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Vent de liberté2

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FANS FICTIONS FRANCOPHONES

Entre elles

 

 

VENT DE LIBERTE

 

 

De Kaktus

 

 

 

 

 

Gil aperçut la jeune femme immédiatement. Elle se tenait à quelques pas de la porte de la librairie, la tête levée vers l'enseigne. Il était presque huit heures et la rue pavée commençait à s'animer. Les commerçants sortaient leurs étalages et on installait les terrasses devant les cafés.

 

Que fait-elle ici, à cette heure ? songea la libraire en s'approchant, Ramsès sur ses pas. Elle n'avait pas revu la jeune femme depuis plus de deux semaines et s'était demandée une ou deux fois si celle-ci reviendrait lui rendre visite. En entendant ses pas, Bénédicte tourna la tête vers elle et un large sourire éclaira ses traits.

 

" Bonjour. Je suis venue payer ma dette. "

 

Gil haussa un sourcil interrogateur, puis se souvint de quoi il s'agissait.

 

" Ce n'était pas urgent. " répondit-elle en introduisant la clef dans la serrure. " Vous n'auriez pas dû vous lever si tôt. "

 

La jeune femme la suivit à l'intérieur.

 

" Ne vous inquiétez pas pour ça, nous nous levons aux aurores à la communauté, à cause des laudes. "

 

Gil n'osa pas demander ce qu'étaient ces laudes mais imagina que ce devait être une cérémonie quelconque. Elle remarqua que c'était la première fois que la jeune blonde lui parlait de la communauté.

 

Elle entreprit de monter le store d'acier qui protégeait la vitrine alors que Bénédicte sortait une bourse de son sac en toile. Gil remarqua que la jupe noire avait fait place à une jupe de coton écrue mais le chemisier était toujours le même.

 

Je me demande si elle porte parfois des pantalons.

 

" Voilà ce que je vous dois. " Bénédicte lui tendit un billet et Gil ouvrit sa caisse enregistreuse afin de lui rendre sa monnaie.

 

" Vous les avez tous lus cette fois. Vous n'êtes pas trop déçue par le dernier ? " s'enquit-elle.

 

" A cause de la mort de son ami ? En fait, j'avais deviné presque dès la première page qu'il allait se passer quelque chose. "

 

Elle posa une main sur sa bouche et prit un air confus.

 

" Je suppose que c'est un peu présomptueux de ma part de dire ça. Mais j'ai eu comme… un pressentiment. "

 

Gil ne put s'empêcher de rire.

 

" Ce n'est pas présomptueux. Vous avez peut-être un don de détective, qui sait ? " lança-t-elle malicieusement.

 

Bénédicte roula des yeux.

 

" C'est sûr. La nouvelle Sherlocks en jupons. " Elle posa à nouveau une main sur sa bouche, tentant de réfréner son rire d'un air coupable. Elle fit un signe de tête en direction de l'enseigne dehors.

 

" Je me demandais ce que signifiait le nom de votre librairie. "

 

Gil s'approcha de la porte et retourna la pancarte indiquant l'ouverture de la boutique.

 

" C'est le titre d'un livre de Stephen King. " répondit-elle en frôlant la jeune femme au passage, ce qui provoqua une brève décharge électrique qui les laissa interdites toutes deux. Bénédicte se reprit la première et se pencha pour mieux voir l'enseigne.

 

" C 'est joli, en tous les cas. Mais je ne pense pas que le livre me plairait. Cet auteur écrit des histoires d'horreur, n'est-ce pas ? "

 

" Oh, pas seulement. C'est ce que l'on croit à tort. Une partie de ses bouquins n'a rien à voir avec l'horreur et ce sont d'ailleurs ceux que je préfère. " s'anima Gil.

 

" Je pensais d'ailleurs vous en conseiller . " continua-t-elle en s'approchant d'un des bacs.

 

" Non, non, je ne crois vraiment pas que je puisse lire ce genre de choses… " balbutia la jeune femme, soudain mal à l'aise.

 

Gil se retourna et plongea son regard dans celui de Bénédicte.

 

" Faites-moi confiance. Il n'y a rien de … répréhensible dans ces livres, je vous l'assure. "

 

Elle comprenait que la jeune femme ne désirait certainement pas lire de choses trop violentes ou graphiques.

 

N'oublie pas qu'elle fait partie de cette foutue communauté.

 

Elle eut une intuition subite.

 

" Vous avez un peu de temps ce matin ? "

 

Bénédicte prit un air intrigué.

 

" Eh bien…. Oui. Toute la matinée en fait. Pourquoi ? "

 

" Venez alors. "

 

La libraire emmena la jeune femme dans l'arrière-boutique. Le chien s'était installé à sa place habituelle sous le bureau. Gil s'approcha d'une étagère et trouva rapidement ce qu'elle cherchait.

 

" Voici le premier volume de " La Tour Sombre " Il est très vite lu, vous verrez. Ça ne vous prendra pas beaucoup de temps et je parie que vous allez aimer. Vous n'avez qu'à vous installer ici. "

 

Bénédicte prit le livre entre ses mains et l'observa, dubitative. Gil se pencha un peu vers elle.

 

" Faites-moi confiance." murmura-t-elle, sans savoir pourquoi. Bénédicte releva la tête, surprise. Mais cela sembla la convaincre.

 

" D'accord. " sourit-elle. " Après tout, vous avez très bien su me conseiller jusqu'à maintenant. "

 

Elle alla prendre place sur le canapé alors que la sonnette de la porte retentissait. Gil retourna dans la librairie, un sourire songeur dessiné sur ses traits.

 

 

 

Deux heures plus tard environ, Bénédicte tournait la dernière page du livre.

 

" Ouhaa ! " murmura-t-elle.

 

Elle n'avait pas levé les yeux de sa lecture un seul moment et ne s'était pas rendue compte des deux fois où la libraire avait passé la tête derrière la tenture et l'avait observée avec amusement.

 

Elle avait raison, c'est vraiment … bien. Plutôt étrange mais passionnant.

 

Elle se redressa et étira ses muscles quelques peu endoloris. A ce moment, Gil pénétra dans l'arrière-boutique.

 

" Alors ? Quel est le verdict ? " lança-t-elle en souriant.

 

" Eh bien, je dois avouer … que j'ai hâte de connaître la suite. " admit Bénédicte.

