VENT DE LIBERTE
" J'achète encore celui-ci et on fait une pause. " lança Gil à Bénédicte en lui désignant un livre. " Tiens, regarde, il y a une place libre à cette terrasse là -bas. Vas-y, je te rejoins. "
Le marché battait son plein. Par chance, la journée était belle, et le soleil de cette mi-septembre semblait rappeler qu'il faudrait encore compter sur lui malgré l'approche imminente de l'automne.
Les deux jeunes femmes étaient arrivées assez tôt dans la matinée pour profiter de fouiller dans les stands avant qu'il n'y ait trop de monde. Maintenant que midi approchait, un grand nombre de gens déambulaient devant les tables croulant sous des caisses et des caisses de livres.
Gil était très contente de ses acquisitions. Elle avait déniché quelques ouvrages rares et qui trouveraient sûrement preneurs parmi certains de ses clients, toujours à la recherche de livres de collection. Elle avait aussi acheté une quantité d'éditions de poche de tous genres qui regarniraient ses bacs.
Après avoir payé son livre, elle se dirigea vers la terrasse où Bénédicte l'attendait. La jeune femme regardait l'animation joyeuse qui régnait dans la rue avec un sourire amusé sur les lèvres. Gil était heureuse de la voir aussi détendue. A part leur pique-nique, elles n'avaient jamais eu l'occasion de se rencontrer ailleurs qu'à la librairie et s'asseoir ainsi avec Bénédicte à une terrasse de bistrot était totalement nouveau.
" Alors ? Cette ambiance te plaît ? " questionna-t-elle en s'installant en face d'elle.
" C'est génial ! Merci de m'avoir emmenée. " répondit chaleureusement la jeune femme. " Il y a tellement de monde et pourtant personne ne s'énerve. "
Gil haussa les épaules. " Personne n'est vraiment là pour faire des affaires, tu sais. Le but, c'est trouver des bouquins pas chers. Il y en a même qui font du troc, c'est à la bonne franquette. "
Une serveuse s'approcha de leur table, leur tendant des cartes de menus.
" Bonne idée. Je meurs de faim. " continua la grande femme en inspectant la carte.
Elle commanda une brochette d'agneau avec du riz, tandis que Bénédicte optait pour une salade de poulet. Une fois les plats devant elles, elles continuèrent de bavarder en mangeant. Gil raconta des anecdotes sur les gens qu'elle croisait dans ce genre de foires, étrangement heureuse chaque fois qu'une d'entre elles faisait rire sa compagne.
" Hé, il y a des tomates-cerises dans ta salade. J'adore ça, moi. "
Aussitôt, Bénédicte en saisit une entre son pouce et son index et la tendit à Gil. Sans réfléchir, cette dernière entoura son poignet de sa main et attrapa la minuscule tomate directement entre ses lèvres.
" Mmm. Merci. "
Elle vit Bénédicte rougir et cacher son embarras en baissant la tête dans son assiette.
Gil n'était pas aveugle. Le trouble dans lequel elle semblait plonger son amie à chaque fois qu'elle s'en approchait d'un peu plus près, ou la touchait, était évident. Et elle ne savait absolument pas comment réagir face à ça. Elle ne savait pas qu'en penser non plus.
Si ç'avait été une autre personne que Bénédicte, elle aurait depuis longtemps répondu à ce genre de signaux. Mais la jeune femme en était-elle consciente ?
Et moi, qu'est-ce que je veux vraiment ?
Tu la veux, elle. Et depuis le début.
Non ! Pas comme ça. Pas de cette façon !
" Gil, ça va ? "
Elle se rendit compte que ses pensées contradictoires devaient se lire sur son visage.
" Excuse-moi, j'étais dans la lune. Tu disais ? "
Bénédicte lui fit un de ses sourires dévastateurs avant de lui répondre.
" Qu'on devrait partir. Parce qu'il y a de la route à faire pour rentrer. "
" Mmm. Tu as raison. Et je veux passer ranger tous ces livres à la librairie d'abord.
Deux heures plus tard, les deux jeunes femmes terminaient d'entasser les ouvrages dans un coin de l'arrière-boutique.
" Je commencerai à les répertorier lundi. " Gil se tourna vers Bénédicte. " Tu veux boire quelque chose avant de rentrer ? " proposa-t-elle. La jeune blonde consulta sa montre et secoua la tête.
" Non, il faut que j'y aille. Mais je passerai lundi. Je pourrai te donner un coup de main avec ces livres si tu veux ? "
Gil acquiesça. " Bien sûr. Attends, je te raccompagne. " Elles traversèrent la librairie où régnait une semi-obscurité à cause des stores métalliques que Gil n'avait relevés qu'à moitié. Bénédicte s'arrêta près de la porte et se retourna, un sourire chaleureux aux lèvres.
