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Vent de liberté5

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FANS FICTIONS FRANCOPHONES

Entre elles

 

VENT DE LIBERTE

 

 

De Kaktus

 

 

 

 

 

 

 

" Bonjour, je peux vous aider ? "

La jeune fille qui venait d'entrer dans la librairie adressa un franc sourire à Gil, tout en retirant machinalement l'écharpe qu'elle portait autour du cou. Elle avait des cheveux blonds très courts, vraisemblablement teints, et une perle dans une narine.

Elle évalua Gil d'un regard indiscutablement intéressé, avant de répondre.

" Oui, certainement… ".

La libraire réprima difficilement un sourire en notant le clin d'œil carrément aguicheur.

Voilà que je me fais draguer par des jouvencelles à peine sorties de leur berceau, bravo !

" Je cherche un livre de Stephen King. Mais pas un truc qui fait peur. Je ne me rappelle plus du titre. C'est une copine qui m'a dit que c'était bien. "

" La Tour sombre. " Gil désigna l'enseigne de la librairie. " C 'est le titre du livre et le nom du magasin. "

La jeune fille ne sembla absolument pas comprendre ce qu'elle venait de dire, et poursuivit.

" Bon, moi j'aime bien les trucs qui font peur. Mais puisqu'il paraît que c'est bien, je vais essayer. "

Elle regarda Gil par en dessous, avec ce qu'elle devait penser être un air canaille et plein de sous-entendus.

" Parce que j'aime essayer les choses nouvelles, si vous voyez ce que je veux dire. "

Gil ne répondit pas et se dirigea vers un des bacs, tentant de réfréner un fou-rire.

Quand je vais raconter ça à Leila…

Quelques minutes plus tard, sa jeune cliente repartait avec le premier volume de " La tour sombre " sous le bras, non sans lui lancer un dernier : " Je reviendrai sûrement bientôt acheter la suite, et je vous donnerai mes impressions. "

Gil hocha la tête, ne sachant toujours pas si elle devait être flattée de s'être fait draguée à ce point.

Pourquoi ça ne t'arriverait plus ? Tu es encore pas si mal, ma vieille …

Elle laissa dériver ses pensées. Il y avait bien longtemps qu'elle ne s'était laissée aller à la moindre aventure. Cette façon d'envisager les choses lui semblait maintenant complètement révolue, voire aberrante.

Elle posa les yeux sur les volumes suivants de " La tour sombre " que sa jeune cliente avait préféré ne pas encore acheter, avant d'être sûre que cela lui plaise vraiment.

Une image très claire apparut devant les yeux de Gil. Celle d'une autre jeune femme aux cheveux clairs, en train de fouiller dans un des bacs de la librairie.

Ce n'était pas la première fois que Bénédicte venait hanter ses pensées. Elle surgissait à tout bout de champ, notamment quand la libraire travaillait dans l'arrière-boutique, là où elles avaient passé tant de temps ensemble.

Trois mois s'étaient écoulé depuis leur dernière rencontre, dans le tea-room. Bénédicte n'était jamais venue lui dire au revoir à la librairie. Mais Gil ne lui en voulait pas.

On se serait dit quoi, de toute façon ? songea-t-elle en se dirigeant vers la vitrine du magasin.

Un soleil timide brillait, réchauffant de ses rayons encore tièdes les quelques passants de ce début d'après-midi. L'hiver n'avait pas dit son dernier mot encore, mais février touchait à sa fin et les jours rallongeaient inexorablement.

Gil laissa ses yeux se perdre dans la rue, tentant de chasser les pensées désagréables qui semblaient vouloir squatter son cerveau de plus en plus souvent depuis quelques semaines.

Des 'je n'aurais pas dû' et des 'si je lui avais plutôt dit…'. Des phrases qui ne contenaient que des regrets.

Avec du recul et de longues heures d'introspection, elle savait maintenant pourquoi Bénédicte était partie ainsi sans un au revoir. Tout était entièrement de sa faute.

Moi et ma peur de m'engager… songea-t-elle amèrement.

Ta peur d'aimer plutôt. grinça une autre voix dans sa tête.

Oui, c'était bien cela le problème, elle en était consciente maintenant. Mais il était trop tard.

Elle haussa machinalement les épaules.

" Bon, j'espère au moins que tu vas revenir acheter la suite … " murmura-t-elle, se remémorant le visage fort séduisant de sa dernière cliente.

