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LA FACE AVEUGLE DE L AMOUR24

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LA FACE AVEUGLE DE L'AMOUR

 

 

 

par Dreams

 

 

Traduction : Emilie (happymeal@hotmail.fr)

 

 

Table des matières

 

 

55

 

Julianne regardait d’un air absent les touches de piano sous ses doigts tendus. Elle savait qu’elle devait jouer; elle avait entendu Naomi crier ‘action’ quelque instant plus tôt. Elle n’avait quitté son rôle qu’une seconde, le temps d’un clin d’œil. Mais cela lui avait suffi pour remarquer que Kris s’était glissée sur le plateau. C’était bien assez pour briser complètement sa concentration.

 

« Je suis désolée, » s’excusa-t-elle en se tournant légèrement. Elle pouvait voir toute l’équipe la regarder intensément. Les lumières avaient été tamisées pour la scène. Elizabeth Doyle aimait jouer dans la pénombre. « On peut recommencer ? »

 

« Ça tourne toujours, » lui répondit Naomi.

 

Julianne tourna son attention vers le piano face à elle. Elle ferma les yeux, essayant d’atteindre la partie d’elle-même qui se fichait que Kris regarde, cette partie d’elle-même qui était Elizabeth.

 

Une seconde plus tard, elle commença à jouer, ses doigts glissant sur les touches. Qui aurait cru que ces huit années de leçons de piano forcées lui serviraient un jour ? Mais à cet instant, elle remerciait ses parents. Apprendre la musique d’Elizabeth n’avait pas été aussi difficile que prévu.

 

Elle continua de jouer, ignorant les caméras autour d’elle et les yeux fixés sur sa performance; une paire en particulier. Elizabeth Doyle était seule dans cette pièce, les yeux fermés, perdue dans la musique. Mais Julianne savait qu’elle n’était pas seule. Elle savait que Samantha était entrée, et se tenait près d’elle.

 

Pourtant, Elizabeth restait inconsciente de la présence d’Emma. Alors, lorsqu’elle sentit des doigts chauds toucher sa peau, elle ouvrit les yeux et ses mains cessèrent brusquement leur danse. La dernière note qu’elle joua était fausse, et le son étrange résonna dans la pièce soudain silencieuse.

 

Julianne ne se tourna pas, se délectant du contact de son amante.

 

« Pourquoi t’es-tu arrêtée ? » demanda doucement Emma. « Cette mélodie était tellement belle. »

 

« Certains choses sont plus belles que la musique, » répondit Elizabeth en se tournant enfin. Elle regarda longuement Emma. « Tu ne devrais pas être ici. »

 

Emma caressa du doigt la joue d’Elizabeth. « J’ai attendu que tout le monde parte. »

 

« Et coupez ! »

 

La voix de la directrice coupa le moment, brisant l’illusion. Julianne cligna des yeux, revenant à elle.

 

« Cinq minutes de pause, » ajouta la directrice un instant plus tard, son attention portée sur son calepin.

 

« Dieu merci, » marmonna Samantha en passant devant Julianne.

 

C’est alors que Julianne se souvint de Kris, et la nervosité s’empara d’elle. Devait-elle aller lui parler ? Devait-elle prétendre ne pas l’avoir remarquée ? Julianne savait que Leigh avait fini plus tôt et était partie avec Jeremy. Alors pourquoi Kris était-elle là ? L’attendait-elle ?

 

Les questions continuaient de se multiplier dans sa tête alors qu’elle se dirigeait vers Kris. Elle ne savait pas quand elle avait décidé d’approcher l’artiste, mais il était trop tard pour faire demi tour.

 

Kris souriait tandis que Julianne approchait. « C’était vraiment bien, » dit-elle en guise d’accueil. « Et la robe te va très bien. »

 

Julianne avait oublié qu’elle était toujours en costume. Par réflexe, elle se regarda et éclata de rire. Elle n’aurait jamais imaginé se trouver face à Kris dans une robe à froufrou. « Ouais, j’ai toujours voulu être une lady. » Elle releva les yeux, nerveuse. « Alors, qu’est-ce qui t’amène ? »

 

« Oh, j’attends juste Leigh. On a prévu une soirée entre meilleures amies. Des films, de la pizza, tout ça. » Elle sourit d’excitation, et parcourut le plateau du regard. « Tu sais où elle se cache ? »

 

Julianne ressentit un mélange d’émotions à cet instant : la déception que Kris ne soit pas là pour elle, et la colère contre Leigh qui posait un lapin à Kris.

