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INSURRECTION21

Page history last edited by PBworks 15 years, 12 months ago

INSURRECTION

 

De Sword'n'Quill (Susanne Beck)

 

SwordnQuil@aol.com

 

écrit avec T Novan et Okasha

 

 

Traduction : Kaktus et Fryda

 

Table des matières

 

 

 

CHAPITRE VINGT-ET-UN

 

 

« Voilà. C’est terminé ! »

 

 

 

Asi, le corps tendu, son sourire canin idiot ne montrant aucun signe de compréhension, ne quitte pas des yeux le bâton brandi par Kirsten. Elle fait semblant de le lancer et le chien suit son mouvement avec sa tête. Mais ses pattes restent fermement plantées sur le goudron du parking de la clinique vétérinaire.

 

 

 

« C’est clair ? C’est la dernière fois ! »

 

 

 

Les oreilles d’Asi frémissent d’anticipation, sa queue dressée et en alerte. S’il a compris, il n’en montre aucun signe.

 

 

 

Depuis les marches de l’escalier de la clinique, Kirsten envoie le bâton mordu et re-mordu aussi loin qu’elle le peut. « Go ! »

 

 

 

 

Asi bondit pour le retrouver, couvrant les 10 mètres aller-retour en galopant, et revient poser le bâton à ses pieds. Il gémit doucement, fixant d’abord son visage puis sa main. « Non, c’est terminé pour aujourd’hui. » Elle secoue la tête en voyant l’expression de l’animal qui passe de l’anticipation à l’incompréhension pour terminer sur une note de réelle tristesse canine. « Et me faire sentir coupable n’aidera pas. Comment veux-tu rendre visite au petit loup si nous restons ici ? »

 

 

 

Asi ne répond pas à ça, et elle caresse sa tête, avant de saisir son collier alors qu’ils se dirigent vers l’entrée. « Viens, mon chien. »

 

 

 

 

C’est bien évidemment par hasard qu’elle s’est retrouvée devant la clinique vétérinaire. Fatiguée par la recherche stérile et sans fin du code qui pourrait détruire définitivement les androïdes, elle a décidé de sortir prendre l’air et de laisser ses problèmes électroniques et mathématiques enfermés dans la maison. C’est quelque chose qu’elle a pris l’habitude de faire de plus en plus souvent depuis que le mois de Mars amène plus de chaleur et la lumière d’un inévitable printemps, alors que le vent s’adoucit. Et, par hasard, ses pas l’ont amenée ici. Le seul choix délibéré qu’elle ait fait, c’est d’éviter les bois, se dit-elle. Les bois habités par des ratons laveurs volubiles et Dieu sait quoi d’autre. Des fantômes, peut-être.

 

 

 

Mon Dieu, délivrez-nous

 

Des goules, des fantômes, des bêtes aux longues jambes,

 

Et des choses qui cognent dans la nuit.

 

(NDLT : ancienne prière écossaise)

 

 

 

Les vieilles rimes ne disent rien à propos des bêtes à la longue queue touffue et au masque noir, mais elle est sûre que c’est une omission volontaire.

 

 

 

S’ils savaient…

 

 

 

Un hurlement les accueille quand elle pousse la porte, son carillon couvert par ce cri déchirant. Asi aboie bruyamment et Kirsten le fait taire. La seule personne dans la salle d’attente est un pilote en uniforme de vol. Il se lève, descend la fermeture éclair d’un cabas accroché sur son épaule et le pose nerveusement sur le sol. « Désolée, M’dame. Callas n’aime pas qu’on touche ses oreilles. »

 

 

 

Shannon émerge d’une des salles d’examen derrière le comptoir, le son augmentant à mesure qu’elle s’approche. Un jeune chat est accroché à sa chemise, les oreilles collées à la tête, la gueule ouverte sur un feulement digne d’une panthère en chaleur. Du moins, c’est ainsi que Kirsten imagine une panthère en chaleur. Elle n’en a jamais entendue.

 

 

 

Griffe après griffe, Shannon détache la petite créature, et avec l’aide de son maître, la dépose dans le cabas. Le silence retombe abruptement, suivi après un instant par un doux ronronnement. Shannon sort de sa poche un tube de pommade et une petite bouteille contenant un liquide jaune pâle. « Voilà, Lieutenant. Trois gouttes dans chaque oreille deux fois par jour. Pareil pour le Clavamox (NDLT : antibiotique contre les infections chez les animaux). Mettez de l’eau oxygénée sur ses écorchures, mais portez des gants. »

 

 

 

« Compris. » Le lieutenant caresse le dos de Callas et le gratouille sous le menton avant de fermer le cabas. « Merci, Shannon. M’dame. » Il esquisse un salut militaire à Kirsten qui le remercie d’un signe de tête après un moment de saisissement. Puis il soulève son cabas et passe la porte d’une démarche vive pour se retrouver sur le trottoir. Kirsten le suit des yeux jusqu’à ce qu’il tourne au coin de l’allée, se dirigeant vers le quartier des officiers. Il n’y a presque aucune voiture dans les rues. Cela fait des jours qu’elle n’en a pas vues, hormis des véhicules officiels ; depuis l’assaut contre le portail, en fait. L’instinct de survie s’est mis en place.

 

 

 

« Je peux faire quelque chose pour vous, Madame ? Asimov a besoin d’un traitement ? »

 

 

 

Kirsten est soudain embarrassée de devoir expliquer pourquoi elle se trouve ici. Elle sent la rougeur lui monter aux joues, ce qui l’ennuie encore plus. « Non, je… En fait, nous étions sortis faire une balade et … »

 

 

 

« Et vous vous êtes arrêtée pour voir le louveteau ? » Shannon lui sourit. « Ne vous en faites pas. Vous seriez surprise de voir combien de personnes se sont juste arrêtées ici. Callas et ses oreilles sont le deuxième réel cas que j’ai traité aujourd’hui. »

 

 

 

« C’est vrai ? Je peux le voir ? Je ne voudrais pas inquiéter sa mère ou autre chose. »

 

 

 

« Pas de problème. Mais Asi ferait mieux de rester ici par contre. Les seuls mâles étrangers que la mère tolère sont les humains. »

 

 

 

Kirsten effleure les oreilles du chien. « Désolée, mon chien. Couché. »

 

 

 

Le grand chien s’aplatit sur le sol avec une réticence évidente mais sans discussion. Kirsten lui lance un dernier regard pour être sûre qu’il reste où il est avant de suivre Shannon à travers la salle d’attente, puis au-delà des salles d’examens et de la salle d’opération. A l’approche de la salle de soins, l’odeur de chlore se fait plus forte et elle se dirige d’elle-même vers la bassine de désinfectant.

 

 

 

« Elle est en isolement. » indique Shannon en l’emmenant dans un petit corridor vers une porte fermée. « Allez-y. »

 

 

 

L’odeur de désinfectant est plus forte ici et un autre bac est installé près de l’entrée. Kirsten fait tous ces gestes de routine de façon presque automatique, la familiarité de la clinique étant devenue presque comme une seconde peau. Mais ce n’est pas dû à la clinique elle-même, mais à la présence qu’elle sent ici, la femme qui, même absente, a laissé son empreinte dans la calme efficacité qu’elle montre à ses patients et dans la passion de son métier.