 

Le sourire de la libraire s'élargit et elle s'avança vers l'étagère, y retirant un volume beaucoup plus épais.

 

" Je le savais. Et le premier tome est loin d'être le meilleur. On en apprend plus sur le Pistolero dans celui-ci. " Elle le tendit à la jeune femme mais celle-ci eut un geste de dénégation.

 

" Non, vraiment, je ne peux pas l'emmener. "

 

Les yeux bleu de Gil plongèrent dans les siens, surpris. Bénédicte prit une inspiration.

 

Allez, Bé, dis-lui la vérité. Qu'est-ce que tu risques, après tout ?

 

" C'est un peu… compliqué. " murmura-t-elle.

 

La libraire la scrutait toujours, attendant la suite, impassible.

 

" Je suis maintenant convaincue que Stephen King n'écrit pas que des horreurs. " poursuivit-elle d'un ton raffermi. " Mais l'expliquer à mon mari et à la communauté, ça risque de prendre du temps, vous savez. "

 

Gil eut un air stupéfait.

 

" Vous n'avez pas le droit de lire ce qui vous plaît ? " Puis elle fronça les sourcils. " Je pensais que le temps de l'Inquisition était bel et bien terminé. " grommela-t-elle.

 

Cette remarque amena un léger sourire aux lèvres de Bénédicte.

 

" Disons qu'il est difficile de faire changer des idées préconçues. "

 

Gil reposa le livre sur l'étagère.

 

" Je vous ai convaincue, pourtant. Mais je comprends. Il vaut mieux vous éviter des ennuis. "

 

Bénédicte haussa les épaules.

 

" C'est un peu ça, oui. " Elle soupira. " Dommage, parce que cette histoire est vraiment intéressante. Je n'avais jamais rien lu de semblable jusqu'à aujourd'hui."

 

La libraire passa une main dans ses cheveux, pensive.

 

" Vous pouvez toujours venir ici, si vous voulez, vous savez. "

 

Elle désigna le canapé.

 

" Il est plutôt confortable, non ? "

 

Bénédicte pencha la tête de côté, se demandant si elle avait bien saisi.

 

" Vous… me proposez de venir lire ici ? "

 

Gil hocha la tête énergiquement.

 

" Exactement. Quand vous avez un moment de libre, vous n'avez qu'à passer."

 

" Mais je… " La jeune femme pesa le pour et le contre, l'espace d'un instant, mais le pour l'emportait largement.

 

" C'est vraiment gentil à vous, mais autant vous le dire tout de suite, ces livres ont l'air d'être plus chers que les autres et je ne pourrai pas vous les acheter alors … "

 

" Ça ne fait rien. " la coupa la grande femme. " Faire découvrir un de mes auteurs préférés est suffisant pour moi. " poursuivit-elle devant l'air surpris de Bénédicte. " Et je suis sûre qu'on trouvera un service que vous pourrez me rendre à l'occasion. " termina-t-elle en souriant.

 

Bénédicte mourait d'envie d'accepter, même si c'était vraiment une drôle de situation. Elle soupira puis saisit son sac sur le bord du canapé.

 

" Ecoutez, je vais y réfléchir, d'accord ? "

 

" OK "

 

La libraire la raccompagna jusqu'à la porte et la regarda partir, l'air songeur.

 

 

*********************************

 

 

" Saletés de chiffres. Ras le bol. " jura Gil entre ses dents. Elle jeta son stylo sur le bureau devant elle et s'appuya en arrière contre le dossier de sa chaise. Un coup d'œil vers le canapé lui révéla que Bénédicte ne l'avait pas entendue. La jeune femme était totalement absorbée par sa lecture, la tête penchée en avant, une joue reposant sur la paume d'une main.

 

Au grand étonnement de la libraire, Bénédicte était revenue. Elle passait généralement à la boutique très tôt le matin ou en début d'après-midi et s'installait sur le canapé pour lire pendant environ une heure, parfois un peu plus. Un peu timide et gênée au début, elle s'était peu à peu détendue et elle restait toujours quelques minutes avec Gil pour lui donner ses impressions sur ce qu'elle avait lu. Elle avait presque terminé le tome 4 de " La Tour Sombre " et était complètement fascinée par cette histoire mêlant un peu tous les genres mais traitant surtout de Fantasy.

 

Gil l'observa, se laissant à nouveau gagner par un sentiment de profonde perplexité. Elle ne savait vraiment pas ce qui l'avait poussée à faire cette proposition à la jeune femme. Cette dernière était totalement à l'opposé de tout ce qu'elle-même était ou ressentait. Elles n'avaient absolument rien en commun et logiquement rien à se dire non plus. Pourtant Gil ne pouvait s'empêcher de trouver Bénédicte sympathique. Elle avait une sorte de fraîcheur et de naïveté qui, en temps normal l'aurait fait fuir, mais ce n'était pas le cas cette fois-ci.

 

Arrête de te cacher les yeux, ma vieille. Si elle ne portait pas cette croix autour du cou, tu lui aurais déjà fait du gringue. Elle te plaît, point final.

 

La grande femme ressaisit le stylo et le mordilla machinalement. Elle n'était pas dupe de ses vrais sentiments mais ne se faisait aucune illusion non plus. En fait, elle attendait l'occasion propice pour faire connaître à Bénédicte qu'elle n'était peut-être pas une très bonne fréquentation pour elle.

 

Si elle revient ici après, c'est qu'on pourra être amies, et ce ne sera pas si mal, finalement.

 

Gil avait appris à ses dépens qu'il valait mieux révéler tout de suite ce qu'elle était aux personnes qu'elle était amenée à côtoyer. Cela évitait un certain nombres de malentendus, sans parler des déceptions de part et d'autres. Et encore plus lorsqu'il s'agissait de femmes.

 

Elle soupira inconsciemment et replongea sa tête dans ses livres de compte. Il n'y avait pas beaucoup de clients cet après-midi, c'était plutôt calme. Elle avait pris du retard dans sa comptabilité, ce qui n'était pas étonnant, puisqu'elle détestait cordialement cela.

 

Quelques minutes plus tard, Bénédicte referma le livre qu'elle lisait, vraisemblablement à contrecœur. Gil releva la tête.

 

" Terminé pour aujourd'hui ? " questionna-t-elle.

