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Terrea6

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FANS FICTIONS FRANCOPHONES

Entre elles

 

 

TERREA

 

 

De Kaktus

 

 

 

 

 

 

11. Retour sur Terrea

 

 

 

 

Shaan contrôla consciencieusement que les volets de toutes les fenêtres étaient bien fermés. Elle le faisait chaque fois qu’elle partait pour Terrea, même si c’était pour une courte durée. Sa maison avait beau être à l’écart, elle n’avait pas envie de rentrer pour découvrir qu’on l’avait cambriolée.

 

Elle s’assit ensuite à la table de la cuisine pour prendre un petit déjeuner consistant. La journée allait être longue. Elle songea soudain qu’elle n’avait pas demandé à Léah si elle savait monter à cheval.

 

« Avec un peu de chance, elle en aura déjà fait… »

 

La jeune femme termina son repas. Elle débarrassait quand Kriff arriva de l’étage en voletant.

 

« Ah, te voilà ! Enfin réveillé ? »

 

Le dragonnet ne répondit pas et se percha sur le bord d’une chaise. Ses yeux, encore embrumés de sommeil, étaient ce matin, d’un violet très pur, preuve qu’il se réjouissait de retourner sur Terrea. Il accompagnait toujours Shaan dans ses traversées, mais plutôt à contrecœur. Il devait rester caché la plupart du temps et la vie ici ne lui plaisait guère.

 

Il bâilla bruyamment.

 

« Quel est le programme ? »

 

Shaan l’attrapa par la nuque et le déposa sur son épaule.

 

« Nous allons d’abord à Chandra pour présenter Léah à Enora. Puis nous irons à Mellos voir le conseil. »

 

« Ça va faire beaucoup de route… »

 

« Je sais. Mais cela permettra à Léah de s’imprégner de Terrea. »

 

 

 

 

Shaan ferma la porte d’entrée et fit le tour de la maison. Sa voiture était garée derrière, recouverte d’une bâche militaire. Elle ne l’utilisait pas souvent, sauf quand elle devait voyager et se rendre à l’aéroport le plus proche pour prendre l’avion. Elle contrôla que la bâche était bien fixée puis s’enfonça de quelques mètres dans la forêt proche. Elle déposa la clef de la maison dans le creux d’un tronc d’arbre.

 

Puis la jeune femme s’engagea sur le chemin, en direction du Moulin. Elle n’avait pas revu Léah depuis qu’elle lui avait apporté le livre du Vieux Parler.

 

« J’espère qu’elle n’a pas changé d’avis… »

 

 

 

 

Elle ne savait pas vraiment que penser de Léah. Elle se souvenait très bien de la petite fille rieuse avec qui elle avait passé un été. Elles s’étaient bien entendues, malgré leurs différences. A l’époque, Shaan connaissait très peu de choses de « l’autre monde » et Léah avait été pour elle une inépuisable source de renseignements. De plus, elle n’avait jamais beaucoup côtoyé les enfants de son âge. Elle se souvenait du départ de sa nouvelle amie comme d’un véritable déchirement, plus profond encore quand Julianna lui avait expliqué que la petite fille ne se souviendrait de rien, ni de personne.

 

 

 

 

Shaan avait retrouvé une adulte, une jeune femme à première vue équilibrée et plutôt sympathique. Mais elle lui était totalement étrangère. Cela l’avait déçue…

 

« Pourtant, tu vas devoir la côtoyer pendant plusieurs mois, voire plus… Et elle aura besoin d’une amie. »

 

C’était la voix de Kriff.

 

« Eh ! Qui t’a permis de m’espionner ? » Lui rétorqua-t-elle, presque fâchée.

 

Le dragonnet lui mordilla amicalement l’oreille.

 

« Tu penses tellement fort que ça a fini de me réveiller. »

 

Shaan soupira. Leur lien télépathique se révélait très pratique mais parfois, elle aurait préféré garder ses pensées pour elle-même.

 

« Je sais que ça va être difficile pour elle. Elle va devoir apprendre beaucoup de choses en peu de temps. Et je ne suis pas sûre de pouvoir toujours l’aider. »

 

« Ne t’inquiète pas, Shaany, tu t’en sortiras. Et je suis là, non ? »

 

La jeune femme lui sourit pour toute réponse.