 

« Tout va bien ? »

 

Julianne sortit de ses pensées, se concentrant sur Kris. « Euh, c’est juste que Leigh est partie il y a une heure. Avec Jeremy, » ajouta-t-elle rapidement.

 

La confusion apparut dans les yeux de Kris, suivie par la déception. « Oh, » dit-elle. « J’imagine que j’ai oublié. » Elle haussa les épaules et rit, même elle se forçait visiblement. « J’aurais mieux fait d’attendre à la maison. »

 

« Désolée, » tenta Julianne, espérant avoir quelque chose à dire pour améliorer les choses. Elle ne trouva rien.

 

Kris leva soudain les yeux. « Hé mais, qu’est-ce que tu fais après ça ? »

 

Julianne se remémora son emploi du temps, souhaitant que Karen soit là pour la tenir à jour. Elle se rappelait vaguement avoir été invitée à une fête par un membre de l’équipe, mais elle ne se souvenait pas avoir accepté. « Pas grand-chose, » répondit-elle, à peu près sûre que ça soit vrai. Rien que je ne peux annuler en tout cas, corrigea-t-elle en silence.

 

« Tu veux aller au cinéma ou autre chose ? » demanda Kris, soudain timide.

 

« J’adorerais, » répondit-elle, espérant paraître normale malgré le fait que son cœur était pris de soubresauts dans sa poitrine. « Je ne suis pas sûre du temps que ça va prendre par contre. » Elle désigna les caméras pour appuyer ses paroles.

 

Kris haussa les épaules. « Ça ne me gêne pas d’attendre, » dit-elle. « Sauf si ça t’embête que je sois là, » ajouta-t-elle rapidement. « Je ne veux pas que tu penses que je… »

 

« Ça ne me dérange pas, » l’interrompit Julianne. « Je suis contente que tu sois là. » Elle n’ajouta pas que c’était aussi horriblement déconcentrant.

 

« Okay, » dit Kris avec un léger sourire.

 

Julianne regarda derrière elle pour trouver tout le monde en train de reprendre sa place. « Je dois y retourner, » annonça-t-elle. « On se voit tout à l’heure ? »

 

« Je ne bouge pas, » promit Kris.

 

Julianne hocha la tête et s’excusa, heureuse de la tournure des choses.

 

 

 

Kris regardait l’action incessante depuis sa place dans l’ombre. C’était fascinant de regarder Julianne changer si facilement d’un personnage à l’autre. Elle se demanda comment il était possible d’être autant de personnes à la fois.

 

Son regard traversa la salle pour se poser sur la directrice; Naomi Mosier. Kris rumina le nom dans son esprit alors qu’elle regardait Naomi observer Julianne. Quelque chose dans le regard de la directrice attira l’attention de Kris; et l’empêcha de détourner les yeux.

 

Plus tôt, pendant sa conversation avec Julianne, elle avait aperçu la directrice en train de les observer. D’observer Julianne, à vrai dire. Et elle avait remarqué l’éclat particulier dans ces yeux verts. Quelque chose d’inconnu et pourtant familier.

 

Kris repensa à ce que lui avait dit Anthony un jour, après qu’il ait croisé Julianne. Elle se promenait avec la directrice du film. Kris n’y avait pas prêté attention alors, probablement parce que les mains d’Anthony la distrayaient. Mais maintenant…

 

Y avait-il quelque chose entre elles ? se demanda Kris. La directrice était belle, elle pouvait le dire. Et Julianne… Kris soupira, soudain triste.

 

La voix de la directrice trancha parmi ses pensées, la surprenant. Du bruit et du mouvement suivirent, et Kris mit un moment avant de réaliser que Naomi fermait boutique pour la nuit.

