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LA FACE AVEUGLE DE L AMOUR22

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LA FACE AVEUGLE DE L'AMOUR

 

 

 

par Dreams

 

 

Traduction : Emilie (happymeal@hotmail.fr)

 

 

Table des matières

 

 


 

 

48

 

« Kris, allez! » appela Leigh, frappant la porte entre chaque coup. « Elle sera là d’une seconde à l’autre et je ne suis même pas douchée. »

 

Kris ouvrit la porte à l’instant même où Leigh donnait un nouveau coup sur ce qui était sensé être la porte. « Owwww! Bon sang! » s’écria Kris, couvrant son nez lorsqu’elle ressentit la douleur.

 

« Ça t’apprendra. Tu m’as laissé de l’eau chaude ? » questionna Leigh en entrant.

 

« À quoi te servirait de l’eau chaude ? » demanda Kris en frottant son appendice douloureux. « Il fait bien 200 degrés là-dedans. »

 

Un bruit de sonnette interrompit soudain le reste de la conversation.

 

« C’est elle. Merde. Dis-lui que je sors dans une seconde, » dit Leigh avant de claquer la porte.

 

Kris serra la serviette autour de son corps nu et soupira. Elle marcha jusqu’à l’interphone. « Allô ? »

 

« C’est Julianne Franqui, » fut la réponse.

 

« Montez, » répondit Kris. Elle observa l’appartement un long moment, s’assurant que l’endroit était présentable. Leigh avait passé toute la matinée à tout nettoyer. On ne voyait pas de grande différence, pourtant. Comparé à l’appartement de Julianne, celui de Kris était un vrai dépotoir.

 

Le bruit à la porte interrompit son inspection. Elle n’eut pas le temps de découvrir ce qui la gênait exactement dans la comparaison entre l’appartement de Julianne et le sien. Ce n’était pas de la honte ou de la jalousie. Alors c’était peut-être les deux en même temps.

 

« Salut, » dit-elle en ouvrant la porte à l’actrice. « Entrez. » Elle se décala sur le côté pour laisser entrer Julianne, et s’efforça de garder la serviette fermée. La dernière chose dont elle avait besoin était de se donner en spectacle devant l’actrice. « Je sors juste de la douche, » expliqua-t-elle. « Leigh ne va pas tarder à sortir. »

 

Julianne sourit légèrement mais ne croisa pas son regard. En fait, elle regardait tout sauf Kris. Julianne réalisa peut-être ce qu’elle faisait, car elle finit par se forcer à croiser le regard de Kris. « Merci, » dit-elle. « Je suis en avance ? »

 

Kris secoua la tête et ferma la porte. « Non, Leigh est juste… en retard, » répondit-elle, extrêmement consciente de son apparence. « Ça vous embête si je m’habille très rapidement ? »

 

« Pas du tout. »

 

« Faites comme chez vous, » proposa Kris avant de s’enfoncer dans sa chambre. Une fois la porte fermée, elle se rua vers l’armoire pour choisir une tenue. Anthony arriverait bientôt et elle voulait être sûre d’être décente. Seulement, à chaque fois qu’elle choisissait quelque chose, elle se surprenait à se demander ce qu’en penserait Julianne. Pour finir, elle décida de ne pas faire attention à ce que pensaient les autres et choisit un jeans et un t-shirt.

 

Satisfaite de son reflet dans le miroir, elle retourna dans le salon, où elle trouva Julianne assise patiemment sur le canapé. « Leigh n’est pas sortie ? » demanda-t-elle en s’asseyant près de l’actrice.

 

« Elle est sortie, » répondit Julianne. « Puis elle est repartie. »

 

Kris sourit. « Ça peut prendre quelques minutes. Elle a quelques difficultés dans le domaine du ‘que-porter‘. »

 

« C’est une maladie courante, » répondit aimablement Julianne. « Alors qu’allez vous faire aujourd’hui ? Traînasser ? »

 

Kris haussa les épaules. « Un petit peu. Anthony va passer. On va probablement sortir. »

 

« Oh. Ça a l’air bien, » répondit Julianne.

 

Kris aperçut l’attitude étrange de l’actrice, assombrissant son expression d’habitude impassible. Ça ne dura qu’une seconde; un clignement d’yeux. Mais cela intrigua Kris.

 

Et Kris se demanda si elle l’avait imaginé.

 

* * *

 

Julianne n’avait pas hâte de voir arriver Anthony. En fait, elle redoutait cet instant. Elle s’était toujours demandé à quoi il ressemblait. Le ton de sa voix. La façon dont il traitait Kris. Maintenant qu’elle était si près de le découvrir, elle ne pensait plus qu’à fuir; s’échapper de la vague de jalousie qui suivrait inévitablement.

 

Pour le moment, Julianne se concentrait sur Kris, et la façon dont ses cheveux mouillés encadraient son visage à la perfection. Et la façon dont ses lèvres formaient les mots qu’elle prononçait; leur son puis leur signification.

 

Et elle essayait de ne pas se focaliser sur le fait que son cœur battait plus rapidement chaque fois qu’elle croisait le regard de Kris. Elle essaya de ne pas penser à Kris ouvrant la porte dans une serviette. Elle y penserait plus tard.

 

« Vous voulez quelque chose à boire ? » demanda Kris. « Je sais que la dernière fois, ça a été un petit challenge, mais je vous assure que j’ai rempli le frigo d’aliments délectables depuis votre dernière visite. »

 

Julianne ne put s’empêcher de sourire. Elle aimait la manière dont Kris prononçait le mot ‘délectable’. Mais elle attribua ce détail au fait qu’elle devenait lentement pathétique. Ou l’était-elle déjà ? Elle décida de ne pas focaliser là-dessus non plus. « Oh vraiment ? »

 

Kris hocha la tête, confiante. « Tentez votre chance. »

 

« J’aimerais un verre de lait de soja, s’il vous plaît. »

 

« Chocolat ou vanille ? »

 

Le sourire de Julianne s’élargit, même si ses yeux se levèrent légèrement au ciel. « Chocolat, » répondit-elle en se demandant si Kris avait vraiment du lait de soja.

 

« Ça vient, » dit Kris en se levant pour chercher la boisson.

 

Julianne observa son hôtesse gracieuse marcher jusqu’à la cuisine et ouvrir le frigo. Elle décida de se retourner avant que Kris ne la surprenne en pleine observation.

 

Un instant plus tard, Kris revint et donna à Julianne une canette de Pepsi. « Lait de soja au chocolat, » dit-elle. « Ce sera tout ? »

 

Julianne regarda la canette de soda dans sa main et sourit. « Et dire que je pensais que vous bluffiez. »

 

Kris secoua la tête. « Vous ne devriez jamais douter de moi. » Elle sourit.

 

Julianne lui rendit son sourire et se retrouva plongée dans de beaux yeux noisette.

 

« Désolée! » cria Leigh, sortant en trombe de sa chambre comme une folle furieuse. Elle trébucha légèrement et tomba presque en cours de route, mais parvint à retrouver l’équilibre. « Je ne voulais pas vous faire attendre, » ajouta-t-elle, après avoir réussi une arrivée relativement posée.

 

Julianne arracha immédiatement son regard de celui de Kris et leva les yeux vers Leigh. « Pas de problème. »

 

Leigh observa Julianne et Kris à tour de rôle un moment. « J’interromps quelque chose ? » pensa-t-elle à demander en s’asseyant face à elles sur la table basse.

 

« Nan, » répondit immédiatement Kris. Elle regarda sa montre puis revint à Leigh. « Ça vous ennuie si je vous regarde répéter ? »

 

Leigh attendit un hochement de tête de la part de Julianne avant de donner sa réponse. « Bien sûr que non, » dit-elle. « Tu seras notre critique de cinéma personnelle. » Elle se leva en prononçant les derniers mots et tourna son attention vers Julianne. « On commence d’où ? »

 

« La scène qu’on tournera la semaine prochaine serait une bonne idée, » suggéra Julianne. « Vous la connaissez ? »

 

Leigh répondit en tapant sa tempe avec ses doigts. « Tout est là-dedans, » ajouta-t-elle, au cas où le geste n’était pas suffisant.

 

Julianne se sentit soudain mal à l’aise. Elle n’avait jamais vraiment répété avant. Jouer avait toujours été une mission solo pour elle. Même lorsqu’elle jouait avec d’autres acteurs, elle n’avait jamais conscience de leur présence. Mais maintenant, elle ne pensait qu’au fait que Kris allait la regarder.

 

Résignée, Julianne se leva et aida Leigh à déplacer la table pour faire de la place. Ce n’était pas beaucoup, mais c’était toujours mieux que l’espace dont elles disposaient avant.

 

Julianne fouilla sa mémoire pour la première réplique de la scène. Elle ne parvenait pas à se souvenir si c’était l’une des siennes ou l’une de celles de Leigh.

 

Leigh résolut le problème en commençant. « Tu as oublié quelque chose ? »

 

Les répliques revinrent en mémoire à Julianne, légèrement distraite, et elle put continuer sans perdre le rythme. « Qu’est-ce que tu fais assise dans le noir ? »

 

« J’attendais. »

 

« Quoi ? »

 

« Toi. »

 

Julianne fit une pause avant de continuer. « Je ne pensais pas que quelqu’un serait encore debout. »

 

« Tu ne pensais probablement pas à grand-chose. » La voix de Leigh resta calme, bien qu’on sente une pointe d’accusation. « Je… »

 

Un soudain bruit de sonnette interrompit la réplique de Leigh.

 

Julianne tourna son attention vers Kris qui s’était relevée et était presque à l’interphone. Une voix masculine répondit à l’accueil habituel de Kris, « Qui est-ce ? »

 

L’estomac de Julianne se contracta, sachant que le ‘moi’ qui répondit était Anthony. Il apparaîtrait bientôt à la porte. Elle saurait bientôt qui il est. Quelque part entre la conversation à l’interphone et le toc à la porte, Julianne retint sa respiration.

 

« C’est juste son petit ami, » expliqua Leigh une seconde plus tard. « Ça vous embête s’il regarde un moment ? »

 

Julianne secoua la tête, bien qu’elle n’ait pas entendu la question. Elle étudia du regard la façon dont Kris tourna la poignée de la porte. Elle se concentra sur la fente grandissante entre le mur et la porte. Le dos de Kris bloquait le regard de Julianne, jusqu’à l’instant suivant où la porte s’ouvrit complètement et un grand homme se rua sur Kris et la prit dans ses bras.

 

Puis il l’embrassa.

 

Et Julianne détourna immédiatement les yeux.

 

« Tout va bien ? » demanda Leigh en s’approchant de l’actrice, inquiète.

 

Remerciant la distraction, Julianne regard Leigh. « Ça va, » répondit-elle. Quelque chose en elle se durcit, puis devint de glace. Quelque part en elle, quelque chose venait de mourir. « Recommençons depuis votre prochaine réplique. »

 

Leigh hocha la tête et reprit.

 

Julianne était vaguement consciente des mouvements aux bords de son champ de vision. Elle remarqua que Kris et Anthony s’étaient assis sur le canapé pour regarder. Mais elle ne les regarda pas. Elle se concentra sur la voix de Leigh et sur leur échange vide de phrases.

 

Une demi-heure plus tard, Kris et Anthony annoncèrent leur départ. Julianne se força à les regarder. Mais elle n’aperçut qu’un dos et un soudain éclair noisette qui envoya une vague de remords à travers son corps.

 

La porte d’entrée se referma.

 

 

 

« Je n’arrive pas à croire que Julianne Franqui était dans ton appartement, » commenta Anthony lorsqu’ils sortirent du bâtiment.

 

Kris ne parvenait pas à croire qu’elle avait remis en doutes les talents d’actrice de Julianne. Il y avait quelque chose d’extraordinaire dans la manière de jouer de Julianne. Chaque geste, chaque trait était tellement différent de l’actrice – du moins de ce qu’en avait vu Kris – qu’elle ne pouvait qu’être captivée. « Elle est vraiment douée, » se surprit à dire Kris, sans raison particulière, sauf qu’elle le pensait et que c’était vrai.

 

« Et sexy, » ajouta Anthony.

 

Kris sourit, son regard tourné vers les alentours. Le bruit, le trafic, les traces subtiles de beauté qu’il fallait éplucher pour les découvrir vraiment. Elle enregistra le commentaire d’Anthony et s’aperçut qu’elle se fichait qu’il trouve Julianne belle; ce n’était pas un mensonge. « Elle est magnifique, » acquiesça-t-elle.

 

« Toi aussi, » répondit Anthony en lui prenant la main.

 

Kris sourit au commentaire, mais ne dit rien. Elle se fichait qu’il la trouve belle. Pensait-il qu’elle était talentueuse, intelligente, intéressante ? La beauté était une ombre changeante; un fruit de l’imagination. Ça n’avait pas de valeur, c’était éphémère. Elle ne voulait pas qu’on la pense belle… elle voulait qu’on la pense… « Merci, » dit-elle enfin, laissant sa pensée en suspens.

 

« Alors, qu’est-ce que tu veux faire pour ton anniversaire demain ? » demanda Anthony, habitué à briser les moments de calme dans leurs conversations.

 

Le silence n’avait jamais dérangé Kris. Son regard se leva pour croiser celui de son petit ami. Son petit ami. C’était étrange d’appeler Anthony ainsi. Seul Nathan avait porté ce titre. « Je passerai chez mes parents. Puis mon frère et son - » Kris hésita « - ami veulent m’inviter à déjeuner. »

 

« Tu restes avec moi jusqu’au dîner ? »

 

Kris hocha distraitement la tête. « Anthony ?

 

« Hmm ? »

 

Kris ouvrit la bouche pour lui parler, mais elle ne parvint pas à former les mots: Mon frère est gay. Elle redoutait sa réaction. « Je suis allée à un bar lesbien l’autre nuit, » dit-elle à la place.

 

Anthony la regarda, un sourcil levé. « Pourquoi ? »

 

« Les recherches pour le film de Leigh, » répondit-elle.

 

« Oh, c’est vrai. »

 

Kris aperçut la manière dont il leva les yeux au ciel. « Mais ils ne m’ont pas laissée entrer. Je suis restée dehors et Julianne est apparue. »

 

« Quelqu’un t’a draguée ? »

 

Kris ne put que sourire. « J’étais assise à côté de Julianne Franqui. Qui m’aurait draguée ? »

 

« Moi. » répondit facilement Anthony.

 

« Avec elle à côté ? »

 

Anthony hocha la tête, affermissant sa prise sur la main de Kris. « Tu n’as rien à lui envier. »

 

La façon dont il le dit était presque convaincante. Mais ça ne comptait pas. Elle ne se sentait pas en compétition avec l’actrice dans un domaine aussi superficiel. À vrai dire, l’actrice ne lui paraissait pas menaçante et c’était ironique, vu sa présence intimidante. « J’ai promis de sortir avec Leigh demain soir, » dit-elle soudain.

 

« Je peux venir ? Ou c’est une soirée entre filles ? »

 

Kris appréciait les manières faciles d’Anthony. Elle se demandait ce qu’il fallait faire pour énerver Anthony. « Tu peux être l’une des filles. »

 

« Les collants ne me vont pas, » répondit Anthony.

 

Elle chercha une trace d’offense dans sa voix. Et n’en trouva pas. « Je ne sais pas, tu as de belles jambes. »

 

Anthony rit. « De bons gènes et beaucoup de foot. » Il s’arrêta et regarda les alentours. « Où veux-tu aller ? »

 

« Surprends-moi, » dit Kris, aventureuse.

 

« Au musée ? »

 

Kris haussa les épaules mais hocha la tête. « D’accord, » répondit-elle, légèrement déçue. Une sortie au musée n’était pas vraiment une surprise. Puis elle décida que ça n’importait pas. Comment être aventureuse dans un lieu où elle vivait depuis toujours ?

 

* * *

 

Julianne parcourut la chambre de Leigh du regard, en se demandant pourquoi elle avait accepté de rester plus longtemps. Se demandant ce qu’elle attendait, et connaissant trop bien la réponse.

 

« C’est dans ces moments-là que j’aimerais avoir tous les épisodes de L’Ange Gardien et des posters de toi partout sur les murs, » plaisanta Leigh, appuyée contre son petit bureau.

 

Julianne était heureuse de pouvoir observer autre chose que des images d’elle. Les murs étaient peints d’un bleu presque électrique. La couleur collait parfaitement avec la personnalité de Leigh, admit Julianne. C’était une petite pièce et Julianne se sentit honteuse que sa première réaction avait été un flashback du placard dans l’entrée, chez elle.

 

Secouant la tête, Julianne observa les décorations. Elle fut légèrement surprise de voir quelques peintures encadrées de Kris sur les murs. L’une d’entre elles ne ressemblait pas aux travaux de Kris – principalement parce qu’elle était particulièrement horrible – mais était encadrée de la même manière.