 

 

 

 

Ils débouchèrent devant le Moulin au moment où Léah en sortait, chargée d’un sac à dos. Elle entreprit de fermer la porte et salua Shaan et Kriff avec un petit sourire forcé. Il était évident qu’elle craignait ce voyage tout autant qu’elle s’en réjouissait.

 

« Mais l’attrait de Terrea est le plus fort. » pensa Shaan.

 

« Bonjour Léah. Désolée mais tu ne peux rien emmener avec toi », répondit-elle en désignant ce qu’elle portait. « Aucun objet ne peut ‘traverser’ jusqu’à Terrea et vice-versa, hormis la pierre de Samanï. »

 

Léah la regarda quelques secondes sans comprendre, puis rouvrit la porte et déposa son sac dans le couloir sans broncher. Elle haussa brièvement les épaules. « Je suppose que je n’ai pas le choix… »

 

Kriff vint se poser sur son épaule, sans crier gare. Elle sursauta mais ne pipa mot.

 

« Tout ce que tu emporterais se désintégrerait pendant la traversée. », lui dit-il avec un clin d’œil.

 

La jeune femme haussa les sourcils.

 

« Oh, d’accord. Ce n’est pas comme les vêtements alors ? »

 

« Non, les vêtements se transforment, mais pas les objets et c’est tant mieux. »

 

Léah emboîta le pas à Shaan tout en continuant de parler avec le dragonnet.

 

« Pourquoi ? »

 

« Parce qu’il y a des choses dans ton monde qui ne sont pas bonnes pour Terrea. »

 

« Tu veux parler de notre technologie ? »

 

Shaan s’engagea dans le sentier qui menait à l’hokrïm et envoya un message mental au dragonnet.

 

« Merci, Kriff ! »

 

Elle savait que les questions de Léah seraient innombrables et qu’il allait falloir y répondre. Ils ne seraient pas trop de deux pour satisfaire sa curiosité.

 

 

 

 

Quelques instants plus tard, les deux jeunes femmes et le dragonnet se trouvaient au centre du cercle de pierres. Avant de traverser, Shaan demanda à Léah si elle s’était assurée que personne dans son entourage ne s’inquièterait de ne pas avoir de ses nouvelles pendant sept jours. La jeune blonde grimaça :

 

« Mon fiancé est parti plusieurs jours pour un congrès de médecine. Je lui ai dit qu’il était inutile d’appeler depuis si loin… »

 

Shaan prit note du terme « fiancé » sans sourciller et saisit la main de Léah avant d’entonner la mélopée qui les emmènerait vers Terrea.

 

 

 

 

********************

 

 

 

 

« Je suis déjà montée sur un cheval, oui. Mais pas très souvent…»

 

Léah lut un peu de désappointement dans les yeux de Shaan.

 

« Il va falloir t’y habituer. Tu devras souvent te déplacer et le moyen le plus rapide ici est le cheval. »

 

 

 

 

Elles avaient quitté l’hokrïm depuis une demi-heure environ. Après avoir traversé le sous-bois comme la dernière fois, elles avaient bifurqué et laissé l’immense pré, toujours aussi fleuri, sur leur gauche. Le soleil était à son zénith et il faisait chaud. Léah avait réintégré le même pantalon bouffant et la blouse vert pâle assortie, dont le tissu, un peu râpeux, la grattait autour du cou. Ses mocassins étaient heureusement confortables et s’il lui fallait marcher de longues heures, elle n’attraperait pas d’ampoules.

 

Elle n’avait pas ressenti le même choc que lors de sa première traversée. Mais l’émerveillement était intact. Tout, dans cet endroit, lui paraissait différent, d’une netteté et d’une pureté qui n’existaient pas dans son monde. Les couleurs étaient plus vives et plus riches, avec des nuances beaucoup plus profondes.

 

 

 

 

Depuis quelques minutes, elles gravissaient une colline herbeuse à un rythme soutenu. Parvenues au sommet, Shaan se retourna vers elle.

