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Vent de liberté4

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FANS FICTIONS FRANCOPHONES

Entre elles

 

 

VENT DE LIBERTE

 

 

De Kaktus

 

 

 

 

 

 

C'est une odeur agréable de café qui réveilla Bénédicte. Mais elle n'ouvrit pas les yeux, cherchant d'abord à comprendre où elle se trouvait. Tout son corps la faisait souffrir et elle se demanda si elle avait eu un accident. Mais les bruits diffus qui l'environnaient ne ressemblaient pas à ceux d'un hôpital. Elle distingua des voix qui s'interpellaient mais ne put en comprendre les paroles. Et puis elle identifia le son de voitures qui démarraient, celui d'un klaxon plus lointain et d'une moto qui passa en trombes tout près. Sa tête lui faisait un peu mal et sa pommette aussi. Elle y sentait douloureusement battre son cœur.

 

Oh, mon Dieu…

 

Tout lui revint en mémoire à cet instant et elle ouvrit les yeux en gémissant. Aussitôt, une main rassurante vint se poser sur son bras.

 

" Doucement, Bénédicte. Ne bouge pas."

 

La jeune femme tourna la tête vers Gil qui était assise derrière le volant de sa voiture et tenait un gobelet de café dans son autre main. Bénédicte tenta de se redresser du siège passager qui était incliné au maximum. Mais elle n'y parvint pas, tout son corps se rebellant contre ce mouvement.

 

" Non, reste allongée. Nous sommes presque arrivées. "

 

Bénédicte constata qu'il faisait nuit. Par la fenêtre, elle distingua des pompes à essence et l'enseigne lumineuse d'un relais routier. La gorge sèche, elle déglutit puis demanda :

 

" Où est-ce que nous allons ? "

 

Gil lui sourit avec chaleur.

 

" Dans un endroit qui te plaira sûrement. Et où tu seras en sécurité. "

 

Elle déposa son gobelet de café sur le support prévu à cet effet et saisit le second qui s'y trouvait. Elle se pencha vers le siège passager et le redressa quelque peu puis tendit le gobelet à Bénédicte.

 

" Tiens, c'est du lait chaud. "

 

La jeune femme en but quelques gorgées, laissant le liquide sucré la réchauffer d'une agréable façon. Elle se sentit mieux même si une douce torpeur s'installait à nouveau en elle, l'obligeant à refermer les yeux. Gil lui reprit le gobelet des mains et elle replongea dans le sommeil.

 

 

 

Son deuxième réveil fut plus agréable. Elle se sentait beaucoup mieux et constata tout de suite qu'elle n'était plus dans la voiture de Gil, mais dans un lit chaud et confortable. Les draps sentaient le frais et un épais édredon la recouvrait jusqu'au menton. Un bruit doux et répétitif murmurait contre son oreille mais elle ne parvint pas à l'identifier. Elle ouvrit les yeux et découvrit avec étonnement la chambre qui l'entourait. Les murs étaient recouverts d'une tapisserie à fleurs mauves d'un style quelque peu désuet. Une imposante armoire se dressait près du lit, qui semblait lui-même bien vieux, avec son cadre de bois et sa hauteur impressionnante. Sur le mur en face était accrochée une peinture représentant un rivage de bord de mer.

 

" La mer … C'est ça que j'entends. " murmura-t-elle. Elle tourna la tête vers la fenêtre entrouverte où un fin rideau bordeaux laissait passer la lueur du jour.

 

Elle bougea doucement, testant les muscles de son corps, et fut heureuse de constater qu'elle avait beaucoup moins mal. Seules quelques courbatures semblaient subsister dans ses jambes et ses bras. Elle se redressa lentement et s'adossa contre le dossier du lit. Elle portait un long t-shirt blanc avec un Titi de bande dessinée d'un jaune éclatant en plein milieu. Elle ne put retenir un sourire en le découvrant.

 

" C'est tout ce que j'ai trouvé à ta taille. "

 

Gil se tenait à la porte de la chambre, un plateau dans les bras. Elle s'approcha et le déposa sur la commode près du lit et écarta l'édredon avant de s'y asseoir.

 

Bénédicte constata qu'elle portait un t-shirt identique, mais avec Gros-Minet en train de se lécher les babines. Elle ne réprima pas son rire cette fois et gloussa derrière sa main.