 

Sa tristesse s’évapora instantanément, remplacée par l’anticipation. Etre avec Julianne devenait rapidement une de ses activités favorites. L’actrice était drôle et intelligente, et l’avoir près d’elle rendait Kris…

 

Kris laissa sa phrase en suspens lorsqu’elle vit l’actrice marcher vers elle. « Hey, » l’accueillit-elle, essayant de ne pas trop sourire même si elle avait envie de le faire pour une raison quelconque.

 

« Désolée que ça ait pris tant de temps, » s’excusa Julianne. « Je dois encore sortir de ce déguisement. »

 

« L’attente ne m’a pas dérangée, » lui assura Kris. « Ce n’est pas tous les jours que je peux m’asseoir sur le plateau d’un film important. » Elle décida de ne pas commenter le ‘déguisement’. Personnellement, elle trouvait Julianne belle dedans, féminine et délicate. Ce n’était pas aussi intimidant que le look habituel de Julianne.

 

« Allez, suis-moi, » lui proposa Julianne. « Je vais te faire visiter ma maison loin de chez moi. Tu noteras qu’il y a des meubles ? »

 

« J’en déduis que tu ne l’as pas décorée toi-même, » la taquina Kris en suivant l’actrice vers sa loge.

 

 

 

Julianne remua dans son siège. Son regard était fixé sur l’écran face à elle, mais son esprit était à des kilomètres de là. Elle ne se souvenait plus du nom du film qu’elles avaient décidé de regarder. En fait, elle s’en fichait un peu. Elle était trop distraite par le fait que Kris était assise près d’elle, assez près pour qu’elles se touchent, sans que ça ne soit le cas.

 

Alors Julianne s’assurait de rester immobile. Seulement, elles partageaient un gros pot de pop-corn, et Kris le tenait. Et si leurs mains y plongeaient au même instant ? Julianne se sentit soudain comme un adolescent coincé au cours de son premier rendez-vous. Elle ne savait pas comment réagir autrement. Comment se comportent les femmes de 23 ans lorsqu’elles vont voir un film avec leurs amis ? Des amis pour lesquelles elles ont le béguin. Des amis dont elles sont probablement amoureuses.

 

« Tu ne t’attends pas à ce que je mange tout ça à moi seul, j’espère, » murmura Kris un seconde plus tard.

 

« Je croyais que tu avais faim, » la taquina Julianne en prenant une poignée de pop-corn. Elle devait pouvoir tenir environ dix minutes avec ça. Ensuite, elle pourrait systématiquement calculer ses prises-de-pop-corn pour que leurs mains ne se rencontrent jamais. Satisfaite de son plan, elle se détendit légèrement.

 

Julianne passa les dix minutes suivantes à essayer de suivre l’histoire du film tout en grignotant lentement les pop-corn dans sa main. Mais c’était peine perdue. Ses pensées ne cessaient de dériver, et elle se sentait curieuse. La main de Kris était tentante depuis sa place sur l’accoudoir. Il serait si simple de couvrir cette main avec la sienne, de sentir ces doigts délicats se mêler aux siens.

 

« Tiens, » dit Kris en lui donnant le pot. Elle se rapprocha et murmura, « peut-être que si c’est devant toi, tu en mangeras. »

 

Julianne se raidit, sentant le souffle de Kris sur son oreille. Son regard tomba sur le pot sur ses genoux, espérant que si elle le regardait assez longtemps, les battements de son cœur se calmeraient. Elle tourna la tête pour regarder Kris et lui répondre, sans réaliser que l’artiste n’avait pas bougé. Son visage se trouva soudain si proche de celui de Kris que si l’une d’elles se penchait, leurs lèvres se toucheraient inévitablement. Et Julianne se figea.

 

 

 

Kris eut le souffle coupé en trouvant soudain les lèvres de Julianne si impossiblement près des siennes. Elle mit du temps… trop longtemps… à se reculer enfin, et elle se demanda la raison de son hésitation. À un instant, elle avait presque considéré… presque voulu…

 

Non.