Il est temps de reprendre une vie normale, ça m'aidera à oublier

 

 

" Ouais ! ! Regarde Gilou ! T'as vu comme je me débrouille bien ? "

Gil soupira intérieurement. Elle n'avait jamais aimé les surnoms, et l'avait dit à Cassandre, mais sa jeune amie semblait l'avoir oublié, ne l'avait même sans doute jamais entendu, montrant une capacité étonnante à ne retenir que les choses qui lui importaient.

La libraire était confortablement installée sur une large couverture étendue dans l'herbe. Elle avait aidé Cassandre à lancer le cerf-volant, puis avait elle-même renoncé à monter le sien, préférant s'étendre au soleil et paresser. La semaine avait été difficile et longue. Elle avait dû traiter avec un revendeur de livres d'occasion qui avait soudain doublé ses prix, puis rembourser un client mécontent qui lui avait ramené un ouvrage auquel il manquait des pages. Pour terminer en beauté, deux commandements de payer étaient arrivés, alors qu'il lui semblait bien avoir réglé ces factures-là depuis longtemps. Mais comme d'habitude, elle avait trop attendu pour se remettre à ses comptes, ce qui expliquait ces oublis.

 

Elle observa sa jeune compagne. Cassandre avait fait des progrès évidents avec le cerf-volant et semblait beaucoup s'amuser. Gil appréciait la compagnie de la jeune fille. Elle n'était pas compliquée, se montrait toujours de bonne humeur et n'envisageait pas leur relation comme quelque chose de sérieux ni de durable.

Et chacune y trouve son compte. grimaça Gil, sentant néanmoins comme un goût d'amertume à cette constatation.

La grande femme chassa rapidement cette pensée et s'allongea sur le dos, croisant ses bras derrière la tête, laissant son regard se perdre dans le ciel de cette fin de printemps. Une douce somnolence l'envahit et elle ferma les yeux, sentant avec plaisir la chaleur du soleil se répandre sur son corps. Elle faillit presque s'endormir, mais soudain quelque chose la ramena à la réalité. Un parfum. Un parfum qu'elle connaissait. Tout près d'elle. Elle ouvrit les yeux et se redressa. Cassandre s'était éloignée sur le terrain, toujours aux commandes du cerf-volant. Avant même de tourner la tête vers la gauche, Gil reconnut la présence qui l'avait alertée : Bénédicte.

En effet, la jeune femme se tenait à quelques mètres, la tête baissée vers elle, un sourire chaleureux aux lèvres, bien qu'un peu timide.

" Bonjour Gil. "

La libraire se leva, cherchant soudain ses mots, et n'en trouva aucun.

" Salut. " s'entendit-elle prononcer d'une voix légèrement tremblante.

Bénédicte ne baissa pas les yeux, malgré le malaise qui flottait entre elles.

Elle est plus belle que jamais. Cette pensée jaillit dans l'esprit de Gil comme une évidence et elle se sentit rougir. Elle tourna brusquement la tête, s'attendant à voir revenir Cassandre, espérant ainsi pouvoir créer une diversion mais la jeune fille se trouvait encore à une bonne distance sur le terrain.

" Je pensais te voir ici un jour ou l'autre. Tu fais toujours du cerf-volant ? "

La voix était douce et calme, le ton assuré. Gil se morigéna intérieurement pour s'être laissée désarçonner ainsi, et reprit son sang-froid, ce qui l'amena à répondre d'un ton plus sec qu'elle ne l'aurait voulu.

" Oui, j'ai même trouvé une nouvelle apprentie. "

Bénédicte eut un imperceptible tressaillement, vite réprimé, et continua :

" En fait, je suis en ville depuis un mois. Je voulais passer te voir à la librairie, mais je n'en ai vraiment pas eu le temps. En voyant ce soleil aujourd'hui, je me suis dit qu'une balade ici serait une bonne idée. "

Gil l'observa à la dérobée pendant qu'elle parlait. La jeune femme avait incontestablement changé. Elle semblait plus assurée, moins fragile, son visage reflétant une sérénité nouvelle et désarmante pour Gil.

" Tu es revenue à la communauté ? " s'entendit-elle questionner, alors qu'elle connaissait déjà la réponse. Bénédicte était vêtue d'une robe légère vert pale. Un foulard coloré entourait sa gorge et ses cheveux étaient retenus d'un large bandeau jaune. Cet habillement prouvait avec évidence qu'elle n'avait plus rien à voir avec la communauté.

Elle hocha la tête avec énergie.