 

« Celle-là est de moi, » expliqua Leigh en suivant le regard de Julianne. « Ça me rappelle constamment de ne pas m’éloigner du métier d’actrice. Je ne suis apparemment pas née avec beaucoup de talents. »

 

Julianne sourit. « Et les autres ? »

 

« Tu parles des images qui ne sont pas moches ? » devina Leigh. « Kris, » répondit-elle simplement. « J’aime collectionner ses œuvres pour pouvoir dire, quand elle sera célèbre, que j’ai été fan depuis le tout début. Et puis elles sont belles, tu sais. »

 

« On dirait que cet appartement regorge d’artistes. »

 

« Merci, » répondit Leigh, à la fois ravie et embarrassée. « Je ne sais toujours pas quoi lui offrir pour son anniversaire. »

 

« Quand est-ce ? » demanda Julianne, jouant le jeu. Le fait qu’elle non plus n’ait encore rien trouvé surgit dans son esprit. Elle n’avait pas encore décidé comment signer la carte. Julianne ? Julia ? Les deux ? Pas de nom… pas de carte… ?

 

« Demain, » répondit Leigh. « Je suis un peu en retard, hein ? »

 

L’actrice haussa les épaules. « Il faut parfois du temps pour trouver le cadeau parfait. »

 

« Exactement, » acquiesça Leigh. Elle s’illumina soudain. « Hé, tu veux venir avec nous demain soir ? »

 

Julianne s’apprêtait à dire non mais elle fut interrompue.

 

« Oh, allez, » insista Leigh. « Ça sera marrant! Tu as quelque chose de prévu ? »

 

Des idées noires lui vinrent à l’esprit. « Pas vraiment, » admit-elle.

 

« Alors ? » persista Leigh.

 

Julianne regarda le visage implorant de Leigh et accepta. « Ok, » dit-elle en se demandant ce qui la poussait à creuser sa propre tombe.

 

Et elle ne connaissait la réponse que trop bien.

 

 

49

 

Julianne se réveilla à un martèlement lointain. Ses yeux s’ouvrirent lentement, essayant de faire le point sur la brume autour d’elle. L’heure resta un mystère jusqu’à ce que sa vision devienne claire: 9:30 du matin.

 

Son regard atterrit inconsciemment sur les œuvres encadrées au mur. Julianne était fascinée à l’idée que chaque forme, chaque couleur, était un simple souffle de vie né des mains de Kris. Elle se demanda instantanément à quoi ressemblait Kris quand elle peignait. Ce qui l’amena à se demander si elle le découvrirait seulement un jour.

 

Des peintures, son regard dériva jusqu’à la fenêtre. Le ciel était gris, ou peut-être était-ce l’aspect de New York à neuf heures du matin. Julianne n’avait encore jamais pensé à regarder. Quelque chose dans cette Ville faisait se sentir seule Julianne; aliénée d’un monde qui rêvait de l’emmener dans son rythme. New York lui faisait souhaiter autre chose que le silence de son appartement vide. Peut-être était-ce ce semblant d’espoir qui l’amenait à désirer des choses qu’elle n’aurait jamais cru nécessaires.

 

Ou manquantes, pour ce que ça change, pensa-t-elle, tournant la tête pour regarder le plafond. Son esprit se tourna à nouveau vers la conversation qu’elle avait eue avec Karen, ce qui l’amena inévitablement à penser à Naomi Mosier. La directrice était belle, Julianne devait l’admettre. Et elle ne pouvait renier la petite vague d’excitation qu’entraînait la pensée qu’elle intéressait une autre femme.

 

Elle soupira, sachant qu’Adrian lui dirait de se jeter sur l’opportunité. Ou du moins de ne rien empêcher de se produire. Mais pouvait-elle faire cela ? N’était-il pas injuste d’utiliser l’une en remplacement de l’autre ? Est-ce que cela importait qu’il n’y ait rien à remplacer ? Naomi était une porte ouverte… Kris était un mur de briques sans ouverture visible.

 

Julianne sourit, pensant à Harry Potter et la combinaison secrète de brique qui conduisait au Chemin de Traverse. Levant les yeux au ciel, elle se concentra à nouveau sur les peintures.

 

Après ce soir, Kris connaîtrait la vérité; Julianne s’était promis de le lui dire. C’était le seul cadeau d’anniversaire qui ne serait pas un mensonge.

 

L’actrice ferma les yeux et pria son esprit d’en faire de même. Il était trop tôt pour la réalité.

 

 

Des heures plus tard, Julianne observait son reflet dans les portes de l’ascenseur d’un œil critique. Il y avait peu de lumière et un impact profond de ce qui ressemblait à un poing hargneux déformait son image.

 

L’impact distraya momentanément l’actrice de son auto-évaluation. Elle se demanda ce qui pouvait provoquer une action aussi violente. L’amour ? Ça semblait être la couverture parfaite à des actes bien plus moches. Nathan frappant Kris ne pouvait pas être dû à l’amour.

 

Ses yeux bleus s’obscurcirent à ce souvenir. Elle trouverait un moyen de faire payer Nathan. Et ce serait bien plus douloureux qu’un coup de poing au visage.

 

La pensée la réconforta suffisamment pour tourner à nouveau son intérêt vers son reflet. Il lui avait fallu des heures pour choisir un jeans et un débardeur blanc. Après réflexion, elle avait décidé d’emmener aussi une veste en cuir. Juste au cas où ils dîneraient au Pôle Nord.

 

Elle secoua la tête et dirigea son regard plus haut, vers les numéros d’étage au-dessus des portes de l’ascenseur. Les deux premiers chiffres manquaient et les autres refusaient de s’allumer. Julianne n’avait aucune idée de l’étage auquel elle se trouvait. Elle espérait juste s’arrêter au bon.

 

Enfin, les portes s’ouvrirent péniblement. Elle essaya désespérément d’ignorer la douleur dans son estomac qui accompagnait l’anticipation de revoir Kris.

 

S’assurant que la carte d’anniversaire qu’elle avait choisie était toujours dans la poche de sa veste, elle se dirigea vers la porte de l’appartement. Plutôt que d’essayer et voir si elle était ouverte, elle ressentit le besoin de toquer.

 

« Julianne ? » appela Leigh depuis l’appartement.

 

Entrant, Julianne répondit, « Ouais. »

 

Leigh apparut un moment plus tard, portant un peignoir de bain en soie et une serviette rose autour de la tête. « Oh mon Dieu, c’est une Prada ? »

 

Julianne fut surprise par la remarque. Par réflexe, elle regarda derrière elle. Puis réalisa que Leigh désignait sa veste. « Je pense que oui, » répondit-elle, embarrassée. Dire qu’elle avait voulu s’habiller passe-partout.

 

« J’avais vu une réplique bon marché de cette veste, » annonça Leigh. « Bien sûr, je ne pouvais pas me l’offrir non plus. » Elle rit. « Tu veux m’aider à choisir quoi porter ? »

 

Julianne était heureuse que Leigh ne reste jamais longtemps sur un sujet de conversation. « Je ne suis pas vraiment une experte en mode, » admit l’actrice. En fait, elle avait dû appeler Karen plus tôt pour lui demander ce qu’elle devrait porter. Toujours utile, Karen lui avait répondu, « Tu es magnifique dans tout ce que tu portes. »

 

Il était peut-être temps d’investir dans un ami gay.

 

« Tu peux toujours me tenir compagnie, » suggéra Leigh. « J’ai appelé Jeremy et il nous croisera peut-être accidentellement là-bas. Alors je dois m’habiller pour l’impressionner ce soir. »

 

Julianne ne prit pas la peine de demander où était ‘là-bas’. Elle savait déjà qu’elle avait fait une erreur. Ils n’étaient pas encore partis et Julianne se sentait déjà comme la cinquième roue du carrosse. Inconsciemment, elle jeta un coup d’œil vers la chambre de Kris et remarqua que la porte était ouverte et la lumière éteinte.

 

« Elle est sortie avec son frère et son petit ami, » expliqua Leigh. « Elle sera bientôt là. »

 

On sonna à la porte d’entrée avant que Julianne ne puisse répondre.

 

« Anthony, » devina Leigh en se dirigeant vers l’interphone. Elle appuya le bouton et parla dans le combiné. « Allez vous-en, on n’en veut pas. »

 

Une voix masculine rit. « Tu es sûre ? Je fais des prix sur les montres et les produits capillaires. »

 

Julianne leva les yeux au ciel.

 

« D’accord, » accepta Leigh, après deux secondes de réflexion feinte. « Monte. » Elle ouvrit la porte et se tourna vers Julianne. « Je vais me changer. Vous pourrez vous amuser l’un l’autre. »

 

La soirée venait de passer de mauvaise à pire. « Bien sûr, » se surprit-elle à dire. Pourquoi pas ? Se retrouver seule avec le petit ami de la femme dont elle était amoureuse tombait sous le sens. J’ai dû faire de la politique dans une autre vie, décida Julianne.

 

Leigh marcha vers sa chambre mais s’arrêta et se tourna soudain. « Oh, écoute, quoi qu’il arrive, ne dis pas à Anthony que le frère de Kris est gay. »

 

« Ok, » acquiesça Julianne, même si elle était très tentée d’accueillir Anthony dans l’appartement avec cette phrase en particulier. Dommage qu’elle ne puisse pas vraiment le faire.

 

Anthony ne prit pas la peine de frapper à la porte entrouverte et se contenta d’entrer. Il mit un moment à remarquer Julianne, mais lorsqu’il le fit, il parut surpris. « Salut, » lui souhaita-t-il, son regard passant de Julianne à la chambre de Kris.

 

« Bonsoir, » répondit docilement Julianne. « Kris est sortie avec son frère. »

 

« Ouais, je sais, » répondit Anthony, son portable à la main. « Je viens de lui parler. Elle sera bientôt là. »

 

Julianne eut envie de sortir son propre portable. Elle n’était pas sûre de la raison. La jalousie pouvait faire faire des choses stupides.

 

« Je ne savais pas que Kris et vous étiez de si bonnes amies, » commenta Anthony.

 

Julianne ne savait que répondre à cela. Elle devina qu’il faisait allusion au fait qu’elle sortait avec eux et dit, « Leigh m’a invitée. » Elle se sentit soudain mal à l’aise. Que penserait Kris de sa présence ? Julianne Franqui n’avait-elle pas mieux à faire ? Et puis que cherchait-elle à prouver ?

 

« Eh bien, je suppose que c’est sympa que vous veniez, » répondit-il. Il y eut un soudain silence qu’Anthony se pressa de remplir. « Alors, vous aimez jouer dans des films ? »

 

« Oui, » répondit Julianne. Que dire d’autre ? Elle s’appuya au dossier du canapé et croisa les bras. Elle comprit que converser avec Anthony serait un test de volonté. Elle ne parvenait pas à découvrir ce que Kris voyait en lui. Il était mignon, mais rien qui sorte de l’ordinaire. Kris pouvait mieux faire. Bien, bien mieux. « Que faites-vous ? »

 

Anthony haussa les épaules. « En ce moment, je travaille chez un fleuriste, » répondit-il. « Je sais que ça fait un peu gay, mais ça paye bien, et c’est plutôt facile. »

 

Pauvre nul. « Intéressant, » commenta-t-elle plutôt.

 

« Mais je suis à l’université, » ajouta-t-il, sa poitrine se gonflant légèrement à cette annonce. « En fait je suis artiste. »

 

C’est vrai. Julianne se rappela soudain de ce que Kris voyait en lui. Elle se demanda s’il était bon. « Ça doit être bien d’être en couple avec un autre artiste. »

 

Anthony hocha la tête. « Ouais, Kris est vraiment douée. Je lui ai d’abord parlé parce que j’étais impressionné par ses œuvres; vraiment magnifiques. »

 

Julianne hocha la tête, ne sachant que dire d’autre.

 

Par chance, elle n’eut pas besoin de répondre. Kris choisit cet instant pour entrer dans l’appartement. Elle portait des sacs de shopping. « Désolée pour le retard, » dit-elle à Anthony. Puis son regard se posa sur Julianne. « Oh, salut, » dit-elle.

 

« Salut, » répondit Julianne. « Bon anniversaire, » ajouta-t-elle sans conviction.

 

Kris sourit. « Merci. » Elle indiqua les sacs. « William et Mark m’ont acheté des trucs fous. » Elle rit.

 

Anthony se rapprocha pour embrasser Kris.

 

Julianne s’occupa à regarder la moquette. Lorsqu’elle entendit à nouveau la voix d’Anthony, elle releva la tête.

 

« Qui est ce Mark ? » demanda Anthony l’air de rien, même si son ton révélait une pointe de jalousie et d’inquiétude.

 

Julianne retint de justesse un sourire.

 

« Un ami de William, » répondit simplement Kris. Elle regarda rapidement Julianne avant d’annoncer, « Je vais enfiler une de mes nouvelles tenues et on pourra y aller. Ok ? »

 

Anthony hocha la tête.

 

Kris se dirigea vers sa chambre. « Leigh n’a pas encore fini de se préparer ? » demanda-t-elle en passant devant Julianne.

 

« Oh, tu es rentrée, » dit Leigh en sortant de sa chambre, presque au même moment. « Tu t’es amusée ? »

 

Kris hocha la tête. « C’était génial, » répondit-elle. « Je vais me changer et j’arrive. » Elle disparut dans sa chambre et ferma la porte.

 

Leigh se tourna vers Julianne. « Qu’est-ce que tu en penses ? » demanda-t-elle, indiquant sa tenue.

 

Julianne la trouva bien habillée. « Très joli, » dit-elle.

 

« Tu es une fille, ça ne compte pas, » commenta Leigh en se tournant vers Anthony. « Alors ? »

 

« Je sortirais bien avec toi, » répondit Anthony avec un clin d’œil.

 

Leigh sourit. « Merci, Tony. » Elle regarda Julianne. « Tu vois ? C’est ça que tu aurais dû dire. »

 

Julianne rit en se demandant ce qu’aurait dit Leigh si elle avait vraiment répondu ainsi.

 

« Quel sac ? » demanda Leigh, quatre sacs différents dans les mains. Elle regarda Julianne, en attente d’une réponse.

 

L’actrice aurait aimé avoir son conseiller de mode avec elle. « Euh, le noir, » suggéra-t-elle.

 

« Bien, je suis contente que tu préfères celui-là aussi. » Leigh jeta les autres sacs dans sa chambre et prit la pose. « Comment je suis, maintenant ? »

 

« Bien, » répondit Julianne.

 

Leigh secoua la tête et regarda Anthony. « Tony ? »

 

« Je sortirais toujours avec toi. »

 

Leigh jeta un regard perçant à Julianne.

 

« Je sortirais avec toi aussi, » dit enfin Julianne.

 

« Excellent, » répondit Leigh, rayonnante. « Espérons que Jere… »

 

Kris ouvrit la porte de sa chambre et éteint la lumière avant de sortir. « Prête, » annonça-t-elle, interrompant Leigh en pleine phrase.

 

Julianne tourna la tête vers Kris et sentit son sang se ruer vers un endroit bien spécifique. Elle cligna des yeux.

 

« Mark a choisi ça, » expliqua Kris. Elle paraissait légèrement embarrassée.

 

Oh. Mon. Dieu. Le regard de Julianne voyagea des bottes en cuir mi-cuisses au pantalon moulant en cuir et jusqu’au débardeur noir. Elle parvint à fermer la bouche avant que quelqu’un ne la remarque, puis arracha son regard de cette vision.

 

Anthony en bavait visiblement.

 

Julianne ressentit une vague d’envie traverser son corps et serra les dents. Elle garda les yeux fixés sur le comptoir de cuisine pour ne pas être tentée de regarder Kris.

 

« Dis à Mark de m’emmener faire du shopping la prochaine fois! » dit Leigh, hochant la tête en acquiescement. « La fille qui fête son anniversaire est prête à faire la fête ? »

 

Kris hocha la tête. « Allons-y. »

 

Julianne soupira et suivit le groupe hors de l’appartement. Ç’allait être une très longue nuit.

 

 

 

Kris luttait pour garder son regard loin de Julianne. Quelque chose dans ces yeux bleus profonds l’attirait. La majeure partie de la soirée, Kris avait essayé de découvrir pourquoi Julianne avait accepté de venir. Leigh et elle étaient devenues de si bonnes amies ? Ou Julianne Franqui n’avait rien de mieux à faire ?

 

Incapable de trouver la réponse, Kris jeta un regard autour de la petite table, qui croulait sous les bouteilles de bière vides, et sous les verres de boisson. Leigh, Jeremy et Anthony avaient bu la plus grande partie de l’alcool, tandis que Kris sirotait encore sa première Corona achetée légalement. Julianne, d’un autre côté, avait choisi une Piña Colada sans alcool. Kris n’était pas sûre de ce qu’elle devait penser de cette commande. Julianne ne buvait-elle jamais ?

 

Kris aurait souhaité avoir le courage de poser quelques questions à Julianne. Pour quelque raison, elle était intriguée. Ou peut-être que ce n’était pas du tout bizarre. Mais au lieu de profiter de la situation, Kris choisit de regarder Anthony.

 

Son petit ami était inhabituellement calme, probablement à cause de tout l’alcool qu’il avait consommé. Bizarrement, il ne paraissait pas particulièrement saoul; juste… calme. Elle s’apprêtait à lui dire quelque chose lorsque son portable sonna.

 

« Ouais ? » répondit-il, enfonçant un doigt dans son oreille libre pour bloquer le bruit.

 

Kris observa le défilé d’émotions qui apparut sur le visage d’Anthony, essayant de déchiffrer la nature de l’appel.