 

Le mot se répercuta dans son esprit, taisant tout autre pensée. Non. Elle s’était trouvée prise de court. Elle avait mis un moment à réagir; voilà tout. Elle supplia son cœur de se calmer, de peur que Julianne l’entende au-delà du film, et se demanda ce que cela signifiait.

 

Kris sentit quelque chose doux et léger rebondir sur sa joue, ses pensées instantanément déviées. Elle questionna du regard l’actrice qui essayait maladroitement de paraître innocente. « Est-ce que tu viens de m’envoyer du pop-corn ? » demanda-t-elle en levant un sourcil.

 

Julianne inspira de surprise feinte. « Je ne ferais jamais rien de la sorte, » répondit-elle. « Il est peut-être sorti tout seul ? »

 

Et dire que Kris pensait que Leigh était la seule à jeter du pop-corn. Mais au moins, sa meilleure amie avait la courtoisie de viser l’écran de télévision. Kris sourit, se détendant légèrement. Si Julianne ne se sentait pas mal à l’aise, pourquoi le devrait-elle ? Son regard se porta de nouveau sur l’écran. Qu’avait-elle raté du film ? Elle n’en avait pas la moindre idée. Il n’était pas terrible, de toute façon.

 

Kris prit une poignée de pop-corn et réfléchit à sa prochaine attaque. Elle pouvait en lancer un et elles seraient quittes. Ou deux. Ou elle pourrait avoir du culot et tout lancer. La pensée la fit sourire. Sa mère n’apprécierait sûrement pas son comportement. Mais sa mère n’était pas là.

 

Elle attendit que Julianne soit complètement prise dans le film. Puis, aussi subtilement que possible, elle déplaça sa main sur le côté et laissa s’envoler le pop-corn.

 

Surprise par l’action inattendue, Julianne sursauta dans son siège, envoyant le pot de pop-corn voler dans les airs. Il retomba quelques secondes plus tard, son contenu s’éparpillant sur le sol.

 

Kris plongea dans son siège, incapable de contrôler son fou rire. Plusieurs personnes leur ordonnèrent de se taire, ce qui renforça le rire de Kris, malgré ses efforts pour se calmer.

 

À coté d’elle, Julianne essayait de se cacher le visage. « Tu veux sortir d’ici ? » suggéra l’actrice après un instant.

 

À travers ses éclats de rire, Kris hocha la tête. Elle suivit l’actrice dans la rangée, s’excusant lorsqu’elle tapait dans les genoux de quelqu’un.

 

Elles atteignirent enfin la sortie et éclatèrent de rire.

 

« Je n’ai jamais vu quelqu’un sauter aussi haut, » la taquina Kris alors qu’elles s’engageaient dans les rues de Manhattan. « Ça n’était que du pop-corn, tu sais ? »

 

« Tais toi ! » dit Julianne en riant. « Je ne t’en ai envoyé qu’un seul, pas une armée complète. »

 

« Oh, alors tu avoues ! »

 

Julianne s’arrêta. « Euh, avouer quoi ? » Elle sourit. « De toute façon je sursaute facilement. »

 

« Eh bien, tu aurais dû y penser avant de m’attaquer, » lui dit Kris. « Tu ne peux pas me défier et t’en sortir sans représailles. Ça ne marche pas comme ça. »

 

« Ça me va, » répondit Julianne avec un léger sourire. « Alors qu’est-ce qu’on fait maintenant que tu as ruiné notre expérience du cinéma ? »

 

Kris plongea les mains dans les poches de sa veste dans l’espoir de les réchauffer. « Je ne sais pas. Qu’est-ce que tu veux faire ? »

 

« Peu importe. »

 

« J’ai une petite faim, » admit Kris.

 

Julianne hocha la tête. « Ok, qu’est-ce que tu veux manger ? »

 

« Il y a un bon restaurant végétarien dans le coin, » suggéra Kris, espérant que l’actrice n’y voit pas d’inconvénient. « Sauf si tu as envie de manger autre chose. »

 

« Je suis ouverte à tout, » répondit Julianne. « Comment se passent tes cours ? »

 

Kris haussa les épaules. « C’est des cours. J’ai une disserte à écrire pour Lundi. »

 

« Shakespeare ? » demanda Julianne avec espoir.