" Merci pour cette journée, Gil. C'était vraiment sympa de m'emmener. "
" C'était sympa de m'accompagner. " répliqua Gil en ouvrant la porte. " A lundi, alors ? "
" Oui, Ã lundi. Passe un bon dimanche. "
" Merci. Toi aussi. "
Gil regarda son amie s'éloigner dans la rue pavée, au milieu des quelques badauds en train de faire du lèche-vitrines. Perdue dans ses pensées, elle sursauta quand une main se posa sur son bras.
" Tu as déjà fermé ? Un samedi ? "
Elle se retourna vers Leila, qui à première vue avait fait des courses, étant donné les sacs en plastic dont elle était chargée.
" Je n'ai pas ouvert aujourd'hui. Nous sommes allées au marché du livre. " expliqua-t-elle à son amie.
" Nous ? " Leila suivit le regard de Gil et aperçut la silhouette de Bénédicte qui disparaissait au coin de la rue.
" Oh, ce nous-là . " murmura-t-elle. " Tu la vois toujours alors? "
" Oui. " Gil sentit que Leila n'allait pas renoncer de si vite. Mais finalement, peut-être que parler avec son amie l'aiderait. Elle avait toujours apprécié la franchise de Leila.
" Je t'offre un verre au café d'en face. " proposa-t-elle. " Ça te dit ? "
" Et comment ! Ça fait des heures que je fais les magasins et je n'ai rien trouvé ! " se lamenta son amie.
" Tu appelles ça rien ? " rigola Gil en désignant les sacs du doigt.
" Des peccadilles. Rien de délirant. "
" Tu n'as plus l'âge de porter du délirant. " se moqua la libraire en abaissant les rideaux métalliques.
Quelques minutes plus tard, elles étaient attablées dans un coin du café pratiquement désert. Elles parlèrent de choses et d'autres mais comme l'avait prévu Gil, Leila finit par ramener le sujet sur Bénédicte.
" Où vous en êtes toutes les deux ? " demanda-t-elle carrément.
Gil leva un sourcil.
" C'est-Ã -dire ? "
" Tu le sais très bien. J'ai vu comment tu la regardais et comment elle te regardait toi."
Gil soupira. Il lui était difficile de cacher quoi que ce soit à Leila qui était sa meilleure amie et la connaissait parfaitement. La jeune femme les avait vues plusieurs fois ensemble, elle et Bénédicte, lors de ses visites à la librairie.
" Elle te plaît, c'est évident. " continua Leila.
" Oui, elle me plaît. " confirma Gil. " Mais ça n'est pas suffisant, tu peux bien l'imaginer. "
" Et pourquoi ça ? D'habitude, c'est suffisant. Et ne me dis pas que tu n'as aucune chance avec elle. Je ne suis pas aveugle. "
Gil fronça les sourcils. Ainsi, elle n'avait pas rêvé. Leila avait, elle aussi remarqué le comportement de Bénédicte. "
Machinalement, elle rejeta ses cheveux en arrière et prit une gorgée de café avant de poursuivre, d'une voix mal affermie.
" C'est différent cette fois. "
Elle savait que Leila comprenait de quoi elle parlait. Gil avait une vie amoureuse plutôt agitée. Elle n'avait jamais réellement eu de liaisons très suivies ni très longues. Avoir des aventures sans lendemains ne la dérangeait nullement et elle prenait les choses comme elles venaient.
" Parce qu'elle est mariée ou parce qu'elle fait partie de cette communauté ? " interrogea Leila, un rien ironique.
Sans attendre la réponse de Gil, elle poursuivit.
" Ce ne sont pas des choses qui t'arrêtent d'habitude. "
Gil fixa son amie avec intensité pendant un moment.
" Je crois que j'ai changé. " avoua-t-elle finalement. " Ça me semble évident. "
" Ou peut-être que tu es tout simplement amoureuse. " déclara Leila avec un air presque triomphant.
" Non ! " répliqua Gil instantanément.
" Tu es bien catégorique. Ce n'est pas une catastrophe tu sais. "
" Je ne suis pas amoureuse. " répéta Gil sur un ton sans appel. " Et si c'était le cas, ce serait une catastrophe. Parce que nous sommes beaucoup trop différentes pour qu'une relation de ce genre s'installe entre nous. "
Ce fut au tour de Leila de soupirer.
" Bon. Alors tu ne vas rien faire du tout ? Il ne va rien se passer ? "
" Exactement. On va se contenter de rester amies. Elle ne reste ici que pour un an de toute façon. "
Leila sourit malicieusement. " Un an hein ? Il peut encore se passer des choses en un an. "
Gil haussa les épaules, puis se perdit dans ses pensées.
Amoureuse ? Moi ? Non.