 

« Comment va-t-il ? » demanda Anthony. « Alors pourquoi je dois venir ? C’est l’anniversaire de Kris. Ok! Ok! » Il referma le téléphone et jeta à Kris un regard d’excuse. « Sam s’est foulé la cheville. Maman veut que je les retrouve à l’hôpital. »

 

« Tu veux que je vienne avec toi ? » demanda automatiquement Kris.

 

Anthony secoua la tête et se leva. « Nan, tu mérites mieux que de passer le reste de ton anniversaire à l’hôpital. Je t’appellerai demain, » promit-il en se penchant pour l’embrasser.

 

Kris lui rendit son baiser, mais se recula après un moment. « Ok, » accepta-t-elle.

 

« Je suis désolé, » chuchota-t-il dans son oreille, puis l’embrassa sur la joue avant de partir.

 

« Eh ben, c’est vraiment moche, » commenta Leigh, après le départ d’Anthony. « Tu veux rentrer ? »

 

« Non, » répondit Kris. « Pourquoi partir ? » Elle jeta un coup d’œil à Julianne pour découvrir que ces yeux bleus intenses lui rendaient son regard. Kris se tourna instantanément vers Leigh.

 

Leigh regarda Jeremy, puis Kris. « Eh bien, Jeremy me parlait de ce club vraiment sympa en ville. »

 

« Il y a des néons partout, » ajouta Jeremy.

 

Kris supposa qu’ils essayaient simplement de proposer un changement de location. « Un club pour danser ? » demanda-t-elle, pas vraiment emballée à l’idée de danser.

 

« Tu peux aussi rester assise, » répondit Leigh. « Comme maintenant. »

 

Kris haussa les épaules. « Je commence à aimer le karaoké, » dit-elle en pensant que c’était un bon moyen pour laisser Leigh passer du temps avec Jeremy. « Pourquoi vous ne partiriez pas devant ? Oh, et Julianne aussi, si tu veux. »

 

« Mais c’est ton anniversaire, » contra Leigh. « Je ne te laisserai pas seule. »

 

Kris s’efforçait de regarder en direction de Jeremy, essayant de donner un signal que Leigh pouvait comprendre. « En fait, » dit-elle en regardant sa montre, « il est plus de minuit, alors vous êtes libres. »

 

Leigh soupira. « Tu es sûre ? »

 

« Ouais, » répondit Kris. « Après cette séance de shopping avec Mark, je suis vraiment heureuse d’être assise ici à écouter de la mauvaise musique. »

 

« Toute seule ? »

 

Julianne parla enfin. « En fait, je crois que je vais rester ici et écouter cette mauvaise musique, moi aussi. On dirait que je m’y suis habituée. »

 

Kris se mordit la lèvre à cette annonce. Julianne voulait rester avec elle ? Pourquoi ?

 

Leigh ne trouva plus rien à redire après cela. « Ok, vous nous rejoindrez, alors, » dit-elle. Elle s’arrêta suffisamment longtemps pour demander à Kris, « Tu as passé un bon anniversaire ? »

 

« Le meilleur, » lui assura Kris.

 

« Bon anniversaire, » dit Jeremy avant de suivre Leigh hors du bar.

 

Kris n’était pas tout à fait sûre de ce qu’elle devait dire ou faire. En fait, elle pensait à quelques possibilités mais n’avait pas le courage de les mettre en œuvre. Pas encore, en tout cas. Elle tourna son attention vers l’homme sur scène, qui chantait une reprise de ‘Last Dance’. Au moins était-ce une bonne chanson. Elle était tellement prise dans la tentative douloureuse qu’elle ne remarqua pas que Julianne s’était rapprochée. Et ce, jusqu’à ce qu’elle sente un doux souffle sur son oreille.

 

« Je ne t’aurais pas prise pour une fan de karaoké, » commenta Julianne.

 

Kris sourit. « J’aime la torture occasionnellement. »

 

« Masochiste, » taquina Julianne.

 

Kris se tourna, forçant l’actrice à reculer. « Quelle est ton excuse ? »

 

La question parut prendre l’actrice de court. Enfin, elle dit, « Je n’aime pas vraiment danser. »

 

« Ou boire, » nota Kris.

 

Julianne haussa les épaules. « Je préfère rester concentrée. » Elle sourit malhonnêtement. « Même si je crois qu’ils ont glissé du rhum là-dedans par erreur. »

 

Kris haussa un sourcil. « Je peux voir ? »

 

Julianne lui donna sa boisson, et attendit patiemment que Kris la teste.

 

« Il y a définitivement de l’alcool, » confirma Kris en lui rendant le verre.

 

Julianne prit une gorgée. « Je me sens mal rien qu’à boire ça. »

 

Kris éclata de rire.

 

« Quoi ? » demanda innocemment Julianne.

 

Kris haussa les épaules, amusée. « Je ne m’attendais simplement pas à ce que tu dises ça. » Même si elle n’avait aucune idée de ce à quoi elle s’attendait. Son attention fut soudain attirée vers la scène, où la performance précédente venait de finir. « Tu sais chanter ? » se surprit-elle à demander.

 

« Chanter n’est pas dans mon CV, si c’est ce que tu veux savoir, » répondit Julianne en regardant la scène, inquiète.

 

Kris eut un sourire diabolique en se demandant si la bouteille de Corona faisait effet, ou si elle avait simplement perdu l’esprit. « Je te défie, » dit-elle.

 

« Quel est le défi ? » demanda Julianne, apparemment perplexe. Puis elle comprit. « Là-haut ? »

 

Kris hocha la tête, comprenant qu’elle n’avait rien à perdre. « Ouais, » répondit-elle. « Chante… euh, ‘Like A Virgin’. »

 

Julianne pencha la tête sur le côté en regardant curieusement Kris. « Et pourquoi veux-tu que je fasse ça ? »

 

« Tu es actrice, non ? »

 

Julianne sourit et se leva. « Si ça apparaît dans le journal demain, je viendrai te chercher, » dit-elle avant de marcher vers la scène.

 

Kris rit, n’en croyant pas ses yeux. Julianne était-elle sérieuse ? Apparemment oui…

 

Julianne sauta sur la petite scène et attrapa le micro comme si elle l’avait fait des milliers de fois auparavant. La foule devint soudain silencieuse.

 

Kris regarda les alentours, impressionnée que tous les yeux de la salle soient tournés vers Julianne. Elle aussi tourna son attention vers l’actrice sur scène, qui avait apparemment trouvé la chanson de son choix.

 

« Comment ça va ce soir ? » demanda Julianne. Quelques personnes répondirent. Quelques personnes applaudirent. « Mon nom est Julianne Franqui… » Elle fut interrompue par des acclamations bruyantes. « Et je vais vous chanter une petite chanson. Mais avant cela, j’aimerais que vous souhaitiez tous un bon anniversaire à mon amie Kris là-bas. Elle a vingt-et-un ans aujourd’hui. »

 

Kris s’enfonça dans son siège lorsque tous les yeux se tournèrent soudain vers elle. Elle voulait ramper sous la table et y rester.

 

Lorsque les souhaits de bon anniversaire se turent, Julianne continua. « Kris a demandé cette chanson, alors c’est parti. »

 

Heureuse que la lumière ne soit plus dirigée sur elle, Kris se redressa. Son cœur battait la chamade dans sa poitrine pour une raison qu’elle ne parvenait pas à comprendre. Elle se sentait heureuse, nerveuse et émerveillée, tout à la fois. Pendant un long moment, tout lui parut irréel.

 

Puis la chanson commença. Et la foule se déchaîna. Et Kris ne put s’empêcher de rire et ne parvint pas à arracher son regard de la femme énigmatique sur scène.

 

“I was beat incomplete

I'd been had, I was sad and blue

But you made me feel

Yeah, you made me feel

Shiny and new

 

Like a virgin

Touched for the very first time . . . "

 

Julianne ôta le micro du support et sauta de l’estrade sans perdre la mesure. Elle commença à chanter pour un jeune couple proche. Kris nota que la mâchoire de l’homme pendait légèrement, au grand dam de sa compagnie féminine. L’actrice fit un clin d’œil à la femme et se dirigea vers une autre table.

 

Kris ne pouvait s’empêcher de sourire, et de rire occasionnellement. Un instant l’actrice était complètement silencieuse, et l’instant suivant elle sautait autour du bar en chantant ‘Like a Virgin’ comme si sa vie en dépendait. Kris n’avait aucune idée de ce qu’elle devait en penser. Et elle s’amusait beaucoup trop pour se poser la question.

 

Lorsque Julianne fut assez proche, elle retira sa veste dans un mouvement souple et l’envoya vers Kris. L’artiste l’attrapa au vol, ses sens soudain atténués par le mélange plaisant de cuir et de parfum.

 

"You're so fine and you're mine

Make me strong, yeah you make me bold

Oh your love thawed out

Yeah, your love thawed out

What was scared and cold . . ."

 

Le regard de Kris s’accrocha à celui de Julianne, et pendant un interminable instant, elle oublia comment respirer.

 

 

 

Julianne oublia soudain les paroles de la chanson et dut briser le contact visuel avec Kris pour retrouver les paroles sur la machine. Par chance, elle attrapa la ligne suivante avant qu’elle ne disparaisse de l’écran. S’assurant de garder ses yeux loin du visage de Kris, elle se focalisa sur le reste de la chanson.

 

"You're so fine and you're mine

I'll be yours 'till the end of time

'Cause you made me feel

Yeah, you made me feel

I've nothing to hide . . ."

 

D’une manière ou d’une autre, elle réussit à terminer la chanson sans catastrophe majeure. Elle fit une révérence lorsque tout le monde commença à applaudir. Bizarrement, le fait qu’elle vienne tout juste de chanter en public ne l’intimidait pas. C’était peut-être le rhum. Vraiment, elle n’aimait pas l’alcool. Ça lui faisait faire des choses stupides dans ce genre. Et elle n’était même pas pompette. Elle était certaine que, si elle était saoule, elle serait capable de faire un strip-tease au son de ‘Human Nature’.

 

Après avoir replacé le micro, elle se retourna et se dirigea vers la table. Il lui vint soudain à l’esprit qu’elle allait devoir faire face à Kris. Cela la tracassa, mais elle ne ralentit pas son allure. Elle m’a mise au défi après tout.

 

« Je croyais que tu avais dit que chanter n’était pas dans ton CV ? » commenta Kris dès que Julianne s’assit.

 

Julianne sourit. « Ça l’était, » admit-elle. « Mais je l’ai enlevé. Maintenant je le réserve pour les grandes occasion et les défis. »

 

« Pourquoi l’as-tu retiré ? » demanda Kris, curieuse.

 

Julianne répondit avec un haussement d’épaules, « Je n’aime pas particulièrement chanter. Et au début de ma carrière, mon agent m’a dit que chaque petit talent pouvait être utilisé. Alors je l’ai enlevé. »

 

Kris hocha la tête, son attention soudain distraite par la serveuse en approche.

 

La serveuse posa une nouvelle Piña Colada devant Julianne. « De sa part, » dit-elle, indiquant une femme solitaire assise au bar.

 

Surprise, Julianne se tourna et souleva son verre en remerciement. Elle hocha la tête et se retourna vers Kris.

 

« Beaucoup de femmes t’offrent à boire ? » demanda Kris.

 

Julianne fouilla sa mémoire et haussa les épaules. « Je suis sûre que c’est déjà arrivé. Le gens font des choses étranges pour moi. » Elle grinça presque des dents lorsque les mots s’échappèrent de ses lèvres. Prétentieuse ?

 

Mais Kris se contenta de hocher la tête. Elle jeta un regard à la femme près du bar. « Elle regarde par ici, » dit-elle, son regard de nouveau sur le visage de Julianne. « Tu l’intéresses sûrement. »

 

S’étouffant presque, Julianne regarda Kris. « Pardon ? »

 

« Ce genre de choses te dérange ? » questionna Kris. « Les femmes intéressées par toi, je veux dire ? »

 

Julianne n’avait aucune idée de la réponse à donner. « Non. Pourquoi ? »

 

Kris regarda à nouveau la femme et sourit. « Je te défie d’aller lui parler. »

 

« Euh, pourquoi ? »

 

Kris eut un sourire en coin. « Juste pour savoir où est ta limite en défis, » répondit-elle.

 

Julianne leva les yeux au ciel mais sourit. « Vicieuse. » Elle regarda la femme par-dessus son épaule. Elle était mignonne mais n’était pas particulièrement du goût de Julianne. Elle se retourna vers Kris et sourit. « Très bien. » Elle se leva et, le verre à la main, se dirigea vers le bar.

 

La femme se figea à l’instant où elle aperçut Julianne se dirigeant vers elle.

 

Julianne prit un siège au comptoir, à côté d’elle, et sourit. Elle tendit la main. « Salut, je suis Julianne Franqui. »

 

La femme mit un moment avant de reprendre contenance, mais elle serra la main de Julianne avec impatience. « Marissa. Marissa Blare. »

 

« Merci pour le verre, » dit Julianne.

 

Marissa lui offrit un sourire éclatant. « Oh, de rien. »

 

Julianne se pencha en avant pour murmurer dans l’oreille de la femme, qui se tendit à ce geste. « Ok, ne regardez pas, mais vous voyez la fille avec qui j’étais assise ? »

 

Marissa hocha la tête.

 

« C’est son anniversaire aujourd’hui et elle est un peu fêtarde, » annonça Julianne en se redressant. « Elle m’a envoyée ici pour vous parler… alors me voilà. »

 

Marissa jeta un coup d’œil à Kris qui avait du mal à prétendre de ne pas les observer. « Elle est belle. »

 

Julianne fit de son mieux pour garder un ton naturel. « Et si vous alliez lui dire en personne ? » suggéra-t-elle.

 

Marissa parut réfléchir à la proposition, puis dit enfin, « Que boit-elle ? »

 

L’actrice sourit. « Corona. »

 

 

 

Kris n’avait aucune idée de ce que Julianne pouvait bien dire à la femme, mais la façon dont elle le faisait rendait Kris plus que confuse. Julianne Franqui était-elle en train de flirter avec une autre femme ? Si oui, que fallait-il en penser ? »

 

Elle essaya de garder un regard naturel lorsqu’elle jeta un nouveau coup d’œil. Julianne affichait un sourire éclatant. De quoi peuvent-elle bien parler ? se demanda-t-elle. La femme la regarda soudain directement, forçant Kris à sourire légèrement. Puis elle détourna timidement le regard. Prise en flagrant délit. Elle se mit à décoller l’étiquette de sa bouteille maintenant vide de Corona.

 

« On dirait que vous êtes à court, » commenta une voix proche.

 

Surprise, Kris leva les yeux pour trouver la femme du bar debout près d’elle. Confuse, elle regarda Julianne qui souriait d’une oreille à l’autre et tenait son verre triomphalement. Les yeux de Kris se levèrent légèrement au ciel. Puis s’adoucirent lorsqu’elle réalisa que la femme était toujours là.

 

Une Corona glacée fut placée devant elle. « Je ne voulais pas que vous ayez soif, » dit doucement la femme.

 

Kris s’éclaircit la gorge et se redressa. « Euh, merci, » dit-elle, sans savoir que faire dans cette situation.

 

« Je m’appelle Marissa, » dit la femme en tendant la main.

 

Kris la serra rapidement. « Kris, » dit-elle simplement. Elle aurait souhaité que la femme lui dise pourquoi elle était là. L’anticipation la faisait transpirer. Elle jeta un coup d’œil vers Julianne et découvrit l’actrice engagée dans une conversation animée avec un type. Ennuyée, elle se retourna vers Marissa.

 

« Julianne m’a dit que vous fêtiez votre anniversaire, » commenta Marissa. « Vous passez un bon moment ? »

 

Jusqu’ici, oui. Maintenant je ne suis pas sûre de ce que je passe. « Ouais, une bonne journée, » se contenta-t-elle de dire.

 

« Ça doit être bien d’être amie avec Julianne Franqui. »

 

Étaient-elles amies ? « Elle est vraiment… euh… » Kris regarda à nouveau Juliane, et elle dut réfréner l’envie de dire, « belle. » À la place, elle regarda Marissa et dit, « … quelque chose. »

 

Marissa rit. « Elle est quelque chose, d’accord. » Elle s’éclaircit la gorge. « Alors, euh, vous voulez aller faire un tour ? »

 

« Excusez-moi ? » dit Kris, sentant son corps tout entier se figer.

 

Marissa essaya à nouveau. « Eh bien, Julianne m’a dit que vous seriez… euh, intéressée par… ah… » Elle rit nerveusement. « Je ne suis pas douée pour ce genre de choses. »

 

Les yeux de Kris s’étrécirent en deux fentes et elle regarda dangereusement Julianne Franqui. « C’est ce qu’elle a dit, hein ? » demanda-t-elle, ses yeux noisette s’accrochant aux bleus. Julianne lui offrit un sourire suffisant et lui fit un clin d’œil. Kris se demanda quelle était la peine pour le meurtre d’une actrice, ces derniers temps. Revenant au sujet, elle sourit chaleureusement à Marissa. « En fait, je suis en couple actuellement, » expliqua-t-elle. « Mais ça vous embêterait de me raccompagner jusqu’à la sortie ? »

 

Marissa parut surprise. « Euh, bien sûr. Pas de problème. J’allais sortir de toute façon. »

 

« Merci, » dit Kris en se levant. « Laissez-moi juste prévenir Julianne que je m’en vais. »

 

« Ok. Bien sûr. »

 

Kris s’approcha de l’actrice et sourit. « Wow, Julianne, elle est vraiment géniale, » dit-elle lorsqu’elle fut à portée.