 

Le ton de Julianne fit rire Kris. « Je n’aurais jamais cru dire ça un jour, mais j’aurais préféré que ça soit sur Shakespeare, » répliqua-t-elle en secouant la tête. « Mais hélas la disserte concerne Foucault. Je déteste Foucault. Il y avait au moins des fées dans Shakespeare. Foucault a… » Elle lutta pour se souvenir du sujet de son devoir. « Le truc de l’auteur. »

 

« La fonction ? » essaya Julianne.

 

« Voilà. La fonction de l’auteur. » Kris hocha la tête. « En quoi est-ce compliqué après tout ? L’auteur écrit. C’est sa fonction, fin de l’histoire. Pourquoi se compliquer la vie en écrivant des dissertations longues et prétentieuses qui analysent tout jusqu’à l’os ? »

 

Julianne se contenta de sourire.

 

« Tu aimes sûrement ce genre de choses, » avança Kris.

 

« Je trouve ça intéressant, » admit Julianne. « Mais je pense que ça me plairait moins si je devais écrire un devoir à chaque fois. »

 

« Je croyais que tu était Major en Littérature Comparative. »

 

« Ouais, pendant trois semestres, » répondit Julianne. « Puis j’ai été prise dans L’Ange Gardien, et d’autres rôles se sont présentés. Je détestais vraiment la fac. J’imagine que ce n’est pas fait pour tout le monde. »

 

Kris hocha la tête. Elle avait parfois l’impression que l’université était une perte de temps, mais c’était important. Du moins c’est ce que tout le monde lui répétait, alors ça devait être vrai. « Tu regrettes d’avoir abandonné ? »

 

« Non, pas vraiment, » répondit Julianne. « Enfin c’est bien d’avoir un diplôme ou quelque chose, mais je fais ce que j’aime faire. Et si j’arrête un jour le cinéma, je pourrai facilement retourner en cours. Etudier quelque chose d’inutile, comme le Latin. » (NDLT : Je n’ai rien contre le Latin, c’est Dreams qui l’a dit !)

 

« Pourquoi le Latin ? »

 

Julianne sourit et haussa les épaules. « Je ne sais pas. Pourquoi pas ? »

 

Kris hocha la tête. « Ça doit être bien d’avoir ce luxe, » dit-elle sans être négative. C’était un fait. « Ne pas avoir à se soucier de l’argent. »

 

« J’ai eu de la chance, » confia Julianne.

 

Kris indiqua qu’il faudrait tourner au coin de la rue. Le restaurant était proche. « Et que voudrais-tu faire si tu n’étais pas actrice ? »

 

Julianne réfléchit un long moment. « Poète. »

 

« Tu n’en es pas déjà une ? »

 

Julianne la regarda. « Qu’est-ce que tu veux dire ?

 

« Je pense juste qu’on est nés pour faire certaines choses, » dit Kris.

 

« Comme être une artiste ? » devina Julianne.

 

Kris se contenta de sourire. La question n’avait pas besoin de réponse. « Tu crois que tu es née pour être actrice ? » demanda-t-elle.

 

« Oui, » répondit Julianne sans hésitation. « Je crois que tu as raison. On est simplement certaines choses. »

 

« On est arrivées, » dit Kris en s’arrêtant devant un petit restaurant miteux avec une insigne dont le néon ne marchait que partiellement. Elle espéra qu’il conviendrait à l’actrice. « Je sais que c’est petit, mais la nourriture est bonne. »

 

Julianne la regarda. « Hé, j’ai survécu à l’expérience de Grey Papaya, » répliqua-t-elle. « Je suis prête à tout. »

 

Kris rit tandis qu’elle ouvrait la porte. « Qui t’a emmenée là-bas ? »

 

« Naomi, » répondit Julianne en suivant Kris à l’intérieur. « La directrice. »

 

La tristesse s’empara à nouveau de Kris, cette fois plus fort ; cette fois mêlée avec quelque chose d’autre, quelque chose qu’elle reconnut vaguement comme de la jalousie. Mais elle oublia aussi vite qu’elle y avait pensé, enfermant cette pensée dans un coffre-fort dans son esprit, juste à côté de sa réaction à la proximité de Julianne dans la salle de cinéma. Juste là où ils devaient être.