Finalement, cette discussion ne l'avait pas vraiment aidée, mais lui ouvrait des perspectives nouvelles. Des perspectives auxquelles elle n'avait pas du tout envie de penser.
*******************
" Mince, il fait déjà presque nuit… "
Il était un peu plus de six heures. Octobre amenait des jours plus courts, et après l'afflux important des clients pendant l'été, la librairie était maintenant un peu moins fréquentée.
Gil s'approcha de la vitrine afin de descendre les stores métalliques, au moment où les réverbères s'allumaient, leurs halos jetant des ombres soudaines sur les pavés de la rue. La libraire connaissait maintenant les quelques personnes qui quittaient leur travail à cette heure-ci et regagnaient leurs voitures dans le parking non loin de là . Elle les saluait parfois d'un geste de la main. Une silhouette incertaine au bout de la rue la fit tressaillir, puis sourire.
" Te voilà quand même. " murmura-t-elle.
Elle n'avait pas vu Bénédicte depuis plus de dix jours. La jeune femme s'était absentée durant toute une semaine, pour séjourner avec les autres femmes de la communauté pour une retraite dans un couvent, suivant ainsi l'exemple des hommes.
" Ils ont trouvé cette expérience très enrichissante. " lui avait dit Bénédicte la dernière fois qu'elles s'étaient vues, mais Gil n'avait pas trouvé une grande conviction dans ses paroles. La libraire s'était toutefois étonnée que Bénédicte ne soit pas venue la voir plus tôt.
Elle t'a manquée, avoue-le. lança la petite voix énervante qui squattait sa tête de plus en plus souvent. Elle haussa les épaules mais le demi-sourire qu'elle avait sur les lèvres disparut aussi soudainement qu'il était apparu.
Bénédicte n'était pas seule.
Juste derrière elle s'avançait un homme plutôt grand, portant lui aussi une chemise bleue, signe distinctif de la communauté. Ils arrivaient maintenant à la hauteur de la librairie et Gil constata qu'il tenait le coude de Bénédicte, semblant la guider, comme si elle ne connaissait pas le chemin.
Ça doit être son mari. Pas normal ça. Il ne devrait pas être avec elle.
Elle l'observa rapidement. Des cheveux châtains coupés très courts encadraient un visage dont les traits coupés au couteau reflétaient une certaine dureté et une assurance indéniable. Mais Gil ne s'attarda pas sur lui, car Bénédicte poussait la porte de la librairie et ses yeux croisèrent ceux de la jeune femme. Ce qu'elle y vit lui confirma immédiatement que quelque chose n'allait pas. La jeune femme avait dû pleurer, et beaucoup. D'ailleurs, des larmes perlaient encore au coin des ses yeux rougis. Ses traits étaient pâles et défaits. Prise d'un élan inconsidéré, Gil faillit tendre la main vers elle, mais se retint.
" Bonsoir, Gil. " La voix n'était à peine qu'un murmure. Bénédicte fuit son regard et se retourna vers l'homme qui vint se placer à côté d'elle.
" Voici mon mari, Carl. " poursuivit la jeune femme, les yeux toujours fixés vers le sol.
La confusion envahit Gil. Il était très clair que quelque chose n'allait pas mais ne sachant pas quoi et encore moins que faire, elle tendit simplement la main à l'homme, qui lui lança un regard où brillait incontestablement du mépris. Il la dévisagea et plaça ostensiblement ses mains derrière son dos.
Ok, c'est la guerre, si je comprends bien.
Gil allait se remettre à parler quand Carl lança d'une voix froide et assurée : " Ma femme est venue vous dire qu'elle ne pourrait plus vous aider. "
Ah, c'est donc ça,
La libraire l'ignora totalement et se tourna vers Bénédicte.
" C'est vrai, Bénédicte ? "
La jeune femme leva enfin la tête pour lui répondre.
" Bien sûr que c'est vrai. " grogna son mari.
Un net sentiment de colère envahit Gil.
" Je crois qu'elle est assez grande pour me le dire elle-même. " lança-t-elle froidement. L'homme lui jeta un regard noir, semblant prêt à continuer, mais il se tut.
Gil se retourna vers Bénédicte et son cœur fit un bond dans sa poitrine. Des larmes silencieuses s'étaient remises à couler sur les joues de la jeune femme. Elle les essuya du dos de la main, d'un geste machinal.
" Carl a raison. Je ne viendrai plus t'aider. " énonça-t-elle dans un souffle.
" Pourquoi ? "
Bénédicte fuyant à nouveau son regard, Gil saisit doucement son menton entre ses doigts, la forçant à relever la tête.
" Pourquoi ? " répéta-t-elle avec douceur.
" Ne la touchez pas, espèce de sale perverse ! " Carl s'avança, menaçant, le corps tremblant de rage.