 

La réponse désirée lui fut rendue. « Hein ? »

 

Kris hocha la tête. « Elle veut me montrer son appartement en ville. »

 

La réaction de Julianne Franqui n’avait pas de prix. « Tu-Tu vas chez elle ? »

 

Kris haussa les épaules. « Je n’ai rien d’autre à faire. Et puis… » Elle sourit timidement et se pencha vers Julianne. « Je ne sais pas si c’est l’alcool, mais… je suis curieuse ce soir. »

 

Julianne renversa le reste de sa boisson au sol et sauta instantanément lorsque quelques gouttes atterrirent sur ses vêtements. « Bon sang, » marmonna-t-elle. Elle récupéra le verre et quelques mouchoirs et commença à éponger les tâches.

 

« Tout va bien ? » demanda Kris, essayant désespérément de ne pas craquer. « Je t’ai mise mal à l’aise ? »

 

Julianne secoua la tête. « Pas du tout. Non. » Elle s’obstina à ne pas croiser le regard de Kris.

 

« Tu ne t’es jamais demandé ce que ça pouvait faire ? » demanda Kris.

 

« Quoi ? Qu’est-ce que ça peut faire ? Je veux dire, qu’est-ce que quoi peut faire ? »

 

Kris s’amusait beaucoup trop. « Embrasser une autre femme. »

 

« Eh bien, j’ai embrassé Leigh, » répondit Julianne.

 

« C’est vrai, » dit Kris. « Et Leigh t’a embrassée. Alors je devrais essayer aussi. Rien de mal à ça, pas vrai ? »

 

« Nan, » répondit Julianne, essayant désespérément d’essuyer les taches sur son jean.

 

Kris sourit. « Ok. Je te vois plus tard, alors. J’ai laissé ta veste sur la banquette. »

 

Julianne hocha la tête. « Amuse-toi bien. »

 

Kris se retourna, un immense sourire aux lèvres. Elle ne s’était pas tant amusée depuis… très longtemps. Ha!

 

Marissa se leva lorsque Kris s’approcha. « Prête ? »

 

« Prête, » confirma Kris en se dirigeant vers la sortie.

 

 

 

Julianne observa Kris sortir du bar et elle cessa ses essais inutiles pour nettoyer ses vêtements. Que s’était-il passé ?

 

« Les femmes, » marmonna un homme en passant près d’elle, secouant la tête et marchant rapidement vers une destination inconnue.

 

Julianne hocha la tête en signe d’acquiescement, bien qu’elle sache qu’il ne lui parlait pas. Elle marcha jusqu’à la table en soupirant et récupéra sa veste. À quoi pensait Kris en sortant avec cette inconnue ? Expérimentation ? Quelque chose clochait. Beaucoup de choses clochaient dans cette histoire. Confuse, et tout sauf sûre de ce qu’elle ressentait, Julianne sortit dans la rue.

 

« J’aurais voulu avoir une caméra, » dit une voix familière depuis un endroit proche. « Tu aurais dû voir ta tête. »

 

Surprise, Julianne se retourna et se retrouva plongée dans deux yeux noisette amusés.

 

Kris rit. « En fait, ton visage en ce moment n’est pas mal non plus, » commenta-t-elle, contente d’elle-même.

 

Elle se sentit rassurée en un éclair. Elle n’avait jamais été aussi heureuse de découvrir qu’on l’avait trompée. Julianne sentit son visage sourire. « Ce n’était pas très gentil. »

 

« Ça t’apprendra, » répondit Kris. « Essayer de me faire peur comme ça. Que croyais-tu que j’allais faire ? M’enfuir en criant, ‘Oh non ! Les lesbiennes attaquent’ ? »

 

Julianne éclata de rire. « J’imagine qu’on est quittes. Après tout j’ai chanté en public pour toi. »

 

Kris parut réfléchir à cette remarque. « Mm, je suppose que c’est vrai. »

 

Dis-lui la vérité, une petite voix rappela à Julianne. Ç’avait été une si bonne soirée. Voulait-elle vraiment la ruiner maintenant ? « Tu veux passer à mon appartement ? » se surprit-elle à demander en espérant que ça n’était pas si bizarre que ça en avait l’air.

 

Deux yeux noisette étudièrent Julianne un court instant. « Ok, » répondit l’artiste, apparemment confuse. Ou peut-être curieuse. Ou peut-être les deux.

 

Julianne fut soulagée que Kris ne pose pas trop de questions. Maintenant, tout ce qu’il lui restait à faire était de rassembler le courage pour sa confession.

 

 

 

L’appartement de Julianne était exactement le même que la dernière fois que Kris y était entrée: vide. Elle se demanda si Julianne avait déjà pensé à embaucher un décorateur. Faire de cet endroit un lieu habitable serait sûrement amusant. L’appartement manquait d’un canapé ou deux.

 

Elle suivit l’actrice, les lumières s’allumant à mesure que Julianne actionnait les interrupteurs sur son passage. Même après une première visite, l’endroit était impressionnant. Le regard de Kris se posa instantanément sur la vue depuis les fenêtres. Mais les fenêtres reflétèrent l’appartement lorsque les lumières du salon s’allumèrent. Kris observa le reflet de Julianne un moment, avant de se rapprocher de l’actrice.

 

La moquette blanche impeccable donna à Kris l’impression de marcher sur un nuage. Le salon était vide, mis à part un ordinateur portable relié à un long câble téléphonique. Kris n’aurait pas prise Julianne pour une fana d’internet. L’esprit de Kris fut envahi de pensées pour Julia. Elle n’avait pas eu beaucoup de nouvelles ces derniers temps, malgré les nombreux emails de Kris.

 

Il n’y avait pas grand chose d’autre à regarder, et Kris tourna à nouveau son attention vers Julianne. « Tu voulais me monter le nouvel ajout à ton salon ? » plaisanta-t-elle, indiquant l’ordinateur sur le sol. « C’est joli. Tu essayes un motif technologie contre simplicité ? »

 

Deux yeux bleus étincelèrent d’amusement. « Comment as-tu deviné ? »

 

« Je dois avoir l’œil pour les détails, » répondit Kris, étrangement à l’aise. « Tu es reliée à internet ? »

 

La question parut prendre Julianne de court. « Pardon ? »

 

« L’ordinateur, il est relié à internet ? » demanda Kris en se demandant pourquoi Julianne paraissait aussi nerveuse. Depuis qu’elle avait proposé à Kris de venir, l’actrice agissait bizarrement. Mais Kris commençait à réaliser que Julianne Franqui était une femme très étrange; vieux jeu, mais charmante.

 

Julianne s’agenouilla devant l’ordinateur et tapa sur une touche, obligeant l’écran de veille à s’évanouir. « J’ai dû le laisser, oui, » répondit-elle. « Pourquoi ? »

 

« Je peux regarder rapidement mes emails ? Je serai probablement trop fatiguée pour le faire en rentrant chez moi. »

 

Julianne hésita mais dit, « Bien sûr. »

 

« Si tu ne veux pas que j’utilise ton ordinateur, il n’y a aucun problème, » dit rapidement Kris avec le sentiment d’être en pleine intrusion.

 

« Ça ne me dérange pas, » lui assura Julianne. « J’aurais simplement aimé avoir une table. »

 

Kris sourit. « Je survivrai. » Elle s’assit face à l’ordinateur et entra l’adresse de sa boîte email. Julianne s’était éloignée pour donner de l’intimité à Kris. Kris attendit, un peu anxieuse, que sa boîte se charge. Julia n’aurait pas oublié son anniversaire, n’est-ce pas ? Lorsque l’écran finit de charger, Kris observa la phrase ‘pas de nouveau message’ un peu plus longtemps que nécessaire. Déçue et plus que blessée, elle se déconnecta.

 

Julianne était appuyée au comptoir de la cuisine lorsque Kris finit. « Tout va bien ? » demanda l’actrice.

 

Kris haussa les épaules. « Ouais, » dit-elle, sachant qu’elle n’était pas particulièrement convaincante. « Juste une amie dont je n’ai pas eu de nouvelles depuis un moment. »

 

« Je suis désolée, » dit Julianne d’une façon qui fit redresser la tête à Kris.

 

Elle répondit, « Ce n’est pas de ta faute. »

 

L’actrice baissa les yeux et se tut. « Kris, » dit-elle doucement et soudain, ses yeux rencontrèrent ceux de Kris. « Je dois te dire quelque chose. »

 

* * *

 

Julianne prit une profonde inspiration, les mots se formant sur ses lèvres. « Kris, je suis… » Elle fut soudain coupée par la sonnerie de son portable. Merde! « Excuse moi, » dit-elle à Kris avant d’ouvrir le téléphone. « Ouais ? » prononça-t-elle impatiemment.

 

« Bitches R Us ? Vous livrez à domicile? » commenta Adrian. (NDT: jeu de mot en anglais par rapport à Toys R Us)

 

Julianne leva les yeux au ciel et se tourna vers Kris. « Je reviens, » lui dit-elle avant de se ruer dans sa chambre en essayant de ne pas paraître pressée. Fermant la porte derrière elle, elle s’y adossa. « J’étais en train de tout avouer à Kris. »

 

« C’est pas vrai! »

 

« Oh que si, » confirma Julianne.

 

« Alors pourquoi as-tu décroché ? » questionna Adrian. « Ton talent de confession est vraiment limité. »

 

Julianne grogna. « Et ton timing est pourri. »

 

« Hé, je ne suis pas devin, » répliqua Adrian. « Comment je pouvais deviner que tu avais enfin le cran de tout avouer ? »

 

Julianne soupira. « Ça va être vraiment dur, » admit-elle. « Et si elle me déteste ? »

 

« Elle ne te détestera pas. »

 

« Qu’est-ce que tu en sais ? »

 

« Je n’en sais rien, j’essaie juste de te rassurer. »

 

Julianne parcourut la chambre des yeux, où les peintures de Kris étaient accrochées au mur. Elle eut soudain une idée. « Je te laisse. Je te rappelle plus tard. » Elle n’attendit pas la réponse d’Adrian avant de raccrocher le téléphone et le jeta quelque part dans son placard. Après avoir pris une profonde respiration, elle sortit de la chambre.

 

Kris était toujours debout là où Julianne l’avait laissée. Lorsqu’elle vit Julianne, elle se redressa. « Ça va ? »

 

Julianne n’était pas sûre de sa réponse, alors elle ne répondit pas du tout. « Ecoute Kris, » commença-t-elle. « Il y a quelque chose d’important que tu dois savoir, et je réalise que j’aurais du te le dire plus tôt mais… je ne savais pas comment m’y prendre. »

 

« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Kris, apparemment soucieuse.

 

Julianne hésita, sachant que c’était sa seule chance de rétablir la vérité. Si elle se dégonflait maintenant, il n’y aurait pas de deuxième essai. « Je vais te montrer, » répondit-elle, son cœur battant plus vite à chaque seconde passée. Elle se tourna et conduisit Kris jusqu’à sa chambre. À chaque pas, elle était tentée de s’arrêter. Elle était tentée de se retourner, de mentir, d’inventer quelque chose de stupide. Elle voulait dire quelque chose, n’importe quoi. Elle savait qu’elle sombrait rapidement. Et tout ce qu’elle souhaitait, c’était une dernière inspiration avant de se laisser couler.

 

 

 

 

Kris était de plus en plus inquiète. Que pouvait avoir à lui dire Julianne Franqui ? Et où allaient-elles ? C’était peut-être une surprise de dernière minute ? Ou peut-être que Julianne Franqui était une folle accro au sexe et qu’une tonne de gens étaient attachés dans sa chambre. Elle était peut-être tueuse en série…

 

À la porte, Julianne s’arrêta et se tourna si brusquement que Kris se heurta à elle. Deux doux bras l’empêchèrent de tomber, et Kris eut presque envie de rester dans l’étreinte. Son corps picotait là où Julianne l’avait touchée. Elle fit immédiatement un pas en arrière. « Je suis désolée, » s’excusa-t-elle, confuse et surprise. « Je ne m’attendais pas à ce que tu t’arrêtes. » Julianne parut si triste que Kris eut envie de la prendre dans ses bras. Ça ne pouvait pas être si mauvais, n’est-ce pas ?

 

L’actrice ferma les yeux un instant, et lorsqu’elle les rouvrit, ils se remplirent de larmes retenues.

 

Kris ne savait que faire ou dire. Que se passait-il ? Elle voulait soulager Julianne, mais comment faire quand elle ne savait pas ce qui clochait ? « Julianne ? » dit-elle doucement. « Qu’est ce qui ne va pas ? »

 

« Je suis vraiment désolée de t’avoir menti, » murmura Julianne, et elle ouvrit la porte.

 

Kris ne savait que répondre à cela, alors elle garda le silence. Elle entra dans la pièce après Julianne en se demandant ce qui l’attendait. Son cœur battait la chamade dans sa poitrine, effrayée par l’inconnu. Au début, tout ce qu’elle vit fut un lit parfaitement fait et une table de nuit avec une lampe dessus. Autrement, la pièce était vide. Incertaine de ce qu’elle était sensée regarder, elle jeta un regard à Julianne, à la recherche d’un indice.

 

L’actrice indiqua le mur derrière Kris.

 

Cela prit un long moment à Kris pour enregistrer ce qu’elle voyait lorsqu’elle se tourna. La première chose qu’elle aperçut fut le cadre. L’image dedans n’eut aucun sens jusqu’à un instant plus tard, où elle remarqua les deux autres.

 

En s’enfonçant un peu plus dans la pièce, elle oublia complètement le fait que Julianne était toujours là. Elle essayait désespérément de comprendre comment la peinture qu’avait achetée Julia, la peinture que la femme sans argent avait prise, et la peinture que Kris avait envoyée à Julia avaient atterri dans la chambre de Julianne Franqui.

 

Elle savait qu’il n’y avait qu’une seule explication possible, mais elle avait autant de sens pour Kris que la situation toute entière. Lentement, elle se tourna vers Julianne qui attendait patiemment une réaction. « C’était toi ? » demanda-t-elle, incapable de croire ce qu’elle pensait; incapable d’enregistrer les millions de pensées volant au travers de son esprit à cet instant.

 

« Je suis désolée, » dit Julianne.

 

Mais Kris ne l’entendit pas vraiment. Son esprit assemblait rapidement les pièces du puzzle. Les 15,000$… Le fait que Leigh avait obtenu un rôle dans le film de Julianne Franqui… les similarités entre leurs voix… Julianne lisant Harry Potter, l’absence d’emails… l’hésitation qu’avait Julianne à parler d’elle-même… « Oh mon Dieu, » murmura Kris, se sentant soudain mal. Elle voulait arrêter de réfléchir, mais plus elle essayait, et plus son esprit s’obstinait à trouver un sens à cette histoire. Elle avait besoin de respirer. Elle avait besoin d’air frais. Elle avait besoin de sortir d’ici. « Je… Je dois y aller. »

 

Kris n’attendit pas la réponse de Julianne Franqui. Elle se rua hors de la chambre, et hors de l’appartement, vaguement consciente du son de son prénom sur les lèvres de Julianne Franqui lorsque l’actrice l’appela.

 

 

50

 

Kris n’arrivait pas à se rappeler être rentrée à son appartement. Avait-elle marché ? Pris le métro ? Quelque part entre l’appartement de Julianne et le sien, elle avait perdu contact avec son environnement. Incapable de retracer son parcours, elle attrapa ses clés, pressée de rejoindre son asile. Son esprit confus s’aperçut à peine que la porte d’entrée était déjà ouverte lorsqu’elle entra dans l’appartement sombre.

 

Des voix étouffées dans la pénombre l’accueillirent. Surprise, Kris alluma la lumière juste à temps pour voir Jeremy échouer à remettre son pantalon. Leigh était quelque part hors du champ de vision de Kris. « J’espère que je n’ai rien interrompu, » commenta Kris, la scène la distrayant momentanément de ses soucis.

 

Leigh apparut de derrière le canapé, sa chemise sens dessus dessous. « On regardait la télé, » dit-elle, essoufflée.

 

Kris jeta un regard vers le poste de télévision. « Vraiment, » dit-elle. « Ça marche mieux quand le poste est allumé. »

 

Jeremy apparut une seconde plus tard. « Salut, Kris, » l’accueillit-il, pitoyable.

 

« Tu sais, tu as ta propre chambre, » rappela Kris à sa colocataire.

 

Leigh s’illumina. « Et si on allait voir ça, Jer ? Il y a quelques peintures de Kris. Tu vas les adorer. » Elle lui prit le bras et l’attira vers la chambre.

 

Kris se tint là suffisamment longtemps pour les voir disparaître dans la chambre de Leigh, puis secoua la tête et se dirigea vers la sienne. Un autre jour, elle aurait été inquiète que Leigh se jette dans une histoire si vite. Un autre jour, elle s’y serait intéressée.