 

La jeune femme acquiesça. " J'ai un cours à quatre heures, je ne peux pas rester plus longtemps. "

 

Elle se redressa et s'approcha du bureau de la libraire, jetant un regard curieux sur les papiers éparpillés partout.

 

" Je ne veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais… heu, vous avez l'air un peu perdue dans tout ça, non ?"

 

Gil s'étira sur sa chaise puis haussa les épaules, l'air maussade.

 

" J'ai pris pas mal de retard dans mes comptes, et il y a des erreurs, en plus. "

 

" Je peux jeter un coup d'œil ? "

 

La libraire, un peu surprise, tourna son livre pour que Bénédicte puisse voir. Celle-ci étudia la page, puis revint en arrière, saisissant deux factures sur le bureau et les parcourant rapidement d'un air connaisseur. Elle referma le livre et offrit un sourire chaleureux à Gil.

 

" J'ai trouvé le service que je peux vous rendre. "

 

Sans comprendre, Gil attendit la suite.

 

Bénédicte tapota le livre de compte avec un air triomphant. " Je vais tenir vos comptes. "

 

" Je suis comptable de formation, vous pouvez avoir confiance en moi. " continua-t-elle face au manque de réactions de Gil.

 

Bon, c'est maintenant ou jamais. pensa cette dernière en se levant elle aussi.

 

" Je pense que n'importe qui fera mieux que moi avec ça. J'ai toujours été nulle en maths. " avoua-t-elle piteusement.

 

" Ça veut dire que vous acceptez ? "

 

Les yeux vert océan de Bénédicte brillaient de plaisir. Elle semblait ravie d'avoir trouvé quelque chose pour remercier la libraire. Gil la contempla un moment avant de répondre.

 

Avec ses cheveux défaits, elle serait tellement plus belle.

 

Elle s'appuya sur le rebord du bureau et chercha ses mots, maladroitement.

 

" Ecoutez, je… ce serait avec plaisir, mais… je crois qu'il faut d'abord que vous sachiez quelque chose à mon sujet. "

 

La surprise se lisait maintenant sur les traits de Bénédicte. Elle ne dit rien et attendit.

 

Oh, merde. Pourquoi faut-il toujours en passer par là ?

 

Gil prit une grande inspiration et se lança, les mots venant d'abord avec difficulté, puis coulant mieux au fur et à mesure de ses phrases.

 

" En fait, c'est surtout que je ne voudrais pas vous causer d'ennuis. Parce que, même si vous ne m'avez pas dit grand-chose de votre … communauté, je pense qu'ils ne vont pas approuver. Et, euh, vous non plus peut-être, je n'en sais rien, je ne vous connais pas depuis assez longtemps pour en juger. Et je préfère être très honnête avec vous, de toute façon. "

 

Elle laissa un temps d'arrêt avant de continuer. La jeune femme la fixait toujours, d'un air concentré, les sourcils froncés, attentive à ses paroles.

 

" Je suis gay, Bénédicte. "

 

Elle le dit avec calme et assurance. Cela faisait longtemps maintenant qu'elle avait assumé cela. Et pouvoir le dire clairement était une victoire gagnée de haute lutte. Malgré tout, ce n'était pas normal de devoir avouer cela comme une tare. Les autres personnes n'avaient pas à jeter ce genre de choses sur la table pour établir de nouvelles relations. C'était frustrant et Gil en ressentait à chaque fois une colère certes rentrée, mais bien réelle.

 

Bon sang, j'espère qu'elle n'a pas compris " gaie ". songea-t-elle avec un brin d'irritation.

 

Plusieurs émotions se lurent successivement sur le visage en face d'elle, de l'étonnement, de l'embarras, une pointe de colère - contre elle ou contre moi ?- puis à nouveau une gêne évidente quoi que bien dissimulée. Pourtant, la réponse de Bénédicte désarçonna totalement Gil.

 

" Qu'est-ce que ça a à voir avec vos comptes ? "

 

Ses joues étaient rosies, mais elle fixait la libraire sans détourner les yeux. Gil en fut étrangement touchée. Elle était certaine que la jeune femme se sentait mal à l'aise, car elle connaissait les visions de l'église sur " les gens comme elle ". Bénédicte n'était pas seulement une catholique pratiquante, elle baignait carrément dans la religion.

 

Peut-être que sa communauté à des vues plus modernes sur les homos. songea Gil brièvement sans trop y croire.

 

" Ça n'a rien à voir avec mes comptes. " répondit-elle sérieusement. " Mais le fait que vous veniez ici aussi souvent risque peut-être de vous causer des problèmes. Je ne me suis jamais cachée de ce que j'étais. Alors, les langues, les mauvaises surtout, risquent d'aller bon train. "

 

Bénédicte fronça les sourcils.

 

" Oh, je vois ce que vous voulez dire. " Elle baissa les yeux quelques instants puis releva la tête avec un petit rire.

 

" Vous savez, les mauvaises langues sont déjà très actives au sujet de la communauté. Ça leur fera un cancan de plus, c'est tout. "

 

Elle jeta un coup d'œil rapide à sa montre.

 

" Il faut que je file. Je repasserai après-demain et on vérifiera tout ça. " lança-t-elle en désignant le livre de comptes. La jeune femme saisit son sac et quitta l'arrière-boutique avec un petit signe de la main, laissant Gil toujours droite près de son bureau.

 

" Là, elle m'épate. " murmura-t-elle. La réaction de Bénédicte l'avait surprise en bien.

 

Je ne me suis pas trompée sur elle. songea-t-elle avec un sourire au coin des lèvres.

 

********************

 

Bénédicte boutonna sa veste de laine en frissonnant. Elle avait fait exprès de s'inscrire à l'Adoration pendant la nuit, afin d'avoir quartier libre la journée. La communauté organisait une Adoration de 24 heures une fois par mois et tous les membres y participaient ainsi que des gens de l'extérieur. La jeune femme pénétra dans l'église où ne brillaient que les quelques cierges allumés autour de l'autel. Elle s'avança dans l'allée centrale jusqu'aux premiers bancs occupés par deux personnes qu'elle ne connaissait pas et par Sarah qui lui fit un sourire. Bénédicte lui répondit par un petit signe de tête, fit une génuflexion, puis se glissa dans le troisième banc, restant volontairement dans la pénombre. Elle s'agenouilla et sortit son chapelet de la poche de sa jupe. Elle avait failli l'oublier et c'est Carl qui le lui avait tendu depuis le lit, déjà prêt à se rendormir.