Gil ricana.
" Oh, le voilà le problème. Et qu'est-ce que vous allez me faire ? M'arroser d'eau bénite pour m'exorciser ? "
" Espèce de… de… " L'homme avait le poing dressé et semblait ne plus pouvoir se contenir.
" Arrête Carl ! Arrêtez tous les deux ! "
Sortant de sa torpeur, Bénédicte s'interposa entre Gil et son mari.
" Laisse-nous. Je vais lui parler. "
Carl secoua la tête nerveusement.
" Je lui parle une dernière fois et après je quitte cet endroit et je n'y reviens plus, c'est clair ? " continua-t-elle, sa voix se brisant sur les derniers mots.
Gil les vit s'affronter du regard pendant quelques secondes, puis Carl se recula.
" Tu as deux minutes. " Il tourna les talons et quitta la boutique non sans jeter un dernier coup d'œil venimeux à Gil.
Cette dernière prit une grande inspiration, tentant de retrouver le contrôle d'elle-même.
" Allons dans l'arrière-boutique. " proposa-t-elle en écartant la tenture.
" Non. "
Le refus de Bénédicte claqua comme une gifle. Et Gil comprit qu'elle l'avait perdue.
Elle s'appuya contre le comptoir, se raidissant d'appréhension face à ce qui allait venir. Mais Bénédicte ne semblait pas vouloir commencer. Elle avait à nouveau baissé la tête et Gil la vit frissonner.
" Alors ? Je suppose qu'il a découvert le pot aux roses ? " finit-elle par lancer, d'un ton ironique.
" Non, c'est moi qui lui ai dit. " souffla la jeune blonde.
La surprise empêcha Gil de répondre quoi que ce soit et Bénédicte releva la tête et continua, rapidement cette fois.
" J'ai parlé de toi à mon confesseur pendant la retraite. Il m'a fait comprendre que ce n'était pas … une bonne chose de vivre ainsi dans le mensonge. Alors j'ai décidé qu'il valait mieux le dire à Carl et… "
" Tu as fait quoi ? " la coupa brutalement Gil, avec stupéfaction, ne pouvant contenir la colère qui montait en elle.
" Tu as parlé de moi à un stupide prêtre ? Et de quel droit ? "
" Il ne dira rien, ne t'inquiète pas pour ça. "
" Je me fiche complètement qu'il raconte que je suis une gouine. Il peut le crier sur les toits s'il veut et cracher sur mon âme damnée ! "
Bénédicte leva ses deux mains, comme pour se protéger, geste qui calma instantanément Gil. Mais son corps tremblait d'indignation.
" Comment tu as pu faire ça ? J'avais confiance en toi. " termina-t-elle d'un ton désabusé.
Elle constata que ces paroles atteignaient Bénédicte de plein fouet, en voyant ses traits se crisper et l'éclair de douleur qui passa dans son regard. Mais la jeune femme continua néanmoins.
" Carl l'a mal pris. Mais je le comprends. Je lui ai menti pendant tout ce temps. Il a des raisons d'être en colère. Et je crois… que c'est mieux qu'on ne se voit plus toi et moi. "
" Pourquoi ? Juste parce qu'il est en colère ? Ou parce que tu ne veux plus fréquenter quelqu'un d'aussi sale que moi ? " rétorqua Gil.
Bénédicte hocha la tête.
" Je crois juste que c'est mieux pour tout le monde. Je suis…désolée, Gil. Tout ça est ma faute. Je n'aurais jamais dû… " Mais sa voix se brisa et elle ne continua pas sa phrase.
Gil prit une grande inspiration, cherchant à calmer la colère provoquée par les propos de son amie. Mais avant qu'elle puisse dire autre chose, Bénédicte tourna le dos et se dirigea vers la porte, les épaules affaissées.
" Bénédicte ? "
La jeune femme ne se retourna pas.
" Quoi qu'il arrive, rappelle-toi que je suis là . Si tu as besoin d'une amie, tu sais où me trouver. "
Elle la vit tressaillir, s'arrêter quelques secondes, puis elle franchit la porte et disparut.
**************
" Allez Ramsès, dépêche-toi un peu."
Gil frissonna et releva le col de sa veste. Un vent froid et piquant soufflait ce matin-là , faisant tourbillonner les premières feuilles tombées des arbres pendant la nuit. Elle tira un peu plus fort sur la laisse de Ramsès pour le faire avancer plus vite. Soudain, elle s'arrêta net et le chien vint buter contre ses jambes. Le cœur de Gil se mit à battre plus fort. Elle se trouvait à une trentaine de mètres de la librairie mais elle reconnaissait la silhouette qui se tenait devant la vitrine.