 

 

 

Si elle est honnête avec elle-même, elle sait pourquoi elle est vraiment ici ; il n’y a pas d’autre endroit qui résonne aussi fortement la présence de Dakota Rivers.

 

 

 

Dans la salle d’isolement, la lumière est faible, et Kirsten a un sursaut alors qu’elle ferme doucement la porte derrière elle. Quelqu’un est installé dans un vieux fauteuil à bascule près d’une pile de cages, la tête baissée, toute son attention accaparée par l’animal lové dans le creux de son bras gauche, un biberon miniature dans sa main droite. Le profil, l’inclinaison de la tête, les longues jambes et les mains gracieuses sont celles de Dakota. Cette vision inattendue coupe le souffle de Kirsten et son cœur se met à battre à tout rompre, tel un prisonnier frappant sur les barreaux de sa cellule. Ses lèvres brûlent au souvenir du bref baiser qu’elles ont partagé, une vague de feu court le long de ses veines et pénètre chaque parcelle de son corps. « Dakota ? » dit-elle doucement. Puis, plus fort. « Koda ? Je pensais que tu étais partie. »

 

 

 

« Kirsten ? » Le visage se relève et se tourne vers la lumière du couloir.

 

 

 

Des yeux bruns, pas bleus. Des cheveux retombant juste à la limite des épaules, pas assez longs pour être attachés, pas comme ceux de Koda qui lui arrivent jusqu’au milieu du dos. Les pieds chaussés de bottes sont trop grands pour être ceux d’une femme.

 

 

 

 

« Ta… Tacoma ? Je suis désolée, je pensais… » Kirsten fait un pas involontaire en arrière, son visage rouge d’embarras.

 

 

 

« Que j’étais Koda ? » Un sourire désolé naît sur ses lèvres, si semblable à celui de sa sœur que Kirsten est perdue à nouveau. « Les gens nous ont confondus depuis que nous sommes petits, même de jour. » Le louveteau dans ses bras gémit et il raffermit sa main sous le petit corps, relevant le biberon. « On avait l’habitude d’échanger nos places parfois. Ça rendait les sœurs folles, jusqu’au jour où elles ont remarqué que nos yeux étaient différents. »

 

 

 

« Ça a pris combien de temps ? Vous deviez trouver que c’était évident pourtant. » Il lui a donné un peu de temps pour se reprendre, même s’il n’a pas dû comprendre pourquoi elle était mal à l’aise. Peut-être que tous les Lakota ont une intuition presque surnaturelle.

 

 

 

Ou peut-être est-ce juste un trait de la famille Rivers.

 

 

 

Tacoma hausse les épaules. « Les gens voient ce qu’ils s’attendent à voir. Nous sommes Lakota ; tous les Lakota ont des cheveux noirs, des yeux noirs et disent ‘hug’. Nous portions les mêmes pantalons bleus et des chemises si amidonnées qu’il fallait mettre un t-shirt dessous pour ne pas avoir la peau écorchée. J’étais en cinquième et Koda en CM2 avant qu’elles réalisent. »

 

 

 

Un gargouillis fait sursauter Kirsten et Tacoma retire doucement la tétine de la gueule du louveteau. « Prenez-le un moment, pendant que je remplis le biberon. Il tire là-dessus comme sur une pompe d’irrigation. »

 

 

 

Kirsten accepte volontiers et se saisit doucement du louveteau, qu’elle dépose dans ses mains jointes. Son museau est aplati et ses oreilles flexibles, tandis que ses yeux commencent à s’ouvrir, révélant le bleu un peu voilé des yeux de nouveau-né. Son ventre rond et ses courtes pattes ne donnent aucun indice sur la créature imposante qu’il sera dans deux ans et sur le pouvoir que possédait son père même dans les derniers instants de sa vie. Il émet un petit son geignard, presque comme un chaton, et elle le serre contre elle, le berçant doucement comme pour un bébé humain. « Tacoma ? » demande-t-elle soudain, « Est-ce que les loups ont les yeux bleus ? Quand ils grandissent, je veux dire. »

 

 

 

 

Il termine de mélanger le lait en poudre avec l’eau stérile dans un récipient avant de relever la tête. « Je suppose que c’est possible. Les Huskies ont bien hérité de leurs yeux bleus quelque part, après tout. »

 

 

 

« Vous en avez déjà vu un ? Un loup avec des yeux bleus ? »

 

 

 

« Pas dans la forêt, non. » Il ne rajoute pas ‘Pourquoi ?’ même si la question se lit sur son visage, alors qu’il transverse le lait dans un nouveau biberon stérile.

 

 

 

Elle n’a pas de réponse à lui donner à cette question, pas de réponse à donner à personne… J’en ai vu un dans un de mes rêves. J’ai vu le même regard sur le visage de votre sœur. Au lieu de cela, elle reprend : « Je peux le nourrir ? Je me suis déjà occupée de chiots orphelins. »

 

 

 

« Bien sûr. » répond-il en lui tendant le biberon. « Cela me permettra de donner ses médicaments à sa maman. »

 

 

 

« Elle est encore trop mal pour pouvoir le nourrir ? »

 

 

 

Tacoma s’accroupit devant une des rangées de cages contre le mur opposé. « Elle aimerait le faire, et elle pourrait prendre soin de lui déjà, mais elle n’a pas assez de lait. Elle était vraiment très déshydratée à son arrivée ici. Elle est toujours sous intraveineuse. » En parlant, il contrôle le goutte à goutte composé d’un sac plastique muni d’un long tube accroché à la cage.

 

« Il est temps de le remplir. »

 

 

 

Il décroche le sac vide et se déplace dans la salle, s’arrêtant près du bac de désinfectant, exécutant les gestes de façon automatique, apparemment sans y penser. Cela semble être pour lui comme une deuxième respiration. Elle est étrangement contente de voir qu’elle-même semble avoir pris cette habitude, de façon très naturelle. Elle a trouvé sa place, elle s’est intégrée. Elle ne sait pas avec certitude à quoi elle s’est intégrée mais elle sait au plus profond d’elle-même qu’elle n’a jamais voulu s’intégrer à ce point depuis qu’elle est enfant. Une enfant coupée du monde extérieur à cause, en premier lieu d’un QI surélevé, ensuite de tout le reste par la faute de sa surdité. De façon perverse, cette surdité a été un réconfort, la renforçant dans le monde du silence.

 

 

 

Pour le moment, la voici mère nourricière de ce petit animal sauvage. Kirsten s’installe contre le dossier du fauteuil à bascule, le louveteau dans les bras. Alors que Tacoma remplissait largement le fauteuil, ses pieds à elle effleurent à peine le sol. Elle pousse néanmoins et commence à se balancer doucement. Le louveteau la regarde entre ses yeux à demi-ouverts, totalement confiant, et évoque en elle des instincts qu’elle a toujours nié posséder. Protection. Soin. Amour. Il attrape le biberon en caoutchouc sans hésitation et se blottit contre elle comme il le ferait avec sa mère. Il tâtonne un peu car il n’est pas capable de voir encore très clairement, et commence à téter après quelques grognements. Le niveau du lait dans la bouteille commence à baisser, lentement mais avec régularité.