 

« Nous y sommes. » Elle lui désigna une bâtisse en bois en contrebas. « Tharis s’occupe de ma jument quand je m’absente. Il possède aussi quelques chevaux qu’il tient à la disposition des voyageurs de passage. Il va nous donner des vivres et nous repartirons tout de suite après. »

 

 

 

 

Léah emboîta à nouveau le pas de son guide. Kriff les avait quittées dès leur arrivée sur Terrea mais la jeune femme espérait qu’il les rejoindrait bientôt. Elle se sentait étrangement bien plus à l’aise avec le dragonnet qu’avec sa maîtresse.

 

 

 

 

Elles descendirent la colline et Léah constata que la bâtisse, qui semblait être une ferme, était plus imposante qu’elle n’y paraissait. Sur la droite, elle aperçut un enclos où paissaient trois chevaux qui levèrent la tête à leur approche. La porte s’ouvrit alors qu’elles traversaient une petite cour où déambulaient des poules.

 

« Sois la bienvenue, Shaan. Content de te voir. »

 

 

 

 

Léah s’arrêta en découvrant l’être qui venait de parler et se tenait sur le seuil de la porte. Il ressemblait à un nain, du moins par la taille, mais son visage n’avait rien d’humain. Sa peau était aussi verte et écailleuse que celle d’un lézard. Le nez, très épaté, surmontait une large bouche d’où dépassaient deux canines pointues. Les oreilles ressemblaient vaguement à des antennes et retombaient de chaque côté de la tête. Les yeux, très blancs, mais vifs et amicaux, se fixèrent sur la jeune femme et s’écarquillèrent.

 

« Ça alors, mais c’est la petite Léah ! Tu n’as pas changé ! Incroyable ! » Il s’approcha d’elle et sa main – sa patte - saisit le bras de la jeune femme sous le coude et le secoua énergiquement.

 

« Heureux de te savoir à nouveau parmi nous ! »

 

Sans attendre de réponse, il disparut à l’intérieur. « Venez. Je vous ai préparé une collation. Vous allez manger pendant que je finis de remplir vos sacs. »

 

 

 

 

Les deux jeunes femmes s’installèrent à une large table qui occupait la moitié de la pièce. Il y régnait une fraîcheur bienvenue et Léah découvrit le dragonnet perché sur le manteau d’une imposante cheminée de pierres.

 

« Kriff m’a dit que vous alliez vers Chandra ? » continua le petit être en s’affairant autour de sacs en toile appuyés contre le mur du fond.

 

« Oui, en partant tout de suite, on pourra y être demain », lui répondit Shaan, qui saisit le pichet placé devant elle et versa une boisson de couleur dorée dans le bol de Léah.

 

« C’est du kaâr, le seul alcool connu sur Terrea. Attention de ne pas en abuser», l’avertit le dragonnet d’un ton goguenard en venant s’installer sur le montant de sa chaise. Prudente, la jeune femme en avala une seule gorgée. Grand bien lui en prit. La boisson était très forte, semblable à de l’eau de vie, mais avec un goût agréable, presque sucré.

 

« Ça doit saouler très rapidement quand on n’en pas l’habitude », songea-t-elle.

 

D’épaisses tranches de pain recouvertes de beurre et de miel étaient posées sur une planche de bois et bien qu’elle n’ait pas réellement faim, elle en mangea deux, suivant l’exemple de Shaan.

 

 

 

 

Elles sortirent ensuite, suivant Tharis jusqu’à l’écurie qui jouxtait la ferme. Deux chevaux les y attendaient, déjà sellés. Léah admira la robe blanche, presque immaculée du premier, vers lequel se dirigea tout de suite Shaan, un sourire aux lèvres. «

 

« Bonjour, Orga, comment va, ma belle ? » murmura-t-elle à l’oreille de l’animal, tout en caressant son museau. Le cheval, semblant la reconnaître, eut un léger hennissement de contentement.

 

 

 

 

« Léah, voici Pomira. Elle est très douce, tu n’auras pas de problème avec elle », lui lança Tharis en lui tendant les rênes de l’autre cheval, une jument un peu plus petite, de couleur auburn.

 

« Tant que je n’ai pas besoin de la guider, ça devrait aller », murmura Léah à elle-même.