 

" Je t'admire d'y aller en pleine nuit, ma chérie. " avait-il marmonné. Si tu en connaissais les vraies raisons, tu n'admirerais pas avait-elle songé brièvement. Bénédicte voulait profiter de ses heures libres en journée pour retourner à la librairie tout simplement. Elle plongea la tête dans ses mains, faisant rouler le chapelet entre ses doigts. L'aveu de Gil l'avait profondément surprise. Elle n'avait guère eu le temps d'y penser jusqu'à maintenant. Elle se repassa les paroles et les images de leur conversation.

 

Elle avait failli totalement se méprendre sur le mot, entendant " gaie " plutôt que " gay ".

 

Mon Dieu, heureusement que je n'ai pas répondu tout de suite.

 

songea-t-elle avec un frémissement.

 

Ainsi, Gil faisait partie de " ces gens-là " … Jamais Bénédicte n'aurait imaginé une telle chose. Elle se souvenait de deux jeunes femmes croisées par hasard au coin d'une rue lors du court voyage de noces qui avait suivi son mariage. Elles avaient toutes deux les cheveux très courts et l'une d'elle portait un anneau bien en vue, accroché à son sourcil. Appuyées contre un mur, elles s'embrassaient à pleine bouche, semblant seules au monde. Carl l'avait tirée par la main pour qu'ils s'éloignent en murmurant . " C'est dégoûtant. " Bénédicte ferma les yeux, afin de mieux retrouver l'image de Gil.

 

Non, elle ne ressemble vraiment pas à ça.

 

En réalité, Bénédicte trouvait que la libraire était une très belle femme, extrêmement féminine.

 

Ses cheveux noirs sont splendides, sans parler de ses yeux. Je n'avais jamais vu un bleu comme celui-là.

 

Sans aucun doute, Gil devait avoir un nombre incalculable de prétendants et il était même étonnant qu'elle ne soit pas mariée.

 

Mais elle préfère les femmes, …

 

Bénédicte n'avait jamais réellement songé à ce genre de choses, elle devait bien se l'avouer. Elle avait participé à un groupe de réflexion, quand elle était jeune fille, intitulé " Comment vivre sa sexualité avec une vision chrétienne. " mais ils n'avaient pas abordé le sujet, se contentant de parler surtout de virginité à conserver, de fidélité, et des moyens de contraception à proscrire.

 

Elle releva la tête quand Sarah passa près d'elle, ayant apparemment terminé ses deux heures de veille. Elle lui murmura un " bonne nuit " et s'assit, frottant ses deux genoux douloureux.

 

Bon, tu n'es pas là pour ça, Bé. Concentre-toi.

 

Mais la prière ne venait pas facilement cette nuit. La jeune femme tenta de reprendre le chapelet là où elle l'avait laissé, sans grand succès, puisque ses pensées se remirent rapidement à vagabonder.

 

 

 

Elle aimait bien Gil. Elle l'avait bien aimée depuis le début. La libraire lui avait offert de venir lire chez elle, sans rien demander en retour. Et ses heures de lecture, même si elle n'y était allée que quelques fois, procuraient à Bénédicte les meilleurs moments de sa vie de tous les jours, elle devait bien se l'avouer. La communauté lui offrait peu de moments de détente. Elle n'avait aucune envie d'abandonner ça. Mais elle comprenait pourquoi Gil lui avait parlé de ça et admirait sa franchise.

 

Elle a raison, si je n'ose pas lire de simples livres devant eux, je me vois mal leur expliquer que je passe mes heures de liberté chez une … lesbienne. Même si c'est dans le but de l'aider.

 

Ils y verraient tout de suite du mal, Carl le premier, elle en était sûre. Son mari n'était pas très ouvert, elle le savait. Elle avait tenté de lui montrer que toute chose nouvelle ou différente n'était pas forcément mauvaise, sans grand résultat.

 

Je n'arriverai pas à le convaincre que Gil est une personne comme une autre.

 

Mais l'est-elle ?

 

Mal à l'aise, elle se tortilla sur son banc. Les deux personnes devant elle venaient de quitter l'église et elle était maintenant l'unique occupante des lieux. En soupirant, elle se remit à genoux. La prière l'aiderait certainement à y voir plus clair. C'était généralement son dernier recours face à des problèmes apparemment insolubles et la plupart du temps, ça marchait.

 

 

***********************

 

 

La sonnerie insistante du réveil sortit Gil d'un rêve étrange, dont elle oublia toutefois le contenu une fois les yeux ouverts. Elle s'étira et constata avec plaisir que pour une fois la météo ne s'était pas trompée. A travers ses volets entrouverts pointait un rayon de soleil. Il était seulement huit heures et bien qu'elle n'ait rendez-vous avec Bénédicte qu'à onze heures trente, elle avait préféré se lever tôt afin de préparer ses cerfs-volants. Elle n'y avait plus touché depuis plusieurs mois, mais avait été ravie de l'étonnement sur le visage de Bénédicte quand elle lui avait proposé de l'accompagner ce dimanche.

 

La jeune femme passait maintenant très régulièrement à la librairie. Elle avait terminé de lire La Tour Sombre et Gil lui avait conseillé d'autres auteurs de romans policiers qu'elle dévorait littéralement, à croire qu'on l'avait tout simplement privée de lecture pendant des années.

 

Une fois par semaine, Bénédicte contrôlait les comptes de la librairie et il s'était établi une sorte de routine agréable entre les deux jeunes femmes. Malgré tout, elles s'étaient peu parlé et n'étaient pas revenues sur leur discussion. A première vue, Bénédicte avait pris sa décision et semblait donc réellement se moquer du qu'en dira-t-on.

 

Deux jours auparavant, alors qu'elles parlaient ensemble du dernier Elisabeth George que Bénédicte venait de terminer, la jeune femme avait posé son regard sur le livre posé près de l'ordinateur de Gil.