 

" Je vois que tu vas mieux. " lui sourit sa compagne. " Je me suis arrêtée dans un grand magasin au bord de la route et j'ai acheté le strict nécessaire. On y retournera plus tard dans la journée. " continua-t-elle en se saisissant du plateau qu'elle installa devant Bénédicte. Un copieux petit déjeuner y était déposé et Bénédicte sentit soudain combien elle avait faim.

 

" Où sommes-nous ? " demanda-t-elle d'abord.

 

" Reprends des forces pendant que je t'explique " ordonna Gil. Elle attendit que Bénédicte se saisisse d'une tranche de pain avant de continuer.

 

" On est en Bretagne, dans la maison de vacances de ma tante Marthe. Quand nous sommes parties de la communauté, je lui ai téléphoné. Par chance, elle ne la loue qu'en été. Je suis passée chercher la clef chez la voisine et tante Marthe m'a dit que je pouvais rester ici aussi longtemps que je voulais. "

 

" Mais… Et la librairie ? "

 

Gil haussa les épaules.

 

" J'ai demandé à Leila de passer mettre un panneau " En vacances " sur la porte. De toute façon, j'avais prévu d'en prendre d'ici Noël. "

 

Bénédicte continua de manger tandis que Gil lui parlait de la région où elles se trouvaient.

 

" Tu verras, c'est beau, même quand il pleut. On ira se balader. Je connais très bien le coin, j'y ai passé toutes mes vacances quand j'étais enfant. " La grande femme semblait heureuse d'être là avec elle, comme si elles avaient prévu ce séjour ensemble depuis longtemps. Elle reprit le plateau une fois que Bénédicte eut fini.

 

" Tu te sens mieux ? Pas de mal de tête ? " s'enquit-elle.

 

L'inquiétude dans sa voix amena des larmes dans les yeux de Bénédicte.

 

" Je suis tellement désolée, Gil. " murmura-t-elle.

 

La grande femme saisit sa main.

 

" Non. Tu n'as pas à être désolée. On en reparlera quand tu te sentiras mieux, OK ? "

 

Elle se redressa.

 

" Repose-toi encore un peu. Je suis juste à côté. "

 

Se ravisant, elle se pencha et effleura doucement la pommette de la jeune femme avec le dos de sa main.

 

" Ça te fait encore mal ? On achètera de la pommade tout à l'heure. "

 

La chaleur de la main resta sur la joue de Bénédicte qui murmura :

 

" Non, je n'ai plus vraiment mal. "

 

Elle vit une lueur de colère assombrir le bleu du regard de Gil et comprit à quoi elle pensait.

 

" Ce n'est pas ce que tu crois. Je me suis cognée en tombant dans les pommes. "

 

Un éclair de doute se lut sur le visage de la grande femme.

 

" Il n'a pas été jusque là. " murmura Bénédicte en fermant les yeux.

 

*********

 

Bénédicte se réveilla totalement reposée. Elle découvrit sa montre posée sur la commode et constata que l'après-midi était déjà bien avancé. Sur une chaise près du lit, elle trouva une paire de jeans et un sweat-shirt gris, ainsi que des sous-vêtements propres. Ses vêtements de la communauté semblaient avoir disparu et elle s'en trouva étrangement réconfortée.

 

Ça me fera le plus grand bien de me sentir à nouveau dans la normalité. songea -t-elle en ouvrant la porte de la chambre. Elle se retrouva dans un couloir étroit débouchant sur un escalier qui descendait au rez-de-chaussée. Deux autres portes étaient entrouvertes sur le palier et elle entra dans la salle de bains, heureuse à la pensée de pouvoir prendre une douche.

 

Une demi-heure plus tard, elle pénétrait dans la salle de séjour de la maison. N'y voyant pas Gil, elle fit le tour des lieux. Le bâtiment était une ferme rénovée comme il en existe beaucoup en Bretagne. Un feu brûlait dans l'énorme cheminée au coin de la pièce, réchauffant les pierres des murs. Bénédicte s'assit à la grande table qui occupait le centre de la pièce et se perdit dans la contemplation des flammes, songeant aux événements des derniers jours.

