VENT DE LIBERTE
Gil se tenait debout derrière la vitrine de la librairie et regardait la pluie qui venait s'y abattre en violentes rafales. Il avait régné une atmosphère lourde et étouffante depuis le début de l'après-midi et l'orage était arrivé comme une libération. La grande femme observait la rue où quelques rares passants déambulaient d'un pas pressé, solidement accrochés à leur parapluie que le vent s'efforçait de retourner. En face d'elle, la toile qui recouvrait les chaises et les tables de la terrasse d'un café se soulevait par intermittences, prête à s'envoler.
Gil jeta un œil sur la pendule contre le mur. Il n'était pas tout à fait l'heure de fermer, mais il ne viendrait certainement plus personne par ce temps-ci. Elle commença à descendre le store d'acier, mais s'arrêta net lorsqu'une silhouette, vêtue d'une longue cape à capuchon grise, apparut devant la porte. La personne en dessous cherchait vraisemblablement à s'abriter sous le porche car la pluie avait redoublé, mais contrairement à toute attente, elle pénétra dans la librairie. " Je suis désolée, mais je suis en train de fermer ", lança Gil.
Elle n'avait pas envie de servir d'abri à quelqu'un qui, à première vue, entrait chez elle dans l'unique but d'échapper à l'averse. La personne leva les bras et abaissa son capuchon, révélant une masse de cheveux blonds-roux, qui se répandirent sur ses épaules.
Bénédicte lui sourit timidement. " Tu as changé tes horaires ? "
Gil ne répondit pas, interdite, une foule de pensées et de sensations se bousculant dans sa tête et son corps. Les battements de son cœur avaient redoublé et elle sentit le sang affluer et courir dans ses veines avec une force inconnue. Depuis plusieurs mois, elle tentait de trouver le courage et la façon de rencontrer à nouveau la jeune femme. Elle avait cherché son adresse et son numéro de téléphone qu'elle connaissait à présent par cœur. Mais elle n'avait pas osé faire le pas. Elle avait imaginé la rencontre idéale, la créant et la recréant tout à loisir au fil de ses nuits, s'endormant avec le visage de Bénédicte imprimé derrière ses paupières. Ce même visage qui lui faisait face maintenant. Avec ses cheveux épars sur ses épaules et son regard gris-vert, chaleureux, bien qu'un peu inquiet.
" Excuse-moi. Je… je reviendrai un autre jour alors. "
La voix hésitante sortit Gil de sa torpeur. " Non, non, surtout pas. " balbutia-t-elle. " Je veux dire… Reste. Je fermerai plus tard. "
Pour se donner une contenance, Gil entreprit de remonter le store, tout en se maudissant d'être soudain aussi " impressionnable ". Quand elle se retourna, Bénédicte avait retiré sa cape et l'avait suspendue au portemanteau près de la porte. Elle était vêtue d'un jean couleur écrue et d'un polo bleu foncé, tenue décontractée que Gil n'avait pas eu l'habitude de lui voir arborer.
" Quel orage ! " La jeune femme regarda vers la rue où la pluie avait redoublé d'intensité.
Gil, retrouvant ses esprits proposa : " Tu veux boire quelque chose ? Un thé ? Un café ? "
Quelques minutes plus tard, elles étaient installées dans l'arrière-boutique, retrouvant d'instinct leur place respective sur le divan et sur la chaise de bureau, l'une en face de l'autre, chacune sirotant sa tasse de thé, dans un silence plus confortable que Gil ne l'aurait imaginé.
"Elle est ici, elle est venue me voir. Qu'est-ce que je dois faire maintenant ? " Les pensées se bousculaient dans sa tête, mais stoppèrent net quand Bénédicte reprit la parole.
" Je me demandais si tu avais toujours besoin d'aide pour tes comptes. " La voix était douce, un peu intimidée, mais teintée d'une note d'espoir.
Gil ne s'attendait absolument pas à cette question.
Elle me tend une perche là … ou je me trompe ?
" Oh, je me débrouille plus ou moins bien … " répondit-elle volontairement évasive. Bénédicte ne put cacher le semblant de déception qui se peignit sur son visage, vite remplacé par un sourire quand Gil poursuivit :
" Mais je déteste toujours autant ça et mes erreurs sont parfois désastreuses. J'avoue qu'un coup de main serait appréciable. "
Sans plus réfléchir, la libraire poursuivit sur sa lancée.