 

" Oh, il est magnifique ce cerf-volant ! " s'était-elle exclamée en saisissant l'ouvrage que la libraire venait d'acquérir et dont la couverture montrait un immense cerf-volant coloré

 

Gil lui avait expliqué brièvement ce qu'était le cerf-volant sportif. Elle en faisait un peu elle-même. En fait, cela datait de sa liaison avec une certaine Tania, qui elle-même participait à des compétitions. Gil n'y avait jamais pris part mais continuait de faire du cerf-volant pour son plaisir.

 

Sans vraiment y réfléchir, elle avait alors proposé à Bénédicte de venir tenter l'expérience. Et à son grand étonnement, celle-ci avait accepté.

 

" Mon mari est parti quelques jours participer à une session spéciale. Alors pourquoi pas ? "

 

Puis elle avait fixé rendez-vous à Gil après la messe dominicale, devant la fontaine une rue plus bas que le grand bâtiment de la communauté.

 

Tu ne prends quand même pas trop de risques hein ? avait songé la libraire, un peu amèrement.

 

 

 

Quelques heures plus tard, elle quittait son appartement en emportant deux cerfs-volants différents qu'elle ferait voler selon la force du vent. Elle avait aussi préparé un grand panier de pique-nique qu'elle déposa dans le coffre de sa voiture et fit grimper un Ramsès plein d'énergie sur la banquette arrière. Elle arriva devant la fontaine à onze heures trente tapantes et y découvrit Bénédicte vêtue complètement de blanc.

 

Voilà qui est pratique pour un pique-nique. Je suppose que le dimanche est le jour du blanc….

 

La jeune femme s'installa sur le siège passager avec un sourire éclatant qui fit fondre complètement le semblant de mauvaise humeur de Gil.

 

" Bonjour ! C'est super, il fait beau. " s'exclama joyeusement Bénédicte.

 

" Salut. Oui, presque trop beau, j'espère qu'il y aura du vent. "

 

" Oh. " Le visage de la jeune blonde se rembrunit quelque peu. " Je n'avais pas pensé à ça. "

 

Elles sortirent assez rapidement de la ville et Gil expliqua à Bénédicte qu'elles se rendaient sur un terrain réservé spécialement aux utilisateurs de cerfs-volants.

 

" C'est un terrain dégagé avec aucune ligne électrique. "

 

Durant le trajet, elle observa sa compagne du coin de l'œil. Elle ne portait effectivement que du blanc, une longue jupe de coton léger et une blouse ample avec un col en V. La croix de bois avait été remplacée par une autre en argent, plus petite. Gil remarqua avec plaisir que pour la première fois la jeune femme avait abandonné son chignon. Ses cheveux blonds tombaient sur ses épaules retenus simplement par un serre-tête et cela adoucissait son profil.

 

 

Le terrain était très vaste et une dizaine de personnes y étaient déjà à l'œuvre. Des cerfs-volants de toutes taille évoluaient dans le ciel rassurant Gil sur la force du vent. Elle sortit son matériel et installa aussi une couverture sur l'herbe, invitant Bénédicte à y prendre place pendant qu'elle montait son cerf-volant. La jeune femme s'y intéressa de près, posant des questions judicieuses et montrant un intérêt non feint qui fit plaisir à Gil.

 

Quelques minutes plus tard, le cerf-volant prenait son envol. Un vent de force cinq permit à la libraire de lui faire rapidement exécuter des figures acrobatiques diverses. Près d'elle, Bénédicte poussait des exclamations réjouies et semblait beaucoup s'amuser, alors que Ramses, semblant retrouver son allant de jeune chien, tournait autour d'elle en jappant joyeusement.

 

" A toi de jouer maintenant. "

 

Gil écarta les bras et vint se placer derrière la jeune femme.

 

" Vas-y, attrape la poignée droite d'abord et ensuite l'autre. " Bénédicte obtempéra et la libraire posa aussitôt ses mains sur les siennes afin de la guider dans ses gestes, évitant ainsi de faire chuter le cerf-volant à pic. Elle se tenait tout contre la jeune blonde, et un sourire se dessina brièvement sur ses lèvres.

 

Tiens, je n'avais jamais pensé à cette technique de drague.

 

Mais Bénédicte ne semblait pas le moins du monde gênée par leur position, toute sa concentration allant vers le cerf-volant.

 

Gil lui montra comment maintenir l'engin dans les airs malgré les différentes directions du vent.

 

" Bon, je te laisse te débrouiller maintenant. Tu es prête ? "

 

La jeune femme hocha la tête. " Je crois que oui. L'important c'est que je ne lâche pas les poignées, c'est ça? "

 

" Exactement. "

 

Gil enleva les mains des siennes et se recula, tout en lui donnant encore quelques indications.

 

" Très bien. Tire un peu sur la droite. Parfait. "

 

Au bout de quelques minutes, Bénédicte maîtrisait plus ou moins bien la direction du cerf-volant. Gil lui montra ensuite comment exécuter une figure simple que la jeune femme réalisa plusieurs fois de suite.

 

" Hé, en plus tu as l'air douée. " lui lança la libraire en reprenant les commandes afin de ramener le cerf-volant.

 

" C'est parce que j'ai eu une bonne instructrice. " rétorqua Bénédicte. " Merci de m'avoir laissé essayé, c'était génial. "

 

 

 

Une fois le matériel rangé, elles s'éloignèrent du terrain en direction d'un petit lac entouré de bosquets feuillus et Gil installa la couverture dans l'herbe, derrière un grand buisson de noisetiers sauvages qui les protégerait du vent.

 

" Hé, il y en a pour un régiment là-dedans. " s'exclama Bénédicte en sortant les victuailles du panier. La grande femme haussa les épaules. " Je ne savais pas vraiment ce que tu aimais, alors j'ai pris un peu de tout. "

 

" Oh, je ne suis pas difficile. J'aime tout sauf le boudin. Malgré tous mes efforts, ça passe difficilement. " avoua la jeune femme.

 

Pourquoi faire des efforts si tu n'aimes pas ? se retint de dire Gil.

 

" Et tu vas pouvoir manger correctement, puisque nous ne sommes pas vendredi. " répliqua-t-elle en lançant un os à Ramses.

 

Bénédicte mordit dans un sandwich, puis lui sourit un peu timidement.

 

" Tu ne comprends pas vraiment le rite du jeûne, n'est-ce pas ? "

 

Elles en avaient parlé un jour où elle avait refusé de partager des pâtisseries que Gil avait apportées à la librairie.