 

 

 

Protection. Soin. Ce sont des instincts que Tacoma semble posséder sans en être gêné. Ce n’est pas un manque de virilité. Mon Dieu, elle l’a vu en action sur un champ de bataille, semant la mort avec un M-16, lançant des explosifs sur des lignes de droïdes mêlés d’humains. Avec un frisson, elle se souvient du moment où il a demandé que l’on pilonne sa propre position et la charge suicidaire de Dakota qui a suivie, amenant Maggie, elle-même et toute l’armée à se sublimer, faisant temporairement d’eux l’instrument invincible et unifié de la volonté d’une seule femme.

 

 

 

De la cage en face d’elle provient un mouvement, suivi d’un gémissement. La louve cherche son petit. En faisant attention de ne pas lui retirer le biberon, Kirsten se lève et traverse l’espace qui les sépare pour se baisser et s’installer en tailleur en face de la cage. « Il est ici. » dit-elle doucement. « Il va bien. »

 

 

 

Apparemment rassurée, la louve repose sa tête sur ses pattes, ses yeux ne quittant pas Kirsten. Ils ne sont pas bleus mais ont la couleur des anciennes pièces de monnaie en bronze et elle retrouve en eux le même courage immuable qu’elle a vu dans son rêve. Ces yeux qui d’une manière ou d’une autre sont à la fois ceux d’un loup et de Dakota Rivers.

 

 

 

« Mon Dieu, tu es stupide. » Elle a parlé à haute voix sans s’en rendre compte. Les pièces du puzzle se mettent enfin en place, sans difficulté. Petit a : Dakota Rivers a des yeux bleus. Des yeux bleus que, au sens strict et ethnique, elle ne devrait pas avoir.

 

Petit b : le loup que Kirsten a vu dans ses rêves, ou dans ses hallucinations, ou quoi que cela puisse être, a aussi les yeux bleus.

 

Petit c : Dakota a –sa gorge se serre et des larmes viennent mouiller le coin de ses yeux – ou avait une relation intime avec le loup qui était le père de cette petite boule de poils. Le loup, est de toue évidence l’animal spirituel de Dakota, avec tout ce que cela entraîne, pour quelqu’un, qui contrairement à elle-même, a grandi en acceptant que les barrières entre le monde humain et spirituel sont fragiles et fluides. Une personne qui peut ainsi avoir des amis qui ne marchent pas sur deux jambes et possèdent de la fourrure. Une personne qui peut…

 

 

 

Un autre frisson la parcourt, aussi incontrôlable que la pensée qui vient de surgir. Une personne qui peut, d’une manière ou d’une autre, quitter sa forme humaine, et peut-être même… Mais elle ne parvient pas à aller au bout de cette pensée. C’est trop étrange, trop éloigné des terrains familiers de la logique et du déterminisme physique qui l’ont guidée toute sa vie.

 

 

 

Et cela la ramène à un raton laveur, grande gueule et cynique, débitant des énigmes au bord d’un cours d’eau à moitié gelé. Son animal spirituel. Une créature qui semble partager avec elle la même relation que le loup avec Dakota.

 

Une créature notoirement connue pour sa curiosité et ses longues pattes espiègles et astucieuses. Une créature masquée, qui entretient le mystère.

 

Une créature dont le trait caractéristique est la transformation, lui a dit Dakota.

 

 

 

Kirsten peut sentir cette transformation en cours, même si elle essaie de toutes ses forces de l’ignorer. Elle est assise sur le sol d’une salle d’isolement dans une clinique vétérinaire entourée de l’odeur du Chlorox, pas parce qu’elle a suivi Asi en lui lançant un bâton, pas même parce qu’elle voulait rendre visite à la maman louve et son petit (peut-être pour le câliner et devenir amie avec lui comme elle l’a fait toute sa vie avec ses chiens ?). Elle est ici parce que c’est l’endroit où se trouve habituellement Dakota. Ici, elle peut se sentir proche de cette femme aux nombreux talents qu’elle commence seulement à comprendre.

 

Elle se dit soudain que Tacoma met du temps à rapporter les médicaments et la seringue d’antibiotiques. Peut-être ressent-il son besoin – elle trouve cette idée à la fois embarrassante et réconfortante – et il est trop poli pour se montrer importun.

 

 

 

La bouteille à moitié vide, la tétine s’échappe de la gueule du louveteau. Les yeux fermés, perdu dans un rêve de loup, sa tête retombe contre son bras. Après un petit moment, ses pattes et ses paupières commencent à trembler, et il se met à ronfler doucement. Sa mère semble s’être assoupie, elle aussi, à première vue rassurée par la nouvelle nurse de son bébé. Kirsten envisage brièvement d’ouvrir la cage pour placer le louveteau près d’elle. De la discrétion, Petite K. La discrétion est pratiquement toujours la meilleure partie du courage. Le bon sens n’a jamais tué personne. C’est statistique. Etrange comme elle peut encore entendre la voix de son père après toutes ses années, du temps où elle ne pouvait pas entendre du tout.

 

 

 

Bougeant ses jambes sous elle, elle s’installe pour attendre.

 

 

 

Par deux fois, elle sent sa propre tête commencer à s’incliner sur sa poitrine. Le contentement du louveteau et le calme de sa mère doivent être contagieux. Par deux fois, elle parvient à se secouer. Elle ne voit pas ce qui pourrait retenir Tacoma. Peut-être devrait-elle déposer le louveteau quelque part et aller voir si elle peut l’aider.

 

 

 

Cette pensée s’estompe toutefois, au moment où la lumière semble changer à nouveau autour d’elle. Elle se trouve sur une colline verdoyante, très loin dans le temps et l’espace. Devant elle, dans le crépuscule, s’étend une vallée ponctuée par des feux de camp. Le crépuscule fait pâlir les étoiles estivales. Derrière elle brûle son propre feu, encerclé de pierres et abrité par un bosquet de bouleaux et un chêne ancien. Une femme est installée près d’elle, grande, svelte, et nue, à l’exception de ses chaussures et d’un grand bouclier ovale, orné d’ailes de dragon déployées, qui est appuyé contre son genou. Sa main droite tient une lance, fichée dans le sol ; la courroie de son baudrier délimite de bleu et d’argent la vallée de ses seins. Kirsten contemple ce corps fier, dont les motifs peints sont du même bleu profond que ses yeux, marqué par les cicatrices des batailles menées. Une chevelure de cuivre couronne sa tête dans un arrangement de tresses compliqué ; un mionn, subterfuge pour que l’ennemi ne puisse la saisir par ses cheveux.