 

Mais à la place, elle se trouva tiraillée entre l’endroit où elle se tenait, et l’endroit où son esprit errait. Une part d’elle-même était toujours dans la chambre de Julianne. Une part d’elle-même aurait souhaité qu’elle soit restée là-bas toute entière.

 

Mais elle avait écouté la partie qui avait voulu s’enfuir. Parfois la vérité était suffocante. Sauf que…

 

Sauf qu’elle n’était toujours pas sûre de la vérité.

 

Son regard atterrit sur l’ordinateur portable posé sur le lit. Elle le regarda un long moment, essayant de déchiffrer ses sentiments. Il y avait tout simplement trop de questions sans réponses, l’empêchant d’avoir une réaction ferme.

 

Julia toute entière était-elle un mensonge ?

 

Elle était peinée que quelqu’un dont elle s’était tellement rapprochée, et en qui elle avait une telle confiance pouvait finalement être…

 

Quoi ? Qu’était-elle exactement ?

 

Kris s’assit au bord de son lit et regarda la porte sans vraiment la voir. Elle était en colère, elle était blessée, et elle était confuse. Elle voulait réconforter Julianne et elle ne voulait plus jamais la revoir. La contradiction de ses sentiments livrait bataille en elle. À vrai dire, elle ne savait plus ce qu’elle voulait.

 

Julia était Julianne ? Comment était-ce possible ? Pourquoi ne l’avait-elle pas remarqué ? Si Julianne n’avait rien dit, l’aurait-elle découvert elle-même ?

 

Elle repensa aux emails de Julia: actrice… poète… lesbienne. Kris fronça les sourcils. Jusqu’où Julia était Julianne ? N’était-ce qu’un mensonge, une blague allée trop loin ? Julianne aimait-elle tromper les gens sur Internet ? Faire ami-ami puis les ridiculiser ?

 

La colère commença à remplacer le choc initial de Kris. Comment quelqu’un pouvait-il être si cruel ? De quel droit Julianne Franqui mentait ainsi aux gens ? La célébrité ne voulait pas dire qu’elle était au-dessus du reste du monde. « Et dire que je commençais à penser que je m’étais trompée sur son compte, » marmonna Kris en levant les yeux au ciel. « Ça m’apprendra. »

 

* * *

 

7:02

 

Il était 7:02 depuis des heures maintenant. Julianne observa le réveil une seconde de plus, espérant qu’il change, espérant qu’il lui prouve que le temps ne s’était pas arrêté.

 

Elle regarda la carte dans sa main, regardant un côté, puis la retournant. Tout ce qu’elle disait était, « Joyeux Anniversaire, Kris. » La carte ne disait rien de plus élaboré. Pourtant, elle s’était dégonflée et ne lui avait pas donnée. Et maintenant, elle était soulagée de ne pas l’avoir fait.

 

Elle jeta la carte sur le côté en soupirant, et regarda l’heure.

 

7:03

 

On dirait qu’il ne s’est pas arrêté, finalement; il passe juste lentement… tellement lentement qu’au bout d’un moment on arrête d’y faire attention. Le changement était amusant. Il s’infiltrait en nous, parfois doucement, parfois d’un coup. Mais peu importe le rythme du temps, tout ce qu’il reste au final sont des éclats de mémoire brisée, attendant qu’on les écrase à pieds nus.

 

Levant les yeux au ciel, elle se laissa retomber sur le lit. Ses yeux ne cessaient d’errer autour des peintures au mur. Les regarder était douloureux, maintenant. Elles ne cessaient de lui rappeler qu’elle aurait dû suivre Kris. Qu’elle aurait dû essayer de s’expliquer.

 

Mais expliquer quoi ? Qu’elle avait été trop égoïste pour être honnête ? Qu’elle voulait s’accrocher au rêve de quelque chose qui ne serait jamais possible ?

 

Julianne ferma les yeux, son corps exténué, son esprit en alerte. Elle voulait appeler Kris. Même si tout ce que Kris faisait était de lui crier dessus, c’était bien mieux que le silence de cette chambre.

 

Ledit silence fut soudain interrompu par un son familier. Julianne ouvrit les yeux et les fit rouler, essayant de comprendre d’où venait ce son. Elle tourna la tête vers le placard. Le placard… ?

 

Elle courut et commença à jeter des objets à l’extérieur, les observant brièvement avant de continuer ses recherches. Elle finit par trouver ce qu’elle cherchait. « Bonjour, » dit-elle, essoufflée.

 

« Julianne ? »

 

S’adossant contre la porte du placard, Julianne essaya de cacher sa déception. « J’écoute, » dit-elle. À quoi s’était-elle attendu ? Kris avait-elle seulement son numéro de téléphone ?

 

« C’est Naomi, » dit la voix de la directrice. « Mosier, » ajouta-t-elle une seconde plus tard.

 

« Oh, salut, » accueillit Julianne, essayant d’être aussi polie que le permettait son humeur.

 

Il y eut une courte pause pendant laquelle la directrice parla à quelqu’un d’autre. « Julianne ? »

 

« Toujours là, » répondit l’actrice, impatiente.

 

« Je suis désolée de t’appeler aussi tôt, mais j’espérais que tu pourrais passer au plateau aujourd’hui. Je veux voir où tu en es avec Samantha, côté relation. Je sais qu’on ne va pas tourner ces scènes tout de suite, mais j’aimerais savoir le travail qu’il nous reste à faire. »

 

« Je peux y être dans une heure, » répondit Julianne, heureuse de la distraction. Elle s’arrêta, soudain soucieuse. « Est-ce que Leigh Radlin sera là ? »

 

« Non, » répondit Naomi. « Nous travaillerons tes scènes avec elle Lundi. Pourquoi ? »

 

« Simple curiosité, » répondit Julianne, soulagée. Elle ne voulait pas affronter Leigh. Pas tout de suite.

 

« À dans une heure, » répliqua Naomi.

 

« Ok, » répondit Julianne en raccrochant. Heureuse de pouvoir occuper son esprit autrement qu’avec le temps passant aussi vite qu’une tortue, Julianne se dirigea vers la douche.

 

 

 

Après avoir pensé et repensé à sa vie, Kris avait fini par tirer une conclusion. Ça n’allait pas être facile, mais elle devait le faire. Si Julianne Franqui pensait pouvoir acheter Kris avec de l’argent, elle allait être surprise. Kris prévoyait de tout rembourser jusqu’au dernier centime. Ça lui prendrait du temps, mais elle devait le faire. Ensuite elle serait débarrassée de Julianne ou Julia ou quelque soit son prénom du moment, et elle retrouverait une existence saine, paisible et privée d’internet. À partir de maintenant, elle ne parlerait qu’à son père sur internet. Au moins, elle savait qui il était vraiment.

 

Satisfaite de sa décision, elle ouvrit le journal.

 

« Je t’en supplie, dis-moi que tu as fait du café, » marmonna Leigh en entrant dans la cuisine.

 

Kris arqua un sourcil en voyant son amie. Elle avait vraiment une sale tête. « Longue nuit ? »

 

Leigh hocha la tête en bâillant. « Jeremy et moi avons fait plus ample connaissance. »

 

« C’est un des effets du sexe, » commenta Kris.

 

Leigh s’arrêta de remplir sa tasse pour regarder Kris. « Excuse-moi ? Je n’ai pas couché avec lui. On s’est amusé, c’est tout. »

 

« Ça change tout, » marmonna Kris.

 

« Pourquoi lis-tu le journal ? » demanda Leigh, écartant le sujet de ses activités incriminantes.

 

Kris soupira, ne voulant pas aborder le sujet. Elle leva les yeux vers Leigh. « Je cherche du travail ? »

 

« Pourquoi ? Je croyais que le loyer était couvert. » Leigh s’assit à la table, le café dans la main. « On en est déjà venu à bout ? »

 

« Non, je le rends, » répondit Kris.

 

Leigh la dévisagea. « Tu te sens bien ? »

 

« A vrai dire, non, » répondit Kris. C’était inévitable. Elle prit une profonde inspiration. « Tu connais Julia ? »

 

Leigh hocha la tête.

 

« Et tu connais Julianne ? »

 

Un autre hochement de tête.

 

« Ce sont une seule et même personne, » expliqua Kris, quittant la table pour mettre son mug dans l’évier. Elle n’offrit aucune chance à Leigh pour répondre, « Julianne me l’a dit la nuit dernière. Elle m’a emmené chez elle où elle a décidé de me montrer sa collection de mes œuvres. Toutes, y compris celle que j’ai donné à cette mystérieuse femme. Devine qui c’était ? Pfff. »

 

Kris ouvrit le robinet et commença à rincer sa tasse en parlant par-dessus le bruit de l’eau. « Mais je vais lui rembourser les 15,000$ en entier. Qui ferait une chose pareille ? Prétendre être quelqu’un qu’elle n’est pas juste pour… » Kris n’était pas sûre de ce qu’en avait tiré Julianne, mais elle était sûre que ce n’était pas bon. « Elle pensait probablement que c’était une si bonne blague. Tous ses amis de la haute société se moquant de moi. »

 

Incapable de laver la tasse plus qu’elle ne l’était déjà, elle ferma le robinet et se tourna vers son amie. « Je me sens tellement idiote, » admit-elle doucement.

 

Leigh s’adossa à sa chaise, apparemment abasourdie. « C’était Julianne ? Tout ce temps… Wow. » Elle regarda dans le vide, pensive. « Tu réalises que ça veut dire qu’on a été amies avec Julianne Franqui pendant des mois ! »

 

« Amies ? » prononça Kris. « Les amis ne se mentent pas comme ça. Ils ne prétendent pas être quelqu’un qu’ils ne sont pas. Si elle avait vraiment voulu être mon amie, elle m’aurait dit la vérité dès le début, au lieu de jouer comme ça avec moi. » Kris secoua la tête. « Ce n’est pas mon amie. Elle n’est qu’une actrice coincée qui n’a rien de mieux à faire. »

 

« Elle m’a offert ce rôle dans le film, » annonça doucement Leigh. « Bon sang, c’est trop d’informations à emmagasiner à une heure pareille. »

 

Kris hocha la tête, d’accord. A vrai dire, malgré sa colère, elle était perdue. Et elle ne voulait plus être perdue.

 

« Et qu’est-ce qu’elle a dit pour sa défense ? » demanda Leigh.

 

Kris haussa les épaules en s’appuyant contre le comptoir de la cuisine. « Je me suis enfuie avant qu’elle n’ai eu le temps de dire quoi que ce soit. Je ne pouvais… juste pas… l’admettre. J’avais besoin d’air. Comment peut-on répondre à ça ? »

 

« Tu vas aller lui parler ?

 

« Oui, je vais aller à la banque, je retirerai ce qu’il reste de l’argent, et je lui rendrai. Ensuite je verrai comment rembourser le reste.

 

« Tu crois qu’elle va l’accepter ? » demanda Leigh, dubitative.

 

« Eh bien, je n’en veux pas, » répondit Kris. « Je ne veux plus rien avoir à faire avec Julianne Franqui… plus jamais. »

 

 

 

Julianne regardait sa co-actrice principale. Elle s’était d’abord demandé pourquoi Naomi avait choisi cette Samantha, sachant qu’elle ne faisait pas partie des actrices avec lesquelles avait auditionné Julianne. Mais maintenant, Julianne comprenait. La femme était époustouflante. Presque assez pour faire oublier à Julianne l’horrible personnalité de Samantha.

 

Presque.

 

Julianne se concentra pour ne pas sortir du personnage. Dans environ quatre lignes, elle embrasserait l’actrice en face d’elle. Julianne se dit que ce serait probablement mieux que ses expériences passées.

 

Lors de la dernière phrase du monologue de Samantha, Julianne avança d’un pas. Lors du dernier mot, elle se pencha. Mais avant que ses lèvres aient le temps de se presser contre celles de l’autre femme, la directrice intervint, « Coupez ! »

 

Julianne s’écarta immédiatement et regarda la directrice, en attente.

 

Naomoi Mosier affichait un sourire. « Parfait, » commenta-t-elle. « Nous nous concentrerons sur les mouvements la semaine prochaine, mais autrement, c’était du beau boulot. Je vais pouvoir dormir sur mes deux oreilles. »

 

« On en a fini pour aujourd’hui ? » demanda Samantha d’un ton pressé.

 

Naomi hocha distraitement la tête, son attention attirée par une autre partie du plateau. « À Lundi. »

 

Julianne se tourna pour partir, mais une voix l’arrêta.

 

« Julianne ? »

 

L’actrice se retourna pour faire face à la directrice. « Ouais ? »

 

« Tu es occupée ce soir ? » demanda Naomi avec hésitation, apparemment embarrassée.

 

Le cœur de Julianne accéléra, la révélation de Karen toujours fraîche dans son esprit. Elle ne sut que répondre pendant un long moment. Elle dit enfin, « Pas vraiment. » Les mots avaient quitté sa bouche avant qu’elle ne puisse réfléchir à ce qu’elle disait.

 

Encouragée, Naomi continua. « Il y a un film indépendant qui passe dans un petit ciné à Manhattan. Je me disais que tu pourrais avoir envie de le voir. Il parait que c’est vraiment bien. »

 

Eh bien, c’était une première. Sa directrice lui proposait de rendez-vous, une femme. Karen avait-elle tout raconté à Naomi dès la première occasion ? Ou Naomi était-elle juste observatrice ? Ou courageuse ? Ou les deux.

 

Julianne s’éclaircit la gorge en cherchant une réponse. Voulait-elle rester assise toute la nuit dans son appartement à broyer du noir ? Et si Kris appelait ? Et si elle ne le faisait pas ? Et si… et si… et si… « Avec plaisir, » répondit-elle enfin. « Je suis sûre qu’Adrian voudra connaître ce film. »

 

« Adrian ? » demanda Naomi.

 

« Mon… » Julianne hésita. Elle s’apprêtait à dire petit ami. Mais pourquoi mentir ? Quel intérêt y avait-il à mentir maintenant ? « Meilleur ami. Il est directeur. »

 

« Adrian, » répéta Naomi, comme si elle essayait de se rappeler de quelque chose. « Cruz ? »

 

Julianne hocha la tête. « Le seul et unique. »

 

« J’adore ce qu’il fait. C’est… »

 

« Bizarre, » acheva Julianne.

 

Naomi rit. « J’allais dire provocateur. »

 

Julianne sourit. « Bizarre, » insista-t-elle.

 

« Tu devrais voir certains de mes précédents films, » répondit Naomi.

 

Julianne sourit à nouveau. « Je l’ai fait, » admit-elle. « J’ai particulièrement aimé Cannibales Galactiques, c’était… heu… » Elle chercha l’adjectif approprié.

 

« Bizarre ? » Devina Naomi avec un sourire.

 

« J’allais dire psychotique. »

 

Naomi rit. « Merci beaucoup. » Elle jeta un coup d’oeil sur le côté, comme si quelque chose avait attiré son regard.

 

Julianne se rendit compte que quelqu’un appelait la directrice, et comprit que leur discussion était terminée. Elle se trouva étrangement soulagée, et encore plus étrangement déçue.

 

« Le devoir m’appelle, » annonça Naomi en se tournant vers Julianne. « Je passerai à 19h30 ? »

 

Julianne commença à hocher a tête avant de s’arrêter. « Tu sais où j’habite ? »

 

Naomi sourit et commença à s’éloigner. « À ce soir. »

 

Julianne observa la directrice, l’esprit dans le vague, s’apercevant qu’elle avait réussi à ne pas penser à Kris pendant presque cinq minutes, et c’était un progrès certain.

 

Peut-être que ce soir elle atteindrait les dix minutes.

 

 

 

Julianne fut prête aux environs de sept heures. Ou du moins aurait pu l’être si elle n’avait pas décidé à 19h26 que ce qu’elle portait n’était pas approprié. Que fallait-il porter lors d’un rendez-vous avec une directrice, après tout ?

 

Elle réalisa qu’elle était ridicule, postée là, face à un miroir en pied, le pantalon au niveau des chevilles. « J’étais branchée, avant, » murmura-t-elle avec regret.

 

Un bruit à la porte l’arracha à son indécision. « Merde, » marmonna-t-elle en se baissant pour enfiler son pantalon.

 

Elle sauta à travers la pièce en essayant de remettre le pantalon en place. Avait-elle pris du poids ? « J’arrive ! » cria-t-elle en espérant que sa voix traverserait l’appartement et la porte d’entrée.

 

Le pantalon en place, elle se rua sur le haut qu’elle avait lancé à travers la pièce. Elle était sens dessus dessous. « Bon sang, » marmonna-t-elle lorsqu’elle entendit à nouveau quelqu’un toquer. Elle passa la tête à travers le col du tee shirt et se rua vers la porte en essayant de passer les bras dans les manches en courant.

 

Enfin, elle fut habillée. Tout du moins l’espérait-elle. Elle réfléchit à courir dans l’autre sens pour vérifier dans le miroir, mais décida qu’elle s’en fichait. Ouvrant la porte à la volée, elle annonça, « Désolée d’avoir mis autant d… » Le reste de sa phrase mourut. « Kris, » prononça-t-elle.

