé les yeux, la tête légèrement penchée en arrière, comme si elle se nourrissait de ce lever de soleil.
Léah tourna à nouveau son regard vers l’horizon. Le jour était maintenant complètement levé et elle remarqua que, non seulement les couleurs étaient différentes, mais l’air qui les entourait aussi. Elle prit une profonde inspiration et réalisa, sans pouvoir l’expliquer, qu’elle n’avait jamais respiré un air aussi pur.
« Comment te sens-tu ? »
La voix de Shaan la fit sursauter. Elle prit une inspiration et répondit à la question par une autre.
« Pourquoi sembles-tu si inquiète pour moi ? »
Le regard pénétrant de Shaan la transperça et elle ne put le soutenir.
« Certaines personnes sont venues sur Terrea alors qu’elles n’y étaient pas préparées. Elles ont très mal supporté la traversée et ne s’en sont jamais remises. »
Je peux les comprendre…
Léah laissa errer son regard sur la prairie. Une légère brise faisait onduler l’herbe en de lentes vagues paresseuses.
« Mais tu es une Shuni. Et même si tu ne t’en souviens pas, tu es déjà venue ici » poursuivit Shaan.
Un bruissement au-dessus d’elles leur fit lever la tête. La créature ailée vint se poser sur l’épaule de Shaan et Léah osa, cette fois-ci, l’observer de plus près.
C’était, indiscutablement, un petit dragon. Il paraissait beaucoup moins incongru dans ce paysage-ci car on l’aurait dit, lui aussi, sorti tout droit d’un livre à colorier pour enfants.
Il pencha la tête, semblant presque intimidé et Léah, subjuguée, vit ses grands yeux expressifs passer rapidement du gris au violet.
« Je te présente Kriff. C’est un dragonnet Kehlal. Il était très impatient de te retrouver » dit Shaan tout en grattant affectueusement la tête de l’animal.
Ce dernier quitta l’épaule de la jeune femme et voleta jusqu’à Léah. Il se posa à quelques centimètres de ses jambes.
« Bonjour Léah. Je suis vraiment, vraiment content de te voir et j’espère que tu ne vas pas devenir folle à cause de nous » lança-t-il piteusement, avec une expression si humaine sur ses traits que Léah s’empressa de lui répondre.
« Euh… Ne t’inquiète pas. La folie ne m’a pas encore gagnée. »
Je suis en train de parler avec un… dragonnet. Si ce n’est pas de la folie, qu’est-ce que c’est ?
Kriff parut extrêmement soulagé.
« Tu ne te souviens toujours pas de moi ? » L’interrogea-t-il.
La jeune femme fit non de la tête.
« Le sort que t’avait jeté Julianna est vraiment très puissant. Je crois qu’à cause de lui, tu ne pourras jamais te rappeler de ce qui s’est passé cet été-là » constata Shaan.
Son ton était calme et toute inquiétude semblait l’avoir quittée.
Léah, qui continuait d’observer Kriff avec une curiosité mêlée d’étonnement, releva la tête.
« Quel sort ? » Interrogea-t-elle.
« Un sort d’amnésie. Ta tante ne pouvait pas te laisser rentrer ainsi chez tes parents. Elle avait peur que tu ne leur racontes trop de choses. Certes, ils ne t’auraient pas crue. Mais tu étais déjà têtue à l’époque. » Shaan s’interrompit avec un sourire entendu. « Julianna avait peur que si tu insistais trop, cela te créerait des problèmes avec tes parents. »
« Peut-être qu’après son apprentissage, Léah parviendra à annuler elle-même le sort de Julianna, tu ne crois pas Shaan ? » Interrogea le dragonnet en reprenant sa place initiale sur l’épaule de la jeune femme.
« Peut-être oui. Mais ça n’aura plus vraiment d’importance à ce moment-là .» répondit-elle.
Puis elle se leva.
« Nous allons rentrer. Inutile de nous attarder ici pour l’instant. »
« Déjà ? » Le mot sortit tout seul de la bouche de Léah.
Elle se sentait étrangement déçue. Maintenant qu’elle avait plus ou moins accepté l’idée d’être ailleurs, elle aurait souhaité rester un peu plus longtemps dans cet endroit. En outre, son esprit scientifique, comme l’avait qualifié Shaan, fourmillait de questions et avait besoin de réponses et si possible, d’autres preuves.
Shaan parut agréablement surprise et esquissa un demi-sourire.
« Nous reviendrons pour un plus long séjour. Mais il faudra que tu prennes tes dispositions avant. »
C’est à contrecœur que Léah suivit Shaan en direction de la forêt. Une fois dans la clairière, la jeune femme réprima une grimace à l’idée de devoir boire à nouveau le breuvage amer qui l’avait rendue malade. Mais Shaan sembla deviner sa pensée.