 

 

 

Avec un choc, Kirsten réalise qu’elle aussi est pratiquement nue. Pas simplement nue mais peinte de façon identique et armée, sauf qu’elle brandit une hache en forme de croissant dans sa main gauche. Le poids de sa chevelure lui indique qu’elle aussi porte des tresses, un coup d’œil lui permet de voir qu’elles sont aussi noires que les ailes d’un corbeau. Dans une langue musicale mais grossière, la femme rousse lui parle doucement. « Et la lumière des héros a brillé autour de toi la première fois que je t’ai vue sur les rives de la Dubhglass (NDLT : rivière d’Irlande), anama-chara (NDLT : âme-sœur en gaëlique). Et j’ai compris que je ferais l’impossible pour que tu deviennes mon âme –sœur. »

 

 

 

« Et maintenant que tu m’as avec toi, mo cridh (NDLT : mon cœur en gaëlique), que vas-tu faire ? »

 

 

 

La main libre de l’autre femme presse son épaule. « Reviens vers notre feu, et je te montrerai. »

 

 

 

Le claquement d’une porte qui se referme sort Kirsten de son rêve. C’est le même qu’elle a fait la nuit passée et celle d’avant, depuis sa conversation avec le raton laveur dans les bois. La femme rousse est une de celles qui l’a prévenue quand elle se trouvait dans la spirale de la mort, mais tout le reste est à la fois nouveau et étrangement familier. Avant qu’elle puisse y trouver un sens, une voix légèrement amusée, et mâle, perce la brume qui l’entoure. « Désolée de vous réveiller. Vous avez l’air de bien vous entendre, tous les trois. »

 

 

 

Tacoma est de retour avec un sac pour l’IV et une seringue hypodermique remplie d’un liquide laiteux. Kirsten sent ses joues s’empourprer, quand elle se souvient s’être réveillée par deux fois avec le cœur battant et les cuisses moites. Un bref inventaire lui assure qu’elle s’est éveillée à temps pour éviter plus d’embarras. Le louveteau est toujours serré contre elle et ronfle légèrement, son souffle laissant passer une odeur de lait.

 

 

 

« Je crois que je me suis assoupie. Désolée. »

 

 

 

« Vous aviez besoin d’une sieste. Venez, on va rendre ce p’tit bonhomme à sa maman. Il lui changera les idées pendant que je m’occuperai d’elle. » Tacoma s’agenouille et ouvre la porte de la cage, réveillant la louve. Il sourit. « Allez-y. »

 

 

 

Kirsten se redresse sur ses genoux, tenant précautionneusement son léger fardeau, puis se penche et le dépose doucement sur la couverture près de sa mère. Son museau effleure la main de Kirsten, la renifle avant de se tourner vers son bébé pour le lécher. Kirsten ne peut empêcher son geste. Elle tend la main et caresse la tête superbe de la louve, sentant la rugosité de la fourrure et la texture de sa peau, aussi mince que du papier. « Elle va aller bien ? » C’est tout ce qu’elle peut faire pour empêcher sa voix de trembler.

 

 

 

« Elle va guérir. Elle réagit bien aux médicaments. L’été venu, nous pourrons sûrement la relâcher. »

 

 

 

Kirtsen réalise soudain qu’elle sait très peu de choses sur le frère de Dakota. « Vous êtes aussi vétérinaire ? »

 

 

 

Il rit en se redressant et commence à accrocher le sac de l’IV au tube, contrôlant les attaches. « Je suis ingénieur, en tout cas de formation, même si je n’ai jamais pratiqué. C’est utile de temps en temps – nous pourrons ramener quelques-uns de ces générateurs éoliens pour la Base la semaine prochaine. Ils ne nous nourriront pas, mais au moins, nous aurons de la lumière et des réfrigérateurs. Ainsi que de la lessive propre. » rajoute-t-il, après réflexion. « Manny est encore plus fatigué que moi de laver ses chaussettes dans le lavabo de la salle d’eaux. »

 

 

 

« Ce sera suffisant pour que l’on vous voue une gratitude éternelle, croyez-moi. » Puis elle revient à sa première question. « Je pensais que… » Elle fait un geste qui englobe la salle de la clinique, les deux loups, son aisance avec tout ça.

 

 

 

« Je sais. Beaucoup de gens pensent comme vous. C’est juste quelque chose qui va avec grandir dans une grande famille dans un ranch. » Tacoma décapsule la seringue avec ses dents et commence à injecter le médicament dans l’IV. « De la bonne vieille pénicilline. Ça lui fera du bien. Vous êtes enfant unique, Kirsten ? »

 

 

 

Elle est prise au dépourvu. « Cela se voit tant que ça ? »

 

 

 

« Pas vraiment. C’est juste que quand vous êtes dix en famille, comme nous, vous savez changer une couche avant même de retirer les petites roues sur votre vélo. Et c’est pareil avec les chats, les chiens, les chevaux et les vaches. On avait tout appris sur les coliques et les naissances prématurées avant même de savoir comment le poulain s’était retrouvé dans le ventre de sa mère. »

 

 

 

« Aussi jeune que ça ? » Elle lui sourit.

 

 

 

« Oh, même encore plus jeune que vous pourriez l’imaginer. » Il lui retourne son sourire, d’une manière si identique à sa sœur que le cœur de Kirsten fait un bond dans sa poitrine. « Il y a du café, si vous en voulez et… »

 

 

 

« Sergent ! Sergent Rivers ! »

 

 

 

Des cris et un bruit de pas dans le corridor l’interrompent. Shannon surgit dans la pièce. « Sergent ! »

 

 

 

« Désinfection ! » lui lance-t-il, sa fonction de Sergent remplaçant soudain le charmant fermier vétérinaire.

 

 

 

Shannon s’exécute devant la bassine avec la rapidité d’une danseuse de bambou philippine. « Sergent, c’est votre cousin, le Lieutenant. Il ... »

 

 

 

Mais Tacoma est déjà parti, Kirsten sur ses talons.

 

 

 

***********

 

 

 

 

 

 

 

L’obscurité est en train de tomber lorsque Koda abaisse les jumelles, contente de ce qu’elle vient d’observer. La maternité est un petit bâtiment bordé de haies qui ne sont maintenant plus entretenues. Il présente deux entrées. La plus proche, prévue pour les livraisons, est protégée par plusieurs longueurs de chaînes et trois imposants cadenas. L’entrée principale se trouve au bout d’un long sentier sinueux et est gardée par un androïde tenant une arme semi-automatique. Elle songe un instant à utiliser le dispositif de Kirsten, puis écarte cette idée, ne sachant pas combien il lui faudra de temps pour rassembler les prisonnières et ne voulant pas que les droïdes « se réveillent » en plein milieu de leur évacuation pour mitrailler toute la place.

 

 

 

Le mini-ordinateur est un poids réconfortant contre sa poitrine et elle sourit en pensant à Kirsten et à leur au revoir. La sensation de leur baiser est toujours là, envoyant de minuscules étincelles le long de ses terminaisons nerveuses, telle une allumette de Bengale entre les mains d’un enfant le jour du 4 juillet.