 

Comment a-t-il pu me faire ça ? Il m'a droguée. Purement et simplement. Mais pourquoi ? Je lui avais pourtant promis de ne pas retourner là-bas …

 

Un bruit la sortit de ses pensées. Gil venait d'entrer, Ramsès sur les talons. Elle portait aussi un jean et un grand pull marin rayé, dont la couleur bleue s'accordait avec ses yeux, ne put s'empêcher de remarquer Bénédicte.

 

C'est exactement à cause de ce genre de réflexion que j'avais décidé de ne plus la revoir. songea-t-elle amèrement.

 

Ramsès vint se frotter contre ses jambes et elle caressa la tête du chien.

 

" Salut, mon vieux. Tu as l'air très en forme. "

 

" Oh, il l'est toujours quand on vient ici. L'air marin semble parfaitement lui convenir. " rétorqua Gil en s'installant à la grande table. " Comment te sens-tu ? "

 

Bénédicte réfléchit quelques secondes avant de répondre.

 

" Physiquement beaucoup mieux. Dans la tête, … il va falloir un peu plus de temps, je pense. "

 

Elle ne parvint pas à regarder Gil en face. Comment est-ce que je vais pouvoir lui expliquer tout ça ?

 

Mais Gil n'insista pas.

 

" Prends le temps qu'il faut. "

 

Elle se redressa. " Il est déjà assez tard. Je te propose une promenade sur la plage, puis on s'arrêtera faire des courses avant d'aller manger. Je connais une crêperie fantastique pas loin d'ici. Non, rectification, j'en connais plusieurs. On va devoir toutes leur rendre visite pendant notre séjour. Très bonne idée pour te remplumer. "

 

Sa bonne humeur était communicative et Bénédicte décida de simplement profiter du moment présent. Il serait bien temps de prendre des décisions plus tard.

 

" Ok, je te suis. "

 

 

**********

 

 

Gil resserra le col de sa veste. Le vent soufflait très fort aujourd'hui. Depuis qu'elles étaient arrivées ici une semaine auparavant, elles avaient pris l'habitude de faire une promenade sur cette plage qui se trouvait à une centaine de mètres de la maison de sa tante.

 

Elle observa Bénédicte agenouillée un peu plus loin, en train de ramasser des coquillages. Elle en avait maintenant une jolie collection déposée sur le rebord d'une fenêtre. Chaque soir, elle les lavait consciencieusement avant de les faire sécher. Gil s'était moquée gentiment d'elle.

 

" J'ai fait ça durant toute mon enfance, tu sais. Je les rapportais chez moi après mes vacances et ma mère s'empressait de les jeter parce qu'ils traînaient dans ma chambre. "

 

Bénédicte avait eu son doux et désarmant sourire.

 

" Je n'ai jamais eu de vacances au bord de la mer. Laisse-moi rattraper mon retard. "

 

La jeune femme s'était relevée et regardait maintenant pensivement vers l'océan, les mains enfoncées dans les poches de sa veste. Gil avait insisté pour qu'elle accepte qu'elle lui achète des vêtements plus adaptés aux conditions automnales de la Bretagne. Bénédicte avait fini par céder, en lui promettant qu'elle rembourserait le tout. Finalement, elles s'étaient amusées à faire les boutiques et s'étaient achetées la même veste et le même bonnet de marin.

 

" On ressemble à de vraies touristes toutes les deux. "

 

Bénédicte n'avait pas évoqué une seule fois ce qui s'était passé avant leur arrivée ici. Elle avait simplement téléphoné à la communauté et demandé à la personne qui avait répondu de dire à Carl qu'elle allait bien et qu'elle reprendrait contact avec lui bientôt. Gil n'avait fait aucun commentaire.

 

Il faudra bien qu'on mette le sujet sur la table. songea la grande femme en s'approchant. On ne peut pas rester ici indéfiniment de toute façon.

 

Elle lança un bâton à Ramsès qui s'empressa d'aller le chercher en jappant comme un fou.

 

" On rentre ? " proposa-t-elle à Bénédicte, en arrivant à sa hauteur.

 

Cette dernière lui sourit.