Cela faisait quinze jours maintenant que Bénédicte et son mari étaient venus lui rendre leur visite surprise. Pendant plus d'une semaine, Gil avait ruminé sa colère contre la jeune femme. Et sa déception. Elle avait tenté de se dire que ça ne la touchait pas, qu'elle n'avait jamais forgé d'espoir dans cette relation et que ce qui était arrivé était inévitable. Malgré tout, un arrière goût d'amertume tenace ne la quittait pas depuis lors. Et la jeune femme lui manquait. Bien plus qu'elle ne voulait le reconnaître.
Elle a changé d'avis, on dirait.
Mais en s'approchant, elle se rendit compte que la personne qu'elle avait prise pour Bénédicte était une jeune femme noiraude, plutôt grande, vêtue de l'uniforme bleu de la communauté.
Voilà autre chose.
Gil, sur la défensive, s'approcha encore, faisant mine de ne pas s'apercevoir de la présence de la jeune femme. Elle introduisit la clef dans la serrure sans un regard vers elle.
" Excusez-moi, vous êtes bien Gil ? "
Pas d'agressivité rentrée dans la question. La voix était douce et mal assurée. Gil se retourna et dévisagea froidement la jeune femme qui ne détourna toutefois pas les yeux.
" Je suis venue vous parler de Bénédicte. "
" C'est elle qui vous envoie ? "
" Non. Mais … je suis inquiète pour elle. "
La libraire hésita quelques secondes. Mais la jeune femme en face d'elle avait l'air sincère. Gil poussa la porte et lui fit signe d'entrer.
" J'espère que vous savez que vous pénétrez dans l'antre du diable. " remarqua-t-elle d'un ton acide.
La jeune femme rit doucement.
" Ça me paraît très accueillant et je ne vois pas de chaudrons qui bouillonnent. "
Oh. Bien joué. Elle a même de l'humour.
" Vous êtes Sarah, c'est ça ? "
Gil écarta la tenture et lui fit signe de la suivre dans l'arrière-boutique.
" Oh, oui, oui. Excusez-moi, j'aurais dû me présenter plus tôt. "
" Asseyez-vous. Un café, ça vous tente ? "
Gil était encore sur la défensive, mais la jeune femme semblait être pourvue de bonnes intentions à son égard et sa venue ici l'intriguait assez pour qu'elle baisse sa garde.
La libraire prépara du café et s'installa sur la chaise de bureau en face du canapé de cuir, attendant que son interlocutrice commence. Cette dernière s'était assise et observait ce qui l'entourait avec curiosité.
" C'est sympathique ici. " murmura-t-elle plutôt pour elle-même, avant de regarder Gil bien en face. " Ecoutez, je ne sais pas exactement ce qui s'est passé l'autre jour avec Carl, mais… je veux que vous sachiez que nous ne pensons pas tous comme lui. "
Gil ne répondit rien, mais haussa brièvement les épaules, montrant qu'elle se moquait bien de cela. La cafetière émit un petit claquement sec et la grande femme versa le contenu dans les tasses.
" Sucre ? Crème ? "
" Ni l'un ni l'autre. Je l'aime noir. "
Gil lui tendit la tasse, ornée d'une schtroumpfette, qui avait servi pour Bénédicte jusqu'à maintenant.
" Vous avez dit que vous étiez inquiète pour Bénédicte. Pourquoi ? "
Sarah prit une gorgée de café et soupira.
" Je n'ai pas reparlé avec elle depuis qu'elle est venue ici l'autre soir. En fait, je ne l'ai même pas revue. "
Elle fronça les sourcils, qu'elle avait noirs et épais, ce qui donnait un air presque dur à ses traits.
" Carl dit qu'elle n'est pas bien. Qu'elle a la grippe et qu'il ne faut pas la déranger parce qu'il vaut mieux qu'elle se repose. Je vois bien qu'il ment et qu'il ne veut pas que j'aille la voir. "
Gil ne comprenait pas trop où la jeune femme voulait en venir, alors elle la laissa continuer.
" Quand Bénédicte et moi sommes rentrées de la retraite, elle s'est confiée à moi. Elle m'a parlé de vous. "
Génial ! Bientôt, même le pape sera au courant.
" Elle m'a dit qu'elle allait tout raconter à Carl, car elle ne voulait plus vivre dans le mensonge. J'aurais dû l'en dissuader. "
Gil secoua la tête.
" Je ne comprends pas. Vous trouviez préférable qu'elle … mente à son mari ? " L'ironie sous-jacente de sa question n'échappa pas à Sarah, qui lui sourit.
" Pas très chrétien, n'est-ce pas ? Mais il y a des mensonges qui valent mieux que des vérités. "
Gil commençait à trouver la jeune femme plutôt attachante, finalement.