 

Deux yeux noisette regardèrent par-dessus l’épaule de l’actrice une seconde. « Je suis désolée, je ne voulais rien interrompre. »

 

« Tu n’interromps rien, » répondit Julianne. « Je m’habillais. Tu veux entrer ? » Elle regarda brièvement derrière Kris, espérant que Naomi ne se montre pas.

 

Kris baissa les yeux et s’éclaircit la voix. « Non, euh, je voulais juste passer te donner ça, » dit-elle en tendant un bout de papier à Julianne. « Je te rendrai le reste dès que possible. »

 

Julianne baissa les yeux vers l’objet dans sa main et réalisa qu’il s’agissait d’un chèque. « C’est en quel honneur ? »

 

« C’est ce qu’il reste de l’argent que tu m’as donné, » répondit Kris. « Je n’en veux pas. »

 

Julianne leva les yeux, les sourcils froncés. « Je ne t’ai pas donné d’argent. »

 

« Ecoute, tu peux m’épargner tes mensonges, parce que je n’y crois plus, » répondit Kris, apparemment en colère. « Je n’ai pas besoin de ta charité, et je n’ai pas besoin d’argent donné par culpabilité. Alors garde-le, et ne rends pas les choses plus compliquées qu’elles ne le sont déjà. »

 

Julianne inspira et déchira le chèque en deux. « Cet argent n’a rien à voir avec la culpabilité. Je t’ai acheté une peinture. »

 

« La peinture était à quinze dollars, » répliqua Kris.

 

« Elle valait bien plus à mes yeux, » répondit Julianne, les yeux braqués sur ceux de Kris. Elle ne voulait pas avoir cette conversation. « S’il te plaît, n’en fais pas un problème d’argent, » dit-elle en baissant les yeux sur les bouts de papier froissés dans sa main.

 

Kris observa Julianne avant de répondre. « Qu’est-ce que c’est alors ? »

 

Le bruit de l’interphone interrompit la réponse de Julianne. Elle regarda Kris avec regret un moment, puis appuya sur le bouton. « Franqui, » dit-elle.

 

« Hey, c’est Naomi. Désolée, je suis en retard. »

 

Julianne soupira, sachant sa conversation avec Kris terminée. « Monte. » Elle fit à nouveau face à Kris. « Je suis désolée. »

 

« Ça n’a pas d’importance, » répondit Kris en rebroussant chemin. « À la prochaine. »

 

« Kris, attends, » commença Julianne, pas sûre de ce qu’elle voulait dire.

 

À la surprise de Julianne, Kris s’arrêta.

 

« Je ne voulais pas te blesser. »

 

« C’est ce que tout le monde dit après avoir blessé quelqu’un, » répliqua Kris avant de hausser les épaules, et de se retourner. « Ça ne résout rien. »

 

Julianne déglutit, essayant de ne pas pleurer au désespoir qu’elle ressentait. « Alors laisse-moi essayer et me rattraper. »

 

Lorsque Kris se tourna à nouveau, Julianne remarqua que ses yeux étaient humides. « J’ai l’impression que ma meilleure amie vient de mourir. Et c’est toi qui l’as tuée. » Elle secoua la tête, et reprit sa marche. Puis elle s’arrêta. Sans se retourner, elle ajouta, « Je sais que tu penses que je t’en veux parce que tu as menti. Et c’était peut-être vrai au début, mais il n’y a pas que ça. » Elle jeta un regard par-dessus son épaule. « Ce qui me tue vraiment c’est que tu m’as fait croire à quelque chose de beau et spécial, et que tu l’as détruit pour toujours. » Elle détourna le regard. « Bonne chance pour réparer ça. »

 

Quelque part dans le couloir, Julianne entendit le son de l’ouverture des portes de l’ascenseur. Elle regarda dans cette direction au moment où Naomi en sortait. La directrice salua Kris, qui sourit poliment en disparaissant dans l’ascenseur.

 

Julianne restait figée sans savoir que faire. Devait-elle suivre Kris ? Devait-elle la laisser partir ? Que fallait-il faire ? Elle n’en avait aucune idée. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle mourait à l’intérieur et la douleur menaçait de l’engloutir entièrement.

 

« Ça va ? » demanda Naomi en s’approchant de l’actrice, inquiète.

 

Julianne savait qu’elle était sur le point de pleurer, mais elle devait se retenir jusqu’à ce qu’elle se retrouve seule. « Ecoute, je ne peux pas faire ça, » se surprit-elle à dire. « Je ne veux pas te donner de faux espoirs. Je ne veux pas te blesser. Je l’ai assez fait pour toute une vie, et maintenant, j’ai la chance de faire quelque chose de bien pour changer. Je suis désolée. » Avec ça, elle entra dans son appartement et ferma la porte.

 

En s’y adossant, elle laissa couler les larmes.

 

 

 

 

51

 

Après avoir regardé le plafond pendant des heures, Kris avait réalisé que beaucoup des plus populaires des constellations reposaient au dessus de son lit. Peut-être y avait-il d’autres détails cachés derrière la reproduction de Salvador Dali au dessus d’elle, mais elle ne les voyait pas.

 

Elle ne pouvait s’empêcher de regarder l’ordinateur portable, qu’elle avait caché sous une pile de vêtements. La douleur constante de son cœur commençait à s’estomper. À vrai dire, elle lui manquait, qui qu’elle soit. Les emails lui manquaient, les conversations téléphoniques, les taquineries… Il lui manquait…

 

« Tout, » murmura-t-elle.

 

Enfin, il y avait toujours Leigh.

 

Et pourtant… ce n’était pas la même chose. Quelque chose avait changé, mais Kris ne parvenait pas à savoir quoi. Une amie est une amie…

 

Penser au mot amie fit froncer Kris des sourcils. Une amie ne mentait pas. Et pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de se demander à quel point Julia était Julianne. Où s’arrêtait la vérité ? Où commençait le mensonge ? S’ils étaient en proportions égales, parviendrait-elle à pardonner l’actrice ?

 

Voulait-elle pardonner l’actrice ?

 

Kris soupira, sachant qu’elle voulait lui pardonner. Elle détestait être en colère. La rancune était épuisante. C’était comme si une grosse enclume s’abattait sur sa tête, encore et encore. Elle voulait que ce sentiment disparaisse.

 

Mais elle ne pouvait pas faire semblant d’aller bien. Et pardonner Julianne ne ramènerait pas Julia. Et comment pourrait-elle lui faire à nouveau confiance ?

 

Quelque chose pouvait-il revenir à la normale après avoir été aussi altéré ?

 

C’était impossible.

 

Rien ne serait comme avant.

 

 

 

Julianne marchait sur le trottoir familier de la rue de Kris. Après des heures d’évaluation et de réévaluation de son existence, elle avait réalisé qu’elle ne parviendrait plus à dormir.

 

Jamais.

 

Elle ne pouvait pas continuer à appeler Karen et Adrian à n’importe quelle heure de la nuit. Elle ne pouvait pas continuer à regarder New York par la fenêtre, en se demandant à quoi pensait Kris en ce moment. Elle pouvait rester allongée à attendre que le temps passe. Elle pouvait réfléchir. Elle pouvait s’inquiéter…

 

Et avant de s’en rendre compte, elle aurait cinquante ans et serait seule; une simple ombre d’une star de cinéma. Constamment obsédée par sa jeunesse perdue… sa beauté perdue…

 

Son amour perdu.

 

Julianne s’arrêta devant le bâtiment de Kris et leva les yeux. Son cœur accéléra lorsqu’elle monta les marches.

 

Si Kris voulait que Julianne sorte de sa vie, alors d’accord. Mais elle ne partirait pas sans un mot.

 

Le doigt de Julianne hésita au dessus du bouton. Il était deux heures du matin. Avait-elle perdu la tête ?

 

Avant qu’elle ne puisse débattre davantage sur sa santé mentale, la porte s’ouvrit et quelqu’un sortit. Julianne prit cela comme un signe.

 

Se faufilant dans le bâtiment, elle se dirigea vers l’ascenseur.

 

Sur le chemin vers l’étage de Kris, Julianne se demanda si elle n’était pas en train de rêver. S’était-elle endormie sans s’en rendre compte ?

 

Elle espérait que non. Elle avait eu assez de mal à venir jusqu’ici. Et le plus dur était à venir.

 

Prenant une profonde respiration, elle attendit que les portes s’ouvrent. Lorsqu’elles le firent, elle resta figée. Si elle sortait, elle affronterait la situation. Si elle restait dans l’ascenseur, elle ne reviendrait jamais.

 

Les portes commencèrent à coulisser.

 

Elle les regarda.

 

Les portes se refermèrent.

 

 

 

 

Kris était dans la cuisine à la recherche de quelque chose à boire. Elle bâilla en se demandant pourquoi elle était toujours debout à deux heures du matin.

 

Ouvrir le frigo se révéla inutile. Il fallait aller faire les courses. Comment pouvaient-elles manger aussi vite ? Elle avait refait le plein deux jours auparavant.

 

Elle allait fouiller les placards lorsque quelqu’un toqua à la porte. Le bruit était si faible que la porte fermée absorba le son.

 

Le deuxième essai fut un peu plus fort et fit s’arrêter Kris avec un froncement de sourcils, à l’écoute.

 

Le troisième essai attira toute l’attention de Kris. Elle se tourna et se dirigea vers la porte en se demandant quelle personne saine d’esprit pouvait bien venir à cette heure.

 

Un regard à travers le judas lui révéla que ce n’était pas quelqu’un sain d’esprit. Elle soupira et ouvrit la porte. « Tu sais quelle heure il est ? »

 

« Deux heures trente-quatre, » répondit Julianne sans même regarder sa montre. « Je n’arrivais pas à dormir. »

 

Kris s’apprêtait à brusquer l’actrice, mais laissa passer l’occasion. Ce n’est pas comme si elle dormait, elle aussi. « Alors ? »

 

Julianne tendit un bout de papier. « Voila. »

 

Kris l’accepta malgré elle. « Qu’est-ce que c’est ? »

 

« Lis-le. »

 

Kris déplia le papier et le lut, fronçant les sourcils en reconnaissant les mots.

 

 

Chère Mle Milano,

J'ai acheté une de vos esquisses un peu plus tôt aujourd'hui. La silhouette dans l'image reflétait tellement ce que je ressens parfois, que c'était comme si elle avait été dessinée en pensant à moi. Je me demandais si vous aviez une galerie ici à New York où je pourrais peut-être voir plus de vos travaux ?

Sincèrement,

J.R. Frank

 

 

Kris leva les yeux. « Je ne comprends pas. »

 

« C’est le premier email que je t’ai envoyé, » expliqua Julianne.

 

« Je sais, je le reconnais, » répondit Kris. « Mais pourquoi me le donnes-tu maintenant ? »

 

Julianne baissa les yeux. « Parce que c’est tout ce que je voulais te dire, » répondit-elle. « Ce n’était pas une blague. Ce n’était pas un plan élaboré. Je voulais juste te faire savoir que j’appréciais ton travail. »

 

« Alors tu m’as donné un faux nom, » répliqua Kris.

 

« Non, je t’ai donné le vrai, » répondit Julianne. « Julia Raye Frank. C’est mon nom de naissance. Je l’ai fait changer en Julianne Franqui quand j’avais onze ans. »

 

Kris baissa les yeux vers l’email dans sa main, ne sachant plus que penser. Elle ne savait pas que Julianne Franqui n’était pas son vrai nom. Leigh était-elle au courant ? Lors de ses recherches sur Internet, avait-elle croisé une Julia Raye Frank ? Cela importait-il ? Ce n’était pas une question de nom.

 

« Je suis passée parce que… je veux que tu saches que je ne mentais pas, » poursuivit Julianne. « J’ai peut-être menti pour des choses stupides comme le film dans lequel je joue ou ce que je fais exactement comme métier, mais le reste était vrai. »

 

Lorsque Kris ne répondit pas, Julianne continua.

 

« Je fais de l’exercice. J’aime vraiment cuisiner. J’adore tes peintures. Je passe des heures à regarder la mosaïque des chaînes télé. Je n’ai jamais eu de rendez-vous. J’épouserais Bob l’Eponge Carrée en 1.2 secondes… et j’écris vraiment des poèmes quand je m’ennuie. » Julianne observa Kris, en attente d’une réaction.

 

Kris n’en eut pas. Elle essayait d’enregistrer toutes les informations qui lui arrivaient. Ses sentiments sur le sujet étaient flous, et le mot était faible. Elle n’était pas sûre que ça soit suffisant. Elle n’était pas sûre que quelque chose soit suffisant. Et il y avait toujours une chose que Julianne n’avait pas confessée. « Pourquoi as-tu prétendu être lesbienne ? »

 

Julianne hésita. « Je ne faisais pas semblant, » répondit-elle enfin.

 

« Quoi ? » demanda Kris, plongeant le regard dans les tristes yeux bleu. Sa surprise était évidente.

 

« Je ne suis… pas vraiment sortie du placard, » expliqua Julianne doucement. « Toi et Adrian êtes les seuls à savoir. Oh, et Karen. Elle est au courant aussi. »

 

Kris ne s’était pas attendu à cette réponse. C’était la seule chose sur laquelle Kris était sûre que Julianne avait menti. Elle était gay ? Comment pouvait-elle être gay ? Elle avait toujours l’air si sûre d’elle pendant les interviews. À toujours parler de son petit ami et à quel point elle l’aimait. « Comment puis-je te faire confiance après tout ce qu’il s’est passé ? Comment puis-je savoir que c’est la vérité ? »

 

Julianne baissa tristement les yeux. « Tu ne peux pas, j’imagine. » Elle prit une profonde inspiration. « Tu as été une très bonne amie ces derniers mois, et la dernière chose que je voulais était te blesser. Et tu as raison ; ce que je dis ne résout rien. J’admets que j’ai été égoïste. Je voulais m’accrocher à une fantaisie qui n’existait pas. Je voulais m’accrocher à l’espoir que tu ne me penserais jamais être Julianne Franqui. C’était un sentiment incroyable… de ne pas avoir à me cacher pour une fois. Et je voulais que cela dure aussi longtemps que possible. » Elle leva les yeux. « Je suis désolée de t’avoir blessée. »

 

Kris ne savait plus quoi dire. Son esprit était en chaos tandis qu’elle essayait de mettre de l’ordre dans ses pensées. Elle était toujours blessée. Et toujours en colère. Et elle n’était pas sûre que Julianne puisse faire disparaître ces sentiments tout de suite. « Je ne sais pas quoi dire, » dit-elle honnêtement. « C’est un peu… trop. »

 

Julianne hocha la tête. « Je vais te laisser alors, » dit-elle après un silence tendu. « Bonne nuit Kris. »

 

« Julianne, » appela doucement Kris lorsque l’actrice se tourna pour partir. Elle ne voulait pas lui dire bonne nuit tout de suite.

 

« Oui ? »

 

« Tu aimes vraiment regarder le soleil se coucher ? »

 

Julianne observa Kris un moment. « Aussi souvent que je peux, » répondit-elle.

 

Kris hocha la tête. Elle regarda le sol un long moment. Ce n’était pas par manque de choses à dire qu’elle gardait le silence. C’était le besoin écrasant de prononcer des mots qu’elle ne pouvait pas exprimer. Elle ne ressentait pas de colère à cet instant, mais plutôt une tristesse profonde qu’il serait dur d’enterrer. Il y avait des mois d’amitié à reconstruire. Et elle n’était pas sûre que cela soit possible. « Je ne sais pas si je peux le faire. Je ne sais pas si je peux surmonter ça. »

 

« Je comprends, » dit Julianne.

 

Kris déglutit, voulant ajouter quelque chose, mais ne sachant pas quoi exactement. « J’apprécie vraiment que tu m’aies dit tout ça. »

 

Julianne hocha la tête.

 

Une partie de Kris mourait d’envie de faire disparaître la peine de Julianne. Elle savait que l’actrice souffrait. Mais elle aussi souffrait. « Bonne nuit, Julianne. »

 

« Bonne nuit, Kris. »

 

Kris observa l’actrice se diriger vers l’ascenseur, et la rappela presque. Mais il n’y avait plus rien à dire.

 

Pas encore.

 

Pas cette nuit.

 

 

 

52

 

Julianne redoutait la reprise du Lundi. Deux des personnes qu’elle ne voulait voir pour rien au monde feraient partie intégrante de sa vie pour les quelques mois à venir.

 

Et elle ne pouvait rien y changer.

 

Elle remarqua Naomi presque immédiatement en entrant sur le site. La blonde directrice secouait la tête à un dire de quelqu’un. Julianne ne pouvait entendre ce qui avait été dit, mais elle devina que c’était en rapport avec les lumières puisque Naomi ne cessait de regarder vers le haut et de désigner des objets.

 

Julianne garda ses distances, ne souhaitant pas qu’on la remarque. Elle doutait tout de même de pouvoir se cacher très longtemps.

 

L’homme avec qui avait parlé à Naomi s’en alla, et quelqu’un d’autre aborda la directrice. Ils échangèrent quelques mots. Et après un hochement de tête de Naomi, l’individu repartit.

 

Julianne observait en silence depuis le mur, se demandant ce qu’elle pourrait dire à la directrice lorsqu’elles seraient face à face. Devait-elle mentionner ce qu’il s’était passé ? L’ignorer ? S’excuser ?