 

" Oui, j'ai très envie de déguster ce plat de fruits de mer. "

 

 

 

 

 

Le feu crépitait dans la cheminée, ses craquements répondant au ronflements réguliers de Ramsès couché devant l'âtre. Après le repas, Bénédicte et Gil s'étaient assises dans les deux fauteuils usés mais confortables installés près de la cheminée. Elles buvaient leurs cafés en silence, chacune enfermée dans ses propres pensées.

 

Bénédicte prit une profonde inspiration et se tourna vers son amie. Il était temps maintenant de prendre des décisions, il était temps de s'expliquer. Elle avait retardé ce moment parce qu'elle en avait un peu peur, parce qu'elle était mal à l'aise, et parce que finalement rien ne s'était arrangé ici. Elle avait prié chaque soir, demandant à Dieu de l'aider à voir plus clair en elle. Mais Il lui avait montré la seule voie possible.

 

" Je vais appeler Carl demain. " commença-t-elle, la voix un peu enrouée.

 

Gil releva la tête, à première vue surprise, mais ne répondit rien.

 

" Il faut que l'on se parle tous les deux. Il y a des choses qu'il doit m'expliquer. Sur ce qu'il a fait. "

 

" Tu vas aller le voir ? " demanda la grande femme d'un ton neutre.

 

" Eh bien, je préférerais lui parler face à face, oui. "

 

Gil prit une gorgée de café et plongea son regard dans celui de Bénédicte.

 

" Je crois que ce n'est pas une bonne idée. Ton mari semble ne pas vraiment se contrôler. Même Sarah a peur de lui. "

 

La jeune femme sursauta.

 

" Sarah ? Mais comment … "

 

" Elle est venue me voir à la librairie. Elle se faisait beaucoup de souci pour toi et elle m'a convaincue de venir te rendre visite. "

 

" Oh … "

 

Bénédicte n'avait jamais réfléchi à ce qui avait poussé Gil à venir la voir à la communauté. Elle était très surprise d'apprendre que c'était grâce à Sarah. Mais il est vrai que c'était à elle qu'elle s'était d'abord confiée.

 

Le silence se réinstalla entre les deux femmes, rompu finalement par Gil.

 

" Ecoute, Bénédicte, je ne te demande pas d'explications. Sur ce qui s'est passé. Mais tu ne pourras pas m'empêcher de me faire du souci pour toi. Ce type, je veux dire, ton … mari, me semble être quelqu'un de dangereux. Ce qu'il t'a fait en est la preuve. Il t'a retenue contre ton gré. Je ne crois pas que ce genre de choses est inscrite dans le contrat de mariage, même chez les catholiques. "

 

Il n'y avait aucune ironie dans ses propos, mais une inquiétude évidente et Bénédicte en fut touchée. Elle faillit poser sa main sur celle de sa compagne sur l'accoudoir du fauteuil, mais s'en retint.

 

" Tu as raison. " murmura-t-elle. " C'est pour cela que je dois lui parler et comprendre ce qui a pu se passer dans sa tête. Mais je te dois aussi des explications. "

 

Elle fixa les flammes dans la cheminée, se sentant incapable de regarder Gil, et continua.

 

" Pendant cette retraite, j'ai beaucoup prié. Je n'y arrivais plus vraiment depuis quelque temps, il faut dire. Parce que… Parce que tu étais dans toutes mes pensées. " Elle s'arrêta, pensant être interrompue, mais Gil resta silencieuse. Bénédicte déglutit péniblement.

 

Mon Dieu, aidez-moi à trouver les mots justes.

 

" Et c'est de cela que j'ai parlé à mon confesseur, pour qu'il m'aide à y voir clair… " La phrase flotta dans la pièce et Bénédicte ferma les yeux, ses deux mains se rejoignant et se crispant sur ses genoux.

 

" Alors, tu lui as dit que tu fréquentais une femme homo. Et il t'a dit que tout ça était quelque chose d'impur. "

 

La voix de Gil était calme, et son ton neutre, dénué de toute émotion.

 

" Oui. C'est ce qu'il a dit, mais ce n'est pas ce que je pense. " Bénédicte se tourna vers son amie qui la dévisagea, une surprise qu'elle ne cachait pas cette fois, dessinée sur ses traits.