" Non. Absolument pas. J'ai trouvé un travail ici. Je suis comptable dans un magasin de meubles. Pas totalement à plein temps mais assez pour subvenir à mes besoins."

Gil ne put réprimer un léger sourire en entendant la fierté sous-jacente des propos de la jeune femme.

" Et ça te plait ? "

La libraire se sentait plus à l'aise maintenant, la surprise causée par l'arrivée inopinée de Bénédicte s'étant atténuée.

" Oui, c'est sympa. Il y a une bonne ambiance, et mon patron ressemble à s'y méprendre à mon grand-père. " sourit la jeune blonde.

C'est à ce moment-là que Cassandre vint les interrompre, au grand dam de Gil, qui ne l'avait pas entendue arriver.

" Gilou, je crois que quelque chose s'est cassé dans la queue du cerf-volant. Regarde, il manque le bidule qui doit être là au bout. "

La jeune fille ne jeta pas un seul regard à Bénédicte, préoccupée uniquement par l'engin qu'elle tenait entre ses mains.

Gil le lui prit vivement.

" J'arrangerai ça à la maison. "

Elle se tourna vers Bénédicte.

" Bénédicte, je te présente Cassandre. Cassandre, … "

Elle s'interrompit, se rendant compte qu'elle avait eu envie de prononcer 'dis bonjour à Bénédicte.'

La jeune femme s'approcha de Cassandre la main tendue et Gil vit nettement la surprise qui se dessina un instant sur ses traits.

" Bonjour. Enchantée de vous connaître. "

Cassandre secoua la main avec sa nonchalance habituelle et lança un vague " Salut " avant de se retourner vers Gil.

"On rentre ? Tu m'as promis un film, tu te rappelles ? "

La libraire hocha la tête.

" Oui, on s'en va. Je te laisse ranger le cerf-volant. Et essaie de ne pas faire plus de dégâts. "

La jeune fille s'éloigna en maugréant.

Le visage de Bénédicte était neutre et Gil ne parvint pas à savoir ce qu'elle pensait.

Je me fiche de ce qu'elle pense après tout.

Faux !

Elle secoua la tête agacée. Ses voix intérieures s'étaient tues depuis pas mal de temps mais Bénédicte semblait les avoir réveillées.

Cette dernière reprit la parole.

" Je passerai certainement à la librairie ces jours prochains. Je suis toujours fan de littérature policière tu sais. "

" Pas de problème. Tu trouveras ton bonheur chez moi, c'est certain. " répondit Gil du tac au tac.

Elles se sourirent en même temps et Gil sentit une vague de chaleur l'envahir à nouveau.

Mais Bénédicte s'éloignait déjà, avec un petit signe de la main.

" A un de ces jours. " lança-t-elle avant de tourner le dos.

" J'y compte bien. " murmura Gil.

 

Gil sentit le souffle de sa compagne s'accélérer quand ses mains effleurèrent sa peau brûlante. Elle pressa ses lèvres contre celles de la jeune fille, et entreprit d'explorer sa bouche avec une brutalité non feinte. Cassandre gémit et s'accrocha à elle.

Gil laissa courir ses mains sur le corps mince et musclé qui s'arc-bouta contre le sien.

Faire l'amour à Cassandre n'avait jamais rien eu de tendre, c'était une lutte, un combat, la jeune fille semblant prendre du plaisir dans l'affrontement de leurs corps-à-corps parfois violents.

 

Quelques instants plus tard, Cassandre, le souffle encore rapide, planta un baiser léger sur sa joue.

" T'es la meilleure. "

Elle se réfugia en bordure du lit, plongeant dans le sommeil avec une aisance désarmante. Gil remonta le drap sur elles, essuyant d'un geste las la sueur perlant sur son visage.

Elle ferma les yeux, sentant une mélancolie teintée d'amertume l'envahir et tenta de vider son esprit.

Il faut que tu arrêtes cette mascarade. Qui crois-tu tromper de cette façon ?

Une image très claire apparut alors derrière ses yeux clos et elle sentit des larmes jaillir soudain pour se répandre sur ses joues. Elle les laissa couler silencieusement, avec étonnement.

Une dernière pensée inquiète la traversa avant qu'elle ne s'endorme.

Voudra-t-elle de moi ?