 

Après des heures de réflexion sur ce qui s’est passé, durant son trajet jusqu’à cette maternité, elle n’est toujours pas sûre de ce qui l’a poussé à agir de cette manière avec Kirsten – une femme dont les murs émotionnels sont si épais qu’ils font paraître la ligne Maginot minuscule. Elle réalise que si elle s’était arrêtée pour y penser à ce moment-là, il est probable que rien ne se serait produit. Non pas parce qu’elle n’est pas attirée par elle. Elle l’est, c’est quelque chose qu’elle a admis depuis longtemps. Peut-être parce que tout au sujet de Kirsten King déclenche une alarme lumineuse en lettres géantes disant « Entrée interdite » et Koda a été conditionnée depuis son plus jeune âge à respecter ce genre d’avertissement.

 

 

 

Jusqu’à cet instant où elle n’a pas pu stopper les actions instinctives de son corps, de la même façon qu’elle ne pourrait faire cesser les battements de son cœur.

 

 

 

Avec un léger soupir, elle relègue ses pensées dans un coin de son esprit où elles devront rester jusqu’à ce qu’elle ait terminé ce qui l’amène ici.

 

 

 

Alors qu’elle observe le bâtiment, un homme plutôt grand, aux cheveux épais, arborant une moustache touffue, en sort. Il parle avec l’androïde qui garde l’entrée. Soudain, tous les deux lèvent la tête et brandissent leur arme en voyant surgir du bois tout proche un groupe de daims paniqués.

 

 

 

C’est l’effet de surprise dont avait besoin Dakota. Elle quitte son abri et s’élance vers le mur est du bâtiment. Elle se presse contre sa surface, sentant le froid des briques transpercer sa veste et son pull. Sur sa droite se trouve une fenêtre légèrement entrouverte. Elle y jette un œil précautionneux et constate que la pièce est vide et sombre.

 

 

 

Elle ouvre la fenêtre juste assez pour pouvoir se glisser à l’intérieur et avec un léger grognement, se hisse sur le rebord et pénètre dans la pièce obscure, se figeant à l’instant où son pied touche l’épais tapis qui en recouvre le sol. Un moment plus tard, elle se remet en mouvement, aussi silencieuse qu’une ombre. Elle s’arrête à nouveau près de la porte avant de pénétrer dans le couloir vide qui se trouve de l’autre côté.

 

 

 

Le plan qu’elle a trouvé sur l’ordinateur bien en tête, elle se glisse le long du mur du couloir jusqu’à la prochaine porte. Elle y entend des sons reconnaissables, un stylo glissant sur une feuille de papier, le doux ronronnement d’un monitoring ainsi que des respirations lentes de personnes certainement endormies. Elle se déplace en une fraction de seconde et revient se plaquer contre le mur, considérant ce qu’elle vient de voir.

 

 

 

Quatre lits sur la gauche, dont seulement deux sont occupés. Sur la droite, un homme, dont la blouse blanche laisse entrevoir une gorge sans collier, révélant son statut humain. Il est penché sur un bureau et inscrit quelque chose sur un graphique. Quelques mèches blondes sont emmêlées sur son crâne dégarni. Son visage est meurtri et considérablement enflé.

 

 

 

Elle retient sa respiration, se glisse silencieusement derrière le médecin, et plaque une main sur sa bouche. « Si vous voulez vivre, pas un cri. Compris ? » murmure-t-elle a son oreille.

 

 

 

L’homme hoche la tête avec empressement.

 

 

 

 

« Bien. Je vais vous poser quelques questions. Quand je retirerai ma main, vous y répondrez à voix basse. C’est clair ? »

 

 

 

Un autre hochement de tête.

 

 

 

« Combien de femme se trouvent ici ? »

 

 

 

« Douze. » murmure-t-il entre ses lèvres enflées et craquelées.

 

 

 

« Y compris ces deux-là ? »

 

 

 

« Quatorze. »

 

 

 

« Combien d’androïdes ? »

 

 

 

Une longue pause. Elle peut sentir la surprise et la confusion qui le traversent.

 

 

 

« Combien ? »

 

 

 

« D… Deux. »

 

 

 

« Avec celui qui garde l’entrée ? »

 

 

 

« Oui. »

 

 

 

« Et combien d’hommes, vous y compris ? »

 

 

 

« Juste un. »

 

 

 

« C’est lui qui vous a fait ça ? » demande-t-elle en passant un doigt sur sa mâchoire enflée.

 

 

 

Il hésite puis acquiesce, honteux.

 

 

 

Koda grogne puis hoche la tête, satisfaite. « Ok, à part ces deux femmes, est-ce que les autres peuvent se déplacer ? »

 

 

 

« Oui. »

 

 

 

« Et elles ? Elles le pourraient en cas d’urgence ? »

 

 

 

« Ce ne serait pas recommandé. »

 

 

 

« Même pas pour qu’elles soient libres ? »

 

 

 

Une autre pause. Elle sent sa confusion se transformer en espoir. « Je pourrais faire en sorte qu’elles soient au mieux. »

 

 

 

« Dans combien de temps ? »

 

 

 

« V…Vingt minutes ? »

 

 

 

« On va dire dix. »

 

 

 

« D’accord. » Une pause. « Qui êtes-vous ? »

 

 

 

« Une amie. »

 

 

 

Et quand il se retourne, elle n’est déjà plus là.

 

 

 

************

 

 

 

Tacoma surgit dans la salle d’attente et stoppe si brutalement que Kirsten manque de s’écraser contre lui. Derrière elle, Shannon trébuche et se redresse en s’accrochant aux épaules de Kirsten. « Désolée. » murmure-t-elle au moment où Tacoma laisse échapper un soupir de soulagement. Par-dessus son épaule, ou plutôt, le long de son torse, Kirsten voit le parking qui s’étend devant la clinique. Un gros pick-up est arrêté devant l’entrée, le sommet de cages à animaux en fer dépassant sous la fenêtre noire et au-dessus des ailes

 

Manny, vêtu en civil, d’un jean et d’une chemise de flanelle, ouvre le hayon arrière, aidé du pilote d’hélicoptère au visage couvert de taches de rousseur qui l’a rejoint pendant leur charge folle sur le pont de la Cheyenne. Son nom est Andrews, si elle se souvient bien. Lui aussi est en civil.

 

 

 

Kirsten ne sait pas de quoi Tacoma a eu peur, mais il est clair que quoi que cela puisse être, cela n’est pas arrivé. Il ouvre la porte avec presque de la nonchalance. « Yo, Cousin. Quoi de neuf ? »

 

 

 

« Viens voir ça. » lui répond Manny. « On va avoir besoin des rayons X. »

 

 

 

Il ne s’est pas adressé à Kirsten mais puisque elle est en ce moment Présidente des USA par intérim, elle considère qu’elle peut s’inclure d’elle-même dans l’invitation d’un Lieutenant de l’Air Force. Quand elle voit ce qui se trouve à l’arrière du pick up, elle se dit qu’elle n’aurait peut-être pas dû. « Oh, mon Dieu. » Les mots s’étranglent dans sa gorge.