 

" Alors pourquoi en avoir parlé à ton mari ? Je ne comprends pas. "

 

" Je … Je ne le comprends pas moi-même. Mais, je ne voulais pas continuer à vivre dans le mensonge. C'est surtout ça qui m'y a poussé. "

 

" Tu lui as dit quoi exactement ? "

 

" Eh bien. Pas grand-chose, finalement. Que je venais chez toi la semaine pour t'aider. Que nous étions amies et … "

 

" Que j'étais lesbienne. "

 

Bénédicte vit une lueur de colère briller dans les yeux de Gil, mais continua.

 

" Oui. Je n'ai pas pu dire grand-chose de plus. Parce qu'il s'est mis en colère. Je sais maintenant que je n'aurais pas dû le laisser faire. J'aurais dû lui dire que c'était ma vie et ma façon de voir les choses. Que je voulais continuer à te voir, parce que nous étions amies. Et c'est ce que je vais lui dire d'ailleurs quand je le verrai. "

 

" Tu veux toujours qu'on se voit ? " La surprise était évidente dans la question de Gil.

 

" Eh bien… oui. Si toi tu es d'accord … "

 

" Et tu crois qu'il va accepter ça ? "

 

" Il le faudra bien. Tu sais, Carl n'est pas un monstre. Sinon, je … je ne l'aurais pas épousé. Il lui faut juste un peu de temps pour qu'il accepte une autre façon de voir les choses c'est tout. Je sais qu'il m'aime et veut que je sois heureuse. Si je lui prouve que tu … es quelqu'un de fréquentable, pardon du mot, je sais qu'il est mal choisi … eh bien, je suis certaine qu'il reconsidérera son jugement. "

 

Gil se leva et s'approcha du feu. Elle y rajouta une bûche avant de se retourner vers la jeune femme.

 

" Et s'il ne le fait pas ? S'il se montre aussi con qu'il en a l'air et t'enferme à nouveau. Tu étais terrorisée quand je suis venue te chercher. Il t'a droguée Bénédicte. On dirait que tu l'as oublié ! " lança-t-elle avec un ton rageur.

 

" Non, il ne fera pas ça. Je suis certaine qu'il doit être bourré de remords d'avoir fait une telle chose. C'était sous le coup de la colère, j'en suis sûre. "

 

Le doute sur le visage de Gil était évident mais elle hocha la tête.

 

" Si c'est ce que tu crois. Mais si je n'ai pas de nouvelles de toi après une semaine, j'enverrai la police dans ta foutue communauté, c'est clair ? "

 

Son visage se rembrunit.

 

" Allons faire les bagages. On rentre demain. Les vacances sont finies. "

 

La grande femme se détourna et sans un mot disparut vers l'escalier, laissant une Bénédicte désarçonnée et triste.

 

" Oui, je le crois aussi. Les vacances sont terminées. "

 

********

 

Gil engagea la voiture dans une des rues qui jouxtait celle où se trouvait le bâtiment de la communauté. Il commençait à faire sombre et le quartier semblait calme. Elles avaient roulé presque toute la journée, en silence. Bénédicte sentait bien à quel point Gil réprouvait ce qu'elle faisait. Elles n'en avaient pas reparlé depuis la veille d'ailleurs. La jeune femme avait appelé son mari avant de partir. Comme elle le supposait, Carl s'était montré désolé. Il s'était confondu en excuses et avait admis qu'il avait agi stupidement et sans réfléchir. Mais Bénédicte savait que la partie n'était pas gagnée et que la discussion qui suivrait ce soir serait animée.

 

On ne fait pas boire un chameau qui n'a pas soif. était une des phrases fétiches de son père et Bénédicte l'approuvait totalement. Elle n'espérait pas convaincre Carl que l'homosexualité était quelque chose de normal, mais lui faire admettre que fréquenter Gil ne représentait pas un danger ni un affront à Dieu. Une discussion sérieuse sur ce qu'il lui avait fait s'imposait aussi.

 

Il t'a droguée ! On dirait que tu l'as oublié ! La voix de Gil résonnait encore à ses oreilles. Mais elle chassa cette pensée qui la mettait mal à l'aise.

 

La grande femme gara sa voiture le long du trottoir. La rue était déserte. Elles sortirent toutes les deux sans un mot et Gil ouvrit le coffre et en extirpa le sac en toile qui contenait les vêtements de Bénédicte. Cette dernière avait remis sa jupe et sa blouse mais portait par dessus la veste marine achetée en Bretagne.