 

La grande femme sortit un couteau de poche du panier et se coupa un morceau de fromage.

 

" Non, je l'avoue. Je ne crois pas que se priver de nourriture volontairement soit une très bonne chose, à moins de vouloir absolument perdre du poids. " Elle tendit une tranche de fromage à Bénédicte. " Et toi, tu aurais plutôt besoin d'en prendre, à mon avis. "

 

Etrangement, cette réflexion fit rougir la jeune femme qui ne répondit rien. Elles mangèrent quelques instants en silence, seulement troublé par les exclamations lointaines des propriétaires de cerfs-volants.

 

Gil crut avoir mis sa compagne mal à l'aise et se creusait l'esprit pour amener un nouveau sujet de conversation mais c'est Bénédicte qui reprit la parole.

 

" Dis-moi, Gil, on n'en a jamais vraiment parlé, mais… qu'est-ce que tu penses de la communauté ? "

 

La question ne surprit pas réellement Gil. En dehors des livres, leurs sujets de conversation ne s'étaient pas beaucoup diversifiés, mais elle se doutait que Bénédicte n'osait sans doute pas aborder celui-là. Hormis la communauté catholique de la ville qui avait accepté facilement l'arrivée de cette nouvelle congrégation, le reste de la population les tenait à l'écart. Ils étaient surtout critiqués parce qu'ils vivaient de dons, ce qui était mal compris.

 

Gil sourit à la jeune femme.

 

" Franchement, je n'en pense pas grand-chose. "

 

" Ah bon ? " murmura Bénédicte cachant difficilement sa déception.

 

" Enfin, disons plutôt que je n'aime pas porter de jugement sur ce que je ne connais pas vraiment bien. Et … en général, j'essaie d'avoir l'esprit ouvert sur tout ce qui est différent. "

 

Gil grimaça pour elle-même.

 

Mais tu racontes quoi, là ?

 

Elle ne parvenait pas réellement à exprimer sa pensée et termina en lançant une plaisanterie.

 

" J'applique le fameux adage : 'Ne fais pas aux autres ce que tu n'aimerais pas que l'on te fasse' mais ne me demande pas le numéro du verset, je ne le connais pas."

 

Bénédicte lui rendit son sourire mais insista.

 

" Donner un avis n'est pas porter un jugement. "

 

" C'est vrai. Alors, mon avis, c'est que vous ne faites de mal à personne, n'est-ce pas ? "

 

La jeune blonde hocha la tête vigoureusement.

 

" D'un autre côté, si tu étais rentrée dans ma librairie pour tenter de me, hum … convertir, je n'aurais pas apprécié du tout. " conclut la libraire, plus sérieusement, ce qui provoqua une réaction immédiate de Bénédicte.

 

" Oh, non ! Je n'aurais jamais fait ça et je ne le ferai pas, sois en sûre. "

 

" Tant mieux, car autant que tu le saches, tu n'y parviendras pas. " sourit Gil face au ton quelque peu indigné de sa compagne.

 

Elle sortit un Thermos de café du panier et en versa dans une tasse en plastique qu'elle tendit à Bénédicte.

 

 

 

La libraire sentait bien que la jeune femme n'en avait pas terminé avec leur discussion. Cette dernière semblait pensive, la tête penchée de côté, les sourcils blonds légèrement marqués se fronçant imperceptiblement.

 

" La prochaine question est 'est-ce que je crois en Dieu', n'est-ce pas ? "

 

Bingo ! Je lis en toi comme dans un livre ! songea-t-elle en voyant le petit sursaut de Bénédicte, surprise. Elle parut à nouveau gênée.

 

" Eh bien, en fait, je me demandais… Hum… oui, c'était la prochaine question. "

 

Un bref silence.

 

" Mais si tu ne veux pas en parler, on n'en parle pas. Après tout, ça ne me regarde pas. "

 

Gil se sentait soudain comme un funambule sur une corde raide, n'osant plus faire un seul pas, soit en arrière, soit en avant.

 

Tu as peur de quoi ? Qu'elle tourne les talons après qu'elle ait entendu la pauvreté de tes convictions ?

 

Non, elle n'est pas comme ça. murmura une autre voix dans sa tête.

 

Tu veux être son amie ? L'amie d'une grenouille de bénitier ?

 

Alors, il vaut mieux que tout soit très clair entre vous.

 

 

 

" Je crois en Dieu. " énonça Gil d'une voix beaucoup plus calme que celle de son monologue intérieur. Etait-ce du soulagement qu'elle lut sur le visage de Bénédicte ? Elle n'en était pas certaine.

 

" Mais, c'est un Dieu un peu spécial, je crois. "

 

Le regard de la jeune blonde se fit circonspect et Gil s'empressa de continuer, le ton à nouveau emprunt d'un semblant d'ironie.

 

" Je ne suis pas bouddhiste, rassure-toi. J'ai eu une éducation plus ou moins religieuse. Ma mère était croyante sans être une fervente pratiquante. J'ai été baptisée mais mes parents m'ont laissée libre de mes choix pour beaucoup de choses et la religion en fait partie. "

 

Bénédicte prit une gorgée de café, ne quittant pas Gil des yeux, l'air vivement intéressée.

 

" Pourquoi dis-tu alors que ton Dieu est spécial ? " questionna-t-elle doucement.

 

Gil chercha ses mots quelques secondes, souhaitant faire comprendre à la jeune femme ce qu'elle ressentait exactement.

 

" Spécial n'est sans doute pas le terme. Je pense surtout qu'il est bien différent du tien. "

 

" Pourquoi ça ? Décris-le moi. Comment est-il ? " Bénédicte avait perdu toute gêne et s'animait, vraisemblablement prise d'un vif intérêt.

 

" C'est plus facile de te dire ce qu'il n'est pas, je crois. " Gil n'avait en réalité pas vraiment réfléchi à tout ça. Elle savait très bien où elle en était avec sa foi mais n'avait jamais éprouvé la nécessité de se l'expliquer.

 

" Ce n'est pas un Dieu qui impose ou qui … punit. Il n'exige rien non plus et ne juge pas. Je crois que les hommes en ont fait ce qu'il n'est pas et ne voudrait pas être : un Dieu moralisateur qui édicte des lois et impose des sacrifices. Je préfère croire qu'Il est seulement bon et qu'Il éprouve beaucoup de compassion pour nous tous, perdus sur cette planète. "

 

La libraire leva la main, voyant que Bénédicte allait l'interrompre.