 

 

Bénédicte eut un sursaut quand la lourde porte de bois se referma derrière elle d'un bruit sec qui résonna étrangement. Elle se trouvait dans une petite salle aux murs nus, hormis un immense crucifix surmontant deux chaises, seul mobilier de la pièce. Elle s'en approcha, hésitante, mais ne s'y assit pas. Il régnait ici un silence oppressant qui la mettait mal à l'aise.

Et dire que j'ai songé à vivre cette vie. Cette pensée la fit frissonner.

Elle fixa quelques instants le crucifix, mais en détourna rapidement les yeux. Il lui arrivait encore de prier, mais de plus en plus rarement, et même si elle n'en éprouvait plus le besoin, elle en ressentait une bête culpabilité.

Mais c'est ce qu'on a voulu t'inculquer depuis que tu es née, Bénédicte. La culpabilité. songea-t-elle amèrement.

Une autre porte, plus petite, s'ouvrit enfin de l'autre côté de la pièce. Une sœur y apparut et Bénédicte reconnut immédiatement celle qu'elle était venue voir, malgré la longue robe noire et le voile qui entourait sa tête, laissant apparaître le visage souriant de Sarah.

Elle n'osa pas toutefois s'avancer vers son amie et c'est celle-ci qui s'approcha et l'étreignit avec force.

" Bénédicte ! Que je suis contente que tu sois venue ! "

" Je n'étais pas sûre que les visites soient permises. Je pensais que ce n'était que pour les membres de la famille. "

" Pour les amis proches aussi. Je suis cloîtrée c'est vrai, mais pas totalement coupée du monde. "

Elles s'assirent l'une en face de l'autre et se mirent à bavarder à bâtons rompus, comme si elles ne s'étaient jamais quittées, retrouvant rapidement cette complicité qui les avait réunies lorsqu'elles fréquentaient la communauté.

Bénédicte avait écrit à Sarah peu après son départ et elles avaient échangé quelques lettres par la suite.

" Tu es contente de la vie que tu mènes ici ? " questionna-t-elle.

" Oui. C'est ce que j'ai toujours voulu faire. Prier et Lui parler. " énonça simplement Sarah.

" Et comment va Gil ? " continua-t-elle.

Bénédicte se sentit rougir et baissa les yeux.

" Bien, je pense. Je ne l'ai pas vraiment revue, en fait. "

Elle n'avait pas encore osé retourner à la librairie. Elle avait même failli refuser ce travail, sachant, que tôt ou tard, elle se retrouverait face à Gil. Car elle avait fermement décidé de ne plus songer à elle, de ne pas se souvenir de ce qu'elles avaient vécu, d'oublier jusqu'à son visage, tout simplement parce que ça faisait mal d'y penser.

Pourtant, elle n'avait pu s'empêcher d'aller jusqu'au terrain, sachant très bien qu'elle finirait par rencontrer la libraire. Et cette rencontre avait ramené les rêves, qui n'avaient jamais cessé, mais s'étaient espacés. Des rêves très forts, marquants, qui la laissaient au matin, avec un vide immense et une profonde mélancolie.

Bénédicte sentit la main de Sarah se glisser dans la sienne et la serrer doucement.

" Je pensais que si tu étais revenue ici, c'était pour vivre avec elle. " murmura-t-elle. A ces mots, Bénédicte releva la tête, ne cachant pas sa surprise.

" J'ai beaucoup prié pour que vous soyez enfin réunies toutes les deux. "

Bénédicte secoua la tête.

" Mais, je … "

" Non, ne dis rien. " l'interrompit la jeune sœur. " S'il y a bien une chose dont je suis certaine, c'est que vous deux, vous êtes destinées. Je le sais, je l'ai su quand je l'ai rencontrée. "

Bénédicte regarda son amie et l'assurance qui se lisait sur le visage enserré dans le voile sombre.

" Si tu pries pour nous, tu devrais plutôt prier pour nos âmes damnées. " laissa-t-elle échapper, désabusée.

Sarah eut un doux sourire.

" Tu es encore convaincue de cela ? C'est ce qui t'empêche d'aller la voir ? Si c'est le cas, oublie ça. Ce sont les hommes qui condamnent, ce n'est pas Dieu. "

Bénédicte soupira.

" Je le sais. Tout au fond de moi, je le sais bien. Mais … je ne crois pas que Gil veuille de moi. "

Sa voix se brisa. Sarah saisit son menton et la força à la regarder.

" Elle a besoin de toi, comme tu as besoin d'elle. Il faut que tu casses les barrières qu'elle a construites comme tu as cassé les tiennes. "

 

 

 

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