 

" Merci pour tout, Gil. "

 

Bénédicte ne parvint pas à contrôler le léger tremblement de sa voix.

 

" Tu as été formidable. Et … Merci, vraiment. "

 

Gil lui fit un sourire qui paraissait un peu forcé.

 

" C'est à ça que servent les amis. " Elle lui tendit son sac.

 

" Mais n'oublie pas. Je veux avoir des nouvelles de toi d'ici cinq jours sinon… "

 

Elle laissa la phrase en suspens et son visage se ferma. Bénédicte posa une main sur son avant-bras et le pressa légèrement.

 

" Ne t'inquiète pas, tu en auras. "

 

Elle se retourna et s'engagea dans la rue mais Gil l'arrêta.

 

" Attends ! " En quelques pas, elle la rattrapa et se plaça devant elle. La libraire baissa la tête vers Bénédicte et plongea son regard dans le sien.

 

" Je sais ce qui se passe dans ta tête, Bénédicte. Je ne suis pas aveugle non plus. Je comprends que tu as peur de ce que tu ressens pour moi. Mais tu ne dois pas croire que c'est mal, parce que ça ne l'est pas. Et… je veux que tu saches que moi aussi, je ressens quelque chose pour toi. "

 

Ces paroles pénétrèrent dans l'esprit de Bénédicte, l'empêchant de bouger. Son cœur se mit à battre si fort dans sa poitrine qu'elle pensa brièvement qu'il pourrait bien exploser. Elle sentit des larmes absurdes poindre au coin de ses yeux. Gil ne bougeait pas, continuant de la fixer avec son regard bleu si intense. Bénédicte respira profondément, tentant de bouger et de s'éloigner de la chaleur de ce regard mais n'y parvint pas et le parfum légèrement épicé de son amie l'enveloppa, provoquant un tremblement incontrôlable de son corps. Sans un mot, Gil saisit ses deux mains dans les siennes et les amena à ses lèvres. Elle déposa avec douceur un baiser dans chaque paume et ce geste envoya une onde d'intense plaisir dans le corps de Bénédicte. Son esprit lui criait de bouger, de partir le plus vite possible, mais ses jambes tremblaient trop fort pour cela.

 

Gil vint caresser sa joue avec le dos de sa main, puis saisit son menton.

 

" Il n'y a rien de mal à ça. " murmura-t-elle, avant que ses lèvres n'effleurent celles de Bénédicte. Le baiser ne dura que quelques secondes. Quand la jeune femme rouvrit les yeux, la portière de la voiture de Gil claquait et le véhicule démarra en trombes, la laissant seule au milieu de la rue, tremblante, avec une impression de perte indescriptible.

 

 

 

*********************************

 

Gil souffla dans ses mains, tentant de réchauffer ses doigts engourdis par le froid. Elle enfila ses gants et redressa le cerf-volant qu'elle venait de monter dans l'herbe. Elle regarda alentours et aperçut une personne à l'autre bout du terrain faisant voler un cerf-volant de grande taille.

 

Je ne suis pas la seule à être dingue. pensa-t-elle, un léger sourire aux lèvres. Mais ce serait sans doute la dernière fois avant plusieurs mois qu'elle pourrait s'adonner à son hobby, étant donné l'hiver qui arrivait. Le vent était excellent pour le vol aujourd'hui, mais c'était aussi un vent de novembre, froid et piquant. Elle frissonna et s'avança rapidement jusqu'au centre du terrain, de façon à se réchauffer un peu.

 

Quelques minutes plus tard, le cerf-volant, prenant un envol impeccable, s'éleva progressivement dans le ciel. Gil attendit de l'avoir bien en mains, puis commença à élaborer des figures difficiles, heureuse d'en maîtriser certaines de mieux en mieux.

 

Je devrais peut-être me lancer dans la compétition, finalement.

 

Elle exécuta un demi-tour et se retrouva en face de Bénédicte qui s'approchait lentement sur le terrain. Gil, surmontant sa surprise, se mit à ramener lentement le cerf-volant vers elle. Trois jours avaient passé depuis leur retour de Bretagne et la libraire ne s'attendait pas vraiment à revoir Bénédicte aussi vite.