« Cette potion n’avait rien à voir avec la traversée. Elle était censée t’éviter de perdre les pédales, c’est tout. J’aurai des comptes à rendre à une de mes vieilles connaissances » termina-t-elle avec un regard plus dur.
Elle fit signe à Léah de la rejoindre au centre du cercle de pierres.
« Pour l’instant, tu ne peux pas traverser par tes propres moyens. » Elle posa ses deux mains sur les épaules de la jeune femme et plongea son regard dans le sien. Léah se crispa légèrement.
« N’aie pas peur » murmura Shaan. « Ferme les yeux. »
Léah s’exécuta avec soulagement. Il lui était étrangement difficile de soutenir l’intensité de ces yeux bleus qui semblaient la sonder tout entière.
La voix chaude de Shaan résonna à ses oreilles. Elle reconnut la mélopée déjà entendue auparavant et s’enfonça à nouveau dans ce qui ressemblait à un brouillard épais mais dépourvu d’humidité.
La « traversée » du retour se termina mieux que la première. Elle se retrouva sans encombres, droite au milieu du cercle de pierres, à nouveau vêtue de son jean et son pull en laine. Le temps qu’elle reprenne ses esprits, Shaan réapparaissait non loin d’elle avec une torche électrique qu’elle avait dû dissimuler quelque part derrière la souche d’arbre. Alors que sur Terrea –puisque c’est ainsi qu’elle nomme cet endroit- le jour venait de naître, ici, on était en pleine nuit. Le ciel était sans nuages mais les étoiles ne parvenaient pas à éclairer suffisamment le sentier qui les ramena jusqu’au Moulin.
Shaan la quitta assez rapidement, trop à son goût.
« Je passerai te voir demain en début d’après-midi. On parlera. »
« Parler, j’y compte bien. Tu as des explications à me donner » murmura Léah en la regardant s’éloigner.
10. Questions
Quand Léah se réveilla, elle constata sans surprise que la matinée était déjà bien avancée. Elle se rappela avoir eu beaucoup de peine à trouver le sommeil. Elle s’étira longuement, profitant des rayons du soleil qui s’infiltraient entre les volets entrouverts.
Elle se souvenait très bien de chaque événement survenu la veille, sentant encore le goût aigre de la potion dans sa bouche.
Les images de son rêve étaient elles aussi très présentes, comme imprimées dans sa tête. Il lui suffisait de fermer les yeux pour revoir la couleur du ciel, celle des fleurs, de l’herbe…
Quel rêve étrange…
Elle se leva et saisit son portable sur la table de nuit.
Il devait vraiment y avoir des trucs hallucinogènes dans sa soi-disant potion. Et à force de me remplir la tête avec ses élucubrations, j’en ai rêvé…
La jeune femme appela successivement son amie Cynthia, l’hôpital pour avoir des nouvelles d’un des patients dont elle s’était occupée, puis Patrick. Ce dernier échange entreprit de la ramener à la réalité. Son fiancé lui parla de leurs vacances d’été. Un couple d’amis les invitait sur leur bateau.
« Deux semaines en mer, à juste se baigner, pêcher et bronzer ! Ça va être formidable, Léah ! » Elle n’avait pas voulu freiner son enthousiasme en lui avouant qu’elle souffrait du mal de mer, reportant la discussion à plus tard.
Il était plus de onze heures quand elle s’installa à la petite table du jardin avec ses livres de médecine. Plusieurs examens l’attendaient et elle avait pris du retard dans ses révisions. Elle tenta, sans succès, de s’y plonger, ne parvenant pas à chasser les images de ce fameux rêve. Car cela ne pouvait être qu’un rêve, pourquoi en douter ?... Après avoir bu la potion, elle s’était évanouie, puis avait ensuite offert un piètre spectacle en vomissant l’intégralité de son dernier repas. Elle ne se souvenait pas de la réaction de Shaan mais sans doute était-elle aussi gênée qu’elle.
La jeune femme en était là de ses pensées quand Shaan surgit au bout du chemin de terre. Elle portait un sac à dos qu’elle déposa sur le sol près de sa chaise. Elle était vêtue d’un short écru à larges poches et d’une blouse en coton bleu ciel à manches courtes, laissant apparaître sur son bras gauche un tatouage qui parut étrangement familier à Léah.
Shaan s’assit à ses côtés, sans un mot. Elle fixa un instant les livres avant de poser son regard sur Léah.
« Tu ne pourras pas terminer tes études. »
Léah fronça les sourcils.
« Pardon ? »
« Ton apprentissage sera long et tu n’auras plus de temps pour tout ça. »
Shaan désigna les livres de la main. Léah voulut répondre mais tourna son regard vers le sac au pied de la chaise. Il bougeait…
Shaan se baissa et l’ouvrit pour en laisser sortir Kriff.