 

 

 

Une femelle lynx est enfermée dans une imposante cage. Elle semble plutôt bien nourrie grâce à ce qu’elle a chassé durant l’hiver et très probablement aux poules et au bétail abandonné dans les fermes désertées. Mais toute sa beauté s’en est allée. Ses yeux ressemblent à des flaques obscures et sa langue pend de côté. Seul le soulèvement de ses côtes montre qu’elle est en vie. Sa patte arrière droite présente une profonde entaille découvrant l’os et une partie des tendons. « Que lui est-il arrivé ? » Elle a de la peine à parler. « Est-ce que c’était … »

 

 

 

« Un putain de piège. » Manny termine sa question, sa voix empreinte de rage à peine contrôlée. « Ce n’est pas aussi mauvais que ça en a l’air, mais il vaut mieux rapidement nettoyer tout ça et lui donner de l’atropine. »

 

 

 

Tacoma inspecte la plaie avec précaution, déplaçant la patte et la palpant au-dessus de la blessure. « Je crois qu’elle a eu de la chance, mais il faudra vérifier ça sur les radios. Shannon, préparez l’appareil, vous voulez bien ? » demande-t-il à la jeune femme sans se retourner. « D’autres blessures ? »

 

 

 

Manny hoche la tête en dénégation. Avec sa bonne main, il tire une autre cage vers lui. « Celui-ci n’est pas en si mauvais état, mais c’est plutôt embarrassant pour lui. »

 

 

 

Au premier regard, Kirsten pense que la cage contient un jeune loup, puis elle se dit que c’est sans doute le plus gros renard qu’elle a jamais vu. Lui aussi semble drogué, même si ses yeux ne sont pas aussi dilatés. Même dans cet état, ils reflètent une certaine intelligence et quelque chose qui ressemble à l’espièglerie de Wika Tegalega. « Un coyote. » dit Andrews. « Il s’est débrouillé pour ne pas que sa patte soit coincée dans la trappe, mais juste sa queue. »

 

 

 

« Mais il y est resté plus longtemps que Igmu. C’est infecté. » ajoute Manny.

 

 

 

Le nez de Tacoma se fronce. L’odeur est prononcée et arrive jusqu’à Kirsten. « Ce n’est pas bon. » dit-il. « Désolé, mon gars, tu risques d’en perdre un morceau. On fera du mieux qu’on peut. » Puis à Manny. « Juste ces deux-là ? »

 

 

 

« Il y avait aussi un blaireau. » répond Andrews. « Mais on ne pouvait plus rien pour lui. »

 

 

 

Tacoma jure entre ses dents. « Aucun signe de celui qui… » Il s’arrête soudainement, ses yeux s’arrêtant sur un grand paquet posé dans le coin du pick up avant de revenir vers Manny. Quelque chose que Kirsten ne comprend pas passe entre eux, aussi clairement que s’ils l’avaient dit à haute voix. Le visage d’Andrews reste délibérément inexpressif.

 

 

 

Le paquet est à peu près de la taille d’un ours, se dit Kirsten. Tellement mutilé, peut-être, que les hommes ne veulent pas troubler sa sensibilité de délicate jeune femme ? Mais cela n’a pas de sens ; deux d’entre eux ont grandi parmi un peuple qui honore les femmes guerrières, et tous les trois se trouvaient sur les lieux de la bataille de la Cheyenne, emmenés à la victoire par une femme. Rien ne devrait plus offenser sa sensibilité que ce qu’a été la dévastation de cette bataille ou ce à quoi elle a fait face durant son périple jusqu’à Minot. Ils devraient le savoir.

 

 

 

Le paquet fait à peu près la taille d’un homme.

 

 

 

Un homme mort.

 

 

 

On ne peut plus rien faire s’il est mort.

 

« Comment puis-je vous aider ?

 

 

 

 

Tacoma a ouvert la cage du lynx et l’a soulevé doucement dans ses bras. Supportant son dos et sa tête pour que l’animal puisse respirer plus facilement, il le transporte dans la clinique, Kirsten tenant la porte ouverte pour qu’il puisse passer. « Merci. Vous pouvez m’aider à préparer la salle d’opération et ce dont j’aurai besoin. »

 

 

 

Elle garde la porte ouverte pour que Manny et Andrews puissent faire entrer la seconde cage dans la salle d’attente puis directement dans la salle d’opération. Tacoma suit Shannon et emmène le lynx dans la salle de radio. Il en ressort un moment plus tard et se dirige immédiatement vers le lavabo de la petite salle d’opération. Il roule ses manches et frotte vigoureusement ses bras jusqu’aux épaules. « On va examiner Tshunkmanitu avant que les effets des drogues aient disparu. S’il a besoin d’être opéré, nous pourrons au moins lui donner des antibiotiques en attendant et arrêter l’infection. »

 

 

 

Dix minutes plus tard, la puissante lampe qui éclaire la plaie maintenant nettoyée montre très clairement ce qui doit être fait. La moitié postérieure de la queue ne tient plus que par un fragment d’os et quelques lambeaux de muscles et de peau. Tacoma a ôté tous les tissus morts et nettoyé la plaie avec de l’eau stérile. « Il aurait réussi à se libérer tout seul tôt ou tard. » observe-t-il en retirant ses gants pour les jeter dans la poubelle en même temps que les serviettes pleines de pus. « Il va perdre la moitié de sa queue. On va lui donner de l’atropine. »

 

 

 

Tacoma emplit une paire de seringues avec le contenu des fioles provenant du réfrigérateur. La première renferme du Clavulin (NDLT : antibiotique prescrit dans le traitement de certaines infections

bactériennes.), l’autre de l’atropine qui va endormir à nouveau le coyote. « Manny, toi et Kirsten, occupez-vous du pansement. Je vais aller jeter un coup d’œil aux radios du lynx. »

 

 

 

Avec efficacité, à peine gêné par son bras immobilisé, Manny recouvre la plaie de serviettes. Puis il y pose une longueur de Kerlix (NDLT : gaze) qu’il fixe avec une bande élastique bleue. « Un vrai coyote. » observe Manny. « Dans toutes les bonnes histoires, les coyotes se retrouvent avec leur queue gelée dans un trou. »

 

 

 

Kirsten lui retourne son sourire alors qu’il nettoie la table d’opération. « Est-ce que Tacoma et vous avez travaillé avec Dakota ? »

 

 

 

Manny hoche la tête. « Oui, mais moi j’ai été payé. Le pauvre Tacoma, par contre, était recruté quand elle avait besoin de quelqu’un à portée de main. » Le coyote relève soudain la tête, ses yeux brillants tentant de les fixer. « Hé, le voilà qui revient à lui. Vous pouvez le soulever ? »

 

 

 

Kirsten glisse ses bras sous l’animal, qui n’est guère plus lourd qu’un chien de taille moyenne. Manny lui tient la porte de la salle d’isolement et elle se dirige rapidement vers l’une des cages située non loin de celle où se trouvent la louve et son petit. Cette dernière relève la tête à leur passage, son museau flairant la nouvelle odeur canine et mâle. « De la compagnie. » lui annonce Kirsten en refermant le loquet de la cage.