 

La directrice choisit cet instant pour se tourner, et leurs regards se croisèrent. A la surprise de Julianne, Naomi s’approcha d’elle.

 

« Ça va mieux ? » demanda Naomi lorsqu’elle fut assez proche.

 

Julianne leva les yeux, surprise. « Pardon ? »

 

« Tu avais l’air bouleversée Vendredi, » répondit Naomi.

 

Julianne fixa les yeux verts un moment. « C’est… C’est compliqué. » Elle s’éclaircit la gorge. « Je suis vraiment désolée pour ce qu’il s’est passé. Je n’aurais pas dû accepter de sortir avec toi, et ensuite te claquer la porte au nez. Ce n’était pas bien. »

 

Naomi regarda les alentours, puis s’approcha encore de Julianne. « Je sais que tu m’as demandé de ne pas t’approcher et tout, mais suivre les conseils n’est pas mon fort. » Elle sourit et haussa les épaules. « Alors si jamais tu veux parler… »

 

Julianne se mordit la lèvre, pas sûre de sa réponse. « Je ne suis pas… Je n’ai jamais… Je ne… » Elle finit par abandonner sa phrase.

 

Naomi détourna le regard. « Karen t’a mise au courant, pas vrai ? »

 

« Non! » répondit Julianne. « Bon, plus ou moins… mais ça n’a rien à voir avec pourquoi je suis incohérente. »

 

« Alors ? »

 

Julianne soupira. « C’est une longue histoire… »

 

Naomi repoussa une mèche derrière son oreille et regarda l’actrice avec espoir. « Aurai-je la chance de l’entendre un jour ? »

 

Julianne n’était pas sûre de ce qui se tramait. Naomi savait-elle qu’elle est gay ? Ou ne le savait-elle pas ? « Peut-être, » répondit-elle. « Je veux dire, oui, si tu veux vraiment. »

 

La directrice sourit. « J’avais peur que Karen t’ait mise en garde et que c’était la raison pour laquelle tu avais changé d’avis Vendredi. »

 

« Non, » répondit Julianne, devinant que Karen n’avait finalement rien dit à Naomi. Alors pourquoi l’avait-elle invitée à sortir Vendredi soir ? « Je le… savais déjà. »

 

La surprise pouvait se lire sur le visage de Naomi. Puis elle hocha la tête. « Eh bien j’aimerais entendre cette longue histoire un jour. Il parait que je sais écouter. »

 

Julianne sourit. « Je m’en souviendrai. »

 

Naomi lui rendit son sourire et s’excusa avant de retourner travailler.

 

Pendant un instant, Julianne avait totalement oublié qu’elles se tenaient au milieu d’un plateau de cinéma en pleine effervescence.

 

Du coin de l’œil, Julianne repéra Leigh. Elles se regardèrent un instant, mais Leigh détourna immédiatement le regard et continua sa conversation avec Jeremy.

 

Résignée et un peu déçue, Julianne se dirigea vers sa loge personnelle. Elle parlerait à Leigh plus tard.

 

En espérant que Leigh lui adresserait la parole.

 

 

 

Après un long conflit intérieur, Kris se surprit à regarder l’écran de l’ordinateur. Sa boîte de réception vide lui rendit son regard. Après une seconde, elle double-cliqua sur le dossier nommé ‘Julia’. Tous les emails de Julia apparurent à l’écran. Elle passa rapidement la liste en revue, chaque en-tête la faisant souffrir.

 

Elle voulait que la douleur s’arrête. Elle ne comprenait pas pourquoi cela importait tant. Ça n’était que des emails et quelques conversations sur Internet et au téléphone. Comment une amitié pouvait-elle se construire à partir de mots ? Comment était-ce devenu une amitié qui la gardait éveillée par son absence ?

 

Kris observa la liste sous ses yeux. Elle n’était pas sûre de ce qu’elle voulait y trouver. C’était juste énervant de penser qu’après des mois de conversations, elle n’avait rien vu venir. Avait-ce été évident tout du long ? Si elle lisait les emails maintenant, pourrait-elle trouver un sens à chaque phrase ?

 

Elle regarda à nouveau les messages, chacun complété par son sujet et sa date. Cela ressemblait à la carte d’une amitié qu’elle ne comprenait plus. Il y avait tant à éclaircir.

 

Elle pointa la souris sur le lien vers le premier email et le laissa planer au-dessus un instant. Elle cliqua enfin dessus.

 

Le message s’ouvrit face à elle, comme la première fois qu’elle l’avait lu. Sauf que cette fois-ci, ses sentiments étaient différents. Son regard parcourant les mots, elle repoussa l’envie de fermer le message, d’abandonner.

 

Les quelques premiers emails étaient si professionnels, si distants. Kris se demanda ce qu’avait pensé Julianne en les écrivant. Qu’avait-elle voulu exprimer ? Pourquoi les avait-elle écrits ?

 

Elle lut, revivant les moments où les mots de Julia l’avaient fait sourire.

 

C’était étrange de relire les mêmes mots et de placer la voix et l’image de Julianne derrière eux. Le fait que cet acte ne soit pas aussi difficile que ne l’avait imaginé Kris était plus étrange encore. Cela la rendait mal à l’aise. Dans son esprit, les deux auraient dû être différentes. Elle devrait pouvoir distinguer la voix de Julia de celle de Julianne. Elle aurait souhaité pouvoir exposer les mensonges.

 

Avec chaque email, Kris devenait de plus en plus anxieuse. Elle avait pensé que lire les emails l’aiderait à quitter un peu cette folie. Peut-être valider sa colère et sa douleur. Mais ils lui laissèrent plutôt un sentiment de vide et de confusion.

 

Julianne avait-elle vraiment été major en Littérature Comparée ? Détestait-elle vraiment sa famille ? Écrivait-elle des poèmes ?

 

Ce n’étaient pas les pensées qu’elle aurait voulu avoir. Ce n’étaient pas les questions qu’elle aurait voulu se poser.

 

Mais c’était le cas. Et elle en était d’autant plus confuse. Exaspérée, elle passa une main dans ses cheveux. Elle ne voulait pas faire face à Julianne Franqui. Elle n’était pas prête.

 

En même temps, elle ne voulait pas ne rien faire.

 

Elle se surprit à cliquer sur le premier email. Les mots familiers lui firent face.

 

Elle récupéra sur sa table de nuit les feuilles de papier pliées que Julianne lui avait données. Elle observa les mêmes mots imprimées sur le papier, et affichés à l’écran.

 

Lorsqu’elle cliqué ‘Répondre’ elle ne pensait à rien de particulier.

 

 

Sujet: Re: Votre art

 

Cher J.R.,

 

Merci pour l’intérêt que vous portez à mon travail. Quelque chose vous a touché en particulier ?

 

Sincèrement,

Kris Milano

 

 

Kris observa la courte note, pas vraiment sûre de ce qu’elle faisait, ou ce qu’elle espérait accomplir. Pour finir, elle décida de ne plus y penser. Elle avait suranalysé chaque détail de sa vie ces vingt et unes dernières années, et jusqu’ici ça n’avait rien donné de bon.

 

Un seconde plus tard, elle cliquait sur ‘envoyer‘.

 

 

 

Julianne ne souhaitait que grimper dans son lit à l’instant où elle rentra chez elle, et y rester à jamais. Malheureusement, malgré sa fatigue, elle ne voulait pas vraiment dormir.

 

Le premier jour de tournage s’était relativement bien passé, bien que sa collègue refuse de parler. Malgré ça, Julianne aimait jouer avec Leigh. Elle était complètement sous le charme lors des dialogues. Parfois, elle oubliait même que Leigh n’était pas vraiment sa sœur. Et pourtant, chaque fois que la directrice criait, ‘coupez’, elles revenaient à leur réalité silencieuse.

 

Pour ce qui était de Naomi, Julianne appréciait la technique de la directrice. Chaque fois que Naomi les arrêtait, elle avait toujours quelque chose d’important à dire. Elle était toujours claire dans ses demandes, mais laissait les acteurs faire ce qui leur semblait mieux.

 

Julianne avait passé une bonne partie de la journée à observer la directrice en action. Elle n’avait pas vu Naomi perdre patience une seule fois, ou crier sur quelqu’un. Ça ne signifiait pas que la directrice ne paraissait pas frustrée ou stressée à certains moments. Mais elle réussissait à garder son calme, professionnellement parlant.

 

Inutile de préciser que Julianne était intriguée.

 

S’installant sur le côté, Julianne examina les peintures sur le mur, et la réalité s’imposa à elle. C’était tellement tentant de se cacher derrière ses personnages. Elizabeth Doyle n’avait pas à se soucier d’amour non réciproque. Malgré tout ce qui leur arrivait, Emma l’aimait.

 

Deux yeux bleus étudiaient les images en se demandant si c’était une bonne idée de les garder là. Devait-elle les rapporter? Ou simplement les enlever du mur? Julianne n’était pas sûre de pouvoir se séparer d’eux si facilement.

 

Elle roula sur le dos en poussant un soupir, en espérant se sortir Kris de la tête cinq minutes. C’était fini; elle devait tourner la page.

 

Après s’être redressée, elle attrapa son ordinateur, en s’assurant qu’il était relié à la prise téléphonique. Une fois connectée, elle vérifia ses emails professionnels. Comme prévu, plusieurs emails d’Eric encombraient sa boîte. Elle les lut, soulagée de ne rien avoir raté d’important.

 

Lorsqu’elle eut finit, elle hésita. D’habitude elle vérifiait son adresse personnelle en même temps. Mais à quoi bon la regarder maintenant?

 

Pourtant elle dirigea la souris dans cette direction. Elle pouvait au moins effacer les courriers indésirables.

 

Alors qu’elle attendait que sa boîte se charge, son attention fut arrachée de l’ordinateur par le son de la sonnette. Elle repoussa l’ordinateur en fronçant les sourcils, et se dirigea vers la porte d’entrée. Elle pressa le pas en espérant que Kris était peut-être à la porte.

 

Appuyant sur le bouton de l’intercom, elle dit, « Oui? » sur un ton, espérait-elle, cachant l’espoir… ou le désespoir… qu’elle ressentait.

 

« Salut. Je passais dans les environs. »

 

Julianne fut d’abord déçue. Mais ce sentiment fut vite remplacé par quelque chose ressemblant à de la timidité, ou peut-être de la nervosité, ou peut-être les deux. « Monte, » dit-elle.

 

Alors qu’elle attendait à la porte, Julianne se demanda où était passé sa philosophie de vie. La simplicité. Elle devait revenir à la simplicité.

 

Toc. Toc.

 

Malheureusement, Julianne avait l’étrange sentiment d’être sur le point d’inviter de nouvelles complications dans sa vie. « Salut, » annonça-t-elle.

 

La directrice sourit. « J’espère que tu ne penses pas que je te suis. »

 

« Si c’était le cas, je ne t’aurais pas laissée monter, » répondit Julianne. « Tu veux entrer? »

 

Naomi acquiesça et entra. Elle observa l’appartement.

 

Julianne ferma la porte et resta derrière la directrice, souhaitant avoir d’autres meubles que le lit.

 

« J’adore ce motif… le vide est plein, » dit Naomi en se tournant vers Julianne.

 

Julianne sourit, et s’adossa à la porte. « Ici je pense plutôt que c’est le vide est vide. »

 

Naomi sourit, paraissant soudain timide et mal à l’aise. « Tu te demandes sûrement ce que je fais ici. »

 

La question avait traversé l’esprit de Julianne, mais elle devait maintenant trouver une réponse à la question de la directrice. Alors elle garda le silence.

 

« Eh bien, je passais dans les environs, » commença Naomi, « ce qui fait très cliché car c’est ce que tout le monde dit. Tu penses sûrement que j’ai voyagé une heure pour venir jusqu’ici. » Elle regarda Julianne en attente de confirmation.

 

L’actrice sourit, amusée. Elle n’avait encore jamais vu la directrice si mal à l’aise en sa présence. C’était mignon.

 

« Bref, je t’ai trouvée un peu triste aujourd’hui, » continua Naomi. « Pas pendant les prises de scène, mais entre chacune d’elles. Alors je me suis dit que je pourrais passer et vérifier que tu vas bien. »

 

« Pourquoi ? »

 

Naomi haussa les épaules. « Dis-toi que je suis trop attentionnée. »

 

Julianne ne savait pas comment répondre. Une partie d’elle continuait de se demander ce que Naomi attendait d’elle. Mais une autre partie était trop occupée à remarquer comme les jeans allaient bien à la directrice. « Je te demanderais bien si tu veux t’asseoir, mais… » Elle désigna l’appartement vide. « Il reste toujours le tapis. »

 

La directrice regarda les alentours et sourit. « En fait, j’allais te proposer d’aller manger quelque chose. Je n’ai rien avalé depuis le petit-déjeuner. »

 

« Tu as au moins fait tenir le repas le plus important dans ton emploi du temps, » répondit Julianne.

 

Naomi sourit. « C’était une biscotte. »

 

« Une seule ? »

 

« J’étais pressée, » admit Naomi.

 

Le sujet était clos. « Allons dîner, » répondit Julianne en s’emparant de la poignée. Elle ne pouvait pas vraiment laisser sa directrice mourir de faim.

 

 

 

Julianne regardait de travers l’insigne annonçant ‘Gray’s Papaya’. Quand Naomi avait suggéré d’aller dîner, Julianne s’était attendu à un endroit où les tables étaient couvertes et où l’argenterie était effectivement en argent. Elle ne s’était pas attendue à une boîte de hot-dog graisseux.

 

Naomi observait l’expression de Julianne. « Je comprends que c’est ta première fois ? »

 

« J’avoue que oui, » répondit Julianne en croisant le regard de Naomi.

 

La directrice sourit. « Tu ne connais pas la vie tant que tu n’as pas essayé un de ces hot-dogs, » répliqua-t-elle. « Tu n’es pas végétarienne, j’espère ? »

 

Julianne pensa immédiatement à Kris. Et elle souhaita soudain être végétarienne juste pour avoir une excuse pour ne pas manger là. « Non, » se surprit-elle à répondre. Elle réfléchit à dire à Naomi qu’elle n’avait pas particulièrement faim, mais garda la bouche fermée. Et puis elle avait déjà mangé des hot-dogs. Peut-être. Elle ne se rappelait plus.

 

Lorsqu’elles arrivèrent en tête de file, Julianne laissa la directrice commander pour elle. Elle ignorait les gens qui la regardaient, la montrant du doigt en chuchotant, « C’est bien Julianne Franqui ? »

 

Naomi tendit un hot-dog à Julianne et se dirigea vers la table des sauces. « Ça ne te gêne pas ? »

 

Julianne regardait l’objet dans sa main avec un mélange de dégoût et de curiosité morbide. En ajoutant du ketchup, elle dit, « Qu’est-ce qui est censé me gêner ? »

 

« Qu’on te reconnaisse où que tu ailles, » expliqua Naomi. Elle regarda derrière Julianne, où les gens continuaient de la fixer. « Je crois que tu as quelques admirateurs. »

 

Julianne regarda dans la même direction que Naomi et aperçut un groupe de garçons qui bavaient littéralement. Elle sourit et leur fit un clin d’œil, puis se retourna vers Naomi. « Euh, je crois que je me suis simplement habituée, » répondit-elle à Naomi. « On ne te reconnaît jamais ? »

 

Naomi haussa les épaules et mordit dans son hot-dog, sortant de la boutique pour laisser de la place aux autres. Une fois dehors, elle dit, « Ce sont pour la plupart des mordus de cinéma. L’Amérique moyenne ne me connaît pas. »

 

« Pas encore, » ajouta Julianne. « Je crois que ce film changera ce détail. »

 

Elles traversèrent la rue, errant sans destination particulière.

 

« Que t’apportera le film, d’après toi ? »

 

« Il me libèrera. » prononça doucement Julianne. Elle regarda le hot-dog intouché, en se demandant pourquoi elle avait dit ça.

 

« Tu ne vas pas le manger ? » demanda Naomi sur un ton tellement détendu que Julianne se demanda si elle avait entendu sa confession.

 

Prenant une inspiration, Julianne regarda dans deux yeux vert attentifs. « Je ne suis pas sûre d’être assez courageuse pour mettre ça dans ma bouche. »

 

Naomi sourit. « Eh bien, si tu veux vraiment laisser un hot-dog te terrasser. »

 

Julianne baissa les yeux et soupira. « D’accord, mais si je m’empoisonne, tu devras te débrouiller sans ton actrice principale. »

 

« Je prends le risque, » répliqua Naomi.

 

Julianne s’arrêta, forçant la directrice à en faire de même. « La prochaine fois, je choisis l’endroit où on dîne, » dit-elle, sans savoir ce qui lui faisait penser qu’il y aurait une prochaine fois. Après un autre long moment d’hésitation, elle prit une petite bouchée. Elle mâcha. Et attendit d’être dégoûtée.

 

Naomi attendait patiemment une réaction, apparemment amusée. « Alors ? »

 

Julianne prit une autre bouchée, et se remit en marche. « Tais-toi, c’est bon. » Elle entendit Naomi rire, puis courir pour la rattraper.