 

 

 

Kris regardait d’un air absent le document à l’écran. Après un moment, elle entra son nom, le nom de son cours, le nom de son professeur et la date. Elle s’adossa, se sentant productive. Pourquoi écrire un essai d’Anglais était-il si difficile ? Le curseur clignota en attente, lui rappelant à nouveau qu’elle était artiste, pas écrivain.

 

Elle soupira, détournant le regard.

 

Heureusement, le son de la porte qui s’ouvre lui offrit une distraction bienvenue. « Hey ! » s’exclama joyeusement Kris depuis la table de cuisine. « Tu rentres tôt. »

 

Leigh entra dans la cuisine et se laissa tomber sur une chaise en face de Kris. « Naomi voulait tourner des scènes en solo avec Samantha, alors elle a laissé les autres s’en aller. » Elle désigna l’ordinateur d’un signe de tête. « Tu as des mails ? »

 

« Une disserte, » corrigea Kris, son enthousiasme à la vue de Leigh s’évaporant rapidement avec le rappel. « Pour demain matin. »

 

Leigh secoua la tête. « Je ne comprends pas pourquoi tu suis toujours les cours d’Anglais. Tu es Major en Art. À quoi te sert… » Elle s’arrêta pour regarder le livre que lisait Kris. « …Foucault ? »

 

Kris haussa les épaules. À cet instant elle n’avait pas de bonne raison. Une folie temporaire peut-être ? « J’avais besoin d’un cours et celui-là était disponible. Qui aurait pensé que la Théorie Littéraire serait si ennuyante ? » Elle regarda avec dédain le livre de Foucault. « Qu’est-ce qu’un Auteur ? »

 

« Euh, ce n’est qu’une supposition, mais je dirais que la majorité du monde connu a convenu que la Théorie Littéraire signifiait fête des ronfleurs. » Leigh se pencha en avant et s’empara des photocopies. Elle y lut, « En parlant d’un ‘auteur’ comme une fonction de discours, nous devons considérer les caractéristiques d’un discours qui soutient ce rôle et déterminer les différences avec d’autres types de discours. » Elle arqua un sourcil. « Euh… Bien sûr. » Elle reposa vite les feuilles. « Amuse-toi bien. »

 

Kris soupira à nouveau. « Alors, qu’est-ce que tu vas faire ? » demanda-t-elle.

 

« J’ai invité quelques personnes ici, » répondit-elle désolée. « Excuse-moi. Je ne savais pas que tu avais un devoir. »

 

« C’est pas grave, » dit Kris en se demandant si Julianne faisait partie des invités. « Qui sera là ? »

 

Leigh parut pensive tandis qu’elle comptait sur ses doigts. « Jeremy, Steve, Kim, Ignacio, et Summer. »

 

Kris espéra avoir bien caché sa déception. « Julianne est toujours au plateau ? » se surprit-elle à demander.

 

« Non. Je l’ai invitée mais elle a dit qu’elle ne se sentait pas bien, » répondit Leigh en observant Kris avec curiosité. « Désolée, » ajouta-t-elle avec un sourire.

 

Kris observa l’écran de l’ordinateur pour éviter le regard de Leigh. Julianne se sentait mal ? Qu’avait-elle ? Un rhume ? Ses règles ? Quelque chose de plus grave ? Et elle était seule dans ce grand appartement vide. Kris se mordilla pensivement la lèvre, perdue dans ses pensées. Du moins jusqu’à ce que Leigh rappelle sa présence.