" En fait, j'avais même songé à engager quelqu'un pour ça. Tu es intéressée ? "
Elle continua, Bénédicte ne répondant pas.
" C'est un travail à temps partiel évidemment, mais tu auras un salaire honorable et des congés payés dans les règles. "
Cette dernière remarque amena un large sourire aux lèvres de Bénédicte.
" Dans ce cas, je ne peux qu'accepter. Et comme je ne travaille pas à temps complet, ce n'est pas un problème. Mais ça ne me gênerait pas de le faire pour rien tu sais. Si ça peut t'aider, je …"
"Pas question !" l'interrompit Gil. "D'ailleurs, je vais te préparer un contrat. Tu peux commencer quand ?"
"Pourquoi pas tout de suite ? En attendant que la pluie cesse ?" proposa la jeune femme, déposant sa tasse de thé sur le bureau. "A moins que tu pensais rentrer chez toi tout de suite ?"
Gil se leva et ouvrit le tiroir qui contenait ses livres de comptes.
"Non, j'ai encore des commandes à terminer et des livres à ranger. Pas de problème."
Mais Bénédicte insista. "Tu avais l'air pressée. Tu as peut-être un rendez-vous ? … Avec ton … amie ?"
La voix était hésitante, mais la jeune femme n'avait pas baissé les yeux et le cœur de Gil fit un bond dans sa poitrine en y découvrant une brève lueur de peur. Ou de tristesse ?
Elle hocha la tête en signe de dénégation. "Rien de prévu. Absolument rien."
Bénédicte lui sourit et s'assit au bureau, ouvrant le premier livre.
"Regardons si tu n'as pas trop fait de bêtises là -dedans ou bien si je dois m'attendre à voir arriver un huissier dans les jours qui suivent." lança-t-elle gaiement.
Une heure plus tard, Gil revint dans l'arrière-boutique et trouva la jeune femme toujours absorbée par ses calculs, perdue au milieu d'une pile de factures. La libraire s'appuya contre le mur et observa en silence sa toute nouvelle employée. Elle avait changé. Et elle avait changé en bien, c'était certain. Ses longs cheveux blonds, maintenant détachés, retombant librement sur ses épaules, contribuaient pour une bonne part à sa transformation.
Cette fois, je vais être moi-même. Je ne veux plus la perdre. Songea Gil en s'approchant doucement. Son geste n'était pas prémédité. Il se fit tout seul. Elle posa la main sur l'épaule de son amie au moment où celle-ci levait la tête vers elle.
"Je ne vois plus Cassandre, tu sais. Depuis un moment déjà .", murmura-t-elle.
Le regard vert s'éclaira et la main de Bénédicte vint effleurer la sienne.
Le cerf-volant était si haut dans le ciel qu'il ressemblait à un oiseau coloré planant au gré du vent. Quand il passait devant le soleil, Bénédicte devait fermer les yeux, éblouie. Mais elle ne lâchait pas les deux poignées qu'elle tenait fermement, les coudes pliés, ramenés près du corps. Elle portait un maillot de bain du même bleu azur que le ciel, faisant ressortir son teint bronzé et le blond doré de sa chevelure. Assise en tailleur à même le sable, Gil la regardait manœuvrer avec admiration. Bientôt, elle sera meilleure que moi.
Il avait fait exceptionnellement beau depuis quelques jours et les deux jeunes femmes avaient profité de la plage, peu fréquentée en cette fin de saison estivale. Il leur restait encore quelques jours de vacances mais cette pensée, étrangement, n'attristait nullement Gil. Elles avaient vécu ici des moments d'intense émotion, partageant rires, larmes et confidences. Gil ne pensait pas qu'un jour elle puisse s'ouvrir ainsi à quelqu'un, aussi librement, sans crainte de se sentir jugée. Et Bénédicte l'avait comprise. Tout simplement.
Leur vie à deux avait réellement commencé ici, dans cette vieille maison près de l'océan, mais Gil n'avait pas peur de rentrer et de retrouver le quotidien. Elle ne s'était jamais sentie aussi confiante en l'avenir, aussi sereine.