Le dragonnet.
Léah déglutit, ferma les yeux un bref instant. Quand elle les rouvrit, l’animal se tenait sur la table, près de ses livres. Aussi étonnant et bien vivant qu’il l’avait été la veille.
Ce n’était pas un rêve…
La jeune femme frissonna. Mais pas de peur, se rendit-elle compte. D’anticipation.
Je suis vraiment allée dans cet endroit. Et je vais peut-être y retourner…
« Bonjour Leah. »
Léah hésita, puis répondit à la salutation d’un léger signe de tête.
Comme si elle devinait ses pensées, Shaan poursuivit.
« Nous allons retourner sur Terrea. Pas longtemps, une semaine tout au plus. Il faut que tu rencontres Enora, avant de commencer ton apprentissage et … »
« Attends ! »
Léah l’avait interrompue.
« Je te signale que je n’ai jamais dit que je voulais repartir avec toi … là -bas. »
Shaan la regarda, l’air interloqué, mais cela ne dura que quelques secondes. Elle s’adossa contre la chaise en croisant les bras.
« Oh. »
Un seul mot. Puis un long silence.
Elle sait très bien que c’est faux. J’ai envie d’y retourner. Cet endroit est… magique.
Le dragonnet s’envola soudainement de la table pour venir se percher sur l’épaule de Shaan.
« Arrête donc de la brusquer comme ça ! Laisse-lui un peu de temps pour s’habituer » lui lança-t-il d’un ton outré.
La jeune femme le regarda, un sourcil levé, puis soupira d’un air résigné.
« Ok. Excuse-moi. J’agis un peu rapidement. Julianna me l’a toujours reproché d’ailleurs. Tout serait tellement plus simple si elle était là … »
Elle laissa passer un moment avant de reprendre.
« Tu as certainement beaucoup de questions… Et je devrais avoir toutes les réponses. Alors vas-y, je t’écoute. »
Le dragonnet revint se placer sur la table.
« Et si elle n’est pas claire, tu peux toujours compter sur moi. »
Léah se surprit à sourire face au ton sentencieux de l’animal. Elle avait effectivement des questions. Si nombreuses qu’elle ne savait par où commencer.
« Euh… A vrai dire… J’aimerais d’abord comprendre pourquoi ça m’arrive à moi… Oui, pourquoi moi plutôt que quelqu’un d’autre ? »
Shaan s’appuya contre le dossier de sa chaise avant de répondre d’un ton grave.
« Tu es une Shuni. C’est un pouvoir ancestral qui existe depuis les origines de Terrea. Il se transmet par le sang de génération en génération. »
Léah haussa les épaules.
« Julianna n’était pas ma mère. »
« Non, mais ta grand-mère, Isaline, était une Shuni. Elle a transmis le pouvoir à ses deux filles. Tu le tiens de ta mère. Si Julianna avait eu un enfant, tu n’aurais sans doute jamais été appelée sur Terrea. Mais le destin en a voulu autrement. »
« Tu veux dire que ma mère était… Est-ce qu’elle est allée là -bas ? »
Léah avait des souvenirs diffus de sa mère qui, depuis sa naissance, avait été constamment malade. Les périodes où elle avait vécu à la maison étaient beaucoup plus rares que celles passées dans des hôpitaux ou des sanatoriums. La jeune femme avait été élevée par son père et par des nourrices successives. Elle avait douze ans quand sa mère était décédée et pour Léah, elle était presque une étrangère.
« Elle est allée, tout comme toi, y passer un été, quand elle était enfant. Isaline voulait savoir si ses deux filles étaient destinées à Terrea. Le Don de Julianna s’est révélé si puissant que la question ne s’est plus posée pour Suzanne. Isaline a fait en sorte qu’elle ne sache plus rien de Terrea, mais Julianna m’a dit que ta mère en avait gardé des souvenirs imprécis. Cela créait des conflits entre elles, car ta mère ne comprenait évidemment pas la vie spéciale que menait sa sœur. »
Léah hocha la tête.
« Tellement spéciale que ni elle, ni mon père ne m’ont jamais parlé d’elle. C’est d’ailleurs étrange qu’ils m’aient permis de venir passer tout un été ici. »
Elle sursauta en entendant le rire moqueur du dragonnet.
« Ils n’ont rien permis du tout. Julianna les a ensorcelés. Et par Dana, ça a drôlement bien marché ! »
La jeune femme préféra ignorer son intervention et retourna son attention sur Shaan.
« Si je comprends bien, je suis donc censée être une… Shuni, moi aussi ? »
« Oui. »
Shaan fit une pause, semblant chercher ses mots.