 

 

 

 

Les deux chevaux étaient équipés de fontes auxquelles Tharis fixa les deux sacs de toile. Quelques minutes plus tard, les jeunes femmes quittaient la ferme, Kriff perché sur l’épaule de Shaan. Tharis les regarda partir, un large sourire déformant son visage écailleux. « A dans quelques jours ! Que Dana vous accompagne ! »

 

 

 

 

Elles longèrent une petite rivière pendant plus d’une heure, traversant de vastes prairies dont les hautes herbes ondulaient sous la brise légère qui s’était levée. Léah, d’abord crispée, avait fini par se décontracter en voyant que sa jument se contentait de suivre celle de Shaan. La jeune femme appréciait la ballade.

 

« Je ne sais pas où on est, ni où on va, mais je me sens plutôt bien », constata-t-elle.

 

Ces trois derniers jours avaient été difficiles. Autant l’idée de ce voyage l’enthousiasmait, autant son esprit rationnel lui criait que c’était pure folie. Elle en avait perdu le sommeil, tournant et retournant dans sa tête tout ce qu’impliquait le concept de ce monde parallèle. Elle avait relu la lettre de sa tante et finalement, ce qui l’avait décidée résidait en peu de chose : de la curiosité et l’attrait étrange que Terrea éveillait en elle.

 

« Après tout, ce n’est rien qu’une semaine de vacances dans un pays étranger… »

 

 

 

 

Kriff la sortit de ses pensées en venant se poser sur son épaule.

 

« Comment ça va, Leah ? »

 

« Je vais bien, merci. »

 

Le dragonnet siffla, admiratif.

 

« Je vois que tu t’es déjà mise au Vieux Parler, bravo ! »

 

« Oh, je n’ai appris que quelques phrases, les plus simples.»

 

Elle avait en fait passé toute une nuit à tenter de comprendre cette langue étrange et en avait conclu que le plus difficile était clairement l’écrit. Chaque lettre était représentée par une rune, mais lorsque deux lettres s’assemblaient, les runes se liaient l’une à l’autre pour en former une autre. Par contre, la langue orale était plus facile, faite de sons doux, presque sans consonnes.

 

« Le Vieux Parler n’est plus beaucoup utilisé, à part certaines expressions. Mais tous les livres et les parchemins sont écrits en runes », expliqua le dragonnet.

 

 

 

 

La jeune femme remarqua que le paysage avait changé, les prairies laissant place à une forêt de conifères touffue dans laquelle elles pénétrèrent en suivant un petit chemin recouvert de gravier et d’aiguilles de pin.

 

 

 

 

« Dis-moi, Kriff, est-ce que les habitants de Terrea ressemblent tous à… Tharis ? » Demanda-t-elle, hésitante, au dragonnet.

 

Celui-ci eut un petit rire étonné.

 

« Bien sûr que non, pauvre de nous ! Il est plutôt laid, non ? »

 

Ne la laissant pas répondre, il poursuivit :

 

« Tharis est un Durgal. Son peuple est un des plus anciens de Terrea. Ils vivent dans les montagnes de Barsock, tout au Nord. Mais Tharis n’y a jamais vécu. »

 

« Pourquoi ? »

 

« Sa famille était, semble-t-il, partie en voyage sur les routes, Dana seule sait pourquoi. Ils ont été attaqués par des brigands Zahrs et massacrés. Seulement, ils n’avaient pas vu le bébé. Des mercenaires passaient par là, par chance. Ils l’ont recueilli et confié ensuite à des marchands peuls. Tharis a grandi parmi eux. Mais il a fini par s’installer au milieu des Verprés, il avait envie de se fixer. »

 

 

 

 

Le dragonnet toussota :

 

« Sur ce, tu m’excuses, mais je n’ai pas mangé depuis plusieurs jours, je vais chasser. On se revoit au campement ce soir. » Il s’envola et disparut rapidement derrière les arbres.

 

Shaan tourna la tête vers Léah et laissa la jument de celle-ci se mettre à sa hauteur, le chemin étant assez large pour qu’elles y avancent de front.

 

« Un campement ? » questionna Léah.

 

« La forêt d’Ifar est vaste. Nous ne la quitterons que demain. Mais il y a de nombreuses clairières et des sources près desquelles nous pourrons passer la nuit », répondit Shaan d’un ton neutre.