" Allô, ici la terre. Me recevez-vous ? "
Bénédicte était agenouillée devant elle, un sourire gentiment moqueur sur les lèvres.
" Le vent commence à être trop fort. ", continua-t-elle en s'asseyant à ses côtés, déposant le cerf-volant sur ses genoux pour commencer à le démonter. " Et puis, j'aimerais aller voir cette chapelle dont je t'ai parlé. "
Gil ne put retenir un léger froncement de sourcils qui n'échappa pas à sa compagne. Elle glissa légèrement sa main sur la cuisse de la grande femme en une caresse douce et discrète.
" Ne t'inquiète pas. Je n'ai plus besoin d'églises pour parler à Dieu. On va juste y aller en touristes. "
***
L'après-midi touchait à sa fin, quand elles parvinrent à une petite chapelle qui se dressait en bordure de l'océan, quasiment au milieu de nulle part. Durant son enfance, Gil avait, avec sa tante, visité bon nombre des d'églises et calvaires des environs, témoins anciens de la ferveur du peuple breton. Pourtant nul besoin de croire ou non en Dieu pour être touché par la sérénité voilée de mystère qui se dégageait de ces vieilles pierres.
Les deux jeunes femmes s'approchèrent d'abord de la grande croix faisant face au large. Sur son socle, bien qu'effacés par les intempéries de plusieurs siècles, se devinaient des personnages, certainement une scène tirée de la vie du Christ.
Gil sentit la main de Bénédicte saisir la sienne. Elles étaient seules maintenant, l'unique touriste sur les lieux venant de rejoindre sa voiture. Gardant sa main dans la sienne, la jeune femme entraîna Gil à l'intérieur de la chapelle. Une fois leurs yeux habitués à la pénombre, elles y découvrirent un simple autel de pierre surmonté de deux colonnes torsadées encadrant une Sainte Vierge sur un fond marin. Tout autour de l'autel, posés à même le sol sur un tapis d'un bleu délavé se trouvaient quantité d'objets plus ou moins hétéroclites. Des maquettes de bateaux, des tableaux, une ancre rouillée, de simples pierres aussi ainsi que des croix sculptées dans des morceaux de bois.
" Ce sont des ex-voto ", dit Bénédicte dans un murmure qui fit néanmoins sursauter Gil. " J'ai lu dans mon guide que les marins qui ont échappé à des naufrages laissent ces objets ici pour remercier la Vierge. "
La jeune femme s'approcha de l'autel, sortit quelque chose de sa poche et s'agenouilla pour le déposer sur le tapis. Elle se releva et se tourna vers Gil. Le soleil couchant, qui filtrait à travers les vitraux, tombait sur son visage et éclairait ses traits d'une lumière dorée qui en adoucissait les contours. Gil sentit son cœur fondre. Ce qu'elle ressentait pour cette femme était plus fort que tout ce qu'elle avait jamais imaginé. Elle fit quelques pas vers l'autel et regarda ce que Bénédicte avait déposé sur le sol. C'était la petite croix d'argent accrochée à la chaînette qu'elle avait longtemps portée autour de son cou.
" Tu avais raison. Adorer un homme en croix, c'est plutôt morbide… Et moi j'ai envie de me tourner vers la vie maintenant. Je crois toujours en Dieu, mais d'une façon très différente. J'ai découvert que le plus important c'était d'aimer. Et moi je n'aimais personne. Même moi, je ne m'aimais pas. Aujourd'hui, tout a changé. "
Bénédicte reprit la main de Gil et plongea ses yeux dans les siens.
" Je n'ai plus besoin d'être rassurée par des prières, des croix et des prêtres. Il y a de l'amour en moi et tout autour de moi et … "
Elle se tut et déposa un baiser léger sur les lèvres de Gil.
" Tu vois, je suis comme tous ces marins, moi aussi j'ai été sauvée d'un naufrage. "
*****
Parfois quand je te regarde
Je ne peux plus parler
Aucune parole ne peut s'échapper de mes lèvres
Le feu court sous ma peau et je tremble
Je palis et meurs de tant d'amour…
Bénédicte lisait ce poème sur un parchemin qu'elle tenait entre ses mains. Ces mots y étaient inscrits en une langue inconnue, pourtant elle parvenait à les déchiffrer. Elle enroula le parchemin et leva les yeux vers la grande femme assise en face d'elle.