 

« J’ai dit quoi de neuf dans ta vie ? »

 

Soudain, Kris releva la tête. « Anthony et moi on part en voyage ce week-end. »

 

L’expression choquée sur le visage de Leigh n’avait pas de prix. « Vous faites quoi ? »

 

« On part. En voyage, » répéta Kris en s’assurant d’appuyer chaque syllabe. « Ses parents ont loué un chalet dans une forêt au nord. Ils ont eu un changement de plans et nous l’ont laissé. »

 

Leigh se radossa en secouant la tête, incrédule. « J’y crois pas. Tu vas enfin sauter le pas. »

 

Kris était maintenant troublée. « Sauter le pas ? De quoi tu parles ? »

 

« Ne me dis pas que tu as déjà couché avec lui et que tu ne m’as rien dit. » Leigh paraissait en colère.

 

Kris cligna des yeux. « Couché avec… » Puis elle réalisa ce qu’entendait Leigh. « Oh, non non. Je ne vais pas coucher avec lui. On va juste passer le week-end ensemble. Ça devrait être amusant. »

 

« Euh… » Leigh toussa. « Attends. Alors toi et Anthony avez décidé qu’il n’y aurait pas de sexe dans le chalet de l’amour ? »

 

« Eh bien, » Kris fronça les sourcils. « Non. »

 

Leigh hocha la tête. « Je vois. Alors il t’a invitée à voyager avec lui, seule, dans un chalet dans les bois –toujours seule-- et tu penses que ce garçon ne pense pas au sexe ? »

 

Kris se mordit la lèvre. « Je n’y avais pas pensé. »

 

« Incroyable, » dit Leigh en secouant de nouveau la tête.

 

Kris regarda nerveusement le sol. « Mais je lui ai dit que je voulais attendre le mariage. »

 

Leigh haussa les yeux au ciel. « Kris, tu regardes Sex & the City. Tu veux qu’il t’arrive ce qui est arrivé à Charlotte ? »

 

« C’est une série télévisée, » commença Kris, trouvant Leigh ridicule.

 

« Information de dernière minute : l’impuissance arrive, » annonça Leigh. « Tu ne veux pas te préserver je ne sais combien d’années pour trouver un pénis flasque. »

 

Kris rougit.

 

« Dans la suite des choses, tu baiseras avec le jardinier de tes beaux-parents, » ajouta Leigh en secouant la tête. « C’est pitoyable. Même si le jardinier était vraiment sexy… » Elle se perdit dans ses pensées un instant.

 

Détournant le regard de sa meilleure amie, Kris soupira doucement. Etait-ce stupide d’attendre ? Est-ce que des gens attendaient encore le mariage, de nos jours ? Et si attendre était une erreur ? Ce n’était peut-être pas tant pour se préserver jusqu’au mariage, mais simplement de la peur. Revenant à Leigh, elle demanda, « Tu as couché avec Jeremy ? »

 

« Techniquement non, » répondit Leigh. « Mais ce sera probablement le cas ce soir. » Elle fit un clin d’œil à Kris.

 

Kris ne prit pas la peine de demander ce que signifiait le ‘techniquement non.’ Elle avait une dissertation à écrire et elle ne pourrait pas le faire ici. Elle ferma l’ordinateur et le rangea dans son étui.

 

Leigh l’observa en silence pendant un moment. « Qu’est-ce que tu fais ? » demanda-t-elle enfin.

 

« Je vais aller à la bibliothèque, » répondit Kris, même si une part d’elle savait qu’elle n’irait pas là-bas. « Je dois écrire ce devoir. »

 

« Hé, si tu veux que j’emmène tout le monde autre part, je peux le faire, » proposa Leigh. « Je ne voulais pas te faire fuir. »

 

Kris sourit. « Nan, ne t’en fais pas. J’aurais sûrement fini par m’en aller de toute façon. » Elle embrassa Leigh sur la joue. « Amuse-toi bien. Sois prudente, » la prévint-elle avec un clin d’œil. « Je rentrerai sûrement tard, alors… »

 

Leigh sourit. « Bonne chance avec Foufou. »

 

« Foucault ? » devina Kris. « Merci. » Elle rit et se dirigea vers la porte. Le devoir devait être fait, c’était vrai, mais avant elle devait voir quelqu’un.

 

 

*****

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