 

« Tu vois ces arbres ? » continua-t-elle en les lui désignant de la main. « La plupart d’entre eux ont plus de mille ans. Cette forêt recouvrait la majeure partie de Terrea, elle a diminué mais elle n’a jamais changé. «

 

« Est-ce que Terrea est aussi grande que la Terre ? » demanda Léah, profitant de ce qui semblait un début de discussion. « Y a t’il des continents ? »

 

« Non. Il n’y en a qu’un, entouré de deux océans. Je te montrerai une carte à l’occasion. Mais c’est petit ici. Beaucoup plus petit. »

 

Puis Shaan donna un coup sur le flanc de sa jument, afin qu’elle se repositionne en tête, le chemin se transformant en sentier, coupant court à la conversation.

 

 

 

 

*********************

 

 

 

 

12. La forêt d’Ifar

 

 

 

 

Couchée sur le dos, Léah contemplait le firmament. « Je ne reconnais aucune constellation… » Les étoiles formaient des figures inconnues et certains amas brillaient d’une lumière presque bleutée.

 

Il régnait un profond silence dans la clairière où elles avaient établi leur campement, seulement troublé par le crépitement du feu tout proche, dont la lueur créait des ombres tremblantes sur les arbres alentours.

 

La jeune femme appréciait le confort, même relatif, du mince matelas de paille, qu’avait déroulé Shaan pour elle. Après les longues heures de chevauchée de la journée, elle avait l’impression de découvrir de nouveaux muscles de son corps, à première vue peu ou jamais utilisés.

 

Elle frissonna et remonta la couverture un peu rêche, mais chaude, qui la recouvrait.

 

 

 

 

A leur arrivée, elle s’était sentie quelque peu inutile, ne sachant trop quoi faire pour aider Shaan, que ce soit pour s’occuper des chevaux ou pour préparer le feu. Mais Kriff les avait rejointes peu de temps après et ils s’étaient installés finalement tous les deux près du ruisseau qui coulait en bordure de la clairière, laissant Shaan vaquer à ses propres occupations.

 

Le dragonnet lui avait parlé de la forêt d’Ifar.

 

« Cet endroit est vénérable et sacré. La légende dit que seuls les cœurs purs peuvent y pénétrer. Les esprits qui vivent en ces lieux n’aiment pas être dérangés. »

 

« Des esprits ? »

 

« Oui. Tu les entendras sûrement cette nuit. Ils s’éveillent quand il fait sombre et mènent une sarabande terrible. »

 

Léah vit les yeux du dragonnet s’écarquiller d’une peur non feinte.

 

« Tu en as déjà rencontrés ? » le questionna-t-elle.

 

L’animal baissa d’un ton.

 

« Oui, un soir où j’ai chassé trop tard. J’ai aperçu une énorme boule de feu orange qui flottait dans l’air à dix pieds de haut. Je n’ai jamais volé aussi vite de ma vie, crois-moi ! Et…»

 

« Ça t’apprendra à avoir les yeux plus gros que le ventre ! », l’interrompit Shaan qui s’était approchée sans bruit.

 

Elle s’accroupit et lava ses mains dans l’eau du ruisseau.

 

« Allons manger et prendre du repos. La journée sera encore plus longue demain. »

 

Léah la suivit et elles s’installèrent près du feu pour partager les denrées que Tharis avait mises dans leurs sacs : du pain, des tranches de viande séchée, du fromage et quelques noix. Shaan avait donné à Léah une gourde en peau en début d’après-midi, après l’avoir remplie à la première source rencontrée dans la forêt.

 

« Tu pourras l’utiliser en tout temps ici. L’eau de Terrea est pure, elle ne te rendra jamais malade », lui avait-elle indiqué.

 

 

 

 

Léah avait observé la jeune femme à la dérobée durant leur repas. Il était clair que cette dernière se trouvait dans son élément ici. Dans ‘l’Autre monde’, puisqu’il fallait le nommer ainsi, Shaan ne semblait pas à sa place, quelque chose clochait, mais c’est seulement en la voyant sur Terrea que Léah s’en rendait vraiment compte. Elle se rappela la lettre de sa tante qu’elle avait lue et relue après sa première traversée.