 

La jeune femme arriva à sa hauteur et lui sourit timidement.

 

" Salut. "

 

" Salut. Attends, je le ramène. "

 

Gil continua d'enrouler les fils du cerf-volant, se concentrant sur la manœuvre, tout en jetant de brefs coups d'œil à son amie. Bénédicte portait une longue jupe blanche, tenue habituelle du dimanche, mais arborait aussi la veste achetée en Bretagne, ce qui fit étrangement plaisir à Gil.

 

La libraire démonta rapidement le cerf-volant et le remit dans son sac, avant d'adresser la parole à la jeune femme, qui se tenait toujours droite près d'elle, sans un mot.

 

" Comment m'as-tu trouvée ? " questionna-t-elle.

 

" Je suis passée chez toi, mais ta voiture n'y était pas, alors j'ai pensé que tu étais assez folle pour venir ici, même par ce froid. " lança Bénédicte. Elle plaça sa main devant sa bouche un bref instant, comme si elle avait proféré une énormité. Gil lui sourit, montrant ainsi qu'elle trouvait ça drôle.

 

" Folle, c'est le mot. Il fait vraiment trop froid pour continuer d'ailleurs. "

 

Elle se dirigea vers l'endroit où elle avait laissé sa voiture et Bénédicte lui emboîta le pas.

 

" Mais tu es venue comment ? " s'interrogea-t-elle soudain

 

" J'ai emprunté la voiture de la communauté. "

 

Elles marchèrent en silence jusqu'aux véhicules. Gil rangea le sac du cerf-volant dans le coffre, puis se tourna vers Bénédicte.

 

" Je t'offre un thé, on sera mieux pour parler. Enfin, si tu as du temps. "

 

Et surtout si tu n'as pas peur d'apparaître en public avec moi.

 

Bénédicte parut soulagée et hocha la tête énergiquement.

 

" Bonne idée. "

 

 

 

Vingt minutes plus tard, elles se retrouvèrent assises face à face dans un agréable tea-room occupé seulement par quelques femmes d'un certain âge, en train de manger des pâtisseries, tout en discutant à bâtons rompus.

 

Gil n'avait pas envie de lancer la conversation et attendit donc, tout en buvant son chocolat chaud par petites gorgées. Elle voyait bien que Bénédicte semblait mal à l'aise mais elle-même n'en menait pas large non plus finalement. C'est pourquoi c'est elle qui finit par demander :

 

" Alors ? Ça s'est bien passé ? "

 

Bénédicte posa sa tasse de thé et s'essuya machinalement les lèvres avec sa serviette, avant de répondre.

 

" Oui et non. "

 

Gil attendit, intriguée.

 

" Nous avons eu une longue discussion, Carl et moi. " poursuivit Bénédicte lentement. " Une conversation qui a porté plus loin que ce que j'escomptais. Nous avons, euh, disséqué notre mariage en quelque sorte. "

 

Elle soupira, puis soudain nerveuse, fixa ses mains qui se tortillaient sur la table devant elle.

 

" Et c'est une bonne chose. Parce qu'en deux heures, nous nous en sommes dit plus qu'en deux ans. Et nous avons décidé de repartir ensemble sur de meilleures bases. "

 

Gil ne répondit pas, mais sentit s'abattre le poids de la déception sur ses épaules.

 

Tu avais espéré quoi, ma vieille ? Qu'elle vienne se jeter dans tes bras pour que tu l'emmènes sur un cheval blanc ? songea-t-elle amèrement.

 

Elle parvint néanmoins à garder sa voix neutre quand elle demanda :

 

" Et pourquoi le oui et non ? "

 

Cette fois, Bénédicte ne fuit pas son regard, mais au contraire, la fixa intensément.

 

" Parce que je ne sais pas si moi, j'ai envie de continuer à vivre avec lui. "

 

Elle s'humecta les lèvres avec nervosité.

 

" Tu m'as … ouvert d'autres horizons, Gil. Et je crois que ma vie actuelle n'est pas du tout celle que je souhaiterais avoir. Il y a encore quelques mois, je serais partie en retraite pour essayer de mieux comprendre, mais plus maintenant. Et je crois bien que ma vie est en train de prendre une direction complètement opposée à celle que j'ai toujours envisagée."