Pourquoi sont-elles toutes attirées par la vie dans les ordres ? songea-t-elle presque amèrement.
" Carl est un homme très entier, voyez-vous. Je savais qu'il accepterait très mal toute cette histoire. Depuis qu'il est à la communauté, j'ai appris à le connaître un peu et j'avoue qu'il me fait presque … peur. "
Gil tressaillit en entendant cela. Le visage de Sarah avait pâli soudainement. Elle poursuivit avec gravité.
" Je ne sais pas ce qui se passe avec Bénédicte. Mais j'ai un pressentiment. Quelque chose me dit que ce n'est pas normal. J'en ai parlé avec notre responsable, mais il ne m'a pas vraiment écoutée. "
Gil déposa sa tasse sur le bureau et se pencha vers la jeune femme, la fixant avec intensité.
" Vous me dites quoi exactement ? Qu'il la retient contre son gré ? "
Sarah laissa échapper un soupir et hocha la tête.
" Je crois que c'est exactement ça. "
Gil se leva brusquement, sentant à nouveau une colère irraisonnée l'envahir.
" Vous vous rendez compte de ce que vous êtes en train de me dire ? On est au 20ième siècle, plus au Moyen-Age. Les maris n'ont plus le droit d'enfermer leur femme. Merde ! " s'exclama-t-elle.
Elle prit une grande inspiration, tentant de se calmer et se retourna vers la jeune femme assise sur le canapé. Celle-ci ne détourna pas son regard et Gil y lut de la compréhension.
" Et même si c'est vrai, que voulez-vous que je fasse ? Pourquoi vous venez m'en parler à moi ? " reprit-elle plus calmement.
Sarah se leva elle aussi et s'approcha de quelques pas.
" Parce que quand Bénédicte m'a parlé de vous, j'ai vu quelque chose dans ses yeux. "
Gil vit la rougeur subite qui apparut sur les traits de la jeune femme, mais elle continua.
" Je ne suis pas faite pour vivre parmi les gens, sans doute parce que je lis trop facilement en eux et que ça me fait peur. Je vais rentrer au couvent cloîtré la semaine prochaine et me consacrer à la prière. J'espère ainsi aider mon prochain bien mieux que je ne le pourrais en restant dans la vie active. "
Elle s'approcha encore un peu de Gil et posa sa main sur son bras, avec douceur.
" Je crois que Bénédicte a besoin de vous. J'en suis sûre. Aussi sûre que je sais que Dieu existe. "
Gil frémit mais ne recula pas.
" Et je ne crois pas me tromper en disant que vous avez aussi besoin d'elle. "
Puis elle s'éloigna vers la tenture, semblant vouloir partir sans un mot de plus.
" Attendez ! "
Gil la rattrapa vivement, l'empêchant de faire un pas de plus.
" Soyez moins… énigmatique. Et dites-moi ce que je peux faire. " lança-t-elle d'une voix plus sèche qu'elle ne l'aurait souhaité.
Le visage de Sarah s'éclaira d'un sourire lumineux.
" Allez la voir. N'attendez pas. "
" Que j'aille la voir ? Je pense que je ne pourrai pas faire un seul pas dans ce bâtiment. On doit m'y attendre avec des bâtons et de grosses pierres. " grinça Gil nerveusement.
" Nous ne sommes pas tous comme ça, je vous l'ai dit. Personne ne vous connaît là -bas, à part Carl. Venez pendant la messe de dimanche. Il n'y aura qu'une personne à l'accueil. Demandez à voir Bénédicte. Dites que vous apportez les médicaments commandés par son mari. Ça marchera. "
Sarah se dirigea vers la porte. Elle se retourna une dernière fois vers Gil qui dut se pencher pour comprendre ce qu'elle murmura.
" Prenez soin d'elle. Je prierai pour vous. "
***************
" Non, mon vieux, tu restes ici. "
Gil tapota la tête de Ramsès, installé sur la banquette arrière, et qui s'était redressé au moment où elle s'était garée.
" Je ne pense pas faire long feu là -dedans de toute façon. " lui dit-elle encore, avant de descendre de la voiture. Elle s'était arrêtée un peu en contrebas du bâtiment, masquant son véhicule derrière un panneau publicitaire. Il était neuf heures trente et tout semblait très calme dans le quartier. Elle vit passer une femme vêtue d'un tailleur qui tirait derrière elle un bambin récalcitrant. Ils disparurent rapidement au coin de la rue, se dirigeant vraisemblablement vers l'église, dont le clocher carré dépassait par-dessus les toits.
Gil s'avança lentement vers le haut bâtiment blanc qui se dressait devant elle. C'était à première vue une de ces anciennes maisons patriciennes de la ville, un peu délabrée, et dont personne ne voulait, la réparation des lieux coûtant beaucoup trop cher à des acquéreurs potentiels. Ces maisons étaient donc louées pour une bouchée de pain et la libraire n'était pas étonnée d'y trouver la communauté, qui avait dû sauter sur l'occasion.