 

 

 

A leur retour, Tacoma est en train de s’occuper de la patte du lynx. Cette plaie est plus récente et n’a pas eu le temps de s’infecter. Une pile de serviettes gorgées de sang a été jetée dans une boîte plastique au bout de la table, derrière la bouteille d’eau stérile. « Elle a eu de la chance et nous aussi. » dit-il. « L’os n’est pas brisé, il n’y aura même pas besoin d’attelle. »

 

 

 

Kirsten observe ses mouvements précis pendant qu’il nettoie la blessure. Quand il se saisit de la bouteille, le dos de sa main passe doucement sur le flanc de l’animal et s’attarde un moment sur sa tête. Kirsten pense qu’il semble avoir avec les félins le même genre de lien que sa sœur a avec les loups. Quand il a terminé, il bande la plaie, administre les antibiotiques et l’atropine et l’emmène plus loin en lui murmurant doucement des paroles en Lakota.

 

 

 

Une heure plus tard, la clinique est prête pour la nuit. Tous les patients sont nourris, les cages nettoyées, les médicaments administrés et les pansements changés. Shannon, tellement fatiguée qu’elle tenait à peine debout, est rentrée chez elle. Rendu à sa liberté, Asimov est assis possessivement aux pieds de Kirsten dans la salle d’attente. Manny fouille dans ses poches à la recherche des clefs du pick up et secoue Andrews qui somnole sur un banc. « Hé mon frère ! Il est temps d’aller prendre un bon bol de soupe au poulet. » Puis à Kirsten : « Vous voulez qu’on vous dépose chez la Colonel ? »

 

 

 

« Merci. » répond-elle. Puis d’un ton égal : « Dans un moment. D’abord je veux savoir qui est enveloppé dans cette couverture à l’arrière. J’aime savoir avec qui je voyage. »

 

 

 

Elle suit à nouveau les regards échangés. D’Andrews à Manny, puis à Tacoma.

 

 

 

« J’aimerais une réponse, s’il vous plaît. » reprend Kirsten.

 

 

 

Manny s’assied avec un soupir, repliant son corps massif. « C’est le braconnier. Il venait contrôler ses pièges. »

 

 

 

« Il a tiré sur Manny. » intervient Andrews. « C’était de la légitime défense. »

 

 

 

Kirsten se tourne vers Tacoma. « Vous étiez au courant ? »

 

 

 

Tacoma passe une main dans ses cheveux puis sur son visage. « J’avais peur que quelque chose de ce genre puisse arriver. »

 

 

 

« Vous avez cru que quelque chose était arrivé à Manny quand Shannon est venue nous chercher en salle d’isolement, c’est ça ? »

 

 

 

 

Tacoma opine. « Il ne peut pas porter une arme avec son bras immobilisé. Vous savez, un braconnier est par définition un criminel. Ce ne sont pas des gens doux et agréables. »

 

 

 

 

« Je n’ai aucun problème pour appuyer sur une gâchette, merci beaucoup. » Manny tapote le renflement à sa ceinture et Kirsten réalise tardivement qu’il s’agit d’un pistolet. »

 

 

 

 

« Montrez-le moi. »

 

 

 

Le visage du cadavre, quand Tacoma le découvre, lui est familier, même dans la faible lumière. Mis à part le trou au milieu de son front, Bill Dietrich ressemble trait pour trait à l’homme qu’il était la nuit où il a tenté de pénétrer dans la base. L’espace d’un instant, Kirsten regrette de ne pas avoir tiré sur lui à ce moment-là. « Bien. » dit-elle. « Emmenez-le à la morgue. Quelqu’un pourra informer sa famille, s’il en a une, demain matin. Il faudra mener une enquête. J’en informerai la Colonel ce soir. » Elle débite ses ordres comme si elle avait fait cela toute sa vie.

 

 

 

« Bien, M’dame. » répond Manny. Son regard se fait légèrement suspicieux. « Autre chose ? »

 

 

 

« Oui. » Kirsten ouvre la porte passager et Asi se hisse à l’intérieur. « Ramenez-moi… » Elle hésite un instant. « Ramenez-moi à la maison. »

 

 

 

 

*******

 

 

 

Koda se glisse dans la pièce vide et sombre, puis s’arrête un instant pour considérer ses options. Elle sait qu’après le couloir et la pièce de soins « spéciaux » qu’elle vient de quitter, se trouvent dix salles d’accouchement, cinq de chaque côté. Le deuxième vestibule se termine par une paire de jacuzzis utilisés pour la relaxation et deux grandes baignoires pour les naissances dans l’eau. Et plus loin encore une grande cuisine. Chaque aile est reliée à une réception et une salle d’attente munie de confortables fauteuils et d’une télévision

 

 

 

La cuisine d’abord, je pense.

 

 

 

Un bruit l’arrête. Elle écoute attentivement et capte le son de pas lourds, à peine audible sur l’épais tapis du couloir. Son nez se fronce en sentant une forte odeur de sueur à peine masquée par de l’eau de Cologne masculine. Elle soulève sa veste et saisit le pistolet automatique accroché au holster sous son épaule et le tient plaqué contre sa paume. Quand les pas se rapprochent, elle découvre ses dents qui brillent un instant dans l’obscurité.

 

 

 

 

Elle attend que l’homme soit passé devant elle. C’est le type aux cheveux roux qui est sorti parler à l’androïde. Dès qu’il est passé devant elle, elle lui emboîte le pas, brandit son pistolet et abat la crosse de l’arme contre l’arrière de son crâne. Il tombe comme une pierre. Elle le saisit sous les aisselles et le tire à l’intérieur de la pièce obscure.

 

 

 

Elle le place à plat ventre et tourne sa tête sur le côté puis elle sort un rouleau de ruban adhésif industriel, et en colle un morceau sur sa bouche.

 

 

 

Se redressant sur ses pieds avec agilité, elle replace l’arme dans son étui, en ayant conscience qu’elle lui sera utile plus tard. Puis elle franchit la porte et s’engage dans le couloir, observant les deux côtés bien éclairés.

 

 

 

Il est vide. Sortant le mini ordinateur de sa poche, elle s’avance, tourne sur la gauche et se dirige en longues enjambées vers la réception. L’endroit est calme et vide. Sa décoration joyeuse ne réconforte personne en ce moment.

 

 

 

Elle stoppe devant une table basse, recouverte de vieux magasines traitant du métier de parents et soulève le couvercle du mini ordinateur. Elle croise mentalement les doigts et presse le minuscule bouton qui allume l’appareil, puis attend – attend quelque chose mais elle ne sait pas exactement quoi.

 

 

 

Pas de lumière clignotante. Aucun son ne sort des hauts parleurs microscopiques : ni sirène hurlante, ni vrombissement, ni musique martiale.

 

 

 

Rien.

 

 

 

Elle attend encore un moment, réprimant la tentation de secouer l’objet pour qu’il marche. Au lieu de cela, elle laisse échapper un petit soupir. »Je suppose que je vais devoir utiliser la manière forte. » murmure-t-elle, sa main se posant sur son arme – une arme qui sera pratiquement inutile contre les droïdes. « Bon, c’est le moment de vérité. »

 

 

 

Elle remonte le couloir, le pistolet brandi, ne ralentissant que lorsqu’elle aperçoit quelque chose de vraiment étrange. En se rapprochant lentement, elle reconnaît une main, dont les doigts sont légèrement pliés, comme si elle voulait atteindre quelque chose, émergeant d’une des portes. A son approche, la main ne bouge pas, et incapable de réfréner sa curiosité plus longtemps, elle franchit la porte et se retrouve face au regard vide d’un androïde figé sur place.