" C'est le plus beau cadeau d'anniversaire qu'on m'ait jamais fait. "
Les yeux bleus s'éclairèrent et elle se retrouva dans la chaleur d'une étreinte qu'elle connaissait bien. La voix aimée murmura dans son oreille : " Et ce n'est pas terminé. "
Soudain elle se sentit décoller de la terre …
Bénédicte ouvrit les yeux et secoua légèrement la tête.
Voilà que je me mets à voler maintenant.
Elle sourit. Depuis qu'elle connaissait Gil, ses rêves étaient devenus étranges. Au départ, ils étaient franchement érotiques, ensuite ils avaient été plus durs, se rapprochant plutôt de cauchemars, marqués d'images violentes et de cris, la laissant parfois en larmes au réveil mais sans souvenirs précis. Maintenant, les rêves étaient doux et paisibles, semblables à sa vie, à leur vie.
Bénédicte jeta un coup d'œil au réveil posé sur la table de nuit. Il était encore bien trop tôt pour se lever. A côté du lit, roulé en boule sur le tapis, Ramsès ronflait légèrement, profondément endormi. Une pluie fine tombait dehors, ne parvenant pas à couvrir le murmure incessant des vagues et amenant par la fenêtre entrouverte l'odeur reconnaissable, vaguement salée, de l'océan tout proche.
Elles avaient prévu de rentrer le lendemain et Bénédicte, si elle avait adoré leur séjour en Bretagne, se réjouissait de retrouver l'appartement de Gil. Elle venait juste d'y emménager et n'avait pas encore eu le temps d'installer toutes ses affaires.
La jeune femme tourna la tête vers sa compagne et se blottit plus près avec un petit soupir. Gil dormait sur le dos, un bras passé sous la nuque de Bénédicte et sa main reposant sur son sein. L'édredon avait glissé et découvrait une partie de leurs corps. En le remontant, Bénédicte effleura le ventre de la grande femme qui frissonna au contact, mais ne se réveilla pas. Elle laissa sa main reposer sur la peau douce et tiède, puis referma les yeux.
La découverte du plaisir charnel avait été une révélation. Bien sûr, elle avait fait l'amour avec son mari et y avait trouvé du plaisir. Mais il y manquait quelque chose, cette plénitude qu'elle ressentait avec Gil, ce sentiment de ne faire vraiment qu'une, de former un tout.
Elle ne s'était jamais donnée à Carl comme elle l'avait fait avec Gil.
" S'aimer, c'est s'abandonner. " songea-t-elle. " Laisser tomber toutes les barrières, même les plus solides, celles qu'on voit le moins. "
Sa main descendit plus bas et trouva sa place instinctivement. Gil frissonna à nouveau sous la caresse et sa tête s'inclina vers celle de Bénédicte qui se rapprocha. Elle observa les traits anguleux du visage de sa compagne, encore à moitié endormie, troublés peu à peu par le doux frémissement provoqués par ses doigts. Les lèvres s'entrouvrirent dans un soupir et Gil bougea instinctivement pour amener son corps plus près encore.
Bénédicte accentua ses mouvements, mais avec tendresse, accompagnant doucement la femme qu'elle aimait vers le plaisir. Avec un dernier soupir, Gil ouvrit les yeux en s'abandonnant et lui offrit l'éclat bleu et pur de son regard.
Elle laissa retomber sa tête sur l'épaule de Bénédicte qui l'entoura de ses bras en murmurant :
" Bonjour, mon amour. Je crois bien qu'on va rester au lit ce matin. "
FIN
AVIS et PLATES EXCUSES aux lecteurs/trices qui ont attendu plus d'une année la fin de cette histoire. Pour un tas de raisons, Gil et Bénédicte étaient parties se balader loin de mon esprit, au gré du VENT ;O). J'ai eu quelque peine à les faire rentrer au bercail. Voilà qui est fait. Merci d'avoir lu.
Kaktus
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