Une fois au pied de l'escalier qui menait à une grande porte de bois, elle s'arrêta, hésitante. Une pancarte accrochée à un clou annonçait en lettres gothiques " Bienvenue à la communauté Marie de Nazareth. "
Qu'est-ce que je fous ici ?
Depuis la visite de Sarah, deux jours auparavant, elle n'avait rien fait de bon. Leur conversation avait tourné et retourné dans sa tête et elle en avait décortiqué chaque parole. Des sentiments aussi contradictoires que la peur, le doute, l'ironie et le détachement l'avaient traversée. Elle avait à la fois envie de croire ce que lui avait raconté la jeune femme et l'impression qu'elle lui avait monté un bateau ou qu'elle était tout bonnement folle à lier.
En tout cas, dans le genre mystique on ne fait pas mieux.
Mais Gil savait très bien de quoi elle avait peur. Elle craignait de se retrouver devant Bénédicte et que celle-ci ne l'envoie tout simplement balader.
Bon, allez, j'y vais. Advienne que pourra.
Elle gravit les marches et poussa la lourde porte qui s'ouvrit en grinçant, découvrant un corridor sombre où elle s'engagea en tenant fermement le sachet qu'elle avait été chercher à la pharmacie la veille. Il contenait des aspirines et des pastilles contre la toux, au cas où quelqu'un voudrait y jeter un coup d'œil.
Le couloir débouchait sur un hall plus large d'où partait un large escalier en pierre s'élevant en tournant vers les étages supérieurs. Sur la gauche, un autre couloir devait mener aux cuisines, étant donné les odeurs qui s'en échappaient. Et sur la droite était installé une sorte de salle d'attente, composée de deux fauteuils et d'une table basse recouverte de magazines et de brochures, devant un guichet à première vue construit récemment. De l'autre côté de ce guichet se tenait un vieil homme, plongé dans un petit livre, que Gil assimila à un missel de messe.
La grande femme s'approcha, en froissant le sachet de pharmacie, ce qui fit lever les yeux du vieil homme, qui parut d'abord irrité d'être dérangé. Mais rapidement, un sourire de fausse amabilité se dessina sur ses traits ridés.
" Bonjour et bienvenue. Que puis-je faire pour vous, ma sœur ? " postillonna-t-il en sa direction.
Gil resta prudemment en retrait et brandit le sac de pharmacie.
" Bonjour. Je viens amener des médicaments pour Bénédicte Dupré. Son mari les a commandés hier. "
Le vieil homme fronça les sourcils, puis sembla se souvenir du nom.
" Ah bien sûr, sœur Bénédicte. Elle ne se sent pas bien. "
Il déposa son livre, gardant toutefois le doigt glissé entre les pages et tendit l'autre main.
" Je les remettrai à Carl après la messe. "
Gil lui fit un grand sourire et prit le ton le plus convaincant qu'elle connaisse.
" Son mari m'a dit d'aller les lui remettre tout de suite. Elle a vraiment besoin de ses pilules rapidement. Pouvez-vous m'indiquer sa chambre s'il vous plaît ? "
A première vue, Carl n'avait pas donné de directives au vieil homme, car celui-ci haussa les épaules et montra l'escalier. " C'est au deuxième, le nom est sur la porte. "
Ce salaud n'a pas dû penser que j'essaierais de venir ici.
Gil remercia le vieil homme qui se replongea dans son missel non sans grogner un dernier " Bonne journée ma sœur. " Elle gravit les escaliers le cœur battant.
Bon, plus moyen de reculer.
Le deuxième étage était sombre et elle dut s'approcher très près de chaque porte pour y lire les différents noms des " sœurs et frères " qui logeaient là . Elle finit par trouver celle qu'elle cherchait. Prenant une grande inspiration, elle frappa trois coups secs et attendit. Aucun bruit de l'autre côté. Elle attendit quelques secondes puis refrappa un peu plus fort, tout en tendant l'oreille. Rien.
Elle posa alors la main sur la poignée de la porte, retenant son souffle.
Si c'est fermé à clef, je ne pourrai rien faire de plus. songea-t-elle avec regret.
Mais contre toute attente, la porte s'ouvrit.
Il faisait très sombre dans la chambre et Gil dut attendre quelques secondes avant d'apercevoir quoi que ce soit. Une fois ses yeux habitués à la pénombre, elle s'approcha de la fenêtre en tâtonnant et écarta légèrement l'épais rideau qui masquait la lumière du jour. Elle se retourna et ne put réprimer un cri de surprise en découvrant Bénédicte, vêtue de son habituelle jupe noire et de sa blouse bleue, étendue sur le lit, la tête rehaussée par des coussins. Son visage, très pâle, portait un bleu presque noir sur la pommette droite.