 

C’est donc à Shaan qu’incombe la responsabilité de ton initiation et de ta formation. C’est une lourde tâche mais elle a toute ma confiance. Ne t’arrête pas aux manières un peu brusques de son totem, apprends à la connaître.

 

Léah soupira. Tant de mystères et de choses incompréhensibles. Elle avait dû se pincer – réellement se pincer – plusieurs fois depuis ce matin, pour se rendre à l’évidence : elle était bien ici, dans un pays totalement inconnu, un ‘monde’ inconnu… Shaan interrompit ses pensées.

 

« Désolée pour l’inconfort de ta première nuit ici. Demain soir, tu dormiras mieux. »

 

Léah haussa les épaules. « Ce n’est pas la première fois que je passerai une nuit à la belle étoile, j’ai déjà goûté aux joies du camping» sourit-elle.

 

Shaan lui tendit un bol fumant d’où s’échappait une agréable odeur d’épices. Léah en but une gorgée et apprécia la chaleur immédiate qui se propagea dans tout son corps.

 

« Nous devrions arriver à Chandra en fin d’après-midi », poursuivit Shaan en se servant elle aussi de la tisane qu’elle venait de préparer.

 

« Et… qu’est-ce que c’est Chandra, exactement ? », osa timidement Léah. Elle avait envie de poser d’innombrables questions mais n’avait trouvé aucun moment adéquat depuis leur traversée.

 

Shaan écarta la mèche de cheveux rebelle qui lui barrait le front.

 

« Chandra est la cité-mère des Morryganes. »

 

Léah pensa devoir se contenter de ça, mais Shaan continua, après avoir pris une gorgée de tisane.

 

« Les Morryganes sont un des peuples de Terrea. On les appelle aussi ‘Filles de la lune’ parce qu’elles vénèrent Seya, la divinité lunaire. Mais leur culte principal est destiné à Dana, la grande Déesse, mère de toutes choses. »

 

Kriff, qui semblait s’être assoupi près du feu, étira ses ailes et rajouta, fièrement :

 

« Shaan est une guerrière morrygane, une des meilleures. »

 

La jeune femme lui jeta un regard réprobateur et reprit :

 

« Les Morryganes sont partagées en castes. Il y a les prêtresses, les guerrières,

 

les négociantes et les agriaés. Elles vivent sur un large territoire qui commence aux abords de la forêt d’Ifar. »

 

Un peuple uniquement composé de femmes… ?

 

« Enora est notre grande prêtresse. Il faut que tu la rencontres. »

 

Et qui vénèrent une Déesse…

 

« Est-ce que ma tante était elle aussi une Morrygane ? » questionna Léah.

 

Shaan hocha la tête.

 

« Elle l’était devenue, oui. Comme toi. »

 

Un temps.

 

« Si tu acceptes de rester, bien entendu. »

 

La jeune femme se pencha vers elle et sans rien demander, saisit son bol qu’elle emplit à nouveau.

 

Bon. Autant en profiter, elle semble être redevenue loquace.

 

« Que faisait-elle exactement ? Tu as dit qu’elle avait un Don, qu’elle était… magicienne ? »

 

Le dragonnet voleta jusqu’à elle et s’installa sans vergogne sur un de ses genoux. Elle sentit ses griffes à travers son pantalon de tissu.

 

« Julianna était une très grande magicienne. Sans doute une des meilleures que Terrea ait connue » répondit Shaan. « Quand elle est venue pour la première fois sur Terrea, son Don pour la magie s’est tout de suite révélé évident. Une Shuni magicienne est doublement précieuse pour nous. »

 

La jeune femme redressa quelques bûches dans le feu avant de continuer.

 

« Dans ton monde, - l’Autre monde -, la magie existe mais personne ou très peu de gens savent l’utiliser. Sur Terrea, elle est omniprésente. »

 

« J’avoue ne pas avoir très bien compris le rôle joué par ces… Shunis », reprit Léah.