 

Gil baissa les yeux et contempla sa tasse de chocolat. Bénédicte en avait trop dit ou pas assez.

 

Est-ce que je suis prévue dans cette future vie ? Où resterais-je seulement celle qui t'a ouvert d'autres horizons ?

 

Mais elle n'allait évidemment pas poser cette question-là.

 

" Qu'est-ce que tu vas faire alors ? " demanda-t-elle, plus froidement qu'elle n'aurait voulu.

 

Bénédicte sembla désarçonnée quelques secondes, comme si elle s'attendait à autre chose. Elle soupira à nouveau.

 

" Je ne sais pas trop encore. Mais d'abord, m'éloigner quelques temps. Je vais retourner chez mes parents, en espérant qu'ils comprennent, ce qui va être difficile. Et puis je … demanderai le divorce. " Elle laissa échapper le mot, comme si c'était une obscénité, remarqua Gil.

 

" Tu auras facilement gain de cause, après ce qu'il t'a fait. " lâcha-t-elle d'un ton agressif.

 

Bénédicte tressaillit.

 

" Je préférerais que l'on se sépare à l'amiable. " répondit-elle dans un murmure.

 

Un silence inconfortable s'installa entre elles, avant que Gil ne reprenne, d'un air dégagé :

 

" Et tu t'en vas quand alors ? "

 

Elle fit signe à la serveuse qui passait près de leur table, afin de pouvoir payer, et ne vit pas l'étincelle de peine qui passa dans le regard de Bénédicte.

 

" Sans doute dans une semaine. "

 

Gil paya les consommations et elles sortirent du tea-room sans un mot de plus.

 

Parvenue devant sa voiture, la libraire prit une grande inspiration.

 

" Excuse-moi pour l'autre soir. Je n'aurais pas dû faire ça. "

 

Elle vit passer une lueur d'incompréhension totale dans le regard de la jeune blonde, suivie d'un bref instant de déception, vite remplacé par un sourire un peu forcé.

 

" Ce n'est pas grave. "

 

Gil la vit lever le bras, comme si elle voulait la toucher, mais il retomba rapidement.

 

" Je , je passerai à la librairie pour te dire au revoir, d'accord ? "

 

" Bien sûr, il faudra me donner ton adresse. "

 

Gil se sentait de plus en plus mal à l'aise. Rien ne sonnait juste dans ce qui se passait entre elles. Comme si le film avait des ratés ou se brouillait.

 

Elles se quittèrent rapidement, se saluant à peine.

 

************

 

 

 

Bénédicte, étendue sur son lit, laissait couler les larmes sur son visage, sans retenue. Les sanglots s'étaient taris maintenant, faisant place à un désespoir amer et vide.

 

" Pourquoi, Gil ? Je ne comprends pas. " murmura-t-elle.

 

Rien ne s'était déroulé comme elle l'avait pensé.

 

Sa discussion avec Carl l'avait laissée avec un arrière-goût d'inachevé, voire de totale hypocrisie, du moins de sa part. Elle était restée éveillée toute la nuit, à réfléchir, sachant pourtant déjà qu'elle avait pris sa décision. Et cette décision était naturellement liée à ce qui s'était passé avec Gil. Ce baiser … Et ce qu'elle lui avait dit. C'était suffisant pour la jeune femme.

 

Je me suis complètement trompée.

 

Oui, elle avait cru soudain que ses sentiments pour Gil étaient partagés. N'était-ce pas ce que la libraire lui avait dit 'je ressens aussi quelque chose pour toi' ? Mais à première vue, ses paroles avaient dépassé sa pensée. Aujourd'hui, elle s'était montrée d'une distance incroyable, comme si elle n'était plus en rien concernée par les événements.

 

Bénédicte ferma les yeux et se laissa emporter dans les souvenirs. Leur première rencontre, les heures de lecture passées sur le sofa de la librairie, leur amitié naissante, leurs fous-rires, .… Et puis, ce baiser. La plénitude qu'elle avait ressentie ce soir-là, comme si tout soudain en elle s'apaisait, les doutes, les peurs et le mal-être qui régnait dans sa vie.

 

Une dernière pensée désabusée la laissa encore plus misérable.

 

Elle m'aura appris au moins une chose, je suis comme elle, j'aime les femmes.

 

 

 

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