 

" Non, je sais ce que tu vas me dire. Que je choisis la solution de facilité. Que je n'ai besoin ainsi de faire aucun effort. Ni pour prier, ou pour aller à la messe, ou me priver volontairement d'un tas de choses. Mais tout ça, toutes ces règles et ces lois, je suis convaincue que ce sont uniquement les hommes qui les ont construites. "

 

Gil baissa la tête et avança sa main vers la petite croix d'argent qui brillait au soleil, reposant dans le léger décolleté de Bénédicte. Elle la saisit délicatement dans sa main, effleurant la peau douce.

 

" Je ne comprends pas réellement ceci non plus. Les chrétiens reprochent leurs idoles aux païens, mais avoir constamment sous les yeux un homme en croix, je trouve ça plutôt … morbide. "

 

Elle sentit le léger tressaillement de la jeune femme quand elle relâcha la médaille et croisa son regard surpris.

 

" Je suis désolée, je suppose que ça doit te choquer ? "

 

" Non. " La réponse fusa immédiatement. " Je n'y ai jamais réfléchi sous cet angle, mais ça ne me choque pas. "

 

Elle sembla hésiter, puis continua. " Et j'aime ta vision de Dieu, tu sais. "

 

Gil crut y lire comme une pointe de regret.

 

 

**************************

 

 

Il régnait une chaleur agréable dans la librairie. L'après-midi avait été très calme et la sonnerie de la porte n'avait retenti que deux fois depuis que Bénédicte était là, à croire que tout le monde avait décidé de rester chez soi. La pluie qui tombait depuis le matin avait sans doute découragé les clients potentiels.

 

Gil et Bénédicte s'étaient installées dans l'arrière-boutique pour trier plusieurs caisses de livres que la libraire avait achetés à bas prix à un collectionneur de science-fiction qui s'était soudain trouvé une autre passion. Il fallait maintenant contrôler l'état des ouvrages et éliminer ceux qui étaient en trop mauvais état pour être vendus.

 

Bénédicte avait proposé son aide à la libraire et elles étaient maintenant toutes deux assises sur le sol jonché de livres.

 

Je suis plus efficace qu'elle quand même. sourit Bénédicte en tournant la tête vers la libraire. En effet, celle-ci ne se contentait pas de séparer les livres mais régulièrement se mettait à les feuilleter ou à en lire les résumés au dos, poussant parfois des exclamations ravies. " Eh ! Celui-ci est plutôt rare ! " ou " Bon sang, depuis le temps que je cherchais ça ! "

 

Bénédicte observa la grande femme qui s'appuyait contre le divan, ses longues jambes relevées en guise de support pour mieux lire. Elle était plongée dans un livre, la tête légèrement penchée en avant. Ses cheveux noués en queue de cheval laissaient apparaître la gorge, longue et fine, où les yeux de Bénédicte s'attardèrent pensivement.

 

Elle pourrait poser pour un peintre. Elle est si belle.

 

Secouant la tête nerveusement, elle chassa cette pensée rapidement, revenant sur la pile de livres posés devant elle, puis consulta sa montre. Elle avait encore une bonne heure devant elle avant de rentrer à la communauté. Elle songea que depuis deux mois, elle passait presque plus de temps à la librairie que là-bas. La jeune femme avait en effet pris l'habitude de venir chaque jour ou presque à la boutique. Au début, elle se contentait de lire et de travailler sur la comptabilité de Gil. Puis, petit à petit, les activités s'étaient diversifiées. La libraire lui avait demandé de l'aide pour la classification et la commande des livres ainsi que pour d'autres tâches administratives. Mais elles passaient aussi du temps ensemble à discuter de choses et d'autres autour d'une tasse de thé. Et Bénédicte aimait beaucoup ça. Ne plus venir ici lui manquerait certainement si elle devait cesser ses visites pour une raison ou une autre.

 

Elle n'en avait finalement jamais parlé à Carl et encore moins aux membres de la communauté. Mieux valait éviter les ennuis si elle le pouvait. Son mari lui demandait rarement ce qu'elle faisait durant ses journées, elle n'avait donc pas vraiment l'impression de lui mentir.

 

Elle s'étonnait encore d'être devenue amie avec Gil et d'avoir été acceptée aussi simplement par cette dernière. Tout semblait les séparer, mais elle avait pourtant l'impression de la connaître depuis toujours.

 

 

 

Elle saisit un livre quelque peu écorné entre ses mains et l'ouvrit pour constater que la première page intérieure était ornée d'un dessin étrange qu'elle assimila d'abord à une sorte de vitrail. Il était vivement coloré et son créateur semblait y avoir mis beaucoup de soin.

 

" Gil ? Tu veux regarder ça ? "

 

Ne quittant pas le dessin des yeux, elle entendit la libraire se déplacer et soudain sentit sa présence juste derrière elle. Passant son bras par-dessus l'épaule de la jeune femme, Gil entoura le poignet qui tenait le livre ouvert. L'odeur chaude, légèrement épicée de son parfum enveloppa Bénédicte qui ressentit une vive mais fugace impression de déjà vu.

 

" C'est un mandala. " La voix basse, toute proche de son oreille, la fit tressaillir. " C'est bizarre de dessiner ça sur la première page d'un bouquin. "

 

" Un mandala ? "

 

Bénédicte avait pleinement conscience de la pression du corps de son amie contre le sien et n'avait pas envie de rompre ce contact étrangement réconfortant. Le souffle de Gil chatouillait agréablement sa nuque.

 

" C'est un diagramme que les bouddhistes utilisent comme support à leur méditation. Je crois que ça représente l'univers. " poursuivit Gil. " Tu permets ? "

 

Elle saisit le livre et se recula un peu pour l'observer de plus près. " Le bouquin ne vaut pas grand-chose. Ce n'est même pas un auteur connu. Je suppose que celui qui a fait ça devait s'ennuyer. " sourit-elle.

 

La grande femme reposa le livre sur le sol et se redressa.

 

" Allez, on fait une pause. Je suis pleine de courbatures."