« Il y a cinquante Shunis en tout sur Terrea. Ce nombre est important et ne doit pas changer. Les Shunis maintiennent l’équilibre de Terrea. Quand l’un d’entre eux meurt, il ou elle est immédiatement remplacé par quelqu’un de sa descendance. Julianna n’a pas eu le temps de te former, et il va falloir quelques mois avant que tu puisses être consacrée. »
« Si j’accepte le poste ! » la coupa Léah qui n’aimait pas le ton catégorique de Shaan. « Tu parles comme si tout était décidé. Qui te dit que j’ai l’intention de tout laisser tomber ici pour… pour aller vivre dans un pays imaginaire avec des… des dragons et Dieu sait quels autres animaux bizarroïdes ! »
Kriff émit un petit cri indigné et Léah le vit s’envoler pour aller se poser sur la branche haute d’un des pins qui côtoyait la maison.
« Tu l’as vexé. »
Shaan semblait amusée mais elle reprit plus sérieusement :
« Personne ne t’enlèvera ton libre arbitre. Cela ne fonctionne pas comme ça chez nous. Viens passer quelques jours là -bas, et tu décideras ensuite en connaissance de cause. »
Léah laissa s’éteindre le sentiment d’exaspération qui l’avait gagnée.
« Et quel sera mon rôle, si j’accepte ? Que font ces Shunis ? »
« Les Shunis sont les seules personnes qui peuvent traverser la frontière entre Terrea et ici, et vivre indifféremment dans les deux endroits. Leur rôle dépend de leurs capacités. Certains ont un Don, d’autres non. Ils se contentent d’être des Guetteurs, comme moi. »
« Des Guetteurs ? »
« Disons que nous surveillons de près certains points précis qui nous sont attribués. Terrea dépend pour une bonne part de ce qui se passe dans ce monde et certains événements peuvent beaucoup la perturber. Mais je pourrai t’expliquer tout ça beaucoup mieux une fois que nous serons là -bas. »
Léah avait l’impression d’être entrée dans la quatrième dimension et de faire partie d’un des livres de science-fiction qu’elle lisait dans son adolescence. Mais elle avait envie d’en savoir plus, car au fond d’elle-même, elle était maintenant persuadée d’être réellement allée dans ce pays.
« Et moi ? Je ferai quoi ? »
Shaan saisit son sac par terre avant de lui répondre.
« Tu as hérité du Don de Julianna. Tu es une Shuni par le sang, mais tu es aussi appelée à devenir magicienne. »
Léah ne put retenir son rire.
« Avec la baguette et la cape ? Il y a des lapins à faire disparaître sur Terrea j’espère ? »
Le regard froid de Shaan l’arrêta net.
« On ne plaisante pas avec l’Art ancien. »
La jeune femme sortit un petit livre de son sac. Sa doublure en cuir brun était tachée et déchirée.
« C’est une sorte de dictionnaire. Il faut que tu apprennes dès maintenant le Vieux Parler si tu veux pouvoir déchiffrer les livres de Julianna. »
Léah s’en saisit et l’ouvrit. Sur la première page était dessiné le même signe représenté par le tatouage de Shaan. Les feuillets étaient très fins et sur chacun se trouvaient les mêmes runes qu’elle avait aperçues pour la première fois dans les grimoires se trouvant dans le hangar, avec en dessous ce qui ressemblait à une traduction. Le tout avait été tracé à la main, vraisemblablement à l’encre de Chine.
« Prends-en soin, il n’en existe pas beaucoup d’exemplaires. »
Puis Shaan se leva.
« Il faudrait que tu t’organises rapidement pour aller passer quelques jours sur Terrea, sans que tes proches n’essaient de te joindre, car cela sera impossible. »
Léah eut un demi-sourire.
« Oui, j’imagine qu’il n’y a pas de téléphone rouge… »
« Quand pourrions-nous partir ? » poursuivit Shaan.
« Je peux m’arranger pour avoir quelques jours de congé en plus…. »
Mais comment expliquer à Patrick que je serai inatteignable ?
La jeune femme se tourna vers le pin sur lequel Kriff s’était perché.
« Reviens par ici, espèce de lézard mal léché ! » lança-t-elle.
Le dragonnet vola jusqu’à elle mais tourna ostensiblement la tête pour ne pas croiser le regard de Léah. Il entra dans le sac à dos de Shaan qui le ferma tout en laissant une ouverture assez large au sommet.
« Sois prête dans trois jours. Je passerai te chercher ici vers 8h00. »
Elle passa le sac sur son dos et lui jeta un dernier regard appuyé.
« Tu ne le sais pas encore, mais tu as autant besoin de Terrea que Terrea a besoin de toi. »
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