 

« Encore une victoire pour Gray’s Papaya, » dit Naomi, apparemment très contente d’elle.

 

Julianne s’apprêtait à répondre, mais le son de son nom la força à se retourner. Parmi tous les gens possibles… « Hey Anthony, » l’accueillit-t-elle.

 

Le petit ami de Kris les rattrapait la seconde d’après. « Je savais que c’était vous, » dit-il avec un sourire. Il regarda Naomi.

 

« Anthony, voici Naomi Mosier, ma directrice, » annonça-t-elle, vraiment mal à l’aise. « Naomi, je te présente Anthony… » Elle n’avait aucune idée de son nom de famille. Kris ne lui avait jamais dit.

 

Anthony prit rapidement la relève. « Anthony Brooks, ravi de vous rencontrer. Alors vous êtes la directrice de Leigh aussi ? »

 

« C’est exact, » confirma Naomi.

 

« Cool, » dit Anthony. « Bref, je vais vous laisser mesdames. Je vais rendre visite à Kris. »

 

Entendre son prénom fit frémir Julianne. Elle essaya de le cacher en ajoutant, « Amusez-vous bien. »

 

« Je lui dirai bonjour de votre part, » lui assura Anthony.

 

Génial.

 

« Ravi de vous avoir rencontrée, Naomi. On se voit plus tard, Julianne. »

 

« De même, » dit Naomi.

 

« Au revoir, Anthony, » ajouta Julianne, avant de le regarder s’éloigner.

 

Elles reprirent leur marche.

 

« Un de tes amis ? » demanda Naomi après un moment.

 

Julianne ne put s’empêcher de rire. « Loin de là. » Elle hésita, puis ajouta, « Tu veux toujours entendre cette longue histoire ? »

 

Naomi sourit. « J’adorerais. »

 

 

 

« Pourquoi tu vérifies tes emails toutes les cinq minutes ? » demanda Anthony, adossé à la tête du lit de Kris.

 

Kris ferma son ordinateur, après une nouvelle visite décevante de son compte. « Désolée, j’ai écrit à un professeur pour entrer dans son cours, » mentit-elle. Enfin, à moitié. Elle avait vraiment écrit à un professeur. Mais ce n’était pas la raison qui l’attirait à son ordinateur toutes les deux secondes. Elle rejoint son petit ami sur le lit, s’asseyant face à lui. « Alors, comment s’est passée ta journée? »

 

Anthony haussa les épaules. « J’ai travaillé, et j’ai acheté deux livres pour les cours. C’est nul que l’été soit fini, hein ? »

 

« Ouais, » acquiesça Kris, même si elle n’y avait pas vraiment pensé. Elle avait été si occupée par le reste de sa vie qu’elle avait complètement oublié la reprise des cours.

 

Anthony tendit la main pour toucher la jambe de Kris. « J’ai croisé Julianne Franqui en venant. »

 

Le son de son nom capta l’attention de Kris. « Vraiment ? Qu’est-ce qu’elle a dit ? » demanda-t-elle, essayant de ne pas paraître trop enthousiasmée par l’information.

 

« Pas grand-chose, » répondit Anthony, sa main commençant à caresser la cuisse de Kris. « Elle se promenait avec la directrice du film. »

 

Kris essayait d’ignorer la sensation de la main d’Anthony sur sa cuisse. Elle aurait préféré qu’il ne la touche pas à cet instant. « Elle a parlé de moi ? »

 

Anthony s’arrêta pour la regarder. « Non. Elle n’a pas dit grand-chose. »

 

Déçue, Kris retint un soupir. Julianne avait-elle reçu son email? Leur amitié ne signifiait-elle plus rien?

 

« Alors, qu’est-ce que tu veux faire ? » demanda Anthony, un sourire coquin aux lèvres.

 

Kris baissa les yeux et s’empara de la main errante d’Anthony. « Euh, allons-y doucement, d’accord ? » dit-elle en se penchant pour l’embrasser, afin qu’il se pense pas qu’elle ne voulait rien faire; même si c’était un peu le cas. Mais elle ignora ce sentiment. Elle écarta ses lèvres un moment plus tard et plongea son regard dans le sien, en espérant ne pas l’avoir blessé.

 

Anthony sourit. « Pas de problème, » dit-il.

 

Soulagée, Kris l’embrassa une nouvelle fois, plus passionnément, comme si elle souhaitait que les lèvres d’Anthony puissent effacer la douleur constante de son cœur. Julianne apparut soudain dans ses pensées et elle se recula rapidement.

 

« Quelque chose ne va pas ? » demanda Anthony, visiblement inquiet.

 

Elle voulait répondre oui. Beaucoup de choses n’allaient pas. Mais elle ne voulait pas en parler. Pas avec lui. « Non, désolée, » dit-elle. « Je voulais seulement me mettre plus à l’aise. »

 

Il sourit alors, et l’attira plus près. « C’est mieux ? »

 

« Bien sûr, » dit-elle, espérant paraître convaincante. Elle voulait qu’il l’embrasse et lui fasse tout oublier. Elle voulait être passionnée.

 

Anthony se pencha pour reprendre le baiser, sa bouche déjà entrouverte. Sa langue frôla les lèvres de Kris d’une façon qui donna envie à Kris de se reculer et de les essuyer.

 

Elle n’était pas passionnée. Au lieu de ça, elle était occupée à se concentrer sur les mécanismes du baiser. Pourquoi ne pouvait-elle pas se laisser aller? Pourquoi ne sentait-elle pas son cœur essayer de sortir de sa poitrine? Où était la passion? Tout ce qu’elle sentait était cette solitude étrange, froide. Comme si leurs lèvres étaient deux aimants de même polarité, luttant pour se rencontrer. Et tout ce qu’elle sentait était l’air entre les deux, aspirant des promesses distantes de fantaisies à venir.

 

Lentement, elle mit fin au baiser, en espérant n’avoir pas été trop brusque. « Désolée, » s’excusa-t-elle. « Je suis simplement crevée. »

 

Anthony cacha bien sa déception. « Tu veux qu’on se voit demain ? »

 

« Appelle-moi, » lui dit-elle.

 

« Okay, » accepta-t-il avant d’embrasser sa joue. « Je vais te laisser. »

 

Kris le regarda sortir. Lorsque la porte se referma derrière lui, elle se demanda quel était son problème. Etait-ce Nathan? Etait-ce Anthony?

 

Etait-ce elle?

 

Elle regarda l’ordinateur, tentée de regarder ses emails. « Je suis pathétique, » murmura-t-elle en secouant la tête. Ignorant son envie de regarder, elle attrapa le carnet de dessin près de son lit.

 

Il y avait plus d’une façon de s’occuper l’esprit.

 

 

 

53

 

Julianne se tenait devant la porte de son appartement vide et inspira l’odeur de renfermée de la solitude. Il y avait quelque chose d’étrangement alarmant dans le contraste entre la ville en mouvement qu’elle venait de quitter, et le silence inquiétant de son appartement mal décoré.

 

Pour la première fois depuis qu’elle avait déménagé, la nudité de l’appartement la mit mal à l’aise. Elle se sentait exposée, sa solitude se reflétant dans les murs blancs et stériles, et la moquette blanche hors de prix qui n’avait rien d’autre à montrer que sa beauté. La seule preuve d’une personnalité existante était accrochée aux murs de sa chambre, chaque tableau exprimant une vérité délicate qu’elle ne comprenait pas.

 

Les peintures de Kris la fascinaient: le mélange de texture et de couleur précis, cachant les ombres planant au-dessus, comme d’inavoués secrets; les doux coups de pinceau et les thèmes touchants qui luttaient pour révéler ce qu’ils contenaient.

 

Julianne entra dans sa chambre et se tint devant les tableaux. Elle n’avait jamais apprécié l’art avant de découvrir les oeuvres de Kris dans le parc. Elles étaient belles, comme la main qui les avait créées, et le corps qui y est attaché. Mais au-delà de cela il y avait la possibilité que quelqu’un se reflète dans ces chemins hasardeux et ces formes parfaites.

 

Elle se tourna, se rendant alors compte que l’ordinateur était toujours là où elle l’avait laissé. Elle fut tentée de l’ignorer. Mais tout raconter à Naomi lui avait remémoré tout ce qu’elle avait perdu. Et malgré la gentillesse de Naomi, des mots ne pourraient jamais remplacer une amie.

 

Le lit couina de protestation contre son poids. Elle tourna l’écran face à elle et regarda le contenu de la page. Sa boîte de réception contenait trois messages. Un seul d’entre eux retint son attention.

 

Elle vérifia la date avec un froncement de sourcils. Il avait été envoyé plus tôt dans la journée. Elle considéra un instant la possibilité qu’elle ait accidentellement laissé passer un email de Kris. Mais c’était impossible.

 

Son cœur rattrapa ses pensées, puis accéléra et les dépassa. Elle sélectionna le message et une éternité plus tard, l’email s’afficha à l’écran.

 

Julianne lut les mots, son esprit essayant de trouver une explication rationnelle. Un vague souvenir s’infiltra dans son esprit. Elle avait donné à Kris une copie de son premier email. Était-ce sa réponse ? Était-ce la façon de Kris de tout reprendre à zéro ? Et si c’était le cas, qu’est-ce que cela signifiait ?

 

Après un moment, elle cliqua sur répondre.

 

Chère Kris (puis-vous appeler ainsi ?),

 

J’ai parfois le sentiment que le monde regarde à travers moi. Qu’ils ne voient que ce qu’ils veulent voir, et qu’ils ne creusent que jusqu’à la limite qu’ils se sont donnée. Je me suis toujours sentie seule dans une foule de gens. Parfois, lorsque des millions d’yeux étaient tournés vers moi, j’ai lutté pour en trouver une paire, parmi cette foule, qui me voyait d’une autre manière.

 

Pour la première fois depuis longtemps, vos oeuvres m’ont fait me sentir comprise. Et je ne peux imaginer quelque chose de plus beau que l’image de la vérité reflétée et manifestée dans les visions ouvertes d’une autre personne.

 

Sincèrement,

Julianne Raye Franqui

 

 

 

« Toc, toc, » appela Leigh depuis la porte, forçant Kris à lever les yeux de l’écran d’ordinateur. « Un email de papa ? » devina Leigh en entrant dans la chambre.

 

Par réflexe, Kris baissa l’écran pour que Leigh ne voie pas ce qu’elle lisait. « Euh, non, » dit-elle après un instant.

 

Leigh s’arrêta, voyant l’hésitation de Kris. « Tout va bien ? Je ne voulais pas m’immiscer. » Elle s’éloigna d’un pas du lit. « Tu vois ? Je ne m’immisce pas du tout. »

 

Kris parvint à sourire, mais elle se forçait visiblement. « Julianne m’a écrit, » admit-elle.

 

Leigh fronça les sourcils. « Pourquoi ? Elle n’en a pas assez fait ? Je te ferai savoir que je ne lui ai pas parlé de la semaine. Enfin, sauf pendant les scènes où nous jouons ensemble, mais ce n’étaient pas mes mots, alors ça ne compte pas comme une conversation. »

 

« Tu l’as ignorée ? » demanda Kris, ressentant un mélange de gêne et de contrariété. « Tu n’étais pas obligée. » Julianne avait-elle cru que Leigh ne lui parlait plus, à la demande de Kris ? « Elle a essayé de te parler au moins ? »

 

Leigh haussa les épaules. « Eh bien, oui. Mais j’ai tenu le coup. Personne ne se moque de ma meilleure amie sans représailles. Même pas une actrice célèbre qui pense posséder le monde simplement parce qu’elle est belle et riche. »

 

« Depuis quand penses-tu ça de Julianne ? » questionna Kris, prenant soudain la défense de l’actrice. L’ironie ne lui échappa pas.

 

S’asseyant au bord du lit, Leigh regarda Kris avec une expression sérieuse. « J’ai beaucoup pensé à ce que t’a fait Julianne, et j’ai réalisé qu’il faut vraiment être une ordure pour faire ce qu’elle t’a fait. Enfin, elle t’a menti pendant des mois. Et puis elle est venue et t’a menti en face à face. Il faut vraiment être une ordure égocentrique, imbue de soi même pour agir comme ça. Alors, je l’admets, j’avais tort à propos de Julianne Franqui. »

 

Kris n’était pas sûre de la raison, mais les mots de Leigh lui faisaient de la peine. Elle voulait être d’accord avec Leigh. Elle voulait pouvoir considérer Julianne Franqui comme cruelle et égoïste. Mais elle ne pouvait se résoudre à être hostile envers l’actrice. Plus maintenant. « Je pense qu’on se trompe toutes les deux sur Julianne, » dit-elle au bout d’un moment. « Je ne pense pas qu’elle ait menti pour me blesser, ou m’utiliser. Qu’y aurait-elle gagné ? »

 

Leigh y réfléchit un instant puis répondit, « Une distraction gratuite au mépris d’une étrangère sans défense ? Qui sait ? Il y avait probablement un groupe d’acteurs célèbres qui plaçaient des paris sur le temps qu’il te faudrait pour tout comprendre. »

 

Kris baissa le regard. L’image de Julianne se moquant d’elle la fit souffrir. « Je ne pense pas que ce soit ce qu’il s’est passé, » murmura-t-elle. « Tu penses vraiment qu’elle pourrait faire ça ? »

 

« Je t’ai dit, qui sait ? » répondit Leigh. « Tout ce que je sais, c’est qu’elle t’a blessé. Et c’est une motivation amplement suffisante pour l’ignorer jusqu’à la fin de mes jours. »

 

Kris sourit légèrement. « Merci. Mais je pense que tu peux arrêter ce traitement. »

 

« Tu vas lui pardonner, pas vrai ? » devina Leigh au bout d’un moment.

 

Kris ne répondit pas. Elle avait peur que si elle répondait oui, Leigh lui donnerait une raison de ne pas le faire. Et elle voulait pardonner à Julianne; et plus que tout rétablir les choses.

 

Leigh hocha la tête. « J’ai parfois l’impression que tu pardonnerais tout à tout le monde. » Elle sourit en coin. « C’est un des défauts que j’adore chez toi. »

 

Kris sourit, rassurée que Leigh ne lui fasse pas un discours sur le fait qu’elle commettait une erreur.

 

« Tu veux aller voir un film ?

 

« Oui, » répliqua Kris. « Va voir ce qui passe. Je veux juste… »

 

« Ouais, ouais, » répondit Leigh en agitant la main tout en se redressant. « Dire à la fausse lesbienne que tu lui pardonnes toutes ses erreurs. » Elle s’arrêta. « Hé, peut-être que tu étais son projet de recherche pour son rôle. »

 

Kris ouvrit la bouche pour révéler ce que Julianne lui avait confié. Mais elle revint immédiatement sur sa décision. Julianne s’était confiée à elle. Malgré tout le reste, trahir la confiance de l’actrice était la dernière chose qu’elle voulait. « Je ferais un sujet d’étude vraiment navrant, » dit-elle enfin.

 

« Si tu le dis, » commenta Leigh en sortant de la pièce.

 

Kris observa le dos de Leigh, en se demandant ce que son amie sous-entendait. Se souvenant de l’email de Julianne, elle oublia instantanément le commentaire de Leigh, et se concentra plutôt sur la boîte de réception affichée à l’écran.

 

 

Chère Julianne,

 

Je pense que j’ai le problème contraire. Ou peut-être est-ce le même, mais à un degré moindre. Je n’ai généralement pas un million d’yeux tournés vers moi. Mais parfois quelques-uns peuvent apparaître comme une centaine.

 

Mes parents ont toujours exercé beaucoup de pression sur moi parce que je suis la seule fille. Et quelque part entre le moment où ils étaient fiers de moi et celui où ils ont appris ce que je voulais faire de ma vie, ils ont perdu espoir. Aujourd’hui ils se contentent de prier pour que je trouve quelqu’un qui subvienne à mes besoins pour que je ne me retrouve pas à la rue.

 

Lorsque j’ai peint ce tableau, je revenais tout juste d’une visite chez mes parents. C’était pendant Noël, alors quelques autres membres de la famille étaient la. Et tout le temps que j’ai passé là-bas, on m’a posé des questions sur ce que je voulais faire de mon avenir. Lorsque je leur ai dit que je voulais être une artiste, ils se sont immédiatement tournés vers Nathan pour lui demander ce qu’il faisait. Bien sûr, ses objectifs étaient haut placés. J’ai tout de suite été oubliée; considérée comme une future femme au foyer.

 

À la fin de la soirée, j’étais tellement énervée que je suis rentrée chez moi et me suis mise à dessiner. C’était en grosse partie de l’improvisation. Je voulais simplement extérioriser mes sentiments. Je pense que l’art est ma manière de m’exprimer sans que l’on m’entende.

 

Prends soin de toi,

Kris

 

 

Kris relut le message plusieurs fois. C’était la première fois qu’elle avouait à Julianne ce qui l’avait poussée à dessiner ce tableau. Une partie d’elle-même voulait effacer cet email et écrire quelque chose d’autre; quelque chose de moins personnel. Mais la partie d’elle qui mourrait d’envie d’être comprise l’emporta. Et pour une quelconque raison, elle sentait que Julianne Franqui pouvait la comprendre.

 

 

 

 

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