 

« Justement, cela a un rapport avec la magie. Comme je te l’ai expliqué, il faut en permanence cinquante Shunis pour que l’équilibre des mondes soit maintenu. Ils doivent obligatoirement vivre un peu des deux côtés. A chaque fois qu’ils traversent, l’essence magique se répand de part et d’autre. C’est la seule image que je trouve… Mais tu comprendras plus tard, d’autres que moi sauront mieux te l’expliquer. »

 

« Et que font ces personnes quand elles vivent de l’autre côté ? Toi, par exemple, tu as dit que tu étais une … Guetteuse ? »

 

Léah s’était mise à gratter derrière l’oreille de Kriff, un peu comme elle aurait fait avec un chat. Quand elle s’en rendit compte, elle retira sa main, mais l’animal leva la tête vers elle avec un air de reproche qui la força à recommencer.

 

« Les Guetteurs sont en quelque sorte des observateurs. Ils surveillent les événements qui pourraient survenir chez vous et affecter Terrea. Par exemple, vous êtes très peu respectueux de ce que vous offre la Nature… »

 

Le ton de reproche était très net.

 

« Plusieurs Shunis travaillent dans l’ombre, mais à des postes clefs, afin de pouvoir, le cas échéant, influer sur certaines décisions. »

 

Léah était dubitative. Ce que lui expliquait Shaan semblait passablement tiré par les cheveux, mais malgré tout possible…

 

« Et toi, que fais-tu exactement ? »

 

« Je suis biologiste. »

 

Shaan sourit devant l’expression étonnée que Léah ne parvint pas à dissimuler.

 

« J’ai suivi l’école dans ton monde depuis l’âge de dix ans et j’ai obtenu tous mes diplômes sans l’aide de la magie. »

 

« Je travaille pour diverses organisations de protection de la nature », continua-t-elle, « et crois-moi, il y a de quoi faire. »

 

 

 

 

La jeune femme s’était ensuite levée, coupant court à la discussion, en annonçant qu’il était temps d’aller se coucher.

 

Plusieurs heures devaient s’être écoulées depuis mais Léah, malgré sa fatigue, ne parvenait pas à s’endormir. Elle passait et repassait dans sa tête tous les événements survenus depuis son arrivée au Moulin.

 

Je suis complètement perdue… Je ne sais plus ce qu’il faut croire.

 

 

 

 

Soudain, elle rouvrit ses yeux. Une vive lueur venait de traverser ses paupières closes. Elle tourna la tête vers le feu, mais il était presque éteint, seules les cendres rougeoyaient encore, ne permettant même pas d’apercevoir Shaan qui s’était installée un peu plus loin. La jeune femme dirigea son regard vers l’autre côté de la clairière, et se figea. La lueur, moins forte maintenant, palpitait doucement, et semblait s’élever du ruisseau lui-même. Elle formait comme une sorte de colonne bleutée et vaporeuse. Léah retint sa respiration. Etrangement, elle n’avait pas peur, car la lueur n’apparaissait pas menaçante. Elle la vit s’affaiblir, lentement, puis disparaître aussi soudainement qu’elle était apparue.

 

« C’était un Elémentaire. »

 

La voix de Shann la fit sursauter et elle se redressa vivement sur son séant. La jeune femme était assise près du feu, qu’elle ranimait en y ajoutant les dernières bûches ramassées la veille.

 

« La Forêt d’Ifar est le berceau des Esprits Gardiens. La partie spirituelle de la terre, du vent, des sources… »

 

Léah laissa les battements de son cœur se calmer.

 

« Elémentaire ? Comme pour les quatre éléments ? » murmura-t-elle, remarquant que Shaan parlait à voix basse maintenant.

 

La jeune femme hocha la tête.

 

« C’est ça, oui. Leur corps est composé d’énergie pure et lumineuse qui se fond avec l’environnement naturel dont ils adoptent la couleur et la forme. »

 

Shaan se réinstalla sur son matelas.

 

« Mais parfois, les Elémentaires prennent des formes plus concrètes. Un jour, tu pourras certainement converser avec des nymphes ou des sylphes. »

 

Léah regarda Shaan par-dessus le feu. Elle paraissait tout à fait sérieuse.

 

« Le petit peuple ne se montre qu’aux Magiciennes et tu en seras bientôt une. »

 

 

******

 

 

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