 

Quelques instants plus tard, les deux jeunes femmes partageaient une tasse de thé, confortablement installées sur le divan. Bénédicte rompit le silence la première d'une voix un peu hésitante.

 

" Tu vas toujours à ce marché du livre samedi ? "

 

Gil hocha la tête en grimaçant.

 

" Oui, mais j'espère que ce temps pourri aura cessé. Ras le bol de cette pluie. "

 

Bénédicte fit jouer ses doigts sur la croix de bois autour de son cou, puis se lança. Elle y pensait depuis deux jours mais ne savait pas trop comment aborder le sujet.

 

" Euh… je t'ai dit que mon mari est parti pour une retraite avec tous les hommes de la communauté, n'est-ce pas ? "

 

Elle leva les yeux vers Gil dont le sourire s'élargit.

 

" Affirmatif ! Et ça veut dire que tu pourrais m'accompagner. Bingo ! "

 

Un peu embarrassée d'avoir été devinée aussi rapidement, Bénédicte balbutia.

 

" Oui… Mais je ne veux pas m'imposer. Je… "

 

" Ça me fera très plaisir de t'emmener. " la coupa la libraire. Et elle donna un petit coup sur la tasse de Bénédicte avec la sienne.

 

" Une semaine sans hommes, ça se fête en plus. "

 

Bénédicte se sentit rougir jusqu'à la racine des cheveux. C'était la première fois que Gil faisait ce genre d'allusions et la jeune femme chercha désespérément quelque chose à dire.

 

Mais Gil éclata de rire.

 

" Remets-toi, Bénédicte. Je plaisante ! Allez, viens, finissons-en avec ces livres."

 

 

**********************

 

 

Le cerf-volant était haut dans le ciel. Un ciel immensément bleu qu'aucun nuage ne ternissait. Elle avait chaud et ses yeux clignaient sous la lumière vibrante du soleil. Elle serrait solidement dans sa main le fil qui retenait l'engin et riait en le faisant tournoyer. Elle n'avait jamais vu un cerf-volant comme celui-là. Il n'avait aucune couleur et sa texture semblait totalement différente de celles qu'elle connaissait. Mais il volait parfaitement.

 

Soudain, des mains recouvrirent les siennes et un corps chaud se colla contre le sien.

 

" Tu te débrouilles très bien. " prononça une voix familière tout contre son oreille.

 

 

 

Les rêves ont le pouvoir de vous transporter d'un lieu à l'autre sans explication, souvent sans aucune logique. Mais Bénédicte sut tout de suite qu'elle était encore avec elle.

 

 

 

Un feu brûlait, tout proche, chaud et rassurant, ses craquements secs résonnant dans la nuit. Elle était étendue sur le côté, la tête reposant sur son bras, regardant crépiter les flammes qui jetaient des ombres sur les parois de la grotte. Hormis la faible lueur du feu, il y régnait une obscurité totale.

 

La fourrure épaisse sur laquelle elle reposait la protégeait de la dureté du sol. Et le même corps solide et souple vint à nouveau se coller contre son dos. C'est en sentant les pointes des seins se frotter doucement sur sa peau qu'elle comprit qu'elle était nue, qu'elles étaient nues toutes les deux.

 

Les mains de sa compagne remontèrent lentement sur ses jambes alors que sa bouche vint mordiller le lobe de son oreille, faisant frissonner tout son corps.

 

Les mains continuèrent leur chemin, s'arrêtant aux endroits les plus sensibles, bloquant la respiration de la jeune femme.

 

Puis elles se posèrent sur ses seins où elles restèrent immobiles l'espace d'un battement de cœur avant de frotter lentement leurs paumes sur les pointes érigées, amenant un doux gémissement à ses lèvres.

 

Elle sentit des cheveux frôler son visage quand sa compagne vint poser sa bouche dans son cou, y laissant une trace humide et Bénédicte tourna la tête, cherchant les lèvres qu'elle connaissait si intimement.

 

Un choc presque électrique la secoua quand leurs bouches se rencontrèrent. Les langues s'entrechoquèrent puis s'emmêlèrent avec fougue, dansant entre elles un ballet connu d'elles seules.

 

Elles se séparèrent hors d'haleine.

 

" Je te veux tellement. " s'entendit murmurer Bénédicte, le souffle court.

 

Un rire bas et sensuel lui répondit et des bras musclés la saisirent pour la positionner sur le dos. Elle ne pouvait pas voir la femme qui se dressait maintenant au-dessus d'elle sans la toucher, mais tout son être la réclamait. Un feu brûlant courait dans ses veines et l'urgence de son désir lui faisait presque mal.

 

Le besoin de sentir à nouveau cette peau chaude contre la sienne faisait trembler tout son corps.

 

Mais ce fut la bouche de son amante qui vint se poser, légère, sur son nombril, y déposant un baiser rapide qui arracha un rire à Bénédicte. Les baisers continuèrent, se déplaçant sur son torse, tels des frôlements d'ailes de papillons, mettant la jeune femme au supplice. Arrivée sur un sein, la bouche se fit soudain gourmande et l'engloutit à moitié, arrachant un cri à Bénédicte, dont le corps s'arc-bouta en réaction.

 

Elle n'était plus que sensations. Dans sa tête, des couleurs vives tournoyaient, semblant toutes vouloir se mélanger et monter, monter toujours plus haut.

 

La main de son amante se posa avec légèreté au centre de son corps et Bénédicte décolla …..

 

 

" Ooohh, mon Dieu …… "

 

Elle n'osa pas ouvrir les yeux, de peur de se retrouver face à Carl, mais elle réalisa avec un soulagement libérateur qu'il était absent.

 

Elle avait le souffle court, sa poitrine se soulevant avec rapidité. Une sensation de fraîcheur lui fit comprendre qu'elle avait rejeté les draps loin d'elle. Son corps tout entier semblait en feu. Ses seins lui faisaient mal à force d'être tendus sous le tissu de sa chemise de nuit. Et plus que tout, elle sentait son sexe humide palpiter au rythme des battements de son cœur.

 

Totalement désarmée, elle enfouit la tête dans ses mains, tentant de ne pas se mettre à pleurer.

 

" Ce n'était qu'un rêve… " murmura-t-elle. Et le pire était qu'elle n'arrivait pas à savoir si elle le regrettait ou pas.

 

 

******

 

 

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