" Ce salaud l'a frappée ! " siffla Gil entre ses dents.
Elle s'approcha et s'assit sur le bord du lit. Bénédicte semblait dormir, mais d'un sommeil agité, étant donné les frémissements sur son visage, au coin des yeux et des lèvres.
Gil laissa tomber son regard sur la table de nuit et elle saisit les boîtes de médicaments qui s'y étalaient. Elle reconnut des marques de somnifères, dernière preuve de ce dont elle avait douté.
Sarah avait raison.
Elle prit la main de Bénédicte dans la sienne et se trouva rassurée de la sentir chaude et bien vivante. Elle la serra doucement et se pencha vers la jeune femme.
" Bénédicte. Réveille-toi. C'est moi. " dit-elle doucement.
La jeune femme soupira et tourna la tête vers elle.
" C'est moi, c'est Gil. " reprit-elle un peu plus fort.
Les yeux de Bénédicte s'ouvrirent et clignèrent plusieurs fois à cause de la lumière qui pénétrait maintenant dans la chambre. Elle ne parut pas reconnaître Gil et son regard sembla se perdre quelques secondes dans le vide. Gil serra sa main plus fort.
" Non, regarde-moi. Reste éveillée. "
Bénédicte frémit puis un éclair de lucidité traversa son regard et la surprise se lut sur ses traits.
" Gil ? C'est … toi ? "
Le soulagement empêcha presque Gil de continuer et elle ne put se retenir d'amener la main de la jeune femme à ses lèvres. L'émotion lui étranglait la voix. Mais Bénédicte retira sa main et tenta de se relever, une lueur de panique dans les yeux.
" Il faut que tu partes. S'il revient, il te tuera. Il est devenu fou. " Gil la retint par les épaules, tentant de la calmer.
" Doucement. Ne te fatigue pas. Il ne me fera pas de mal, je te le promets. Calme-toi. "
Mais la terreur faisait trembler tout le corps de Bénédicte.
" Il est devenu fou, complètement fou. " gémit-elle encore avant que Gil ne la prenne contre elle, tentant de la rassurer en l'étreignant avec force. La jeune femme enfouit sa tête contre son épaule, de profonds sanglots la secouant violemment. Gil sentit ses propres larmes prêtes à couler mais elle les retint et berça le corps de son amie en murmurant des propos rassurants qui semblèrent la calmer. Puis elle la repoussa en arrière et la fixa intensément.
" Est-ce que tu veux que je t'emmène loin d'ici, Bénédicte ? " demanda-t-elle gravement. Les yeux de la jeune femme étaient brouillés de larmes mais parfaitement lucides. Elle saisit la main de la libraire et la serra très fort, avant de hocher la tête.
" Emmène-moi. S'il te plaît."
Quelques minutes plus tard, elles quittaient la chambre. Bénédicte s'appuyait sur le bras de Gil qui la soutenait par la taille. Elles descendirent péniblement l'escalier, la jeune blonde respirant avec difficulté et devant faire des efforts considérables pour ne pas s'évanouir de faiblesse. " Tiens bon. " lui murmura Gil d'un ton suppliant. " Jusqu'à la porte. Après, ça ira bien. "
Elle s'arrangea pour que la jeune femme se tienne de l'autre côté d'elle quand elles parvinrent devant le guichet. Le vieil homme releva la tête et Gil lui offrit son plus beau sourire.
" Il semble que sœur Bénédicte se sente mieux. Je l'emmène faire une petite balade. "
Le regard de l'homme se fit soupçonneux, mais au moment où il voulut parler, Bénédicte pencha la tête vers lui et réussit à lui sourire.
" Bonjour, frère Edmond. " Sa voix n'était pas très claire mais cela sembla suffire au vieil homme qui lui sourit en retour.
" Bonjour, sœur Bénédicte. Heureux que vous vous sentiez mieux. Allez donc profiter du grand air dans le jardin. "
" C'est exactement ce que nous allons faire. " répondit Gil et elle s'éloigna dans le couloir portant presque sa compagne. Une fois la porte passée, Gil entendit les cloches de l'église qui retentissaient, toutes proches.
" Merde ! La messe est déjà finie ? "
Mais Bénédicte ne lui répondit pas et Gil eut juste le temps de la prendre dans ses bras avant qu'elle ne tombe évanouie. La libraire regarda autour d'elle. Il n'y avait toujours personne dans la rue.
" Pas le choix. " grogna-t-elle entre ses dents. En grimaçant, elle se dirigea vers sa voiture, Bénédicte dans ses bras.
Et dire que je râlais contre le jeûne …
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