 

 

 

Un sourire éclaire lentement son visage. D’un long doigt, elle appuie doucement sur la poitrine de l’androïde. Il se balance sur place comme un objet inanimé avant de s’immobiliser. « Ohhhh, Kirsten. » souffle-t-elle en souriant. « Très joli coup. Vraiment très joli. »

 

 

 

Son sourire s’efface quand elle entend un hoquet et elle se retourne, brandissant instinctivement son arme. Deux femmes parvenant au terme de leur grossesse hurlent et se couvrent le visage avec leurs mains.

 

 

 

Koda rengaine son arme et leur présente ses mains vides. « N’ayez pas peur. Je viens vous sortir de cet endroit. »

 

 

 

La plus grande des deux femmes retire lentement ses mains de son visage et observe Dakota. « Vraiment ? » Sa voix est aigue et pleine de doute.

 

 

 

« J’en suis sûre. » répond lentement Koda en écartant délibérément le col de sa veste pour dégager sa gorge. « Je suis une amie. »

 

 

 

Plus ou moins rassurée par l’absence d’un collier de droïde, les deux femmes se redressent lentement. La plus grande fait un pas en avant puis se recule en voyant l’androïde, lançant un regard soupçonneux à Koda.

 

 

 

« C’est bon. » reprend Koda. « Il est temporairement hors d’usage. »

 

 

 

Tels deux animaux furtifs, les femmes s’éloignent hors de protée du droïde. Elles le fixent avec des yeux écarquillés puis se retournent vers Dakota. « C’est vous qui avez fait ça ? »

 

 

 

« J’ai un peu aidé. » répond-elle avec chaleur.

 

 

 

« Bon sang. » souffle la femme plus petite, à peine plus âgée qu’une enfant. Ses cheveux sont teints et son visage présente de multiples piercings.

 

 

 

« Il faut m’aider à trouver les autres. » reprend Koda. « Nous n’avons pas beaucoup de temps. »

 

 

 

« Que… » La plus jeune reste interloquée. « Oh, ouais. Elles sont dans la cuisine. On est venues ici parce qu’on avait entendu un bruit. »

 

 

 

« Ok. Allons-y. Je ne sais pas combien de temps il va rester comme ça. »

 

 

 

*******

 

 

 

Trois minutes plus tard, Koda pousse les femmes, toutes très enceintes, devant elle dans le couloir vers la réception. Ramassant le mini ordinateur, elle le glisse dans sa poche avant d’englober tout le groupe d’un regard intense. « Ok, tout le monde reste ici. Je reviens dans une minute, d’accord ? »

 

 

 

Les femmes silencieuses la regardent. Quelques-unes hochent la tête. Les autres se sont figées, partagées entre les deux extrêmes que sont la peur et l’espoir.

 

 

 

« Je n’en ai pas pour longtemps. »

 

 

 

Dakota reprend le couloir jusqu’à la salle de soins. Le médecin apparaît dans l’ouverture, les deux femmes encore groggy à ses côtés. « Dieu merci. » dit-il en la voyant revenir. « Il va falloir m’aider avec elle. Elle a commencé ses contractions dès que j’ai retiré la perfusion. »

 

 

 

« Elle peut perdre le bébé ? »

 

 

 

« Si on ne peut pas la laisser sous médicament, oui. »

 

 

 

« D’accord. La machine fonctionne sous batteries ? »

 

 

 

« Oui.»

 

 

 

S’écartant du petit groupe, Koda va décrocher la poche de médicament de sa perche et va rebrancher le tube à l’IV toujours en place sur le bras de la femme. « Quel débit ? »

 

 

 

« Vous êtes infirmière ? » demande le médecin, surpris.

 

 

 

« Vétérinaire. Quel débit ? »

 

 

 

« Euh… cinquante cc par heure. »

 

 

 

« Bien. » Le médicament se remet à couler et un moment plus tard, la femme se redresse avec soulagement. « Dieu vous bénisse. » murmure-t-elle, mais un étourdissement la plie à nouveau.

 

 

 

« Tenez ça. » ordonne Koda en jetant la poche au médecin surpris. Puis elle stabilise la femme de sa main libre, passe son autre bras sous ses genoux avant de la soulever dans ses bras. « Allons-y. »

 

 

 

« Mais… »

 

 

 

« Maintenant. »

 

 

 

Le médecin s’empresse de suivre Dakota, son bras soutenant l’autre femme et la poche serrée contre son corps, le tube s’étirant entre eux.

 

 

 

Ils rejoignent rapidement la réception et le petit groupe de femmes exactement à l’endroit où Koda les a laissées. Avec un signe de tête, elle les emmène vers la sortie. A travers la vitre, elle peut voir le second androïde immobile sur le porche. Elle pousse la porte et comme ce mouvement n’entraîne aucune réaction du droïde, elle pousse un deuxième soupir de soulagement et passe la porte.

 

 

 

Par-dessus son épaule, elle s’adresse à la jeune femme à la chevelure punk. « Vous. Attrapez son revolver. Il ne pourra pas nous faire de mal sans son arme. Même quand nous serons assez loin. »

 

 

 

« Excellent ! » La femme s’exécute, et pour faire bonne mesure, pousse l’androïde avec force, le faisant dégringoler du porche dans la neige où il s’effondre, toujours sans aucun mouvement. « Prends ça, espèce de saloperie de fer blanc ! Ouais ! »

 

 

 

 

« Ok, allons-y ! Marchez aussi vite que vous le pourrez. Notre moyen de transport se trouve juste derrière la ligne des arbres. En route ! »

 

 

 

Un moment plus tard, les femmes aperçoivent le camion et se mettent à courir, partagées entre l’excitation et la joie. Koda jette les clefs à une des femmes et lui demande d’ouvrir la porte arrière. Une fois que c’est fait, les femmes pénètrent dans le véhicule et vont prendre place sur les banquettes. Koda fait signe au médecin d’entrer puis dépose son fardeau sur les sièges.

 

 

 

Elle regarde ensuite les visages radieux des femmes. « Bien, on va s’en aller. Ce n’est certainement pas le camion le plus confortable que l’on puisse trouver mais je vous promets de rouler aussi délicatement que possible, ok ? »

 

 

 

Les femmes acquiescent. Depuis l’arrière, une voix demande : « Qui êtes-vous ? »

 

 

 

Elle sourit. « Une amie. Et maintenant, accrochez-vous. On y va. »

 

 

 

Elle claque la porte et la verrouille, puis se dirige vers le siège du conducteur. Au moment où elle se glisse à l’intérieur, elle entend le long et lugubre hurlement d’un loup. Des larmes pointent immédiatement au coin de ses yeux et elle les essuie d’une main irritée.

 

 

 

« Tu me manques, mon ami. » murmure-t-elle dans l’air froid.

 

 

 

Le hurlement la suit, emplissant ses oreilles et son âme alors qu’elle grimpe dans le camion et s’éloigne.

 

 

Table des matières

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